‹ Histoire générale du IV siècle á nos jours (volume 5)Chapitre 15 sur 205 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Depuis 1870

L'ancienne et la nouvelle politique coloniale. — Les

colonies anglaises, l'empire des Indes mis à part, se divisent en trois catégories : les colonies à parlement et à gouvernement responsable, les colonies à institutions repi*ésentatives, les colonies de la Couronne. Les premières (le Dominion, Terre- Neuve, les sept Etats d'Australasie, le Cap), organisées par les libéraux à partir de 1840, sont de véritables républiques dont le président est un gouverneur nommé par la reine. Le gouverneur possède le droit de veto, mais la tradition est de ne pas l'exercer. Le gouvernement métropolitain s'est réservé le contrôle supérieur de l'administration coloniale, mais il a pris l'habitude de ne pas la contrarier. En 1872, il a refusé de modifier la constitution de Victoria. En 1878, il a rappelé un gouverneur qui voulait imposer un ministre au parlement de Québec. Il a concédé à l'Australasie une loi sur le divorce plus libérale qu'en Angleterre, et il n'est même pas intervenu pour empêcher l'application de mesures radicales relatives au droit de vote, à la répression de l'alcoolisme, à l'instruction publique, à la séparation des Eglises et de l'Elat, à la législation fiscale et industrielle. Sous ce régime les colonies à gouvernement responsable ont pris une allure très indépendante, tout en demeurant fidèlement attachées au Royaume-Uni. Le Dominion

et l'Australasie ont fait bon accueil aux eiHçyés du parti nationaliste irlandais et leur ont donné de l'argent^ i§jai s ils ont aussi manifesté leurs sentiments loyalistes lors tt&&..xonflits russe, afghan et vénézuélien et aux deux jubilés de 1 887"et de 1897. Dans l'état actuel, on ne peut plus guère parler de po>rtique coloniale anglaise à propos des colonies autonomes,#-£ajr. chacune d'elles a son histoire propre, plus originale que celle dé V beaucoup d'États indépendants. Il faut donc, avec sir Charles * Dilke, trouver déjà bien étroit Sumner Maine, qui a oublié de leur donner une place à part dans son ouvrage sur le régime parlementaire.

Les colonies à institutions représentatives sont celles où le pouvoir législatif appartient à une assemblée élue qui vote le budget, tandis que le pouvoir exécutif reste confié au gouverneur et à un conseil de fonctionnaires.

Les colonies de la Couronne sont demeurées sous l'administration directe de la métropole : encore leur a-t-on donné des conslitutions plus ou moins libérales, suivant l'importance de leur population européenne. Au plus bas degré, le gouverneur est maître absolu; c'est l'ancien régime, qui n'existe plus guère qu'à Gibraltar, sorte d'immense caserne. Dans les autres colonies le gouverneur partage son pouvoir avec un conseil exécutif de fonctionnaires, sorte de ministère qui peut exister seul ou accompagné soit d'un conseil législatif partiellement composé de colons et nommé par la Couronne, soit d'un conseil mixte à moitié élu. Au-dessus vient le régime représentatif. Ces degrés sont ceux par lesquels ont passé les colonies qui possèdent aujourd'hui l'ensemble des institutions parlementaires.

Pour obtenir l'autonomie, il faut qu'une colonie puisse se suffire avec ses propres ressources ; aussi certaines colonies de la Couronne ne sont-elles pas disposées à conclure un pareil marché. Le Royaume-Uni ne fait des sacrifices que pour la partie des colonies soumises à son contrôle; il est arrivé à réduire ses dépenses coloniales à 25 millions par an, le quart environ de celles de la France, avec un empire dix fois plus étendu. Il n'entretient aux colonies (sauf l'Inde) que 33 000 sol-

dats, dont prësde la moitié à Malte (10 000) et à Gibraltar (5 000). Les colonies à gouvernement responsable se défendent à leurs-frais avec des milices. Sauf une garnison à Halifax, tête du chemïti de fer canadien-pacifique, le Royaume-Uni n'a gardé à sa charge que les forces navales.

