Voir ci -dessous, chapitre xm, l'explication de ce mot
Théophano. Le mariage a lieu à Rome le 14 avril 972.
Le khalife de Cordoue, Abd-er-Rahman III, avait envoyé une ambassade à Otto, qui lui avait fait assez mauvais accueil. En 953, celui-ci en renvoya une que nous connaissons par la Vie même de celui qui en fut chargé, le moine Jean, du couvent lorrain de Gorze. Le khalife prit sa revanche, fit attendre Jean pendant trois ans. Ce ne fut qu'en 956 que les représentants du roi germain furent reçus. Encore durent-ils subir les observations désagréables du prince arabe, qui trouvait qu'Otto laissait trop d'indépendance à ses grands.
Les lettres au temps d'Otto Ier. — Ce n'est point seulement l'empire et la politique de Charlemagne, mais la civilisation carolingienne qu'Otto entend restaurer.
Ici son principal auxiliaire est son frère Brun, qu'il nomme archichancelier et archichapelain, et qui devient, en 953, archevêque de Cologne. La Vie de Brun, écrite par un de ses élèves, Ruotger, nous fait connaître ses goûts, son activité, son rôle. Brun suit Otto dans ses voyages et ses expéditions; mais il emporte ses livres, et, au milieu des plus graves occupations, il sait réserver des heures pour l'étude. Avec les envoyés de Byzance, avec les moines d'origine orientale qui se trouvent dans certains monastères, comme celui de Reichenau, il apprend le grec. Les moines d'Irlande et d'Angleterre, réfugiés dans les couvents allemands, sont renommés pour leur sagesse et leur science : Brun, subit leur influence; un d'eux, l'évèque Israël, est parmi ses maîtres. De là l'esprit que Brun apporte dans la direction des affaires ecclésiastiques, pour lesquelles il est comme le ministre d'Otto. Le roi lui-même prêche d'exemple : il n'avait reçu que l'éducation
d'un soldat; après la mort de sa première femme Edith (946), il se mit à apprendre à lire, mais ne parvint pas cependant à parler le latin; on devait lui traduire en allemand les lettres latines qui lui étaient adressées. Autour de lui nombre de ses parents cultivent les lettres, entrent dans le clergé : sa fllle, Mathilde, devient abbesse de Quedlimbourg; sa nièce, Gerberge, abbesse de Gandersheim; un de ses fils, Wilhelm, archevêque de Mayence; son oncle, Robert, archevêque de
Histoire oéserale. I. 35
Trêves; un de ses cousins, Dietrich, évoque de Metz. D'ailleurs, dans la dernière partie du règne, la politique d'Otto est do s'appuyer sur l'église.
Comme Charlemagne, Otto cherche à réunir à sa cour des savants étrangers. C'est ainsi qu'il attire le grammairien Gunzo, diacre de Novare, Etienne de Pavie, qui retourna plus tard dans son pays. L'évèque de Crémone, Liutprand, qui parait plusieurs fois auprès de lui, est un de ses serviteurs fidèles. Élevé à la cour du roi Hugue, à Pavie, il connaît et cite les classiques, Virgile, Horace, Ovide, Cicéron, etc. Plus tard, brouillé avec le roi Bérenger, il se réfugie auprès d'Otto et c'est là qu'il compose son Antapodosis, dans laquelle il raconte les événements accomplis en Italie depuis 888. Otto victorieux le nomme évèque de Crémone, le charge de missions importantes, comme l'ambassade à Constantinople. Liutprand lui témoigne sa reconnaissance par les louanges, extraordinaires dont il le comble dans ses ouvrages, YHi&toria Oltonis, qui va de 960 à 964, et la Legatio Constantinopolitana. Liutprand a l'âme du courtisan italien : flatteur sans réserve envers ses maîtres, haineux jusqu'à l'emportement contre tous ceux dont il croit avoir à se plaindre, altérant la vérité sans scrupule, mais (In, délié, toujours intéressant par la passion et la verve, parfois bouffonne, qu'il met dans ses écrits. L'Allemand Ralherius, qui fut évèque de Vérone et de Liège, a été aussi au nombre des amis de Brun et des protégés de l'empereur. Dans ses Prœloquia, dans sa Phrenesis, il a raconté les aventures de sa destinée agitée, et donné des renseignements curieux et vivants sur la société de l'Italie du nord au xe siècle.
