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Gens du désert ou de la campagne

LES ARABES AU VIIe SIÈCLE 437

consistait à mêler dans un sac des flèches sans pointe portant diverses inscriptions, et à en tirer une au hasard. Le poêle Imroulkaïs, partant pour aller venger son père, s'arrête pour consulter ainsi le dieu Dhou-1-Kholoça. Trois fois l'oracle rend une réponse négative. Irrité, il saisit les flèches, les brise et jetant les fragments à la face de l'idole : « Misérable, lui criet-il, si c'était ton père qui eût été tué, tu ne défendrais pas daller le venger! »

Chaque dieu avait son temple : celui de Dhou-1-Kholoça était à Tébàla dans l'Yémen; dans le Nedjd était celui de Rodha; dans l'Irak était celui de Dhou-1-Kabat; dans le Hedjaz ceux de Lat, à Taïf; d'Ozza, à Nakhla; de Monat, entre la Mecque et Yatreb; des gardiens et des ministres y résidaient pour recevoir les offrandes et célébrer les cérémonies d'un culte organisé. Mais rien ne pouvait rivaliser avec la Kaaba de la Mecque. Ce petit temple de forme cubique, bâti en murailles de pierres brutes qui montaient à peine à hauteur d'homme, n'avait eu d'abord qu'une importance toute locale. Mais ses gardiens avaient eu l'habileté de le transformer peu à peu en une sorle de sanctuaire national. Ils y avaient réussi par deux moyens : en réunissant dans son enceinte une multitude d'idoles de toute provenance, jusqu'à trois cent soixante, et en rattachant ses origines aux traditions juives, de plus en plus répandues en Arabie. C'était dans la vallée de la Mecque qu'Ismaël et sa mère Àgar avaient été conduits par Abraham; pour eux avait jailli le puits Zemzem; Abraham et Ismaël avaient bâti ensemble la Kaaba, et l'ange Gabriel était venu leur apporter la Pierre noire, alors d'une blancheur éclatante, mais noircie depuis par les péchés de ceux qui la touchaient. La Kaaba en était arrivée ainsi à posséder une très vaste clientèle religieuse; c'était le seul temple où l'on vint en pèlerinage de toute l'Arabie. Mlle était à la fois, par une sorle de compromis entre les vieux cultes idolàtriques et les nouvelles croyances monothéistes, la maison de tous les dieux, le Panthéon des divinités régionales et le temple d'Allah-Taàla, le Dieu suprême, le Dieu d'Ismaël et d'Abraham, vers lequel une partie de l'Arabie commençait à se tourner.

Placée comme elle était, en contact avec la Palestine et la Syrie, ces foyers du judaïsme et du christianisme, il n'était pas possible que l'Arabie échappât complètement à l'influence des deux grandes religions monothéistes. Le judaïsme, apporté dans le Iledjaz par les Nadhir, les Koraxza et les autres tribus émigrées, s'était répandu de proche en proche, avait gagné l'Yémen, où il avait été quelque temps installé comme religion d'État, par les Tobba. Le christianisme, pénétrant à la fois au nord par la Syrie, au sud par l'Àbyssinie, puissamment soutenu par l'action politique des négus et des empereurs, avait conquis les tribus frontières, sujettes des Ghassanides, une partie des Arabes de la Mésopotamie et de l'Irak et, dans l'Yémen, le pays de Nedjran. En ce temps d'extrême activité religieuse, où, dans le sein même du christianisme, les hétérodoxies pullulaient, il s'était aussi formé en Arabie des sectes particulières, dont la doctrine, faite d'emprunts aux croyances juives et chrétiennes, se donnait comme une restauration de la primitive religion des Arabes. Ces hanyf ou dissidents, ainsi appelés parce qu'ils s'écartaient des opinions communes, affirmaient l'existence d'un Dieu unique, le Dieu d'Abraham et d'Ismaël, qui avait suscité les prophètes et accompli ces miracles dont il est parlé dans les livres des juifs et des chrétiens. Ceux qui se rapprochaient le plus du christianisme admettaient la divinité du Christ, mais sous une forme modifiée, et sans accepter la Trinité. Plusieurs, Ouaraka, Othman, fils de Hououaïrith, Obeïdallah, finirent par se faire chrétiens. Ouaraka et un autre hanyf, Zaïd, fils d'Amar, peuvent être considérés comme les précurseurs immédiats de Mahomet et, dans une certaine mesure, comme ses maîtres.

///. — Mohammed : fondation de l'Islamisme.

