Voir ci-dessus, chapitre iv
Cependant les Suèves, qui avaient été refoulés dans la Gallaecie, att nord-ouest de l'Espagne, venaient d'abandonner l'arianisme. \# principal mérite de cette conversion revenait aux moines missionnaires, qui fondèrent un grand nombre de couvents. £n 363, un concile tenu à Braga, la capitale du royaume suève, consacra le succès des catholiques. Menacés par les Francs catholiques au nord-est, par les Suèves catholiques au nord-ouest, par les Byzantins au sud, lesquels s'entendaient mieux qu'eux avec leurs sujets catholiques, les Wisigoths étaient en grand péril. Les insurrections se multipliaient, dirigées soit par le clergé catholique, soit par les nobles indociles ou les grands propriétaires. Dans ces circonstances, arriva au pouvoir Leovigild, d'abord associé à Leova (567-572), puis seul roi (572-580). Huit années de guerres victorieuses restaurèrent le royaume des Wisigoths. 11 dompta les nobles et rétablit l'ordre. Il fixa sa capitale à Tolède, au centre de l'Espagne. Il paraît avoir été d'abord bien disposé pour les catholiques. Sa première femme était une Romaine catholique de Séville, dont le frère, Léandre, devint archevêque de Séville; c'est d'elle qu'étaient nés ses deux fils ; mais, quand elle mourut, Leovigild se remaria avec la veuve d'Athanagild, Godeswinthe, arienne décidée. Il devint alors un champion de l'arianisme. Vainqueur des Suèves, dont il incorpora le royaume à la monarchie wisigothique, il eut à combattre son fils Hermingild, que l'archevêque de Séville avait converti au catholicisme, et qui s'était révolté. Herminj?ild, vaincu, fut décapité. Saint Grégoire le considéra comme. un martyr. Plus tard, il sera béatifié, à la prière de Philippe II, 'J<ri n'aimait point pourtant que les fils se révoltassent contre leur père.
Conversion de Reccared au catholicisme. — Leovigild avait regardé l'arianisme comme la religion nationale des Wisigoths. II est d'autant plus remarquable que son fils et successeur Reccared (586-601) ait, dès son avènement, adopté le catholicisme. Il est probable qu'il ne crut pas pouvoir renouveler «ne lutte qu'il avait fallu toute l'énergie de son- père pour mener à bien . Il désira sans doute l'alliance du clergé contre l'aristocratie laïque, toujours indisciplinée. Par sa forte organisation,
ses traditions politiques, sa richesse, son ascendant moral l'Eglise paraissait être l'appui naturel et suffisant de la royauté
L'œuvre de la conversion du roi et du peuple fut conduite avec une réelle habileté; il y faut peut-être reconnaître la main de l'archevêque Léandre, l'ami de Grégoire le Grand, qui l'avait connu à Gonstantinople. On répandit le bruit que Leovigild, è son lit de mort, avait abjuré ses erreurs. Alors le roi fit le pas décisif : avec une grande partie de ses grands et même beaucoup de chefs du clergé arien, il se fit reconfirmer; puis il fut solennellement sacré, cérémonie que ses successeurs répéteront. Les livres ariens furent brûlés, les hérétiques exclus de tous les offices civils et militaires. Ils essayèrent de résister en Septimanie, avec l'appui du roi franc Gontran de Bourgogne. L'évêque arien de Méridaet la belle-mère du roi, Godeswinthe, dirigèrent deux autres soulèvements. Ils furent comprimés rapidement, et la sanglante défaite des Francs assura la tranquille possession de la Septimanie.