. *.. Pas d'annexions, le moins possible de frais et de fracas, •.-''laisser faire les colons et les commerçants : telle est l'ancienne .. • * politique libérale que Gladstone a suivie tant bien que mal V dans ses différents ministères. Au contraire Disraeli et les nouveaux conservateurs ont remis en faveur la politique de guerres et de conquêtes. On a occupé de nouveaux points sur la roule de Suez (Socotora, 1876; Chypre, 1878, etc.), dans l'océan Indien et le Pacifique; la frontière de l'Inde a été reculée; le Royaume-Uni a pris d'énormes morceaux dans le partage de l'Afrique récemment opéré parles États européens. Aujourd'hui la politique d'expansion coloniale est en faveur, même parmi la nouvelle génération des libéraux; ses partisans rejettent l'optimisme d'autrefois, examinent l'éventualité d'une guerre coloniale, se préoccupent des moyens de défense et cherchent à englober les colonies autonomes dans une fédération impériale.

/. — L'Amérique anglaise.

A partir de 1873, le Dominion comprend toute l'Amérique du Nord anglaise, moins Terre-Neuve. Il est la plus étendue des colonies britanniques.

Le Dominion acquiert les territoires de la baie d'Hudson. — Lorsque le Dominion s'était organisé, l'un des vœux présentés au gouvernement métropolitain par les délégués des quatre colonies fédérées avait été l'ouverture à la colonisation des territoires de la Compagnie de la baie d'Hudson. Ces territoires comprenaient toute la prairie au delà des Grands Lacs jusqu'aux Rocheuses et tout le nord jusqu'à l'Océan Glacial. Us furent cédés au Dominion en 1869; en échange, la Compagnie reçut une indemnité de 300 000 livres,

l'amériuue ANGLAISE 103

conserva la propriété de ses forêts et le vingtième des terres cultivables. Dans l'immense étendue de pays nouvellement annexée, il n'y avait qu'une région où la colonisation fût commencée, celle qui s'étend au sud du lac Winnipeg. Là s'étaient installés depuis le xvin6 siècle des Bois-brûlés, métis de blancs et d'Indiens employés comme chasseurs de fourrures par la Compagnie. D'autre part, un grand seigneur philanthrope avait établi vers 1811 des cultivateurs écossais autour de Fort Douglas (aujourd'hui Winnipeg). La colonie n'avait pas réussi; beaucoup d'Ecossais étaient partis, mais des émigrants anglais et canadiens étaient venus les remplacer. Vers 1869, les rives de la Red River, aux environs de Winnipeg étaient habitées sur une longueur de 24 milles. On y trouvait environ 5 000 Bois-brûlés de langue française et de religion catholique, à peu près autant de métis anglais et prolestants, et 2000 Anglais purs; chacune des deux confessions avait son école et ses églises.

Tel était le futur Manitoba lorsqu'il reçut en 1869 la visite de Mac Dougall, lieutenant-gouverneur des pays cédés au Dominion; Mac Dougall fit commencer le cadastre du pays. Les Bois-brûlés craignirent de voir leurs territoires de chasses saisis par la confédération et vendus par lots aux cultivateurs. Ils se réunirent, rédigèrent une protestation contre la prise de possession du pays par le Dominion et établirent un gouvernement provisoire dont le président était un Ecossais, Bruce, et le secrétaire un métis franco-canadien et catholique, Louis Riel (novembre 1869). D'autre part, les colons anglais se prononçaient en faveur du Canada : beaucoup de métis anglais et protestants se joignirent à eux; le parti de la résistance resta surtout composé de catholiques et eut pour chef Riel. Celui-ci fit saisir et fusiller à Winnipeg le chef des colons anglais, Scott. Le Dominion envoya les troupes contre lui : 300 soldats et 700 volontaires, partis du Canada sous le commandement de Wolseley, arrivèrent à Winnipeg après trois mois de marche pénible, en août 1870. Les métis s'étaient dispersés avant leur arrivée et Riel s'était enfui aux Etats-Unis. L'annexion fut effectuée sans difficulté. La région de la Red River et du lac Winnipeg fut érigée en province sous le nom de Manitoba

