I/EMPIRE ROMAIN JUSQU'AU IIP SIÈCLE
l'affranchi; d'autre part, bien qu'aucun texte de ce temps ne rende plus héréditaire la condition d'affranchi, elle dut persister d'autant plus que la vie de l'affranchi était alors plus facile et plus assurée que celle du simple homme libre.
L'affranchi est un libre incomplet : de même le colon, qui est une sorte de fermier héréditaire. La classe des colons n'aura toute son importance sociale qu'aux derniers temps de l'Empire.
Les classes urbaines : plèbe et noblesse. — Dans les villes, le peuple des hommes libres ne se compose pas de gens égaux entre eux. Au premier échelon nous trouvons la plèbe (])lebs), les hommes qui ne sont pas propriétaires ou le sont à peine. On les appelle inférieurs (inferiores vel plebeii) par opposition à la classe aisée (potiores id est possessores). Les inférieurs font les petits métiers, comme les affranchis; ils sont aussi avocats, huissiers, scribes. Ouvriers, ils sont réunis en corporations (collegia). Un grand nombre de corporations ont été organisées par les empereurs. Parmi la classe supérieure (possessores), les plus fortunés ont le privilège de pouvoir entrer dans l'ordre des décurions (ordo decurionum), qui est le sénat de la cité, et d'être éligibles aux magistratures.
Voyons comment les distinctions sociales agissent sur l'organisation politique de la cité.
Les pouvoirs publics se composent des comices, du sénat, des magistrats. Les comices où volent les citoyens libres ont pour attribution principale l'élection annuelle des magistrats municipaux, duumvirs (duumviri juri dicundo), édiles, questeurs, celle des pontifes et des augures de la cité. Le sénat, formé ordinairement de cent membres, délibère et décide sur toutes les affaires communales importantes. Les magistrats, chefs administratifs, président les comices, jugent, gèrent les finances sous l'autorité du sénat, commandent à la milice. Ils font les opérations du cens, dressent tous les cinq ans la liste des décurions (album decurionum), comblent les vacances créées par la mort ou les condamnations, en inscrivant ceux qui ont géré une magistrature dans l'intervalle de cinq ans écoulé depuis le dernier recensement, choisissant ensuite parmi les citoyens de plus de vingt-
cinq ans qui ne sont ni affranchis ni infâmes et possèdent un cens de 100 000 sesterces *. Les magistrats étaient pris forcément parmi les plus riches parce que les fonctions n'étaient pas rétribuées, parce qu'on encourait une responsabilité financière, enfin parce qu'il fallait faire des distributions aux pauvres et donner des fûtes. Aussi formaient-ils une catégorie supérieure (primates, primariï). Ainsi un conseil recruté dans une classe par les magistrats, des magistrats désignés dans une classe par l'élection des comices, voilà le gouvernement de la cité. La hiérarchie sociale fait une hiérarchie politique.
L'esclave ne sort pas de son groupe \familia)\ mais le plébéien peut s'élever au rang de décurion, aux magistratures de la cité, et quiconque a parcouru les magistratures de la cité peut arriver aux honneurs d'Empire, si sa fortune lui permet d'être classé dans Y ordre équestre et dans Y ordre sénatorial. Est chevalier (eques) quiconque possède une fortune d'au moins 400 000 sesterces et n'a pas de note d'infamie. Est membre de la classe sénatoriale (ordo senatorius) quiconque possède au moins un million de sesterces, est de naissance libre et honorable, dont un ancêtre a eu une magistrature (lionos) ou les insignes de celle-ci donnés par l'empereur. Ici encore les distinctions sociales sont un classement de fonctions politiques. Les citoyens de l'ordre équestre ont la carrière équestre : dans l'armée elle ouvre la préfecture d'une cohorte, d'une aile de cavalerie, etc.; elle mène aux plus hautes fonctions financières (procuratores Augustï), administratives et militaires, préfecture
d'Egypte, préfecture du prétoire. A l'ordre sénatorial sont réservées les anciennes magistratures et les fonctions impériales supérieures (légat d'une légion, légat d'Auguste pro prœtore, préfet de la Ville).
Ainsi donc dans tout l'Empire vivent des hommes qui, les esclaves mis en dehors, sont divisés en classes sociales par la fortune. Le cadre essentiel, l'unité de division est la cité; nombre d'hommes ne dépassent pas ce cadre; il y a là tout un gouvernement local. Mais les classes équestre et séna-
1. Un sesterce équivaut à environ 20 centimes de notre monnaie.
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toriale sont répandues dans tout l'Empire; elles sont employées dans le conseil et dans l'administration, au sénat de Rome, dans les hautes fonctions.
