CHAPITRE XII
De 1870 à nos jours.
L^histoire intérieure de la Roumanie et de la Grèce présente, de 1870 à nos jours, un assez faible intérêt. Ces deux pays s*étaient donné des constitutions, la Grèce en 1864, la Roumanie en 1866; leur mise en vigueur ne produisit d*abord qu'une stérile agitation parlementaire, des luttes d'ambitions et d'égoïsmes, des rivalités personnelles. Les partis, surtout en Grèce, n'étaient que des coteries, et l'on se disputait le pouvoir moins pour appliquer un programme et réaliser des idées que pour satisfaire des appétits.
Il n'en fut pas de même en Serbie, où de vrais partis se sont organisés et où la constitution rédigée en 1869 ne donnant pas satisfaction à la majorité du pays, l'opposition entama contre le souverain une lutte dont elle sortit victorieuse en 1889. La lutte, reprise en 1894, parait aujourd'hui tourner à l'avantage du souverain.
La guerre russo-turque et le traité de Berlin ont amené la création d'un nouvel Etat chrétien, la Bulgarie. Là aussi des partis se sont constitués, luttant pour délivrer le pays de toute tutelle et de toute influence étrangère, travaillant victorieusement à compléter l'unité du nouvel Etat par l'adjonction de la Roumélie. En sorte que la vie politique intérieure a été très active et présente un réel intérêt chez les Serbes et chez les Bulgares.
Dans les quatre Elals on a travaillé à mettre en valeur leurs ressources naturelles, à développer leur puissance économique; de là les grands travaux et les constructions de chemins de fer. Pour se mettre au niveau des Etats voisins i civilisation ancienne, on a créé des écoles et des établissements scientiGques. Pour pouvoir faire respecter une indépendance tardivement acquise, on a organisé des armées sur le modèle des grandes puissances militaires. Toutes ces créations ont nécessité beaucoup d'argent et des emprunts qui pèsent parfois lourde* ment sur les jeapes Etals.
/. — La Serbie.
La Régence. La constitution de 1869. — Le lendemain de Tassassinat du prince Michel (10 juin 1868) S son cousin Milan Obrenovitch fut proclamé prince, conformément à la loi successorale de 1859. Le nouveau prince n'ayant pas quatorze ans, la Skoupchtina élut régents le général Blasnovats, Gavrilovitch et Ristitch. Ce dernier avait joué un certain rôle dans les négociations de 1864 relatives à l'évacuation des citadelles par les Turcs. D*esprit souple et délié, il avait l'intelligence nette, une grande ambition, beaucoup de confiance en lui-môme. Plus jeune que ses collègues, il prit cependant dans le conseil de régence une influence prépondérante.
Depuis qu*elle était libre, la Serbie vivait en fait sous le régime du bon plaisir princier. Le paysan, qui est toute la nation serbe, ne marchandait pas sa confiance à Miloch et au prince Michel. Mais, des écoles serbes et des universités étrangères commençaient à sortir des hommes désireux de participer au gouvernement du pays. Sous leur influence, la Skoupchtina émit le vœu < qu'il fût procédé à une organisation du pouvoir législatif telle que la nation prit une part active et légitime à la direction de ses affaires ». Les régents préparèrent une constitution qui fut volée le 29 juin 1869.
i. Voir ci-dessus, t. XI, p. 244.
Le pouvoir exécutif appartenait au prince, irresponsable, assisté de ministres choisis par lui et responsables devant la Skoupchtina. Celle-ci, élue pour trois ans, partageait le pouvoir législatif avec le prince et votait le budget. Un conseil d*Etat, nommé par le prince, préparait les lois et contrôlait le budget. Une loi organique régla le mode d élection des députés : tout contribuable était électeur et éligible à trente ans, s*il n'était ni fonctionnaire, ni avocat, ni professeur. Le prince nommait directement un tiers des députés..
