L'ART EN FRANGE
comme dans une splendeur inédite, et tout palpitant encore du divin fiât lux. Et ce serait assez pour leur faire pardonner tous les méfaits que leur reprochent ceux qui les accusent d'avoir désorganisé la peinture. Il paraîtra, d autre part, que dans cette recherche exclusive et haletante des effets lumineux, dans celte notation de Timpression fugitive et cette fixation de Tinsaisissable, ils en sont arrivés au point où un système se compromet par Tabus même de son propre principe. Par Témieltement de la forme, la dispersion de toutes les forces permanentes et solides qui semblent affirmer à nos yeux la construction du monde, beaucoup de leurs tableaux nous laissent une vague inquiétude. En même temps que la sensation y est poussée jusqu'à une acuité qui devient presque douloureuse, l'individualité des êtres et des choses semble s'y dissoudre dans la dévorante irradiation de l'éther.... et par une réaction naturelle on en revient à ces bons maçons qu'à de certaines heures on peut trouver lourds et opaques, par exemple à Courbet; et c'est peut-être ce qui explique l'apparition en ces dernières années d'un groupe de plus en plus nombreux de jeunes artistes qui, comprenant que la peinture claire avait donné pour un temps tout ce qu'on en pouvait attendre, sont revenus à la < manière forte j» et même sombre, ont rendu au ton local et à la forme individuelle le rôle et l'importance dont on les avait dépossédés. MM. René Ménard et Coltet, Lucien Simon et André Dauchez, Tournes, Lobre, Wéry, X. Prinet et Meslé méritent déjà d'être cités parmi les représentants de cette génération.
On a vu * que TEcole de Rome, malgré les protestations et les anathèmes de quelques-uns de ses directeurs trop enclins à traiter comme des délits les opinions et les goûts qu'ils ne partagaient pas, avait dû, par la force des choses, entr'ouvrir ses portes aux influences qui avaient renouvelé l'art du siècle. Hébert reçut de Jules Dupré des leçons de paysage et les mit à profit — et quand MM. Henner et Ronnat quittèrent la VUla^ ce n'étaient pas non plus de purs « classiques > qui venaient prendre rang dans Tarmée toujours grossissante des peintres.
\, Voir ci-dessus, l. M, p. «17 et suiv.
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L'un, qui avait attiré Tatlention par une vigoureuse peinture religieuse {C Assomption) — où quelque chose semblait revivre de Tancien réalisme espagnol — , fut bientôt attiré vers le portrait, où ses qualités d'observation directe et forte, son imagination plus précise que créatrice et sa loyauté trouvèrent leur emploi. Quant à M. Henner, après avoir, d'une touche large, grasse et tranquille, peint quelques portraits véridiques de braves gens de son pays d'Alsace, il devint le peintre des heures crépusculaires où, dans le paysage simplifié, sur des fonds de ciel de turquoise reflétés au tranquille miroir d'une source, des formes apparaissent d'une blancheur ambrée, laiteuse et douce, pareille à des fleurs ouvertes dans la vivante obscurité. M. Jean-Paul Laurens écrivait en belle prose des pages dliistoire, empruntées aux vieilles chroniques — et mettait au service de son imagination dramatique et réaliste un rare scrupule de vérité.
Hors de l'école et de toute école, un maître épris d'ombre et de solitude, Théodule Ribot, évoquait, dans la manière forte de Michel-Ange de Caravage et de Ribera, des scènes tirées du martyrologe, — puis, à mesure qu'il avançait dans son œuvre, observateur silencieux, rude et ému de la vie, il se plaisait à peindre, sur des fonds d'ombre opaque (à Theure même où d'autres proclamaient le dogme du pleinairisme)^ les visages rugueux et couperosés de vieilles gens que l'âge, la vie, la pauvreté, l'inquiétude avaient marquées de leurs rides et dont les yeux s'éclairent pourtant de tendresse, de piété et de tristes sourires ; — ou bien, comme un Chardin mélancolique, des petits marmitons. Bonvin, tout près de lui, se révélait peintre délicat du clair-obscur et de Tintimilé.
