LES ROUMAINS LUTTES CONTRE LA DOMINATION TURQUE
/. — Les Roumains jusqu'à Michel le Brave.
État des deux principautés danubiennes. — La Valachie était tombée définitivement sous la domination des Turcs en 1462; la Moldavie près d*un siècle plus tard, après la mori de Pierre Rarèche, en 1546 *. Rien ne saurait nous donner une idée plus complète du système d'administration ottomane que la situation faite aux pays roumains. N*ayant rien à craindre d'aucune puissance européenne, maîtres de la Hongrie, ayant imposé un tribut à TAutriche, les Turcs s'inquiétaient peu «le savoir qui occupait le trône des pays roumains; ils ne se souciaient que des moyens de satisfaire leur cupidité.
Valachle : la princesse Kiajna et ses fils. — Kiajna, fille de Pierre Rarèche et femme de Pierre le Berger, était restée à la mort de son mari, en 1559, avec deux fils qu'elle voulait placer à la tête des pays roumains. Elle comprit bientôt quel appui elle pourrait trouver auprès des sultanes du harem. En dépensant près de 80 000 ducats (3 ou 4 millions), elle
1. Voir ci-dessus, t. Hl, p. 881 et suiv., et t. IV, p. "73 et suiv.
parvint, pendant huit ans, à maintenir son fils aîné, Pierre le Boiteux, sur le trône de Valachie. Destitué par les Turcs pour son incapacité, Kiajna le fait remplacer par son second fils, Alexandre, qu'elle soutient par les mêmes moyens, pendant dix autres années. Mais comme elle craignait que le frère dépossédé n'intriguât contre lui, elle acheta pour Pierre la principauté de Moldavie. Pour y installer Pierre, les Turcs eurent d abord à en chasser, comme nous le verrons plus loin, Jean le Terrible.
A la mort d'Alexandre, Kiajna, pour assurer le trône de Valachie a son petit-fils Mihnea II, est forcée de combattre à coups d'argent les prétentions d'un médecin lombard, Rosso, qui se donnait, on ne sait trop pourquoi, comme descendant d'un prince roumain. Bientôt devait surgir un adversaire plus redoutable dans la personne de Pierre Cercel, le protégé du roi de France Henri III. Celui-ci, quand il eut passé du trône de Pologne à celui de France, n'ayant pas réussi à faire élire à sa place son frère, le duc d'Alençon, entreprit de réaliser par Cercel la création en Orient d'un puissant État sous la protection de la France. Il appuya donc avec beaucoup de chaleur la nomination de Cercel. Bien que les Turcs fussent désireux de contenter la France, leur ancienne alliée, ils voulurent d'abord exploiter celui des candidats pour lequel les chances de réussite ouvraient maintenant toutes les bourses. Kiajna, voyant son petit-fils menacé, jetait à pleines mains l'argent. Les Turcs ajournèrent la nomination pendant deux années et, lorsqu'ils virent Mihnea complètement épuisé d*argent, ils nommèrent Cercel. Le protégé de Henri III, au lieu de se prêter aux intentions du Roi, dépouille le peuple valaque, sans même payer ses créanciers, dont plusieurs étaient sujets français. La France l'abandonne, et, livré à lui-même, il ne peut se soutenir contre les nouveaux flots d'or que répand Kiajna. Elle promet au sultan la somme fabuleuse de 600 000 ducats, 100 000 au beglierbeg de Roumélie et des présents magnifiques aux autres dignitaires. Cercel fut remplacé par Mihnea.
Le prince dépossédé s'enfuit en Transylvanie et, par l'intermédiaire du pape, renouvelle ses instances auprès du roi de France. Henri III lui accorde de nouveau sa protection. En
même temps, Gercel envoie un gros diamant au sullan : ce qui lui permet de revenir à Gonstantinople. Lorsque Kiajna et Mihnea le revirent à Gonstantinople, leur inquiétude se changea en terreur. Il ne s agissait plus maintenant de compter les sommes, mais de les peser. Mihnea promit au sultan autant d*or que pourraient en porter 600 chevaux, s'il consentait à faire tuer son rival. Gercel promit un million de ducats pour être rétabli sur le trône de Yalachie; mais il ne faisait que promettre. Mihnea ayant versé, en espèces, 10 000 ducats, Gercel est étranglé et jeté à la mer (1590). Mihnea, à son tour épuisé, ne valait plus rien pour les Turcs. Ils le remplacent, en 1591, par un certain Etienne Bogdan, en 1592 par un autre Bogdan du nom d'Alexandre.
Moldavie : Alexandre Lapusneanu et Jacques Basilieos. — A Pierre Rarèche, mort en 1546, avaient succédé Fun après l'autre ses deux fils : le premier, Élie, emhrasse l'islamisme et s'établit à Gonstantinople; le second, Etienne, est massacré dans une révolte de boïars. Il fut remplacé par Alexandre Lapusneanu, fils d'un bâtard d'Etienne le Grand Alexandre fut introduit en Moldavie par les Polonais, chez lesquels il avait passé une grande partie de sa vie ; comme prix de ce service, il reconnut leur pleine et entière suzeraineté, que la Moldavie avait secouée au temps d'Etienne. Les Turcs mandent Lapusneanu à Gonstantinople, afin d'apprécier la valeur de sa fidélité, et surtout quelle quantité d'argent il pouvait verser. Lapusneanu envoie une certaine somme, mais n'ose se risquer dans une si périlleuse visite; il tâche de se faire pardonner sa désobéissance, en aidant les Turcs à rétablir sur le trône de Transylvanie la reine Isabelle , vassale de la Porte.
Il pensait avoir affermi sa domination par sa double soumission aux Polonais et aux Turcs, lorsqu'il fut, delà façon la plus inattendue, renversé par un aventurier d'origine grecque, Jacques-Hcraclide Basilicos, qui s'intitulait seigneur de Samos et marquis de Paros, et qu'on surnomma le Despote, Il avait servi dans les armées de Gharlcs-Quint et pris part aux sièges de Thérouanne et de Hesdin, ainsi qu'au combat de Renty, actions
qu'il décrit dans un mémoire imprimé de son temps '. Ayant embrassé le protestantisme, il avait quitté le service de Charles- Quint. Diverses pérégrinations le mènent jusqu'en Moldavie, à la cour d'Alexandre Lapusneanu, dont il se prétendait parent par la femme de ce dernier. Il trame un complot avec plusieurs boïars, puis parvient à se sauver, et, ayant obtenu quelques secours de Ferdinand, il pénètre en Moldavie, bat Lapusneanu à Verbia, et s empare du trône (1562).
Protégé de l'Empereur, il était plus que suspect aux Turcs. Il sut pourtant se faire agréer par la Porte, en offrant une augmentation du tribut. Le sultan accepte et élève la somme de 30 000 à 50000 ducats. L'ambassadeur de France, Pétremol, paraît aussi avoir été gagné, car il change soudainement d'altitude. Il rapporte à son roi que « le despote, pour ses rares vertus, mérite d'estre favorisé d'un chacun et qu'estant paisible possesseur de la Moldavie comme de présent il est, on le pcult dire grand prince et puissant dans ces quartiers-ci. »
Bientôt la politique qu'il suivit lui suscita partout des ennemis. Il laisse entrevoir le dessein de détrôner KiajnaetMihnea, pour occuper la Valachie et se faire remplacer en Moldavie par son frère. Il exige de la Transylvanie la restitution de deux forteresses, et se trouve en conflit avec le prince de ce pays, Jean-Sigismond Zàpolya. Avec les Polonais il restait en mauvaises relations, ayant détrôné Lapusneanu, l'homme de la Pologne. Il s'était brouillé avec Ferdinand, précisément à cause de son rapprochement avec les Turcs. Enfin, ce qui était le plus dangereux, ces derniers commençaient à estimer que le Despote payait trop bon marché l'honneur d'être leur vassal. A l'intérieur, il avait provoqué un mécontentement général, par la faveur qu'il témoignait au protestantisme, et surtout parce qu'il fit fondre les vases sacrés des églises pour en tirer de l'argent. Une révolution éclata; il y périt (1564).
Lapusneanu reparut. Les boïars repoussaient un prin'ce qu'ils
\,De Morini quod Theruenam vocant atque Hesdini expugnalione deque prmho apud Rentiacum brevis et vera naiTaiio, Jacobo Basilico marquesio, despota Sami, aulhore. Anvers, 1555.
