L'ITALIE
De 1870 à nos jours.
La prise de Rome (septembre-octobre 1870) ouvre une ère nouvelle dans rhisloire de Tltalie contemporaine; elle marque la fîn de la crise d'émancipation qui Tagitait depuis 1859, le commencement de la crise d'organisation qui devait Tabsorber jusqu'à nos jours. Quelques semaines après (5 dcc.) Victor- Emmanuel, inaugurant à Florence la session parlementaire, résumait en ces termes les résultats obtenus et le but à poursuivre : <K L'Italie est libre et une : désormais il ne dépend que de nous de la rendre grande et heureuse ». C'était en quelques mois un programme de gouvernement; donner au pays celte prospérité économique et cette unité morale qui font les grandes nations, à l'Etat celte inQuence extérieure et cette force matérielle qui font les grandes puissances, telle était la double lâche que le roi assignait à ses ministres. Ils eurent pour la plupart le tort de n'en retenir que la première partie; désireux d'élever leur patrie au même degré d'importance politique que les autres monarchies européennes, ils s'attachèrent à y implanter les mêmes institutions : armée et flotte redoutables, alliances imposantes, vaste empire colonial, suffrage étendu, vie parlementaire active, administration centralisée, corps de fonctionnaires nombreux. Ils oublièrent trop souvent que leurs réformes, trop coûteuses pour un pays pauvre et
trop radicales pour une nation encore neuve, ne pouvaient être appliquées sans porter le désordre dans les finances et le malaise dans les esprits. Cette ambition, qui fit Tunité de leur politique, et en expliqua Tinsuffîsance, se retrouve, mais avec des caractères divers, dans la pensée de tous; elle se dessine pendant le gouvernement de la Droite (1870-1876), se déclare pendant le gouvernement de la Gauche (1876-1887) et s'exagère pendant le gouvernement de Crispi (1887-1897).
/. — Le gouvernement de la Droite (i8jO'i8y6).
Le ministère Lanza (1870-1873). — De 1870 à 1876, la Droite conserva le pouvoir qu'elle exerçait depuis 1861. D'accord avec la Gauche sur presque toutes les questions de principe, elle se séparait d'elle sur les questions de méthode. Elle s'était toujours imposé pour règle de concentrer son activité sur un programme restreint et facilement réalisable. Sa devise, qui était avant 1870 : « Indépendance et unité à tout prix 9, devint après la prise de Rome : < Équilibre du budget, liberté de l'Église ». Subordonner toute la politique extérieure au règlement de la question romaine, toute la politique intérieure à la solution de la question financière, tel fut le plan dont elle conGa l'exécution au cabinet Lanza (en fonctions depuis i869). Trois hommes en personnifiaient les tendances. Le président du Conseil, Giovanni Lanza, avait été surnommé par ses amis le « Galon », par ses ennemis le « Guizot » de l'Italie; portant la fermeté jusqu'à l'obstination, la conviction jusqu'à l'intolérance, la dignité jusqu'à la raideur, il mettait une volonté tenace au service d'un esprit étroit et d'une âme intègre : mais ses défauts mêmes devenaient une force alors qu'il s'agissait, non plus d'oser, mais de se borner. Le ministre des Finances, Sella, Piémonlais comme lui, avait comme lui les qualités d'un homme d'affaires plutôt que le tempérament d'un homme d'État : connaissances techniques développées par des éludes approfondies de mathématiques, talent de vulgarisation
exercé par dix années de vie parlementaire, souci du bien public poussé jusqu'au mépris de la popularité. Enfin le ministre des Affaires étrangères, Yisconti-Yenosta, originaire de la Valteline, cachait sous les dehors corrects d*un gentleman anglais une remarquable dextérité diplomatique, un sens très fin des intérêts de son pays et une habileté consommée à éviter
de les compromettre.
La question romaine. La c Loi des garanties ». — A
la suite du plébiscite d'annexion des provinces romaines (2 oct. 1870) et de la loi de transfert de la capitale (26 janv. 1871) une question se posait qu*il était urgent de résoudre avant toute autre. Comment régler la situation du pape, dépouillé désormais de ses Etats? Fallait-il s'attacher surtout à rassurer TEurope, en lui accordant les garanties nécessaires à l'exercice de son pouvoir spirituel? Fallait-il au contraire viser à satisfaire l'Italie, en lui enlevant les moyens de reprendre son pouvoir temporel? Devait-on se borner à le protéger, ou chercher à l'enchainer? La première solution, défendue par Lanza, finit par prévaloir sur la seconde, soutenue par Sella, comme plus conforme aux intérêts extérieurs de l'Italie, à la formule de l'Eglise libre dans l'Etat libre, au principe de l'indépendance du pouvoir civil et du pouvoir spirituel. La loi des garanties^ votée par le Parlement dans la dernière session qu'il tint à Florence (13 mai 1871), accordait au pape : pour sa personne, l'inviolabilité, défendue par les mêmes sanctions que celle du roi et protégée par une garde armée ; pour son indépendance, la jouissance et l'inviolabilité (sans la souveraineté) des palais épiscopaux, ainsi que l'octroi d'une liste civile de trois millions; pour sa mission, la faculté de libre communication postale et télégraphique avec le monde catholique et le droit de recevoir des représentants des Etats étrangers, investis de toutes les immunités diplomatiques; pour sa succession, la liberté des
conclaves. L'Etat lui abandonnait en outre ses pouvoirs sur le clergé italien, ainsi que la nomination des évèques, et abolissait le placet et l'exequatur. La loi des garanties n'avait ni caractère international ni caractère constitutionnel, et fut sanctionnée comme loi d'ordre intérieur.
