Voir ci-dessus, chapitre xi
jamais ne cessera l'hostilité entre les deux empires, les deux races. Elle éclatera dans toute son énergie à l'époque des croisades.
Avec la papauté les rapports, plus fréquents, ne sont pas moins difficiles. C'est en vain que les empereurs ont fait amende honorable et rétabli les images ; presque aussitôt s'engagent de nouveaux conflits, comme pour attester que l'union religieuse entre l'Orient et l'Occident est désormais impossible. Tandis que l'énergique Nicolas Ier (858-867) gouverne l'église latine, à Constantinople, Photius, intelligent, ambitieux, politique rusé autant que savant érudit, parvient à se substituer comme patriarche à Ignace, disgracié pour avoir refusé la communion au César Bardas (857). Si Photius réussit d'abord à corrompre les légats romains chargés d'une enquête sur son élection, Nicolas Ier prononça l'anathème contre lui au concile de Latran (863). L'empereur étant intervenu dans la querelle, le pape lui répond sans ménagements. Il rappelle ses nombreux prédécesseurs hérétiques; il lui conteste le titre d'empereur des Romains. Michel III avait, parait-il, traité la langue latine de barbare. « Cessez, lui écrit le pape de vous appeler empereur des Romains, puisque ces Romains ne sont pour vous que des Barbares. » Ailleurs il rejette les prétentions tant de fois soutenues par les évoques de Constantinople et, après avoir cité les patriarches d'Antioche et d'Alexandrie, il ajoute : « Quant aux évêques de Constantinople et de Jérusalem, on les appelle aussi patriarches, mais ils n'ont pas la même autorité. Aucun apôtre n'a institué l'église de Constantinople : le concile de Nicée n'en fait pas mention C'est seulement parce qu'on nomme Constantinople la nouvelle Rome, et par un effet de la faveur des princes plus que de la raison, que Tévèque y a pris le lilre de patriarche '. » La conversion des Bulgares, les mission» <àe Cyrille et de Méthode avivèrent encore la lutte. Nicolas t** enleva à l'Orient la direction de cette propagande reliciew«^ car les Bulgares, ennemis des Grecs, se tournèrent nahweïloment vers Rome. Photius protesta avec violence, eanvoqw* wr.
1. Comparer aTec la théorie de Léon le Grand; toit ci éf wpibg «*»w*k > Hirrons ohrfaâir, 1. *t£
concile à Constantinople (867). Déjà étaient invoquées les dissidences entre l'Orient et l'Occident touchant la « procession » du Saint-Esprit * et certains points de discipline, comme le célibat des prêtres.
Lorsque Basile Ier s'empara du pouvoir, Ignace fut d'abord rétabli. Le nouvel empereur sacrifiait-il Photius au désir de se rapprocher de Rome, le punissait-il de lui avoir refusé la communion après le meurtre de Michel? Quoi qu'il en soit, la cour de Byzance fît amende honorable à Adrien II (867-872), le successeur de Nicolas Ier, et un nouveau concile, le huitième œcuménique, réuni à Constantinople, prononça l'anathème contre Photius et ses partisans (octobre 869-février 870). Immédiatement après cette assemblée, chargée de rétablir l'union , l'hostilité des deux églises éclata de nouveau. Les évoques d'Orient étaient blessés de l'intervention toute-puissante des légats du pape; Grecs et Latins se disputaient de nouveau la direction ecclésiastique des Bulgares. Leur roi, Boris, en 866, avait envoyé des ambassadeurs à Rome et s'était ainsi rattaché à l'église latine; Basile négocia bientôt avec les Bulgares pour substituer chez eux le clergé grec au clergé latin (870). Photius, rentré plus tard en grâce auprès de l'empereur, chercha également à se réconcilier avec le pape Jean VIII (872-882). Un nouveau concile (novembre 879mars 880), réuni à Constantinople, le proclama patriarche; mais Photius, non content de cette victoire, ajouta aux actes le rejet du Filioque dans la formule du symbole et la reconnaissance de la primauté de l'église de Constantinople. La guerre recommença donc. Jean VIII prononça de nouveau l'anathème contre Photius, et Léon VI déposa le patriarche (886), qui mourut en 891.
