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L'organisation ecclésiastique était fort peu développée; bien faible était la différence entre un évêque et un prêtre. Ils ne reconnaissaient pas la hiérarchie, ayant pour l'évêque de Rome Jes sentiments de respect et de déférence, plutôt que d'obéissance. Le centre de la vie religieuse était dans ces villes monasliques de Clonard, dlona, des deux Bangor (Irlande et pays de Galles). Les abbés dlona ont une sorte de supériorité sur les évèques.
Le caractère particulier de l'église celtique risque de se marquer de plus en plus, après que les Anglo-Saxons ont conquis la Grande-Bretagne et, en y ramenant le paganisme, l'ont isolée du reste de la chrétienté.
Les missions chrétiennes chez les Anglo-Saxons. — Lorsque les Bretons furent envahis et conquis par les Anglo- Saxons, ils ne firent pas de grands efforts pour convertir leurs vainqueurs, ne se souciant pas d'assurer à ceux-ci la vie éternelle. Les vainqueurs ne les écoutaient pas volontiers d'ailleurs : l'antipathie de races nuisait à la propagande chrétienne. C'est de Rome que partit le grand mouvement de la conversion des Anglo-Saxons, et c'est à Grégoire le Grand qu'en doit revenir l'honneur.
Son biographe raconte que, passant au marché aux esclaves, alors qu'il était simple moine, il s'arrêta, frappé par la beauté déjeunes gens, dont la blonde chevelure encadrait un blanc visage. Il demanda d'où ils venaient, et ayant appris qu'ils étaient originaires de l'île de Bretagne et païens, il soupira, déplorant que des hommes au visage si clair fussent soumis au prince des ténèbres. Il voulut savoir le nom du peuple et quand il apprit que c'étaient des Angles : « Des anges, dit-il, c'est bien cela; ils ont visage d'anges et il faut qu'ils deviennent les compagnons des anges au ciel. » Il voulait aller les convertir lui-môme. Retenu par les protestations du peuple romain, il resta ; mais devenu pape il envoya aux Anglo-Saxons des missionnaires.
11 délégua à cet effet quarante moines de son monastère du mont Cœlius, sous la conduite du prieur Augustin, désigné d'avance comme évèque de l'Angleterre. Les missionnaires
partirent; en route, effrayés du danger de l'entreprise, ils songèrent à y renoncer; les exhortations de Grégoire les réconfortèrent. Us se rendirent auprès des deux fils de Brunehaut, pour qui ils avaient des lettres du pape. Ils furent bien accueillis, on leur donna des interprètes qui parlaient la langue saxonne. Le roi de Kent, Ethelbert, avait épousé Berthe, fille du. roi de Paris, Charibert. Celle-ci avait amené un chapelain et célébrait librement son culte. C'est dans ce royaume que débarquèrent les moines romains (596). Ils furent admis et obtinrent bientôt dans la capitale, Durovernum (Cantorbéry), une vieille église du temps romain. L'appareil du culte et des processions, l'austérité de la vie des missionnaires frappèrent l'imagination des barbares. Beaucoup se firent baptiser, et bientôt le roi Ethelbert, cédant probablement aux prières de sa femme, adopta la nouvelle religion. Augustin put aller à Lyon se faire consacrer évoque, et le pape lui envoya une seconde troupe de missionnaires. Il y joignait des instructions qui témoignent d'une modération et d'une sagesse remarquables.
Il recommandait d'agir avec douceur et de ne point froisser les habitudes des païens : « On ne monte point par bonds au sommet d'une montagne, mais peu à peu, pas à pas. » Voici le passage le plus important de ces instructions : t En premier lieu il faut se garder de détruire les temples des idoles; il ne faut que détruire les idoles, puis faire de l'eau bénite, en arroser les temples, y construire des autels et y placer des reliques. Si ces temples sont bien bâtis, c'est une chose bonne et utile qu'ils passent du culte des démons au service du vrai Dieu ; car tant que la nation verra subsister ses anciens lieux de prière, elle sera plus disposée à s'y rendre, par un penchant d'habitude, pour adorer le vrai Dieu. Secondement, on dit que les hommes de cette nation ont coutume d'immoler des bœufs en sacrifice; il faut que cet usage soit tourné pour eux en solennité chrétienne, et que, le jour de la dédicace des temples changés en églises, ainsi qu'aux fêtes des saints dont les reliques y seront placées, on leur laisse construire, comme par le passé, des cabanes de feuillage autour de ces mêmes églises, qu'ils s'y rassemblent, qu'ils y amènent
leurs animaux, qui alors seront tués par eux, non plus comme offrandes au diable, mais pour des banquets chrétiens, au nom et en l'honneur de Dieu, auquel ils rendront grâce après s'être rassasiés. C'est en réservant à ces hommes quelque chose pour la vie extérieure, que vous les conduirez plus aisément à goûter les joies intérieures. » Les nouveaux envoyés, Mellitus et Laurentius, apportaient à Augustin, avec les lettres du pape, le pallium, signe officiel du droit de commander aux évêques. En même temps, le pape donnait au pays que l'Eglise conquérait une organisation ecclésiastique, tout comme jadis l'empereur organisait les provinces qu'il s'annexait. Augustin devait ordonner douze évoques et fixer à Londres, quand cette ville aurait adopté le christianisme, le siège de son archevêché. Lorsqu'on aurait converti le nord de l'Angleterre, on y établirait à York un autre archevêché, avec douze évêchés suffragants (601). >^~r
Rivalité entre l'église bretonne et l'église anglolatine. — L'établissement du premier évêché par Augustin eut pour résultat d'engager, entre la nouvelle église créée par Rome et la vieille église bretonne, une lutte singulière dont l'objet était de la plus haute importance. L'avenir de la papauté en dépendait.
