‹ Histoire générale du IV siècle á nos jours (volume 2)Chapitre 108 sur 173 · F rançon ie · texte numérisé non relu

F rançon ie

//. — La royauté dans la maison de Saxe.

Conrad de Franconle et les Saxons. — À la mort de Louis l'Enfant (911) s'arrête, en Allemagne, la succession carolingienne. Un Franc encore, Conrad, duc de Franconie, donl la famille était probablement alliée à celle d'Arnulf, devient roi avec le consentement des Saxons et des Souabes; mais il n'a aucune autorité et c'est en vain que, au synode d'Hohen-

althcim (916), l'Eglise prodigue les menaces contre les seigneurs révoltés. Après avoir inutilement lutté contre le duc de Saxe Henri, le roi, au moment de mourir (décembre 918), aurait, selon l'historien saxon Widukind, ordonné à son frère

Eberhard de porter à son adversaire les insignes royaux : € La fortune, lui dit-il, est passée du côté de Henri, la direction des affaires publiques appartient aux Saxons. Porte donc au duc la lance sacrée, les bracelets d'or, la chlamyde, le glaive et le diadème des anciens rois, fais la paix avec lui afin de l'avoir toujours pour allié. Est-il nécessaire en effet que le peuple franc avec toi succombe devant lui? Henri sera vraiment roi et empereur de beaucoup de peuples. » Si ce discours n'est pas authentique, du moins définit-il bien la situation de l'Allemagne à ce moment. La nonne Hrosvitha, dans son poème en l'honneur d'Otto I,r, célèbre aussi le jour « où le roi des rois, qui règne au ciel, ordonna que le noble royaume des Francs fût transféré à la glorieuse nation des Saxons ». Ainsi les Saxons triomphaient des Francs, mais les nouveaux rois, descendants de Widukind, l'adversaire obstiné de Charlemagne, allaient recueillir tout l'héritage des traditions carolingiennes : ils devaient à leur tour en accepter jusqu'aux illusions, et placer sur leur tête la couronne impériale.

La maison de Saxe a régné en Allemagne de 919 à 1024. Son histoire se divise en trois périodes : une période de constitution, sous Henri Ier (919-936); une période d'apogée, sous Otto Ior (936-973); une période de décadence, sous les successeurs de celui-ci.

Henri Ier; la lutte contre les Hongrois. — Henri, qu'on s'est habitué à appeler l'Oiseleur f, rencontrait les mêmes difficultés intérieures et extérieures que ses prédécesseurs, mais il disposait de forces plus grandes. Reconnu roi à Fritzlar par les Saxons et les Francs, il avait chance de s'imposer aux autres tribus. C'était affaire de décision. Il se met aussitôt à l'œuvre, marche sur l'Alamanie dont le duc, Burchard, n'ose même pas résister (919). Il passe de là en Bavière, où le duc Arnulf, après avoir essayé de tenir dans Ratisbonne, est obligé de se soumettre (920 ou 921). Alors, maître de la situation, il se préoccupe de se fortifier à l'extérieur. Dans une entrevue à Bonn (921), il se lie par serment avec Charles le Simple; puis, profitant des troubles de la France occidentale, il intervient en Lorraine à partir de 923; le seigneur intrigant et habile qui dominait dans ce pays, Giselbert, lui prôte serment et épouse sa fille Gerberge (928).

Du côté de l'est, le royaume germanique était toujours ouvert aux invasions. Les Hongrois venaient d'assiéger le monastère de Saint-Gall, près du lac de Constance. Le chroniqueur du couvent, Ekkekard, dépeint leur terrible tactique : ils arrivent par bandes isolées qui se cachent dans les forêts, fondent à l'improviste sur les villes, les monastères, les villages; « la fumée et le ciel rougi par la flamme des incendies signalent seuls leur présence ». Pour délivrer la Germanie de ce fléau il faut un énergique effort, il faut surtout décider les Allemands à lutter contre un ennemi qu'ils s'habituent à ne plus oser combattre. Afin de les y préparer, Henri, en 924, conclut une paix de neuf ans avec les Hongrois; puis il s'attache à réorganiser et à discipliner les forces de l'Allemagne. Dans la Saxe, encore à demi sauvage, dont les villages aux maisons éparses rappellent la Germanie de Tacite, il fonde des forts, des villes comme Quedlimbourg, Mersebourg. Dans les champs voisins des villes, « sur neuf paysans propriétaires et assujettis au service militaire, un fut astreint à habiter la

1. D'après une légende, qui se rencontre pour la première fois dans des annales du milieu du xu° siècle, les envoyés qui lui apportaient les insignes royaux l'auraient trouvé occupé à préparer des pièges pour les oiseaux.

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ville, afin d'y construire des habitations pour les huit autres, d'y recevoir et d'y emmagasiner le tiers de toutes les récoltes; les huit autres semaient, moissonnaient pour lui et serraient sa part des récoltes. Toutes les assemblées, tous les festins devaient «avoir lieu dans les villes, qu'on travaillait à bâtir nuit et jour. Ainsi on apprenait pendant la paix ce qu'on aurait à faire contre l'ennemi, en cas de besoin. En dehors des villes, tin n'élevait point de murs ou ils étaient sans importance. » (Widukind.) Tous les moyens paraissent bons : dans la banlieue de Merscbourg, Ilcnri établit une foule de brigands, de voleurs, auxquels il fait grâce.

