L'ÈRE LIBERALE ALLEMANDE
apparaissait une, rAutriche divisée. Au même moment, elles donnaient, dans les affaires d'Orient, le même spectacle.
Dirigée par un Hongrois, la politique extérieure de la monarchie ne pouvait être qu'exclusivement orientale. Toute l'attention d'Andràssy, dès qu'il eut succédé à Beust, se tourna vers l'Orient. Sa politique en Occident, amitié avec la Prusse et < alliance des trois empereurs », rapprochement avec l'Italie, était inspirée uniquement par le dessein de se garantir contre des surprises par derrière. Dans les Balkans, il continua le système inauguré par Beust, s'appliquant à disputer à la Russie les sympathies des États vassaux de la Turquie. Leurs souverains furent reçus à l'exposition de 1873 avec des honneurs qui blessèrent le sultan suzerain ; il protesta inutilement contre la conclusion directe de conventions commerciales entre la monarchie et ses vassaux. Dans le régime dualiste, le partage de l'autorité entre plusieurs pouvoirs qui sont coordonnés et non subordonnés les uns aux autres — Parlement autrichien, Parlement hongrois et Délégations, ministère autrichien, ministère hongrois et ministère commun — implique des lenteurs, affaiblit les responsabilités, profite au seul pouvoir qui soit simple, un, partout le même, et partout fort : le pouvoir du souverain. En jouant des Délégations contre les Parlements, de l'influence de Tisza sur la Chambre hongroise, du désir de l'empereur sur les pairs autrichiens, Audràssy put accomplir sans coup d'État, contre la volonté des Allemands et des Magyars, l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine. Au lieu d* c un bataillon », elle exigea une armée; au lieu d'être pacifique, elle fut sanglante. Cent millions de florins, et plus, furent dépensés pour aboutir à occuper les provinces au nom et comme par la grâce de la Turquie. Celte disproportion entre les promesses et les résultats de sa politique contribua à la retraite d'Andréssy (août 1879). Il avait exercé sur les destinées de la monarchie une action doublement décisive : par l'occupation, qui détermina pour longtemps sa politique orientale, en l'opposant à la Russie; par Talliance austro-allemande, signée en octobre 1879 par Haymerle, mais qui est l'œuvre d'Andràssy,
et qui a été pendant vingt ans le point fixe de la politique austrohongroise.
Deux Hongrois, Andrassy et Tisza, avaient rendu Toccupation possible; Tun, en dirigeant la diplomatie de la monarchie; Tautre, en mettant toute son influence au service de la politique de la couronne, en risquant toute sa popularité pour la faire réussir. Le Parlement hongrois, si opposé qu*il fût à cette politique, accepta le fait accompli, Toccupalion réalisée, ne songeant plus qu*aux conséquences, et fidèle, malgré tout, au gouvernement qui avait aidé à le tromper. En Autriche, le Parlement s*était divisé, avait voté, alors que les troupes impériales se battaient en Bosnie, une adresse qui semblait les désavouer. < Les Allemands considérèrent leur position vis-à-vis du ministère, que leur premier intérêt était pourtant de fortifier, comme s*ils étaient engagés avec lui dans un procès civil. Le point de vue politique disparut pour eux derrière le point de vue légal, et il leur parut plus important d*avoir raison que de faire durer le ministère. » De là le changement de système de 1879, par où la prépondérance de la Hongrie dans le dualisme se trouva tout naturellement renforcée.
//. — Le régime Taaffe (iSyg-iSgS).
Le système Taaffe. — Le succès de la politique orientale — son œuvre propre — rendit Tempereur plus accessible aux influences anti-parlementaires, aux avis des courtisans, des militaires, des cléricaux. Il était décidé à ne point se laisser détourner de sa voie par des discours et des adresses. Mais, pourvu qu*il gardât toute sa liberté d*action dans les questions extérieures et militaires, il eût volontiers laissé à Tintérieur le pouvoir à Tancienne majorité. Pendant que le ministère Auersperg s'émiettait par des démissions successives, Depretis, le ministre des finances, et, après son échec, un homme de confiance de Tempcreur, le comte Taafic, gouverneur du Tirol, furent chargés de constituer un cabinet, d'accord avec elle : on lui demandait seulement de reconnaître Toccupation comme un
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fait accompli, et d*en accepter les conséquences. Mais elle ne voulut pas capituler. L*empereur prit patience jusqu*aux élections, qui étaient proches. Le cabinet fut replâtré : Stremayr en prît la présidence, Taaffe devint ministre de Tinlérieur, pour faire les élections. Il espérait en faire sortir un tiers parti, formé des éléjnents aristocratiques et modérés de tous les autres, qui eût été gouvernemental par déflnition. Il réussit seulement à transformer en minorité Tancienne majorité libérale^ grâce surtout au vote de la grande propriété bohème : dans ce collège, où les constitutionnels dominaient, un compromis négocié par le gouvernement et favorisé par Tempereur avait abandonné aux féodaux dix sièges sur vingt-trois. L'ère du gouvernement parlementaire des Allemands était close.