(15 juillet 1870) et devint le cinquième Etat du Dominion. Elle eut un parlement et un ministère responsable sous un lieutenant-gouverneur. Elle obtint dès le début une représentation dans les deux Chambres fédérales d'Ottawa. Le Manitoba est

devenu un pays producteur de blé comme les Etats voisins du Dakota et du Minnesota. Il s'est peuplé avec une rapidité extraordinaire. La population a passé de 12 000 habitants en 1870 à 108000 en 1885. Winnipeg, qui avait 241 habitants en 1870, en compte maintenant cent fois plus. La valeur de la terre a augmenté considérablement. Une propriété estimée 15 francs en 1872 et donnée à cette époque par un paysan catholique en échange d'une place à l'église, s'est vendue 130 000 francs dix ans plus tard. A la transformation économique a correspondu une transformation sociale et politique. Le Manitoba, peuplé surtout par des Ecossais et des Américains, est démocratique et radical. Il n'a pas de Chambre haute; il s'est prononcé pour le suffrage universel, pour la séparation des Églises et de l'État, contre les subventions aux écoles confessionnelles.

Le reste du pays de la Compagnie d'Hudson fut divisé en 5 « districts », analogues aux « territoires » des Etats-Unis : Keewatin, administré par le lieutenant-gouverneur de Manitoba; Assinibota, Saskatchewan, Alberto,, Athabasca, avec une assemblée représentative, sans ministère responsable, et un lieutenantgouverneur particulier à Regina. Ces districts sont représentés au parlement fédéral d'Ottawa. On commence à y faire la culture et Télevage. EnGn la partie la plus glacée et la plus déserte, désignée sous le nom de Territoire Nord-Ouest, a été divisée provisoirement en 4 districts (1896). Ce territoire ne semblait pas destiné à attirer les émigrants. La récente découverte des mines d'or au Klondyke a fait venir dans cette région une foule de chercheurs; mais comme le sol y reste toujours gelé, on ne sait si les émigrants resteront dans le pays, une fois les placers épuisés. L'annexion de ces régions à peine peuplées s'est faite sans difficultés, sauf une nouvelle révolte des métis en 1885. Elle eut la même cause que celle de 1870. Les chasseurs métis avaient quitté le Manitoba depuis que le gouverne-

ment avait pris, moyennant indemnité, les terres vacantes pour les vendre aux colons ; plus de 4 000 d'entre eux étaient allés exercer leur métier dans le Saskatchewan ; mais ils virent bientôt arriver dans ce pays les employés chargés de préparer la division en lots et la vente du sol au profit du gouvernement. Ils se soulevèrent de nouveau sous la conduite de Dumont et de Louis Riel, battirent la police à cheval et les volontaires du district près de Batoche. En même temps les Indiens, excités par les métis, se soulevaient à l'autre extrémité du territoire, massacraient plusieurs Européens, y compris des missionnaires catholiques et obligeaient la police à cheval à évacuer Fort Pitt; Battleford, la capitale du territoire, était pris entre les deux agressions. Les ultra-catholiques du Canada étaient certainement favorables à Riel, mais les hommes politiques, même français et catholiques, se déclarèrent contre lui. Ce fut le cas des Franco-Canadiens qui faisaient partie du ministère fédéral; les préparatifs de la répression furent dirigés sans retard et sans protestation par l'un d'eux, Caron, ministre de la milice. On réunit 4 000 combattants pour la plupart volontaires; on les expédia par le chemin de fer du Pacifique, alors à peu près achevé; un mois après les premières victoires de Riel, ces troupes enlevaient Batoche, pendant que d'au 1res corps fédéraux soumettaient les tribus indiennes révoltées. Les auteurs du massacre des missionnaires furent exécutés, deux chefs indiens condamnés à deux ans de travaux forcés. Riel, pris à Batoche, fut jugé à Regina, capitale des territoires, et condamné à mort pour le meurtre de Scott à Winnipeg en 1869. Sa condamnation émut profondément les catholiques de Canada et de France. De nombreuses» pétitions furent faites pour sa grâce au ministère fédéral et à la reine d'Angleterre, mais en vain. La condamnation fut confirmée à Ottawa, puis à Londres, et Riel fut pendu à Regina.

Depuis 1885, les territoires n'ont plus été agités. La police est faite par un millier d'hommes à cheval. Le nombre des métis diminue. Les Indiens sont à peine 30 000 (un tiers tout au plus de la population indienne du Dominion). Le gouvernement, suivant l'exemple des Etats-Unis, les a parqués dans des

réserves où ils peuvent chasser à leur gré, mais desquelles ils ne doivent pas sortir. Il tâche de les faire instruire par des missionnaires et de les transformer en agriculteurs comme on a fait pour les Iroquois de l'Ontario.

