‹ Histoire générale du IV siècle á nos jours (volume 2)Chapitre 105 sur 173 · A peu près synonyme de palatins · texte numérisé non relu

A peu près synonyme de palatins

la haute féodalité les appuis politiques et les ressources matérielles nécessaires au maintien comme au développement de leur monarchie. En réalité, les grands vassaux n'étaient pas plus étroitement attachés à la royauté par l'obligation du service militaire que par celle du service de cour et par l'hommage. Le roi ne pouvait guère recourir utilement, suivant le droit des fiefs, qu'à la clientèle immédiate des comtés dont il était le propriétaire. Encore fallut-il d'énergiques et persévérants efforts pour que les châtelains du domaine, réduits à l'obéissance, fussent par suite obligés d'observer strictement les lois qui régissaient la condition des vassaux. Les propriétaires des grands fiefs échappaient encore à peu près complètement à l'action du pouvoir central. Le vrai soutien, la vraie base de la monarchie nouvelle se trouvent dans la société ecclésiastique.

Les évèques et les abbés ne doivent pas être considérés seulement comme des vassaux immédiats de la couronne. Ils ont avec le souverain des attaches bien autrement sérieuses et solides que les liens féodaux. Ce sont les agents, les auxiliaires, les associés du roi dans la grande lutte soutenue au nom de l'idée de centralisation et d'unité contre les éléments d'indépendance et d'anarchie qui sont le fond même de la féodalité. Les prélats remplissent les assemblées solennelles ou restreintes sur lesquelles s'appuie le roi pour administrer et rendre la justice : ils en sont les membres les plus nombreux, les plus assidus et les plus actifs. C'est chez eux que la dynastie va chercher la plupart des auxiliaires intimes et les directeurs de «on gouvernement intérieur comme de sa politique étrangère. L'Eglise fournit au roi l'argent dont il a besoin; elle lui procure même les ressources militaires que la féodalité lui refuse ou ne lui accorde qu'avec parcimonie et comme à regret. Le pouvoir des premiers Capétiens a pour fondement essentiel, non des relations précaires avec la féodalité qui est leur ennemie, mais leur autorité sur le clergé, qui les soutient à condition d'être soutenu par eux.

Le domaine royal. — Pendant la majeure partie du xi* siècle, la famille régnante se montra beaucoup plus soucieuse de retenir et d'exercer les prérogatives générales dont

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avaient joui les Carolingiens que d'assurer son autorité réelle dans les limites du patrimoine héréditaire. Elle a laissé s accomplir autour d'elle, jusque dans ses résultats extrême», l'œuvre de dissolution et d'usurpation qui était la conséquence même du triomphe de la féodalité. Non seulement Hugue Cadet et ses successeurs n'ont pu conserver les propriétés et les palais royaux possédés par les derniers Carolingiens dans les paiw éloignés de la France proprement dite , mais les domaines étendus que leur avaient légués leurs propres aïeux, les ducs <k France, semblèrent se fondre entre leurs mains. Les libéralité* faites aux monastères et les bénéfices accordés aux soldats diminuaient singulièrement le nombre de leurs propriétés directes. L'usurpation lente et silencieuse des officiers locaux acheva de les faire disparaître. On a cependant exagéré en montrant les premiers Capétiens réduits aux cinq villes de Paris, Etampes,\ Orléans, Senlis et Melun. Us avaient des palais i Laon, à \ Soissons, à Auxerre, à Sens, des possessions en Picardie, en Champagne, en Bourgogne, en Berri et jusqu'en Auvergne; un port de mer à Montreuil en Ponthieu. Le duché de Bourgogne resta même pendant quelque temps sous leur domination directe. On a exagéré aussi l'inertie de ces premiers souverains. La nullité traditionnelle qu'on leur attribue tient en partie.à l'ignorance même des historiens. /