Il avait perdu ses raisons d*être. Les Allemands étaient encore la nationalité la plus cultivée et la plus riche : mais ils n'étaient plus la seule cultivée et riche : la bourgeoisie tchèque, lentement formée à leur contact, leur faisait une redoutable concurrence. Leur part dans la population de TAutriche avait diminué, de sorte que leur privilège politique paraissait doublement odieux. Les considérations extérieures, auquelles ils avaient dû autrefois le pouvoir, s'étaient retournées contre eux : l'alliance austro-allemande, tournant la monarchie vers rOrient, Tinvilait à la conquête morale des populations slaves» Tobligeait donc à se réconcilier d'abord avec ses propres Slaves. Le système appliqué depuis 1871 était devenu impossible; les libéraux mêmes le sentaient si bien qu'ils recherchèrent avant les élections une alliance avec les Tchèques : mais ceux-ci, dirigés par leurs alliés féodaux, préférèrent s'entendre avec le gouvernement. Ils parurent enfin au nouveau Ueichsralh; le ministère, qui avait besoin de leurs voix pour la politique orientale, leur promit des concessions. TaatTe appela dans le cabinet reconstitué par lui après les élections un Tchèque de Moravie à côté de libéraux, de cléricaux, de Polonais. Ce ministère de coalition déclara vouloir gouverner au-dessus des partis, dans l'intérêt supérieur de l'État. Mais les libéraux, ayant eu seuls le pouvoir, se refusèrent à le partager : ils voulaient se venger du comte TaalTe. Ils essayèrent de le
renverser sur la question de la loi militaire nouvelle, qui, fixant le contingent pour dix ans, no pouvait être adoptée qu'à une majorité des deux tiers : mais, au troisième vote, Taile droite de Topposition, par peur d'une crise et par crainte de l'empereur, vota pour le cabinet. Celui-ci, tiré d'alTaire pour dix ans, n'avait plus désormais aucune raison de ménager des adversaires à la fois irréconciliables et impuissants ; débarrassé de ses derniers membres libéraux, il ne compta plus que des cléricaux et des Slaves.
Trois groupes formaient le noyau de sa majorité : les Tciiëques, les Polonais, et le centre clérical, chacun comptant environ 55 membres. Entre eux, point de programme politique, point d'intérêts généraux communs : seule, la peur d'un retour offensif du libéralisme, possible si la cour s'y décidait, les maintenait unis. Sur cette peur et leurs divisions, le comte Taaffé fonda son système. A celte majorité autonomiste et fédéraliste, it déclara dès l'abord qu'il ne consentirait à aucune modiflcation essentielle de la Constitution. En revanche il promit de l'appliquer dans un esprit non plus de parti, mais de conciliation. Il lui laissa ce qu'elle avait de centraliste, et lui ôta ce qu'elle avait d'allemand; il détruisit le monopole de fait dont la langue allemande jouissait dans l'administration, il ouvrit largement les emplois publics aux Slaves. Il ne leur demanda pas de renier leur nationalité, mais il les contraignit de se plier strictement à l'unité de principes et de direction qu'il voulait maintenir dans la bureaucratie ; il était lui-même avant tout un type de haut fonctionnaire autrichien. Pour maintenir sa majorité fragile et désunie, des concessions de détail, des avantages personnels étaient nécessaires : de là de perpétuels marchandages entre le gouvernement et les groupes. Beust -et Auersperg, dans des occasions graves, n'avaient pas agi autrement. Ce ne fut pas le gouvernement qui sortit diminué •de ces négociations, mais le Parlement. La représentation nationale se transforma en une Bourse, les ministres apparurent comme les dispensateurs des grâces. Ils habituèrent tous les partis à espérer moins en leurs propres forces qu'en la bienveillance du souverain, à chercher à la mériter par leur sou-
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plesse. L*influeDce de Tempereur et la puissance de Tadminis* tratioQ grandirent. Ainsi le ministère TaaSe fut le ministère au-dessus des partis, le ministère de la couronne; il rétablit sous des formes constitutionnelles strictement observées Tesprit absolutiste.
A la longue, ce système s'usa. Les électeurs se lassèrent d*ètre bernés sans cesse de concessions insigniGantes; les députés perdirent tout prestige et tout crédit, furent accusés de trahir leur mandat, de se laisser corrompre par le gouvernement. Une nouvelle génération parut dans la vie politique, qui prétendit conquérir par une opposition violente plus que lancienne n*aTait obtenu par la douceur. Un mouvement populaire balaya les Vieux-Tchèques : avec eux s*écroula la majorité du comte Taaffe. Son long ministère a eu des résultats décisifs pour la vie politique de l'Autriche. Il a rendu désormais impossible un retour au centralisme germanisateur. Il a peuplé l'administration de Slaves qui, restant Slaves, ont mis au service de la propagande nationale l'influence officielle. En combattant le parti libéral, il a restauré l'autorité de la cour, de l'aristocratie, de l'Eglise, il a facilité le retour offensif du cléricalisme, qui domine aujourd'hui en Autriche. Il a à la fois excité et corrompu les nationalités et les partis : il les a habitués à élever sans cesse leurs prétentions, et à se fier pour les satisfaire moins à leurs propres forces et à leur propre travail qu'à l'intrigue. La démoralisation publique, attestée aujourd'hui si clairement par la crise autrichienne, est proprement le résultat du système TaafTe.