On ne demanda pas la sanction du sultan. La constitution fut « une œuvre essentiellement nationale » destinée à < fermer le chemin pour toujours à l'immixtion de Tétranger dans les affaires intérieures de là principau té ^». Cette ferme attitude amena le sultan à reconnaître la loi successorale et l'hérédité dans la famille des Obrenovitch. Grâce à la disposition qui assurait au prince la nomination du tiers des députés, grâce à Texclusion légale des hommes éclairés, les régents furent maîtres de rassemblée, réduite au rôle de commission d'enregistrement, et l'application du régime parlementaire ne suscita aucune difficulté. Des mesures utiles furent prises pour développer l'enseignement primaire et secondaire. Pour aider au développement économique, on adopta le système décimal français, on créa des institutions de crédit populaire, une banque nationale, des caisses d'épargne; on établit quelques écoles d'agriculture. On codifia les lois et les ordonnances. En matière militaire^ on proclama l'obligation du service pour tous et on transforma en partie l'armement de l'infanterie. Sur ce point cependant l'œuvre de la Régence fut assez imparfaite : la Serbie en devait acquérir la preuve douloureuse en 1876.
Les partis. — En remettant le pouvoir â Milan, majeur le 22 août 1872, les régents se félicitaient de laisser « l'exemple d'une concorde qui n'avait pas cessé un instant de régner entre tous les éléments politiques et entre ceux-ci et la nation ». En fait, pendant la régence, la Serbie avait été gouvernée par le 'parti libéral^ seul organisé à la mort de
{, Silualion de la Serbie exposée par la régence princière à S. A. S, le prince de Serbie, à Voccasion de la proclamation de sa majoiité (Belgrade, 187i).
Michel. Mais dès la promulgation de la constitution il s*était formé un parti d'opposition composé des hommes instruits, écartés des affaires par la loi.
Parmi ces hommes on pouvait distinguer deux tendances. Les uns, sortant la plupart des écoles françaises, redoutaient Tesprit particulariste du paysan; ils savaient que la notion de TEtat lui faisait défaut, et qu'il ne voyait guère au delà des étroits intérêts de son village. Us jugeaient tout progrès impossible et l'existence même de la nation en péril, si l'on ne resserrait ses éléments sans cohérence dans les cadres d'une administration très complète, dirigée par un pouvoir central très puissant. Ils étaient autoritaires et partisans d'une centralisation à la française. Les autres, généralement sortis des universités suisses, entendaient au contraire restreindre l'action du pouvoir central et le soumettre au contrôle le plus étroit; véritables conservateurs, ils voulaient que l'on respectât le plus possible la tradition serbe et que l'on laissât par conséquent une lai^e autonomie aux communes : on les a par la suite appelés les radicaux. Les premiers étaient disposés à engager de fortes dépenses pour amener la Serbie au même degré de civilisation que les vieux États européens, pour la pousser en avant, « Napred » : de là plus tard leur nom de Naprednjaky tra« duit par progressistes. Les seconds estimaient aussi que des transformations étaient indispensables, mais ils entendaient les restreindre au strict nécessaire. Tous étaient d'accord pour combattre la constitution et tous marchèrent, groupés en un seul parti, à l'assaut du pouvoir, avec ce vague programme : la re vision.
Le règne de Milan. Constitution de 1888-1889. — U n'y avait pas là de quoi passionner le paysan; aussi, jusqu'en 1880, l'opposition demeura-t-elle un état-major sans soldats. Le pouvoir resta aux constitutionnels, c'est-à-dire aux libéraux et à Ristilch. Milan le maintenait aux affaires parce qu'il était autoritaire, et le pays lui faisait crédit parce qu'il pratiquait une politique extérieure nettement russophile, parce qu'il poussait à la guerre sainte contre le Turc et qu'il était sur ces deux points en parfaite communion d*idées avec le peuple.
D'autre part, les guerres malheureuses de 1816 et de 1877, la nécessité de résister à deux invasions, détournèrent Tattention des questions de politique pure. L'acquisition de Nich au traité de Berlin, la reconnaissance par l'Europe de la complète indépendance de la Serbie, la proclamation de l'indépendance de rÉglise nationale (octobre 1879) valurent à Ristitch une large popularité.
Un incident de politique extérieure vint changer du tout au tout la situation. On négociait avec l'Autriche un traité de commerce. Ristitch se refusait à subir la loi du plus fort et rappela de Vienne les négociateurs serbes (août 1880). L'Autriche menaça la Serbie d'un blocus économique. Milan, jug^eant que la Serbie succomberait fatalement, demanda sa démission à Ristitch. Brouillé dès lors avec les libéraux, il dut appeler au pouvoir l'opposition. L'un de ses chefs, Pirolchanals, forma le nouveau cabinet. LaSkoupchtina fut dissoute et les élections de décembre 1880 rendirent l'opposition maîtresse de la Chambre.