La correspondance de Reccared avec Grégoire le Grand est intéressante. Le ton en est fort amical, bien que le pape refuse de s'entremettre entre le roi goth et l'empereur. Ils échangent des cadeaux : le roi envoie des vêtements et objets précieux, le pape des reliques et le pallium pour le métropolitain de Séville. L'Église catholique d'Espagne était d'ailleurs en relations fréquentes avec Rome. C'est à un évêque de Braga que le pape Vigile aurait écrit, en S38, nnc lettre célèbre où figure ce passage, dont l'authenticité a d'ailleurs été contestée : « Comme la sainte Église romaine possède la primatiede toutes les églises, c'est à elle que doivent être renvoyées, comme au chef de l'Église, tant les affaires importantes, le jugement et les plaintes des évoques, que les grandes questions en matière ecclésiastique. Car cette Eglise, qui est la première, en confiant ses fonctions aux autres églises, les a appelées au partage de ses travaux, non à la plénitude du pouvoir. j> A aucune autre église le pape n'eût tenu ce langage. Ce passage fût-il apocryphe, le choix du destinataire reste significatif. En 603, deux évoques espagnols, dont celui de Malaga,- ayant été déposés, en appellent au pape. Grégoire le Grand envoie un légat qui, sans
Téur*i* de concile, en vertu de la seule autorité pontificale, annvile la déposition, réintègre les deux évoques, et exclut des tvoaTieurs ecclésiastiques leurs adversaires. On voit combien élait effective en Espagne la suprématie de l'évèque de Rome. I/Espagne catholique tourne à la théocratie. — Au vuc siècle, le clergé catholique d'Espagne n'a plus à lutter contre larianisme, et Ton voit s'organiser dans ce pays une sorte de gouvernement théocratique. La fusion des Goths et des Hispano-Romains marche rapidement. Les conciles, régulièrement convoqués à Tolède, se confondent avec l'assemblée du peuple. Les clercs ont la prépondérance intellectuelle et numérique. Dès le troisième concile de Tolède (589), où siégèrent 62 évoques, ce sont eux qui dirigent le gouvernement. L'aristocratie laïque résiste et recourt à la force. Le conflit éclate aussitôt après la mort de Reccared. Contre son pieux (ils, le jeune Liva II, se lève le comte Witterich, ancien insurgé arien, qui le met à mort (603). Il est tué à son tour, et remplacé par une créature des évoques, Gunthimar(610) ; à celui-ci succède Sisibut(£ 12-620), auquel on attribue une Vie de saint Didier et quelques autres écrits, catholique fanatique et persécuteur des Juifs. Les généraux de Sisibut, au premier rang Svintila, battent les montagnards du nord, Asturiens et Basques, et reprennent au% Byzantins la zone côtière. Svintila (620-631) achève l'expulsion des Byzantins et continue à guerroyer contre les Basques. Ce prince guerrier ne réunit pas de concile; aussi est-il détrôné et cloîtré par un protégé du clergé, Sisinand, qu'appuie une armée franque envoyée par Dagobert. Le quatrième concile de Tolède, dirigé par Isidore de Séville, frère et successeur de Léandrc (633), consacre le triomphe de la politique épiscopale. Kintila (636-640) y demeure fidèle. On résume son règne en ces mots : « Il tint un grand nombre de synodes avec les évoques et fortifia le royaume par la foi. » Son fils Tulga fut détrôné par Kindasvinfhe, qui l'enferma dans un couvent (642).
l& nouveau roi était âgé de soixante-dix-neuf ans. L'éner-
gique vieillard essaya de parer aux dangers de la politique suivie
depuis un demi-siècle. Le progrès incessant des grandes pro-
pnetés absorbait les propriétés libres, enlevant à l'Etat ses
défenseurs et ses ressources. La persécution des Juifs et des hérétiques affaiblissait le royaume en le divisant. Kindasvinthe constata la fusion des Goths et des Romains en supprimant le droit personnel. Il soumit tous ses sujets à la loi des Wisigoths, très latinisée d'ailleurs depuis deux siècles de vie commune. Il s'associa son fils Rekesvinthe, qui lui succéda (652-672). Celuici fit de nouvelles concessions à l'aristocratie laïque et ecclésiastique. Aussi quand Wamba, roi élu, voulut enrôler dans l'armée les non libres, revendiquant sur chaque domaine les neuf dixièmes des hommes pour le service militaire, n'exceptant même pas les serfs de l'Eglise, il fut renversé (680). Ervigh, fils d'un Grec, l'enferma dans un couvent et se fit oindre par le métropolitain de Tolède. Celui-ci fut alors le vrai roi. En 687, Ervigh abdique pour se faire moine. Egiza, qui règne jusqu'en 700, est l'instrument des prêtres. À ce moment l'Espagne est sous le régime théocratique. Les conciles font la loi ; le roi sanctionne toujours leurs décisions. Les évêques sont les principaux fonctionnaires, ayant contrôle sur tous les autres et une sorte de juridiction d'appel. Parmi les archevêques (un par province : Narbonne, Tarragone, Merida, Braga, Séville, Tolède qui a remplacé Carthagène), celui de Tolède exerce depuis le milieu du vu0 siècle une sorte de primatie due à sa présence dans la capitale. L'Espagne a sa grande église nationale.
L'ardeur religieuse y est grande, la vie monastique très développée. Un des traits les plus frappants est la première manifestation de ce fanatisme religieux qui semble inséparable du caractère historique des Espagnols. On persécute les Juifs : ceux-ci avaient à peu près la liberté de conscience sous la loi romaine ; sous les rois ariens ils étaient très dévoués. Après la conversion des rois au catholicisme, ils sont exclus de tous les offices, ne peuvent avoir d'esclaves chrétiens; les relaps sont pourchassés; souvent on les baptise de force; on leur enlève leurs enfants pour les baptiser. Bientôt, ils sont soumis exclusivement à la juridiction ecclésiastique; on leur interdit de lire les livres défendus par l'Eglise, et de commercer.
