LE GOUVEUNKMENT DE CRISPI
La mort de Depretis (juillet 1887) marque le moment où se termine le rôle propre de la Gauche historique; lors de son avènement elle avait trouvé Tltalie occupée à solder les frais de son unification et engagée dans une politique d^économie à rintérieur, de recueillement à l'extérieur ; elle la laissait orientée vers des perspectives plus brillantes, mais plus dangereuses; pourvue de lois plus libérales, d'une forte armée, d'une alliance imposante, de colonies lointaines, mais menacée dans ses intérêts par la progression croissante des impôts, dans son avenir par l'essor subit de ses ambitions; ayant en un mot une existence nationale plus active et une prospérité plus précaire.
///. — Le gouvernement de Crispi
Crispi. — De 1881 à 1887, la politique italienne avait été dominée par les rivalités personnelles des chefs de la Gauche; de 1887 à nos jours l'intérêt qu'elle présente se concentre sur le plus illustre d'entre eux, Crispi. Pendant treize ans, il en a été, soit le chef officiel, soit le principal adversaire; après l'avoir dirigée par les mesures qu'il a prises, il a influé sur son orientation par les réactions qu'il a provoquées. Il n'a pu jouer, pendant un temps aussi long, un rôle aussi prépondérant sans soulever d'ardentes inimitiés et d'ardents enthousiasmes. Il semble pourtant que ses amis comme ses ennemis aient été d accord pour lui reconnaître de hautes qualités, déparées par de regrettables insuffisances. Les premiers, tout en admirant l'énei^ie de sa volonté, l'audace de son initiative, l'autorité de sa personne, regrettaient sa violence de caractère, ses fréquentes intempérances de langage et ses dangereuses imprudences de conduite. Les seconds lui reprochaient de n'avoir pas porté dans sa vie privée le sens moral et dans sa vie publique le sens pratique nécessaires à un chef de parti et à un homme de gouvernement; mais ils reconnaissaient en lui une vigueur de conception et d'exécution que la politique n'avait pas usée, une
puissance de travail que Tàge n'avait point affaiblie, une foi mystique dans la grandeur de lltalie et un sens très vif de sa dignité. Tous le considéraient comme un homme de lutte et d'aventure, entier dans ses idées comme dans ses passions, dédaigneux des demi-mesures, entraîné par son tempérament non seulement à combattre, mais à chercher des ennemis. La politique à outrance, qui devint son programme et sa raison d'être, amena sa chute en 1891, provoqua son rappel en 1893 et l'entraîna en 1896 dans une disgrâce qui semble définitive.
Le premier ministère Grispi (1887-1889). — Le premier soin de Crispi, en arrivant au pouvoir, fut de prendre les mesures nécessaires pour se le réserver tout entier. Il commença par proroger la session parlementaire et par s'attribuer, outre la présidence du Conseil, les ministères de Tlntérieur et des Affaires étrangères. Dans son discours de Turin (25 oct. 1887), il reconnut la nécessité de deux grands partis, mais déclara que le plus fort devait se former sur son nom et sur ses idées. A la rentrée du Parlement (16 nov.), il fit exposer par le roi un programme grandiose de réformes administratives. Lorsqu'il eut obtenu des Chambres (9 déc.) une loi leur enlevant et rendant à la couronne le droit de modifier les attributions minis* térielles, il eut entre les mains une sorte de dictature. Il s'en servit surtout pour combattre les ennemis, réels ou supposés, de la monarchie : le Vatican, les républicains et les socialistes, les Abyssins et la France.
