Voir ci-dessous, chapitre xiv
Krum, leur Khan, menace Constantinople, défait et tue Nicephore Ier et, de son crâne, fait une coupe où boivent après lui tous ses grands. Toutefois, au contact des Slaves qu'ils ont soumis, ces nouveaux venus de la barbarie se sont quelque peu civilisés. Dès le ix6 siècle, sous le roi Boris, ils sont devenus chrétiens (864 ou 865). Les populations slaves subjuguées ont imposé aux vainqueurs jusqu'à leur langue, ont fait de ces Finnois des Slaves. Cette assimilation les rend plus redoutables encore pour l'Empire grec : ils créent un. Etat; leur tsar modèle sur Constantinople sa cour de Preslav et son gouvernement. Au xc siècle, le tsar Siméon, qui avait été élevé à Constantinople et qui protégeait les lettres grecques, prend le titre de Basileus et obtient du pape la couronne impériale.
La Bulgarie était déjà bien forte lorsqu'en 889, à propos de questions de commerce, Léon VI engagea une nouvelle guerre. Après une première défaite, il fait appel aux Hongrois, qui envahissent l'empire bulgare. C'était s'exposer à de terribles représailles : dès 892, une armée grecque, commandée par Cataealon, était battue par les Bulgares. Au siècle suivant, la situation est critique : en 913, les Barbares campent sous les murs de Constantinople; en 914, ils s'emparent d'Andrinople; en 917, ils remportent la victoire d'Anchiale. Il semblait que les derniers jours de l'Empire fussent arrivés, lorsque Siméon, « le Charlemagne bulgare », apparut de nouveau devant la capitale (924). Mais un événement étrange s'accomplit : après une entrevue avec l'empereur Romain Lécapène, le tsar bulgare se retira, quoique sans signer la paix. Quelques années plus tard, le successeur de Siméon, Pierre, épousait la petite-fille de Romain Lécapène (927) ; il gardait en grande partie les conquêtes de Siméon, jusqu'au revers méridional du Rhodopc et au cours du Strymon. Jusqu'à la fin du règne de Constantin Porphyrogénète, rien ne troubla les rapports pacifiques des deux empires. La guerre reprit dans la seconde moitié du siècle, quand Nicéphore Phocas refusa de payer tribut aux Bulgares et fit appel aux Russes; elle prit le caractère d'une lutte à mort, avec Basile II. Le tsar Samuel, qui avait établi sa capitale à Prespa, sur les bords du lac
d'Ochrida, avait envahi la Thessalie, la Grèce propre; il menaçait Salonique, même le Péloponèse. Une grande victoire est remportée en Thessalie, sur les bords du Sperchios, par le général Nicéphore Ouranos (996). Bientôt, Basile II se met luimême à la tête des armées (999). Il pénètre dans l'empire bulgare, reprend Berrhée, Servia, Vodina (1001), Viddin (1002). Après quelques années de répit, il dirige une nouvelle expédition, force Samuel à la fuite, et lui renvoie 15000 Bulgares prisonniers, auxquels il a fait crever les yeux, n'en épargnant qu'un sur cent qui doit reconduire ses compagnons (1014). La guerre prenait un caractère atroce. Samuel mourait de chagrin, deux jours après avoir reçu la nouvelle de ce désastre. Basile transplante des Bulgares, des Slaves, en Arménie ; il établit en Bulgarie des colonies grecques, arméniennes. Enfin, en 1018, la Bulgarie découragée, troublée par l'anarchie, se soumet. Marie, veuve de Vladislav, le dernier roi, se retire à Constantinople avec ses enfants. Basile II parcourt les provinces reconquises; à Athènes, dans le Parthénon transformé en église de la Vierge, il rend grâce à la Panaghia '. Par ces victoires, où il conquit le surnom de Dulgaroctone (tueur de Bulgares), les possessions byzantines en Europe étaient doublées.