La jeunesse de Mohammed. — Mohammed naquit à la Mecque, le 20 avril 57 1 de notre ère. Son père Abdallah, fils d'Abdcl-Mottalib, appartenait à la famille koraïchite des Hachem; sa

MOHAMMED : FONDATION DR L'ISLAMISMF. iVi

mère Amina, fille île Ouahb. élait paiement koraïchite. Les biographies musulmanes enregistrent 1rs prodiges qui annoncent la venue au monde du futur prophète, les aventures merveilleuses qui, dès la tendre enfance, révèlent sa mission. Sa mère a vu en songe une lumière sortie de son sein, qui éclairait les palais de Bosra ; la nuit même de sa naissance, quatorze tours du palais de Kliosroès s'écroulent, et le mnubédan ou grand juge des Perses rêve que des chameaux indomptés, traînant der, chevaux arabes, passent le Tigre et se répandent à travers les campagnes. Vàwt. sa nourrice, la bédouine Halima, l'enfant est un jour saisi par deux hommes vêtus de blanc qui l'élendent par terre et lui ouvrent la poitrine r ce sont des anges qui ont pris son cœur pour le laver dans la neige et le remplir de Toi et de piété. A douze ans, dans un vovage en Syrie où il accompagne son oncle Abou-Taleb, le moine chrétien Bahyra reconnaît à des signes mystérieux et prédit ses glorieuses destinées. Si tant est que cette dernière anecdote soit authentique, l'horoscope ne parait pas avoir fait grande impression sur la famille de Mohammed, fort peu disposée à voir en lui un personnage d'importance. Bien triste avait été son entrée dans la vie : avant de naître il avait perdu son père Abdallah, mort à Yalreb, au retour d'un voyage en Syrie; il n'avait que six ans quand sa mère Atnina, femme d'une nature nerveuse et maladive, lui fut à son tour enlevée. Une maisonnette, une esclave noire, cinq chameaux et quelques brebis formaient tout l'héritage de l'orphelin. Son grand-père Abd-cl-Moltalib le recueillit, mais il mourut deux ans après, le laissant à la tutelle de son oncle Abou-Taleb, homme au cœur généreux, mais si pauvre qu'il ne suffisait pas à élever ses propres enfants. Mohammed eut besoin d'un gagne-pain : il exerça le métier de berger, que les Mecquois laissaient ordinairement aux filles et aux esclaves. Plus lard il se consolait d'avoir passé par une condition aussi humble, en rappelant qu'elle avait été celle de Moïse et de David, et que c'était parmi les bergers que Dieu avait toujours choisi ses prophètes.

H y avait alors à la Mecque une parente éloignée 'le Mohammed, appelée Khadidja. Restée veuve après un double mariage, elle

gérait elle-même ses biens qui étaient considérables. Comme tous les Mecquois riches, elle faisait le commerce des caravanes. Abou- Taleb conseilla à Mohammed d'entrer à son service et se chargea de la négociation ; au lieu du salaire habituel de deux jeunes chameaux, que Khadidja donnait pour un voyage, il obtint, à titre de parent, double paye pour son neveu. Devenu le facteur de Khadidja, Mohammed lui plut, moins peut-être par ses bons services que par la distinction de sa nature douce et rêveuse. Elle lui proposa de l'épouser. Il avait alors vingt-neuf ans et elle touchait à la quarantaine, mais il ne paraît pas que personne autour d'eux fût choqué de cette différence d'Age; par contre, le père de Khadidja, Khoouaïled, trouvait trop forte la disproportion des fortunes : il fallut surprendre son consentement après boire. Ce mariage fut dans la vie de Mohammed un événement décisif : sans parler de l'influence qu'exercèrent sur son développement moral l'esprit élevé et la noblesse d'àme de Khadidja,. de l'énergie avec laquelle elle le soutint et le réconforta dans ses premières épreuves, il dut à la fortune qu'elle lui apportait une situation indépendante et une importance sociale que ses seuls mérites n'auraient pu lui valoir. On compte désormais avec le (ils d'Abdallah; ses parents, devenus bientôt ses obligés, se serrent autour de lui; ses compatriotes rendent justice à la droiture de son caractère ; #on l'appelle El Amin> l'homme sûr : c'est à lui qu'on s'adresse quand on a un dépôt à placer, un litige à régler par arbitrage. Lors de la reconstruction de la Kaaba, en partie détruite par une inondation, les quatre tribus koraichites qui se sont partagé le travail se disputent l'honneur de replacer la Pierre noire. Mohammed, pris pour juge, conseille de poser la pierre sur un manteau dont chacun des quatre partis soulèvera un coin ; d'un commun accord on le désigne pour prendre la pierre dans ses mains et la mettre à la place qu'elle doit occuper.