Histoire GÉMiRALK. V. 51
avaient trahi. Un don de 100 000 ducats qu'il fit au sultan, au grand-vizir et aux autres dignitaires de la Porte lui assura Toubli du passé. 11 fut replacé sur le trône par les Tatars de Crimée. Le frère de Basilicos, fait prisonnier par Lapusneanu, fut livré à la terrible Kiajna, que les deux frères avaient voulu détrôner. Après ravoir cruellement torturé, elle lui fit trancher la tête, qu'on exposa sur la table d'un festin donné pour célébrer la mort de ses adversaires. Après d'ironiques apostrophes, Kiajna cracha sur cette tète sanglante.
Lapusneanu n'allait pas borner là le cours de sa vengeance. Après avoir juré sur la croix et l'Evangile qu'il oubliait tous ses griefs contre les boïars, il en invita 47 des principaux à ud festin et leur fit trancher la tète. Il fit de ces têtes une pyramide qu'il montra à sa femme. Pour témoigner aux Turcs sa reconnaissance, il démolit toutes les forteresses de la Moldavie et transfère la capitale de Suczava, qui était située sur les confins de la Pologne, à lassy, ville plus proche des Ottomans. Gomme il était tombé malade en 1568, ceux qui l'approchaient se hâtèrent de l'empoisonner, pour mettre un terme à ses cruautés. Son fils, Bogdan, est renversé, après un règne de quatre ans, par Jean le Terrible, le plusglorieuxrejetond'Etienne le Grand (1572).
Jean le Terrible, prince de Moldavie. — Jean (Ivonia), surnommé aussi V Arménien, avait essayé d'occuper le trône de Moldavie, à l'aide d'abord des Tatars, puis de l'empereur Maximilien et, en dernier lieu, parla seule protection qui pût y conduire : celle des Turcs. Afin de se l'assurer, il s'établit à Constantinople, où il entreprit un commerce de pierres précieuses, destiné à l'enrichir et en même temps à lui procurer des relations parmi les principaux personnages de la Porte. Il est bientôt demandé comme prince par un parti de grands et obtient le trône de Moldavie en payant richement sa nomination.
Au moment où il devenait prince de Moldavie, mourait Sigismond-Auguste, le dernier des Jagellons; parmi les candidats qui ambitionnaient la couronne polonaise, était le futur roi de France Henri III. 11 éiait bien vu des Turcs; un de ses souliens en Pologne, Lasky, lui avait fait promettre, dans le cas où il deviendrait, grâce à son appui, roi de Pologne, de l'aider à
obtenir le trône de Moldavie. On comprend Tintérêt de Jean à ce que le prince français ne devint pas roi de Pologne. II employa tous les moyens imaginables pour empêcher son élection. Il essaya de jouer à la fois les Turcs et les Polonais, en les excitant les uns contre les autres par des informations mensongères. Aux Turcs il fit craindre que le tsar de Moscou ne fût élu roi de Pologne. Les Turcs, qui, précisément, soutenaient le candidat français dans le dessein de faire échouer les ambitions moscovites, se préparèrent aussitôt à la guerre; mais ils furent bientôt détrompés et leur crainte se dissipa. Le prince de Moldavie, n'ayant pas réussi à entraîner les Turcs, travailla dès lors à irriter contre eux les Polonais. Il inventa un ordre adressé par le sultan à la diète de Pologne, lui enjoignant en termes impérieux d*élire Henri de France. Lorsque cette mission fut lue dans la diète, une tempête s'éleva contre le candidat français. A grand'peine Montluc, l'ambassadeur français, qui savait à quoi s'en tenir sur les intrigues du prince de Moldavie, put les démasquer et calmer les esprits.
L'orage qui devait précipiter Jean le Terrible ne grondait pas du côté de la Pologne, mais bien du côté de la Valachie. Nous avons vu quels étaient les desseins de Kiajna sur le trône de Moldavie en faveur de son fils Pierre le Boiteux. Elle offrit de doubler le tribut de la Moldavie : 120 000 ducats au lieu de 60 000. Les Turcs, qui avaient alors un besoin d'argent d'autant plus impérieux que leur flotte avait été détruite à Lépante (1511), somment aussitôt Jean le Terrible ou de se soumettre lui-même à cette augmentation ou d'abandonner le trône. Il leur répondit : « J'aime mieux employer l'argent à lever des troupes, afin de soustraire mes sujets aux vexations qu'on prétend exercer sur eux. » Après cette fière réponse, dont il prévoyait d'ailleurs les conséquences, il rassemble autour de lui ses milices, composées de paysans, et leur montre jusqu'où pouvaient aller les prétentions des Turcs qui demandent de l'argent à tout moment, oppriment et appauvrissent le pays; il leur dit qu'il a pour lui les Polonais et les Kosaks et que, si le pays veut marcher avec lui, il aura facilement raison de ses bourreaux. Tous s'écrient qu'ils veulent vivre honorablement avec lui ou mourir en combattant.
Jean le Terrible osait braver de nouveau la puissance ottomane. Mais pour comprendre une telle audace et s*expliquer la catastrophe qui mit fin à sa révolte, il faut d*abord voir quelles étaient ses relations avec les deux classes importaDle> du pays : celle des boîars et celle des paysans. Les intrigue^ et les éternelles compétitions qui troublaient les principautés roumaines avaient eu Tinfluence la plus désastreuse sur le moral des boîars. Chaque prince nouveau était hors d*élat de les contenter tous; ceux qui s'estimaient négligés par lui unissaient leurs efforts pour le renverser. Et comme l'avidité des Turcs venait en aide à celle des boîars» on comprend que les règnes fussent courts.
Jean le Terrible voulut mettre un frein à leur ambition, d'autant plus que le grand nombre tenait pour Bogdan, le rival détrôné. Ainsi s'explique sa cruauté envers les boîars, dont il fit périr un grand nombre. Il voulait prendre appui contre eux sur la classe des paysans. Aussi était-il haï des nobles, tandis qu'il était adoré du peuple. Nous n'en voulons d'autre preuve que ce qui se passa dans la suprême bataille de Jean contre les Turcs, à Kagoul : « Les fantassins retenaient le prince au milieu d'eux et ne le laissaient point passer du côté des cavaliers (la plupart nobles), car ils étaient très inquiets pour sa vie et craignaient qu'il ne fût trahi par les boîars et livré vivant aux mains des Turcs, tandis que les fantassins, tous paysans, témoignaient au prince Jean un amour, un dévouement sans égal *. » Ces relations du prince moldave avec les deux classes de la nation expliquent d'une part l'énergie de sa lutte contre les Turcs, de l'autre sa fin tragique.
Lutte de Jean le Terrible contre les Turcs. — Ne pouvant compter sur l'appui de la Pologne, il appela à son aide les Kosaks du Dnieper. Lorsqu'il les vit entrer dans son camp, cet homme d'une force herculéenne et d'une stature gigantesque, qui dans une bataille traîna seul un canon pour ne pas le laisser à l'ennemi, pleura de joie comme un enfant.
Pierre le Boiteux avait été nommé par les Turcs prince de
1. Gorecki, Bellum Ivonùe dans Papiu Uarian, Tesaur de monumente xiiorice, Bucarest, 1862, t. Ul, p. 240.
Moldavie. Il se mit en route avec une armée de Turcs, de Valaques et de Hongrois. Jean rassaillitàJilischté, près de la rivière du Rymnik, avant môme que Pierre eût mis le pied sur le territoire moldave. Pierre vit son armée taillée en pièces et dut chercher un refuge dans la forteresse de Braïla. Le vainqueur pénètre en Valachie et arrive jusqu'à Tirgoviste, la capitale, où il installe comme prince un certain Vintila. Puis il marche contre Braïla. Il enlève cette ville, y met tout à feu et à sang : ni un homme, ni môme un chien ne put échapper aux flammes. Jean est obligé de laisser la citadelle aux Turcs, parce que le commandant des Kosaks, Sverchevski, l'appelait à Bender, où une armée ottomane se préparait à l'attaquer. Le prince vole au secours de son allié, écrase l'armée ottomane, prend d'assaut la forteresse et un massacre effroyable, sans distinction d'âge ni de sexe, ensanglante son triomphe. Jean voulait une guerre d'extermination contre les Turcs, afin de les extirper complètement du pays. Puis ce fut l'attaque et la prise de Tchelatea Alba (Akkerman), dont la garnison fut passée au fil de l'épéc. Une nouvelle armée ottomane passe le Danube; elle éprouve une sanglante défaite. Le sultan Sélim II, à la nouvelle de tant d'échecs, ordonne des prières publiques dans toutes les mosquées. En même temps, il organise une expédition plus importante : 100 000 Turcs sous le beglierbeg de Roumélie, plus, sur la frontière orientale de la Moldavie, 50 000 Tatars.