Comment l'Empire était accepté. — Sur la façon dont l'Empire fut accepté par les populations il n'y a aucun doute. A Rome se produisit l'opposition de quelques hommes, défenseurs de vieilles formes qui allaient s'eflaçant tous les jours. 11 y eut réprobation des mauvais empereurs, non pas opposition à l'Empire. 11 n'est pas vrai que les populations aient été tenues dans l'obéissance par la terreur et par la force militaire, qu'on ait eu d'un côté une tourbe civile désarmée, de l'autre des prétoriens, instruments de despotisme. Les cités avaient leurs milices armées. 11 n'y avait de garnison qu'à Rome, et trente légions aux frontières ne pouvaient suffire à contraindre cent millions d'hommes. S'il y avait parfois esprit de rébellion et d'indocilité, c'était dans les légions.
L'Empire fut dans la première période (les trois premiers siècles) un gouvernement supportable. II ne se mêlait pas de tout, il n'avait pas d'agents partout. La vie dans les cités, avant les grands troubles et l'effroyable oppression financière de la fin, a été tranquille et heureuse. Les honneurs de la cité sont recherchés; l'attachement à la cité est prouvé par mille témoignages, par des dons fréquents et considérables pour les édifices et monuments publics. La prospérité est attestée par la richesse et par la splendeur de ces monuments.
Le gouverneur de province n'est plus, comme au temps de la république, un souverain exploitant le pays pour son compte; c'est un fonctionnaire surveillé par l'empereur, contrôlé par les conseils provinciaux. Pendant que l'esclave travaille, que la plèbe est confinée dans ses métiers, il y a un mouvement ascensionnel dans toute la classe supérieure de la société. Tout le monde, petits ou grands, ressent les bienfaits de la paix romaine. Une môme culture est partout répandue, une éducation romaine, une façon romaine de concevoir le monde.
De là ces mots : « père de la patrie », <* conservateur du genre humain », etc., qui se retrouvent dans les inscriptions dédiées aux empereurs. De là cette liste d'éloges sur un
monument dédié à Tibère (Saluti perpetuœ augustœ libertatique publicœ populi romani, Providentiœ Tiberii Cœsaris Augusti, nati ad œternitatem romani nominis). Voilà pourquoi on se dévoue aux empereurs comme autrefois à la cité; voilà pourquoi se développe partout le culte des empereurs et cette adoration étrange qui parait aujourd'hui si monstrueuse ; voilà pourquoi il y a un autel d'Auguste au confluent de la Saône et du Uhône, et des temples semblables dans toutes les parties de l'Empire; voilà pourquoi ce culte a pénétré jusque dans les sanctuaires des familles. Cela s'explique par l'état psychologique des populations et l'habitude de la superstition appliquée à tout; mais c'est Rome même et sa fortune et la paix romaine qui sont adorées dans la personne des empereurs. C'est ainsi queux-mômes comprennent ce culte : ils ne s'imaginent nullement être des dieux personnels.
Dans cette unité romaine, qui excite une adoration religieuse, ont disparu les différences nationales. Il y a des différences sociales, il n y a plus de différences de peuples. Il y a un pays gaulois, sans doute, mais confondu avec les autres pays dans l'unité romaine. Toutes les vieilles distinctions que Rome avait créées s'effacent à leur tour. Le droit de cité romaine qui à l'origine n'appartenait qu'aux Romains de Rome, nés de pères libres ou affranchis, a été donné successivement à des individus, puis à des villes et à des nations entières. Tout cela s'est fait sur une large échelle, dès l'époque républicaine, au icr siècle avant J.-C. Sous l'Empire cela continue, jusqu'à ce que Caracalla, au début du me siècle, accorde le droit de cité à tous les hommes libres de l'Empire.
De môme disparaissent les distinctions administratives. Sous la république, Rome avait ce privilège que ses magistrats muni-
cipaux fussent en môme temps les chefs de l'Etat. L'Empire fait d'elle un district administratif gouverné par un préfet. De môme le régime de l'Italie se rapproche de celui des provinces; sous la république elle était gouvernée de Rome ; depuis le 111e siècle elle est soumise à la juridiction d'un préfet du prétoire, qui commence à cent milles de Rome. Septime Sévère y a campé une légion sur le mont Âlbain. Ainsi se prépare l'assimilation de
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Rome et de l'Italie aux provinces. Pour celles-ci la distinction en provinces sénatoriales et impériales disparaîtra dans la seconde période de l'Empire.