Contre les Bulgares, le souverain de Constantinople avait quelquefois appelé un autre peuple, appartenant comme eux à la race ouralo-altaïque : les Hongrois ou Magyars, qui s'étaient établis au nord du Danube, dans l'ancienne Dacie, à la fin du ixe siècle. Leurs tribus reconnaissaient en temps de guerre l'autorité d'un chef militaire suprême : ce pouvoir devait se fixer, en se fortifiant, dans la maison d'Arpad. Capables de former des armées de 200 000 cavaliers, les Hongrois furent la terreur de l'Europe centrale. En Orient, ils firent trembler leurs voisins barbares et commencèrent par refouler les Bulgares au sud du Danube. Les empereurs virent d'abord des auxiliaires dans ces nouveaux venus; mais ils durent changer d'avis quand, perçant à travers la Bulgarie, les Hongrois s'abattirent sur les provinces byzantines. En 934, en 943,
î 4. La Toute Sainte, un des surnoms de la Vierge,
ils ravagèrent la Thrace, et il fallut acheter leur retraite. Quand ils eurent été vaincus en Allemagne, les empereurs de Byzance envoyèrent féliciter les empereurs germaniques et, se montrant moins commodes pour les Hongrois, ne leur donnèrent plus d argent. En 958, 961, 962, les généraux grecs repoussèrent leurs incursions. D'ailleurs les invasions magyares, bien qu'assez nombreuses, n'ont été qu'un danger intermittent pour l'Empire.
Au nord du cours] inférieur du Danube et jusqu au delà du* Dnieper s'étendent les Petchénègues, de race turke. Ils y sont arrivés à la fin du ix° siècle des régions de l'Oural et du Volga; ce sont d'affreux Barbares, sans villes, vivant sous la tente en nomades. Le diplomatie byzantine est pourtant pleine de prévenances pour eux : elle tient à pouvoir les opposer aux Russes, aux Hongrois, aux Bulgares. Cependant les Petchénègues font plus d'une fois cause commune avec les envahisseurs de l'Empire : en 934, ils accompagnent les Russes contre Constantinople. En 1036, ils dévastent la Thrace et la Macédoine. Douze ans plus tard, les généraux grecs triomphent d'une formidable invasion.- Les Petchénègues vaincus sont enrôlés dans l'armée impériale; mais ces dangereux auxiliaires se soulèvent, battent les troupes envoyées contre eux, et ce n'est qu'en 1053 qu'une trêve de trente ans est conclue. Ce peuple de pillards n'est pas destiné à fonder une domination durable : dès le xu° siècle il n'en est plus question.
Les Khazars ', au nord de la mer Noire, entre le Dnieper et le Volga, sont des voisins plus commodes. Établis là dès le vi° siècle, leur puissance est déjà en décadence au ix* et au xe, et l'arrivée des Petchénègues a réduit leurs possessions. Ils ont des villes, des institutions régulières; ils ont subi l'influence de la civilisation byzantine; le christianisme, le judaïsme- ont pénétré chez eux; aussi sont-ils presque toujours alliés fidèles des empereurs. Au vin0 siècle , Héraclius promet sa fille Eudoxie au khagan des Khazars, Ziébel, qu'il entraîne contre les Perses. Justinien Rhinotmète, chassé de Constantinople ,
1. Egalement de race ou raloal talque, comme les Avare, les Magyars, les* Bulgares du Volga et la plupart des Turcs/
s'allie à une de leurs princesses , Théodora. Au vnie siècle , Léon III fait épouser à son fils Constantin IV la fille d'un khagan : de là naquit Léon IV, qu'on surnomma le Khazar. L'Empire recrute chez eux des soldats; ce n'est qu'en 4016 qu'on les trouve en guerre avec Basile II; encore la lutte aboutit-elle aussitôt à la soumission de la Khazarie.
Au nord des Petchénègues et des Khazars, les Russes ou Varègues, vers le milieu du ix° siècle, sous le commandement de Rurik (862-879), se sont établis à Novgorod *. Au siècle suivant, ils s'avancent vers le sud, s'emparent de Kiev et dominent dans le bassin supérieur du Dnieper. C'est à Kiev que se réunissenl leurs flottilles de barques étroites, faites d'un seul tronc d'arbre (monoxyles). S'ils vont piller les côtes byzantines, ils doivent, il est vrai, compter avec les Petchénègues, toujours prêts, au retour, à s'emparer du butin. Les Russes sont déjà en relations avec Constantinople, qu'ils appellent Tsarigrad; ils y envoient des ambassades dès le ix° siècle. En 865, une flotte russe l'attaque, mais sans succès. En 907, c'est le tour d'Oleg, qui impose un traité à Léon VI; en 941, celui d'Igor, qui conduit une formidable expédition. Battu, il revient trois ans après, et il faut acheter sa retraite.