Grégoire le Grand avait expressément subordonné à Augustin tous les évêques de la Grande-Bretagne, pour qu'il enseignât les ignorants, raffermit les faibles et corrigeât les mauvais. Il fit donc savoir aux évêques bretons, par l^entremise du roi Ethelbert, qu'il voulait conférer avec eux, à~ titre de légat du pape, sur les affaires de leur église. Les Bretons se rendirent au lieu de la conférence, sur les bords de la Severn, auprès d'un chêne qui conserva le nom de chêne d'Augustin. L'entente ne put se faire et on convint d'une nouvelle conférence. Sept évêques bretons y vinrent; le monastère de Bangor avait délégué ses plus illustres membres. Ils paraissent avoir «te fort perplexes; professant un grand respect pour le vicaire de saint Pierre, ils désiraient éviter un schisme avec le reste de l'Eglise; mais, d'autre part, ne voulant pas abandonner leurs «sages nationaux, ni reconnaître pour chef un évêque établi en
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terre saxonne. A leur arrivée, Augustin, qui était assis, ne se leva pas. Blessés dans leur amour-propre, les Bretons ne lui firent aucune concession, bien qu'il eût réduit ses demandes à trois points : célébrer la Pâques à la même date que les autres catholiques; administrer le baptême selon le rite romain; contribuer à prêcher le christianisme aux païens anglo-saxons. Ils déclarèrent ne reconnaître d autre primat de l'île de Bretagne que leur évoque de Caerléon. La rupture était complète.
Les missionnaires venus de Rome ne pouvaient pourtant guère se passer du concours des Bretons et des Scots chrétiens, et il leur fut impossible d'achever la conversion des Anglo- Saxons par leurs propres forces. Augustin put fonder après Cantorbéry deux autres évèchés, à Rochester et à Londres, chez les Saxons orientaux (Essex). Le roi d'Estanglie partagea son adoration entre ses dieux païens et le Christ. Mais à la mort d'Ethelbert, en 616, une crise se produisit. Les habitants de Londres chassèrent leur évèque, qui se réfugia en Gaule. L archevêque de Cantorbéry, Laurent, songeait à l'imiter, mais il tint bon, convertit le nouveau roi de Kent. Cantorbéry, à défaut de Londres, resta la métropole religieuse de l'Angleterre. En Estanglie, un prince réfugié en Gaule, et qui y avait été baptisé, devint roi et travailla avec ardeur à propager le christianisme. Mais les gens de Sussex, défendus par leurs forêts, ceux d'Essex et de Wessex, n'abandonnaient pas encore le paganisme. Au nord, un premier succès fut suivi d'une crise analogue. Edwin, qui avait épousé Edelburge, la sœui chrétienne du roi de Kent, devint roi de Northumbrie. Sa femme avait emmené un prêtre nommé Paulin, consacré d'avance évêque par l'archevêque de Cantorbéry. Elle réussit à gagner son inari à la foi nouvelle. Edwin eut avec ses grands une délibération, dont Bède nous trace un tableau curieux. Le grand prêtre païen fut le premier à abandonner ses dieux et. nul n'osant, il frappa le premier coup sur le sanctuaire qu'il avait jusque-là desservi (627). Mais Edwin ayant été tué par 1< roi païen de Mercie, Penda, celui-ci devint le grand person nage de l'île, et le christianisme fut très compromis. L'évêqm Paulin se retira au sud. L'œuvre de la conversion fut alori
reprise et menée à bonne fin par les missionnaires de race celtique venus de l'île d'Iona, lesquels avaient déjà amené au Christ les Pietés du nord de la Grande-Bretagne. Les simples vertus de ces moines eurent un succès rapide et complet. Partout où ils arrivaient, le peuple affluait. L'évêché fondé par eux à Lindisfarne (Holy island) fut le centre du mouvement. En quelques années, la conversion de la Northumbrie était achevée. Le roi de Mercie, Penda, qui maintenait résolument le paganisme, finit par succomber en combattant Oswin, roi de Northumbrie (655), et le triomphe du christianisme fut assuré. Les chefs de la Mercie, le roi d'Essex même l'adoptèrent, bien que la grande ville de Londres persévérât dans son opposition.