Jean voulait d'abord empêcher les Turcs de passer le Danube, afin de pouvoir repousser l'invasion des Tatars. Jérémie Golia était l'un des rares boïars qui tenaient pour lui : il l'avait aidé à monter sur le trône, et Jean avait cultivé son amitié par toutes sortes de bons procédés. C'est Golia que le prince charge de s'opposer au passage des Turcs, pendant qu'il irait battre les Tatars. Jean, comprenant l'importance extrême de la mission qu'il confiait à Golia, lui fit jurer sur la croix et l'Evangile qu'il lui serait fidèle. Au mépris de ses serments, Golia trahit son maître pour la somme de 30 000 ducats. Il laisse les Turcs passer le Danube et fait savoir à Jean qu'il était arrivé trop tard, mais que, le nombre des infidèles n'étant pas grand, il n'y avait pas à s'en inquiéter beaucoup Jean désirait s'assurer
par lui-même du nombre des envahisseurs; mais la reconnaissance qu'il fit dans ce but n'eut aucun résultat. Comme ses soldats lui demandaient le nombre de leurs ennemis, Jean leur répondit : < Nous les compterons au combat. »
A la bataille de Kagoul, contre une armée turque de 100 000 hommes, le prince en avait tout au plus la moitié, dont 20 000 fantassins, 10000 cavaliers, plnsFarrière-banetles Kozaks.
Golia n'avait pourtant pas encore accompli tout ce à quoi il s'était engagé; aussi le voyons-nous arriver dans le camp du prince, qui ne soupçonnait rien, et prendre le commandement de la cavalerie entière. D'instinct, les paysans avaient pénétré Tiiitention des boïars : ils empochèrent le prince de passer dans leurs rangs au moment de la bataille. Bien lui en prit, car, au premier signal du combat, la cavalerie, mettant ses casques au bout de ses piques et poussant de formidables hurrah! passa aux Ottomans. Le prince n'en continua pas moins la lutt^ engagée, lorsqu'une pluie survenant inopinément mouilla la poudre et mit hors de service les canons qui constituaient la seule supériorité de l'armée moldave. Malgré des prodiges de valeur, elle dut reculer jusqu'à un village voisin, où elle s'entoura d'un fossé. Les Turcs attaquèrent le village. On dut se rendre surtout à cause du manque d'eau, auquel les soldats de Jean avaient vainement tenté de suppléer en étendant sur l'herbe imprégnée de rosée des morceaux de toile, pour s'en humecter les lèvres. Jean fut écartelé, tous les prisonniers passés au (il de l'épée, le pays entier livré à la plus cruelle dévastation (1574). La Moldavie ne devait plus s'en relever.
La Moldavie après Jean le Terrible. — La famine et la peste achevèrent de dépeupler- le pays. C'est sous de tels auspices que Pierre le Boiteux prit possession du trône, au milieu des larmes du peuple qui regrettait Jean. Son règne fut continuellement troublé par des tentatives des frères utérins de Jean, soutenus par les Kosaks. Kiajna, voyant les Turcs lassés d'avoir toujours à replacer son (ils sur le trône, consent à sa destitution et obtient la principauté pour son frère naturel, un fils bâtard que Pierre Rarèche avait eu d'une Saxonne de la ville de Brachov, lors de ses expéditions en Transylvanie. Le
nouveau prince, Jean le Saxon, achète le trône environ 200 000 ducats. Aussitôt arrivé dans le pays, il commence à tyranniser les habitants pour recouvrer les sommes dépensées et qu'il avait emprunté à des taux usuraires. Les affaires d'argent rayant brouillé avec Kiajna, la faiseuse et défaiseuse des princes roumains, elle le fait destituer et remplacer de nouveau par son fils Pierre, réhabilité aux yeux des Turcs par le versement de sommes colossales. Pierre n'était pas plutôt rétabli qu'il surgit une foule de compétiteurs. Sur les offres d'argent qu'ils faisaient à Conslantinople, il devait toujours surenchérir. Complètement à bout de ressources, il abdique le pouvoir, se retire en Allemagne et meurt à Innsbruck. Il eut pour successeur un certain Emmanuel Aron (1591), que d'autres documents nomment aussi Abraham et qui aurait été d'origine juive, quoique baptisé. Il avait dû donner aux Turcs près d'un million de ducats; il avait acheté à crédit plusieurs joyaux de grand prix sous la garantie de l'ambassadeur d'Angleterre, qui le protégeait ostensiblement. On comprend à quelle exploitation du pays il dut se livrer pour en retirer ces sommes énormes. Ses créanciers, craignant que le prince n'arrivât pas à se procurer tout cet argent, le suivirent en Moldavie, accompagnèrent partout les percepteurs des contributions et firent subir aux habitants les plus affreuses tortures pour les forcer à payer. Aron vit qu'avec les moyens ordinaires il n'arriverait jamais à contenter ses créanciers. Aussi imagina-t-il une contribution extraordinaire, inouïe jusqu'alors dans les pays roumains, à raison d'un bœuf par famille, obligeant même ceux qui en avaient plusieurs à en donner pour ceux qui n'en possédaient point. Le pays, poussé à bout, s'insurgea. Les Turcs, qui craignaient toujours les révoltes des Roumains, déposent Aron; mais ses créanciers, qui n'avaient pas encore été intégralement payés, insistent pour qu'il soit réintégré. Le sultan le réinstalle en 1593, précisément l'année où Michel le Brave occupe le trône de Valachie.
//. — Michel le Brave.
Révolte de Michel contre les Turcs. — Michel le Brave, frère de Pierre Cercel, avait acquis le trône par les moyens habituels; il n'entendait pas le conserver de la même façon, et les Turcs allaient payer cher les 400 000 ducats qu'il fut forcé d'emprunter pour faire les présents d'usage.
A son avènement la Yalachie se trouvait dans un état vraiment désespéré. Les créanciers des princes antérieurs, n ayant pas été satisfaits, s'étaient établis en Valachie pour surveiller de plus près leurs intérêts et mettre de temps en temps la main sur l'argent versé par les contribuables. D'après les princes qui étaient restés leurs débiteurs, ces créanciers formaient autant de bandes distinctes, qui en venaient aux mains, se disputaient les fruits de leurs rapines. Ils ensanglantaient souvent les rues de leurs rixes, mettant le feu à leurs habitations respectives, exposant la ville entière au péril de l'incendie. De même qu'en Moldavie, ils accompagnaient dans les districts les percepteurs des contributions. Michel résolut de satisfaire ces créanciers, non plus avec de l'or, mais avec du fer.
Juste à l'époque où Michel le Brave recevait l'investiture de la principauté de Valachie, la guerre éclatait à nouveau entre les Turcs et leur tributaire, l'empire autrichien. L'Empereur se mit aussitôt, de concert avec le pape, en quête d'alliances; mais l'Occident, troublé par les guerres de religion, ne pouvait guère lui en fournir. Il lui fallut chercher des alliés en Orient : le tsar de Moscou, le roi de Pologne, puis le prince de Transylvanie, Sigismond Bàthory, celui de Moldavie, Aron, enfin celui de Valachie. Mais comme dans ce dernier pays trois princes avaient été changés en trois années, ni le pape ni l'Empereur ne savaient quel était celui qui y régnait à cette époque. Le pape, dans ses instructions à son ambassadeur, Alexandre Comuleus, lui dit « qu'en Valachie on ignorait où les choses en étaient et qu'il ne serait pas prudent de découvrir à cette nation un secret de si haute importance. »
Ce fut le prince de Yalachie qui dut proposer aux princes chrétiens de le recevoir dans leur alliance. Sigismond Bàthory profita même de cette demande du prince de Yalachie pour lui faire reconnaître sa suzeraineté et lui imposer un traité qui annulait Tautorité de Michel au profit du suzerain improvisé. Bàthory, à qui TEmpereur avait formellement promis la main d*une archiduchesse en échange de son alliance contre les Turcs, voulait se donner de l'importance vis-à-vis de son futur beaupère, en traînant à sa suite les princes des autres pays roumains. Michel était résigné à tout. Il ne réfléchit même pas qu'au moment où il se décidait à rompre avec les Turcs, les Impériaux avaient dû abandonner le siège de Gran ; le 25 septembre 1594, la forteresse de Raab tombait au pouvoir des Ottomans; celle de Paapa se rendait également, et le grand-vîzir prenait la route de Vienne.
Le 13 novembre 1594, le prince Michel fait assembler tous les créanciers turcs à la vistiarie en leur annonçant le partage entre eux d'une somme importante. Tous s'étaient empressés de venir; mais le palais, entouré de tous côtés par l'armée, est livré aux flammes. Tous y périrent.
Comme Michel avait jeté le gant, il se décide à frapper immédiatement et à ne pas laisser aux Turcs le temps de se reconnaître. Il attaque la citadelle de Giurgiévo (Giurgiu), la prend d'assaut et en massacre la garnison.