Si l'entente parut momentanément rétablie, les défiances subsistaient. Au xie siècle, s'engagea une lutte qui devait aboutir à une séparation définitive. Déjà, en 995, le patriarche Sisinnios avait renouvelé les attaques de Photius contre Rome. Son
1. L'église d'Espagne avait adopté, dès le v° siècle, l'insertion de la formule Filioque dans le symbole de Nicée ; l'église franque avait suivi cet exemple au vni* siècle.
successeur, Serge, avait rayé le nom du pape des diptyques de l'église de Constantinople. Au contraire, Basile II et le patriarche Eustathe négocièrent avec Rome, mais afin d'obtenir du pape Jean XIX « que l'église de Constantinople fût appelée œcuménique dans sa sphère (in suo orbe), de même que l'église de Rome était appelée œcuménique dans toute la chrétienté ». Enfin, en 1043, arriva au siège de Constantinople Michel Cérularius qui, déclarant la guerre, ferma les églises et les couvents latins de la capitale. Dans une lettre à Jean, évoque de Trani en Apulie, écrite d'accord avec Léon, archevêque d'Ochrida en Bulgarie, il énumérait tous ses griefs contre l'église latine : il lui reprochait l'usage du pain azyme pour l'Eucharistie, le jeûne du samedi pendant le carême, la permission de manger des animaux étouffés et non saignés. Il est vrai que l'empereur Constantin Monomaque et Cérularius entamèrent ensuite des négociations avec Léon IX, afin de rétablir la paix de l'Église; mais un des légats envoyés de Rome à Constantinople en 1054, le cardinal Humbert, eut le tort d'apporter dans les débats un ton agressif et sarcastique qui les blessa. Le patriarche usa de représailles et les rapports furent rompus. Le 16 juillet, les légats déposèrent sur l'autel de Sainte-Sophie une sentence d'excommunication contre Cérularius; quatre jours après, ils repartirent. Le patriarche riposta en excitant les esprits par des allégations, en partie fausses, contre l'église latine.
Dans ce conflit les torts avaient été réciproques; les conséquences en furent irréparables. Désormais le schisme était accompli et tous les efforts qui furent tentés dans la suite pour rétablir l'union échouèrent. U ne faut point s'arrêter aux prétextes, en partie futiles, qui amenèrent cette séparation; derrière ces discussions se cachait un antagonisme profond d'esprit entre les églises grecque et latine. Il s'était manifesté de bonne heure et, de siècle en siècle, était devenu plus violent. L'Orient et l'Occident chrétiens, entre qui tant de causes de désunion existaient déjà, se considérèrent, à partir du xie siècle, comme de mortels ennemis. On en vit bientôt la preuve lors des croisades, et ces expéditions, qui auraient pu assurer la
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défense du monde chrétien contre le monde musulman, furent dirigées autant contre l'Empire grec que contre les infidèles. Les Latins affaiblirent et désorganisèrent la puissance qui aurait dû être leur alliée naturelle. Nulle cause n'eut une influence plus funeste sur les destinées de l'Empire byzantin, et la prise de Constantinople fut en partie la conséquence directe du schisme du xie siècle.
///. — Organisation de l'Empire.
L'empereur et la cour. — Si, pendant toute cette périoc, l'Empire grec manifeste au dehors, souvent avec succès, son activité et sa force, au dedans il est régi par une administration savante et compliquée. Il n'est point facile de tracer un tableau de cette organisation. Peut-être des questions très importantes, telles que celle des impôts, ne seront-elles jamais bien connues. Toutefois le principe môme du gouvernement, le rôle des principaux fonctionnaires, les règles de l'administration locale peuvent être assez nettement déterminés.