En 956 ou 957, la veuve d'Igor, Olga, arrive à la cour de Constantin Porphyrogénète et se fait baptiser; mais, au retour dans son pays, il ne parait pas que sa conversion ait exercé une grande influence sur ses compatriotes. Dix ans plus tard, l'empereur Nicéphore Phocas, en lutte contre la Bulgarie, fait imprudemment appel à un des successeurs d'Igor, Sviatoslav; mais, après avoir battu les Bulgares, les Russes ravagent l'Empire. Jean Zimiscès parvint enfin à les chasser, et conclut avec eux un traité dont le plus ancien des chroniqueurs russes, Nestor, a conservé le texte (971). Sous Basile II, Vladimir, un des fils de Sviatoslav, s'empare de la ville impériale de Cherson * (988), l'avant-garde de la civilisation byzantine au fond de la mer Noire, et il oblige l'empereur à lui donner sa sœur Anne
i. Voir chapitre xiv. — Comparer avec le Rorik de notre page 402.
2. En Crimée : sur remplacement de cette ville s'est bâtie la partie sud-ouest de Sébaslopol. Ne pas confondre avec le Kherson d'aujourd'hui, qui est situé sur le Dnieper.
en mariage. En revanche, il se fait baptiser, et avec lui le christianisme et l'influence byzantine pénètrent définitivement chez les Russes. Cet événement, qui rapprochait la Russie de l'Empire, ne supprima pas à jamais les guerres. Sous Constantin Monomaque, en 1043, à la suite dune querelle de marchands, une formidable expédition se dirige contre Constantinoplc, sous le commandement de Vladimir, fils de laroslav le Grand, mais aboutit à un complet désastre. L'anarchie qui, du xi° siècle au xiu°, dévasta la Russie, assura de ce côté la sécurité de l'Empire.
Établissements des Slaves dans l'Empire. — Si l'Empire résiste, en Europe, aux invasions, il ne peut se défendre contre l'infiltration des éléments barbares. Lui-même, faisant de cette nécessité une politique, établit souvent sur ses terres ceux qu'il aime mieux avoir pour alliés que pour ennemis, s'ils acceptent de reconnaître sa souveraineté. Tel est le cas des Slaves, à qui l'Empire prétend imposer le service militaire, l'impôt, des chefs de son choix. Dès 659, on trouve des tribus slaves aux environs de Salonique. Un peu plus tard, on en rencontre en Thessalie, en Epire, en Attique, dans tout le Péloponèse : elles forment ce qu'on appelle des Sclavinies. Elles s'étendent de côté et d'autre, souvent dans des régions que les invasions précédentes ont à demi dépeuplées.
Ce sont là, pour les empereurs, des hôtes redoutables, jaloux de leur indépendance, toujours prêts à la révolte et sur lesquels on ne peut exercer qu'une souveraineté fictive. De 675 à 681, Salonique est assiégée sans relâche par les Slaves et les Bulgares. Constantin Pogonat, Justinien II travaillent à soumettre les Slaves de la Thrace et de la Macédoine. En 688, on en transplante 30000 en Asie, où ils peuplent plusieurs régions. Plus tard Irène cherche à dompter ceux de la Grèce : Staurace parcourt la Thessalie, l'Hellade, le Péloponèse, pour les astreindre au tribut (789); mais, en 807, dans cette dernière région, ils sont de nouveau soulevés, assiègent Patras, d'accord avec les Sarrasins, et, selon les chroniqueurs, la ville n'est sauvée que grâce à l'intervention de saint André, comme Salonique n'a été gardée que par la protection de saint Démélrius. Dans la
suite les révoltes sont encore fréquentes dans le Péloponèse. En Thrace et en Macédoine, lors du grand développement de l'empire bulgare, les Slaves de ces pays devinrent ses sujets.