Les Turcs, comprenant combien la révolte de la Yalachie allait entraver leurs opérations en Hongrie, essaient d'abord de mettre la main sur Michel par surprise; mais ceux que l'on charge de cette mission sont massacrés jusqu'au dernier. Le sultan, voyant que la ruse n'avait point réussi, se décide à employer la force et envoie le beglierbeg de Roumélie, Hassan- Pacha, contre le prince révolté, avec mission de le remplacer par Etienne Bogdan, l'ex-prince de Yalachie. Le général turc est battu en trois rencontres. Ralliant les débris de son armée, recevant des renforts, il se rapproche du Danube: mais Michel passe le fleuve sur la glace, en mars 1595, et attaque les Turcs avec une telle vigueur qu'ils laissent au nombre des morts le lieutenant de Hassan, Moustafa-Pacha. Puis les Turcs étant
revenus à la charge, leur armée est complètement détruite, Hassan est tué.
En même temps Aron de Moldavie, qui avait accueilli avec joie les propositions de TEmpereur et s'était allié à Michel aussitôt que ce dernier avait soulevé la Yalachie, prend d assaut plusieurs forteresses turques et opère sa jonction avec Michel. Ils passent ensemble le Danube et dévastent les provinces de Tempire jusqu'au delà des Balkans. Non seulement rexpédilion (les Turcs en Hongrie était compromise par la révolte des pays roumains; mais la plupart des villes ottomanes, qui auparavant tiraient presque tous leurs approvisionnements de la Valachie et de la Moldavie, furent menacées de la famine. Les Turcâ se décidèrent à suspendre les hostilités contre TAu triche; le grand-vizir Sinan-Pacha est chargé de réduire la Valacliie.
Défaite de Sinan-Pacha. — Pendant que les Turcs se préparaient à un nouvel effort, Sigismond Bàthory sembiail prendre au sérieux son rôle de suzerain des pays roumains. Non content d'avoir imposé son autorité aux princes de Valachie et de Moldavie, il voulait les montrer au monde attelés à son char. 11 les somme de venir en Transylvanie lui rendre rhommage personnel. Les deux princes prétextèrent ne pouvoir s'y rendre, à cause de la guerre turque. Sigismond résolut de faire, sur Aron de Moldavie, un exemple qui servît également de leçon à Michel le Brave. Il fit détrôner Aron par la garJe même de ce dernier : ce qui lui fut d'autant plus facile que parmi les Moldaves, qui avaient eu tant à souffrir des rapines de ce prince, pas une seule voix ne s'éleva en sa faveur. Il fut remplacé par le chef de cette garde, un certain Etienne Rasvan, que Ton disait être Tsigane d'origine. Mais, quels que fussent les rapports entre les chefs des principautés Danubiennes, ces trois pays étaient animés d'un commun désir, celui de secouer le joug ottoman.
Les Turcs étaient décidés à en finir avec les pays roumains : ils voulaient les réduire en pachaliks. Sinan-Pacha fut cbar^ d'installer les beglierbegs désignés pour la Valachie et la Moldavie. Son armée s'élevait à près de 100 000 hommes, pendant que Michel ne pouvait lui opposer que 16 000 soldats, dont
10 000 indigènes. Cette dinoinution de Télément militaire dans les pays roumains provenait de la diminution toujours plus accentuée des paysans libres^ surtout en Valachie, ainsi que de la réduction des paysans 80umU à Tétat de serfs. Michel était donc forcé de recourir aux mercenaires.
Ce fut pourtant avec cette faible armée que Michel osa se mesurer aux Turcs. Il occupa une forte position entre Giurgiévo et Bucarest, dans la grande plaine valaque, près du village de Kalougaréni. Ce village était situé près de deux collines boisées qui s'étendaient au loin et entre lesquelles s'ouvrait un défilé qui laissait passer la route de Giurgiévo à Bucarest. Un ruisseau, le Neajlov, dont les rives étaient réunies par un pont, baigne le pied de ces deux collines. Michel se trouvait donc garanti contre un trop grand déploiement des forces turques, et Tarmée ottomane, pour avancer vers le nord, était forcée de traverser le défilé. Ce furent les Thermopyles de Michel.
Le combat fut des plus acharnés, surtout autour du pont, car de sa possession dépendait la victoire. Roumains et Turcs firent des prodiges de valeur. Michel le Brave et Sinan-Pacha payèrent de leurs personnes. A la fin, les Roumains restèrent maîtres du pont. Trois pachas trouvèrent la mort; plusieurs drapeaux et môme Tétendard du Prophète, déployé au moment critique, tombèrent aux mains du prince valaque. La victoire (13 août 1595) était plutôt brillante que décisive, car Michel, craignant d*ôtre contourné par les Turcs, dut se retirer le lendemain. Elle n'en dévoilait pas moins la profonde décadence de la puissance militaire ottomane.
Michel rebroussa chemin vers Bucarest, puis vers Tirgoviste (Tirgovistea), et s'enfonça dans les Karpathes, à Stoenesti, pour y attendre les renforts de Transylvanie et de Moldavie. Ils ne tardèrent point à arriver, le prince de Transylvanie avec 16 000 hommes, celui de Moldavie avec 4 000. Michel luimême ayant renforcé ses troupes, les forces alliées s'élevaient au chiffre de 40 ou 45 000 hommes avec 80 canons. La situation respective des armées ennemies avait complètement changé. Les Turcs avaient déjà perdu bon nombre des leurs. Ils étaient d'ailleurs démoralisés par leur défaite de Kalougaréni. Au con-
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traire, le nombre des chrétiens avait augmenté de moitié et leur enthousiasme s^était accru.
Les Turcs n'attendirent pas le choc des Roumains. Sinan- Pacha laissa une garnison de 4000 hommes dans Tirgovîste, qu'il avait fortifiée, et se retira vers Bucarest, où les Turcs avaient aussi élevé des fortifications. Michel attaqua aussitôt Tirgoviste et s'en empara après un siège de trois jours, le 8 octobre 1595. Quand Sinan-Pacha apprit à Bucarest la chute de Tirgoviste, il évacua la capitale et se replia en hâte sur le Danube.
Sa retraite dégénéra bientôt en déroute. 11 avait à peine établi son camp sous la citadelle de Giurgiévo, que Michel, qui avait suivi une route plus directe, arrive inopinément. Les Turcs effrayés se précipitent sur le pont pour le passer. Michel avec son artillerie coupe le pont et les pousse affolés dans le Danube. Walter dit que le nombre des noyés était si considérable qu'un des bras du fleuve en était comblé. Le lendemain les alliés entrèrent dans Giurgiévo, et complétèrent la libération des pays roumains.
Les Turcs, forcés de laisser la Valachie à son indépendance, s'arrangent de leur mieux pour pouvoir continuer la lulle en Hongrie. Vers la fin de 1596, ils rouvrent la campagne et même avec certains succès, en prenant la forteresse d'Erlau (28 septembre) et battant complètement l'armée impériale à Kereszles (26 octobre). Michel, ayant attaqué Nicopolis, pour empêcher les Turcs de se porter avec toutes leurs forces contre les Impériaux, le sandjak-beg de cette forteresse le prie de se retirer, promettant de s'interposer pour tui obtenir la paix. Le sultan, bien qu'enorgueilli par ses succès contre l'Empereur, ne fait aucune difficulté aux propositions du beg, le remercie au contraire pour l'intérêt qu'il porte aux affaires de l'empire, envoie à Michel une brillante ambassade, composée de vingt hauts personnages, et lui fait écrire par le patriarche de Gonstantinople une lettre annonçant que le sultan lui avait pardonné toutes ses fautes et de nouveau accordé ses bonnes grâces. Michel accepta l'armistice qu'on lui proposait, car il avait besoin de repos pour refaire ses forces et en même temps pour s'occuper
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des changements défavorables à ses intérêts qui menaçaient de s'accomplir dans les pays limitrophes.
Changements intervenus en Moldavie et en Transylvanie. — Une nouvelle crise successorale avait éclaté en Moldavie. Les Polonais, amis des Turcs à cette époque, en avaient chassé Etienne Rasvan, Thomme de Sigismond Bâthory, Tallié de l'Empereur et de Michel le Brave, et l'avaient remplacé par un boïar moldave de leur parti, Jérémie Movila, que les Turcs s'empressèrent de reconnaltre(14 décembre 1595). La Moldavie, jusqu'alors alliée de Michel, devenait son ennemie. Chose pareille allait arriver aussi en Transylvanie.
