Voir ci-dessus, chapitre i
guerres, aux dépenses énormes qu'absorbaient les fortifications, les constructions d'églises, etc., au luxe inouï de la cour, aux dilapidations des fonctionnaires, aux tributs que l'Empire devait payer aux Perses et aux Barbares. Ravagées par les invasions, les provinces étaient souvent frappées de contributions de guerre par l'ennemi ; quand les troupes impériales y revenaient, il fallait les loger et les nourrir. Le trésor impérial était parfois à sec, et on devait recourir aux pires moyens pour se procurer de l'argent. Justinien lui-même, paraît-il, vendait les charges, bien qu'une Novelle de 535 ordonnât aux fonctionnaires de jurer qu'ils n'avaient rien payé pour les obtenir.
Alors disparut le consulat, qui n'avait plus qu'un caractère honorifique; Justinien le condamna par une Novelle de juin 536, et, à partir de 512, il cessa de nommer des consuls. Le sénat subsista., bien qu'il eût pris part à la sédition Nika. Justinien l'associa môme au consistorium, pour former le tribunal des appels présentés à l'empereur. Il y introduisit des membres nouveaux (537).
Dans l'organisation des provinces, Justinien commença une réforme qui devait être généralisée dans la suite. Contrairement à ce qui avait été fait au vie siècle, il crut utile de réunir, au moins pour certaines circonscriptions difficiles à gouverner, les pouvoirs civil et militaire dans les mêmes mains. C'est ce qu'il fit pour la Pisidie, la Lycaonie, la Thrace, l'Hélénopont, la Paphlagonie, la Cappadoce.
Politique religieuse. — Pour Justinien, l'orthodoxie est un devoir d'Etat : de là des persécutions contre les païens, les hérétiques, les juifs. En 529, il ferme les écoles d'Athènes, et les philosophes qui y enseignaient vont demander un asile à Khosroès. En 530, une loi exclut les païens et les hérétiques du droit de témoigner en justice et de tous les autres actes juridiques; une autre loi les chasse de toutes les dignités civiles et militaires. Un édit, qu'on a attribué à l'année 531, menace de mort ceux qui, après avoir été baptisés, retomberaient dans Terreur, et ceux qui seraient convaincus d'avoir accompli des cérémonies païennes. Les condamnations furent nombreuses, et de hauts fonctionnaires furent atteints. En 546, un évoque
chargé de rechercher les païens à Constantinople, en trouva beaucoup; investi d'une mission semblable en Asie, il se vanta d'en avoir converti 70 000. En 561, on en découvrit encore à Constantinople ; on les promena mutilés à travers les rues ; on brûla leurs livres et leurs idoles. Ces faits suffisent pour montrer que l'ancien culte avait la vie tenace.
Certaines persécutions amenèrent de terribles révoltes. Les Samaritains de Palestine, exaspérés, élurent un roi et massacrèrent les chrétiens. On dut envoyer une armée contre eux (530); s'il faut en croire Procope, 100 000 hommes périrent et le pays resta désert. En 556, les Juifs se soulevèrent à Césarée; en Phrygie, les montanistes s'enfermèrent dans leurs églises et v mirent le feu f.
L'Eglise à son tour fut troublée par l'intervention de Justinien. Comme ses prédécesseurs, il était convaincu que son autorité s'étendait aux choses de la foi. Il passait de longues veilles à étudier avec les évêques les livres saints; il écrivait des ouvrages sur l'Incarnation et d'autres questions théologiques; il composait des instructions contre les hérétiques. Les monophysites, nombreux malgré la condamnation du concile de Chalcédoine, avaient gagné Théodora; par elle, ils exercèrent leur influence sur l'empereur. A Alexandrie, à Constantinople, il nomma patriarches des monophysites déguisés. Au pape Agapet, alors à Constantinople (535-536), qui combattait un de ces intrus, Anthime, patriarche de Constantinople, il disait : € Approuve ou je t'exile ». Agapet eut gain de cause; mais son successeur Silvèrc, qui avait ouvert Rome à Bélisaire, fut déposé et mourut en exil (537) pour avoir refusé à Théodora le rétablissement d'Anthime. Plus tard, en 544, Justinien, sans attaquer directement l'autorité du concile de Chalcédoine, et sous prétexte de réconcilier les partis adverses, voulut donner satisfaction aux monophysites. Le concile n'avait point con-
i. Le Montanisme, une des plus célèbres hérésies du premier âge chrétien, avait pris naissance en Phrygie au if siècle et y avait conservé des adhérents jusqu'au vt* siècle. Son nom lui venait du fondateur de la doctrine, Montanus, né au il* siècle à Ardabau (Mysie). C'était un rigoriste, une manière de puritain : il condamnait les secondes noces, refusait l'absolution aux pécheurs endurcis, établissait de nouveaux jeûnes et trois carêmes.