La scission entre les éléments progressistes et radicaux qui composaient l'opposition se produisit presque aussitôt. Pirotchanats avait été choisi par Milan parce qu'il était progressiste, partisan d'un pouvoir central très fort, des grandes entreprises et des grandes dépenses : pareil programme allait parfaitement aux instincts autoritaires et aux appétits d'argent du prince. Le budget passa de moins de 20 millions à plus de 40. En sept ans la dette monta de 7 millions à 312. Si l'on construisit 500 kilomètres de chemins de fer, si la principauté fut érigée en royaume (6 mars 1882], en revanche on engagea aux banques étrangères toutes les sources de revenus de la Serbie, et les charges des contribuables furent plus que quadruplées.
A cette déplorable politique fînancière s'ajoutait une politique extérieure contraire au sentiment national. Milan imposait à ses ministres l'entente cordiale avec l'Autriche, mortellement haïe depuis qu'elle occupait la Bosnie et l'Herzégovine, Alsace- Lorraine serbes. Le mécontentement profita au parti radical, constitué en janvier 1881, puissamment organisé sur le modèle du parti socialiste allemand. Le parti réclamait une stricte économie et une large autonomie pour les communes. En 1883
il essaya de s'emparer du pouvoir par un soulèvement (soulëyement de Zaïtcbar) impitoyablement réprimé, et suivi du désarmement complet du pays. Mais de nouvelles fautes de Milan, notamment en 1885 une guerre impie et malheureuse contre les Bulgares, permirent au parti de se reconstituer. Les scandales de la vie privée de Milan achevèrent de le perdre. Il avait épousé en 1875 une Russe, Nathalie Kechko. La reine avait su se mériter le respect et Taffection de tous. Sans motif avouable, Milan voulut divorcer. Les progressistes, dirigés par Garaschanine, Tabandonnèrent en 1887. Milan ne trouva plus pour le servir que des ambitieux comme Ristitch ou des hommes de main comme Nicolas Cristitch. En violation de toutes les lois de TEglise orthodoxe, le 24 octobre 1888, il prononça lui-même son divorce. Le mouvement d'opinion fut si violent que deux jours plus tard, pour faire diversion. Milan annonçait la prochaine réunion d*une constituante et la convocation immédiate d'une commission composée de représentants des trois partis, chargée de préparer une nouvelle constitution. Les élections pour la constituante donnèrent 500 sièges aux radicaux, 79 aux libéraux, un siège aux progressistes. L'assemblée vota (21 décembre 1888/2 janvier 1889) une constitution qui laissait au roi, assisté d'un ministère responsable devant la Skoupchtina, le pouvoir exécutif, et donnait le pouvoir législatif et le vote du budget à une Chambre unique, élue directement par tous les contribuables, ce qui équivalait à peu près au suffrage universel. La constitution garantissait la liberté individuelle, assurait la liberté de la presse, de réunion et d'association. Le roi ratifia la constitution, mais n'essaya pas de l'appliquer.
Abdication de Milan. Alexandre Y\ Coups d'État daoût 1898 et avril 1898. — Le 6 mars 1889, Milan abdiqua en faveur de son fils Alexandre P% ftgé de douze ans, et confia la régence i Ristitch et aux généraux Protitch et Belimarkovitch. Le 12 février 1892, Milan, devenu le comte de Takovo, complétait son abdication en renonçant, moyennant deux millions, à ses droits de membre de la famille royale et même à sa qualité de citoyen serbe.
Les régents, se conformant à Tesprit de la constitution, appelèrent au ministère Tun des chefs du parti radical, le général Grouilch. Les radicaux s'efforcèrent de rétablir l'ordre dans les finances et de revenir à la politique traditionnelle d'alliance avec la Russie. Le pays eut à peu près trois années de repos. Mais l'un des régents, Protitch, mourut en 4892. La Skoupchtina, en raison de sa composition, devait lui donner pour successeur un radical. Ristitch, chef des libéraux, craignant de voir ainsi sa prépondérance compromise, poussé en outre par Milan, à qui les radicaux ne voulaient plus donner d'argent, procéda au mois d'août 1892 à un coup d'Etat. Il renvoya sans motif avoué le ministère radical où M. Pachitch avait remplacé le général Grouitch, et constitua un cabinet libéral Avakoumovitch-Ribarats. La Skoupchtina fut dissoute, et par la terreur les libéraux essayèrent de s'imposer au pays et de lui faire nommer une Chambre à leur dévotion. A Goratchitch on fusillait à bout portant, sans sommation, sans prétexte quelconque, des citoyens paisiblement et légalement assemblés. Les élections furent malgré tout favorables aux radicaux. Le ministère les annula en partie. On était à la veille d'une insurrection quand, le 1*713 avril 1893, le roi, alors âgé de seize ans, para au danger en faisant arrêter au milieu d'un dîner régents et ministres, et en constituant, avec son ancien précepteur Dokitch, un ministère de coalition radical-progressiste. Ce coup d'Etat fut accueilli avec enthousiasme par le pays.
