IV. — Les empereurs de la maison d'Héracliui
(6io-7i7).
Héraclius : la guerre contre les Perses ; la conquête arabe. — A l'avènement d'Héraclius, la situation de l'Empire était terrible. Les Perses continuaient leurs conquêtes; en Syrie, ils s'emparaient d'Edesse , d'Apamée, et poussaient jusqu'à Antioche; dans une autre campagne, ils prenaient Damas, ravageaient la Palestine et enfin entraient à Jérusalem (juin 614). Le Saint-Sépulcre était souillé, la vraie croix tombait entre leurs mains. Dans les années qui suivent, l'Egypte est conquise, l'Afrique menacée. Vers le nord, Khosroès, maître d'Ancyre el de Chalcédoine, menace Constantinople (619-620). L'empereur, les magistrats de Constantinople font en vain les démarches les plus humbles afin d'obtenir la paix. Héraclius désespéré parle de se réfugier en Afrique, d'établir le gouvernement à Carthage; et, d'autre part, les Avars recommencent à inquiéter l'Empire.
Tout à coup Héraclius, jusque-là inactif et sans force, se réveille. L'énergique patriarche Sergius excite son courage, lui fait jurer de rester et de combattre. La religion agit sur cette âme mystique et ce tempérament nerveux, elle l'exalte, a Lieutenant de Dieu », selon l'expression de son panégyriste, Georges de Pisidie, il veut venger le Christ attaqué jusque dans sa tombe. Il négocie avec les Avars et parvient à les arrêter (620). Libre de ce côté, il organise une forte armée, l'exerce et se met à sa tète (avril 622). Il entre en Cappadoce, bat les Perses, et, après une première campagne de dix mois, rentre triomphant à Constantinople. Dans une seconde campagne (623), il parcourt l'Arménie et détruit à Tauris un temple célèbre du Soleil. Les années suivantes sont signalées par de nouvelles victoires. Enfin, en 626, Khosroès fait un énergique effort. Il dirige contre Constantinople un de ses généraux, Schahrbaraz, et travaille à entraîner contre l'Empire les Avars, les Bulgares, les Slaves. Le khan des Avars demande insolem-
ment que Constantinople lui soit livrée. L'empereur met sur pied trois armées : Tune doit défendre Constantinople contre les Avars; l'autre, campée à Chalcédoine, fera face à Schahrliaraz; lui-même, avec la troisième, s'en va porter la guerre on Perse. La population même de Constantinople, d'ordinaire lâche et fainéante, est enfiévrée, prête à se défendre. Après un siège d'un peu plus d'un mois (29 juin-9 août), les Avars se retirent. Ce fut alors peut-être que, pour les combattre, Hérachus fil appel aux Croates, qu'il établit en Dalmatie et qui se convertirent bientôt au christianisme, aux Serbes, qu'il établit dans la Mésie supérieure, la Dacie inférieure et la Dardanie. A partir de cette date, en effet, les Avars n'inquiètent plus l'Empire. Cependant Héraclius a traversé la mer Noire et débarqué à Trébizonde. Bientôt après la Perse est envahie. Une armée réunie à la hâte par Khosroès, est battue près de Ninive (décembre 626); le splendide palais de Dastagerd, au nord de Bagdad, résidence préférée du grand roi, est incendié. Pour achever la ruine de Khosroès, Schahrbaraz, menacé d'une disgrâce, se révolte, traite avec le patriarche et le fils de l'empereur ; les soldats déclarent Khosroès déchu. Bientôt après, en Perse même, les grands se soulèvent. Khosroès est emprisonné dans son palais, et son fils Siroès, proclamé roi, le fait assassiner (février 628). La paix fut aussitôt conclue : les Perses abandonnaient toutes leurs conquêtes.
Le christianisme avait vaincu. Pour Héraclius, pour les soldats, pour le peuple, les images miraculeuses de la Vierge, portées en tête des armées, avaient assuré la victoire. Quand l'empereur revint, ce fut au chant des psaumes que les vainqueurs rentrèrent dans Constantinople (septembre 628). L'année suivante, il reportait à Jérusalem la vraie croix reconquise et la replaçait triomphalement dans l'église du Saint-Sépulcre.
Ainsi, pendant six ans, Héraclius avait été un héros, il avait sauvé le christianisme et l'Empire. Puis, alors qu'il e$t dans la vigueur de l'âge, que tout le favorise, son ardeur s'éteint et il retombe dans celle apathie où il avait traîné les premières années de son règne. Il semble que la fièvre religieuse dont il a quelque temps vécu ait épuisé ses forces; désormais le « lieutenant de
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Dieu j> n'est plus qu'un empereur fainéant. Telle est sa conduite lorsque la conquête arabe se déchaîne sur l'Empire1. On ne le voit plus, comme jadis, à la tête des armées. Après la bataille d'Aïzriadin et la prise de Damas (juillet 634), il s'enfuit d'Antioche en s'écriant : « Adieu, Syrie, adieu pour la dernière fois! » Il rentre à Constantinople, cette fois en vaincu, et son esprit faible et mystique croit voir dans ces revers la punition de son mariage prohibé avec sa nièce Martina. Bientôt, tandis que la bataille de Kadésiah marque la ruine de la monarchie sassanide, les Grecs sont de nouveau battus sur les bords de l'Yermouk (août 636), Omar entre à Jérusalem (avril 637), toute la Syrie est rapidement conquise. L'Egypte est envahie par Amrou ; les dissensions religieuses y favorisent la conquête : dans les campagnes surtout, les populations étaient monophysites ou jacobites; persécutées par les orthodoxes, elles se soumirent facilement aux vainqueurs. Pour combattre Omar, les Grecs ont recours à de vaines tentatives d'assassinat.
Cet Empire qu'il ne savait plus défendre, Héraclius le troublait par de misérables querelles théologiques. Les patriarches de Constantinople et d'Alexandrie venaient d'imaginer le monothélisme, qui n'admettait en Jésus-Christ qu'une volonté en deux natures et qui était une concession aux monophysites. Comme ceux-ci étaient nombreux en Egypte, Syrie et Arménie, préoccupé du danger que leur hostilité faisait courir à l'Empire menacé par les Arabes, se figurant ramener ainsi la paix dans l'Eglise, Héraclius veut imposer le monothélisme et, en 638, formule la doctrine hétérodoxe dans un édit impérial, intitulé Exposition de la foi (YEcthesis). Il ne réussit qu'à s'aliéner l'Italie et le pape *. Il dut, en mourant, désavouer YEcthesis. Ce règne, quelque temps si brillant, se termina dans la honte et dans la ruine (février 641).
L'anarchie. — Depuis la mort d'Héraclius jusqu'à l'avènement de la maison isaurienne (717), l'Empire byzantin présente le spectacle de la plus lamentable anarchie. Le pouvoir impérial se maintient d'abord dans la famille d'Héraclius, mais au
1. Pour l'histoire de cette conquête, voir, ci-dessous, le chapitre ix.