Sigismond Béthory, esprit changeant et misanthrope, se décide à renoncer à la couronne de Transylvanie en faveur de l'empereur Rodolphe et en échange d'un château situé près de Ratibor en Silésie. Cette renonciation du suzerain de Michel le Brave ne convenait point à ce dernier, qui s*inquiétait beaucoup de le voir remplacé par un puissant empereur : c'eût été le péril allemand succédant au péril turc. Aussi s*applique-t-il à empêcher la cession de la Transylvanie. Il essaie même de se rapprocher des Turcs. Le sultan s'intéressait tellement à la correspondance engagée à ce sujet entre le prince valaque et ses agents qu'il se faisait traduire toutes les lettres en turc.
Mais comme c'était Michel qui avait fait les avances, les Turcs se montraient difficiles. Ils exigeaient du prince une soumission complète et surtout des « marques grandes et sûres de celle soumission »• Michel, tout en offrant de rester tributaire, n'entendait point perdre les avantages qu'il avait obtenus. Les négociations ne pouvaient donc aboutir. Dans l'impossibilité de s'accorder avec les Turcs, et B&thory quittant la Transylvanie (n mai 1598), Michel fut forcé d'entrer en relations avec le nouveau maître de ce pays. Un traité intervint, par lequel Michel reconnaît pour son suzerain l'empereur allemand et lui jure fidélité. Rodolphe s'oblige, en retour, à lui donner un subside annuel sufGsant pour payer 5000 hommes de troupes et à l'assister, en cas de besoin, de toutes ses forces contre les Turcs. Il garantissait à Michel la possession héréditaire du trône de Valachie. Cette province ne payerait point de tribut.
L*incons(ance et le caraclèrecapricieux de Sigismond Bâlhory vinrent bientôt jeter une profonde perturbation dans ces rapports fraîchement établis. Mécontent de l'irrégularité avec laquelle on lui servait la pension promise, il quitta le château de Ratibor et, soutenu par un parti puissant qui exécrait la domination des Allemands, il reparut en Transylvanie.
Le Conseil impérial exprime Tavis qu*il faudrait chai^r le voîévode de Yalachie, dont la fidélité à TErapereur ne saurait inspirer aucun doute, de faire respecter à Sigismond le traité accepté par lui. C'est ici que nous rencontrons pour la première fois ridée de faire servir Michel le Brave d'instrument à la politique germanique. Le prince valaque, qui n'avait acceplé qu'à son corps défendant la suzeraineté allemande, était enchanté du retour de Sigismond. Au lieu de suivre les intentions de l'Empereur, il pense à s'interposer pour le déterminer à pardonner à Sigismond et à remettre les choses en l'état où elles se trouvaient avant l'abdication de ce dernier.
Pour pouvoir toucher à une question aussi délicate, il commence par rendre à l'Empereur des services importants, en attaquant de nouveau les Turcs, qui pourtant le laissaient en paix. Fort des services rendus, il ose écrire à l'Empereur une lettre dans laquelle il prend ouvertement parti pour Bâlhory. Il insiste surtout sur le fait, très réel et bien connu des Allemands, que la Transylvanie avait reçu Bàthory à bras ouveris. Il ajoute que les boïars de son propre pays, de l'opinion desquels il devait tenir compte, le prient de ne point rompre les liens qui l'avaient uni au prince transylvain. La lettre contenait une menace, encore que dissimulée et indirecte : la possibilité d'une alliance de Sigismond et de Michel avec les Turcs, dans le cas où l'Empereur voudrait employer la force. Cette missive fit réfléchir le Habsbourg, et il est probable que Michel aurait réussi à remettre d'accord Bàthory et Rodolphe si une nouvelle lubie du prince transylvain n'eût donné aux événements une tout autre tournure. — Sigismond renonce derechef au trône, mais cette fois en faveur de son cousin, le cardinal André Bàthory de Pologne, qui partageait en tout les idées politiques de ce pays. La Transylvanie devenait, comme la Moldavie, un pays
soumis à Tinfluence polonaise, donc à celle des Turcs, et par là même ennemi de Rodolphe et de Michel. Ni Tun ni Tautre ne pouvaient tolérer un pareil changement.
Conquête de la Transylvanie par Michel. — Michel, qui n'avait pas voulu se charger de l'exécution contre Sigismond Bàthory, sollicite maintenant de Rodolphe l'autorisation d'entreprendre une expédition contre André. En apparence, il offrait d'agir dans l'intérêt de la cour d'Autriche. En réalité, il se pro-^ posait de mettre à profit sa situation de vassal de l'Empereur pour mettre la main sur la Transylvanie d'abord, sur la Moldavie ensuite, et réunir sur sa tête les trois couronnes roumaines. L'Empereur approuve le projet de conquête et promet à Michel d'envoyer à son secours le général Basta^ Ce dernier s'avance même vers les frontières de la Transylvanie; mais à la suite d'une entrevue avec Lupu Corniche, délégué des nobles, il se retire. Michel ne le pardonna jamais à Basta. Il l'accusa de n'avoir pas attaqué parce que les Magyars l'avaient acheté. Telle fut l'origine de la haine irréconciliable qui régna dès lors entre le général de Rodolphe et le prince valaque.
Cette inaction du général de l'Empereur tourna d'abord au profit du prince roumain : il se convainquit que, pour réussir pleinement dans son plan, il était nécessaire que la conquête de la Transylvanie s'effectuât par ses propres ressources, sans le concours des Allemands. Il réunit des forces toujours plus considérables au pied des Karpathes et pressa l'Empereur, par des ambassades réitérées, de lui permettre d'accomplir seul ce qu'il n'avait pu faire avec Basta. Rodolphe qui, précisément à cette époque, était en pourparlers avec le pape au sujet des Polonais et d'André Bâthory, avait intérêt à ce que l'expédition fût ajournée. Michel se plaignait de ces longueurs, qui lui imposaient des sacrifices d'argent au-dessus de ses forces. Bâthory, ayant eu vent des préparatifs de Michel, envoie à ce dernier une ambassade qui lui reproche sa conduite et le menace d'une terrible vengeance. Michel trouvant dans cette menace le prétexte attendu pour passer à l'action, on comprend qu'il
i. Ou plutôt Bastas : c*était un ancien estradiot émigré du Péloponèse, un Arcadien (voir Sathas, Monumenta heUenica, t. IX, Paris, i890).
n'ait pu attendre le consentement de l'Empereur. Ce dernier ne savait comment justifier vis-à-vis des ambassadeurs du pape l'attaque sur la Transylvanie de la part de son vassal. II recourt à des arguties, prétextant que le cardinal lui-même n'avait pas l'intention de respecter ses engagements et que Ton pourrait, à ce point de vue, excuser Venireprise du Valaque. D'autre part, dans une lettre à Boczkay, il dit « avoir compris que le Valaque avait passé le Rubicon. »
La conquête se fit avec la rapidité de la foudre. Michel écrase dans une seule grande bataille, à Schellenberg (28 octobre 1599), l'armée de Bathory. Le cardinal prit la fuite et fut tué dans les montagnes par des bergers roumains, qui pensaient rendre un service à un prince de leur race. La Transylvanie était complètement soumise et, le 1" novembre, Michel entra en triomphateur dans la capitale, Alba-Julia.
Cette conquête de la Transylvanie était un fait d'armes d'une importance capitale, surtout à cette époque. Les petits Etats avaient de ce temps une autre valeur qu'aujourd'hui : témoin la Hollande et la Suède. Le prince valaque, par la prise de possession d'un pays grand, puissant, riche, réputé presque imprenable, se plaçait tout d'un coup dans l'esprit des contemporains au rang des grands conquérants. La nouvelle de ce fait d'armes, grandi encore par l'éloignement, se répandit bientôt dans l'Europe entière.
L'Empereur, après la victoire, approuva la conduite de Michel. Il lui envoya même de l'argent pour consolider sa conquête. Mais il entendait ne l'employer que comme un instrument qu'il pensait pouvoir briser ensuite, afin de conserver pour soi la Transylvanie.
Michel le Brave entendait au contraire employer l'autorité impériale comme un paravent pour masquer la conquête de la Transylvanie à son profit. Chacun des deux rivaux, amis en apparence, cherchait à circonvenir l'autre. Il leur fallait pourtant garder l'un avec l'autre les meilleures relations, car Michel avait besoin du nom et du secours de l'Empereur pour se maintenir en Transylvanie, tandis que Rodolphe craignait, en mécontentant Michel, de le jeter dans les bras des Turcs.
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La lutte, engagée sur ce terrain entre le prince roumain et l'empereur allemand, devait bientôt s'accentuer. Michel, malgré toutes les apparences de Thabileté et même de la ruse, était trop franc pour pouvoir lutter contre le machiavélisme tortueux de la maison d'Autriche. Par la force seule il aurait pu vaincre les obstacles qui s'opposaient à ses plans. Par malheur, sa politique devait précisément lui aliéner l'élément qui, seul, aurait pu lui assurer les moyens de réussir dans ses projets : les Roumains de Transylvanie.