Tels sont les éléments de son armée. A mesure qu'elle se forme et se discipline, il l'exerce. Tantôt il marche contre les Slaves au delà de l'Elbe; tantôt il pénètre en Bohême et force le duc Yenceslas à se reconnaître son vassal et à lui payer tribut. Enfin, en 933, quand les neuf ans de paix se sont écoulés, il déclare la guerre. Les Hongrois se jettent sur la Saxe, mais cette fois ils se heurtent à une résistance patiemment préparée et subissent deux grandes défaites qui, pour quelque temps, délivrent l'Allemagne. D'après l'Italien Liutprand, on place souvent à Merscbourg la bataille où Henri lui-même fut vainqueur; mais ce renseignement ne se retrouve pas dans les chroniqueurs allemands, mieux informés, et Widukind indique Riadc sur l'Unstrut.

Trois ans après (juillet 936), Henri mourait, après avoir désigné son fils Otto comme son successeur. Vers la fin de sa vie, vainqueur des peuples qui menaçaient l'Allemagne, il aurait voulu, s'il faut en cYoirc Widukind, partir pour Rome. Songeait-il à l'Empire, comme l'ont cru quelques historiens allemands? L'hypothèse est douteuse et, jusque-là du moins, jamais roi germain n'eut l'esprit plus net, plus pratique, moins accessible aux rêves de dominations lointaines et de couronnes dangereuses. Sage, avisé, il avait reconstitué l'Allemagne avec méthode, ne se hasardant pas dans des entreprises trop multiples, n'abordant que les unes après les autres les diverses parties de son œuvre, sachant attendre, même pendant de longues années, l'heure favorable à chacun de ses projets. Il faut

remarquer qu'il n'était arrivé à ce résultat qu'en laissant une très large part d'autonomie aux Etats dont elle se composait et qui formaient plutôt une sorte de confédération.

Otto Ier : les luttes intérieures. — Sous Otto Ier, la maison de Saxe atteint à l'apogée de sa gloire; sous lui aussi se prépare sa décadence. Ce règne, si long et si plein d'événements, se divise d'ailleurs en quelques parties bien déterminées : luttes à l'intérieur pour défendre la royauté; luttes sur les frontières pour défendre l'Allemagne; luttes en Italie pour rétablir l'Empire.

Le jeune roi est sacré à Aix-la-Chapelle, dans la basilique de Charlemagne : ainsi, dès le premier jour du règne, parait se manifester le désir, qui de plus en plus y dominera, de se rattacher aux souvenirs carolingiens. L'historien Widukind, qui a longuement décrit la cérémonie du sacre, ne mentionne que la participation des Francs et des Saxons; ce sont eux qui, par leur union récente, constituent vraiment le nouveau i-oyaume ; les autres peuples ne sont représentés que par leurs «lues. Au lendemain du sacre, se manifestent les difficultés: «liscordes dans la famille saxonne, discordes avec les ducs à jteu près indépendants, et ces deux causes de désorganisation Munissent contre le jeune roi.

Henri Iw n'avait point observé le vieux principe germanique des partages, et cependant Otto avait deux frères également jaloux de son pouvoir : l'un, Tancmar, était son aîné, mais l><\tard; l'autre, Henri, était plus jeune que lui; mais, né après I avènement de son père à la royauté, il prétendait avoir plus de droits à la couronne qu'Otto qui était né avant. Henri avait <les partisans, et la veuve de Henri Ier, Mathilde, si célèbre par sa piété et sa sagesse, était pour lui. En face du jeune coi, s'agitent les ducs de Bavière, de Franco nie, de Lorraine; il les traite avec hauteur et achève de les irriter. Alors commence une lutte qui, à travers bien des épisodes, se prolonge jusqu'en 941. Tancmar est tué à Ehresbourg, dans une église (938). Henri s'allie contre son frère avec Eberhard de Franconie et Giselbert de Lorraine. Le roi est partout victorieux des rebelles : en Bavière, les fils d'Arnulf sont battus et

HlSTOIBE GÉNÉRALE. 1. 3i

dépouillés do leur duché; Eberhard de Franconic et Giselbert de Lorraine sont attaqués à l'improviste près du Rhin : le premier est égorgé, le second, en fuyant, se noie dans le fleuve (939). Otto est maître de la Lorraine. Enfin une dernière tentative de Henri échoue : en 941, exploitant le mécontentement des soldats que fatiguaient des expéditions continuelles contre les Slaves, il veut profiter des fêtes de Pâques pour égorger le roi. Ce complot est déjoué. Aux fêtes de Noël, une réconciliation définitive a lieu, à Francfort, entre les deux frères, et bientôt après l'entente se rétablit aussi entre Otto et sa mère Mathilde. Ainsi Otto triomphe, et dès lors il s'attache à abattre ces puissantes familles ducales, toujours avides d'indépendance, toujours prêtes à la révolte, qui ont grandi au commencement du xe siècle. Si les ducs, lors de son couronnement, lui ont promis fidélité et secours contre ses ennemis, il sait ce que valent de pareils serments. En Bavière, il établit un frère d'Arnulf, Berthold, qui lui est dévoué, et, plus tard, il donne le duché à son propre frère, Henri, désormais fidèle (947). Il marie sa fille Ida à Conrad, auquel il donne la Franconic, mais sans laisser se reconstituer l'ancien duché. Il marie une autre de ses tilles, Liutgarde, à Conrad le Rouge, qu'il pourvoit de la Lorraine (9ii). Son fils Liudolf épouse (947) la fille unique du duc de Souabe, Hermann, et devient duc en 950. Otto confie l'administration de la Saxe à deux de ses fidèles, Hermann Billung et Gero. Ainsi la maison saxonne, par ses membres ou ses adhérents, se trouve à la tête de tous les États de l'Allemagne. L'administration intérieure d'Otto a le même caractère : point de lois, point de capitulaires nombreux émanant de lui ; assisté de parents et d'amis , il gouverne son royaume comme un chef de famille. Cette politique, il rétend même à l'extérieur, dans les États issus de l'empire carolingien. En France, les deux acharnés rivaux, le Carolingien Louis IV et le Robertien Hugue le Grand, sont tous deux ses beaux-frères et recherchent à l'envi son appui. Aussi le voit-on envahir la France, intervenir dans ses affaires. Il fait en faveur de Louis une grande expédition, s'empare de Reims, de Laon, qu'il restitue au roi de France, pousse jusqu'en Normandie (946)