La Colombie et l'Ile du Prince-Edouard adhèrent au Dominion. — La Colombie britannique, le plus étendu des États du Dominion (deux fois la France), est une contrée de montagnes élevées et de plateaux avec une côte rocheuse découpée en baies et en îles. Elle fit d'abord parlie des territoires de la baie d'Hudson. Après qu'on y eut découvert des mines d'or, le gouvernement en fit une colonie de la Couronne (1858), à laquelle il réunit la colonie de Vancouver (1866). Entre la Colombie et le Dominion il n'existait aucune voie de communication. Pour atteindre Victoria depuis Québec ou Ottawa, il fallait traverser les États-Unis. Aussi le gouvernement de Colombie désirait-il l'établissement d'un chemin de fer transcontinental en territoire anglais; il entra dans le Dominion à condition que le chemin de fer serait construit (1871). La Colombie, qui possède des baies profondes et qui exploite d'importantes mines de charbon, depuis que l'or est épuisé, espérait établir au point terminus du chemin de fer un grand port sur le Pacifique.

En 1873, l'île du Prince-Edouard, la plus petite des colonies maritimes (100000 hab. environ), adhéra au Dominion, à condition que les finances fédérales lui avanceraient les fonds nécessaires pour racheter aux squatters (colons sans titres) leurs droits d'occupation. Le Dominion fit un prêt au gouvernement local et s'engagea à construire un chemin de fer dans l'Ile.

Les partis canadiens : protection ou libre-échange. — A partir de 1873 le Dominion se trouve constitué comme il l'est encore aujourd'hui avec 7 Etats et plusieurs Territoires. L'histoire purement intérieure de chaque Etat est peu importante. La question qui domine la politique fédérale est celle des tarifs douaniers d'où dépendent les rapports avec les Etats-Unis. Les libéraux sont surtout des libre-échangistes, ou

plutôt ils demandent que le Dominion fasse avec les Etats-Unis un traité de réciprocité commerciale, analogue à celui qui a

été dénoncé en 1866; ils veulent donner au Canada une clientèle américaine. Les conservateurs sont protectionnistes, surtout contre les Etats-Unis, et affirment que les bois, le blé et le bétail canadien se vendront très avantageusement en Europe. Les conservateurs tenaient le pouvoir au Canada en 1867. C'est le chef des conservateurs de l'ancien Canada uni, Mac Donald, qui a été l'homme du Dominion; il en est devenu le premier ministre et son parti a gardé le pouvoir jusqu'en 1873. Les libéraux, sous la conduite d'Alexander Mackenzie, ont pris le pouvoir au Dominion de 1873 à 1878; puis les conservateurs ont reconquis le ministère pour vingt ans avec Mac Donald (mort en 1891) et avec plusieurs autres leaders, dont le plus important a été sir Charles Tupper, un premier ministre de Nouvelle-Ecosse et l'un des promoteurs de la fédération en 1887. Les conservateurs ont inauguré leur retour au pouvoir par rétablissement d'un tarif protecteur très élevé (1879). Sous ce régime le produit des douanes est arrivé à former plus de la moitié des revenus fédéraux. Le commerce a baissé de plus en plus avec les Etats-Unis, mais il a beaucoup augmenté avec l'Europe. A ses anciennes exportations, fourrures, poissons, bois, le Dominion a ajouté le blé, le fromage, le bétail sur pied. L'Angleterre, qui ne produit pas assez de viande pour sa consommation, reçoit des navires chargés de bœufs canadiens. Mais les industriels anglais se plaignent de voir le prix de leurs produits fort élevé par les droits qu'ils payent en entrant dans le Dominion. Du côté des États-Unis le mécontentement est plus vif encore. En 1866, c'étaient les Etats-Unis qui refusaient de renouveler le traité de réciprocité, craignant la concurrence des produits agricoles canadiens. En 1874, le gouvernement du Dominion étant libre-échangiste, les Etals-Unis faisaient échouer un nouveau projet de traité de commerce, parce qu'ils ne voulaient pas accorder la réciprocité aux marchandises anglaises arrivant par le Canada. Là-dessus les conservateurs reprennent le pouvoir au Dominion et se déclarent nettement contre la reprise des relations commerciales avec la République voisine. Un projet de réciprocité présenté en 1888 à la Chambre des communes d'Ottawa est combattu par le