L'empereur est un monarque absolu, dont rien légalement ne limite le pouvoir. Il porte officiellement les titres d'Autocrate, Basileus, Despotes. Tout, dans sa vie, dans ses rapports avec l'humanité, est calculé pour fortifier cette idée de respect et d'admiration qui doit s'attacher à sa personne. Ce n'est point un simple mortel, mais un être saint dont les moindres mouvements, les moindres actes doivent avoir un caractère de majesté qui frappe les imaginations. Sa demeure est le Palais Sacré. Son existence est une continuelle et solennelle représentation, où les fonctionnaires, les grands, les factions du cirque, le peuple jouent le rôle de comparses. Le cérémonial détermine chaque détail de la mise en scène, quels vêtements l'empereur doit mettre selon les circonstances, comment il reçoit, comment il sort, quelles acclamations on doit pousser sur son passage; l'enthousiasme même est soumis à des for-
mules et le peuple ne peut exprimer sa joie que selon les règles. Est-on admis devant l'empereur, on doit se prosterner et baiser ses genoux. A des jours déterminés, il sort pour aller visiter telle ou telle église; dès la veille, les hérauts annoncent par la ville ce grand événement; on nettoie les rues, on les jonche de fleurs et de parfums. A l'heure dite, hauts dignitaires, fonctionnaires, gardes se réunissent au palais; les chambellans pénètrent darts le sanctuaire impérial; ils revêtent d'un éblouissant costume d'apparat la personne sacrée. Enfin le Basileus apparaît, précédé de l'immense cortège que forme sa cour défilant par ordre hiérarchique. Sur son passage retentit la litanie des souhaits officiels. Les jeux du cirque, dont la vogue se maintint jusqu'au xn° siècle, se rattachent encore à l'étiquette impériale. L'hippodrome fait pour ainsi dire partie du palais, et l'empereur s'y rend sans sortir de chez lui. Les deux grandes factions des Verts et des Bleus sont des corporations officielles (démoi), ayant leurs biens, leurs revenus, figurant dans les cérémonies impériales. Leurs chefs, qui portent les noms de démocrate, démarque, sont des fonctionnaires. Les empereurs de la maison macédonienne, plus sages que ceux du vic et du vu0 siècle, évitent d'affirmer pour l'une des factions une faveur qui transformerait l'autre en parti d'opposition et deviendrait une cause d'émeutes.
Il faut lire l'ouvrage de Constantin Porphyrogénète sur Les Cérémonies de la cour, pour comprendre à quel point était poussée cette manie d'étiquette fastueuse et puérile. On redoublait de luxe lorsqu'on voulait frapper les yeux et les esprits des ambassadeurs étrangers. Liutprand, dans son Antapodosis, a raconté la réception qui lui fut faite en 948, quand il fut envoyé à Constantinople par le roi Bérenger. Près du trône de l'empereur, deux lions dorés rugissent et remuent la queue; sur un arbre doré chantent des oiseaux dorés. De pareils prodiges devaient émerveiller des envoyés bulgares ou russes. Liutprand prétend qu'il ne s'y laissa point prendre. Quand il adora l'empereur, il le vit s'élever en l'air sur son trône, reparaître tout à coup avec d'autres vêtements, sans qu'on pût découvrir comment s'opéraient ces changements à vue. L'étiquette byzantine
aimait de pareils trucs, et le rôle des machinistes était grand dans ces féeries impériales.
C'était là, il faut le dire, le côté misérable et ridicule de la monarchie byzantine. Ce cérémonial monotone et coûteux n'a jamais prévenu une révolution, ni consolidé le pouvoir d'un empereur. S'il pouvait amuser les badauds ou étonner les Barbares, personne à Constantinople n'en était dupe. L'esprit populaire même était habitué à dépouiller l'idole officielle de tout ce vain éclat et à chercher ce que valait réellement le personnage impérial.
L'administration centrale : sénat; noblesse administrative. — A Constantinople, autour de l'empereur, se groupe toute une administration centrale subdivisée en nombreux services. Les dignitaires qui la composent sont classés d'après les règles d'une hiérarchie minutieuse : beaucoup ont à la fois des fonctions de cour et des fonctions de gouvernement1.
Le logothète du Dr orne ou de la Course, d'abord préposé aux postes, est devenu le grand-logothète. Il dirige l'administration financière et l'administration civile; il a sous ses ordres toute une légion de logothètes d'ordre inférieur chargés des divers services : trésor privé de l'empereur, postes, etc. A ses fonctions de grand-trésorier il joint celles de grand-chancelier : il est chargé de la correspondance officielle, des chrysobulles (bulles à sceau d'or). Le protovestiaire est le grand-maître des cérémonies et l'administrateur du palais; il préside aux audiences publiques et privées; autrefois, ces attributions appartenaient au curopalate, dont la dignité subsista, mais ne fut qu'un titre honorifique. Le grand-primicier a l'office de grand-chambellan. A la tète de l'armée est placé le grand-domestique, ce mot de domestique ayant, dans la langue administrative de cette époque, le sens de chef, commandant, quand il s'applique à une fonction militaire. Après lui, le protostrator, grand-écuyer impérial, a en quelque sorte la lieutenance générale des armées. Le grand-stratopédarque dirige le service de l'intendance; le connétable commande les auxiliaires francs. Le grand-drongaire de
1. Comparer les titres et les fonctions à ceux décrits ci-dessus, chapitres i
et IV.
la veille, chargé de la garde du camp en temps de guerre, assure la police du palais. La marine est sous les ordres du mégaduc ou grand-duc (cette dignité n'apparaît qu après le x* siècle), après qui vient le grand-drongaire de la flotte. Audessous de ces grands personnages, qui forment le consistoire ou conseil de l'empereur, s'échelonne une multitude d'autres fonctionnaires rattachés également à la cour et qui remplissent le palais et les bureaux.