Il sembla d'abord prendre à tâche de réveiller le conflit avec l'Eglise, que la prudence de Depretis avait cherché à apaiser. Non content de proclamer dans ses nombreuses manifestations oratoires le droit de l'Italie et le principe de < Rome intangible », il révoqua le syndic de cette ville, coupable d'avoir porté au pape, à l'occasion de son jubilé sacerdotal (janv. 1888), les vœux des Romains; la même année il soumit à l'acceptation des Chambres un projet de code pénal, rédigé par Zanardelli, qui punissait de la prison et de l'amende les actes ou les paroles des ministres du culte hostiles aux institutions de l'Etat ou à l'intégrité du territoire. Dans un consistoire Léon XIII protesta solennellement. — Contre l'agitation des partis avancés, Crispi
fit voter une loi de sùreié publique qui réglait et punissait les attroupements armés ; il détermina le roi à dissiper, par un voyage en Romagne, les préventions que les populations républicaines de cette province conservaient contre la monarchie. — En Âbyssinie, où il avait hâte de venger le désastre de Dogali, il ordonna une offensive vigoureuse; un corps d*armée, sous le commandement du général San-Marzano, débarqua à Massouah et força le négus Johannès à se retirer sans combat. Mais ce fut surtout dans les affaires étrangères que s*exerça de la façon la plus active et la plus efficace Taction personnelle de Crispi : par la netteté de son attitude il brusqua révolution qui s'accomplissait depuis six ans dans la politique extérieure de Tltalie. Son premier acte comme ministre fut de se rendre à Friedrichsruhe pour conférer avec Bismarck (sept. i887); c'était afficher son intention de resserrer encore les liens de la Triple Alliance. Quatre mois après il refusait, après de longues négociations, de prolonger le traité de com-. merce conclu en 1881 entre la France et Tltalie; c'était inaugurer entre les deux pays ime guerre de tarifs aussi funeste à leurs intérêts respectifs qu*à leur bonne harmonie. Par une fatale coïncidence, Tannée 1888 fut marquée par une série d'incidents de nature à envenimer leurs relations politiques : en janvier, incident de Florence, ou un préleur opéra une saisie dans les locaux du consulat français; en juillet, incidents do Massouah, où le général Baldissera prétendait, malgré les Capitulations, imposer des Grecs, protégés français; en seplernbre, incidents de Tunis et décret du Bey soumettant h Tinspection des autorités scolaires toutes les écoles étrangères. Au cours de ces diverses affaires, Crispi s'était montré susceptible et irritable à l'excès, et semblait démentir par la hauteur de son langage les déclarations francophiles qu'iL prodiguait dans ses discours. Aux appréhensions qu'il faisait naître au delà des Alpes s* ajouta Teffet produit par une grande manifestation politique : en octobre, l'empereur Guillaume II se rendait solennellement à Rome, où il trouva un accueil chaleureux, passa en revue Tarmée et la flotte, et décora le président du Conseil de la grand' croix de l'Aigle Noir. A la rentrée des Chambres (fév. 1889),
Crispi protestait avec violence contre toute tentative de désarmement et se félicitait de ce que, « pour la première fois, le souverain d'une puissante nation amie était venu saluer au Quirinal le roi de Tltalie unifiée ». L'opinion publique française s'habituait peu à peu à le considérer comme le représentant du gallophobisme.
Le second ministère Grispl (1889-1891). — Un. incident parlementaire le força, en février 1889, à interrompre un Instant sa carrière parlementaire et à modifier légèrement sinon ses idées, au moins son programme. N'ayant pas trouvé, pour approuver sa politique financière, une majorité suffisante à son gré, il donna sa démission ; mais il se fit chaîner de reconstituer le cabinet, « afin de ne pas compromettre par un vote parlementaire les grands intérêts de l'Elat », et se borna à changer les ministres des Finances, du Trésor et des Travaux publics.