ministère et rejeté par la Chambre, qui vote une déclaration approuvant le protectionnisme. Les Etats-Unis deviennent à leur tour protectionnistes à outrance; ils adoptent le tarif Mac Kinley; alors le premier ministre (conservateur) du Dominion, Mac Donald, déclare que le plan des Etats-Unis est de s'annexer le Canada, en commençant par le contraindre à former avec eux une union douanière, mais que son parti ne se prêtera jamais à celte manœuvre. Avec de pareilles dispositions de part et d'autre, il n'est pas étonnant que les conflits entre les deux Etats au sujet des pêcheries ne puissent se terminer. Il s'agit de savoir d'une part si les Américains peuvent continuer à pêcher dans les eaux canadiennes, d'autre part si les Canadiens ont le droit d'aller chasser les phoques sur les côtes américaines de la mer de Behring. Les deux questions ont été résolues par des arbitrages (1886 et 1890) qui n'ont satisfait aucune des deux parties et n'ont pas mis fin aux conflits.

L'attitude des conservateurs envers les Etats-Unis a mécontenté les provinces maritimes, qui désirent vendre leur poisson et acheter des produits manufacturés à leurs voisins les Américains.

En Nouvelle-Ecosse, les élections de 1886 donnent la majorité aux libéraux partisans d'un traité de commerce avec les

Etats-Unis. Le parlement de cet Etat menace, si on ne lui donne pas satisfaction sur ce point, de se séparer du Dominion. « La fédération est vermoulue, déclare un ministre, elle tombera avant quinze ans. » Partout, le parti libéral forme les mêmes vœux qu'en Nouvelle-Ecosse (sauf la sécession). En 1895, un grand congrès politique libéral, réuni sous la présidence de M. Laurier, rédige le programme électoral du parti; il réclame l'abaissement des tarifs autant que le permettra V équilibre du budget et un traité de commerce avec les Etats-Unis; les autres articles du programme sont une réforme du cens pour les élections fédérales, des lois foncières pour favoriser les petits concessionnaires et combattre la spéculation, un plébiscite sur la question de la vente de l'alcool. On voit que le principal terrain de lutte entre les partis est toujours la question douanière. Le gouvernement conservateur a essayé d'enlever à ses adversaires

un peu de leur force en abaissant les tarifs. Mais, aux élections de 1896, les libéraux ont eu la majorité. Leur victoire a été assurée par la province française et catholique de Québec, qui leur a donné 50 sièges sur 65; c'est que les libéraux ne sont pas anticléricaux, c'est aussi que leur leader, aujourd'hui premier ministre, est un Franco-Canadien. M. Laurier, appelé à présider le ministère fédéral, après la victoire de son parti, est le premier chef du cabinet fédéral qui ne soit pas un Anglais.

Le chemin de fer canadien-pacifique. — Le gouvernement conservateur a fait exécuter le chemin de fer canadienpacifique. La construction de cette voie avait été promise à la Colombie pour la décider à entrer dans l'union. Quand le parti conservateur revint aux affaires (1878), le chemin de fer n'était pas fait et la Colombie menaçait de se retirer de la fédération. Le ministre Mac Donald, le fondateur du Dominion, fut le créateur de la grande ligne transcontinentale. En 1880 le ministère traita avec une société de capitalistes anglais pour la construction du chemin de fer. L'année suivante, le projet était approuvé par le Parlement anglais. La ligne, avec ses embranchements, fut établie en quelques années : 23 000 ouvriers y travaillèrent à la fois. Le passage dans les montagnes Rocheuses nécessitait des travaux d'art nombreux; il fallut abriter une partie de la voie contre les avalanches. Les travaux, poussés activement, furent terminés cinq ans plus tôt qu'on ne s'y attendait. Le 26 juin 1886 parlait de Montréal le premier train à destination de Vancouver. L'année suivante, la malle d'Angleterre en Chine prenait cette voie. C'est la route la plus courte de Grande-Bretagne en Extrême-Orient : par elle des troupes pourraient aller en vingt et un jours d'Angleterre à Hong-kong (au lieu de quarante-trois jours par le canal de Suez) : par elle on pourrait envoyer des renforts aux Indes sans passer sur d'autres territoires que ceux de l'empire britannique. Ce chemin de fer est le plus important, mais non le seul des travaux publics accomplis depuis la fondation du Dominion. Le Canada, comme toutes les autres colonies anglaises, n'a pas craint d'engager l'avenir pour se procurer des voies de communication. Il a pu faire ce que des colonies isolées n'auraient jamais réalisé; il a