A la suite de ces invasions l'ethnographie des provinces d'Europe fut profondément altérée. Dans une phrase célèbre et souvent discutée, Constantin Porphyrogénète nous dit : « Tout le Péloponèse fut slavisé. » S'emparant de cette expression générale, quelques savants contemporains ont été jusqu'à prétendre que la race slave s'était entièrement substituée à la race grecque. Un historien grec contemporain, qui a réagi avec beaucoup de science et de vigueur contre ces exagérations, a pourtant dû reconnaître que les pertes de l'hellénisme furent graves. Dans les provinces du nord surtout, en Thrace, en Macédoine, « l'hellénisme fut relégué sur le littoral. Les nouveaux colons devinrent les maîtres de tous les pays du nord. Les villages, les bourgs, les forteresses, la plupart des villes même reçurent des dénominations slaves. Ces noms se multiplièrent tellement, avec le temps, qu'ils effacèrent presque les traces de l'ancienne prépondérance des Hellènes. » (Paparrigopoulo.) Les Slaves se rencontrent en Epire; en Thessalie, ils comptent deux grandes tribus, les Véligostes et les Berzites. En Àttique, on en trouve aux portes mêmes d'Athènes, à Eleusis. Dans le Péloponèse, sont établies plusieurs de leurs tribus : les Milinges et les Èzértteà, notamment. Toutefois, < dans les pays du sud, ils ne dominèrent jamais comme dans les provinces du nord de l'Empire ». (Ib.) Il y eut entre les anciennes populations et les immigrants slaves une sorte de partage dont les proportions varièrent selon les pays. En général les Slaves s'établissent dans les campagnes. Le littoral et les villes restent aux Grecs : Salonique, la seconde cité de l'Empire, qui, sans cesse assiégée, résiste toujours, Larisse, Thèbes, Athènes, Patras, Corinthe, Monembasie, Lacédémone restaient des centres helléniques florissants '.
Sur tous ces peuples, les empereurs cherchèrent de bonne heure à exercer une influence religieuse conforme au rôle sacré
1. On trouvera un dénombrement détaillé des établissements slaves dans Rambaud, Constantin Porphyrogénète, p. 222 et suiv.
qu'ils s'attribuaient, en même temps qu'aux intérêts de l'Empire. Eux qui s'intitulaient « semblables aux apôtres, liï7TOtto)»oi», auraient manqué au mamlat qu'ils avaient reçu de Dieu, s'ils n'avaient point travaillé à attirer au Christ les païens. Le Basîleus organisa des missions; il s'efforça de convaincre par la foi ceux qu'il combattait par les armes. De bonne heure le christianisme pénétra chez les Slaves de Grèce. On verra dans un autre chapitre 'comment, au ix" siècle, Cyrille et Méthode convertissent les Moraves, après avoir d'abord prêché aux Khazars. avec quel acharnement la papauté disputa à Constantinople la direction des nouvelles églises de Moravie, de Bohème et de Bulgarie. Quant aux Slaves établis dans l'Empire, lors de la séparation des églises d'Orient et d'Occident, ils restèrent (idèles à Byzance.
L'Italie byzantine : Sarrasins et Normands. — Au vin0 siècle, la domination impériale, chassée du centre de l'Ilalie, s'élail concentrée dans le sud, dans l'ApuIie, la Calalire, la Pouille, la Sicile*. Par une heureuse contradiction, Léon III et Constantin IV n'y inquiétèrent point les parlisansdes images; aussi émigrèrenl-ils en grand nombre d'Orient et ils fortifièrent en Italie l'élément grec. S'il faut admettre de récents calculs, KO 000 prêtres, moines ou laïques, vinrent, alors y chercher un refuge et, en Calabre seulement, 200 monastères basiliens environ dateraient de celte époque. L'empereur rattachait au patriarche île Constantinople les évèchés de ce pays, et les couvents, devenus des centres de culture littéraire, propageaient autour d'eux la civilisation byzantine.