En sa qualité de juge suprême, l'empereur reçoit à son tribunal impérial, composé de hauts fonctionnaires, les appels des diverses juridictions. Il en a la présidence, qui revient en son absence à Yéparque, puis, après le milieu du xi° siècle, au drongaire de la veille. Les suppliques qui lui sont adressées sont examinées d'abord par les douze juges du vélum ou de V hippodrome , investis aussi d'une juridiction particulière. L'administration judiciaire de Constantinople relève de Yéparque, auquel ici encore se substitue le drongaire de la veille; du questeur, dont les attributions s'effacent à partir du milieu du xic siècle. Au-dessous viennent les tribunaux des préteurs, du parathalassite (juridiction maritime), des juges des régions.
Le sénat subsiste. Il s'est maintenu jusqu'aux derniers jours de l'Empire, et, lors du siège de Constantinople, en 1453, ce fut encore au milieu du sénat que Constantin Dragasès reçut les ambassadeurs de Mohammed II. Les renseignements qu'on possède sur ce corps sont fort vagues; vraisemblablement il se recrutait dans les hautes classes de l'administration. Si Léon YI lui avait enlevé le pouvoir législatif, cependant les lois les plus importantes lui étaient encore soumises. En droit, il juge les crimes politiques, les conspirations, les causes des grands personnages, de ses membres. Parfois il délibère sur les négociations avec l'étranger et sur les guerres. Il intervient dans l'élection du patriarche et dans les affaires religieuses; il prend part aux élections impériales, ou tout au moins les confirme. Son crédit est assez grand pour qu'il puisse compromettre le pouvoir des empereurs auxquels il est hostile. Aussi un récent historien du sénat après Dioctétien a-t-il pu dire que « peut-être
il avait joué dans la réalité un rôle plus considérable que les textes ne le laissent entrevoir ». (Lécrivain.)
Au-dessous du sénat s'étend Tordre sénatorial, qui se compose des principaux fonctionnaires en activité ou en retraite, de leurs descendants, de la noblesse provinciale, recrutée d'après les mômes principes. Les membres de cette aristocratie administrative et héréditaire sont nombreux (beaucoup plus de dix mille, d'après un document) Ils jouissent de certains privilèges, ne relèvent que de la juridiction du sénat ou de l'empereur. Ils sont répartis du reste en diverses classes; car une hiérarchie, non moins minutieuse que l'étiquette impériale, pèse sur toute la société byzantine. Au-dessous de l'empereur on rencontre parfois le césar; le titre de despotes n'est accordé qu'à des membres de la famille impériale ou à des princes vassaux; ceux de nobilissimes, sèbastes, pansébastes, protosébastesy etc., sont également réservés à la famille impériale ou à de très hauts personnages. Puis viennent les patrices, protospathaires, spathaires, spatharocandidats, cubiculaires, spatharocubiculaires, comtes, proconsuls, consuls, etc., titres honorifiques qui servent à classer les fonctionnaires. Les protospathaires, spathaires, spatharocandidats sont des gardes du corps honoraires de l'empereur : comme une sorte de « Légion d'honneur », selon la comparaison d'un savant contemporain.
L'administration provinciale : les thèmes. — L'Empire byzantin avait conservé d'abord le système de divisions qu'on trouve dans la Notitia dignitatum, au commencement du v° siècle : diocèses, provinces, cités f. Ces divisions avaient un caractère civil, car les empereurs du iv* siècle s'étaient attachés à séparer les pouvoirs civils et les pouvoirs militaires auparavant confondus. Cette organisation amenant des conflits entre les autorités civiles et militaires, Justinien la jugea mauvaise et commença, pour certaines provinces, à réunir dans les mêmes mains les attributions civiles, militaires, financières. Ses successeurs adoptèrent cette' politique. Au vin* siècle, sous Constantin Pogonat, s'introduisit l'organisation de l'Empire