Après ravoir votée, il restait à la faire accepter, à l'appliquer et à la compléter. — Le bref du 2 mars qui accusait le t Parlement subalpin » d'avoir fait œuvre « d'impiété, d'absurdité et de délire »; l'encyclique du 15 mai, qui constituait un acte de protestation solennelle; l'empressement du pape à se déclarer moralement prisonnier, son refus d'entrer en relations avec les autorités civiles, son interdiction aux catholiques de participer aux élections, dissipèrent toutes les illusions que pouvait entretenir sur le premier point le gouvernement italien. — Il n'en mit que plus de hâte à donner aux mesures qu'il avait prises la sanction du fait accompli. Le l*"* juillet, tous les ministères furent transférés à Rome ; le 2, Victor-Emmanuel y faisait son entrée solennelle, et répondait au discours du syndic par la phrase historique : < Oui, nous sommes à Rome et nous y resterons » ; le 27 novembre, il y ouvrait pour la première fois la session parlementaire. — Au cours des deux années suivantes, les Chambres précisèrent sur cerlains points de détail les rapports de l'Église et de l'Etat; quand elles eurent volé la suppression des facultés de théologie, étendu aux provinces romaines la suppression des congrégations religieuses et l'incamération de leurs biens, la question religieuse put être considérée comme résolue, sinon moralement, au moins légalement.
La question financière. — La question budgétaire n'élait ni moins grave ni moins délicate, et les Chambres en comprirent l'importance quand Sella leur eut exposé les résultats (12 janv. 1872) de la politique financière suivie depuis 1861. Dix milliards absorbés en dix ans (dont près de 3 milliards pour le budget de la Guerre) ; les dépenses intangibles (intérêts de la dette, pensions, dotation royale) élevées pendant cette période de 197 à 700 millions; les impôts porlés de 458 à 801, la dette de 2 300 à 8200 millions; malgré la lourdeur de ces charges, le déficit abaissé dans des proportions insuffisantes (353 millions en 1861, 208 en 1872) : tels avaient été la rançon de Tunité et le prix des sacrifices consentis pour soutenir une grande guerre, combattre le brigandage, instituer une administration et indemniser les victimes de la révolution. Pour améliorer cette situation, Sella proposait une nouvelle émission
de papier-monnaie et raugmenlation de certains impôts indirects; mais il comptait surtout sur l'exécution du programme qu*il avait adopté en arrivant au pouvoir et qu'il résumait d'un mot, « économies à oulrance ».
La question militaire. — Il consentit pourtant à Tabandonner sur un point en proposant le vote de 150 millions de dépenses militaires extraordinaires. L'armée, telle qu'elle avait été organisée par La Marmora, ne semblait plus répondre aux nécessités de la situation politique, militaire et internationale de ritalie. — Politiquement, il y avait intérêt à en accroître Teffectif, parce que les recrues venaient y prendre non seulement la connaissance de leur métier, mais encore la conscience de leur nationalité commune. — Militairement, il fallait y introduire les perfectionnements que la guerre franco-prussienne venait de montrer nécessaires. — Stratégiquement enfin, on devait la mettre en mesure de proléger la capitale et les frontières contre une intervention armée en faveur du pouvoir temporel. Ces considérations inspirèrent les réformes que fit voler, pendant son ministère, le général Ricotti (1870-1876). Elles portèrent sur le recrutement, Torganisation et le système de défense. L*institution du volontariat d'un an et la répartition du contingent en trois portions, dont la première seulement servait trois ans, permirent de proclamer et d*appliquer le principe du service universel et obligatoire; Tadoption d*un fusil à tir rapide, la division des troupes en 10 corps d*armée permanents, la création de forces de seconde ligne (milice mobile et milice territoriale) étendirent à Tltalie les bénéfices de l'organisation prussienne. Enfin Rome dut être entourée d'une ceinture de forts détachés, suffisants pour la mettre à l'abri d'un coup de main et servir de base d'opérations à une armée de campagne.
Cette œuvre législative, plus utile que brillante, absorbait l'activité du cabinet Lanza, mais semblait ne passionner que médiocrement l'opinion publique, habituée à l'éclat de la période précédente : le sentiment national, rebuté par l'aridité Ae cette politique d'affaires, ne se réveillait que pour transformer en grandioses manifestations patriotiques les funérailles des principaux artisans de l'unité. En nooins d'un an la mort
enleva Hazzini, qui la personnifiait (10 mars 1872), Manzoni (22 mars) et Guerrazzi ^25 sept.), qui Tavaient chantée; Napoléon III (9 janv. 1873;, qui en fut le promoteur, et Rattazzi (5 juin) qui en devint un des meilleurs ouvriers. Le premier était resté fidèle jusqu au bout à son passé de conspirateur et à son idéal de républicain. Le dernier avait inauguré et représentait, depuis 1852, lailiance du parti démocratique avec la monarchie. Quelques jours après sa mort, le ministère Lanza tombait sur la question financière (24 juin) et était remplacé par un cabinet Minghetti.