C'est surtout dans les grands monastères que se concentre l'activité littéraire de ce temps. Tous ont leurs annales, qui figurent souvent parmi les principales sources historiques, comme les annales de Quedlimbourg, d'Hildesheim, de Saint-Gall, pour le xc siècle. Au monastère de Corvei, le moine Widukind écrit ses Res Gestœ Saxonicœ, dans lesquelles il reprend brièvement l'histoire de la Saxe depuis les origines, pour raconter ensuite les règnes de Henri et d'Otto. Son ouvrage est dédié à Mathilde, abbesse de Quedlimbourg, fille de l'empereur; il est assez bien
composé, correctement écrit et intéressant, mais il laisse de côté bien des événements importants du règne d'Otto. Au monastère de Gandersheim, la nonne Hrotsvitha compose un poème sur Otto, Carmen de gestis Oddonis 1 imperatoris, terminé en 968, riche en renseignements, mais dont toute une partie, celle qui concerne les années de 953 à 962, est perdue. Une autre de ses œuvres célèbre l'histoire du monastère de Gandersheim jusqu'en 919. Enfin, dans un style imité de Térence, elle écrit des comédies dont les sujets sont empruntés aux légendes des saints et qui sont spécialement destinées à glorifier la virginité.
A côté de la culture latine, la langue allemande a sa place même dans les monastères. Déjà, au ix° siècle, elle a produit quelques œuvres de longue haleine, telles que XHeiland (le Sauveur), épopée chrétienne, dont Fauteur donne aux récits de la vie du Christ les traits et la couleur des mœurs germaniques de son temps; Y Harmonie des Evangiles, d'Otfried. Au xe siècle, on peut signaler une pièce, où les vers latins alternent avec les vers allemands, sur la réconciliation d'Otto et de son frère Henri, et bien des témoignages prouvent que la plupart des événements de l'époque servaient de matière à des chants populaires. Dans les couvents même les sujets nationaux ne sont point méprisés : Ekkekard compose au monastère de Saint-Gall son poème latin Waltharius, où il s'inspire des légendes germaniques.
Mort d'Otto Ier. — En 972, Otto revenait de sa dernière expédition en Italie, qui avait duré près de six ans (966-972). B célébra la Pâques à Quedlimbourg et y tint une grande assemblée. Quelques jours après, le 7 mai 973, il mourait à Memleben. Par son activité, son courage, ses qualités personnelles, il avait dominé la société chrétienne d'Occident en même temps qu'il en avait reculé les limites vers l'est. Mais, malgré tout l'éclat qui semblait l'entourer, l'œuvre du fondateur du Saint-Empire romain germanique était peu solide. Derrière le décor impérial se développe la féodalité germanique, déjà trop forte et qui avait en tous endroits poussé de trop profondes racines pour qu'il fût possible de s'en rendre
maître et de la soumettre à l'action régulière d'un pouvoir central. Si Ton considère, en outre, avec quelle ténacité persistent d'un pays à un autre les différences de mœurs* d'intérêts, de coutumes, on comprendra combien il était difficile d'établir en Allemagne une unité réelle. Enfin, tandis qu'en France la royauté capétienne va bientôt diriger toutes ses forces vers la formation d'un Etat homogène, la dynastie saxonne éparpille les siennes. Elle est embarrassée du gouvernement de deux royaumes, l'Allemagne et l'Italie, que tout sépare; d'un côté comme de l'autre, elle se heurte à des oppositions d'esprit, d'institutions, qu'elle est impuissante à supprimer et qui usent son activité. L'historien allemand Giesebrecht observe que, si Otto fut puissant et étendit son influence sur l'Europe, ce ne fut point par ses lois, ni par une habile organisation politique, ni par de nombreux fonctionnaires, mais par ses victoires et sa valeur guerrière : « Des marches de l'Elbe, dit-il, il se transportait dans les Abruzzes, des bords du Rhin aux rives de l'Adriatique, infatigable, toujours armé, d'abord contre les Danois et les Slaves, plus tard contre les Grecs et les Lombards. Dans cet immense empire il n'y avait aucun comté, aucun évôché qui ne fût présent à ses yeux et sur lequel il ne veillât... Son gouvernement fut le plus personnel qu'on ait jamais vu. » Exalter ainsi Otto le Grand, c'est indiquer du même coup combien était précaire le nouveau pouvoir impérial.