L'Autriche de 1879 & 1890. — Les Allemands, qui prétendent au monopole du vrai patriotisme autrichien, ne cessèrent d'accuser le comte TaafTe d'afTaiblir et de ruiner l'État. Les résultats matériels au moins de sa longue administration ne justifient pas ce reproche. Le ministre des finances, M. Dunajcwski, un Polonais, représentant par excellence dans le cabinet des doctrines autonomistes, fit disparaître le déficit chronique du budget. Il éleva le taux de tous les impôts existants, directs et indirects, créa de nouvelles taxes. A ce prix, l'exercice 1889, le premier depuis de longues années, se solda en excédent. Ce résultat permit d'entreprendre une autre
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réforme, plus nécessaire encore à la sécurité économique et financière du pays : la reprise des payements en espèces. Les négociations entamées sous Dunajewski avec le gouvernement hongrois aboutirent sous son successeur Steinbach, en 1892 : un ensemble de lois furent votées, qui établirent en principe un nouveau système monétaire, à étalon d*or, dont Tunité fut la couronne au lieu du florin * ; mais la réforme n*est pas encore entièrement réalisée. Un réseau d*Etat autrichien fut reconstitué par des saisies et des rachats, d*abord dans TOuest de TEmpire* entre Vienne et la frontière bavaroise : Touverlure, en 1884, du tunnel de TArlberg lui procura un débouché nouveau extrêmement important vers TEurope occidentale. De lourds crédits militaires, à diverses reprises, chargèrent le budget : en particulier une loi de 1883 réorganisa la landwehr cisleithane sur le modèle des honvéd, et la mit, aux dépens des droits du Parlement, dans une dépendance plus étroite du souverain, moins économe que les Chambres.
Le ministère Taaffe, conservateur avant tout, inaugura en Autriche la politique sociale conservatrice : envers les ouvriers, selon la formule bismarckienne, d*une part par Tinstitulion d'un système d'assurances ouvrières imité de l'allemand, de l'autre, par des lois répressives, dont une série d'atlentats pseudoanarchistes fournit le prétexte; — envers les agriculteurs, en limitant la faculté de diviser et d'hypothéquer les petites propriétés rurales; — envers les artisans, par le rétablissement des corporations et de la maîtrise. Dans l'ensemble, ces mesures étaient dirigées contre l'influence économique de la bourgeoisie capitaliste et libérale. Contre son influence politique, le gouvernement appuya l'amendement de 1882 à la loi électorale, qui abaissa à 5 florins d'impôts directs le cens dans les curies des villes et des campagnes : la réforme profita surtout aux artisans, dociles aux conseils politiques de l'Église. Sous l'influence de ces réformes, des partis économiques et sociaux commencèrent à apparaître à côté des partis nationaux. Devant la persécution, les socialistes s'unirent et tinrent à Hainfeld
1. Le florin or valait 2 Tr. 50. 11 ne circulait que des florins de papier à un cours oscillant autour de 2 fr. 10. lAcouronne en valut la moitié, 1 fr. 05.
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(1888) leur premier congrès général. Ils y réclamèrent la laïcisation de l'Etat, l'obligation et la gratuité de Tinslruction, le suffrage universel pur et simple, et se constituèrent en parti international, le premier en Autriche. Sous la direction du clergé et des grands propriétaires terriens s'organisèrent un parti agrarien, qui manifesta dans des congrès de paysans ses exigences réactionnaires, et un groupement des artisans et des petits commerçants, hostile à l'extension croissante du capitalisme. Ce dernier mouvement, peu à peu, prit une tendance nettement antisémite. Le parti antisémite-clérical ou chrétiensocial conquit sur Tancien parti démocratique les faubourgs de Vienne. Dans l'avocat Lueger, transfuge de la démocratie, il trouva un agitateur incomparable, qui le mena par étapes à la mairie de Vienne.
Dans les faveurs du gouvernement, chaque groupe de la majorité choisit sa part. Les Polonais, en possession d'une autonomie politique presque complète, exigèrent des avantages économiques : sous couleur d'intérêt stratégique, l'État leur construisit de coûteux chemins de fer; des remises d'impôts considérables leur furent accordées (75 millions de florins en une seule fois). Les Tchèques avaient besoin, avant tout, de concessions nationales : une réforme électorale leur assura la majorité dans la Diète de Prague et dans la députation bohème à Vienne; ils obtinrent une Université, par le partage en deux de l'ancienne Université allemande de Prague (1882), et de nombreuses subventions pour leurs écoles secondaires. Les ordonnances de 1880 et 1886 rapprochèrent la condition du tchèque et celle de l'allemand (jusque-là seule langue officielle) dans la vie publique en Bohème et en Moravie. L'efTort des cléricaux allemands se porta tout entier sur l'école : une loi de 1883 réduisit de huit a six ans la durée de l'obligation scolaire, et rétablit, par un détour, le principe de l'école confessionnelle. En 1888, ils jugèrent possible de le rétablir directement : leur chef, le prince Aloïs Liechtenstein, déposa une proposition en ce sens. Mais cette fois l'opinion publique résista énergiquement; l'empereur en personne conseilla le retrait de la proposition. Le coup avait manqué : mais le
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ministère en fut ébranlé, et ce fut la cause directe de sa chute.