En 948, un synode réuni à Ingelheim, et auquel assistaient les deux rois et un légat du pape, excommunie les ennemis du Carolingien de France. De même, Otto prend sous sa protection Conrad le Pacifique» le jeune roi d'Arles. Dès la première partie de son règne, il apparaît comme le roi des rois; en 949, lorsqu'il célèbre la Pâques à Aix-la-Chapelle, on voit autour de lui des ambassadeurs de Byzance, d'Italie, d'Angleterre : les temps de Charlemagne semblent revenus. La haute taille d'Otto, ses yeux étincelants, sa figure imposante et colorée, sa longue barbe, l'air d'autorité qui s'accuse jusque dans ses gestes, tout en lui frappe les contemporains et impose le respect.

Les luttes contre les Hongrois et les Slaves : nouvelles marches; nouveaux évâchés. — Cependant, vers Test, Slaves et Hongrois, repoussés par Henri Ier, débordent de nouveau sur la Germanie. Les Hongrois avaient recommencé leurs ravages en 931. Re poussés par Otto, ils s'étaient jetés sur la France, ils avaient poussé jusqu'à l'Aquitaine et ils étaient revenus par l'Italie, pillant jusqu'à Bénévent et à la côte de Naples. En 944, les Bavarois leur infligèrent une grande défaite à Wels. Plus tard, le frère du roi, Henri, devenu duc de Bavière, lutta vaillamment contre eux; de 947 à 950, il les poursuivit jusqu'en Italie et s'empara d'Aquilée. La lutte qui éclate entre Otto, d'une part, son fils Liudolf et son gendre Conrad, de l'autre, les encourage à envahir encore l'Allemagne (954). Cette fois Otto lui-même remporte, sur les bords du Lech, à Augsbourg (10 août 955), une grande victoire qui fait pendant à celle que son père avait remportée vingt-deux ans plus tôt. Ce fut la fin des grandes invasions hongroises.

Contre les Slaves, sur les bords de l'Oder et de l'Elbe, la lutte est incessante et terrible. Au sud, Henri de Bavière, au nord, les margraves Gero et Hermann Billung conquièrent pas à pas le terrain, massacrant sans pitié, puis, dans le pays gagné, établissant des colons allemands. Parfois aussi le Toi luimême dirige une expédition : en 950, il pénètre en Bohème, force le roi Boleslav à reconnaître sa suzeraineté et place le pays sous la surveillance de la Bavière. En 955, les Slaves ayant essayé de profiter des invasions hongroises, il les bat

sur lçs bords de la Rechnitz. Contre cette race ennemie, il organise des marches nouvelles, destinées à la tenir en bride. Dans le nord de la Saxe, c'est Hermann Billung qui s'oppose aux Obotrites et notamment aux Vagriens; vers Test du duché, Gero, suivant un auteur du xe siècle, est le « marquis des gens de l'Est ». Après eux, le pouvoir se fractionne et on trouve en Saxe jusqu'à six margraves, puis, à la fin du xc siècle, les marches saxonnes se ramènent à trois qui, suivant les époques, portent diverses appellations : marche du Nord (IVordmark); marche de Lusace; marché de Thuringe ou de Munie. En. Italie, Olto forme la marche de Vérone et d'Aquiléc, qu'il donne à son frère Henri de Bavière. La marche d'Autriche est reconstituée. Cette organisation, qui se complétera dans la suite du xc siècle, aboutira à constituer comme un rempart ininterrompu de la Baltique à l'Adriatique.

Ainsi qu'au temps de Charlemagne, l'œuvre de conversion accompagne l'œuvre de conquête et doit en fortifier les résultats. En même temps qu'il fonde des marches, Otto fonde aussi des évêchés. Du côté du nord-ouest, Hambourg, autrefois le centre des missions chrétiennes dans ces régions, reprend son importance. < A cette époque, la Danie cismarine, que les habitant^ appellent Jutland, fut divisée en trois évêchés soumis à celui ob Hambourg. Le pape Agapet accorda à Adalgag, archevêque de Hambourg, le droit d'ordonner les évèques en Danie et dans les autres pays du nord. Adalgag, le premier, établit donc des évèques en Danie : Horit pour l'évêché de Sleswig, Liadfag pour celui de Ripen% Reginbrod pour celui iYAarhus. » (Adam de Brème.) Dans la région de l'Elbe et de l'Oder, Magdebourg est la capitale religieuse des pays conquis sur les Slaves : en 967, au synode de Ravenne, tenu par Otto et Jean XIII, une bulle pontificale en fit une métropole placée sur le même rang que Constantinople. L'archevêque de Magdebourg avait pour suffragants les évèques qui avaient été établis à Oldenbourg en Vagrie (946), Havelberg (946 ou 948), Brandebourg f (948) ; il pouvait fonder des évêchés où il lui paraîtrait utile et notamment à Mersebourg, Zeitz, Meissen.