Retour de Milan. Coup d'État de 1894. Mariage d'Alexandre T'. ^ — Malheureusement, la néfaste influence de Milan ne tarda pas à se faire sentir de nouveau. Le ministère Avakoumovitch-Ribarats avait été mis en accusation. Ribarats menaçait de verser aux débats une correspondance qui prouverait que tout avait été fait à l'instigation de Milan. D'autre part les radicaux se refusaient à voter un apanage à l'ex-roi. Malgré la loi qui lui interdisait la Serbie, Milan rentra à Belgrade le 21 janvier 1894. Le ministère radical se retira. La presse entama contre Milan une campagne terrible. Le roi rétablit d'abord son père dans ses droits et prérogatives. Puis, le 21 mai 1894, par un second coup d'Etat, il supprimait la
coDstitutioa de 1888-89, abolissait la liberté de la'^presse, les garanties de la liberté individuelle et remettait en vigueur la constitution de 1869. La faiblesse des chefs radicaux, Tabsence de grand centre où la résistance pût être organisée assurèrent le succès de Milan. En 1895, on put espérer que la crise touchait à sa fin. Milan avait quitté la Serbie. La reine Nathalie était revenue i Belgrade. Au mois de juillet 1895, le ministère fut confié à l'un des chefs progressistes, M. Novakovitch, unanimement et justement respecté. Des négociations furent ouvertes avec les radicaux *; un projet de constitution fut élaboré avec soin. Une intrigue de Milan, qui trompa les radicaux, fit tout échouer. M. Novakovitch se retira (octobre 1897). Milan revint et se fixa à Belgrade. Nommé généralissime, il gouverna sous le nom de son fils, avec un ministère composé de ses créatures et présidé par Yladan Georgevitch. On fit voter à la Skoupchtina, à la session de 1898, des lois draconiennes sur la presse, les associations, le régime électoral. Le droit de vote fut retiré à tout ce qui pense en Serbie, journalistes, médecins, avocats, professeurs, fonctionnaires. En juillet 1899, Faltentat du Bosniaque Knejevitz servit de prétexte à Milan pour frapper les chefs radicaux, en les impliquant dans un complot forgé par sa police et en les faisant condamner, innocents, par des juges à ses gages. La Serbie était soumise au régime du bon plaisir pour Tunique profit d'un homme, lorsque brusquement le jeune roi se ressaisit et rompit avec son père à propos de son mariage. Malgré Milan, il épousa, le 5 août 1900, une Serbe, M""' Draga Machin, ancienne dame d'honneur de la reine Nathalie. Le ministère fut renvoyé et remplacé par un ministère de coalition radical-progressiste. Tous les prisonniers politiques ont été remis en liberté, et les exilés ont pu rentrer.
Par suite de ces crises, le développement de la Serbie n'a pas été dans ces trente dernières années ce qu'il aurait dû être. Le fait est singulièrement frappant si l'on rapproche la dette bulgare et la dette serbe et si l'on compare les travaux accomplis. La dette serbe monte à plus de 409 millions et les intérêts absor-
1. Sur l'histoire des parlis et notamment du parti radical, voir : Albert Malet, Le roi Milan {Revue de Paris, i" novembre 1899).