La gauche allemande après s'être divisée, puis réunie, se constitua définitivement, après que les élections de 1885 eurent encore renforcé la majorité slave, en deux clubs : la gauche allemande unie, avec 112 membres, et les Allemands nationaux, qui n'étaient que 16. Le programme de ces derniers comportait la défense avant tout des intérêts nationaux des Aile-
mands, les intérêts de l'Etat autrichien ne devant venir qu'en seconde ligne. Le petit groupe extrême de M. de Schônerer se prononçait ouvertement pour la réunion à l'Allemagne de toute l'Autriche allemande. Même les anciens libéraux, à combattre dans l'opposition, devenaient plus radicaux et plus nationaux. Aux premières ordonnances pour la Bohême (1880), ils répondirent par la motion Wurmbrand, qui voulait faire proclamer l'allemand langue d'Etat en Cisleithanie et fut rejetée en 1884; à celles de 1886, par un exode de la Diète dé Bohême, où ils ne rentrèrent qu'en 1890; à la proposition Liechtenstein, par la menace de sortir tous du Reichsralh, de le réduire ainsi à moins des deux tiers de ses membres : ils étaient résolus à ne point laisser toucher à la loi scolaire, leur œuvre, leur seul moyen de défense et leur seul espoir de revanche contre le cléricalisme. Leur résistance fut appuyée d'ailleurs : la Bohême, devant cette menace de réaction cléricale, retrouva l'esprit hussite. Les Jeunes-Tchèques menèrent contre les Vieux, inféodés à la noblesse et à l'Eglise, une furieuse campagne, et leur enlevèrent, aux élections provinciales de 1889, presque toute la curie rurale. La cour et le gouvernement furent effrayés de ce résultat : démocrates, radicaux, adversaires des féodaux et de l'alliance allemande, les Jeunes-Tchèques étaient très mal notés à Vienne. « Une singulière compagnie qui prend maintenant le dessus! » dit publiquement l'empereur. « Il faudra énergiquement réagir là contre. » Pour réagir, le gouvernement essaya de ménager un compromis entre les Allemands et les Vieux- Tchèques, de coaliser tous les éléments « patriotiques et modérés » contre le danger radical. Le ministère et les grands propriétaires jouèrent les médiateurs ; aucun^ Jeune-Tchèque
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ne fut invité à assister aux conférences. Â celle provocation, Topinion tchèque répondit comme il convenait : devant ses manifestations, la plupart des députés vieux-tchèques reprirent leur parole, et passèrent aux Jeunes. Le compromis, dont Tempereur avait fait son affaire personnelle, échoua piteusement; et les élections de 1891 pour le Reichsrath balayèrent en Bohême les Vieux-Tchèques jusqu'au dernier.
La coalition des éléments patriotiques et modérés devint alors le mot d'ordre au Reichsrath. C'était un non-sens : il fut impossible, faute de majorité, de voter une adresse en réponse au discours du trône d'avril 1891 ; le Parlement dut se contenter d'affirmer son loyalisme. Le gouvernement présenta un programme purement économique. Les ministres slaves, Dunajewski et Prai&k, donnèrent leur démission; un ministre allemand entra dans le cabinet. A la première question à demi politique qui fut soulevée, il démissionna, et la gauche revint à l'opposition. Ne pouvant plus trouver de majorité dans ce Parlement, le comte TaaiTe essaya d'en faire un autre, et il présenta brusquement, par surprise, un projet de réforme électorale qui, sans toucher au privilège des grands propriétaires, ouvrait les curies des villes et des campagnes à un suffrage presque universel. Tous les partis « patriotiques et modérés » s^émurent; les Polonais, les cléricaux, la gauche, également menacés dans leurs positions, s'entendirent pour en finir avec le comte Taaffe. Il prit les devants, et donna sa démission le 28 octobre 1893.
Lie ministère Tisza (1879-1890). — En Hongrie, la crise de l'occupation n'entraîna qu'un changement de personne : Széll donna sa démission pour ne point prêter la main à la ruine des finances qu'il avait restaurées; il fut remplacé par le comte Szapary, etcelui-ci, quelques années après, par Tisza lui-même, sous le nom duquel l'habile secrétaire d'Etat Wekerle géra le ministère. L'équilibre budgétaire fut rétabli à la même date qu'en Autriche. La nationalisation des chemins de fer fut poursuivie avec ampleur et énergie : l'Etat hongrois se rendit maître surtout des grandes lignes qui devaient servir d'amorce aux chemins de fer orientaux, et commanda ainsi la voie commer-
ciale par terre entre TOuest et l'Est du continent. Par un coup de génie, le ministre des travaux publics, Bàross, dota le réseau d*Etat hongrois du célèbre tarif par zones : le prix des voyages fut diminué, pour certains trajets jusqu'à 85 p. 100, et dès la première année le nombre des voyageurs tripla. L'exploitation du réseau devint enfin productive; la circulation plus intense profita à l'induslrie, que le gouvernement cherchait par des encouragements de toute sorte à faire naître et prospérer; les facilités offertes à la population rurale pour se rendre dans les villes et dans la capitale, qui sont des centres de magyarisalion, servirent la politique nationale du ministère.
Les Slovaques et les Roumains persistèrent dans l'attitude passive qu'ils avaient adoptée depuis le compromis, et que leur imposait la loi électorale. Les Saxons de Transylvanie menèrent à diverses reprises de rudes campagnes contre le gouvernement. Les plus grandes difficultés furent suscitées par les Croates. En 1877-79, ils s'étaient trouvés, comme les Tchèques, parmi les plus chauds partisans de l'occupation, demandant même l'annexion : car les Bosniaques étaient, en grande partie, leurs frères de langue et de religion, et l'annexion les rapprochait de leur rêve, la Grande Croatie et le trialisme. Contre ces ambitions bien connues, et contre les prétentions qu'ils élevèrent à propos du renouvellement du compromis hongrois-croate, le gouvernement de Pest afficha d'abord des intentions énergiques; le ban Mazuranic, nationaliste modéré, fut remplacé par le comte Pejacevic, magnat d'opinions très hongroises. Le compromis fut conclu après de longues négociations. La Croatie renonça à ses exigences, au prix de l'incorporation dans son territoire civil des anciens Confins croates, qui augmentèrent sa population de 700000 habitants. En 1883, l'affaire des écussons d'Agram fit éclater de nouveau les rancunes et les haines. Un fonctionnaire trop zélé ayant essayé de remplacer les écussons à inscriptions croates des bâtiments officiels d'Agram par des écussons à inscriptions bilingues, magyares-croates, le peuple se souleva, les arracha; même la majorité gouvernementale de la diète protesta; le ban, < magyaron » déclaré pourtant, démissionna plutôt que de faire replacer les nouveaux écussons; des
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insurrections éclatèrent dans les campagnes, la Constitution dut être suspendue quelques mois. Les Croates gardèrent le dernier mot : les écussons bilingues disparurent, les nouveaux ne portèrent plus aucune inscription. A la suite de ces incidents, les élections de 1884 renforcèrent considérablement la minorité de la diète, opposée à toule entente avec la Hongrie. Des scènes de violence marquèrent la session de 1884, des pugilats se produisirent en séance, le ban lui-même fut frappé. Il s'ensuivit des procès politiques, Tétat de siège à Agram, la suspension du jury en Croatie. Le roi prit parti ouvertement pour le ministère hongrois. Un nouveau compromis financier fut conclu en 1889 : mais les relations des deux royaumes alliés restèrent fort troublées, et la question croate constitue toujours le grand danger pour la Hongrie.