Otto n : les luttes en Allemagne et en Italie. — Dès Otto II la décadence est manifeste et profonde.' Cet empereur de dix-huit ans, qui gouverne avec les conseils des évoques, de sa mère Adélaïde, de sa femme Théophano, voit aussitôt se redresser contre lui toutes les ambitions et les convoitises que tenait en bride la terreur d'Otto le Grand. En Bavière, son cousin Henri le Querelleur se révolte et s'allie aux ducs de Bohême et de Pologne; en Lorraine, les descendants des anciens ducs s'agitent; au nord les Danois, à l'est les Slaves recommencent leurs invasions. Le jeune empereur doit céder sur quelques points pour agir vigoureusement contre son plus redoutable adversaire : chassé de Ratisbonne, dépouillé de la
Bavière, Henri le Querelleur se réfugie eu Bohème (976), obtient l'appui de la Carinthie. Ces luîtes remplissent les premières années du règne; elles se terminent, en 978, parla soumission et la punition des révoltés : Henri de Bavière et Henri de Carinthie sont condamnés au bannissement, tandis qu'au nord les Danois sont repoussés. Le roi de France Lothaire avait voulu profiter des embarras du nouveau règne pour reprendre la Lorraine; il pousse jusqu'à Aix-la-Chapelle, où se trouvait Otto, et manque s'en emparer (978). Contre le faible Carolingien la revanche est, à la vérité, facile; Otto, cette même année, ravage la France jusqu a Paris et fait chanter à son armée Y Alléluia sur les hauteurs de Montmartre. En 980, à Margut-sur-Chiers, les deux rois concluent une paix d'après laquelle Lothaire, selon l'historien Richer, aurait renoncé à ses prétentions. A cette date Otto paraissait avoir triomphé de tous les obstacles qu'il avait d'abord rencontrés. L'Italie l'attira.
En 972, Otto Ier avait établi à Rome un pape dont la famille était originaire de Germanie, Benoit VI, et il avait écarté le candidat des Romains, Franco. Parmi les grandes familles de Rome dominait alors celle des Crescentius; après la mort d'Otto Ior, son chef soulève le peuple, Benoit VI est massacré et son rival devient pape sous le nom de Boniface VII (974). Il est vrai que cette révolte, que nous connaissons mal, se calme subitement : un mois après, Boniface VII s'enfuit de Rome à Constantinople; la faction germanique parait reprendre le pouvoir et un nouveau pape, Benoit VII, est nommé; quand Otto H arrive en Italie (980), Rome est tranquille.
A cette époque, du côté du monde arabe se produisait un nouveau mouvement offensif. Les Fatimites d'Afrique s'étaient emparés successivement de l'Egypte, de la Syrie, de la Sicile, supplantant les autres dynasties et groupant ainsi contre le monde chrétien les forces musulmanes. En 976, l'émir de Sicile, Aboulkasem, sur l'ordre du khalife fatimite, avait envahi l'Italie méridionale, attaquant à la fois Latins et Grecs. D'après un chroniqueur contemporain, Otto II, épris de vains rêves, voulut à la fois repousser les Sarrasins et enlever l'Italie méridionale à l'Empire de Byzance, mais il se heurta à l'alliance des Grecs
et des Sarrasins. D'abord vainqueur des Sarrasins, sur les bords du Basienlo, il se fit battre en les poursuivant et ne s'échappa qu'à grand'peine : il poussa son cheval à la mer, fut recueilli par un navire grec, mais ne reconquit que difficilement sa liberté (982). 11 convoque une diète à Vérone, prépare une nouvelle expédition et tout à coup meurt à Rome (1 déc. 983). Il laissait l'Italie troublée, tandis qu'en Allemagne, les Slaves, « profitant, dit le chroniqueur Helmold, de ce qu'Otto II, puis son successeur, étaient occupés en Italie », débordaient sur les pays dont ils avaient été chassés et ruinaient les fondations d'Otto le Grand : les évèchés d'Havelberg, de Brandebourg sont détruits; Hambourg est incendié et pillé. Ce retour offensif du monde slave fut terrible.