damné trois Pères dont certains écrits étaient favorables aux opinions nestoriennes : Théodore de Mopsueste, Ibbas d'Edesse, Théodoret de Cyrrhus, que les monophysites considéraient comme hérétiques. Justinien proposa de les anathématiscr (54i) : ce fut la querelle des Trois Chapitres ou des Trois Pères. Sous la pression de l'empereur, les évoques d'Orient adhérèrent à Tédit, mais l'Eglise d'Occident protesta. Le pape Vigile fut mandé à Constantinople et emprisonné1. Un grand concile convoqué à Constantinople (mai 553) déclara rester fidèle aux décisions des conciles de Nicée, de Constantinople, d'Ephèse et de Chalcédoine, mais condamna les doctrines de Théodore de Mopsueste. Le pape Vigile, qui refusait d'adhérer à cet acte, fut condamné, mais on ajouta qu'on n'entendait point rompre par là avec le siège de Rome. L'Occident ne céda pas. Le nouveau pape, Pelage, qui se soumettait aux volontés de Justinien, fut mal accueilli à Rome. Dans toute l'Italie du nord on refusait d'admettre les décisions du concile de Constantinople. Ainsi se préparait la scission de l'Eglise latine et de l'Eglise grecque.
Commerce, industrie. — En dépit des guerres et des invasions, les relations commerciales de l'Empire byzantin avec l'Orient et l'Occident furent très développées. A l'époque antérieure, le commerce entre Rome et l'Extrême-Orient avait lieu par la mer Rouge d'une part, la Syrie de l'autre, et encore par l'Oxus, la mer Caspienne et la mer Noire. Après la fondation de Constantinople, la capitale nouvelle en devint le centre. Parmi les produits qu'on empruntait à l'Orient, les soies de la Chine, les épices et les aromates de l'Inde étaient surtout recherchés. Cependant, au vc siècle , les Romains avaient dû accepter les Persans comme intermédiaires, surtout pour la soie. L'île de Taprobane (Ceylan) servait d'cn- Irepôt; les Chinois y apportaient leurs soies que les Persans transportaient ensuite vers le nord-ouest. En 410, un rescrit de Théodose indique trois villes, Nisibe, Callinique et Artaxata, où devait se faire le commerce avec la Perse; les marchands romains ne pouvaient pas s'aventurer plus loin.
i. Voir ci-dessous, chapitre v.
Les guerres avec la Perse étant fréquentes, les Occidentaux ne recevaient alors les produits de l'Orient que par l'Ethiopie1; aussi les relations entre Justinien et les rois éthiopiens sontelles suivies. En 532, Justinien envoie une ambassade au roi d'Ethiopie pour l'engager à s'emparer du commerce de la soie: celui-ci accepta, mais les Ethiopiens ne parvinrent pas à déposséder les Persans du marché de Ceylan. Vers 552, deux moines, encouragés par Justinien, apportèrent de Chine, parait-il, des graines de vers à soie. L'élève des vers à soie prit rapidement une grande importance. Les fabriques de tissus de soie, qui existaient déjà, eurent plus facilement et en plus grande abondance la matière première, d'autres furent créées : en Syrie, Tyr, Béryle; en Europe, Constantinople, Thèbes, Athènes, Corinthe, devinrent des centres actifs de cette industrie. De là les belles étoffes byzantines se répandirent en Occident.
De ce côté, les relations commerciales étaient aussi très étendues. Ce fait s'explique sans peine pour l'Italie, redevenue en partie byzantine, mais il en était de même pour la Gaule. Grégoire de Tours parle des vaisseaux qui y apportaient la soie, les épices, le vin de Gaza, etc. Il signale les Syriens établis à Bordeaux, à Orléans où ils formaient toute une colonie, à Paris où l'un d'eux devint évoque. Le papyrus arrivait d'Egypte par Marseille.
Procope cependant accuse Justinien , dans son Histoire secrète, d'avoir ruiné le commerce et l'industrie par ses mesures vexatoires. Les droits prélevés sur l'importation et l'exportation auraient été aggravés et perçus avec tant d'injustice que des négociants auraient brûlé leurs vaisseaux et renoncé au commerce; l'empereur se serait emparé du monopole de la soie, il l'aurait vendue à des prix excessifs et aurait ainsi ruiné ceux qui pratiquaient ce trafic. Il est difficile de déterminer avec
i. C'est à peu près l'Abyssinie actuelle; il ne faut pas confondre les Abyssins avec les Éthiopiens de l'antiquité qui paraissent avoir été des noirs. Le nom des Abyssins (ttabèschyn) signifie « mélangés • ; ils sont en effet mélangés d'Égyptiens (Coptes), d'Arabes et de nègres. Us avaient reçu le christianisme par le Grec Frumentius vers 335, puis, toujours par les Grecs, ils avaient reçu et adopté l'hérésie eutvchéenne.
précision quelle est la part de la vérité dans les accusations de Procope; on peut croire cependant que les dépenses excessives où s'engagea l'empereur durent plus d'une fois, ici encore, le pousser à des mesures fiscales dangereuses.