Vocation de Mohammed. — Mohammed avait alors trentecinq ans. C'était un homme de stature moyenne, solidement charpenté, avec de larges épaules, la poitrine bien développée, la tête forte, une figure ovale et légèrement colorée, encadrée d'une barbe épaisse et de cheveux noirs qui retombaient en boucles

sur ses épaules. Il avait le front large, le nez long et légèrement recourbé, la bouche grande, de belles dents un peu écartées, des yeux noirs et brillants, bien garnis de cils; entre ses sourcils allongés et fins se dessinait une veine que les émotions gonflaient. Sa physionomie était ouverte, bien qu'il ne regardât jamais en face. Il se tenait mal, un peu voûté; sa démarche était rapide mais lourde : il avait toujours l'air de gravir une montagne. Il prenait grand soin de sa personne, se lavait plusieurs fois par jour, se baignait souvent, parfumait sa barbe et ses cheveux. Simple dans ses goûts et ses habitudes, il s'occupait lui-même à traire ses brebis, s'asseyait sur le sol pour raccommoder ses habits et ses chaussures. D'abord facile, d'humeur patiente et douce, jamais^l ne rompait le premier un entretien commencé; si quelqu'un lui prenait la main, il la laissait aussi longtemps que celui qui l'avait abordé ne retirait pas la sienne. Avec de remarquables qualités, des vertus auxquelles l'estime publique rendait hommage, il y avait chez lui un défaut d'équilibre moral qui tenait à sa santé. Il parlait peu et jamais sans nécessité; il ne pouvait supporter certaines odeurs ; il était sujet à des faiblesses et à des abattements ; lorsqu'il était malade, il avait des plaintes d'enfant et, selon le mot de sa femme Aïcha, il cornait comme un chameau. De bonne heure il avait repenti des troubles nerveux qui, grandissant avec l'Age, donnèrent lieu à de véritables crises. II éprouvait d'abord une sensation d'accablement; ses extrémités devenaient froides; il tremblait comme quelqu'un qui a la fièvre, et demandait qu'on le couvrit; alors ses oreilles tintaient fortement; ses yeux s'égaraient, puis restaient fixes; sa tète avait des mouvements convulsifs ; de grosses gouttes de sueur, roulant sur son visage, annonçaient la fin de la crise : ou bien il tombait à terre comme un homme ivre, et les assistants lui jetaient de l'eau sur la figure. Ce sont là les symptômes d'une hystérie bien caractérisée. On sait que ces sortes d'affections prédisposent à l'exaltation mystique et à la manie des grandeurs.

Depuis que son mariage lui avait fait des loisirs, Mohammed, à l'exemple des hanyf% sous l'influence de certains d'entre eux et comme la plupart des esprits élevés, des cerveaux troublés

et des imaginations ardentes de ce temps, était obsédé par le problème religieux. Son âme inquiète ne se contentait plus du culte régnant et de son grossier naturalisme. Il cherchait un autre dieu que Hobbal et Ozza. Tous les ans, il faisait sur le mont Hira, près de la Mecque, une retraite d'un mois pour se livrer à la méditation, au jeûne et à la prière. Seul il errait parmi les sites sauvages de la triste montagne toujours brûlée par le soleil. Il avait alors des rêves, des cauchemars, des hallucinations; tout éveillé, il entendait des voix sortant des pierres et des collines. Il avait quarante ans lorsqu'eut lieu, vers Tan 611, l'apparition qui allait décider du reste de sa vie. Un être surnaturel se montra devant lui et l'appela par son nom en disant le mot : Ikra (lis!). Puis les visions se succédèrent. Il fut d'abord épouvanté; il se croyait possédé des démons; il avait peur de devenir fou, il eut des pensées de suicide. Khadidja s'efforça de le calmer. Elle alla consulter son cousin Ouaraka, le hanyf, « qui avait étudié les livres et avait beaucoup appris en écoutant les docteurs des Juifs et des Chrétiens ». — « Dieu saint! s'écria Ouaraka, c'est l'ange Gabriel, celui qui autrefois venait trouver Mouça1, qui est apparu à ton mari, et sans doute il sera le prophète de notre nation! » Rassuré, encouragé, Mohammed se décida à croire que l'obsession dont il souffrait était de source divine et qu'il était choisi pour transmettre aux Arabes la révélation de la vraie foi. La sourate du Koran qui commence par les mots : Lève-toi, toi qui es enveloppé de toit manteau, et dans laquelle il est interpellé « d'avertir les hommes et de les appeler à Dieu », marque le moment où il est convaincu de sa mission et résolu à l'accomplir. Alors commence la composition du Koran, dont les sourates jaillissent une à une, au gré de l'inspiration, sous l'empire des circonstances, dans un enfantement parfois douloureux. Les entretiens de Ouaraka et de Zaïd, des esclaves chrétiens vivant à la Mecque, des rabbins juifs du Hedjaz, lui font connaître d'une manière indirecte l'Ancien et le Nouveau Testament, le mettent au fait des légendes et des traditions bibliques. Sa doctrine, qui n'est guère

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