Le ministère Minghetti (1873-1876). La question extérieure. — Minghetti avait une intelligence plus étendue et plus souple, mais une volonté moins ferme que son prédécesseur : tout comprendre le disposait à tout accepter. Sous sa direction, la Droite, restée jusqu alors fidèle à Tesprit de son programme comme aux vrais intérêts de Tltalie, se laissa entraîner dans des voies nouvelles.
Cette évolution s*accomplit dans la politique extérieure. Au lendemain de la guerre franco-allemande, les sentiments personnels du roi, les sympathies mêmes de ses minisires, le souvenir de 1859, étaient de nature à maintenir Tltalie, sinon dans Talliance, au moins dans Tamitié de la France. Elle en fut détournée par une série de malentendus dont quelques-uns ne sont pas encore entièrement dissipés. Le premier en date comme en importance était le souvenir de 1870. La France attribuant à Tingralitude bien plus qu'à la faiblesse de rilalie sa résistance aux demandes de secours du prince Napoléon et de M. Thiers, lui témoignait une froideur dont restèrent empreintes les fêtes d*inauguration du tunnel du Mont-Cenis (17 sept. 1871). Tout en lui reprochant le passé, elle Tinquiétait pour Tavenir, par Timportance qu'elle semblait attacher a la question romaine. L'avènement de M. Thiers, qui s'était montré peu favorable à l'unité (fév. 1871); la nomination d'un ambassadeur auprès de Pie IX (avril) ; l'abstention du ministre de France lors de l'entrée du roi dans sa capitale; la discussion à rAssemblée nationale d'une pétition des évoques en faveur du rétablissement du pouvoir temporel (juillet); le maintien à
Cività-Vecchia d'un bâtiment de guerre français, destiné à servir éventuellement d'asile au pape; la révolution parlementaire du 24 mai 1873, qui portait au pouvoir la droite cléricale et au ministère des Affaires étrangères le duc de Broglie ; la disgrâce inattendue de M. Fournier, ambassadeur auprès du Quirinal et ami personnel de Victor-Emmanuel, toutes ces indirectes, mais multiples manifestations d'hostilité, démenties d'ailleurs par les correctes déclarations officielles du cabinet de Versailles, excitaient en Italie autant d'émotion que si elles avaient répondu, non aux passions d'un parti, mais aux sentiments du pays. Quelques esprits inquiets parlaient déjà d'une seconde Expédition de Home et commençaient à trouver trop prudente la devise de M. Visconti-Venosta : Isolés jamais^ indépendants toujours. Minghetti se laissa gagner par leurs appréhensions et saisit la première occasion d'un rapprochement avec les puissances du Nord. Dès le mois de mai 1873, l'empereur François-Joseph, désireux de consacrer par un acte solennel la réconciliation de l'Autriche et de l'Italie, avait invité Victor-Emmanuel aux fêtes d'inauguration de l'Exposition de Vienne. Ce dernier hésitait à accepter, parce qu'un voyage à Berlin lui paraissait le complément nécessaire de cette visite, et qu'il répugnait à son âme chevaleresque d'aller saluer le vainqueur de 1870. Les instances de Minghetti triomphèrent de ses scrupules. Il trouva un accueil cordial à Vienne (sept. 1873), déclara franchement, lors de son arrivée à Berlin, que trois ans auparavant il avait failli partir en guerre contre la Prusse, et, à son retour, inséra dans le discours du trône (15 nov. 1873) un passage flatteur pour les deux pays dont il avait été l'hôte. Aussi bien le projet d'une alliance austro-allemande commençait-il à hanter les esprits; il était préconisé par le colonel Marselli, combattu par le général La Marmora dans une brochure sur la guerre de 1866 : on ne l'acceptait pas encore comme une nécessité, on le discutait déjà comme une probabilité. En 1875, deux grandes manifestations politiques vinrent lui donner une force nouvelle : ce furent les visites rendues à Victor-Emmanuel, par l'empereur d'Autriche a Venise, par l'empereur d'Allemagne à Milan. La première (avril) se
réduisit aux proportions d*un acte de courtoisie internationale. L'enthousiasme avec lequel les Milanais accueillirent Guillaume I", la présence à ses côtés du maréchal de Moklte, Télévation au rang d'ambassade des légations de Rome et de Berlin donnèrent à la seconde (octobre) une plus haute portée politique. Chute de la Droite. — Le ministère qui avait préparé ces visites officielles fut renversé au moment même où il espérait en escompter le succès, et entraîna dan» sa chute le parti qui le soutenait au pouvoir. La Droite, qui avait représenté autrefois les quatre cinquièmes des électeurs italiens, était devenue peu à peu impopulaire : auprès du peuple, par la lourdeur des impôts établis sur la mouture et la propriété foncière; auprès des classes dirigeantes, par Tétroitesse d'esprit et la raideur d'attitude qui justifiaient son surnom de consorteria (coterie) ; auprès des députés toscans, par un refus de secourir pécuniairement la ville de Florence, ruinée par son rôle de capitale. Il suffît à ces derniers de s'unir à la Gauche, forte de 220 membres depuis 1874, pour mettre le cabinet Minghetti en minorité sur une question d'impôt (18 mars). Fidèle à son devoir de roi constitutionnel, Victor-Emmanuel appela au pouvoir un ministère pris dans les rangs de la majorité et dirigé par Depretis (25 mars 1 876). Les élections qui eurent lieu en novembre, à la suite de la dissolution des Chambres, furent pour la droite un véritable désastre : elle n'obtint que 90 sièges contre 385 donnés aux ministériels et 20 aux républicains. Sa prépondérance politique se terminait en même temps que sa mission. Elle avait complété l'unité, conduit l'Italie à Rome et à Venise, réglé la question romaine, réorganisé le pays, restauré ses finances ; et Minghetti pouvait dire avec un juste orgueil en déposant le pouvoir : « Nous laissons l'Italie tranquille à l'intérieur, respectée à l'extérieur. Nous vous laissons des finances bien réglées et nous prions Dieu que vous puissiez conserver ces bienfaits à la patrie. » Qu'allait devenir cet héritage entre les mains de ses successeurs?