Les arts. — L'art byzantin, dont l'influence devait s'exercer au moyen âge même sur l'art occidental, prend définitivement, à cette époque, sa véritable physionomie. C'est alors que la coupole sur pendentifs, dont on retrouve les origines dans les arts de l'Orient et qui était passée de là dans l'Asie grecque, devient la forme caractéristique de l'architecture religieuse. Justinien a construit de nombreuses églises, mais il en est une, Sainte- Sophie, que ses dimensions et sa splendeur ont rendue célèbre entre toutes. L'ancienne église avait péri lors de la sédition Nika. Justinien voulut que la nouvelle dépassât tout ce qu'on racontait du temple de Salomon. Les matériaux les plus précieux y furent employés avec une incroyable profusion; des temples antiques furent dépouillés de leurs colonnes, et, pour subvenir aux dépenses, il fallut créer de nouveaux impôts. Les architectes, Anthémius de Tralles et Isidore de Milet, étaient originaires de ces pays d'Asie où la nouvelle architecture s'était formée. Ils développèrent hardiment au-dessus de l'édifice une vaste coupole de 31 mètres de diamètre, flanquée de deux demi-coupoles. La décoration ne fut pas moins magnifique. Sur les parois se déroulèrent de grandes mosaïques décoratives, que les Turcs ont malheureusement en grande partie détruites ou badigeonnées. Pour l'autel, le ciborium, on prodigua les marbres précieux, l'or, l'argent, les émaux, les pierreries. La dédicace eut lieu le 27 décembre 537. Justinien s'écria : « Gloire à Dieu qui m'a jugé digne d'accomplir un tel ouvrage! Salomon, je t'ai vaincu. » La capitale de l'Italie byzantine, Ravenne, a conservé un certain nombre d'églises qui remontent à cette époque. La plus curieuse peut-être est San-Vitale; là, parmi les mosaïques qui décorent le chœur , il s'en trouve deux représentant Justinien et Théodora, escortés de leur suite, qui offrent des présents à l'église : c'est une évocation saisissante de la cour de Byzance. Dans toutes les compositions de cette époque, l'art byzantin frappe par ses qualités de grandeur et de
symétrie, certains traits rappellent qu'il se rattache à l'art antique et que, sur les places de Constantinople, les artistes avaient sous les yeux les chefs-d'œuvre de la Grèce.
Lorsque Justinien mourut, le 11 novembre 565, quelques mois après Bélisaire, l'empire était agrandi, mais il était épuisé et ruiné. Son œuvre politique devait rapidement s'effondrer, parce qu'elle était contraire à la nature et aux destinées de l'hellénisme. Il ne faut point se laisser tromper par les apparences de gloire et de grandeur de ce long règne ; et, parmi les contemporains, Procope n'a pas été le seul à en signaler tes faiblesses et les misères.
Ruine de l'œuvre de Justinien. — Après Justinien, le uvoir passa sans difficulté à son neveu Justin II. Le poète *>rippus, dans son De laudibus Justini Augusti minoris, décrit *"* accueil que fit le peuple au nouvel empereur, lorsqu'il parut ^*our la première fois au cirque; l'arène, pleine d'une foule ^jui criait : € Aie pitié de nous! » et qui demandait le remboursement des emprunts forcés que venait d'imposer Justinien; les femmes implorant la liberté de leurs maris et de leurs fils prisonniers. Justin exauça ces prières.
Cependant la situation devenait rapidement grave. Plein d'une généreuse, mais imprudente indignation, Justin refuse de payer les tributs accoutumés aux peuples barbares et il les tourne contre lui; d'autre part, au risque d'une nouvelle guerre, il ne veut pas tolérer que les Perses persécutent les chrétiens.