Hugue Capet (987-996). — Le règne du fondateur! de la dynastie est mal connu; mais le peu qu'on en sait prouve que, dès son avènement, il fut reconnu par un grand nombre de seigneurs de la France méridionale et de la Bourgogne, et qu'il s'efforça, comme l'avaient fait les derniers Carolingiens, de rattacher au pouvoir central les parties du territoire national qui tendaient à s'y soustraire et à s'isoler. Ce qui le préoccupa surtout, ce fut de conserver sur l'archevêché de Reims un pouvoir continu, immédiat et incontesté. L'histoire de ses rapports avec l'église rémoise est le point central où vinrent aboutir tous les événements importants de son règne. Il sut arracher la France du nord-est aux derniers représentants de la famille carolingienne, en introduisant Gerbert à Reims, et repousser les prétentions de la papauté , derrière laquelle se trouvait

l'empire allemand. Sa politique, conforme à l'intérêt national,

parvint à faire cesser l'espèce d'hégémonie exercée par la

dynastie des Otto sur le royaume de Charles le Chauve, et à

rendre encore plus complète une séparation que les différences

Je langage et de mœurs avaient déjà en grande partie effectuée.

Robert II (996-1031). — Une taille haute, le dos un peu

voûté, un nez large et allongé, le regard doux, la bouche

aimable et toujours prête « à donner le baiser de paix », des

cheveux lisses et une barbe bien soignée, tel est, au physique,

le portrait du roi Robert. Au moral, un esprit aimable, poli et

enjoué, et un certain degré d'instruction. Les historiens n ont

vu en lui que le prince thaumaturge, moine et chantre d'église,

faible pour tous et surtout pour sa femme, comme nous l'a

dépeint Helgaud. Mais de récents travaux nous obligent à dire,

avec Richer, qu'il excellait aussi dans les choses de la guerre

et ne manquait pas d'activité. On a quelque peu calomnié un

prince qui conquit le duché de Bourgogne, assiégea Bourges et

Sens, mit tout en œuvre pour s'emparer de Meaux et de Troyes,

alla deux fois à Rome, une fois dans le midi de la France,

guerroya en Lorraine pour arracher ce duché à l'Allemagne,

agrandit le domaine royal du comté de Sens, d'Autun, de Dijon,

de Montreuil et de Dreux. La preuve que cette couronne

capétienne conservait encore au dehors un certain prestige,

c'est qu'en 1024 Robert aurait pu, s'il l'eût voulu, se faire

nommer roi d'Italie par les seigneurs lombards, qui cherchaient

un successeur à Ardouin et ne voulaient pas de l'Allemand

Conrad II.

Henri Ier (1031-1060). — C'est peut-être sous le règne * l'Henri Ier que le domaine et l'autorité des Capétiens furent éduitsà leur minimum. La maison de Blois reprit le Sénonais; .e duché de Bourgogne, que le nouveau roi dut céder à son frère Robert, échappait pour longtemps à la royauté. Et cependant Henri Ier était loin d'être un personnage méprisable. Les chroniques sont unanimes à rendre témoignage de son activité ^t de sa bravoure. Son règne ne fut qu'une série continue d'expéditions, de petits combats et de sièges où l'on vit rinfatiçable Capétien se défendre comme il put contre les deux puis-

santés ligues féodales dont les possessions enserraient et étouffaient son étroit domaine : celle des comtes de Blois et celle des ducs de Normandie.

La grande affaire de la vie de Henri Ier fut sa lutte contre les Normands. L'alliance établie depuis près d'un siècle entre les ducs de France et les successeurs de Rollon avait duré plus qu'on ne devait s'y attendre. La richesse et la prospérité du duché normand, sa population dense et belliqueuse, étaient autant d'objets de crainte pour la dynastie parisienne. Ce fief, aussi important qu'un royaume et plus indépendant que toute autre région vassale, fermait aux Capétiens l'entrée de leur propre rivière et les emprisonnait dans des provinces sans issue. Toutes ces causes réunies amenèrent, vers le milieu du xi° siècle, un revirement complet dans la conduite du roi à l'égard de la Normandie. Henri Ier engagea résolument la lutte; malheureusement il avait affaire au futur conquérant de l'Angleterre. Guillaume le Bâtard lui infligea les deux sanglantes défaites de Mortemer (1054) et de Vara ville (1058). Le roi de France dut s'avouer vaincu. Il n'en avait pas moins combattu avec une persévérance et un courage dont l'exemple ne sera pas perdu pour ses successeurs.