\. Branibor des Slaves.

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///. — L'Italie jusqu'au couronnement d'Otto I

L'Italie dans la première moitié du x° siècle. — Tandis que l'Allemagne se réorganisait sous le gouvernement de la maison de Saxe, l'Italie était troublée du nord au sud par l'anarchie. Malgré les invasions et les révolutions qu'elle avait subies pendant plusieurs siècles, elle était toujours, au xc siècle, le pays le plus riche et le plus civilisé de l'Occident. Ni les Lombards, ni les Francs n'y avaient entièrement détruit les traditions de la culture et de l'activité antiques. C'était là que Charlemagne avait été chercher quelques-uns des écrivains et des maîtres les plus illustres de son temps, Paul Diacre, Pierre de Pise. Au x8 siècle encore, et dans les rangs mêmes du clergé, Tévèque de Vérone, Ratherius, qui est un Germain, signale avec indignation cet esprit profane et presque païen, ce culte des œuvres antiques, cette urbanité mondaine qu'on retrouvera chez les Italiens de la Renaissance. A l'intérieur des villes, artisans et marchands continuent à former une classe nombreuse, active et influente. Les institutions féodales, que la conquête franque avait contribué à développer en Italie, n'y offrent tout à fait ni la même physionomie, ni la même force qu'en France ou en Germanie. D'eux-mêmes, les habitants des villes, pour se défendre contre les seigneurs, recouraient à leurs évoques et profitaient des immunités que ceux-ci obtenaient des princes, des empereurs. Partout les privilèges de ce genre se multiplient et s'étendent. « En 892, on donne à l'évêque de Modène, pour le relèvement de la ville ruinée, les revenus royaux, la propriété, les portes, les ponts, les rues, et l'autorisation d'élever des fortifications dans un rayon d'un mille autour de la ville. En 904, on fait à l'évêque de Bergame une donation analogue. En 916, l'évêque de Crémone reçoit tous les revenus et toute la juridiction dans la ville et dans un rayon de cinq milles. » (Giesebrecht.) Charles le "Chauve déjà avait établi que les évêques, dans leurs diocèses, auraient le pouvoir

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et rempliraient les fonctions des missi carolingiens (876). En favorisant par son alliance le développement de la puissance et de l'autonomie des évèques, la population prélude à la formation des grands municipes italiens.

Mais, si les éléments d'un avenir meilleur se révèlent déjà, le pays, au x° siècle, reste ouvert de tous côtés aux invasions. Après avoir attaqué l'Italie dès le commencement du ix6 siècle, et, en 846, Rome même, les Sarrasins s'étaient établis vers 880 sur les bords du Garigliano et de là ravageaient toute la région centrale. € Les Sarrasins, dit le chroniqueur Benoit du mont Soracte, régnèrent pendant trente ans dans l'Empire romain; le pays fut réduit en désert. » Les grands et riches monastères de Subiaco, de Farfa, avaient été détruits. Le pape, Jean X, voulut délivrer enfin l'Italie méridionale, en formant une vaste ligue dans laquelle entrèrent Bérenger, proclamé empereur, les princes du midi, les populations du centre, l'empereur grec. En 916, le repaire du Garigliano fut forcé et détruit.

Chassés du midi, les Sarrasins, plus au nord, restaient maîtres d'un poste dangereux : Fraxinetum (la Garde-Frainet) sur le golfe de Saint-Tropez, où ils s'étaient établis vers 889. De là leurs bandes pouvaient s'élancer soit dans le bassin du Rhône, où les traces des établissements et des colonies de Sarrasins sont aujourd'hui encore nombreuses, soit dans le bassin du Pô. Les passages des Alpes étaient à eux : ils interceptaient les communications entre la France et l'Italie, et, au xe siècle, y arrêtaient les marchands et les pèlerins. A tous ces maux s'ajoutèrent les invasions hongroises : des villes entières furent ruinées; en 924, des habitants de Pavie 200 seulement survivent; la Toscane est pillée; Rome même est attaquée. Ce n'est que vers 942, après plusieurs combats aux environs de la ville, que les Hongrois disparaissent enfin du centre de l'Italie.

La dignité impériale. — A ce pays dévasté manquait un chef qui pût grouper et diriger les résistances. Malheureusement, les Italiens eux-mêmes n'en avaient pas conscience. Alors déjà, comme bien souvent dans la suite, ils se plaisent à opposer les uns aux autres des maîtres éphémères. Au

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xe siècle, Liutprand, évèquc de Crémone, qui connaît bien ses compatriotes et qui du reste a leurs défauts comme leurs qualités, écrit : « Les Italiens veulent toujours se servir de deux maîtres, afin de tenir en bride chacun d eux par la peur de l'autre. » Cette maxime explique l'histoire confuse et tragique de la dignité impériale depuis 1 époque où Arnulf de Germanie avait été couronné à Rome (896). Après le départ du roi germain, Lambert de Spolète avait repris le titre d'empereur et s'était fait reconnaître même du pape (898), mais il était mort aussitôt après. Les ennemis de son rival, Bérenger de Frioul, avaient alors fait appel au jeune Louis de Provence, fils et successeur de Boso, que Benoît IV couronna empereur à Rome (900). Cinq ans plus tard, Bérenger s'emparait de lui à Vérone, lui faisait crever les yeux et le renvoyait en Provence. En 915, Bérenger recevait à Rome, de Jean X, la couronne impériale; mais aussitôt une coalition de seigneurs se formait contre lui, sous la direction d'Adalbert, marquis d'Ivrée, et offrait le pouvoir à Rodolphe, roi de Bourgogne cisjurane. Bérenger trahi trahissait à son tour : il appelait les Hongrois en Italie (924); mais, la môme année, il était assassiné à Vienne. Au bout de trois ans, Rodolphe de m Bourgogne était lui aussi renversé. Ainsi cette dignité impériale si recherchée semblait être, pour tous ceux qui y atteignaient, une cause de ruine et de mort. Hugue de Provence, couronné roi à Pane (926), parvint à conserver le pouvoir jusqu'en 916, bien qu'il fût fourbe et débauché, puis il fut chassé. Son fils et son successeur, Lothaire, mourut bientôt (950). Bérenger, marquis d'Ivrée, s'empara de la royauté. Il prétendit faire épouser à son fils Adalbert la veuve de Lothaire, Adélaïde, fille de Rodolphe de Bourgogne : ce fut pour échapper à cette union qu'Adélaïde réclama l'intervention du roi de Germanie.