C'est en somme au réalisme que se rattachent tous les peintres dont Tœuvre aura marqué dans l'histoire de l'art français à la fin de ce siècle. Tous, quelle qu'ait pu être la diversité de leurs origines, de leurs tendances et les qualités particulières de leur vision, auront eu cette préoccupation et celle marque communes de tirer de « l'humble réalité » la matière de leurs maîlresses œuvres. Baslien Lepage fit, avec la précision un peu sèche d'un primitif, le porlrait de la terre lorraine et des pay-
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sans qui vivent sur elle; Duez, Bulin,LhermiUe, RoU, Carrière ne voulurent aussi qu'être des peintres de la vie, et Fantin-Latour, l'auteur de XHommage à Delacroix^ en même temps qu'il essayait de transposer en quelques tableaux, où les couleurs s'ordonnent et s'orchestrent comme des symphonies musicales, ses impressions et ses visions de mélomane, peignait dans l'intimité et pour l'intimité des portraits de famille et des réunions d'amis. Au fond de la toile où ils sont comme à demi cachés dans une atmosphère de recueillement et d'harmonie que la peinture a su rendre visible, ils vivent d'une vie discrète et profonde que la postérité sans doute comprendra mieux que les contemporains distraits par la cohue des Salons et les soubresauts tapageurs de la mode.
Cazin, avec une tendresse pénétrante et comme à demi-voix, révélait les harmonies voilées, la douceur et la mélancolie des paysages du Nord; de ses falaises de Boulogne et de ses grèves solitaires il suivait dans le ciel le déclin et le lever du jour, — et il semble, quand on parle d'une certaine manière c intime i d'interroger et d'interpréter la nôture, que, pour éviter les mots trop littéraires, c'est un recueil de ses dessins qu'il faudrait feuilleter.
Cazin, Fanlin-Latour, Lhermitte, James Tissot, G. Régamey, A. Legros, Roty, pour n'en pas citer d'autres, furent formés h, renseignement d'un maître admirable, qui marqua comme d'une empreinte morale tous ceux qui reçurent ses leçons et qui, si on ne l'avait systématiquement sacrifié aux ateliers officiels et académiques, aurait donné à notre école la méthode et la disci* cipline libératrices dont elle avait besoin au lendemain de Tagitalion romantique, entre le lyrisme épuisé et le classicisme expirant. Du moins a-t-il laissé, en quelques opuscules dignes d'être médités, à défaut du secret de son action personnelle, l'énoncé de quelques principes directeurs. Il faudra y revenir toutes les fois qu'on voudra, en laissant à l'inspiration et à l'émotion personnelles la plus entière liberté, munir l'élève de méthodes précises, d'habitudes de conscience, d'observation et d'esprit, de ressources certaines qui ne risquent pas de devenir des procédés et des recettes. Son traité de Y Education de la
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mémoire piitoresqtie est un petit chef-d œuvre de pédagogie pratique et profonde.
Les grands travaux de construction dont nous avons signalé quelques-uns furent Toecasion d*un grand nombre de « commandes 9 y OÙ le désir ou Tobligation de contenter beaucoup d'artistes et leurs amis a gravement compromis 1* unité du parti pris et la signification décorative de Tensemble. Du moins à la Sorbonne, comme à THùtel de Ville et au Panthéon, Puvis de Gbavannes laissa-t-il ces grandes pages tranquilles où le pay* sage élyséen et véridique communique aux figures qui Thabitent quelque chose de sa grandeur sereine et de son éternité. L'Histoire de Sainte Geneviève^ au Panthéon, est une de ces oeuvres hautement expressives où le présent et le passé se rejoignent et se confondent, où par delà le classicisme étroit la grande tradition française revit; où, dans un cadre de nature tout imprégné de la douceur du ciel de Tllede- France, la plus lointaine histoire nationale s'anime-avec le double charme de la légende naïve el delà vérité. L'invention sans cesse renouvelée, la souplesse et la virtuosité de M. A. Besnard, les charmants décors, comme bercés au rythme lent des molécules colorées, de M. Henri Martin, les graves et tendres visions de M. Eugène Carrière, les larges et puissantes évocations de réalité de RoU, y témoignent de la vitalité et de la variété de la peinture française en cette époque trop décriée par les contemporains. Et les portraits que nos peintres laisseront de nous à nos successeurs — s'ils disent trop souvent chez le portraitiste l'habitude du métier facile et l'impatience du gain, chez le modèle la vanité banale et satisfaite — prouveront aussi par de nombreux témoins que la tradition de sincérité, d'observation pénétrante et de probité, qui fut aux heures de danger la sauvegarde et aux temps de fécondité le fonds solide et permanent de l'école française, restaient vivaces et efficaces à la fin comme au commencement du siècle. C'est par les portraitistes que furent conjurées les menaces ou réparés les ravages de l'académisme; — c'est par les portraitistes que furent corrigés les excès de l'impressionisme.
A présent que toute liberté a été rendue à l'art et aux artistes.