Une campagne de réformes politiques fut engagée à la suite d*un incident qui n'avait rien de politique. Le célèbre procès de Tisza-Eszlar (1885), qui occupa toute l'Europe, révéla, avec la corruption de la justice hongroise, la force des préjugés antisémitiques en Hongrie. L'ancienne aristocratie foncière perdait journellement de son influence, de son prestige, de sa fortune : elle accusait de sa ruine les Juifs, qui fournissaient au pays sa classe industrielle et commerçante. Mais la nation magyare est trop peu nombreuse, trop isolée pour pouvoir repousser aucun concours sincère; et les Juifs, depuis 1848, comptaient parmi les néo-Magyars les plus convaincus. Il fallait réconcilier la nation avec eux, pour cela les amener par étapes à l'égalité complète de droits avec les citoyens d'autres cultes. Tisza proposa une loi pour autoriser les mariages entre juifs et chrétiens. Adoptée par les députés, elle échoua dans la chambre des magnats, devant la coalition des réactionnaires cléricaux et des aristocrates ruinés. Alors la réforme de la chambre haute parut nécessaire. Tous les magnats qui ne payaient pas 3000 florins d'impôt foncier perdirent leurs sièges : ils purent éUre, une seule fois, cinquante d'entre eux pour les représenter; et la couronne de son côté reçut le droit de nommer des magnats à vie, jusqu'au nombre de cinquante. La chambre haute gagna ainsi en prestige et en qualité ; par corn peu-
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satioD, le mandat des députés fut prolongé de trois à cinq ans.
Tisza, qui avait autrefois tant attaqué la faiblesse des deàkistes vis-à-vis de TAutriche, une fois au pouvoir trouva à son tour des détracteurs plus radicaux que lui. Ils lui reprochèrent de sacrifier les droits et le prestige de la Hongrie. Pourtant, dans le seul conflit sérieux qui s*éleva — Taflaire du général Janszky, qui avait fait couronner les tombeaux des défenseurs autrichiens de Buda contre Gorgey — le ministre hongrois eut raison des influences militaires si puissantes à Vienne : un gouvernement autrichien n*eùt même pas osé soulever la question. Mais Tisza avait lui-même, autrefois, donné l'exemple des attaques bruyantes et injuste^. Ses allures de plus en plus cassantes blessaient parfois jusqu'à son propre parti ; son système, qui avait eu un idéal, dégénérait en coalition d'intérêts; d'une intégrité personnelle absolue, il excusait et favorisait la corruption parlementaire pour maintenir sa majorité. La nation était fatiguée de lui, et la cour ne pouvait plus se fier à son autorité. En 1889, le vote de la loi militaire donna lieu à des scènes tumultueuses. Elles se renouvelèrent en 1890, sur la question de la nationalité de Kossuth. Tisza, harcelé de tous les côtés, isolé dans le conseil, donna sa démission (mars 1890).
La campagne politico-ecclésiastique. — Le comte Szapary reconstitua le cabinet presque sans changement de personnes. La question des lois politico-ecclésiastiques s'imposa aussitôt à lui. La Hongrie nouvelle avait eu jusque-là le bonheur de ne pas connaître les luttes religieuses. Le clergé était respecté pour s'être montré patriote lorsque la patrie était acca* blée; les protestants, nombreux et influents, vivaient en bonne intelligence avec les catholiques. L'accord commença d'être troublé vers 1890 par la question des mariages mixtes. Une loi de 1868 ordonnait que les enfants issus de ces mariages suivraient la religion, les fils du père, les filles de la mère. Mais les prêtres catholiques s'étaient mis à baptiser tous ces enfonts et à les inscrire tous comme catholiques à l'état civil, qui était tenu par les ecclésiastiques. En vain le ministre des cultes leur rappela la loi : des instructions contraires venaient de Rome.