Philippe Ier (1060-1108). — La plupart des historiens ont porté sur Philippe Ier et son administration un jugement d'une extrême sévérité. On s'est accoutumé à ne voir en lui que le personnage glouton, débauché et paresseux, ravisseur de femmes et voleur de grand chemin, dont parlent les écrivains religieux et les lettres de Grégoire VII. Mais n'oublions pas que les chroniqueurs contemporains ont apprécié son caractère et ses actes sous l'empire des rancunes que nourrissait contre lui la société ecclésiastique, indignée de sa longue résistance aux anathèmes pontificaux et du despotisme irrévérencieux avec lequel il traitait le clergé national. L'inertie et la somnolence qu'on lui reproche pour les dernières années de son règne trouvent en partie leur excuse dans une obésité précoce et presque monstrueuse, maladie dont hérita Louis VI. Quoi qu'il en soit, l'histoire impartiale est obligée de constater que, pendant les trente-cinq années qui précédèrent

le xuc siècle, Philippe se montra, comme homme politique et même comme chef d armée, beaucoup plus actif que ne l'admet la tradition. Rappelons, entre autres faits, son expédition de Flandre en 1071, contre Robert le Frison; sa marche sur Corbie, en 1074; sa venue en Poitou, en 1076; la guerre qu'il alla faire cette même année en Bretagne, contre Guillaume le Conquérant1 ; ses luttes contre Etienne, comte de Blois, Hugue de Dammartin, Simon de Valois, Hugue du Puiset; ses combats fréquents dans le Vexin, contre les Normands.

Ce gros homme sensuel, à l'esprit railleur, à la parole mordante, élait un prince intelligent, pratique et doué d'un certain sens politique. On Ta surtout accusé d'indolence parce qu'il ne prit point part à la première croisade : mais, à ne considérer que les intérêts véritables du pouvoir royal, il faudrait plutôt lui en savoir gré. Son opposition à la réforme propagée par les papes et adoptée par une partie de l'épiscopat français s'explique par l'idée assez juste que le triomphe des doctrines réformistes tendait fatalement à annihiler le pouvoir exercé par les royautés sur les seigneurs ecclésiastiques, pour y substituer l'omnipotence de la cour de Rome et des légats. D'autre part, le fils de Ben ri Ier, fidèle à la tradition paternelle, ne cessa, avec raison, de considérer la puissance normande comme sa plus redoutable ennemie. Il n'était point responsable du tort que porta à la dynastie capétienne la conquête de l'Angleterre par le duc Guillaume, puisque cette conquête eut lieu pendant sa minorité. Jusqu'à son dernier jour, il resta l'ennemi déclaré du nouvel État anglo-normand. Il donna à ses successeurs l'exemple de cette tactique, qui consistait à tenir séparée autant que possible la Normandie de l'Angleterre et à favoriser les querelles intestines dans la famille du Conquérant. Enfin il est le premier roi capétien qui, frappé de l'insuffisance des ressources matérielles dont disposait la royauté, ait recherché, de propos délibéré et par système, tous les moyens propres à les accroître. Grâce à lui, une partie du Vexin et du Vermandois, le Gâtinais, Bourges et Dun-le-Roi vinrent s'ajouter au domaine royal.

i. Voir ci-dessous, chapitre xu.

Le règne de Philippe Ier tient donc, dans l'histoire des progrès de la royauté capétienne, une place moins insignifiante qu'on ne Ta cru généralement. Mais ce léger accroissement de territoire était encore loin de donner à l'autorité monar chique la force matérielle dont elle avait besoin pour accomplir sa tâche. Il s'en fallait que le roi fût le maître réel de toutes les parties de la région soumise à son pouvoir direct. Partout s'étaient élevées, dans les moindres recoins de l'Ile-de-France, des dominations illégitimes, des lignées de châtelains héréditaires, qu'il était impossible d'extirper, une fois qu'on les avait laissées croître. Le sol capétien s'était hérissé de donjons hostiles, entraves permanentes pour la sécurité et le commerce des grandes cités, fléaux intolérables pour les habitants des campagnes. Bref, le roi de France, malgré la dignité de son litre, en était arrivé à ne plus oser se mouvoir dans son étroit domaine. Celui â qui les plus puissants seigneurs devaient l'hommage lige ne pouvait sortir de Paris sans se heurter auj forteresses construites par de nobles brigands, terreur des clercs, des marchands et des laboureurs. Dénuée d'argent et de soldats, végétant sur son patrimoine amoindri, la royauté, qui avait conservé un certain prestige au dehors, dans les fiefs situés aux extrémités du territoire national comme dans les États étraiv #ers, n'obtenait plus chez elle ni obéissance ni respect. La terre ennemie commençait â deux pas de sa capitale : la grosse toui de Monllhéry suffisait à faire vieillir de chagrin l'héritier des deux dynasties franques, le successeur de Charlemagne.