Le premier ministère Crispi avait été celui des audaces, le second fut celui des épreuves : ce fut alors que la < mégalomanie » de son chef produisit ses premiers effets et commença à éveiller de sérieuses inquiétudes dans les esprits. Depuis 1885 la situation budgétaire avait toujours empiré; Magliani, compro* mettant na réputation d'homme d'Etat par sa facilité à accepter de nouvelles dépenses militaires (146 millions en 1888) et sa dextérité à les dissimuler, s'était retiré en décembre 1888 devant la résistance que rencontraient ses projets de nouveaux impôts. Son successeur, Grimaldi, constata un déficit qui s'élevait à 73 millions pour 1888 et devait atteindre 230 en 1889, 45 en 1890 ; soit en quatre ans et jusqu'au 1"' janvier 1891 un excédent de dépenses de 384 millions! Pour remédier à ce fâcheux état de choses, Crispi promit de remplacer les impôts par des économies dont il présenta le programme. Mais il lui eût fallu changer de politique; et dans la question romaine, la question africaine, la question extérieure, il conserva la même attitude que précédemment. A Rome, il laissait inaugurer le monument élevé à Giordano Bruno (mai 1889), bien que le Vatican considérât cette manifestation comme une provocation. En Abyssinie, il se laissait entraîner par les événements à étendre la sphère d'action de l'Italie plus loin que ne le lui permettait la faiblesse
LH: (iOUVËUNËMËNT DE ORISPl 303
de SCS moyens : après avoir soutenu le roi du Choa, Ménélik, conire le négus Johannës, il l*aidait à lui succéder, mais en lui imposant par le fameux traité d'Ucciali (mai 1887) le protectorat italien; en même temps la zone d*occupation militaire était étendue jusqu'à Keren et Asmara (août) : un décret la constituait en colonie, sous le nom d*Erythrée; enfin deux traités conclus en février et avril 1887, l'un avec le sultan d*Oppia, l'autre avec le sultan des Somalis, donnaient au cabinet de Rome des droits sur une étendue considérable du littoral de l'océan Indien.
Vis-à-vis de la France, Crispi semblait partagé entre le désir de lui prouver sa bonne volonté et le besoin de chercher partout des adversaires. Pour lui témoigner sa sympathie, il faisait abolir par les Chambres les tarifs différentiels sur les marchandises françaises (déc. 1889), envoyait l'escadre de la Méditerranée saluer M. Carnotlors de son passage à Toulon (avril 1890), et déclarait dans son discours de Tunis (octobre) : « Personne ne conçoit et ne saurait concevoir l'Europe sans la mission de celte France, qui est le plus sympathique sourire de la civilisation moderne et possède une force d'atiraction irrésistible. » Mais ses journaux ne cessaient de la représenter comme prête à une agression et répandaient le bruit d'un coup de main sur la Spezia; lui-même semblait accréditer cette opinion par les fortiCcations qu'il faisait élever sur les Âlpes et l'accroissement inattendu qu'il donnait au budget de la guerre (403 millions en 1889).
Yis-à-vis de l'Allemagne il multipliait les démonstrations amicales : visite à Berlin, en compagnie du roi et du prince royal (mai 1889); réception de l'empereur Guillaume à Monza (oct. nov. 1889); télégrammes de condoléances à Bismarck lors de sa retraite ; entrevue avec son successeur Gaprivi à Milan (nov. 1890).
Vis-à-vis de l'Autriche, sa situation était plus délicate; il lui fallait, pour maintenir de bonnes relations avec le cabinet de Vienne, oublier la question irrédentiste et réprimer ou prévenir les démonstrations par lesquelles elle se manifestait : il s'acquitta de cette tâche avec autant de décision et de vigueur que s'il n'eût pas été lui-même un ancien révolutionnaire. A la
304 L'ITALIK DE 1870 A NOS JOllRS
suite de la dissolution par les autorités autrichiennes de Trieste de la société italienne Pro Patria, des manifestations bruyantes avaient eu lieu à Rome et dans quelques villes de province ; deux jours après (22 août 1890), un décret ordonna la dissolution de toutes les associations qui, sous le nom de cercles Barsanli ou Oberdank, s*élaient proposé pour but d'entretenir en deçà ou au delà des frontières du royaume l'agitation irrédentiste. Le ministre des Finances, Seismit-Doda, avait, au cours d*un banquet électoral à Udine, écouté sans protester un discours contenant une allusion à la Dalmatie « qui travaille, souffre sans se plaindre et regarde avec confiance vers l'avenir » : il reçut télégraphiquement du président du Conseil Tordre de donner sa démission.