La minorité d'Otto m. — Pour faire face à tant de dangers, un roi de trois ans, Otto HT, le gouvernement d'une femme, Théophano, appuyé sur les grands archevêques allemands! Henri le Querelleur se soulève de nouveau, se fait même proclamer roi ; il négocie avec le roi de France , Lothaire, qui, trouvant l'occasion bonne, cherche à mettre la main sur la Lorraine; il attire à son alliance des princes slaves, comme les ducs de Bohême, de Pologne. Otto III était perdu, sans l'appui des seigneurs de la Saxe, de la Francoiiie, sans l'énergique archevêque de Mayence, Willigis, qui désunit ses ennemis, lui gagne des alliés et, en France, suscite Hugue Capet et l'archevêque de Reims, Àdalbéron, contre le roi Lothaire. Henri fut obligé de se soumettre à la grande assemblée de Itara (juin 984), mais on lui rendit la Bavière, qui lui avait été enlevée. Donc Otto garde le pouvoir, mais quel faible pouvoir! Si, sur les frontières, les margraves reprennent la lutte contre les Danois et les Slaves, à l'intérieur du pays le gouvernement des reines et des évêques doit laisser le champ presque entièrement libre aux ambitions ducales et seigneuriales. Il semble que, pour cette pâle royauté, ce soit assez de vivre au milieu de tant de dangers qui la menacent.
Ainsi, en 996, quand Otto III atteint à sa majorité, dépouillé de la réalité du pouvoir, il devait être porté à s'en consoler par des chimères. Tout l'y incline, d'ailleurs : son c&ractère, son
éducation, aussi bien que la situation où il se trouve; il se sent à l'étroit dans cette Allemagne où le rôle de la royauté est si restreint, et aussitôt ses rêves vont à l'Italie et à l'empire. Là se concentrera toute sa politique mystique et vaine.
En 984, après la mort d'Otto II, Boniface VII, élu, dix ans auparavant, contre le parti germanique, était revenu de Constantinople où il s'était réfugié. Devenu maître de Jean XIV, pape par la grâce d'Otto II, il l'avait enfermé et torturé par la faim au château Saint-Ange et enfin mis à mort. Les Crescentius sont de nouveau maîtres de Rome : le fils de celui qui avait dirigé la révolte de 974 se met à la tôle des Romains et bientôt se débarrasse de Boniface VII (985). Sous le titre de patrice, il gouverne Rome; cependant il n'entre pas en lutte ouverte avec l'Allemagne. En 989, il accueille avec honneur la mère de l'empereur, Théophano, dont les deux frères régnent alors à Byzance. Quant au pape, il le tient en charte privée, rend la justice en son nom, et, s'il n'est pas docile, le chasse de la ville. A un synode réuni à Reims en 995, des évoques français se plaignent que leurs envoyés et ceux d'Hugue Capel aient été fort mal reçus par Jean XV, parce qu'ils n'avaient pas apporté d'assez riches présents. Quatre ans auparavant, au synode de Saint-Basle, l'évoque Arnulf d'Orléans avait prononcé contre la papauté un réquisitoire violent. Après avoir rappelé les désordres et les troubles qui avaient signalé l'histoire de la papauté sous Otto Ier et Otto II : t Est-il juste, disait-il, que tous les prêtres de Dieu répandus dans le monde, considérés pour leur science et leurs mœurs, soient soumis à de tels monstres d'ignominie? » Il flétrissait l'ignorance des Romains; il allait jusqu'à signaler dans le pape pis que l'Antéchrist : « Quel est cet homme assis sur un trône élevé, revêtu d'habits éclatants d'or et de pourpre? S'il manque de charité, s'il n'est enflé que de science, c'est l'Antéchrist, assis dans le temple de Dieu et se montrant comme Dieu. S'il n'a pour soutien, pour piédestal, ni la charité, ni la science, il est dans le temple de Dieu comme une statue, comme une idole. » Il accusait enfin la papauté d'avoir démembré l'Eglise : « Depuis la chute de l'Empire, les églises d'Alexandrie, d'Antioche se
sont détachées d'elle, et, pour ne parler ni de l'Afrique ni de l'Asie, l'Europe même s'en sépare. Car l'église de Constantinople s'est soustraite à l'église romaine; les régions intérieures de l'Espagne ignorent ses jugements... Rome elle-même se sépare de Rome, depuis qu'elle n'a plus de souci ni de ses intérêts ni de ceux des autres. »
Otto m et Crescentius. — Telle est la situation, au moment où Otto III descend en Italie (996), rêvant de restaurer tout à la fois la papauté et l'Empire.