Pour faire rentrer la dynastie régnante dans ses propriétés el dans ses droits, libérer le pays capétien des tyrannies qui l'opprimaient et supprimer le brigandage, les négociations el la diplomatie ne suffisaient plus. La guerre s'imposait, et une guerre ardente, impitoyable, contre des ennemis aussi nom breux que redoutables par leur ténacité et leur perfidie; une guerre de hardis coups de main et de furieux assauts, telle quï la fallait, en un mot, pour réduire des adversaires solidemen retranchés derrière les murailles de leurs donjons. Cette actior militaire, continue et toute d'offensive, n'était plus le fait d'un ro comme Philippe Ier, envahi par l'obésité, affaibli par les excès

L'heureuse étoile de la dynastie fit naître, au moment voulu, l'homme qui convenait merveilleusement à la situation. Il se trouva que le prince royal, le futur Louis le Gros était le plus énergique des soldats *.

BIBLIOGRAPHIE

Documente. — Les textes relatifs à l'histoire de la France, au xe et au xie siècle, ont été réunis dans la collection des Historiens de France et des Gaules, t. IX, X, XI et XII, mais beaucoup d'entre eux ont été améliorés et réimprimés à part dans des éditions critiques que nous ne pouvons énumérer ici.

Livres. — Parmi les ouvrages d'intérêt général relatifs à cette période, ou consultera avec fruit : De Kalckttein, la Lutte des Robertiens et des Carolingiens, t. I et unique d'une Histoire du royaume de France sous les premiers Capétiens (en allemand), 1877; — F.Lot, les Derniers Carolingiens^ Lothaire, Louis V, Charles de Lorraine (954-991), fasc. 87 de la Bibliothèque de VÊcole des hautes éludes, 1891, ouvrage d'une érudition précise et sûre, mais où les théories générales et les portraits historiques sont sujets à caution ; — A. Luchaire, Histoire des Institutions monarchiques de la France sous les premiers Capétiens, 2 vol., 2e éd., 1891 ; le même, Manuel des Institutions françaises, période des Capétiens directs, 1892; — Pfitter, Études sur le règne de Robert le Pieux (996-1031), 1883; le même, De Fulberti Camotensis episcopi vita et operibus, 1886; — J. Havet, Introduction aux Lettres de Gerbert (1889); — Monod, Études sur l'histoire de Hugues Capet (Revue historique, t. XX VIII).

Pour les rapports de la France capétienne avec l'Allemagne, voir les Jahrbucher des deutschen Reichs, sous les règnes d'Otto II (Giesebrecht), d'Otto III (Wilmans), d'Heinrich II (Hirsch, Pabst et Breslau), de Konrad II (Breslau), d'Heinrich 111 (Steindorff).

Pour les rapports avec la papauté, voir, outre les ouvrages généraux sur la papauté du xe et du xi° siècle, notamment sur Grégoire VII, dont la bibliographie sera donnée ailleurs, les monographies suivantes : Hoffmann, Dos Verhàltniss Gregorius Vil zu Frankreich, 1877 ; — Wiedemann, Gregorius VII und Erzbischof Mariasses 1 von Reims, 1885; — Brôcking, Die franzôsische Politik Papst Léo" s IX, 189t.

Pour les rapports avec la Normandie et l'Angleterre : Marion, De Normannorum ducum cum Capelianis pacta ruptaque societate, 1892; — Freemann, Norman Conquest, 5 vol.

Les ouvrages relatifs aux provinces, et les biographies des personnages de la féodalité et de l'Église qui intéressent l'histoire générale, pendant cette période, sont fort nombreux. On se bornera à citer : D'Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et comtes de Champagne, t. I; — Vaissette, Histoire de Languedoc (éd. Privât), t. III; — E. Petit, Histoire des ducs de Bourgogne de la troisième race (1887), t. I; — De Salies, Histoire de Foulque Nerra, 1874; — Lex, Eudes II, comte de Blois, 1892; — De Certain, Arnoul, evéque ^Orléans (dans Bibliothèque de VÉcole des Chartes, t. XIV).

i. Voir la suite de cette histoire au tome II de cet ouvrage.

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