Une politique aussi absolue dans son principe et aussi autoritaire dans ses procédés devait forcément soulever, dans les partis avancés surtout, de nombreuses inimitiés; pour en écarter la menace, Crispi fit dissoudre la Chambre des députés (22 octobre), et obtint une majorité des quatre cinquièmes dans celle qui lui succéda. Au moment môme où son pouvoir semblait plus solidement assis que jamais, il tomba brusquement (janvier 1891) sur un de ces incidents de séance fréquents dans les parlements où les partis sont mal délimités et peu disciplinés. Au cours d'une discussion budgétaire, il reprocha à son interlocuteur, ministre de 187i à 1876, d'avoir fait partie d'une administration c servile envers l'étranger ». Il aggrava par une inutile forfanterie l'effet produit par cet excès de langage : t Le vole que vous allez émellre, déclara-t-il, dira à l'étranger si l'Italie veut un gouvernement fort, ou désire retourner à ces gouvernements dont les hésitations et les incertitudes ont produit le discrédit de notre pays ». Abandonné par le Centre et la Droite, il fut mis en minorité et donna sa démission.
Le ministère Rudlni (février 1891-mai 1892). — Le marquis di Rudini, chef du groupe qui avait mené la bataille contre Crispi, fut chargé par le roi de former un cabinet; il trouva une majorité en y faisant entrer Nicotera, chef de l'opposition de gauche, et obtint un vote de confiance avec la même facilité qu'autrefois son prédécesseur. Dans son programme (février) et dans sa réponse aux premières interpellations, il
LE GOUVERNEMENT DE CRISPi 305
défloissait sa politique en ces termes : économie à Tintérieur, recueillement en Afrique, bonnes relations à Texlérieur avec toutes les puissances, maintien de la Triple Alliance. C'était indiquer qu'elle aurait le caractère d'une réaction contre les prodigalités ruineuses, l'attitude belliqueuse et les projets coloniaux de Crispi. Cette réaction se dessina d'abord dans le domaine économique et dans le domaine religieux. Le nouveau ministre des Finances, Luzzati, présenta aux Chambres un budget comportant 39 millions d'économies réparties sur les différents chapitres, surtout sur celui de la guerre, et permettant d'éviter le déficit sans recourir à de nouveaux impôts ; en décembre, il put leur prédire un excédent des recettes pour l'année suivante. D'autre part, le chef du cabinet protesta, dans son discours de Milan (novembre), de son désir de maintenir la loi des garanties, violemment attaquée par les crispiniens, et d'assurer la pleine liberté des pèlerinages catholiques à Rome. En Afrique, il renonça délibérément à la politique d'expansion suivie jusque-là, et indiqua le triangle Massouah* Asmara-Kcren comme la limite extrême de l'action des armes italiennes. Au point de vue législatif, la seule réforme qu'il mena à bonne fin fut le rétablissement du scrutin uninominal. Sur un seul point, il continua, mais en y apportant quelques tempéraments, la politique crispinienne : il ne crut pas prudent de rompre les liens dans lesquels il trouva l'Italie engagée etannonça l'intention de rester fidèle à la Triple Alliance. Sous l'empire de la même préoccupation, il renouvela, quelques mois avant son échéance, le traité qui la consacrait (juin 1891). Mais il s'attacha en toute occasion à en affirmer le caractère défensif et pacifique.
Cette politique de paix, de recueillement et d'économie, tout en obtenant l'approbation des esprits sages, n'avait donné à M. di Rudini, ni une majorité solide au Parlement, ni une popularité durable dans le pays, qui regrettait malgré lui l'agitation et les grandeurs factices du ministère précédent. Le cabinet tomba sur l'éternelle question financière, et le député Giolitti, qui avait déterminé sa chute en entraînant dans l'opposition le groupe piémontais, fut chargé de le reconstituer.