Après avoir été obligé de quitter Rome et de faire appel à Otto III, Jean XV vient de mourir. De Ravenne, Otto fait élire le nouveau pape, un Allemand, son cousin et chapelain, Bruno, qui prend le nom de Grégoire V. Il vient à Rome, se fait couronner empereur (21 mai 996), exile Crescentius, puis lui pardonne. Les deux Allemands, empereur et pape, triomphent, jugent, s'enivrent de leur gloire. Rome s'incline devant eux. Bientôt la situation change : à la fin de mai 9%, l'empereur retourne en Germanie ; au mois de septembre, Rome se soulève et Crescentius expulse Grégoire V; puis, tandis que celui-ci invoque Otto, il se rapproche de Byzance et au pape allemand oppose un pape grec, le Calabrais Jean Philagathos. Philagftthos avait dû sa fortune à Théophano, qui l'avait fait évêque de Plaisance. Tout récemment il avait été chargé d'aller à Constantinople demander pour Otto III la main d'une princesse grecque; mais, au retour, il se laisse gagner par Crescentius et devient pape sous le nom de Jean XVI.
Il ne faut point se méprendre sur le caractère des révolutions qui s'accomplissent alors à Rome : elles sont le fait de l'aristocratie féodale. Rome est toute pleine de maisons fortifiées où vivent les barons de la ville; souvent même ils r/établissent dans les monuments antiques. Aux environs de la ville, et surtout sur les contreforts des Apennins, dominent leurs parents, leurs alliés, toujours prêts à descendre de leurs châteaux dans la plaine, à étendre la main sur les riches monastères, sur les possessions de l'Église. Là se recrute le parti des Crescentius, non chez le peuple qui n'y gagne rien. On le vit clairement lorsque, en février 998, Otto reparut devant Rome.