De tous les côtés on tend vers l'unité par l'uniformité. On est parti de l'exclusion étroite pour arriver à la compréhension large; de la gens, pour arriver à la cité; de la distinction du patriciat et de la plèbe, pour arriver à la fusion de ces deux classes; de la distinction du Latium et de l'Italie, de la distinction de l'Italie et des provinces, pour arriver à l'assimilation.
Évolution de l'esprit romain : législation et philosophie. — Naturellement l'esprit romain a suivi la marche et le progrès des institutions. Cet esprit se manifeste dans la législation et la philosophie.
Le pouvoir législatif réside dans l'empereur; mais ses édits, décrets et rescrits n'ont force de loi que pendant toute sa vie; ils n'ont force éternelle que quand le sénat les a ratifiés de son vivant ou après sa mort. En fait, à de rares exceptions près, la volonté du prince faisait loi perpétuelle. 11 faut déjà que nous notions la formule célèbre : Quidquid principi placuit legis habet vigorem. Cette formule nous la retrouverons en plein moyen âge; et quand les légistes du xna siècle l'auront exhumée, le régime féodal sera bien près de sa fin. Seulement la formule romaine ajoutait « parce que le peuple lui délègue son autorité » (utpole quum lege regia populus et et in eum suum imperium et pote$tatem conférât), marquant l'origine de l'Empire, qui ne fut jamais monarchie de droit divin. Les légistes du moyen âge, pour qui le roi est délégué de Dieu, n'ajoutent rien. Ils diront simplement : « Si veut le roi, si veut la loi ».
Les empereurs ont fait un magnifique usage de leur pouvoir législatif, même les pires; car les passions ou les vices des souverains n'ont aucun intérêt à entraver l'œuvre de la raison travaillant sur cette matière dans l'intérêt général de l'humanité. Les jurisconsultes impériaux ont donné la protection de la loi aux faibles, dédaignés par les législations primitives : à l'enfant, en défendant l'avortement et l'exposition; au fils, à l'épouse, à la mère, tenus jadis presque à l'état de servilité. Dans l'ordre administratif, ils ont fait du collège et de la cité des personnes
civiles, et imposé aux gouverneurs de province le devoir de protéger les petits. Dans Tordre judiciaire, ils ont introduit ce principe de droit pénal qui protège contre les préjugés le fils du criminel, le bâtard, môme l'enfant né de l'inceste; ils ont interdit l'accusation contre l'absent (rescrit de Trajan); ils ont admis qu'il vaut mieux laisser échapper un coupable que de condamner un innocent; ils ont restreint l'usage de la torture. Dans l'ordre financier, il est visible qu'ils auraient voulu rendre l'impôt proportionnel à la fortune. Dans Tordre politique ils ont élargi la cité romaine au point d'y faire entrer le monde entier.
La philosophie a suivi la même voie. Elle a ruiné le polythéisme avec son culte multiple et local à la fois, local dans la famille et dans la cité. Elle est arrivée à la conception de l'Etre unique. En cet Etre elle a vu, comme Sénèque, l'unité de la famille humaine et l'égalité de ses membres.
Législation et philosophie nous montrent également l'esprit romain s'élevant à la conception de Thumanité, lui dont les idées étaient si étroites à l'origine.
On voit comment l'Empire avec toutes ses institutions, en même temps qu'il a été un gouvernement, a été aussi une façon de concevoir le monde, qui s'est fortement imprégnée dans les cerveaux, si fortement qu'elle a survécu à ce monde.
//. — La crise de l'Empire au IIIe siècle.
Premiers symptômes de décadence. — Si remarquable que paraisse cette organisation, il y avait dans le gouvernement et dans la société des vices mortels : le gouvernement allait au despotisme administratif et à l'oppression fiscale ; la société allait à l'immobilité des castes et à l'oppression de la liberté individuelle. Telles furent les causes qui, dans la seconde période, amenèrent l'affaiblissement et la dissolution de l'empire.