Histoire oixÉRALc. XII. *0
nous avons besoin de la collaboralion de toute la Chambre sans distinction de parti. A cette fin je vous demande d'établir la trêve de Dieu. Quand la fortune de Tllalie sera relevée, chacun reprendra son poste. Lutter aujourd'hui les uns contre les autres serait un crime. Quand le péril presse, nous devons nous unir pour la défense commune. L'œuvre que nous abordons est la plus ardue de toutes depuis la constitution de Tunité. » La situation de la Sicile justiflaitle pessimisme de ces déclarations; elle s'était aggravée pendant l'inlcri^ègne ministériel, au point de présager une révolution sociale ; dans beaucoup de petites villes le peuple insurgé et armé avait brûlé les bâtiments de l'octroi, pillé les mairies, maltraité les employés des finances; chose plus grave encore, le mouvement semblait se propager jusque dans l'Italie du Nord; la Lunigiane (Massa- Carrara) avait été le théâtre de graves conHits entre la gendarmerie et la population. Grispi réprima cette insurrection avec autant de rigueur que de promplitude. A peine arrivé au ministère, il déclara la Sicile en état de siège, y envoya un général muni de pleins pouvoirs, fit procéder au désarmement général de la population, et condamner par des tribunaux militaires les meneurs de l'agitation ; en deux mois la révolte fut étoutTée et il put se poser comme le sauveur de l'ordre. Il en profita pour essayer de remédier, par des mesures radicales, au mauvais état des finances : le budget de 1894-1895 se soldant par un déficit de 177 millions, il demanda aux Chambres 100 millions d'impôts nouveaux et une année de pleins pouvoirs pour rendre l'administration plus simple et plus économique. Ses propositions, passionnément combattues, ne furent pas acceptées dans leur intégrité, mais elles n'en eurent pas moins un heureux efTct sur le budget : l'année suivante le déficit n'était plus que de 79 millons, les dépenses avaient été diminuées de 30 millions, les recettes augmentées de 100 millions. Fort de ce succès, Crispi se retourna contre ses vieux adversaires, républicains et socialistes; les troubles de Sicile et quelques attentats isolés lui servirent de prétextes pour confondre leur cause avec celle des anarchistes et pour dissoudre toutes leurs sociétés (oct. 189i). Pour triompher enfin des dernières résistances
LE GOUVERNEMENT DE OttISPI 309
qu*il rencontrait à la Chambre, il eut recours, comme ses prédécesseurs, & la dissolution et, comme eux, dut à de nouvelles élections (mai-juin 1894) une majorité imposante. Il inspirait confiance au peuple par son énergie, voyait son autorité morale grandir, sa réputation d'homme nécessaire s'affirmer, et ses ennemis eux-mêmes reconnaître qu'il portait dans sa politique plus de mesure et de modération que par le passé. Celte transformation n'était pourtant pas complète; il n'imposait silence i ses ambitions que pour leur donner plus ample carrière dans le domaine colonial; on sait quelles conséquences entraîna sa témérité. La zone d'occupation fut étendue à l'ouest jusqu'à Kassala (juillet 1894), au sud-ouest jusqu'à Adoua (janv. 1895); le nouveau négus Ménélik, accouru avec toute son armée, anéantit un premier délachement à Amba-Âlagi (7 déc. 1895), s'empara de Makallé (janv. 1896) et écrasa à Abbagarima les 10 000 soldats du général Baratieri : la moitié resta sur le champ de bataille. Ce désastre, dont l'importance était comparable à celle d'une grande défaite en Europe, souleva en Italie une si vive émotion que l'opinion publique, cherchant des responsabilités, se tourna contre le ministre qui n'avait su ni le prévoir, ni l'éviter. Le 5 mars, Crispi annonça aux Chambres la démission du cabinet. Lie deuxième ministère Rudini (mars 1896-Juin 1898). — La crise parlementaire, analogue à bien des égards à celle de 1891, fut résolue de la même façon. M. di Rudini, dont le nom inspirait confiance à l'opinion modérée, fut chargé de liquider la situation qu'il avait laissée; il garda le pouvoir jusqu'en juin 1898, mais en remaniant trois fois son cabinet (juillet 1896, déc. 1897, juin 1898).