Ces conversions avaient été surtout l'œuvre des néophytes de l'église celtique, et il semblait que celle-ci dût remporter. Les évèques étaient consacrés par l'évêque de Lindisfarne, et étaient en relations avec l'abbé d'Iona. Ce n'était que dans la région méridionale, chez les Saxons du pays de Kent, en rapports journaliers avec la Gaule, que la soumission à Rome persistait. Le roi de We&sex, qui ne se convertit définitivement qu'assez tard, fut instruit par le Franc Angilbert, plus tard é?èque de Paris. C'est le ïieveu de ce dernier qui, à partir de 670, administre régulièrement l'évêché de Wessex.
Vers la même époque, l'église romaine prenait enfin l'avantage : d'abord dans l'Essex, où Londres reçut un évèque consacré en Gaule (663) ; puis chez les Angles du nord. Ce ne fut pas sans peine. La haine entre chrétiens bretons et romains était si vive qu'ils se fuyaient comme des pestiférés. La tonsure romaine, affirmaient ceux-ci, avait été portée par saint Pierre à l'image de la couronne d'épines du Sauveur ; la tonsure des Bretons était celle de Simon le Magicien, l'adversaire de saint Pierre. Les Bretons ne s'émouvaient point de ces anathèmes; ils refusaient aux catholiques le salut et le baiser de paix; jamais ils ne mangeaient avec eux ; s'ils s'asseyaient à une table que leurs ennemis venaient de quitter, ils commençaient par jeter aux porcs les restes du re pas et ils purifiaient avec le feu les vase^ et les ustensiles. A tout Romain qui voulait entrer en communication avec eux, ils imposaient une quaran-
taine de pénitence. Les catholiques remportèrent par le prestige du nom romain et par une politique mieux conduite auprès des rois.
L'instrument de leur victoire fut alors le roi Oswin de Northumbrie, qui avait défait le champion du paganisme. Il avait épousé une princesse de Kent, dévouée au catholicisme. Il arrivait que le roi célébrait ses pàques, à la date bretonne, tandis que la reine jeûnait, étant encore en carême. Le fils du roi fut convaincu par sa mère et protégea le moine Wilfrid, qui avait fait son éducation à Rome.. On profita de la présence à la cour de l'évêque Angilbert, pour provoquer une discussion solennelle entre les chefs des deux partis ecclésiastiques. Elle eut lieu en présence du roi Oswin à Streaneshealch (Whitby), en 664. D'un côté plaidaient Angilbert et Wilfrid, de l'autre l'évêque de Lindisfarne, Colman; un Angle élevé par les Scots servait d'interprète.
La discussion portait sur la date de Pàques. Colman invoquait l'évangile selon saint Jean. Wilfrid s'en référa à l'autorité de saint Pierre et cita la parole célèbre : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église ». — « Est-ce vrai, Colman, demande le roi, que ces paroles ont été dites à Pierre par le Seigneur? — C'est vrai, roi, répondit Colman. — Voyons, reprit le roi, êtes-vous d'accord pour reconnaître que ces paroles ont été dites à Pierre et que les clefs du royaume des cieux lui ont été remises par le Seigneur? — Ils répondirent : « Oui. » — Alors le roi conclut ainsi : « Et moi je vous dis que je ne veux pas me mettre en opposition avec celui qui est le portier du ciel. Je veux, au contraire, obéir en toutes choses à ce qui a été par lui établi, de peur que, lorsque je me présenterai aux portes du royaume des cieux, celui qui en tient les clefs ne me tourne le dos et qu'il n'y ait personne pour m'ouvrir. » A cela il n'y avait rien à répondre, et l'assemblée se prononça en faveur des catholiques.