La papauté, Rome et l'Église. — S'il n'y avait plus en Italie que des fantômes de rois et d'empereurs, à Rome la papauté subissait les plus terribles épreuves qu'elle ait jamais connues. Factions féodales, faction germanique, faction des ducs de Spolète se disputent Rome et le pouvoir pontifical.

L'autorité morale des papes sombre en môme temps que leur autorité temporelle.

Déjà, en 897, se passe à Rome un drame barbare qui montre à quel degré de violence atteignent les haines. Formosc, qui avait contribué à rattacher les Bulgares à l'Eglise latine, d'évôquc de Porto était devenu pape, contrairement aux canons. Il avait élé partisan d'Arnulf de Germanie. Il meurl en 896. L'année suivante, son successeur, Etienne VI, allié de Lambert de Spolète, fait arracher au tombeau les restes de Formose; en plein synode, on assied sur un trône ce squelette couvert des vêlements pontificaux, on instruit son procès, on l'insulte, on le condamne, puis, après l'avoir dépouillé de ses insignes, après lui avoir brisé les trois doigts qui servaient à bénir, on le jette au Tibre.

En quelques années, de 896 à 904, huit papes se succèdent au milieu des troubles et des luttes des factions. En 904, commence pour Rome la domination fameuse des Théodora et des Marozia. L'aristocratie féodale triomphe. Sergius III (904-911) est pape par l'appui de Théodora, dont la fille Marozia est, dit-on, sa maîtresse. Cependant, parmi ces papes, il s'en trouva à qui ne manquèrent ni le courage, ni les grands desseins. Jean X (914-928), s'il dut sa fortune à Théodora, eut l'ambition de gouverner. A ses côtés , Théophylacte , le mari de Théodora, le protège et commande avec lui sous le titre de « consul et sénateur des Romains *. On juge trop ces personnages d'après les invectives de Liutprand, l'évèque de Crémone, qui, partisan de l'intervention allemande, est intéressé à les présenter sous un jour défavorable. Encore est-il parfois contraint de reconnaître leur énergie : « Théodora, écrit-il, courtisane impudente, dirigeait virilement la cité. * A Jean X. à Théodora, à Théophylacte vint se joindre Albéric, d'origine assez incertaine, mais qui, par sa valeur, avait fait fortune et était devenu margrave de Camerino; il épousa Marozia, fille de Théodora, et par là entra dans le gouvernement de Rome.

Le pontificat de Jean X ne manque point de gloire. Si la papauté ne se préoccupe plus guère des intérêts spirituels, si elle ne peut plus dominer le monde chrétien, Jean X forme

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et dirige la ligue qui aboutit à chasser les Sarrasins du midi de rilalio. Plus tard, brouillé avec Albéric, il eut encore l'habileté de triompher, et Albéric succomba au moment où il menait d'appeler les Hongrois dans l'Italie centrale. Marozia, il est vrai, voulut venger son époux. Aiin d'y arriver, elle se maria avec Guido, marquis de Toscane, et l'énergique Jean X, après avoir lutté pendant deux ans contre eux, eut enfin le dessous et mourut en prison. Trois ans plus tard, le fils même de Marozia devenait pape sous le nom de Jean XI (931 ). Quant à Marozia, elle contractait un troisième mariage avec flugue, le nouveau roi d'Italie, ambitieux, perfide et dissolu. qui mécontenta les Romains par son arrogance; un des fils mêmes de Marozia, Albéric, frère du pape, les souleva contre Uugue, le força à fuir, et s'emjtara du pouvoir (932).

Ici se place une révolution intéressante. Albéric veut transformer Rome et l'Etat pontifical en une république aristocratique. Dorénavant, le pape n'aura plus que le pouvoir spirituel; le pouvoir temporel appartient à Albéric, qui prend le titre de Princeps atque omnium Romanorum senator. Le mot de sénateur n'implique pas ici l'existence d'un sénat, mais désigne le chef de l'Etat. Albéric était vraiment un homme de gouvernement, et les contemporains ne lui reprochent aucun des vices qu'ils signalent chez Hugue; s'ils l'attaquent, c'est parce qu'il tient la papauté en servitude. Ce fut pour elle un temps de décadence, mais non pour Rome, où Albéric rétablit l'ordre et qu'il défend. Attaqué par Hugue en 933 et 936, il oblige son adversaire à lui donner en mariage sa fille. D'autre part il entre en relations avec l'Empire d'Orient et cherche à s'assurer de ee côté une alliance. Il ne serait même pas juste de croire qu'il ait systématiquement travaillé à l'affaiblissement de l'Eglise : loin de là, il est en rapports avec le grand réformateur du monachisme au xc siècle, Odo de Cluny; il lui confie le soin de restaurer la discipline dans les couvents de Rome et des environs.