Point de défense organisée, point de résistance populaire. Les portes sont ouvertes, mais, dans le mausolée d'Hadrien, transformé depuis longtemps en forteresse, Crescentius s'est retranché avec ses fidèles. Quant au pape Jean XVI, ils ne s'embarrassent même point de le défendre ; il est arrêté tandis qu'il fuit à travers la campagne; on lui coupe le nez, la langue, les oreilles, on lui crève les yeux. Quelques jours après, un synode réuni au Latran le dépose; il est promené sur un àne à travers les rues de Rome, au milieu des huées populaires, puis jeté en prison. Grescentius résista aux premiers assauts; mais, à la fin d'avril, les Allemands s'emparèrent du château Saint- Ange; il fut décapité, son cadavre pendu à une potence. Plusieurs versions circulèrent sur sa fin et quelques écrivains ont rapporté qu'Otto, après lui avoir promis la vie sauve, s'était parjuré. Douze chefs des régions de la ville subirent la même peine. Otto m et Silvestre n : concorde du Sacerdoce et de l'Empire. — Ainsi l'alliance de l'Empire et de la papauté parait cette fois encore triompher. A la mort de son cousin Grégoire V (février 999), c'est encore à un de ses fidèles qu'Otto confère la papauté. Gerbert, qui devient pape sous le nom de Silvestre II, est une des plus curieuses figures de ce temps. Presque Gascon, né à Aurillac, élevé en Espagne, il acquiert une science qui le fait soupçonner de sorcellerie par ses contemporains et assure sa fortune. Le pape Jean XIII le signale à Otto le Grand à cause de ses connaissances en mathématiques. Plus tard, écolàtre à Reims, il y enseigne avec éclat et compte des fils de princes parmi ses élèves. Puis il se jette dans la politique ; il y apporte un merveilleux esprit d'aventure et d'intrigue, une àme dégagée de scrupules et une grande ambition de parvenir. Dans les relations compliquées entre la dynastie ottonide et les rois de France, dans les luttes entre les Carolingiens et Hugue Capet, il s'agite, négocie, passe d'un parti à l'autre. Il obtient, puis il perd l'archevêché de Reims, reçoit d'Otto III, en compensation, celui de Ravenne, pour arriver de là à la papauté *.
J. Je crois juste d'indiquer le plaidoyer habile présenté en faveur de Gerbert par M. Havet, Lettres de Gerbert, 1889, Introd., p. xxxiv et suit. 11 ne saurait être mieux défendu, mais plus d'un argument peut être contesté. Quant à l'édition des Lettres, elle est de tous points remarquable.
Donc un singulier hasard associait à un jeune empereur illumine et mystique un pape vieilli dans les intrigues. Entre eux le partage se fît naturellement : l'un s'occupe de réalités, tandis que l'autre poursuit des chimères. Silvestre II rappelle aux rois l'autorité pontificale; il excommunie Robert, le fils de son ancien protecteur Ilugue Capet, qui s'obstine dans un mariage prohibé. Il veut aussi réformer l'épiscopat, en le soumettant à l'autorité plus ferme de Rome. Tout semble favoriser ses desseins. Les limites du monde chrétien sont reculées vers l'est. La Pologne, la Hongrie se convertissent au catholicisme; un ambassadeur d'Etienne, chef des Hongrois, vient demander au pape d'accorder à son maître la dignité royale f.
Pendant ce temps Otto rêve; mais ses rêves intéressent l'histoire parce qu'on y retrouve la perpétuelle obsession des souvenirs du passé. En l'an 1000, il visite Aix-la-Chapelle, fait ouvrir le caveau funéraire de Charlcmagne " ; un chroniqueur con lemporain voit dans cet acte une profanation dont il fut bientôt puni par la mort. Otto veut relever l'importance de l'ancienne résidence impériale, il désire y être enterré. Lui aussi croit qu'il va enfin réaliser l'idéal de la concorde du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, et, dans cette entreprise chimérique, il apporte beaucoup de passion, mais aussi une puérilité naïve qui fait sourire. Sans se préoccuper des difficultés qui l'entourent, il s'amuse à établir une étrange constitution, ou plutôt une sorte de décor impérial, qui ne trompe que son imagination d'illuminé. Il ressuscite les vieilles formules IMP. AVG. COS. Il parle du S. P. Q. R. 3. Sur des sceaux de plomb de son règne, à côté d'une figure de femme qui représente Rome, on lit : Eenovatio imperii romani, « restauration de l'Empire romain ». Il organise une cour, dont il règle le cérémonial et les costumes en imitant ce qui se passe à Byzance. L'empereur aura dix couronnes : l'une,
1. On a souvent cité une lettre dans laquelle Silvestre II parait prêcher la croisade, mais son authenticité est fort douteuse; si M. de Sybel la défend encore, Gesch. des ersten Kreuzzugs, p. 458, Riant l'a attaquée par des raisons très solides, Archives de l'Orient latin, t. 1, p. 31 et suiv. 11 incline & y voir une pièce fabriquée un peu avant la première croisade.
2. D'après un témoignage légendaire, il le trouva assis sur le trône, couronne en tête, sceptre en main, pareil à un vivant.