IV. — Les Etats slaves du Xe au XIe siècle
Caractères généraux de l'histoire des Slaves du Xe au XIe siècle. — Même après leur séparation définitive, l'unité primitive des Slaves se traduit par un certain parallélisme dans le développement de leur histoire. Le xe et le xic siècle sont ainsi marqués, chez eux, par la réunion des tribus primitives en Etats. Plusieurs de ces monarchies nouvelles atteignent bientôt une réelle puissance. L'ancienne communauté se marque aussi par les projets grandioses de quelques princes qui rassemblent sous leur domination au moins une partie des divers groupes slaves; ces vastes empires, contraires à la géographie et à l'état général de la civilisation, ne survivent guère d'ailleurs à leurs fondateurs, et ces ambitions usent dans des luttes intestines les forces de la race et facilitent le succès des ennemi» héréditaires. Dans l'intérieur même des divers Etats, le souvenir des institutions premières se traduit par des révoltes et des rivalités dont profitent les étrangers.
Pendant cette période, tous les Slaves subissent presque également l'influence de leurs voisins, mais ces influences n'ont pas partout les mêmes effets. En général, le développement
LES ÉTATS SLAVES DU Xe AU XI- SIÈCLE 723
des Slaves de l'Ouest est moins rapide, à la fois parce que, soumis aux effets de l'influence germano-romaine, ils subissent une transformation plus radicale, et parce qu'ils sont en contact avec des peuples jeunes et encore en voie d'organisation. Les Slaves de l'Est atteignent de bonne heure un remarquable degré de développement matériel et intellectuel; mais l'action de la civilisation byzantine altère profondément le caractère de ces peuples, et les progrès momentanés sont chèrement achetés par une désorganisation politique et sociale qui prépare les désastres de l'époque suivante.
Seules, les tribus de seconde ligne se constituent en États indépendants, tandis que celles qui sont à l'extrême frontière épuisent leurs forces dans une lutte sans merci contre les peuples voisins, jusqu'au moment où elles succombent et disparaissent. Les Polabes, les Carinthiens et, dans une moindre mesure, les Croates et les Serbes, sont comme les postes avancés dont la résistance désespérée permet aux Polonais, aux Tchèques, aux Bulgares et aux Russes de poursuivre dans une sécurité relative leur travail et leur progrès.
Les Slaves de l'Elbe : causes de leur défaite. — Dans la lutte contre l'Allemagne, les Polabes ont été complètement exterminés, en dépit de leur longue et héroïque résistance. Deux causes expliquent leur désastre. D'abord, ils refusèrent d'accepter le christianisme — moins par leur faute que par celle des Allemands. La Germanie propre n'a pas produit un seul grand apôtre ; elle n'a aucun nom qui mérite d'être cité à côté de ceux de Méthode, de Cvrille ou de Bonifacc. Les missionnaires ailemands, avides, ignorants, songeaient moins à gagner les âmes qu'à asservir le pays pour l'exploiter. Chez les Slaves de l'Elbe, la religion et la nationalité se confondirent; chez eux seuls aussi, le paganisme slave prit un réel développement, eut des temples, un culte, un clergé, et inspira à ses adeptes un dévouement fanatique. Ainsi s'expliquent l'énergie et la durée de la lutte. Toute l'ardeur des dévots de Radegast et de Svatovit ne pouvait servir qu'à retarder la défaite et à en rendre les résultats plus terribles, en exaspérant les haines de races, qui devinrent irréconciliables. La lutte engagée ainsi entre le
paganisme et le christianisme, l'issue était fatale. La fidélité aux anciens dieux eut aussi pour conséquence un attachement passionné aux vieilles traditions, qui se traduisit par une sorte de stagnation sociale et politique; l'esprit de conservation, qui est un des traits de la race slave, arrêta tout progrès; le péril imminent ne triompha pas des résistances particularistes. Non seulement les groupes ne se fondirent pas dans une confédération permanente; mais, dans l'intérieur même des diverses tribus,, les pouvoirs restèrent faibles et mal déterminés, et les institutions démocratiques et anarchiques énervèrent la défense. Enfin, dans leur lutte contre l'Allemagne, lès Polabes ne trouvèrent à peu près aucun appui chez les Slaves voisins, et souvent même ils furent pris à revers par les Tchèques ou les Polonais, pendant qu'ils faisaient face aux Germains. Dans ces conditions, s'il y a lieu de s'étonner, c'est non pas qu'ils aient fini par être vaincus, mais qu'ils aient si longtemps balancé la fortune, et ils n'y auraient sans doute pas réussi sans les divisions qui, à diverses reprises, arrêtèrent les progrès des Allemands, et les lointaines ambitions qui détournèrent longtemps de la frontière orientale la pensée des empereurs germaniques.
Soumission des tribus de l'Elbe. — Charlemagne, vainqueur des Saxons, avait fondé sur la frontière nord-est de son empire cinq marches destinées à poursuivre la propagande chrétienne chez les Slaves de l'Est. Un moment arrêtée par les troubles qui remplirent le ix° siècle, la conquête germanique recommence sous Henri le Fondateur, qui établit sur la rive gauche de l'Elbe le margraviat de Misnie; l'archevêché de Magdebourg est créé, et de lui relèvent les évêchés de Mersebourg, Meissen et Zeitz, qui inondent de leurs missionnaires les pays de la Saale, de la Mulde et de l'Elbe.
Les Serbes (entre la Saale et la Muldê) avaient été soumis sous Henri Ier, les Miltchanes et les Louzitchanes furent écrasés par Otto Ier, et depuis lors, malgré diverses tentatives de soulèvement, l'histoire de ces tribus slaves se confond avec celle de la Misnie, de la Saxe et de la Lusace. L'animosité des deux races était telle que le Mfc-.'w de Saxe défend de recevoir