Michel et les Roumains de la Transylvanie. — lis étaient tombés sous la domination des Hongrois au temps du roi saint Etienne, vers l'an 1000. Leurs droits avaient été respectés dans les premiers temps de la conquête; mais, peu à peu, leur condition empira. Leur force de résistance fut d'abord alTaiblie par l'émigration d'une grande partie de la classe nobiliaire vers la plaine du Danube et vers celle du Dniester, pour y fonder les Etats de Valachie et de Moldavie. Ce qui resta de cette classe passa bientôt à la religion catholique, puis à la nationalité des conquérants, de sorte que le peuple roumain ne forma plus en Transylvanie qu'une classe de paysans, aussi nombreuse que faiblement organisée pour s'opposer aux empiétements des Hongrois, renforcés par la noblesse d'origine roumaine. Aussi les paysans roumains perdirent-ils tous leurs droits, tels que celui d'être jugés d'après leurs coutumes, de jouir d'une administration autonome sous leurs voîévodes (chefs de districts) et leurs hnèzes (chefs de villages), de posséder des propriétés, de prendre part aux assemblées politiques du pays et surtout de ne pas être obligés à d'autres services qu'à celui des armes, pour la défense de leur patrie contre les attaques du dehors. Ils furent assujettis à des corvées envers les nobles, et le terme de iobbagio, qui dans les anciens temps désignait la condition honorable de soldat, acquit la signification outrageante de serf.
Les paysans roumains essayèrent à plusieurs reprises de secouer le joug qui s'appesantissait toujours plus lourdement sur leurs têtes : leurs insurrections de'1324, 1437, 1480 et 1514 étant écrasées, il était naturel que la condition des paysans devînt toujours pire. Le Jus tripartitum, code magyar rédigé
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en l^année 1514, déclarait les Roumains incapables de posséder des propriétés. Ils n'avaient droit qu'au salaire de leur travail. La fortune du paysan mort sans testament, ce qui arrivait presque toujours à des illettrés, revenait à son maître. Le paysan ne pouvait, sous aucun motif, intenter un procès à un noble: il était donc placé hors la loi; son témoignage n'avait aucune valeur contre un noble. Il lui était défendu de porter des armes. sous peine de perdre la main droite. Les Roumains n'étaient considérés que comme une nation simplement tolérée en Transylvanie, tant qu'il plairait à leurs princes et aux privilégiés de les y souffrir. Les fêtes de la religion orthodoxe n'étaient point respectées et les Roumains étaient tenus de travailler pour leurs maîtres même pendant les jours les plus sacrés.
Une pareille oppression n'était pas de nature à inspirer aux Roumains des sentiments anùcaux vis-à-vis des nations qui les exploitaient. Ils ripostaient par le feu aux vexations conlinuelles : les incendies s'étaient tellement multipliés dans le pays des Saxons qu'on avait fini par établir un tribunal permanent pour juger les incendiaires. Il était naturel qu'un peuple aussi opprimé vît, dans l'arrivée d'un prince de sa race dans son pays, sa délivrance. < Aussitôt que la nouvelle de la malheureuse bataille de Schellenberg se fut répandue comme un éclair dans le pays, les Roumains de la Transylvanie ourdirent une conspiration et, s'unissant aux étrangers de même nom. commencèrent à parcourir le pays. Forts de la conviction qu'ils allaient avoir un prince de leur race, ils tuaient partout, envahissaient les maisons des nobles, pillaient leurs richesses et étaient d'autant plus cruels que jusque-là ils avaient été condamnés aux peines les plus dures, toutes les fois qu'on avait constaté par jugement qu'ils avaient commis quelque crime. Jamais les pals, les oubliettes, les haches, les crochets, les cordes et les pics des rochers n'ont fait mourir autant de criminels que parmi les Roumains. » (W. Bethlen.)
Michel n'accepta pas le secours énergique que la nation roumaine de la Transylvanie voulait lui apporter. 11 prit des mesures pour réprimer ces désordres. Il voulait se concilier les sympathies des nations politiques du pays, éloigner de lui le
soupçon très naturel qu'il pouvait se constituer le défenseur de ses frères de race. 11 commit sans aucun doute une faute très grave, en prétendant étayer sa domination en Transylvanie sur la noblesse magyare : elle ne pouvait jamais consentir à plier sous lautorité d*un de ces Roumains qu'elle était habituée depuis si longtemps à traiter en esclaves. Au contraire, il repoussait le seul élément qui eût non seulement des sympathies naturelles pour lui, mais encore le plus grand intérêt à donner à sa domination en Transylvanie de la consistance et de la durée.
Gonqudte de la Moldavie. — Michel avait renversé André Bàthory pour briser un instrument dangereux de la politique turque; s'il voulait garantir pleinement sa position, il devait en faire autant avec Jérémie Movila de Moldavie. Mais la conquête de la Moldavie n'était nullement dans l'intérêt de l'Empereur. Il craignait que l'attaque de cette province par son vassal n'engageât l'Empire dans une guerre avec la Pologne : éventualité qui n'était guère désirable au moment où la guerre turque était loin de toucher à sa fin. Informé des intentions de Michel, il lui fit défense expresse de rien entreprendre contre la Moldavie. Michel, au lieu d'obéir à ces injonctions, s'efforça de démontrer à Rodolphe l'intérêt que la monarchie autrichienne avait à l'expulsion de Movila. Il le pria même d'envoyer une ambassade en Pologne, pour expliquer au roi de ce pays que la conquête se faisait pour le plus grand bien de la chrétienté. Michel allait même plus loin. S'attendant a une opposition de la part de la Pologne, il proposait à l'Empereur, après la conquête de la Moldavie, d'entreprendre celle de la Podolie, de la Lilhuanie et de la Russie-Rouge. Il avait entamé des négociations avec le tsar Boris Godounof (1598-1605), les Zaporogues et les Tatars.
Sans plus s'inquiéter de l'opposition de son suzerain, il passe les Karpathes, tombe avec la rapidité qui caractérisait tous ses mouvements sur Movila et le chasse de la Moldavie. Quoique le coup eût été fait contre la volonté de l'Empereur, Michel ne se gêne pas pour lui demander l'argent nécessaire à la paie de ses troupes et l'envoi d'une armée sur les confins de la Pologne, afin d'empêcher les Polonais de se diriger sur la Moldavie.
Les Allemands avaient fini par se convaincre que le prince
valaque s'inquiétait peu de leurs intérêts et qu'il ne cherchait qu'à servir les siens sous l'égide du nom impérial. Aussi les commissaires de l'Empereur ne manquent-ils pas de lui rappeler à plusieurs reprises qu'ils avaient toujours désapprouvé une pareille conquête et insistent auprès de Michel pour qu'il ne proclame pas l'avoir faite au nom de Rodolphe. L'envoyé spécial de l'Empereur, le docteur Pezzen, se dirigeait vers la Transylvanie, où il venait déterminer la situation du prince roumain vis-à-vis de l'Empire. Michel était tenu de régler avec l'ambassadeur cette question importante; il quitte donc la Moldavie vers la fin de juin 1600, après y avoir institué un gouvernement provisoire, défendu par un corps de troupes sous le Roumain Mourgou et le Hongrois Moïse Szekely. Il retourne à Alba- Julia, où il entre de nouveau en triomphateur, le l''*' juillet 1606.
Il avait en effet le droit de célébrer son triomphe. Son génie, aidé par les circonstances, avait fait l'union de tous les pays roumains sous une seule domination, et il pouvait s'intituler avec orgueil « Prince de toute l'Ungrovalachie, de la Transylvanie et de la Moldavie ». Il avait réalisé, ne fût-ce que pour un instant, l'unité politique de la nation roumaine. Il est ainsi devenu, dans le passé, le représentant de l'idéal du temps à venir, et le souvenir de Michel le Brave sera toujours uni dans la pensée du peuple roumain à son unité politique.
Révolte des Hongrois contre Michel. — Le prince de Yalachie avait sacrifié ses compatriotes aux nobles hongrois de la Transylvanie; il n'avait point réussi à gagner le cœur de ces derniers. Il avait pourtant suivi vis-à-vis d'eux la seule politique possible, usant de sévérité envers les récalcitrants et comblant de bienfaits ceux qui acceptaient sa domination. Mais ses rigueurs ne faisaient qu'exaspérer davantage ceux qui lui résistaient, sans que ses faveurs lui conciliassent la sympathie des autres. Les nobles hongrois n'attendaient qu'une occasion favorable pour se révolter tous contre le Valaque. Elle leur fut fournie par l'arrivée de Pezzen en Transylvanie.