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Le gouvernement dut agir pour sauvegarder son autorité, comme pour assurer la tenue régulière et exacte des registres. Le comte Szapary proposa la laïcisation de Tétat civil, Télablissement de la liberté des religions, la reconnaissance par TËlat de la religion juive. Mais il fut débordé aussitôt par son propre parti qui exigeait une réforme complète; le mariage civil, depuis longtemps réclamé en Hongrie, et refusé par le roi, qui craignait le contre-coup de cette concession sur rAutriche, devait couronner Tœuvre. Szapary, par crainte du roi et scrupule religieux, se retira. Le ministre des finances, Wekerle, devenu président du conseil, obtint le consentement du roi au principe du mariage civil, sous réserve des détails. La chambre des députés adopta les cinq projets du gouvernement : mais les magnats rejetèrent le projet sur le mariage civil. Des démonstrations tumultueuses eurent lieu; la cour fut accusée publiquement d*avoir favorisé la résistance. De hauts dignilair es avaient voté contre; certains, qu*on ne voyait jamais à Pest, étaient venus de Vienne exprès. Les ministres présentèrent à nouveau le projet à la chambre des députés, en appelant des législateurs-nés aux représentants du peuple; et la chambre, à une énorme majorité, Tadopta de nouveau. Mais le roi refusa au ministère Tarme qu'il sollicitait contre les magnats : la promesse d*une fournée de pairs ; les magnats réactionnaires mirent en jeu toute leur influence à la cour : on représenta à l'empereur les risques du conflit entre les deux chambres, les allures dictatoriales, Textraordinaire popularité du ministère, le danger qu'elles faisaient courir au principe monarchique; on exploita les manifestations de deuil national auxquelles avait donné lieu la mort de Kossuth, en mars 1894. Le cabinet démissionna. Mais le comte Khuen-HeJervâry, ban de Croatie et homme de confiance de l'empereur, chargé de former un cabinet, échoua devant la résistance du parli libéral. Le ministère Wekerle rentra en fonctions, sacrifiant le minisire des cultes, mais conservant, contre là volonté du roi, le minisire de la juslice Szilàgyi. Le nouveau cabinet fut autorisé à déclarer aux chambres que la couronne tenait pour nécessaire l'achèvement de la législation politico-ecclésiastique. Aussi le projet sur le mariage
civil fut-il voté par la chambre haute à une faible majorité. Le 21 décembre, le ministère donna sa démission, qui fut acceptée le 23. La législation politico-religieuse avait été imposée au roi, malgré les résistances de sa conscience de catholique et les révoltes de son orgueil de souverain, par la force de Topinion publique. Il avait subi, jusqu'au bout, la politique de ses ministres : mais ils lui étaient devenus odieux. Le président du conseil démissionnaire expliqua à la majorité que le cabinet se retirait parce qu*il avait perdu la confiance du roi; et la majorité, en même temps qu'elle faisait une ovation aux ministres démissionnaires, eut la sagesse de se contenter de la victoire au fond, sans compromettre par trop de raideur sa position. L'harmonie nécessaire doit être rétablie entre les deux facteurs constitutionnels de la législation, tel fut le mot d'ordre adopté, — mais sans aucun sacrifice politique, et la Chambre élut président le ministre le plus haï du roi, M. de Szilàgyi. Le comte Khuen Hedervary, appelé de nouveau à former le cabinet, échoua de nouveau : la confiance du roi le rendait suspect à la majorité : on craignait en lui un Taaffe hongrois. La campagne politico-ecclésiastique avait amené des modifications dans les partis : les radicaux s'étaient divisés en laïques et clérieaux; le parti national du comte Apponyi, séparé du parti libéral plus par des questions personnelles que par des points de programme, partisan de la législation politico-ecclésiastique tant que le ministère avait hésité, la combattait depuis qu'elle avait été entreprise sérieusement; parmi les libéraux, une vingtaine de membres avaient suivi le comte Szapary dans sa sécession. Enfin, sous la direction des comtes Ferdinand Zichy et Nicolas-Maurice Eszterhâzy, un parti « populaire » s'était formé, le premier parti vraiment clérical et ultramontain en Hongrie. Mais le roi était lié au parti libéral par l'intérêt du dualisme. Après l'échec du comte Khuen, le baron Bànffy, président de la chambre, fut, à l'étonnement général, chargé de former un cabinet. Par une politique adroite, faite d'autorité et de souplesse, il se maintint en place, fit adopter, grâce à une fournée de pairs enfin consentie par la couronne, les dernières lois religieuses, et procura à l'amour-propre hongrois une flat-
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teuse revanche des intrigues qui avaient fait tomber Wekerle. Le nonce apostolique à Vienne, M^' Agliardi, étant venu en Hongrie soutenir une campagne contre les lois politico-ecclésiastiques, le gouvernement hongrois sollicita Tintervention du ministère des Affaires étrangères et sembla vouloir lui forcer la main. Le conQit qui s'ensuivit se termina, à la grande joie des Hongrois, par la démission forcée du comte Kalnôky.
Les lois politico-ecclésiastiques étaient d'inspiration non pas seulement libérale, mais encore nationale. Désormais, le Serbe ou le Roumain, astreint à aller faire inscrire ses enfants ou demander la consécration civile de son mariage au fonctionnaire royal, et non plus au prêtre de sa nationalité, est con* traint de songer avant tout, dans les moments les plus importants de son existence, à sa qualité de citoyen. De là, en grande partie, la résistance des nationalités à la nouvelle politique religieuse ; de là leur rapprochement avec le parti populaire et la fraction cléricale du parti de Tindépendance. Le gouvernement, de son cAté, continua énergiquement contre les nationalités la politique de Tisza. Dans le célèbre procès du mémorandum, les chefs des Roumains de Transylvanie, pour avoir présenté une adresse de doléances à Tempereur à Vienne — et non au roi à Pest, — furent poursuivis pour excitations contre Tautorité publique devant un jury magyar, et condamnés sans défense (ils refusèrent de répondre en magyar, la cour de les interroger dans leur langue) à des peines variant de huit mois à cinq ans de prison. Des troubles en Croatie, à Agram sous les yeux du roi, et en Slavonie attestèrent que le feu couvait toujours sous la cendre; et les Magyars furent presque seuls à célébrer, en 1896, le millénaire de la fondation de TEtat hongrois.