Colman et ses fidèles quittèrent la Northumbrie et se retirèrent en Irlande, où Ton fonda pour les Angles le couvent de Mayo. Le roi de Mercie adhéra aux décisions prises à Strea- .neshealch. Il comprima un dernier effort des païens d'Essex
Organisation de l'église anglo-latine. — Par . un hasard, presque tous les évêchés se trouvèrent vacants à la même époque, et des envoyés de Rome purent procéder à l'organisation de la nouvelle province ecclésiastique.
Les cinq premiers archevêques de Cantorbéry avaient été des moines romains. Le pape Vitalian y nomma un moine grec Je Tarse, Théodore, qu'accompagnait l'abbé Hadrien de Nisida (Campanie). Arrivés en 669, ils instituèrent des évèques pour chacun des royaumes, car le plan de Grégoire le Grand n'avait pu être exécuté. Il y eut ainsi à peu près un évêque par royaume, Kent, Essex, Wessex, Estanglie, Mercie, Northumbrie. Le petit royaume de Sussex allait être converti. Un premier concile national anglais fut tenu à Hartford (673). On décida la tenue régulière de synodes; l'autorité du métropolitain fut définie. Plus tard, quand le grand diocèse de Northumbrie fut morcelé, l'évêque d'York y prit un rang analogue à celui qu'avait dans l'Angleterre méridionale l'évoque de Cantorbéry (735).
Dans son diocèse bien délimité, l'évèque fut le chef du clergé. Nul ne pouvait faire fonction sacerdotale qui n'eût été autorisé par lui. Autour de lui, dans sa maison, il réunissait des clercs, des prêtres, des moines, des religieuses. Cette maison, appelée monesterium ou minster, était à la fois une retraite pour les missionnaires vieux et fatigués et une école pour les jeunes. Les hôtes y vivaient sous une sorte de règle monastique. Aux moines qui vivaient cloitrés on impose de préférence la règle de saint Benoit. C'est à Théodore que l'on fait remonter l'institution des paroisses. Auparavant on ne connaissait que des missionnaires errants. Au pied de croix plantées dans les villages ou sur les terres des grands seigneurs, ils disaient la messe, prêchaient, administraient les sacrements. Désormais le village eut un prêtre attitré, que le seigneur prenait en outre pour son chapelain ; aucun prêtre ne pouvait quitter sa paroisse, aucun moine son monastère. Chacun reçut sa place et connut exactement les devoirs de son office. Au libre laisser aller de l'église bretonne succéda une ordonnance rigoureuse.
L'activité de l'abbé Hadrien et de Théodore (688-690) se manifesta encore autrement. Il fallait enlever à l'adversaire breton sa dernière arme, qui était la science. Des écoles furent fondées où l'on enseigna le trivium et le quadrivium1. Les jeunes clercs apprirent le latin, même le grec. De beaux manuscrits y furent copiés en lettres d'or et enluminés. Le chant grégorien fut enseigné. Aux modestes chapelles bretonnes on put opposer de superbes églises de pierre, comparables à celles d'Italie. La culture romaine fit lever sur ce sol vierge des moissons inattendues. Les monastères de Lindisfarne, Wearmouth, Garrow, devinrent des foyers de sainteté et de science. Benoit Biscop , fondateur de Wearmouth, alla cinq fois à Rome. De Gaule il ramena des artistes vitriers et des maçons pour construire « à la manière des Romains ». Les Anglo- Saxons étudièrent Titc-Live et Virgile autant que la Bible. A voir leurs petits tours de force d'écoliers, les versiculi où ils se proposaient des énigmes, les billets précieux qu'échangeaient évoques, abbés et religieuses, on les prendrait pour des élèves des rhéteurs de la décadence. Mais quelques esprits furent éclairés jusqu'au fond par la lumière antique : tel fut Bède (mort en 735 à l'âge de soixante-trois ans), qui après avoir étudié jusqu'à trente ans, composa une encyclopédie des connaissances du temps, théologie, géographie, chronologie, métrique, rhétorique; poète médiocre, mais prosateur de talent; historien surtout, capable, comme il l'a montré dans son Histoire ecclésiastique des Anglais, de comprendre et de faire comprendre la suite des événements, de s'élever au-dessus des choses pour les juger. Ces disciples de l'antiquité goûtent les plaisirs intellectuels. Ils en savent le prix, et bien que les grâces de quelquesuns soient vieillottes, il y a de la jeunesse dans la vivacité de cette joie qu'ils éprouvent à parler la langue antique.
Les Pietés du nord de l'île, les moines d'Iona subissent leur ascendant et rentrent dans la communauté catholique romaine dont ils acceptent au moins les pratiques extérieures essentielles. Les membres du clergé qui ont mené à bien cette