Le sentiment de défiance envers Michel le Brave, que déjà la conquête de la Transylvanie avait éveillé dans l'esprit des Allemands, devint encore plus prononcé à partir de la conquête de
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la Moldavie. En outre, depuis sa paix avec les Turcs et surtout depuis son essai de réconciliation avec eux, lors du retour de Sigismond Bâthory en Transylvanie, Michel n avait pas cessé de poursuivre ses négociations avec la Porte. L'Empereur pouvait toujours craindre un accommodement avec le sultan, immense danger pour l'Empire allemand. D'autre part, les Impériaux savaient la haine irréconciliable que les Hongrois avaient vouée à Michel. Il était naturel que Rodolplic se servît d'eux pour se débarrasser de lui. Aussi lorsque Pezzen vint en Transylvanie, l'entente était déjà faite, avec les nobles hongrois, et le prétexte qu'il affichait de régulariser la situation du voïévode ne pouvait plus faire illusion à personne.
Un mois à peine après le départ de Pezzen, la révolution éclatait. La plupart des nobles au service de Michel, entre autres le chef de l'armée de Moldavie, Moïse Szekely, passent en Pologne, et les autres se réunissent dans un camp fortifié pour y attendre qu'ils fussent en nombre pour attaquer « le tyran ».
Les Allemands craignaient pourtant beaucoup Michel le Brave; ils ne voulaient pas qu'il vît clair dans leur jeu. Ils prirent toutes les précautions imaginables pour lui faire accroire qu'ils regrettaient beaucoup ce qui venait d'arriver et que ce n'était pas leur faute si le voïévode avait placé sa confiance en des « serpents réchauffés dans son sein ». A la même époque où les commissaires impériaux adressaient à Michel ces consolations, ils faisaient savoir à la diète hongroise que bientôt la Transylvanie serait délivrée d'une odieuse domination.
Plus le danger augmentait, plus le regard de Michel, si clairvovant autrefois, s'obscurcissait. Il crevait, et c'était son dernier espoir, que les Allemands tenaient toujours pour lui. Il pensait en avoir la preuve dans les lettres des commissaires.
Une seule mesure aurait pu conjurer le péril qui le menaçait : c'était de rendre la liberté au peuple roumain et de le jeter sur les nobles. Mais c'était maintenant chose bien plus difficile à exécuter que lors de l'entrée de Michel en Transylvanie. Le peuple, repoussé par celui qu'il avait salué comme son libérateur, avait perdu toute illusion sur son compte. D'autre part les rapines des mercenaires indisciplinés, dont son armée
était composée, avaient rendu le prince impopulaire. D'ailleurs Michel ne pensait pas même à ce moyen énergique pour comprimer la révolution. Il emploie d*abord la cruauté, voulant noyer le mouvement dans le sang. Puis, voyant que ce moyen ne lui réussit guère, il revient à la douceur, qui, dans de pareilles conditions, n^était plus que de la faiblesse.
Fin de Michel le Brave. — Pendant que Michel essayait vainement de regagner les sympathies de la noblesse, Basfa avançait vers le camp des Hongrois insurgés, pour opérer sa jonction avec eux.
Michel était tourmenté par un doute : il se refusait à croire que ce fut l'Empereur lui-même qui envoyait Basta contre lui; il inclinait plutôt à penser que le général n'agissait qu'à l'instigation des Hongrois. Mais comme une pareille entreprise du général allemand se laissait difficilement concevoir sans un ordre formel, Michel craignait encore qu'en s'opposant à cette armée il ne parût prendre les armes contre l'Empereur. Par là il aurait désavoué la conduite qu'il avait tenue jusqu'à ce jour : son dévouement, tant de fois affirmé par lui, à la cause de la chrétienté, n'aurait plus été qu'un vain mot.
Ce doute ne lui laissa pas la liberté d'esprit nécessaire pour prendre toutes les précautions dans la lutte terrible qui allait décider de son sort. Il fut battu par Basta, le 18 septembre 1600, près du village de Mirislau. Cette défaite lui fît perdre la Transylvanie et avec elle toute la position acquise jusqu'alors.
Dès que les Polonais et Jérémie Movila apprirent la catastrophe de Mirislau, ils se hâtèrent d'entrer en Valachie pour enlever aussi ce pays à Michel et placer sur le trône Siméon Movila, frère du prince de Moldavie. Michel, menacé de perdre aussi son propre pays, sort de la Transylvanie et s'avance audevant des Polonais; mais, son armée étant démoralisée et réduite en nombre, il est de nouveau battu en Valachie, près de la rivière du Teleajnu. Presque tous les boïars l'abandonnent et font acte de soumission au nouveau maître du pays, imposé par les Polonais, Siméon Movila.
Michel le Brave, voyant tout s'écrouler autour de lui, prend une décision aussi hardie qu'inattendue : celle d'aller voir
Rodolphe lui-même, pour lui expliquer tout ce qui s'était passé et regagner ses bonnes grâces. Quoique l'Empereur fût d'abord peu disposé à écouler la justification de Michel, les complications qui survinrent bientôt en Transylvanie le forcèrent à lui prêter une oreille plus bienveillante.
Les Hongrois s'étaient joués des Allemands. Après avoir repoussé avec leur concours la domination du Valaque, ils voulaient se débarrasser du Tudesque et rappeler à leur tête Sigismond Bâthory. Pour le succès de cette tentative, les Hongrois demandaient l'intervention des Polonais : c'était indirectement se jeter dans les bras des Turcs, les amis de ces derniers. La politique allemande, qui précisément avait sacrifié Michel de peur qu'avec lui la Transylvanie ne passât aux Turcs, voyait le même résultat se réaliser d'une autre manière. L'Empereur devait, à tout prix, chercher à repousser Sigismond Bâthory de la citadelle de montagnes qui formait le plus puissant rempart de l'Empire du côté des Turcs. Sentant combien le bras valeureux de Michel lui était nécessaire pour combattre Bâthory, Rodolphe le reprend en grâce, le charge d'assembler une armée de mercenaires, lui versant â cet effet la somme importante de 100 000 ducats. Mais comme il n'avait pas pleine et entière confiance dans le voïévode, il lui adjoint Basta, les chargeant de conquérir â nouveau la Transylvanie. Les deux chefs de l'armée impériale, qui se haïssaient mortellement, se réconcilient en apparence dans un festin donné par le commandant des troupes de Kaschau, Ferdinand de Gonzague.
Sigismond Bâthory, qui craignait surtout Michel le Brave, cherche à le calomnier auprès de Basta et envoie à ce dernier de prétendues lettres écrites par Michel à la Porte, du temps même où il était â Vienne et attendait l'audience demandée à l'Empereur. Le général allemand ne prête aucune attention à des pièces évidemment fausses,* somme Bâthory de quitter la Transylvanie, et sur son refus, l'attaque en commun avec Michel. Bâthory, battu â Goroslov, s'enfuit en Moldavie.
La haine des deux chefs, qui avait fait trêve devant l'ennemi, n'en éclate que plus violente après la victoire dont chacun s'efforçait d'accaparer la gloire. Une querelle plus
acerbe prend naissance à propos d*un certain noinbre de canons que Micliel avait directement envoyés à l'Empereur, comme pris par lui sur Tennemi. Basta se rappelle alors les lettres que Bàthory lui avait envoyées. Il somme Michel de comparaître devant lui pour se justifier de Taccusation de trahison basée sur elles. Le voïévode refuse, et Bas la veut Tarrôter. Michel tire Tépée pour se défendre contre celte violence et tombe percé de plusieurs coups. Ainsi périt le dernier représentant de Fancien héroïsme roumain (1601).
Caj*actère et politique de Michel le Brave. — Le prince dont nous avons exposé Torageuse destinée avait mis d'abord sa fiévreuse activité au service d'une grande cause : la lutte contre les Turcs, dont il contribua à alTaiblir la redoutable puissance. Tant qu'il poursuivit cette tâche, que la plupart de ses voisins avaient intérêt à voir réussir, il fournit une brillante carrière, et ses campagnes ne sont qu'une série de succès éclatants. La mission et la fortune de Michel l'appelaient vers le Sud et non vers le Nord, où sa fatale destinée voulut qu'il se tournât, pour déloger de la Transylvanie et de la Moldavie les ennemis qui s'y étaient implantés. C'est ainsi qu'il fut poussé à la conquête de ces deux pays et qu'il réalisa pour un moment l'unité de la Dacie roumaine. Ce n'était pourtant point là le but poursuivi par Michel le Brave : la meilleure preuve en est son refus d'affranchir ses congénères de la servitude. Quelle sorte d'union des pays roumains aurait pu réaliser Michel, si, dans celui qu'il venait de conquérir, il laissait son propre peuple sans droits, soumis à l'esclavage le plus ignominieux sous d'autres peuples, d'une autre race et d'un autre sang? L'idée de l'union est, chez les Roumains d'aujourd'hui, le produit de leur développement intellectuel. Ceux d'alors ne pouvaient aspirer à se grouper en un seul corps de nation, avant d'être arrivés à la conscience de leur unité nationale.