//. — Le gouvernement de la Gauche
Mort de Victor-Emmanuel et de Pie IX. Humbert T^ et Léon Xm. — L*Italie changea de souverain et TEglise de pontife moins d*un an après que le pouvoir eut changé de mains. Victor-Emmanuel succomba le 9 janvier 1878 à un accès de fièvre dont la violence abattit en quelques jours sa robuste constitution; il eut la mort d*un chrétien et les funérailles d'un héros national. Il fut suivi dans la tombe par Pie IX, qui s'éteignit doucement, le 7 février. Au premier succéda son fils aîné, Humbert, au second le cardinal Pecci, que le conclave élut sous le nom de Léon XIII (20 février). Quelles allaient être pour ritalie les conséquences de ce double avènement? Elles parurent d*abord moins redoutables qu'on ne Tavait craint un instant. Humbert P% qui n'était connu que comme soldat par sa bravoure à Gustozza, se révéla comme roi constitutionnel par son empressement à déclarer, dans son discours aux Chambres, qu'il servirait les libres institutions de son pays avec le même dévouement que son père. Léon XIII était précédé, lors de son élection, par la réputation d'un modéré et d'un conciliateur; sa résolution de rester prisonnier au Vatican (21 février), et les revendications temporelles formulées dans sa première encyclique (25 avril) prouvèrent qu'il se considérait, en Italie du moins, non seulement comme le successeur, mais encore comme le continuateur de Pie IX. Au Vatican comme au Quirimal, les personnes seules avaient donc changé, les principes restaient les mêmes, et le parti qui détenait le pouvoir l'exerçait dans les mêmes conditions et avec la même liberté que sous le règne précédent. Quels étaient son programme et ses chefs?
La Gauche. Le programme et les chefs. — La révolution parlementaire de 1876 avait marqué l'avènement d'une nouvelle génération bien plus que le triomphe de nouvelles doctrines. D'accord avec les membres de la Droite sur la question nationale, la question dynastique et la question romaine,
les hommes de la Gauche en différaient par la communauté de leur origine et la tournure de leur esprit; presque tousrecrulés dans l'Italie du Sud, formés à la vie publique dans Topposition, ils apportaient au pouvoir des ardeurs de méridionaux et des intransigeances de doctrinaires. Tandis que leurs prédécesseurs, prenant volontiers modèle sur TÂngletcrre, étaient restés prudents, mesurés, pratiques, plus fidèles aux intérêts du pays qu'aux principes de leur parti, ils s'inspiraient des exemples de la Révolfition française, devaient montrer un enthousiasme extrême pour les idées générales et un mépris superbe pour les réalités, céder trop souvent au désir de faire delà « grande politique ]» et chercher moins à doter Tltalie de lois utiles qu'à y réaliser le programme de la démocratie européenne. Ce programme, ils l'adoptèrent dans ses grandes lignes. Suffrage universel, ou au moins étendu, incompatibilité du mandat de député avec les fonctions publiques, réduction des emplois inutiles et des taxes oppressives, revision des traités de commerce dans un sens libre-échangiste, instruction primaire gratuite et obligatoire, libertés de réunion, d'association et de la presse : telles étaient les réformes promises par les chefs de la Gauche. La nécessité de trouver une plate-forme électorale les amena bientôt à juger plus urgentes celles qui les rendraient le plus populaires; c'étaient Textension du droit de suffrage et l'abolition du droit de mouture.