C'est dans la société que s'annoncent les changements les plus graves. Le nombre des non libres croit sans cesse; les esclaves paraissent la majorité de la population. Le système
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social que nous avons exposé n'était bon que si le mouvement et le progrès de bas en haut, possibles en théorie, se réalisaient dans ïa pratique. Or les conditions économiques générales de la société rendaient très difficile ce progrès continu. Le Romain n'estimait que la richesse foncière; il répulait servile l'industrie, dédaignait le petit commerce, prisait peu même le grand commerce, interdit à l'ordre sénatorial. Une loi de Tibère obligeait les capitalistes à placer en fonds de terre les deux tiers au moins de leur forlune. Trajan voulut que ceux qui aspiraient aux dignités eussent un tiers de leur forlune placé en biens fonds situés en Italie, le reste pouvant être placé dans les provinces. La richesse foncière n'avait point le contrepoids de la richesse mobilière; il circulait alors vingt fois moins de métaux précieux qu'aujourd'hui ; on s'enrichissait peu par le commerce, encore moins par l'industrie, qui élait en grande partie aux mains des propriétaires d'esclaves, lesquels étaient les propriétaires de terres. Les riches s'enrichissaient toujours, pendant que les autres toujours s'appauvrissaient; au-dessous d'une aristocratie qui s'immobilisait, les classes moyennes demeuraient stagnantes et s'épuisaient.
Les grands désordres du 111e siècle portèrent un coup mortel à l'ancienne organisation de l'Empire. Cette dispute pour le pouvoir impérial qui a duré un demi-siècle, les armées élisant chacune un empereur, les empereurs se faisant la guerre, vingt empereurs en même temps; les ravages partout; l'Occident bouleversé, ruiné ; toute industrie arrêtée ; le mouvement ascensionnel, si difficile en temps normal, empêché; l'écrasement des petits, spécialement des petits propriétaires, complété. De cette crise le gouvernement sortit transformé; la société aussi,' dans le sens que nous indiquions tout à l'heure.
Transformation dans l'état social. — Passons en revue les différentes classes sociales, en commençant par les classes serviles, où nous rangerons tous ceux qui dépendent de quelqu'un.
Les esclaves d'abord. Le christianisme continue l'œuvre de la législation impériale. Constantin enlève au maître le droit de mort, défend de séparer l'esclave de sa femme et de ses enfanta.
Il semble d'ailleurs que, surtout en Occident, l'esclavage urbain (familia urbana) perde de son importance. Dans la campagne l'usage s'est introduit d'inscrire les esclaves (servi rustici) sur les registres du cens, en sorte qu'ils sont attachés à la terre pour n'être vendus qu'avec elle. Ceci devient au ive siècle la loi. Ils sont serfs de la glèbe, non du maître.
Les affranchis, parmi lesquels il y a toujours des degrés (citoyens romains, citoyens latins, dedititii), paraissent moins nombreux, au moins en Occident.
Le nombre des colons grossit sans cesse : affranchis, anciens fermiers à bail perpétuel, petits propriétaires devenus fermiers, barbares prisonniers donnés à un propriétaire comme colons perpétuels, recrutent cette classe qu'il faut considérer comme servile. Les colons sont libres en principe (ingenui); ils cultivent un sol qui ne leur appartient pas, ne peuvent en disposer, paient une redevance (tributum) au propriétaire; lout cela est d'un fermier; mais ils ne peuvent quitter le sol, sont vendus avec lui, ce qui les assimile aux esclaves. Les enfants héritent de leur père, ne peuvent sorlir de sa condition. Un colon ou son fils veut-il échapper, le maître peut le ramener; car il a un maître (dominus), la loi emploie ce mot. Les colons sont les hommes de ce maître, qui a sur eux sinon un droit de justice, du moins un droit de correction. C'est lui qui les livre au recrutement militaire. Le colon doit à son maître tout ce que le vilain du moyen âge devra à son seigneur : des redevances en argent et en nature (obsequia), des corvées (operie), déterminées déjà par la coutume du domaine (consuetudo prœdii). S'il se marie hors du domaine il paie une espèce de droit de formariage (commodum nuptiarum). Cette classe s'accroît constamment; en vain le Code Théodosien essaie d'empêcher les violences des grands propriétaires, les ventes simulées, elc.
Donc toute une population servile ou demi-servile se fixe sur le sol. Ces hommes sont ou répartis dans des cases (casariï) ou groupés dans une villa sous un intendant. Les uns sont les vrais serfs de la glèbe ; les autres deviendront les vilains.
Dans la population libre, la plèbe des indépendants non propriétaires tend à disparaître; il en reste probablement dans