Les invasions sarrasines, qui déjà avaient commencé au vu" et au vni° siècle, vinrent compromettre cette œuvre. Les lies Baléares avaient été enlevées dès la fin du vnr siècle; les Sarrasins attaquent l'Italie dès 813. Quelques années plus tard, le commandant des troupes en Sicile. Euphémios, y appelle les Aghlabites de Kérouan. Ils débarquent, en 827, àMazara, et, par la prise de Païenne, ils deviennent maîtres de toute la moitié occidentale de l'Ile (832). Les empereurs cherchent ù arrêter la
conquête. Basile le Macédonien remporte quelques succès, mais Syracuse succombe en 878, Taormine en 902. Les derniers efforts des chrétiens échouent. Au milieu du xe siècle, Rametta seule échappait encore aux Sarrasins. Nicéphore Phocas envoya pour la secourir et pour reconquérir la Sicile une grande expédition, commandée par les patriecs Nicétas et Manuel. Ce fut un terrible désastre : l'armée fut détruite, Rametta dut se rendre (964-965). En 1038, eut lieu une nouvelle tentative : Georges Maniacès, qui s'était distingué dans les guerres de Syrie, put s'emparer de Syracuse et de quelques autres villes; mais il fut disgracié, et, après son départ, se succédèrent les revers. Messine, encore occupée par les Grecs, succomba, malgré l'énergique résistance du protospathairc Catacalon. Si la Sicile ne revint jamais à l'Empire, la civilisation byzantine y laissa des traces profondes qu'on retrouve, notamment, dans l'histoire des lettres et des arts, sous la domination arabe et sous la domination normande. Plus à l'ouest, la prise de Caralis, en 1002, livra la Sardaigne aux Arabes.
De la Sicile, les Sarrasins avaient de bonne heure gagné l'Italie méridionale; ils la pillaient, mais ils cherchaient aussi à s'y établir à poste fixe. En 839-8i0, ils se jettent sur la Calabre, s'emparent de Tarcnte, envahissent la Pouille, repoussent les Vénitiens, qui veulent les arrêter, et les poursuivent jusqu'au fond de l'Adriatique. Bari tombe entre leurs mains. En 8i6, ils poussent jusqu'à Rome et pillent, en dehors de la ville, les basiliques de Saint-Pierre et de Saint-Paul. Louis II essaie en vain d'unir contre le redoutable sultan de Bari les princes et les villes de l'Italie du sud; puis il se tourne vers Basile le Macédonien et s'allie avec lui. L'accord ne fut point long. Après la mort de Louis II, Basile entreprend une lutte énergique ; le stratège Grégoire occupe Bari (876) ; après avoir détruit une flotte arabe sur les côtes de Grèce, l'amiral Nasar débarque en Calabre, remporte une nouvelle victoire au cap Stilo (880). Tarente est reprise. Nicéphore Phocas, nommé général en 885, achève de soumettre à l'Empire toute la Calabre et une partie de la Pouille.
Les empereurs victorieux se préoccupèrent de ramener la
prospérité dans le pays. Pour réparer les pertes de la population, ils y envoient de nombreuses colonies. Ainsi Basile établit en Calabre, après les avoir affranchis, 3000 esclaves que lui a légués une riche matrone du Péloponèse, Daniélis. Les luttes, il est vrai, ne sont pas encore terminées, et souvent les Sarrasins reparaissent : en 902, ils attaquent sans succès Cosenza; établis dans un camp fortifié sur le Garigliano, ils sèment partout la terreur, jusqu'au jour où une ligue dans laquelle entrent l'impératrice Zoé, le pape Jean X, Bérenger de Frioul, les princes et les villes du sud, détruit ce repaire de bandits (vers 918). De 919 à 927, ce sont de nouvelles attaques : Tarente est détruite. En 951 et années suivantes, une grande expédition arabe n'est repoussée qu'avec peine. Plus tard, Nicéphore Phocas, Basile II, doivent défendre contre les entreprises des empereurs allemands les possessions byzantines. Malgré tant de difficultés, la domination impériale, sans cesse battue en brèche, parvint à se maintenir. En Calabre surtout, l'influence de l'hellénisme s'exerça avec force : « La Calabre du x* siècle est complètement grecque de cœur, comme de langue et de mœurs. » (Fr. Lenormant.) Les recherches récentes sur l'histoire de ce pays tendent à mieux établir ce fait. Là, les révoltes sont rares, malgré les exactions des gouverneurs byzantins; au contraire, elles sont fréquentes dans la Pouille. L'Italie byzantine est administrée par un gouverneur général, le catapan ou catépan, établi à Bari.