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que Tancienne hiérarchie des c genres > a été renversée, que Tœuvre emprunte sa dignité, non plus au sujet choisi, mais à la somme de conscience et d*amour manifestée par elle, — à présent que la langue pittoresque enrichie, assouplie par tant d'expériences et de conquêtes successives, peut se prêter à toutes les tendances du sentiment intérieur comme à toutes les réalisations de la vision directe et, comme un merveilleux instrument, attend la volonté et le cœur d'artiste qui la feront vibrer, ce serait grand*pitié si les peintres français restaient inférieurs à la tâche et aux belles espérances du siècle où nous allons entrer. Ils ont, au cours de celui qui finit, rendu à la France sa suprématie artistique; ils ont été à leur manière les témoins de toutes les transformations de la vie sociale et morale ; ils ont retrouvé leur force et agrandi le patrimoine de Tart national dans la mesure où ils ont pris plus librement, plus humainement contact avec la nature et la vie. Ils n'auront plus désormais, dans la démocratie au milieu de laquelle ils sont appelés à vivre, à travailler pour la fantaisie du prince ou du blasé : c'est à Thomme et à rhumanité que doit aller leur art.
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Ce ne sont pas les plus puissants Etats qui fourniront à Thistoire de l'art du siècle finissant les plus intéressants chapitres. Les petits peuples du nord de l'Europe y ont pris au contraire, en ces trente dernières années, une part éminente. Après des tâtonnements plus ou moins longs, ils se sont mis d'accord avec eux-mêmes; après de longs voyages, ils sont rentrés au foyer et solidement établis sur la terre natale ; convaincus enfin que le dernier mot et le suprême effort de la sagesse c'est encore < le retour à la spontanéité par la réflexion », ils ont demandé à leurs traditions populaires, à celles où Tinstinct de leur race et les sollicitations de la nature ambiante devaient logiquement les ramener, mais dont la pédagogie académique les avait systématiquement écartés, le secret de Toriginalité et de la force créatrice.
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Pays Scandinaves. — Les Danois, dont le patriotisme artistique fut longtemps concentré dans le culte de Thorwaldsen, ont achevé Tœuvre de leur émancipation. Ce n'est plus dans un académisme cosmopolite qu'ils vont chercher leurs modèles; ils ont compris que si Tart est par excellence la langue universelle, il n en est pas moins le contraire d'un incolore « volapiîck ». Gœthe comparait l'histoire de la civilisation et de l'art à une grande fugue où la voix de tous les peuples se fait entendre tour à tour; il importe à la beauté de la .symphonie humaine que chaque voix conserve son timbre et son accent. Au lendemain de la mutilation de leur patrie, les artistes danois comprirent d'instinct — comme le groupe si homogène et si vivant des artistes finlandais aujourd'hui — que l'art peut être, comme la conscience, le suprême et inviolable refuge des nationalités menacées et des droits méconnus. On les vit chercher d'abord dans les principes de la construction en bois, leur véritable et leur seule architecture nationale, dans les motifs décoratifs, dont les bijoux des ancêtres et les broderies des costumes rustiques formaient comme le répertoire, un principe de renouvellement pour leur art industriel épuisé, — puis reprendre vigoureusement contact avec la nature et faire avec tout leur cœur, « le portrait de leur pays ». Les Finlandais, les Norvégiens et les Suédois firent comme eux, et, quoiqu'on puisse relever des uns aux autres ces différenciations légères que, de province à province et d'homme à homme, l'art rend aussitôt sensibles au regard attentif, c'est bien de la même doctrine et de la môme matière pittoresque, du même esprit et de la même volonté qu'est formée leur école.
Que l'initiation technique leur soit en grande partie venue de France, que les grands paysagistes de 1830 et les « impressionnistes » aient exercé sur les peintres Scandinaves une action certaine, ils en conviendraient eux-mêmes d^autant plus aisément qu'ils n'ont travaillé que sur leur propre fonds, et sont restés originaux. Réunions d'amis, causeries sous la lampe, vie et travaux des champs et de la mer : voilà les choses familières et très humbles qui sont les sujets ordinaires de leurs tableaux. Mais ils n'y ont pas cherché des anecdotes; ce n'est pas un art
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littéraire, de comédie ou de vaudeville; ce n*est pas non plus un réalisme excessif et militant; c*est encore moins ce mélange médiocre d'intentions sentimentales et de conventions qui s'est appelé c le genre » : c'est vraiment un coin d'humanité qui est évoqué; l'esprit est intéressé, le cœur touché par l'évidente sincérité, la cordialité expansive d'un art vigoureux et sain, en qui la culture a rejoint l'instinct et qui, avec une sorte d'audace candide et de naïve intransigeance, nous révèle une façon tendre et profonde en sa bonhomie de comprendre la vie.