Au nord, se forme la coalition des Avars et des Lombards. Yenue des steppes de la mer Caspienne, la puissante nation des Avars, de même race que les Huns, avait traité avec Justinien moyennant tribut. Justin leur supprima l'or impérial. Ce fut probablement à cette époque qu'ils s'établirent en Pannonie et commencèrent à y élever ce fameux Ring ou camp, d'où ils partaient pour leurs incursions et où ils revenaient entasser leur butin. Quant aux Lombards, ils étaient descendus de l'Oder vers le Danube et ils avaient vaincu les Hérules, alliés de l'Empire. Justinien les établit dans le Norique et crut trouver en eux de fidèles alliés. Justinien mort, leur alliance
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avec l'Empire se rompt : ils se tournent vers les Avars et, tandis que ceux-ci battent les Romains, les Lombards ruinent la nation des Gépides (567). Puis, au commencement d'avril 568, ils envahissent l'Italie. Dès 572, ils sont maîtres de la vallée du Pô, et, de là, menacent les provinces du centre f.
En Orient, l'Empire n'était pas heureux contre les Perses. Les Byzantins échouaient au siège de Nisibe. Khosroès envahissait la Syrie et s'emparait de la place importante de Dara. Justin, découragé, s'associa comme César le chef de ses gardes, Tibère Constantin (sept. 574), qui devint empereur en 578.
Animé d'excellentes intentions, désireux de faire cesser les exactions dont avait souffert le peuple, Tibère Constantin comprit, d'autre part, qu'il était chimérique et inutile de chercher à maintenir dans toutes ses parties l'œuvre de Justinien. Aussi, bien que l'Italie lui eût envoyé une ambassade et lui eût offert une forte somme pour le décider à une intervention, il se refusa de ce côté à toute expédition. Par contre il poussa vigoureusement la guerre contre les Perses, et les Grecs furent vainqueurs à la bataille de Constantina. Tibère récompensa Maurice, le général auquel il devait ce succès, en lui donnant sa fille et en le désignant comme empereur; il mourut au mois d'août 582.
Maurice. — Cette fois le pouvoir se trouvait entre les mains d'un homme énergique et intelligent. En Orient, les circonstances le favorisèrent. Hormisdas IV, le successeur de Khosroès Anoushirouan, était renversé par une révolution (590) ; son fils, Khosroès II Parouiz, implorait le secours de l'Empire; Maurice le rétablit, mais il lui fit sentir qu'il lui devait le trône et exigea la restitution des villes conquises par les Perses. En Italie, le pape Pelage demandait en vain contre les Lombards l'appui de l'exarque Longin, menacé lui-même dans Ravenne, dont l'ennemi avait occupé le port, Classis. Il s'adressa à l'empereur. Un nouvel exarque, Smaragde, fut envoyé en Italie, et Maurice, qui ne pouvait détacher de ce côté une armée nombreuse, chercha à se servir de l'alliance des Francs; mais
i. Voir ci-dessous, chapitre v, le détail de leurs invasions et de leur établissement en Italie.
l'expédition combinée avec eux ne donna point les résultats qu'on en attendait. Au nord enfin, l'empereur voulut refouler les Avars et les Slaves; en 577, cent mille Slaves environ, divisés en plusieurs bandes, avaient ravagé la Thrace jusqu'au mur d Anastase et, au sud, pénétré jusque dans la Grèce propre; de ce côté, la guerre fut mêlée de succès et de revers. Malheureusement, les mesures prises par Maurice pour rétablir la discipline dans les armées les tournèrent contre lui. D'après quelques chroniqueurs, il refusa de racheter au khan des Avars J2 000 prisonniers pour 6000 pièces d'or. Le peuple et les soldats furent indignés. La capitale même se souleva, tandis que ' armée proclamait un obscur centurion, Phocas. Maurice, avant <J ^Ire mis à mort, dut assister au massacre de ses cinq fils 1 novembre 602).
Phocas. — Le nouvel empereur est un soldat grossier, *Vaspect repoussant, qui vit dans la débauche et l'ivresse, qui s>e plaît aux cruautés et aux supplices. La guerre recommence avec les Perses. Khosroès prétend venger Maurice. Les Perses gagnent en 604 une grande bataille qui leur livre l'Asie; vainqueurs au nord, dans la Persarménie, ils parcourent la Cappadoce, la Paphlagonie, et poussent jusqu'à Chalcédoine, en face de Constantinople (609). Avec les Avars, Phocas a signé une paix honteuse (604). En Espagne, les Grecs sont chassés de la Bétique. En Italie, les Lombards ont la main libre ; à Rome même, Grégoire le Grand devient le véritable souverain de (Italie centrale. Détesté pour ses cruautés et sa lâcheté, Phocas voit se lever contre lui l'exarque d'Afrique, Héraclius. Celui-ci, maître de sa province, appuyé par l'Egypte, envoie à Constantinople, à la tête d'une flotte, son fils, le jeune Héraclius, qui est couronné empereur, tandis qu'on égorge Phocas (octobre 610).