Il jugea d'abord indispensable d'en finir au plus vite avec l'aventure africaine; un emprunt intérieur de 140 millions, et une habile campagne du général Baldissera en Erythrée, permirent, en poursuivant la guerre, de préparer une paix honorable; à la fin d'octobre le traité avec Ménélik était conclu : l'Italie renonçait à son protectorat sur l'Ethiopie, abandonnait le Tigré, reculait la frontière de la colonie jusqu'à la ligne Hareb-Bclesa-Muna et obtenait la libération de ses soldats prisonniers. Le général Baratieri ayant été absous (juin) par le
tribunal militaire devant lequel il avait été traduit, la question d'Erythrée put être, à la fin de Tannée, considérée, sinon comme résolue, au moins comme endormie. En même temps, M. di Rudini portait son activité sur les autres problèmes dont il recueillait rhéritage : le général Ricotti présentait aux Chambres un plan de réorganisation de Tarmée destiné à en rendre la constitution plus forte et plus économique; la Sicile était placée sous la direction d'un commissaire royal chargé d*y étudier et d'y réaliser les réformes sociales nécessaires; enfin le nouveau ministre des Affaires étrangères, Visconti* Venosla (juillet 1896), profitait du sentiment de soulagement qu'avait excité au delà des Alpes le départ de Crispi pour renouer de bonnes relations avec la France. Quand M. dî Rudini voulut, comme ses prédécesseurs, puiser une nouvelle force dans une consultation du corps électoral, les élections de mars 1897 lui donnèrent une majorité que rendirent plus significative encore les pertes du parti crispinien. Pendant tout le cours de Tannée 1897, il persévéra dans la même politique de recueillement, n'en sortit que pour intervenir en Crète avec les puissances, et réussit à présenter en décembre un budget qui se soldait par un excédent de recettes do 16 millions.
Celte œuvre réparatrice fut brusquement interrompue par les scènes tragiques de Milan ; à la suite de l'élévation du prix du pain, une redoutable insurrection, à laquelle l'intervention de Télément socialiste donna une couleur politique, éclata dans cette ville et coûta la vie à des centaines de soldats et d'ouvriers (mai 1898). Le ministère di Rudini donna sa démission et fut remplacé par un cabinet Pelloux, dont le chef est encore au pouvoir.
L'évolution politique de l'Italie de 1870 à 1899. — Si Ton jette un coup d'œil d'ensemble sur l'histoire de l'Italie depuis la prise de Rome jusqu'à nos jours, on peut, semble-t-il, y distinguer deux périodes, séparées par Tannée 1881. La première a été la continuation et comme la conclusion de la période précédente; le pays a complété son unité, en soldant les frais qu'elle avait causés, en développant les institutions qui l'avaient facilitée, en conservant les alliances au moyen desquelles elle
s'était effectuée. A partir de 1881, au contraire, Tllalie paraît faire effort pour se dégager du passé, oublier les difficultés de sa formation et parvenir rapidement au même degré de prestige extérieur et de puissance matérielle que les grandes monarchies européennes; de là Taugmentation de dépenses, Taccroissement de Tarmée, la fondation d'un empire colonial, la Triple Alliance, l'ioipulsion donnée aux travaux publics ; ce mouvement ascendant se précipite sous les premiers ministères Crispi et s'arrête brusquement après sa chute (1896). Il semble que Tllalie soit entrée maintenant dans une troisième phase, pendant laquelle elle s'efforce de combiner, de fondre les politiques diverses, et à certains égards opposées, qu'elle a suivies pendant les deux premières; elle tient à ne pas perdre le fruit dos sacrifices qu'elle a consentis pendant la seconde et à conserver sa situation internationale; mais elle a renoncé à ses projets d'expansion coloniale, réorganise ses finances et cherche à vivre en paix avec tous ses voisins.