A partir du commencement du xie siècle, ces pays du sud se remplissent d'aventuriers normands qui viennent y chercher fortune, s'engageant au service de qui les paie, mais toujours prêts à changer de camp. Dès 1017, alliés au Lombard Mélès, qui voulait affranchir de l'Empire le sud de l'Italie, ils battent les Grecs à Arénula et à Vaccaricia, et ne succombent qu'en 1019, près de Cannes, par la victoire du catapan Basile Bojoannès. Les trois fils de Tancrèdc de Hauteville, Guillaume Bras de fer, Guillaume et Humfroi, après avoir accompagné le catapan Georges Maniacès dans une expédition en Sicile, se brouillent avec lui au sujet du partage du butin. Ils se jettent dans la Pouille, toujours indocile aux Byzantins, appellent
leurs compatriotes épars dans le sud de l'Italie, et battent les Grecs à Venosa, à Cannes (1041) et à Monte-Peloso. La lutte ainsi engagée aboutit rapidement à la ruine de la domination grecque : dès 1071, Bari, la dernière possession byzantine, tombe aux mains des Normands; la Sicile est conquise par Roger; bientôt même Robert Guiscard, « par la grâce de Dieu et de saint Pierre, duc de Pouille et de Galabrc », dirige une expédition contre Corfou et la côte grecque de l'Adriatique. Du moins les princes normands, dans le sud de l'Italie comme en Sicile, ne cherchèrent point d'abord à détruire l'hellénisme. Us respectèrent les croyances et les usages des populations qu'ils avaient soumises. Leur but était même de devenir les maîtres de l'Empire, et Robert prenait fièrement les titres de « duc, roi, empereur ».
Les vassaux de l'Empire. — Si, sur toutes ses frontières, l'Empire cherche à maintenir ses possessions, à reconquérir les territoires perdus, il y est aidé par les Etats vassaux qu'une habile politique s'efforce de grouper autour de lui. Les princes et les Etats qui reconnaissent la souveraineté de l'empereur sont tenus envers lui à certaines obligations. Us inscrivent son nom en tète des actes publics, lui paient un tribut ou lui fournissent des soldats, des vaisseaux; ils sont censés recevoir ses ordres. En revanche, Byzance leur assure sa protection. Les princes reçpivent, à leur avènement, l'investi tu ro impériale; on leur attribue un titre, une fonction de cour. Ces conventions réciproques n'étaient pas toujours, il est vrai, scrupuleusement observées.
En Italie, les princes lombards de Gapoue, de Salerne, sont d'ordinaire des alliés peu sûrs, sans cesse révoltés, plus disposés à conquérir qu'à protéger les possessions byzantines. Les villes commerçantes, qui ont des comptoirs dans l'Orient grec, qui y jouissent d'utiles privilèges, sont des clientes plus fidèles : telles les républiques de Naples, d'Amalfi, de Gaëte, mais surtout celle de Venise. Jusqu'à l'époque des croisades, les destinées de Venise sont attachées à celles de l'Empire. Elle lui fournit des troupes auxiliaires, surtout des flottes, qui l'aident à lutter contre les Sarrasins. Au vme siècle déjà,
sommés par Pépin de se reconnaître sujets des Francs, les Vénitiens avaient répondu : « Nous voulons être les esclaves du Basileus des Romains, non les tiens. » Aussi Venise était-elle le grand entrepôt du commerce de l'Occident et de l'Orient. Avec les produits de l'Empire y pénétraient les mœurs byzantines : fiers de porter les titres honorifiques de consuls ou de protospathaires, les doges imitaient le costume, le cérémonial grec; ils envoyaient leurs fils à Constantinople, et parfois obtenaient en mariage des princesses impériales. A Venise, la civilisation, les arts étaient tout imprégnés d'Orient.