La tâche est lourde, il est vrai, tant l'Eglise, privée de toute unité de direction, adopte en Italie, comme dans tous les autres pays, les mœurs violentes de la société laïque. Ainsi le riche

monastère de Farfa, dans la Sabine, dont nous possédons l'histoire pendant cette époque, est devenu la proie de deux moines bandits, Campo et Hildebrand. Après avoir assassiné leur abbé, ils s'installent en seigneurs, ont femmes et enfants. Les moines agissent de même, vivent en dehors du monastère, n'y viennent que le dimanche pour la messe. Sans autorité en Italie, la papauté est méprisée au dehors; il semble que l'œuvre des Grégoire le Grand et des Nicolas Ier soit définitivement rui-

née, et que l'Eglise catholique soit destinée à se diviser en églises nationales.

Cependant, tandis que partout l'anarchie se propage et le pouvoir se fractionne, bien des âmes sont invinciblement attachées au rêve de l'unité disparue. Au milieu des malheurs et des luttes du xe siècle, l'ancien Empire romain apparaît dans le passé lointain comme un âge fortuné où les consuls, les sénateurs, les empereurs dominaient sur le monde pacifié et heureux. Rome même, Rome dorée, « aurea Rorna », dit-on, se présente aux imaginations comme une cité merveilleuse où tout évoquait l'idée de puissance et de richesse. Autour de son histoire se forment des légendes populaires où les souvenirs chrétiens se mêlent aux souvenirs païens. On les trouve naïvement contées dans les Mirabilia urbis Romw, petits guides à l'usage des pieux voyageurs qui, de tous les pays chrétiens, affilient aux tombeaux des apôtres, descendent aux catacombes et, chemin faisant, promènent leurs regards étonnés sur les monuments antiques. « 0 noble Rome, chantent les pèlerins, maîtresse du monde, rouge du sang rouge des martyrs, blanche des lis candides des vierges, nous te bénissons. Puisses-tu vivre à travers les siècles! » Aux destinées de Rome on continue à attacher celles du monde : « Aussi longtemps que le Colyséc sera debout, Rome vivra; quand le Colysée tombera, Rome tombera aussi; quand Rome tombera, le monde tombera. » Ainsi, même aux plus tristes jours, Rome est la Ville Eternelle, symbole de la durée et de l'unité; et c'est d'elle que la société divisée et malheureuse espère, contre toute vraisemblance, un ordre de choses meilleur.

Dans les esprits de ce temps, l'idée de l'Empire ne se sépare

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point de l'idée de Rome. C'est là qu'ont régné les grands empereurs païens et chrétiens dont le moyen ûge garde le souvenir, là que Charlemagne a été couronné. Or les hommes du xe siècle ne songent guère à la faiblesse de l'œuvre carolingienne, aux causes de sa durée éphémère; dès la fin du ixe siècle, la légende s'est emparée de Charlemagne et de son règne ; c'est son successeur qu'on •attend, qu'on réclame.

Intervention d'Otto en Italie. — Telle est la situation de l'Italie au milieu du xc siècle; telles sont aussi les idées, tels sont les sentiments qui serviront de hase à l'œuvre chimérique «lu c Saint-Empire romain germanique ». Or, à ce moment, Otto reconstituait l'Allemagne; le bruit de sa gloire se répandait en Italie; tous ceux qui souffraient, tous ceux qui désiraient un autre ordre de choses tournaient vers lui les yeux, comme vers le seul qui fût capable de revendiquer l'héritage de Charlemagne et de rétablir la paix et l'unité.

En 951, Adélaïde, la veuve du roi Lothaire, qui refuse de se marier avec Adalbert, d'un château sur le lac de Garde où elle s'est réfugiée, fait appel au roi germain. Otto descend en Italie, épouse Adélaïde. Il force Bérenger et Adalbert à venir, l'année suivante, à l'assemblée d'Augsbourg se reconnaître ses vassaux, et à céder à Henri de Bavière les marches de Vérone et d'Aquilée, l'Istrie, le Frioul, le Trentin. D'après un chroniqueur (Flodoard), il voulut aussi aller à Rome et y envoya d'abord une ambassade; mais, sur le refus d'Albéric, il n'engagea pas la lutte avec le puissant patrice.

En 954, Albéric disparaissait. Inquiet sur les destinées

<ie son œuvre, craignant de perpétuels conflits entre le prin-

«ipat qu'il avait établi et la papauté, il tenta d'unir les deux

pouvoirs dans une même personne, et il fit jurer aux Romains

^l'élire pape, à la mort d'Agapet II, son fils Octavien. Mais

51 ne pouvait transmettre à cet enfant de seize ans son

énergie et son habileté politique. Pape dès 955 sous le nom de

-Jean XII, Octavien se livre à tous les désordres et compromet

l'œuvre paternelle, en même temps qu'il achève de déshonorer

le pouvoir pontifical. D'après certains témoignages, menacé par

Bérenger, il aurait lui-même fait appel à Otto et lui aurait

promis la couronne impériale : d'après d'autres, ce serait à son insu que les Romains et les Lombards se seraient adressés au roi de Germanie. De leur côté, les évèques du nord invoquaient Otto contre Bérenger, dont ils avaient à se plaindre, et des comtes se joignaient à eux; Walpert, archevêque de Milan, était au nombre de leurs envoyés. Ainsi, de toutes parts, on appelait Otto.