Ils devaient mettre quatre ans à les réaliser. Cette lenteur s*explique par l'excès même de leur triomphe. Ayant perdu toute inquiétude sur la possibilité d'une revanche de la Droite, ils donnèrent aux rivalités personnelles une importance qu'elles n'avaient jamais eue et livrèrent pour la possession du pouvoir une série de combats parlementaires qui mirent en évidence cinq d'entre eux : Crispi, Nicotera, Zanardelli, Cairoli, Deprelis. Le Sicilien Crispi se tenait volontiers a l'écart, jugeant indigne de lui toute situation où il ne serait pas le premier. Le Calabrais Nicotera, dont la vie s'était passée à combattre par la plume ou par Pépée, en prison et en exil, la tyrannie bourhonnienne, garda au ministère les violences, les ruses et l'absence de scrupules d'un conspirateur. Le Brescian Zanardelli y porta
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au contraire la puissance de Iravail, la fermeté de caractère et la largeur de vues d*un jurisconsulte. A la tète du parti se trouvaient deux hommes entre lesquels le contraste fut frappant et la lutte constante : Cairoli, nature ardente et généreuse, mais enthousiaste et crédule, doué de toutes les vertus du patriote et dépourvu de toutes les habiletés du politique ; et Deprelis, vieux parlementaire rompu a toutes les intrigues de la vie publique, passé maître dans Tart de tourner les principes et de séduire les consciences. Leur rivalité remplit toute la première période de rhistoire du gouvernement de la Gauche (1876-1881).
Première période (1876-1881). Les ministères. — Deprelis, qui formate premier cabinet de Gauche, avecNicotera à rintérieur et Zanardelli aux Travaux publics, avait développé dans un grand discours prononcé à Stradella toute Tampleur du programme de son parti. Il dut à la séduction de ces promesses, comme à Timpopularité de la Droite, un accueil presque enthousiaste dans le pays, et un concours efficace dans le Parlement. Les Chambres, saisies d*une sorte de fièvre de réformes, votèrent en quelques mois des lois réprimant les abus du clergé, établissant certaines catégories d^incompatibilités parlementaires,proclamant le principe de Tinstruction gratuite et obligatoire, instituant une enquête sur Tétat de Tagriculture. Ce travail fut brusquement interrompu parla chute du ministère (dcc. 1877) que Nicotera avait compromis par ses allures autorilaires, sa tyrannie administrative, sa facilité à violer le secret des correspondances privées. Deprelis, qui conservait la confiance royale, ne remania son cabinet que pour le voir tomber trois mois après sur une autre questiçn de personne : Télection de Cairoli à la présidence de la Chambre (mars 1878). Ce dernier, désigné par ce choix comme son remplaçant, ne resta lui-même que huit mois au pouvoir. Les allures radicales de sa politique, et son indulgence pour les associations républicaines qui se multipliaient sous le nom de cercles Barsantiy provoquèrent d*abord la démission de trois de ses collègues (oct.); un attentat commis à Naplcs (17 nov.) contre le roi précipita sa chute. Bien qu'il eût reçu volontairement le coup destiné à la personne royale, on le rendit responsable d*un événement que sa tolérance
avait rendu possible. II dut se retirer devant un vote de défiance, et céder sa place à son rival (déc. 1878). Depretis, ministre pour la troîsiëme fois, n*eut que le temps de faire voter, avec une loi sur le mariage civil, un plan colossal de constructions de chemins de fer (6000 kil. coûtant 1 200 millions) ; il tomba en juillet sur cette question de Tabolition du droit de moulure qui semblait dominer la situation parlementaire. Cairoli, revenu au pouvoir, ne put s*y maintenir qu'en se l'adjoignant au moyen d'un remaniement partiel; de novembre 1879 à mai 1881, les deux chefs de la Gauche travaillèrent de concert au lieu de se combattre ; cette collaboration leur permit de mettre enfin à exécution les principaux points de leur programme. L'année 1881 marque le moment où trois grands événements viennent modifier profondément les conditions de l'existence politique de l'Italie. Ce sont les réformes fiscales, la réforme électorale et l'occupation de la Tunisie par la France.
Les réformes fiscales. — La Gauche avait protesté trop vivement contre le maintien du droit de mouture pour ne pas chercher à l'abolir, une fois arrivée au pouvoir. Ce droit présentait pourtant l'avantage de rapporter au Trésor 76 millions par an. Comment le supprimer sans augmenter le déficit, et le remplacer sans accroître les charges publiques? Un habile financier, Magliani, réussit à résoudre ce problème. Il attendit d'abord que l'application du système d'économies inauguré par la Droite lui eût permis de réaliser des excédents budgétaires de 12 millions en 1877, de 10 en 1878, de 14 en 1879. Deux projets d'abolition partielle ayant échoué en 1878 et en 1879 devant l'opposition du Sénat, Magliani en présenta un troisième (juillet 1880), d'après lequel la suppression totale de cet impôt devait être compensée par des taxes indirectes sur les eaux-de-vie, le pétrole et les litres nobiliaires; il remporta dans les deux Chambres un éclatant succès. Enhardi par cette victoire, il résolut d'atténuer en partie les inconvénients du papier-monnaie, en mettant fin au régime du cours forcé, qui favorisait la spéculation et avait fait monter le change à 14 pour 100. La Droite et la gauche s'unirent pour voter ses propositions (févr. 1881) et le budget de 1881 se solda par un excédent de 21 millions.
Lltalie semblait entrer dans une période de prospérité financière qu'elle n'avait jamais connue.