Il faut placer au premier rang la question financière et la question morale. Depuis deux ans, le déficit a disparu des budgets, mais cet équilibre, se soldant par de très faibles excédents de recettes, est instable, et à la merci du moindre incident. Trois causes l'avaient précédemment compromis : les dépenses militaires, qui depuis ont été ramenées à des proportions normales ; les frais de construction de chemins de fer, qui ont été également diminués; enfin la mulliplicalion des emplois publics, que le gouvernement s'efforce maintenant de réduire et de simplifier. — La question morale sera plus longue et plus délicate à résoudre; elle est pendante en Italie depuis que d'Azeglio l'a posée en ces termes: c Maintenant que l'Italie est faite, il nous reste à faire les Italiens. » L'indifférence politique d'une part, Tesprit de clocher d'autre part, sont, au delà des Alpes, les deux maladies qui paralysent le corps social; elles enlèvent au gouvernement Tappui qu'il pourrait trouver dans l'opinion publique et l'obligent à sacrifier parfois le bien général à des intérêts particuliers; pour y remédier il ne peut guère compter que sur le développement de l'instruction et sur l'action du temps.
Les questions extérieures se ramènent à trois : la question
romaine, la question de la Méditerranée et la question irrédentiste. Il semble difficile que la première puisse être réglée par un accord, puisque le pape ne veut pas renoncer à ses revendications temporelles et que lltalie ne peut aliéner aucune parcelle de son territoire. Le temps lui a déjà enlevé et lui enlèvera encore une partie de son acuité. On peut en dire autant de la question de la Méditerranée; Tltalie, qui Tavait soulevée au moment des affaires de Tunis, semble s*en préoccuper beaucoup moins depuis qu'elle a renoncé à s*étendre en Abyssinie et qu'elle a été rassurée sur les intentions de la France. C'est plutôt sur sa frontière orientale que se porte son attention, et c*est de ce côté que l'opinion publique demanderait un agrandissement, le jour où elle considérerait comme imminente une dislocation de l'empire austro-hongrois. Mais ce jour apparaît encore comme lointain.
bibliograpNie
Travaux d^enineiiiMe. — Il n'existe pas d'histoire générale de cette période. On en trouvera pourtant la chronologie dans Rinaudo (C), Cronologia italiana dal 1S69 al 1896^ Turin, 1897, cl un exposé, au point de vue parlementaire, dans Ruiz [G.), Storia costituzionalc del Hegno (Vlioiia^ 4SiH-l89S^ Florence, 1898. Consulter aussi les articles politiques de la jYi/ova Anlologia et les fascicules annuels de VAnnual Register, de VEuropàischer Gcschichtskalruder de Schulthess et de la Politischc GcschicfUe der Gcgemcart.
Histoire Intérieure. — // hegno de Vitlorio-Emanuele II (t. VII) de V. Bersezio, s'arrête en 1878, la Storia deW ideaitaliana (t. Il) de Petniccelli deUa Gattina, en 1880. — Les Lettres d'Italie (1880) et les Nouvelles Lettres d'Italie (1884) d'E. de Lavelçye contiennent de curieux détails sur les mœurs politiques; l'histoire financière est traitée dans CuoheTal- Clarigny, Les Finances de lltalie {lS66-1S8o), 1885, et dans J. Sachs, L'Italie, ses finances... (4859-8i), 1885.
Histoire extérieure. — La dernière édition (1898) de l'ouvrage de Chiala (L.), Pagine di Storia contemporanea, 1 858-1 897 y 3 vol., constitue une histoire complète de la politique extérieure de l'Italie jusqu'en 1897. Cr. sur la question tunisienne : Les préliminaires du traité du Barda (Annales de TEcoIe libre des Sciences politiques, 15 juillet 1893); sur la question irrédentiste, Brachet (Aug.;, L'Italie qu'on voit et Vltalie gnon ne voit pas, Paris, 1883; sur la question coloniale, Colajani (N.), Politica coloniale, Palerme, 1891.
État aetucl de l^italle. — Brunialti, La Costituzione italiana, Turin, 1881. — Brusa, Staatsrecht d. K. Italien, 1890 (coUect. Marquardsen). — Fischer, Italien und die Italiener, Berlin, 1899. — Ottonieii (P.\ Vltalia présente ed i suai fati, Rome, 1897. — L'Italie «on collaboration), Paris, Larousse, 1896.