bent par an près de 21 millions, presque un tiers d*un budget de 69 millions. Le service de la dette bulgare ne nécessite {^as 20 millions et le budget dépasse 84 millions. Cependant la Bulgarie a donné à ses troupes Tarmement le plus moderne, tandis que, si la Serbie a acheté environ 300 pièces françaises (de Bange), son infanterie attend encore ses fusils à tir rapide. La Bulgarie a construit 993 kilomètres de chemins de fer quand la Serbie en construisait 570 kilomètres. Les lignes établies par une société française furent occupées de force en 1889 par TEtat serbe, lequel remboursa les constructeurs après de laborieuses négociations. En dehors des chemins de fer, les créations importantes ont été, en matière administrative, rorganisation des communes en 1880; en matière d'instruction publique, la remarquable loi de 1882 (loi Novakovitch) organisant renseignement primaire gratuit et obligatoire; Tensemble des lois sanitaires et d'hygiène publique, promulguées en 1881 ; enfin les lois de 1886 et de 1896 sur Tarmée, qui rendent le service obligatoire pour tous les Serbes, de 21 ans à 51 ans, et permettent théoriquement de passer d'un eiFeclif de 22 000 hommes à un effectif de 353 000 (?) hommes dont 160 000 de première ligne \
La création de TEtat bulgare a diminué Timporlance de la Serbie dans les Balkans. Le congrès de Berlin, sur la néfaste proposition de lord Salisbury et de son chef Disraeli, fît trois morceaux de la Grande Bulgarie constituée au traité de San Stefano. La Macédoine fut replacée sous Tautorité directe du sultan; de la région comprise entre le Despolo Dagh au sud et le Balkan au nord, on forma une province autonome, la Roumélie Orientale; le pays entre le Balkan et le Danube constitua la principauté vassale de Bulgarie. La Roumélie devait avoir un
i. Pour le Monténégro, dont la vie politique se résume dans son rôle pendant la guerre de 1876-1878, voir le chapitre suivant.
gouverneur chrétien, nommé pour cinq ans par la Porte avec Tassentiment de l'Europe. La Bulgarie aurait un prince élu par la population et conGrmé par la Porte et les puissances. Jusqu'à Tachëvement du règlement organique, un commissaire russe administrerait la Bulgarie; mais ce régime provisoire ne pouvait durer plus de neuf mois. Pendant le même délai les Russes occuperaient la Roumélie Orientale.
Constitution de 1879. Alexandre de Battenberg. — Le général Dondoukof-Korsakof, commissaire administrateur de la Bulgarie, réunit à Timovo une assemblée qui prépara la constitution : le texte fut voté le 16 avril 1879. La dignité princiers était héréditaire de màle en mâle par ordre de primogéniture. Le pouvoir exécutif appartenait au prince, irresponsable, assisté de ministres responsables devant la représentation nationale, le Sobranié. Le Sobranié faisait les lois, votait le budget et contrôlait les dépenses. Les députés, âgés d'au moins trente ans, sachant lire et écrire, étaient élus pour trois ans, au suffrage universel et direct, tout Bulgare âgé de vingt et un ans étant électeur. Quand il s'agit de nommer le prince, le général Dondoukof annonça que le candidat du tsar était le prince Alexandre de Battenberg, un jeune homme de vingt-deux ans, officier prussien, neveu de la tsarine. On déféra au désir du tsar libérateur^ et, le 27 août 1879, Battenberg fut élu prince à l'unanimité.
La tutelle russe. Les partis. — Les premières années de l'existence de la principauté ont été fort troublées. La faute en fut surtout aux Russes. Ayant émancipé la Bulgarie, ils prétendaient la tenir en tutelle, la régenter comme un Elat mineur, en faire au point de vue politique une sorte de fief, au point de vue économique une colonie. Les Bulgares devaient payer en soumission le sang des soldats du tsar. La soumission, pensait-on à Pétersbourg, leur serait facile : on les jugeait en effet demi-barbares, incapables de se conduire eux-mêmes. En réalité, parmi ces barbares, beaucoup étaient assez instruits : on avait pu s'en convaincre à la constituante de Tirnovo, où l'on ne pensait trouver que des paysans mal dégrossis, et où les deux tiers des députés parlaient le français, une moitié le fran-
çais et rallemaad. En outre, sous la domination turque, les Bulgares avaient joui, comme les Serbes, d*une assez large indépendance communale, en sorte que dans une certaine mesure ils se trouvaient préparés à la vie politique. Enfin beaucoup avaient étudié en Roumanie, en Russie, en Allemagne, en France ; ils avaient même acquis des grades universitaires supérieurs. Ils entendaient jouer un rôle actif dans leur patrie rendue à la liberté, et ne pouvaient longtemps consentir à n*ètre que les instruments d*une volonté étrangère.