Enfin le dix-septième concile de Tolède (691) décrète contre les Juifs des mesures atroces : confiscation des biens; réduc-
LA PAPAUTE KT LA PROPAGANDE BàTHOLIQCl gttg
lion en esclavage au profil du fisc. Le roi les dispersera dans tout le royaume et les donnera à dos chrétiens, de manière à ce qu'ils ne puissent continuer la vie de famille, se marier entre eux et faire souche. Leurs enfants seront enlevés dans la septième année et instruite dans la religion chrétienne. Les convertis sont relégués dans les défilés des Pyrénées. L'approche des Musulmans, qui eux étaient très tolérants, faisait île celle politique ecclésiastique une grande imprudence. Witiza ("01-110) semble l'avoir compris et avoir tenté de parer au ■langer par une réforme sur laquelle nous sommes mal informés, mais que le métropolitain Sundrad de Tolède ne lui laissa pas achever. Peut-être Witiza voulut-il à la fois restaurer les droits de l'Étal et achever la constitution d'une église nationale autonome. On dit qu'il aurait interdit tout recours à Rome, rejeté la discipline romaine, autorisé le mariage- des prêtres. Il élait trop tard. Roderic (710-711) fut le dernier roi des Wisigoths d'Espagw, i'I v.r pavs fut perdu pour le christianisme comme pour la papauté.
Le christianisme chez les Celtes des lies Britanniques. — La papauté et le christianisme avaient fait au nord de l'Europe des conquêtes qui compensaient celle perle. C'est Grégoire le Grand qui, par l'évangélisation des Anglo-Saxons, a préparé la subordination à Rome de la vieille église hretonne, la conversion de la Germanie et l'exaltation de l'autorité du vicaire de saint Pierre en Occident.
La constitution d'une église nationale indépendante de Rome, qui fui peut-être empêchée en Espagne par l'invasion arabe, était dans l'archipel breton un fait accompli.
Le christianisme y était venu de Gaule, probablement à la fin du ii* siècle ou au début du ni*. 11 s'y était propagé et nous trouvons au concile d'Arles de 314 'des évèques de Londres, de York et de Lincoln. Au v° siècle, les rapports avec Rome ne sont pas rares. Le pape Cèles tin envoie en Grande-Bretagne l'évèque Germain d'Auxcrrc combattre l'hérésie pélagienne, qui avait été bien accueillie dans l'Ile, Pelage étant un Brelon (129). L'évangélisation continuait au nord de l'île; Nimian y prêcha les Pietés et bàlil à Galloway, en face de l'Ile de Man, la pre-
mière église de pierre. Bientôt on s'attaqua à l'Irlande, la lointaine Hibernie, où les Romains n'avaient pas pénétré. En 431 , Palladius y débarqua; il fut nommé évèque d'Hibernie; bientôt il passa chez les Pietés, où il périt. L'apôtre des Irlandais fut saint Patrick f.
Le trait saillant du christianisme irlandais fut, comme nous venons de le voir, la prédominance de la vie monastique. D'immenses couvents s'organisèrent dans l'île des Saints, colonies agricoles autant que religieuses, où vécurent des milliers d'hommes honorant Dieu et travaillant en commun, conformément à l'idéal chrétien. Il n'était pas question d'imposer des vœux perpétuels. Le mariage n'était pas interdit aux moines, non plus qu'aux prêtres. De nombreux copistes transcrivaient les ouvrages latins, dont beaucoup ont été sauvés par eux. On sait combien fut brillante cette culture irlandaise, dont le plus illustre représentant fut Scot Erigène. Pendant quelque temps les couvents d'Irlande furent le principal asile des hommes de lettres et de science dans l'Europe occidentale. La ferveur religieuse était grande et de nombreux missionnaires sortirent d'Irlande se dirigeant : Colomba vers l'Ecosse *, Golomban el Gall vers l'IIelvétie, Kilian vers la Bavière, etc. 3.
L'église celtique de Bretagne et d'Irlande ressemblait fort à l'église chrétienne primitive. Les édifices consacrés au culte étaient en bois, sans autels, sans images, avec une croix dans le chœur. On baptisait les adultes, à ciel ouvert, au bord des rivières. Le culte se faisait en langue vulgaire, non en latin. On n'admettait que l'autorité de l'Ecriture, rejetant celle des Pères et de la tradition romaine. Pour la date de Pâques, les Celtes maintenaient d'anciens usages romains, abandonnés à Rome depuis longtemps : ils la fixaient au jour de la pleine lune du printemps, et non au dimanche suivant. Les prêtres vivaient simplement, sans règle pour le costume, portant tantôt le vêtement laïque, tantôt une robe blanche et la crosse. Us dépensaient en aumônes les dons qu'on leur faisait. Us portaient la tonsure en croissant.