Sur la côte opposée de l'Adriatique s'étendait la Dalmatie. Là s'élevaient des villes importantes et prospères, Raguse, Spalatro, Zara, où s'étaient conservées d'anciennes populations latines. Elles avaient constitué le thème de Dalmatie, puis, au vin6 siècle, s'étaient affranchies; mais, menacées par les Sarrasins du côté de la mer, par les Croates et les Serbes du côté de la terre, elles se rattachèrent bientôt à l'Empire. La Dalmatie ne figure pas cependant sur la liste des thèmeà de Constantin Porphyrogénète. Basile II, plus tard, chargea Venise du protectorat des villes dalmates. A elle revenait la tâche de sauvegarder la navigation de l'Adriatique contre les pirates qui l'infestaient : Narentans, Croates, Sarrasins.
Si des côtes on passe ci l'intérieur du pays, dans le triangle compris entre la Drave et le Danube au nord, l'Adriatique au sud-ouest, le Pinde à l'est, les Croates et les Serbes vivent dans une demi-indépendance. Ces deux peuples slaves se divisent en cantons qui ont leurs chefs particuliers, joupan, sous le commandement général d'un duc ou d'un roi. La Croatie est plus unie, le pouvoir y est plus stable, tandis que les révolutions et les troubles sont plus fréquents chez les Serbes. Les Croates sont redoutables : d'après Constantin Porphyrogénète, ils peuvent lever une armée de 100 000 fantassins et de 60 000 cavaliers; ils ont une flotte. Etablis dans l'Empire par Héraclius, Serbes et Croates sont vassaux de Byzance ; leurs chefs reçoivent de l'empereur les titres de patrices et de protospathaires. Aussi viennent-ils renforcer les armées grecques et sont-ils d actifs auxiliaires dans les luttes contre la Bulgarie. Le con-
cours qu'ils prêtent à Byzancc leur attire de terribles représailles : sous le règne de Léon VI, le tsar bulgare Siméon s'empare de la Serbie et détruit une partie de la population. Bientôt après, la Serbie se reforme sous la protection des empereurs et leur témoigne sa reconnaissance par sa fidélité. Ce ne fut qu'en 1040 qu'elle se souleva contre l'Empire.
Sur les rivages septentrionaux de la mer Noire, de l'embouchure du Danube au Caucase, avaient prospéré autrefois des colonies grecques puissantes et glorieuses : Olbia, Panticapée, Phanagorie, Tanaïs, etc. Ces postes avancés de la civilisation hellénique avaient succombé sous l'effort répété des invasions barbares qui venaient successivement battre leurs murs. Au x° siècle, une seule subsistait encore, Cherson en Crimée, isolée en pleine barbarie. Bien que Constantin Porphyrogénète parle du thème de Cherson, cette ville était plutôt vassale que sujette; ses habitants vivaient en république, ayant à leur tôte un magistrat suprême, et le stratège qu'on leur envoyait de Constantinople n'avait guère auprès d'eux que le rôle d'un ambassadeur. Cherson, par sa position au milieu du monde barbare, par ses relations commerciales avec toutes ces peuplades, était précieuse pour l'Empire. Le prince russe Vladimir s'en empara en 988, mais ensuite la restitua.
En Asie, l'Empire byzantin compte aussi des vassaux : au nord, parmi les chefs des peuplades du Caucase; au sud, parmi les émirs arabes; mais les plus importants sont les rois et les princes d'Arménie. Placée entre l'empire byzantin d'une part, l'empire perse et plus tard l'empire arabe de l'autre, l'Arménie se trouvait fatalement mêlée à toutes leurs luttes. De là, entre elle et Byzancc, des relations politiques et diplomatiques constantes. Les Pagratides étaient les plus puissants entre les princes arméniens; mais, dans la première moitié du ix° siècle, Scmpad avait vu son pays envahi par les Arabes et était allé mourir dans un cachot de Bagdad (8S6). Son fils Aschod s'était soumis au khalife, qui le couronna roi; il acheta par un tribut l'indépendance relative de son pays. Avec Basile Ier, l'influence grecque pénétra de nouveau en Arménie, et Aschod dut demander à Byzancc la confirmation de son pouvoir. Au xe siècle, les
empereurs soutiennent l'héritier des Pagratides, Aschod III (921-928); on lui donne des secours qui lui permettent de rétablir son autorité. Les empereurs s'efforçaient aussi de maintenir au rang de leurs vassaux les princes arméniens qui formaient, au-dessous du roi, une féodalité puissante. Ils agissaient de même en Ibérie ou Géorgie. A tous ces clients de Byzance on accordait des pensions, dont ils étaient fort avides, on prodiguait des titres : le roi d'Ibérie était curopalate honoraire du palais impérial; d'autres étaient magistri, patrices, protospathaires.