Le dualisme de 1879 & 1895. — Le dualisme avait été fondé sur la prépondérance associée des Magyars et des Allemands. Aussi les libéraux allemands espérèrent-ils un certain temps en Taide des Hongrois contre le comte Taaffe. Les Slaves n*étaient-ils pas Tennemi commun? Le triomphe des Tchèques n*était-il pas d*un exemple dangereux pour les Slovaques et les Croates? Le précédent de 1871 netait-il pas là? Mais les
Magyars ne craignaient plus, en Transleilhanie, un revirement désormais impossible. Ils se méfiaient autant des instincts centralistes et dominateurs des Allemands que des excitations nationales des Slaves. Ils adoptèrent dorénavant dans les affaires d*Autriche une altitude nouvelle, celle d'une indifférence dédaigneuse. Pourvu que TAutriche remplisse sa part des obligations du dualisme, et que ni la sAreté extérieure et intérieure, ni le prestige et les intérêts de la monarchie ou de la Hongrie ne soient menacés par sa faute, peu importe au gouvernement hongrois à quel ministère il a affaire à Vienne. Même il gagne à trouver en face de lui un ministère de la couronne : car celui-ci subit en première ligne Tinfluence du souverain : or la couronne veut avant tout, quelque prix qu'il en coûte aux sujets, le maintien du dualisme, de la diplomatie et de Tarméc communes. Si le ministère hongrois, appuyé par une majorité parlementaire compacte et résolue, fait des difficultés, c'est aux Autrichiens à les aplanir par leurs concessions. Ainsi la Hongrie ne pouvait que gagner au nouveau système autrichien. Le dualisme fonctionna sans difficultés depuis 1879. Le compromis fut renouvelé, après de longues négociations, mais sans embarras sérieux, en 1887. De plus en plus, le Parlement et le ministère hongrois prétendirent et exercèrent un contrôle effectif sur l'administration des affaires communes. L'influence croissante de la Hongrie se montra même dans de simples questions de titres et d'étiquette; l'armée quitta son titre historique d'armée impériale pour devenir (1889) impériale et royale; le ministère de la maison impériale suivit cet exemple (1895); même l'organisation intérieure de la cour fut modifiée pour être rapprochée du principe dualiste. Toutes ces concessions de forme prouvaient que la dynastie, convertie au dualisme, s'habituait de plus en plus à voir dans la Hongrie le plus solide appui de la monarchie.
Sous la direction de Haymerle, puis, après sa mort prématurée, du comte Kalnôky, la politique étrangère se maintint dans les voies où Andrâssy l'avait engagée. L'alliance allemande en fut le pivot. L'Italie, quand elle fut admise a compléter la Triple-Alliance, ne jouit ni du même prestige ni des
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mêmes sympathies. Entre la cour de Rome et celle de Vienne, il y avait la question romaine : François-Joseph doit encore à son allié une visite que celui-ci ne veut recevoir qu*à Rome. Le système d'apparence slavophile suivi à Vienne ne refroidit pas les rapports des deux grands alliés. M. de Bismarck, dans les vastes combinaisons où il faisait entrer la monarchie, considérait les Allemands d'Autriche comme quantité négligeable; c*était avant tout avec et sur la Hongrie que comptait la diplomatie allemande. La politique un peu timide, un peu hésitante du comte Kalnôky fut strictement anti-russe; elle s'appliqua surtout à développer l'influence austro-hongroise en Serbie et en Bulgarie, ne reculant pas à certains moments devant la menace d'une guerre. Elle eut des succès : l'adhésion de la Roumanie à la Triple-Alliance, l'établissement en Bulgarie du prince Ferdinand, la conclusion des traités de commerce de 1892 avec l'Allemagne et l'Italie.
A la retraite d'Andràssy, remplacé par un Autrichien, il avait été convenu qu'un poste de ministre commun serait donné à un Hongrois. Aussi Szlàvy reçut-il bientôt le portefeuille des finances communes. Le rôle du ministre des finances, jusqu'alors simple caissier, avait pris une importance nouvelle après l'annexion : car l'administration des deux provinces occupées lui fut confiée, sous le contrôle des deux gouvernements. Sous Szlàvy, mal préparé à sa tâche, mal au courant, comme ses fonctionnaires, des mœurs et de l'état des provinces occupées, des révoltes éclatèrent, et la situation redevint bientôt presque aussi grave qu'en 4879. La nomination de M. de K&llay (juin i882) marqua l'inauguration d'un système différent. Le nouveau ministre connaissait l'Orient slave et turc, et en parlait les langues. Il rompit avec l'erreur fondamentale de l'administration antérieure, qui, par une inspiration vraiment autrichienne, s'était avisée de s'appuyer pour gouverner sur la minorité catholique romaine (200000 contre 700 000 orthodoxes et 500000 musulmans). La nomination d'un vice-gouverneur civil, le baron Nikolic, Hongrois de race serbe et de religion orthodoxe, rassura d'abord la majorité de la population. Après avoir pris contact avec le pays, M. de Kàllay promulgua (août 1 882)
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un règlement qui réorganisa toute Tadministration, sur le modèle de l'ancienne administration turque, en concentrant la direction et le commandement au lieu d*éparpiller entre les divers services Tautorité et le prestige. Le nouveau régime rendit aux provinces occupées la tranquillité et favorisa leurs rapides progrès matériels. La monarchie ne faisait point mine de vouloir jamais renoncer à Toccupation : elle s'installait chaque année plus ouvertement en maîtresse définitive. Dès 1882, le service militaire fut introduit en Bosnie et en Herzégovine, en dépit de la souveraineté de la Turquie, et les recrues, soidisant sujets turcs, durent prêter serment à l'empereur et roi.
