LART EN FRANGE
des factionnaires dans leur guérite, qui s*alignent et s*étagent sur les façades de THôlel de Ville, disent assez qu'en distribuant ce travail, les « bureaux » n*eurent d*autre pensée que de contenter le plus grand nombre possible de sculpteurs. La statue équestre d'Etienne Marcel, Prévôt des marchands, par Idrac, qui domine la terrasse du côté de la Seine, est pourtant une des bonnes statues de Paris — où depuis trente ans on en inaugura tant d'autres médiocres — et la bonne impression qu'elle produit lui vient en grande partie du rôle décoratif qui lui fut réservé dans un ensemble architectural. C*est la fortune qui aura manqué à la plupart des statues modernes que Ton vit s*agiter ou se désoler aux salons. Elles s'essaient à des attitudes plus ou moins savantes; elles implorent ou elles dansent; leurs bras tendus et leurs jambes arrondies laissent Timpression d'une chorégraphie incohérente qu'aucune orchestrique ne réglerait; elles cherchent un mur où s'appuyer; le support d'une architecture nationale et homogène leur fait défaut, et aussi ce qu'un programme social commun pourrait leur communiquer de force plastique en même temps que de valeur sociale. Même les nombreux monuments, sur tant de points du territoire consacrés à la mémoire des soldats, marins et mobiles tués pour la défense du sol natal, sont restés trop souvent inférieurs à ce que Ton devait en attendre; des allégories académiques y ont usurpé la place des vivantes images populaires où l'on eût pu reconnaître Tàme même de la Patrie. La plus belle et la plus touchante a justement pris place dans un cadre d'architeclure : c'est dans la cour intérieure, et pareille à un cloître, de l'Ecole des Beaux- Arts, la Jeunesse en deuil, qui, un genou posé sur la stèle que domine le buste de Henri Begnault, tend aux artistes morts pendant la guerre la palme immorlellement verdoyante.
Henri Chapu (mort en 1891), qui, en 1875, achevait ce beau monument, fut un des derniers peut-être à se réclamer de « l'antique » — et il entendait par là l'art grec, non le romain. Il avait fait en esprit le pèlerinage du rocher sacré, non pour en rapporter des formules, enrichir ses « cahiers d'expressions », mais pour y adorer dans la lumière la plus belle la révélation la plus parfaite de son plus intime idéal. Par un bienfait de sa
nature délicate et d*une sensibilité presque féminine, plus encore que par la vertu d'une forte éducation, il fut plus qu'aucun de ses contemporains apte à saisir
les justes harmonies où vircDl la pensée et la forme à la fois
et s'il cédait par un penchant naturel à la séduction des réminis* cences classiques, c'est encore dans les aspirations de son cœur qu'il trouva ses plus authentiques chefs-d'œuvre, — par exemple le jour où, ayant à sculpter, pour la chapelle de Dreux, la statue funéraire de la duchesse d'Orléans, protestante et bannie de l'église catholique où son mari repose, il imagina de la représenter tournée vers celui qu'elle aima et lui tendant la main à travers les grilles qui les séparent. Dans le mouvement de celle main qui cherche et le contact de ces doigts qui s'unissent, il mit une nuance d*émotion aussi poignante que délicate et comme l'invincible et douce protestation de l'amour plus fort que la mort et que les barrières des dogmes différents.
Alexandre Falguière (mort en 1900) eut surtout l'amour de la vie et sut animer les formes les plus diversement expressives. Son dernier envoi de Rome, le Vainqueur au combat de coqs, avait inquiété les « classiques > par sa maigreur trop réaliste. Ce petit coureur, dans son élan joyeux, semblait vouloir bousculer tous les dieux termes endormis sur le bord de la Voie Sacrée; mais il savait bien d'où il venait, où il allait et aussi où il ne voulait pas aller. Il arrivait au moment où celte vérilé devenait évidente même pour les plus « sages », que Rome et la recherche doctrinale du c style » avaient fait perdre à la sculpture française ses qualités natives de vie et de mouvement. Sur la route de Rome, on s'arrêtait à Florence ; on étudiait avec une admiration étonnée Donatello, Verocchio et la lignée glorieuse des maîtres du quattrocento réhabilité. Le maigre coureur de Falguière s'engageait de toute l'agilité de ses jambes sur la route de la liberté que Rude, Barye et Carpeaux avaient déjà rouverte. Le Martyr, la Danseuse égyptienne, dont le déhanchement imprimait à ses draperies volantes et compliquées des sinuosités si peu académiques, en attendant cette autre Danseuse sans draperie qui excita quelque scandale au Salon de 1895,
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témoignèrent de la souplesse de son talent. Et le Lamartine de 4877, d'un romantisme si noblement idéaliste» Tadmirable Saint Vincent de Paul du Panthéon (son chef-d'œuvre), les Dianes chasseresses^ les Femmes au paon — et tout à coup le Cardinal de LavigeriCy le La Rochejacquelin fier et pur comme un beau lis royal, prouvèrent combien était en lui riche et diverse la force d'invention.