Au changement de direction dans la politique de Michel correspond un autre dans l'organisation de ses armées. Pendant sa lutte contre les princes ses voisins, ayant à combattre surtout des armées mercenaires, c'est à ce dernier élément de ses troupes qu'il commence à donner la prépondérance. L'en-
irelien d*une nombreuse armée de soldats payés nécessitait de fortes dépenses. Pour y subvenir il ne pouvait surcharger d'impôts les pays conquis, sans courir le risque de s'aliéner les sympathies de leurs habitants. Dans son propre pays, la Valachie, il devait ménager les boïars qui, s'ils avaient été mécontentés par le prince, auraient pu profiter de son absence pour le renverser. Il ne lui restait donc d'autre moyen, pour se procurer les fonds nécessaires, que de soumettre à de lourdes contributions les paysans de la Valachie qui avaient conservé encore, avec leurs terres, leur liberté : les moschnéni '. Plusieurs documents émanant de Michel le Brave constatent l'expropriation de petits propriétaires paysans qui se trouvaient dans l'impossibilité de payer leurs contributions.
Michel va encore plus loin dans cette oppression des paysans et sa protection des boïars. La condition des premiers était allée toujours en empirant. Ils avaient bientôt perdu, après leur propriété, la faculté de libre migration. Cette oppression nouvelle s'étendait de plus en plus et prenait le caractère d'une coutume. Les boïars en vinrent bientôt à la considérer comme un droit, dont ils demandèrent à Michel la confirmation. Le prince s'empresse d'obtempérer à leur demande et décrète par une chrysobulle que tout serf resterait éternellement en cette qualité sur la terre qu'il habitait. Michel fut donc forcé par sa politique de rejeter beaucoup de paysans dans la catégorie des serfs et de les river à leur chaîne.
La conduite de Michel vis-à-vis des paysans valaqucs le força de suivre le même système à l'égard de ceux de la Transylvanie. S'il s'appuyait en Valachie sur l'élément noble, il ne pouvait chercher son appui au delà des montagnes dans l'élément paysan. Il ne pouvait encourager dans ce pays la révolte du peuple contre les nobles, car elle eût été bientôt imitée par le peuple de Valachie. Il fut donc contraint de laisser de côté l'élément qui seul aurait pu lui donner la force nécessaire pour accomplir ses projets. Au reste, à cette époque, les peuples n'existaient que de nom; ils n'avaient pas plus de valeur que les troupeaux
i. Sur les moschnéni, voir ci-dessus, t. U\, p. 87G.
que l'on mène à Tabaltoir. Les plans de Michel le Brave auraîenl du, pour réussir, s'appuyer sur une large base populaire; mai^ son siècle n'était pas mûr pour une pareille conception. II avait entrepris une œuvre non seulement au-dessus de ses force-, mais même au-dessus des idées du temps dans lequel il vîvaiL Comment aurait-il pu réussir?
Avec Michel le Brave s'éteint le dernier prince roumain qui ait tenté de soustraire son peuple à l'oppression musulmane. A partir de cette époque les Roumains n'essayèrent même plus de lutter contre la fatalité de leurs destinées.
Pour l'époque comprise entre la soumission aux Turcs et Michel le Brav.» : Dociiuieiits* — Un nombre considérable de documenls concernant la période de loi 3- 1503 dans les Documente privitoare la istofHa Romanilor. II. 1'^, 2^, 3*-, i<^ parties ; III, 1'*** el 2° partie, l*^'' supplémjent, vol. K et 2*^ supplément, vol. I, Bucarest. — Inventariiim omnium et singulorum privUegioininij litterarum, diplomaloi^m et qusecunque in archivo regni et in arce Cracovim>i continenlur, Paris, 1862. — ActaTomiciana, Posen, 1852-1860, 8 vol. in-foi. — Doglel, Codex diplomaticus regni Po/oma?, Vilna, 1758-63, t. ï, IV, V (les seuls parus). — Un grand nombre de documents sont contenus da[i> YUricaml de T. Codregcu, 22 vol., lassy, 1812-1842; la Revue la Transilvanvi, par G. Baritz, à partir du tome Vil, 1874; la Columna lui Traian. par Hasdeu, 1S74-1876, les Monumenta Hunga7*iae historicaf publiés par TAcadémie hongroise; Katona, Histona critica regum Hungariœ; ÏArhiiyi islorica de Hasdeu, le Tesaur de monumente istorice de Paplu Ilarian. — Chwnique de Moldme àepuis le milieu du XIV^ siècle jusqii^en 4594, par Grégoire Urôchi, texte roumain traduit et annoté par Emile Picot, Pans, 1878. — Histoire sommaire des choses plus mémorables advenues aux derniers (i^uhh'n de Moldavie, composée par M.-J.-B. en P., sur les mémoires de Charles de Joppecourt, gentilhomme lorrain qui portait les armes durant ces troubles à la suite des princes polonais, Paris, 1620. — Wapowski, Fragmenlum Sigismondi régis Poloniœ res gestas continuanSy imprimé à la suite du traité de Cromer, Polonia sive de situ et gerUe Polonorum, Cologne, 1580, traîiô qui contient aussi un riche matériel relatif à Thisloire des Roumains. — Chronique anonyme de Valachie et Chronique de Constantin Capitanul dans le Magazinul istoric pentru Dada, t. I et IV. — Pauli Jovis Novocomensis, Opéra, Bâle, 1578. — Orichovius, continuateur de Dlugosz, dans [llistoria polonica de ce dernier. — Deux vies de Jacques Basilicos, prince de Moldavie', pubUées par É. Legrand, Paris, 1885. — Chronique turque, traduite par Mignot, Histoire de V empire ottoman^ Paris, 1778. — Les écrits de Gorecki, Paprocki et Lasicki sur Jean le Terrible dans Papiu, Tesaur de monumente. — Baudier, Inventaire de V Histoire générale des Turcs, Paris, 1617.
Uvres. — En dehors des ouvrages historiques de Sulzer, Engel et Xénopol (ci-dessus, t. IV, p. 85), voir B. P. Hasdeu, loan voda cet Cumplit, lassy, 1864.
Pour le règne de Michel le Brave :
DcMsuinent». — Documente privitoare la Istoria Bomanilory en dehors des volumes cités pour la période précédente, t. lil, Bucarest, 1888, et le t. XII qui contient plus de 1 000 doc. recueillis par N. lorga. — Historia von den Empœrungen so sich,., in dei' bergischen Walachei zugetragen haben, Cologne, 1596. — Bethlen, Historia de rébus transUvanicis. — Seidel, Denkwi'trdige Gesandschaft an die ottomanisehe Pforte, Gœrlitz, 1711. — Spontoni, Historia délia Transilvania, \enise, 1638. — Balthasar Walterus, Brevis rcrum ab illustrissimo domino Michaele^ Moldaviœj Transylvanie sive Valachiœ palatino, gestarum descriptio. — Kurzer Bericht xvie aile Suchen in Siebenbiirgen anno 4o3i furgelaufen. — Vittoiio Siri, Del Mercurio avère historia dei tempi correnti, V. — Stephani Szamoskôzi, Berum transitvanicarum pentas quinta, dans les Mon. Hung. hist,, Scriptores, XXVIII. — Ivan Maluchevski, Meletie Pigas, patriarche d'Alexandrie, Kief, 1872 (en russe). — Curiœse Beschreibung von der Moldau und Walachei, 1599. — ThuanuB (de Thou), Historiarum sui temporis, Francfort, 1614-1621, V. — Un grand nombre d'autres relations, la plupart contemporaines, sont indiquées dans Baloesouy Istoria lui Mihaiu voda Viteazul, dans la Revista romina, 1861 (L'édition du célèbre ouvrage de Balccscu, donnée par l'Académie Roumaine, 1878, ne contient pas l'indication des sources).
Livre». — Baloescu, Istoria lui Mihaiu voda Viteazul.— Teustchleander, Michael der Tapfere, Bucarest, 1879. — J. Cratiunesco, Le peuple roumain diaprés ses chants nationaux, Paris, 1874. — Xénopol, Histoire des Roumains, édit. fr., Paris, 1895, t. L — N. lorga a commencé à publier une histoire de Michel le Brave dans la Revue Convorbiri literare 4903.