La réforme électorale. — Aux termes du statut sarde de 1848, étendu ensuite au royaume d'Italie, le droit de suffrage n'appartenait qu'aux citoyens âgés de vingt-cinq ans et payant un cens de 40 francs : ils étaient 600000 en 1880 et nommaient un député par arrondissement. La Droite avait toujours jugé cette proportion d'électeurs et ce mode de vote suffisants dans un pays où l'indifférence des uns élevait le chiffre des abstentions jusqu'à 60 p. 100, où l'inexpérience des autres forçait les partis à se combattre sur des noms plutôt que sur des idées. La Gauche, au contraire, fidèle à son idéal démocratique comme à Texemple des pays voisins, demandait l'extension du privilège électoral et le scrutin de liste. Cette double réforme fut relardée, et par la nomination d'une commission qui la ralentit sous prétexte de l'étudier, et par l'intransigeance du groupe extrême (Crispi-Nicotera) qui réclamait le suffrage universel comme en France, et par Topposilion du Sénat, dont la majorité ne put être déplacée que par une fournée de 32 membres. Elle aboutit aux deux lois des 21 janvier et 14 février 1882. La première, qui portait le nombre des électeurs à deux millions, abaissait de vingt-cinq à vingt et un ans l'âge exigé, de 40 à 19 francs 80 le cens requis pour avoir le droit de vote, et l'accordait en plus aux citoyens qui justifiaient d'une instruction primaire supérieure. La seconde, destinée en apparence à réduire l'importance des questions personnelles, en réalité à permettre l'anéantissement des minorités, substituait au scrutin uninominal le vote d'une liste comprenant 3, 4 ou 5 noms, et représentant des collèges d'étendue proportionnée, délimités par le gouvernement. A la suite de ces réformes, la Chambre fut dissoute pour être renouvelée en octobre 1882.
La question extérieure. — Au moment même où les idées de la Gauche obtenaient à l'intérieur la consécration des lois, elles recevaient à l'extérieur un démenti des faits. Les chefs du parti, qui avaient trouvé Tltalie orientée par Minghetti vers l'alliance austro-allemande, semblaient, en raison de leurs revendications < irrédentistes » et de leurs relations avec les
républicains français, devoir suivre une politique contraire (et de fait Cairoli toléra pendant son premier ministère une série de manifestations anti-autrichiennes qui amenèrent un sérieux refroidissement entre Rome et Vienne), mais bientôt ils se laissèrent engager, par un fatal concours de circonstances, dans la voie qui leur avait été ouverte. Depuis 1878, Tltalie en voulait à la France et d*avoir rejeté un traité de commerce et d^avoir refusé son offre de collaboration en Egypte. Quand rissue du Congrès de Berlin lui eut enlevé Tespoir d'annexer le Trentin, elle se sentit blessée dans son orgueil et se mit à chercher sur quel point le sentiment national pourrait recevoir satisfaction. Elle crut le trouver en Tunisie, où l'attiraient le souvenir de Carthage, l'importance croissante de sa colonie et le développement de son commerce; elle devait y rencontrer la France, i laquelle cette région avait été offerte par les plénipotentiaires anglais au Congrès de Berlin, comme compensation à l'annexion de Chypre. Toutefois, il s'était établi d*abord entre les deux Etats un accord tacite, aux termes duquel chacun d'eux, tout en restant libre de favoriser les entreprises privées de ses nationaux à Tunis, s'engageait à y respecter le %i€Au quo politique. Le désir de prendre à tout prix la revanche du traité de Berlin entraîna Cairoli à dévoiler d'autres ambitions; il envoya auprès du Bey un consul remuant, M. Maccio, qui débarqua avec un appareil militaire inusité (déc. 1878), obtint de ce souverain, contrairement aux conventions, l'établissement d'un bureau de poste dans la Régence, triompha bruyamment de la concession à une compagnie italienne du chemin de fer Tunis-la-Goulette, et laissa le roi, au cours d'un voyage en Sicile, recevoir une députation et écouter un discours de ses sujets résidant en Tunisie. La France, mise en garde par ces manifestations, résolut de ne pas se laisser devancer dans la Régence et fit passer la frontière à ses troupes. Cairoli se montra aussi incapable d'empêcher l'occupation qu'il avait été inhabile à la prévoir. Opiniâtrement rebelle à une idée qui alarmait son patriotisme, il interpréta dans un sens trop optimiste les dépèches de ses ambassadeurs à Paris et à Londres, se persuada à lui-même que la campagne se réduirait à une
courte expédition militaire, et entretint dans cette erreur les Chambres italiennes. On devine dès lors quelle fut leur déception le jour où on apprit à Rome le traité du Bardo ; bientôt ce sentiment fit place à une indignation violente contre la France, accusée de mauvaise foi et de manque de parole, et à un irrésistible désir de trouver des garanties contre son ambition (mai 1881).
Deuxième période (1881-1887). — A la fin de 1881, la Tunisie était donc perdue, le droit sur la mouture aboli, la loi électorale sur le point d'être votée : de là une nouvelle orientation dans la politique du gouvernement italien. Se croyant joué par la France à Tunis, il chercha par-dessus tout à fortifier par des alliances, des armements et des annexions, sa puissance extérieure; en présence de la prospérité des finances, il rompit avec les habitudes d'économie auxquelles elle était due : en face d'un corps électoral, plus nombreux, mais moins éclairé, il retint sa fidélité par des concessions continuelles aux intérêts locaux; voyant enfin la Droite accepter les mesures qu'elle avait d'abord combattues, il projeta de la fondre avec la Gauche pour s'en faire une majorité. Ainsi, au point de vue extérieur, la Triple Alliance; au point de vue économique, le gaspillage des finances; au point de vue parlementaire, la disparition des anciens partis : tels sont les traits caractéristiques de la période qui s'étend jusqu'à l'avènement de Crispi.