11 semblerait donc qu'Otto, au mois d'août 961, franchissail les Alpes pour se rendre à un vœu presque général. Couronné roi d'Italie à Pavie, sans avoir rencontré de résistance de la part de Bérenger, il se dirige aussitôt sur Rome. Avant d'y pénétrer, il jure au pape de respecter sa personne et ses droits. Jean XII, de son côté, lui «avait juré de ne jamais accorder aucune aide à Bérenger ni à Adalbert. L'entrée à Rome, le 31 janvier 962, fut solennelle. Néanmoins, dans cette cité qui, pendant de longues années, venait de jouir de l'autonomie, Otto ne se sentait point en sécurité. Au moment d'être couronné, il disait à un de ses fidèles, Ansfried de Louvain : « Aujourd'hui, quand je m'agenouillerai devant la tombe desaint Pierre, veille à tenir ton épée levée au-dessus de ma tèle, car je sais bien tout ce que mes prédécesseurs ont eu à souffrir des Romains. Le sage évite le mal par la prévoyance. Pour toi, tu auras le temps de prier tant que tu voudras quand nous retournerons à Monte-Mario 1. » Ainsi le roi germain, c couronné empereur Auguste » et successeur de Charlemagne le 2 février 962, se souvenant du passé, entrevoyait déjà les difficultés et les dangers dont était entourée la dignité impériale; mais tel était le prestige de l'idée de l'Empire qu'elle triomphait de toutes les hésitations, de tous les raisonnements.

Les rapports du pape et de l'empereur furent réglés par un privilège en date du 13 février 962, conforme en partie au privilège de Louis le Débonnaire, de 817. L'aifthenticité de ce document, souvent discutée, a été récemment bien établie *. Otto confirmait les donations qui avaient attribué à saint Pierre et à son vicaire Rome et le duché de Rome, une partie de la

1. Colline aux environs de Rome, où campait l'armée allemande.

2. Sickel, Dos Privilegium Otto 1 fur die rômische Kirche, 1883.

L'ITALIE JUSQU'AU COURONNEMENT D'OTTO lcp 541

Sabine, de la Toscane, l'ancien exarchat de Ravenne, dans le midi certaines parties de la Gampanie, avec restitution éventuelle de divers territoires de ces régions, comme Naples, (iaëte, Fundi, et de la Sicile « s'il en devenait maître avec laide de Dieu ». Il lui attribuait les revenus que la Toscane et le duché de Spolète payaient autrefois aux rois lombards. Par contre, les papes élus ne pourraient être consacrés qu'après avoir juré fidélité à l'empereur, en présence des missi impériaux. En réalité, par cet acte, la papauté devenait vassale «le l'Empire.

A peine Otto avait-il quitté Rome pour soumettre le nord de l'Italie, que Jean XII se repentait de s'être donné un maître. Il conspirait avec Bérenger et Adalbert, il négociait avec l'empereur grec, il dépêchait même des envoyés aux Hongrois atin de les pousser à envahir l'Allemagne. Déjà commençait 1ère des difficultés. Otto revenait bientôt à Rome. Cette fois, il dut y pénétrer par la force (novembre 963), tandis que Jean XII, qui avait d'abord revêtu l'habit de guerre, s'enfuyait, et, selon l'expression de son biographe, « ^se cachait comme une bête sauvage dans les forêts et les montagnes *.

Ainsi, tantôt en appelant Otto, tantôt en luttant contre lui, Jean XII était arrivé à un même résultat : l'asservissement de la papauté au nouvel empire. Otto, en effet, commence par exiger des Romains le serinent que désormais ils n'éliront point de pape sans son consentement. Quatre jours «après son «'iitrée, le 6 novembre, il convoque un synode à Saint-Pierre : /à, on dresse contre Jean XII un acte d'accusation qui lui reproche ses débauches, ses parjures, ses sacrilèges, ses assassinats; il est déposé et remplacé par un Romain de noble naissance, mais laïque, qui prend le nom de Léon VIII. Quelques jours après, les Romains se soulèvent contre Otto; on >-e bat dans les rues, et la révolte n'est étouffée que dansle s^ang. Dès que l'empereur allemand a quitté Rome, Jean XII y i*entre (février 964), en chasse Léon VIII, et, au synode qui l'a condamné, oppose un synode nouveau. Il meurt bientôt linai 964), mais les Romains ne veulent toujours point du l>ape impérial; ils élisent contre lui Benoit V. Il fallut un

nouveau siège, de nouvelles luttes, un nouveau synode pour triompher de ces résistances et imposer Léon VIII (juin 964). Les Allemands dévastèrent les campagnes, les bourgs, les villes des environs de Rome. Quand Otto retourna en Germanie, au commencement de 965, emmenant prisonniers l'ex-roi Bérenger et l'ex-pape Benoît V, il laissait derrière lui «les haines ardentes.

Cependant la répression avait été si cruelle que. Tannée suivante, h la mort de Léon VIII (mars 965), les Romains n'osèrent pas d'abord se soulever et reconnurent les droits que s'était arrogés Otto. Mais le nouveau pape impérial, Jean XIII, quoiqu'il appartint à l'aristocratie romaine, eut bientôt à lutter contre une conspiration de la noblesse et du peuple que dirigeait Pierre, préfet de la Ville. Dans le sud de l'Italie, le parti d'Adalbert, fils de Bérenger, reprenait des forces. Cette fois encore Otto rentra à Rome : douze chefs des régions ou capitaines du peuple eurent la tète tranchée ou les yeux crevés; le préfet de la Ville fut suspendu par les cheveux à la statue équestre de Marc-Aurèle, qui se dresse encore aujourd'hui sur la place du (iapitole; puis on le promena sur un Ane, à travers les rues, au milieu des huées; enfin on l'exila en Germanie (fin de 966). De concert avec Jean XIII, Otto tint de grands synodes à Home et à Ravenne, au commencement de l'année suivante.