Parmi eux, comme parmi les Serbes, il existait deux tendances très différentes. Les uns, anciens étudiants de France et d'Allemagne, estimaient qu'à un peuple émancipé de la veille, rusé, enclin aux conspirations, peu soucieux de la légalité et respectueux de la force seule, il fallait pour ainsi dire doser la liberté, et qu'il convenait de le soumettre à un pouvoir central puissamment armé et qui ne pût être gêné dans Toeuvre d'organisation générale par l'instabilité du régime parlementaire. A ces autoritaires, que l'on appela les conservateur^^ la constitution paraissait trop libérale. Sur ce point les conservateurs se trouvèrent au début d'accord avec le gouvernement russe et les nombreux officiers et fonctionnaires que le tsar avait chargés de façonner la Bulgarie nouvelle. Mais l'entente fut de courte durée. L'ingérence russe déplut rapidement aux conservateurs, qui, s'ils voulaient donner des maîtres aux Bulgares, entendaient être ces maîtres. Dès 1879 ils auraient pu prendre pour devise le mot que Stamboulof prononça plus tard : c La Bulgarie aux Bulgares ». Les hommes les plus remarquables du parti étaient MU. Natchevitch, Grecof et Stoilof, venus des universités de Paris, d'Aix et de Heidelberg.
Quand les Russes découvrirent les intentions des conservateurs et comprirent qu'ils poussaient Alexandre à être un prince bulgare et non point un simple lieutenant du tsar, ils combattirent leurs alliés de la veille et cherchèrent un appui dans le parti libéral. Ce parti se composait de ceux qui avaient élé en Russie, et de ceux qui au temps des Turcs avaient vécu réfugiés dans les divers États des Balkans. Partisans du régime parlementaire , ils réclamaient la stricte application de la
constitution. Ils jugeaient en outre très légitime qu'une part d'influence appartînt à la Russie dans la vie politique de la principauté. Leurs chefs furent à TorigineMM. Zankof et Karavelof. Dans la suite le parti se désagréga, précisément à propos de la question de Tinfluence russe, en 1882, après la révolution de Philippopoli et la chute d'Alexandre. Beaucoup ne voulant plus alors < ni du miel, ni de l'aiguillon delà Russie' », formèrent avec Stamboulof le parti libéral national, dans lequel, en raison de la communauté de haine, vint se fondre le parti conservateur. Le reste du parti libéral, russophile avant tout, se morcela par suite de rivalités entre MM. Zankof et Karavelof ; mais ces divisions sont sans importance politique.
Coup d'État de mai 1881. — Le prince constitua son premier cabinet avec les chefs des conservateurs, MM. Grecof et Natchevitch, et le général russe Parenzof. Mais les élections donnèrent la majorité aux libéraux, qui manifestèrent immédiatement leur hostilité au ministère. Six jours après sa réunion, le Sobranié fut dissous (novembre 1879). Aux nouvelles élections 138 libéraux furent élus contre 32 conservateurs. Le prince céda et conQa le pouvoir à MM. Zankof et Karavelof. Les conservateurs restaient néanmoins ses conseillers dans la cour lisse. Sous leur influence le prince demanda et obtint du tsar l'autorisation de procéder à un coup d'Etat. Le 9 mai 1881, il renvoyait le cabinet Zankof-Karavelof et formait un ministère dirigé par le général russe Ërnroth. La constitution était suspendue; une constituante était convoquée, et le prince annonçait qu'il lui demanderait des pouvoirs extraordinaires pour sept ans. Pour préparer les élections, il parcourut les provinces, accompagné de l'agent russe Hitrovo. Grâce à ce voyage et à la pres^ sion administrative, on eut une Chambre en majorité conservatrice. Les chefs du parti libéral furent bien élus, mais crurent prudent de s'exiler. Seul M. Zankof osa venir siéger : il fut arrêté. L'assemblée donna au prince les pouvoirs qu'il demandait.