La coalition. — Le comte Hohenwart — le grand inspirateur du ministère Taaffe — et la gauche libérale se combattaient sans relâche, à découvert et en secret, depuis quatorze ans. En deux jours, la colère et la peur communes les réconcilièrent. Le club polonais, toujours prêt à ces services, compléta une majorité; elle ministère de coalition, ministère parlementaire, fut formé. Si l'empereur avait voulu ridiculiser le régime parlementaire, pour revenir d'autant plus vite au gouvernement «tu-dessus des partis, il n'aurait pu s'y prendre autrement. Faute de pouvoir s'entendre sur un programme positif, les coalisés en adoptèrent un négatif : ils convinrent de ne soulever aucune question où ils fussent divisés d'avis : mais il n'y en avait point où ils fussent d'accord. Ils n'avaient en commun que la peur : la peur de toute nouveauté, de tout mouvement populaire, la peur des Jeunes-Tchèques, la peur de la réforme électorale.
Cette réforme était Théritage dangereux laissé par le comte Taaffe à ses successeurs. Bon gré mal gré, ils avaient dû promettre, en tète de leur programme : < une large réforme, qui, tout en maintenant la représentation des intérêts inscrite dans la Constitution actuelle, et en prenant en sérieuse considération les conditions particulières des divers royaumes et pays, comporterait une importante extension du droit de suffrage, en y appelant les classes qui en étaient jusqu'ici exclues, spécialement les ouvriers, tout en conservant aux classes bourgeoise et rurale l'influence qu'elles avaient jusqu'ici dans la vie poli-
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tique ». Cet incompréhensible jai^on, ces promesses vagues et contradictoires, dénotaient l'embarras du gouvernement. Le système de Schmerling ne méritait point d'être amendé; il eût fallu le jeter résolument à bas. Dès sa naissance, exclusif, injuste, étroit, mesquin, il était devenu intolérable à la longue, à mesure que l'évolution sociale et politique de l'Autriche en avait plus fait ressortir les défauts. Gomme tous les systèmes censitaires, il aboutissait naturellement à transformer en monopole le privilège électoral, grâce à l'écrasement progressif des classes moyennes : de 1885 à 1891, la proportion des électeurs à la population avait décru, dans les villes de 70 à 61, dans les campagnes de 77 à 75 p. 1000. A chaque revision des listes électorales, de nouveaux mécontents s'ajoutaient ainsi aux anciens : parmi ceux-ci, les plus redoutables étaient les ouvriers, absolument exclus du corps électoral. L'agitation pour le suffrage universel avait grandi : les partis populaires. Allemands nationaux, démocrates de Vienne, en dernier lieu les Jeunes-Tchèques, s'y étaient associés, l'avaient introduite au Parlement; le projet du comte Taaffe lui avait donné une consécration officielle. Mais les coalisés n'en voulaient point entendre parler. La gauche libérale considérait ses mandats comme sa propriété, repoussait toute réforme qui eût diminué son influence dans le Parlement. Pour les Polonais, l'important était de ne point laisser faire brèche dans l'unité de la députation polonaise, entrer au Parlement des députés galiciens indépendants, libres de porter à la tribune les doléances des paysans et des ouvriers galiciens, de révéler à l'Autriche occidentale les dessous de la politique et de l'administration polonaises. Les cléricaux ne voulaient de réforme qu'en faveur des classes « moyennes », artisans et petits commerçants. Dans cet embarras, gouvernement et Parlement se rejetaient l'initiative et la responsabilité : de commission en sous-comité, on aboutit à un projet qui créait une cinquième curie avec 47 sièges, 34 pour les contribuables jusqu'alors exclus par le cens, 13 pour les ouvriers d'industrie. Avant qu'il vint en discussion, la coalition était morte. Les Slovènes réclamaient la création de cours dans leur langue au gymnase allemand de la ville de Cilli,
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en Slyrie. Le comte Hohenwart appuyait cette demande pour ne point penire les sept Slovènes de son club. La gauche s'y opposait. Le ministre de l'instruction publique fit adopter le crédit demandé, la gauche sortit de la coalition, le cabinet se retira. Après un provisoire de trois mois et demi, rempli par des directeurs généraux délégués aux fonctions de ministres, l'empereur revint au système des ministères de la couronne eo appelant à la présidence du conseil le gouverneur de la Galîcie, le comte Badeni (octobre 1895).
///. — Le dernier renouvellement du compromis (iSgS-iSgg).
Le ministère Badeni. La réforme électorale de 1 896. Le conflit tchèque-allemand. — Les anciens partis se disloquaient: même entre les Tchèques et les Allemands s'esquissaient des tentatives encore timides de rapprochement; pour la première fois, l'opiDion publique se présentait comme une force politique. Jamais moment plus favorable ne s'était rencontré pour briser les vieux cadres usés, pour inaugurer un système nouveau et plus heureux. Mais il eût fallu pour cette tâche un vérilabli: iiomme d'État, aux idées larges et modernes, audacieux et l'éOùclii, apte à comprendre les peuples avec leurs besoins et leurs seiiliments, doué du tact nécessaire pour les manier : et ce fut un ^endarmeàla poigne brutale qui prit le pouvoir. MatériellemeuL et moralement, la Galicie est avec la Dalmatie et ta BukuviiJi^! au dernier rang des provinces autrichiennes. Une coLerie aii^locratique toute-puissante y domine exclusivement, par la corruption et la violence : le service dans une pareille province est une mauvaise école pour un futur ministre autrichien. Le comU' Badeni, Polonais de naissance, n'était jamais sorti de Galicie. Sous-préfet, vice-gouverneur,gouverneur, il avaitappliqué avec <:onstance la méthode locale, ■ sucre et cravache >. Ses partisans lui faisaient gloire du compromis conclu sous ses auspices entre les Polonais et tes Ruthènes : mais son mérite en