Conséquences du rétablissement de l'Empire. — En

résumé, comme au temps de Charlemagne, la papauté avait invoqué un roi étranger et lu gavait conféré l'Empire; comme au ix" siècle encore, elle amenait par là son asservissement et celui de Rome, sans même parvenir à assurer sa sécurité contre les conspirations et les émeutes. Mais, tandis que les papes intelligents et actifs du ix° siècle avaient aussitôt lutté pour ressaisir l'indépendance et la suprématie, ceux du x% privés à

la fois de la force matérielle et de Tau to rite morale, allaient subir pendant assez longtemps le joug qu'ils s'étaient imposé. Un chroniqueur de ce temps, qui a l'&me italienne, Benoit du mont Soracte, a déploré, dans une éloquente invective, l'abaissement de Rome courbée sous une domination étrangère : « Malheur à toi! Rome, que tant de peuples ont opprimée et foulée aux pieds! Maintenant le roi saxon t'a saisie, tes fils sont tombés sous le glaive, ta force a été réduite à rien. Ton or et ton argent ils l'emportent dans leurs bourses. » Ainsi devait sans cesse se manifester la lutte entre deux sentiments opposés, qui souvent coexistaient dans les mêmes âmes : le désir de l'unité impériale et l'amour de l'indépendance. Livrée à elle-même, cruellement divisée, l'Italie souhaite l'empereur, espérant retrouver par lui l'ordre et la paix; quand l'empereur est là, quand il fait durement sentir le poids de son autorité et la force de son glaive, quand l'Allemand tue, pille et brûle, l'Italie déteste une domination presque toujours rude et cruelle, et parfois se soulève avec rage pour la rejeter.

Au milieu du xe siècle, le Saint-Empire romain germanique est donc fondé et triomphe. Singulier triomphe, cependant! En Italie même, combien le pouvoir de l'empereur est précaire, intermittent, à la fois violent et faible! Oublié et insulté parce qu'il ne peut s'exercer d'une manière constante et régulière, il se rappelle au respect par de sanglantes répressions; mais, si alors les têtes se courbent devant lui, la haine croit plus ardente au fond des cœurs. D'autre part, en Allemagne, le rétablissement de l'Empire a pour conséquence d'affaiblir la royauté germanique et de la distraire de ses intérêts immédiats. De bonne heure les événements s'étaient chargés d'avertir Otto Ier. Dès sa première expédition en Italie, il avait vu se reformer en Allemagne de nouvelles coalitions. Son fils aine, Liudolf, jaloux du crédit de son oncle Henri de Bavière, mécontent du mariage de son père avec Adélaïde, où il voit un danger pour ses droits, suscite une révolte dans laquelle entrent Conrad le Rouge, duc de Lorraine et gendre du roi, des seigneurs de Franconie, de Saxe, de Bavière. Ainsi semblent compromises l'œuvre à laquelle Otto a consacré toute la première

|Kirtie de son règne et la politique de famille qu'il a suivie. Ce n'est qu'après une guerre difficile qu'il réprime la révolte el dépouille Liudolf et Conrad de leurs duchés (953-954).

Politique extérieure d'Otto Ier. — Désireux de reprendre en toute occasion les traditions de Charlemagne, Otto voulut entrer en relations politiques avec le monde grec et le monde arabe. En 967, il avait imposé aux princes de Capoue et de Bénévent une suzeraineté illusoire, il avait fait couronner à Rome par le pape son fils Otto « César et Auguste », lorsque l'idée lui vint d'unir par un mariage l'Empire d'Occident et l'Empire d'Orient. Liutprand, évêque de Crémone, fut chargé d'aller demander à l'empereur Nicéphore Phocas la main de Théophano, fille de Romain II, petite-fille de Constantin Vil. Liutprand a raconté son ambassade (juin-octobre 968) dans une relation qui est une des œuvres les plus vivantes et les. plus pittoresques de ce temps. Nicéphore Phocas était brave, orgueilleux : les rodomontades de Liutprand ne le troublèrent pas: il y répondit en raillant la gloutonnerie et l'ivrognerie germaniques; il le fit asseoir à table au-dessous de l'envoyé des Bulgares . Le projet de mariage fut dédaigneusement accueilli. « C'est chose inouïe, répondirent les hauts fonctionnaires byzantins, qu'une princesse porphyrogènète ' épouse un étranger. Cependant, puisque vous demandez une si grande faveur, vous l'obtiendrez, pourvu qu'en retour vous donniez ce qui convient, c'est-à-dire Ravenne et Rome avec tout ce qui en dépend. Si vous vous contentez de notre alliance sans mariage, que ton maître laisse Rome libre et qu'il replace dans leur ancienne servitude les princes de Capoue et de Bénévent, autrefois esclaves de notre Empire, maintenant rebelles. » Quand Otto veut enlever à Byzance ses possessions dans le sud de l'Italie, la Calabre et la Pouille, il n y réussit pas (969-970). Cependant Nicéphore Phocas est assassiné (décembre 969), et son meurtrier, Jean Zimiscès, devenu empereur, ne fait point de difficultés pour remettre à une nouvelle ambassade, que dirige l'archevêque de Cologne, Gero, la belle et intelligente

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