La politique parlementaire. — Le successeur immédiat de Cairoli, Deprelis, garda le pouvoir jusqu'à sa mort. Il le conserva en accueillant dans sa majorité, et même dans son ministère, des hommes de toute provenance. Il commença par ériger en un système, qu'il décora du nom de transfoi^misme^ l'impuissance des anciens partis à conserver leur raison d'être; après l'avoir défini dans son discours-programme de Stradella (octobre 1882), il le vit adopter par les chefs mêmes de la Droite, Minghetli, Bonghi et Sella, l'appliqua en choisissant comme collaborateurs quelques-uns d'entre eux, tels que le général Ricotti, et le consacra en opérant dans son cabinet de fréquents remaniements partiels (mai 1883, mars 1884, juin 1885, février et avril 1887). Il eut pour adversaires les anciens chefs de la
Gauche, mécontents de voir leur programme oublié et leurs personnes laissées de côté. En novembre 1883, cinq denlre eux, Cairoli, Crispi, Nicotera, Zanardelli et Baccarini conclurent, pour combattre le ministère, une alliance à laquelle ils donnèrent le nom de pentarchie, La même année, la réunion et la dissolution d*un congrès socialiste à Ravenne signalèrent la formation d*un nouveau parti d'opposition. En mai 1886, les élections auxquelles fit procéder Depretis pour reconstituer sa majorité envoyèrent à la Chambre 285 ministériels contre 183 adhérents à la pentarchie et 60 radicaux hostiles à toute transaction avec le pouvoir. Mais en avril 1887, Crispi et Zanardelli entrèrent dans le cabinet, et Depretis, abandonnant son alliance avec la Droite, commença vers la Gauche une évolution qu*interrompit sa mort (juillet 1887).
La politique flnanoiëre. — Depretis devait porter dans les finances le même désordre que dans le Parlement* Pendant son ministère, les dépenses montèrent à un chififre qui n'avait pas encore été atteint. Les unes pouvaient être regardées comme la conséquence de la politique générale que suivait Tllalie : c'étaient les dépenses coloniales, militaires et maritimes. Les autres avaient un caractère local et semblaient destinées à gagner des électeurs plutôt qu'à servir l'intérêt public : tels furent les 50 millions consacrés à l'embellissement de Rome et l'emprunt d'une somme égale pour l'assainissement de Naples. Dans celte catégorie on peut encore ranger les conventions de chemins de fer votées en 188S, après d'interminables débats; non seulement elles faisaient aux provinces remise des trois quarts de leurs contributions aux constructions en cours; elles stipulaient encore rétablissement de 1 000 kilomètres de nouvelles lignes, qu'elles ne spécifiaient pas, pour mettre en jeu toutes les convoitises locales, c Si le but du gouvernement de Gauche, écrit à ce propos un historien italien, Ruiz, s'était réduit à dépenser l'argent qu'il n'avait pas, à en chercher de tous côtés, a décourager toutes les énergies, en le jetant par les fenêtres, Depretis et Baccarini ne pouvaient mieux faire. Magliani, éminent comme financier, mais faible pour réagir, dirigeait ces joyeuses finances, personne n'étant plus habile à trouver des ressources
' sans confesser qu'on contractait des dettes, bien plus, en donnant à entendre qu'on n'en contractait pas. L'illusion était générale et les banques étrangères l'entretenaient en maintenant à de hautes cotes la rente italienne. » L'état du budget rappelait pourtant aux esprits clairvoyants le danger d'un pareil système ; à l'excédent de recette de 12 millions en 1883, succédèrent rapidement des déficits de 21 millions en 1884, de 60 raillions en 1886, de 83 millions en 1887.
La politique extérieure. Les armements. — L'opinion publique se préoccupait trop exclusivement de la politique extérieure pour accorder une attention suffisante a ces symptômes alarmants. Depuis que l'affaire de Tunis l'avait brutalement tirée de son apathie, l'Italie subordonnait tous ses souvenirs et tous ses rêves à une seule pensée : se rendre forte pour être redoutée, se garantir à l'avenir contre toute surprise du même genre, prendre une revanche de l'humiliation subie. Cette force, elle l'obtint par des armements; cette sécurité, elle la chercha dans la Triple Alliance ; cette revanche, elle crut la trouver dans la mer Rouge. Au lendemain même des événements de Tunis, elle se mit résolument à l'œuvre pour accroître sa puissance militaire. Les Chambres votèrent sans difficulté les crédits extraordinaires qui leur étaient demandés : 127 millions en 1882, 212 en 1885, sans compter une augmentation du budget ordinaire montant à 10 millions. Ils servirent à porter de 10 à 12 le nombre des corps d'armée, de 300000 à 430000 le chiffre des troupes de première ligne, à instituer, sous le nom de milice territoriale^ une seconde réserve, à réformer l'armement, à préparer, par la création de sociétés de tir, les jeunes générations à leurs devoirs militaires. L'organisation de la flotte fut l'objet de la même sollicitude et provoqua les mêmes sacrifices. C'était le moment oii,sous l'impulsion d'un grand ingénieur, Brin, on lançait sur les chantiers des cuirassés colossaux, tels que le Duilio et le Lepanto, d'un caractère nouveau et d'une force offensive inconnue jusqu'alors.