La Bulgarie fut alors gouvernée par les conservateurs et
1. Le mol est de M. Zankof, qui est cependant resté un • russophile • déterminé.
>»-^^^ LES ÉTATS GHRÉTTE!iS DES BALKANS
lo:^ gêuéraux russes Remlingen, Sobolef et Kaulbars. Ces derniers s*eff6rçaieDt d*élablir partout l'influence russe : on tenait déjà Tarmée par les officiers ; on réclamait Tadoption des codes russes, des programmes d'instruction russes, et la concession de grands travaux, notamment la construction des chemins de fer, à des spéculateurs russes. Les conservateurs inquiets poussèrent le prince à ne pas céder à ces exigences. Le tsar Alexandre III, qui n'aimait pas Battenberg, ne lui pardonna pas cette résistance, et Sobolef et Kaulbars eurent mission de préparer le renversement des conservateurs et du prince, en se rapprochant des libéraux et en rétablissant la constitution. Le projet fut éventé par M. Grecof, qui proposa à Battenbei^ de prendre les devants et de former un cabinet de coalition où les libéraux siégeraient à côté des conservateurs. L'entente se fil entre les partis sur le dos de la Russie. Le 19 septembre 1883 le prince résigna ses pouvoirs extraordinaires et remit en vigueur la constitution. Les généraux russes se retirèrent. Les libéraux ne tardèrent pas à évincer leurs collègues conservateurs et restent maîtres du pouvoir, avec M. Karavelof. On eut deux années de tranquillité relative, pendant lesquelles les rancunes russes parurent assoupies.
La Roumélie. Révolution de Phlllppopoll. — Mais une révolution à Philippopoli fut le point de départ d'une nouvelle et longue période de crise. Conformément au traité de Berlin, les Russes étaient restés en Roumélie jusqu'en juillet 1879. Le gouverneur de la Bulgarie profita de l'occupation pour organiser la Roumélie sur le même plan que la Bulgarie, sans tenir compte de la commission européenne constituée à cet effet : tt Cette uniformité administrative, disait-il, me parait de la plus haute importance pour l'avenir de la Roumélie ». On ne pouvait plus clairement indiquer que le gouvernement russe espérait voir un jour annuler le traité de Berlin, en ce qui concernait la séparation de la Bulgarie et de la Roumélie. On ne pouvait pas plus nettement engager les Rouméliotes à réclamer l'union et à la préparer. Le gouverneur nommé par le sultan (avril 1879), Aleko-Pacha, d'origine bulgare, n'eut garde de combattre les « unionistes », que les divers consuls russes
encourageaient de leur côté. Ces derniers cependant changèrent d'attitude lorsque Batlenberg eut cessé d^ètre agréable à Pétersboui^. Ils essayèrent alors de retarder une révolution qui lui profilerait» grandirait son prestige, rendrait son renversement plus difficile. Gavril-Pacha, qui, à la demande de la Russie, avait remplacé en 1884 Âleko-Pacha, se Qt Tagent de cette politique d*atermoiement qui mécontenta les Rouméliotes. Le consul d* Angleterre exploita la situation au profit de Tinfluence anglaise et poussa les Rouméliotes à Faction. Dans la nuit du 17 au i 8 septembre 1885, Gavril-Pacha était enlevé et chassé de Philippopoli, et les Rouméliotes proclamaient TUnion. Battenbei^ fut surpris par la soudaineté de Tévénement, mais il accourut et prit le titre de « Prince des deux Bulgaries ».
Guerre avec la Serbie. — Le tsar, parce qu'il craignait d'être compromis aux yeux de TEurope, et parce qu'il délestait Batlenberg, rappela les officiers détachés en Bulgarie et déclara aux délégations, venues pour lui demander d'approuver le fait accompli, qu'il ne ferait rien pour la Bulgarie tant qu'Alexandre la gouvernerait. En même temps, en Serbie, Milan mobilisait l'armée (22 septembre 1885). Les relations entre Sofia et Belgrade étaient assez tendues depuis le mois de mai 1884. Milan reprochait au gouvernement bulgare de ne pas exercer une surveillance assez étroite sur les radicaux réfugiés en Bulgarie à la suite du soulèvement de Zaïtchar. L'agent serbe avait même été rappelé (juin 1884). Il parut à Milan que l'union de la Bulgarie et de la Roumélie bouleversait < l'équilibre des forces des Etats des Balkans ' » et que la Serbie < ne pouvait rester indifférente en présence de celle perturbation ». L'armée bulgare, désorganisée par le rappel des cadres russes, se trouvait en Roumélie en prévision d'une invasion turque. Battenberg, comptant sur l'amitié de Milan, ne se méfiait de rien. Milan profita de cette confiance pour entamer une campagne qui en deux jours, disait-il, le conduirait à Sofia : il alluqua brusquement (14 novembre). Tandis qu'un corps marchait sur Widdin, le gros des forces, dirigé par Milan, franchit le défilé