Pourtant il y avait, entre Byzance et l'Arménie, des causes graves de conflits, des dissentiments religieux. Les patriarches d'Arménie n'avaient point entièrement admis les décisions du concile de Chalcédoine (431). De là des querelles entre le rit grec et le rit arménien; elles amenaient des troubles politiques, des persécutions, même des guerres partielles. A la fin du xe siècle, Basile II chercha à diminuer l'indépendance de ces pays : les rois d'Arménie durent se reconnaître non plus vassaux, mais sujets. Enfin Constantin Monomaque (1042-1055) réunit l'Arménie à l'Empire. Ce fut une conquête malheureuse : indépendante, l'Arménie avait su résister aux invasions; devenue province impériale, obligée d'attendre le secours de Byzance, elle fut à leur merci. La lutte contre les Turcs contraignit l'Empire à en faire promptement l'expérience.
On voit quelle était l'utilité de ce système d'Etats vassaux : ils formaient, en avant des provinces impériales, comme une première ligne de défense, et, sur plusieurs points, ils amortissaient le choc de l'ennemi. Cette sage combinaison politique contribua au maintien de l'Empire; lorsqu'elle s'effondra, quand la situation de l'Arménie se modifia, quand Venise, la Serbie, prétendirent à une plus grande autonomie, une ère de décadence et de revers commença.
Relations avec l'Empire germanique et la papauté. — En Occident, l'Empire se heurtait à deux puissances qui dominaient tout le monde latin : la papauté, l'Empire germanique; Tune, affranchie de son autorité, pourvue de territoires à ses dépens, ne pouvait être à ses yeux qu'une rebelle;
l'autre, suscitée contre lui, ne pouvait être qu'une usurpatrice. Et cependant telle était leur influence qu'il fallait compter avec elles, tout en les détestant et en souhaitant leur perte. Ainsi s'explique, de ce côté, la politique de la cour de Byzance : si parfois, sous la contrainte des événements, elle parut céder, s'incliner devant les faits accomplis, négocier des alliances, jamais, au fond, elle n'oublia l'humiliation qui lui avait été infligée. Au ix6 siècle, Basile Ier et l'empereur Louis II s'allient contre les Sarrasins, mais bientôt l'entente cesse. Une lettre de Louis II à Basile (871), conservée dans un chroniqueur italien, apprend que, cette fois encore, il s'agissait du titre de Basileus : « Que Votre Fraternité, écrit Louis, ne s'étonne point que nous prenions le titre d'empereur des Romains, non des Francs. Des Romains nous avons emprunté notre nom et notre dignité. Nous avons reçu le gouvernement de ce peuple et de cette ville, la mission de défendre et d'exalter cette mère de toutes les églises, qui a conféré à notre famille d'abord l'autorité royale, puis l'autorité impériale.... Par la rectitude de notre foi et notre orthodoxie nous avons mérité de recevoir le gouvernement de l'Empire romain; les Grecs ont cessé d'être empereurs des Romains par leurs mauvaises doctrines et leur esprit d'hérésie; ils ont abandonné non seulement la ville et le siège de l'Empire, mais la nation et la langue romaine même pour émigrer vers une autre ville, un autre pays, une autre nation, une autre langue. » Au siècle suivant, les démêlés ne sont pas moins vifs; nous avons vu l'insuccès de Liutprand, évèque de Crémone, envoyé à Constantinople par Otto Ier, en 968, pour demander la princesse Théophano f. Après la mort de Nicéphore Phocas, Théophano devint l'épouse du futur Otto II (972) ; mais ce mariage n'eut point pour conséquence de réconcilier les deux Empires. Otto II ne songeait qu'à enlever aux Grecs le sud de l'Italie. Plus tard, Ilenri II y tenta une autre expédition (1022), sans grand succès. Longtemps après, sous le règne de Ilenri VI, l'Empire germanique s'annexera l'Italie méridionale et la Sicile, devenues normandes, mais