‹ Histoire générale du 4e siècle à nos joursChapitre 65 sur 125 · L'ÉTAT SOCIAL ET ÉCONOMIQUE · texte numérisé non relu

L'ÉTAT SOCIAL ET ÉCONOMIQUE

plus considérés qu en France : 26 ducs, 72 marquis, 124 comtes, 9 vicomtes, répartis dans toute TEspagne. Us constituent une aristocratie étroite, dont les membres ne se marient qu'entre eux. Us accumulent les dignités, les titres et la fortune. Ils ont des territoires {estados) vastes comme des provinces, des revenus moyens de 20 à 80 000 ducats, c'est-à-dire la plus grande part du revenu territorial de la noblesse, qui atteint au total le chiffre annuel de 7 millions de ducats. Certains ont des fortunes colossales : le duc de Tlnfantado, par exemple, possède sur ses terres -90 000 sujets, parmi lesquels 6000 vassaux nobles, et 100000 ducats (4 millions) de revenu; les ducs de Médina de Bio-Seco, d'Osuna, de Medina-Sidonia, 130000. Les hautes charges de cour, les grades supérieurs de larmée, les plus importantes fonctions administratives leur sont réservés.

La petite noblesse, qui s'efforce à les imiter et qui est criblée de dettes, fait cortège à la grandesse, sollicite les petits emplois de police, d'administration et de finances. Elle quémande les pensions sur les 300 commanderies des sept ordres religieux militaires, dont 4000 gentilshommes partagent avec le roi l'énorme revenu de 139S000 ducats. Tout hidalgo, petit ou grand, est fîer de sa naissance, de ses privilèges. Il a encore des sujets auxquels il rend la justice, qu'il gouverne, qui l'entourent de respect. Ses biens forment des majorats qui ne peuvent être ni aliénés, ni hypothéqués, ni vendus, mais qui se transmettent dans leur intégrité aux aînés seuls.

Les nobles, méprisant le travail, ne songent qu'à soutenir leur rang. Les grands se ruinent en construisant des palais décorés avec magnificence, en déployant dans leur train de vie un luxe insensé. On voit à leurs repas d'apparat servir jusqu'à 700 plats, à leur office s'étaler des montagnes d'argenterie : un duc d'Alburquerque a 1400 douzaines d'assiettes, 500 grands plats, 700 petits, 40 échelles, le tout en or ou en argent. Ils nourrissent, habillent, traînent à leur suite une multitude de gardes, de pages, de serviteurs : un duc de Medina-Celi en a 700, une duchesse d'Osuna 500, Olivarès 120. Us se ruinent pour donner des fêtes, offrir des cadeaux, entretenir des courtisanes et des actrices; tel l'Âlmirante de Cas tille, qui dépense

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pour une vieille comédienne jusqu*à 500 000 écus. Au reste dans ce gaspillage effréné, ils gardent encore la générosité, le désintéressement d'autrefois et le goût éclairé des lettres et des arts. Parmi les membres de la noblesse pauvre, les uns cachent leur misère au fond des provinces, en habit râpé, en dentelles fripées, vivant tant bien que mal de pois chiches, de morue sèche et d'eau claire, mais fiers de leur oisiveté, passant leur temps en rêveries ou à la chasse. D'autres courent les aventures dans les villes, ou sollicitent quelque maigre fonction, quelque place domestique, pour ne pas mourir de faim.

Les classes populaires. — Au-dessous de ces privilégiés, il n'y a plus que les gens du peuple. La classe moyenne a disparu par suite de la ruine du commerce et de Tinduslrie. Dans les villes vivent les artisans, groupés en corporations, et les laquais des grands. Ouvriers et valets, sobres et hautains, d'esprit vif et hardi, travaillent à peine pour se procurer le nécessaire, flânent sur les places et les promenades, font la loi au théâtre, discutent les affaires publiques. Vêtus de noir, le bas d'estame tiré, l'épée au côté « luisante comme un trombone »y dit Cervantes, susceptibles et vaniteux, s'appelant entre eux « Votre Grâce » et « caballero », ils se sentent de race supérieure et veulent faire respecter en eux la dignité d'homme et d'Espagnol. On trouve dans les campagnes d'autres types populaires décrits par les écrivains : les aubergistes {venteivs) malins et rapaces, les muletiers grossiers et- brutaux, les bergers (ils sont plus de 50 000 dans les Castilles) à demi sauvages, les laboureurs {pechei^os) ruinée par les droits féodaux et les taxes royales, mais dont la sobriété, Tendurance, la bonhomie narquoise font oublier les vices des hautes classes et la dépravation du monde interlope des gueux {picaros).

Dans les bas-fonds de la société grandit en effet la foule des déclassés et des malfaiteurs. Des champs et des ateliers déserts, affluent les recrues de la misère. Hidalgos ruinés, étudiants affamés, moines en rupture de cloître forment Tétat-major de cette armée du vice, dont la mendicité, l'escroquerie, le vol, le brigandage alimentent l'existence. Auprès d'eux prospère la corporation des aventurières de toute espèce, danseuses, comé-

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