La Triple Alliance. — Les armements pouvaient permettre à l'Italie de soutenir une guerre éventuelle : des alliances seules la mettraient en état de la prévenir. Sur ce point l'opi*
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nioo, lasse de la politique d'isolement, était unanime. Celle alliance, où la chercher? Dcprctis inclinait vers un accord avec la France, fondé sur Toubli du passé; la majorité du public et les cercles parlementaires rejetaient celle solution comme indigne d*un grand pays et préconisaient un accord avec TAutriche; on supposait en cfiet que cette puissance, pour s'occuper en pleine sécurité de ses projets orientaux, s'entendrait volontiers avec sa voisine. Le ministre des AfTaires étrangères, Pasquale Mancini, se fit Tinterprëte de ce sentiment, en déterminant dès octobre 1882 le couple royal à accomplir un voyage d'apparat à Vienne. Ce voyage n'était qu'une indication, l'habileté de Bismarck sut en faire le prélude d'une alliance. Désireux d'acquérir l'appui de lltalie au meilleur prix possible, il TeiTraya en réveillant dans ses journaux la question romaine, en offrant au pape un asile à Fulda : il lui persuada peu à peu que son adhésion à l'accord franco-allemand conclu en 1879 était le seul moyen de se défendre contre les revendications temporelles de Léon XIIL D'activés négocialions furent entreprises, par l'intermédiaire de M. de Launay, ambassadeur à Berlin, et de M. de Robilant, ambassadeur à Vienne : elles aboutirent au traité secret du 20 mai 1882. Parce pacte, conclu pour cinq ans, les hautes puissances contractantes se garantissaient réciproquement leurs territoires, assurant ainsi à l'Allemagne la possession de l'Alsace-Lorraine, à l'Autriche celle de la Bosnie-Herzégovine, à l'Italie celle de Rome. M. Mancini avait réussi à faire écarter du premier projet allemand une clause lui imposant l'obligation de suivre à l'intérieur une politique résolument conservatrice. Il n'avait pu, par contre, obtenir gain de cause sur une question capitale : la garantie, non seulement des territoires, mais des intéréls primordiaux communs; il entendait par ce mot le maintien de l'équilibre dans la Méditerranée. Il était dès lors facile de calculer quels étaient pour l'Italie les inconvénients et les avantages de la Triple Alliance. Que gagnaitelle? la possession de Rome, que personne ne menaçait. Que sacrifiait-elle? ses revendications sur Trente et sur Trieste, qui lui tenaient particulièrement à cœur et que venait de réveiller un récent incident (affaire Oberdank). Qu'avait-elle poursuivi?
une garantie contre une nouvelle entreprise de la France dans la Méditerranée; et le traité se taisait sur ce point.
Telle était l'impression de Thomme même auquel sa charge avait réservé la lâche de le préparer. Dès le début des pourparlers, M. de Robilant signalait à Rome l'inconvénient qu'il y avait à paraître, par un empressement excessif, le c mendier > plutôt que le négocier. Quand il fut conclu, il fit ressortir combien le rapprochement opéré à Skierniwice (1884) entre les trois puissances du Nord, le rendait inefficace. Plus tard enfin (juillet 1886), M. de Robilant, devenu ministre des Affaires étrangères et sollicité par M. de Launay d'aller voir Bismarck, se laissait aller i écrire : « Décidément l'Italie est fatiguée de cette alliance inféconde, et je sens trop profondément qu'elle sera toujours improductive pour nous... Il est donc plus que probable que je ne renouvellerai pas l'alliance, et que je me réserverai de me lier à bon escient, quand le moment sera venu. » Ce renouvellement eut lieu pourtant avant l'échéance (mars 1887). Le ministre avait-il réussi à introduire dans le traité de nouvelles clauses destinées à en élendre la portée? Avait-il pourvu, par des accords particuliers avec l'Angleterre, à la défense de l'équilibre méditerranéen? Ses amis en répandirent le bruit, mais aucun document officiel ne le confirme. Quoi qu'il en soit, cet événement rendit encore plus lointaine la perspective d'un rapprochement franco-italien.
La politique coloniale. — En même temps qu'une nouvelle politique extérieure, l'Italie inaugura une politique coloniale. Le désir de chercher une compensation à la perte de la Tunisie et l'impossibilité de la trouver en Tripolitaine la déterminèrent à fonder des établissements, sinon dans la Méditerranée, au moins dans la mer Rouge, qui, au dire de Mancini, en était la clef. L'occupation par la compagnie Rubatlino, puis par le gouvernement (1882), de la baie d'Assab, les explorations de Giulelli (1881) et de Blanchi (1883) dans le Ghoa furent les préludes de l'entreprise : on verra plus loin quelles en devaient être les péripéties : débarquement d'un corps d'occupation à Massouah (janvier 1885), marche vers l'intérieur et désastre de Dogali (janvier 1887).