M. Vigo Johansen, en Danemark, est au premier rang des peintres de la vie intime. Dans ses réunions d'amis, fêtes de famille, soirées de musique, dans la transparence voilée de l'atmosphère intérieure, dans la clarté des lampes, tantôt arrondie sous l'abat-jour, tantôt diffuse et épandue en fines modulations, il a rendu sensible, avec la finesse d'un Chardin septentrional, la douceur patriarcale et reposante du home. M. Peter Kroyer, qui est aussi graveur et sculpteur, prompt à saisir comme au vol l'aspect des choses dans la lumière du plein jour ou dans la demi-teinte, plus nerveux et plus incisif, est tour à tour un portraitiste pénétrant et un paysagiste incomparable. Nul n'a mieux que lui exprimé le charme de cette heure enchantée, de ces longs crépuscules d'extrême Nord, de ces soirs dCété où, dans la douceur satinée du ciel, la lumière prolongée du jour a déjàtout le mystère et tout l'apaisement de la nuit. Avec ces deux maîtres, MM. Vigo Pedcrsen, Paulsen, Niels Skovgaard, Ring, Philipsen, Irminger, Schichting, M"*^* Anna Anker, Thomsen, Wegmann, d'autres encore mériteraient d'être nommés.
En Norvège domine une certaine rudesse à peindre l'àpreté des longs hivers, la vie laborieuse des paysans et des pêcheurs. Mais, sous celte rudesse, une grande bonhomie se fait aussi sentir et, avec l'amour du foyer et de la terre natale, une tendresse d'âme, une aptitude à la rêverie après l'action vigoureuse, où le souvenir toujours vivant des antiques légendes s'éveille dans la contemplation des horizons familiers. Eyolf Sool, Sinding, Skrodsvig, Halfdan Strom, Borgen, A. Jacobsen, Werenskjold, Hans Heyerdahl, Wentzel, Aug. Eiebakke, Kitty Kielland, Hjerlow, Nils Hansten comptent parmi les forces
actives de celte jeune école. Et si Fritz Tiiaulow, le grand peintre des eaux courantes et frileuses, esl presque devenu Tun des nôtres, c*est à ses origines héréditaires qu*il doit ce qu*il a de meilleur.
Si Tart des Norvégiens est surtout de € paysans >, celui des Suédois serait plus volontiers « citadin » et il fut plus long* temps cosmopolite. Mais cette distinction était plus vraie hier qu'elle ne le sera peut-être demain. La dernière Exposition de Stockholm révéla chez plusieurs jeunes architectes comme chez beaucoup de peintres, une volonté commune d*ètre « national ». Le seul moyen, pour ceux-là surtout, était de renoncer aux modèles français et italiens, aux colonnades et au rococo des xvu' et xvHP siècles, et de s'inspirer, en l'adaptant aux besoins de la vie moderne, de cette architecture des ancêtres charpentiers dont les églises de village et les constructions rustiques conservent la tradition. Les pavillons suédois, norvégien et finlandais de la Bue des Nations et plusieurs dessins d'architectes à l'Exposition universelle de 1900 ont témoigné de Tefficacité de cet elTort. Pour les peintres, môme ceux qui ont mis à profit les leçons des Français et des Japonais n'ont appliqué qu'à la réalité prochaine ce qu'ils ont pu apprendre ailleurs, par exemple : M. Ânders Zorn, le maître de la peinture suédoise, -et, après lui, MM. Richard Bergh, Bruno Liljefors, Larsson, Oscar Bjœrck, Cari Nordstrom, Axel Sjœberg, Robert Thejerstroem, Wilhemson, Pauli, le prince Eugène, etc.
Chez les Finlandais, l'amour profond du sol natal a inspiré une école qui conserve une forte et irréductible autonomie morale et dont les représentants les plus caractéristiques sont : MM. Edelfeit, Jarnefelt, Yistrôni, Halonen, Blomstedt, Ahlstedt, Axel-Gallen, Enckell, Lagerstrom, Munstarjhelm, Boofeld, Westerholm, Simberg.
Russie. — L'art russe moderne commence à peine à se dégager des influences étrangères, romaines, académiques, françaises et allemandes, qui l'ont dominé depuis Pierre le Grand — mais on y chercherait encore en vain une expression plastique du génie national. Quand, les yeux et l'imagination remplis des paysages que l'on a vus se lever lentement ou surgir