M. E. Frémiet, en qui revit Tesprit de Rude, son maître et son parent, sut, lui aussi, avec une curiosité agile et puissante, reproduire « la nature dans sa variété >. De la bestialité primitive aux plus nobles incarnations de l'âme humaine, du gorille monstrueux dont il a, aux murs du Muséum d'histoire naturelle, évoqué les corps à corps sauvages avec l'homme des cavernes, à Saint Geœ^ges et à Jeanne d'Arc, il a créé une œuvre où la vigueur de la conception et la franchise de l'exécution, le sentiment évocateur des forces élémentaires comme du style historique le plus haut, sont également admirables.
M. Dalou, élève de Carpeaux (mort en 1875, Tannée où TËcolc française menait le deuil de Corot, de J.-F. Millet et de Barye), dans quelques monuments de grande allure décorative, comme le Triomphe de la République, a livré carrière à une verve de facture et d'imagination qui risquerait quelquefois de dégénérer en grandiloquence, si un amour respectueux et ardent de la nature ne l'en préservait à temps. C'est à ce sentiment de la vie qu'il doit d'avoir signé quelques-uns des plus beaux bustes de notre époque.
Il y a aussi une grande force en M. Rodin : Y Age d'airain, le Baiser, une série de bustes admirables par la puissance nerveuse de la facture et l'intensité de l'expression individuelle montrent assez ce que l'art français peut attendre de lui. Il a excité des admirations ferventes et bruyantes, et peut-être ses grandes œuvres, célébrées avant même d'être achevées et qu'on attend toujours, seront-elles étouffées sous les gloses, exégèses et commentaires lyriques que des écrivains de talent en donnent avec un enthousiasme plus vibrant d'ébauche en ébauche. Il faut espérer que le xx* siècle verra la Porte de V Enfer et le Monument de Victor Hugo complets et définitifs.
MM. Paul Dubois, Mercié, Barrias, Injalberl, Goutan, A. Boucher, Verlet, Saint-Marceaux, et après eux vingt autres encore jeunes et en pleine maturité ont donné à la France de nobles monuments et de beaux bustes, où se continue sans défaillance cette vivante tradition qui, d'Houdon à Rude et à Carpeaux, ne s'est jamais laissé prescrire. La sculpture française a retrouvé sa liberté, elle est revenue à la vie, affranchie des abstractions où les théoriciens du premier Empire lavaient emprisonnée. Obstinément, sûrement elle a, par delà les faux classiques, repris contact avec la vie.
Ce que nous lui demandons maintenant, c'est de s'inspirer hardiment des pensées de notre temps; ce que nous lui souhaitons, c'est de puiser à toutes les sources sociales et humaines et d'avancer toujours plus, dans la voie que les maîtres lui ont tracée, jusqu'à devenir l'interprète tour à tour héroïque et familière de la vie nationale, de parler au peuple un langage clair et vibrant. Si le Monument aux Morts de M. Bartholomé a été accueilli dans un élan unanime d'émotion et de reconnaissance, c'est parce que notre t humanité > y a reconnu l'interprétation plastique d'une pensée grande et simple, vraiment populaire au meilleur sens du mot. Quelques tentatives de MM. A. Charpentier, C. Lefèvre, Roger Bloche, M""* Marie Cazin ont été accueillies avec une vive sympathie et encouragées par tous ceux qui pensent que notre statuaire, sans rien abdiquer de sa grandeur, sans tomber dans les déclamations faciles et sentimentales, peut trouver dans une interprétation plus intime, plus réaliste et plus tendre de la simple vie, la matière de nouveaux et bienfaisants chefs-d'œuvre.
En attendant, la sculpture « officielle » ne suffisant pas à faire vivre les sculpteurs, beaucoup ont été amenés à remettre en honneur cette « sculpture d'appartement j» qui suffit aux Falconet et aux Clodion pour créer des chefs-d'œuvre. MM. Fremiet, Dampt, Aube, Théodore Rivière, Vernhes, Gardet, ont signé des statuettes expressives ou charmantes; M. Rodin luimême a débité en petits groupes passionnés, faciles à loger en des cabinets d'amateurs, la plus grande partie de sa monumentale Porte de VEnfer,