un crédit solide et trouve de l'argent à moins de 4 p. 100; grâce aux emprunts, il a construit des ports, des canaux, des chemins de fer. Il possède aujourd'hui près de 5 000 kilomètres de voies navigables et près de 25 000 kilomètres de chemins de fer. Les voies ferrées ont été presque toutes concédées à des compagnies, à la manière anglaise : la seule grande ligne entreprise par l'Etat, à la manière australasienne, est Y Intercolonial Railtoay, la première entreprise du Dominion faite pour réunir les provinces maritimes au Canada proprement dit, et terminée en 1874. Cette ligne d'État fait aujourd'hui ses frais.

Le Dominion a facilité par des subventions l'établissement de lignes à vapeur entre la Colombie, le Japon, l'Australie. Toutes ces dépenses ont chargé lourdement le budget fédéral, et l'augmentation des recettes douanières n'a pas compensé l'accroissement des dépenses. Comme les autres colonies autonomes, le Dominion a un déficit qu'il comble par des emprunts. Sa dette s'élève à 332 530 131 dollars, celle des différents États à 26 929115 dollars. La proportion de la dette par habitant est à peu près aussi forte qu'en France.

La question des écoles au Manitoba. — Les attributions du pouvoir fédéral avaient été assez clairement définies dans l'acte de 1867. Aussi les conflits des droits provinciaux et des droits fédéraux ne se sont produits que de temps à autre, sur des questions particulières. C'est ainsi qu'en 1887 le Dominion intervint pour empêcher l'Etat de Manitoba de construire une ligne qui croisait celle du Pacifique. Cette intervention provoqua, presque immédiatement, la réunion à Québec d'une conférence interprovinciale ; les premiers ministres de tous les Etats, sauf la Colombie et le Prince-Edouard, y assistaient, ainsi que de nombreux députés. La conférence adopta les vœux suivants : le veto à la reine seule et non au gouverneur; la moitié du Sénat élue à terme par les provinces; le droit de vote pour le Parlement fédéral réglé par chaque province à sa manière; les Etats souverains en matière de chemins de fer et travaux publics; suppression des hautes Chambres provinciales; augmentation de la part attribuée à chaque province dans les recettes; traité de commerce avec les Etats-Unis. Ces vœux

L'AMÉRIQUE ANGLAISE ill

furent en partie adoptés par les libéraux, qui triomphèrent des conservateurs en 1896.

Le ministère libéral Laurier eut dès son début à résoudre de nouvelles difficultés soulevées encore par le Manitoba. La construction du chemin de fer contesté avait été autorisée en 1888. Mais le gouvernement fédéral était en conflit avec le Manitoba sur la question des écoles primaires. L'instruction, dans le Dominion, n'est pas un service public. Le gouvernement s'est contenté d'accorder des subventions aux écoles privées de manière à pouvoir rendre l'école à peu près gratuite : c'est l'esprit du système anglais. L'Etat subventionne les écoles de toutes les confessions. Les catholiques se sont fait reconnaître le droit de recevoir des subventions pour des écoles à eux où les enfants catholiques seuls sont reçus et où l'enseignement est donné par des ecclésiastiques. C'est le régime des provinces de Québec et d'Ontario. Le Manitoba ne voulut pas l'accepter quoiqu'il fût fondé sur la Constitution de 1867. En 1890, le gouvernement de Manitoba déclara qu'il ne subventionnerait plus les écoles exclusivement catholiques : l'Etat comptait alors 132000 protestants contre 20 000 catholiques. Les évèques firent appel au gouvernement fédéral, qui leur reconnut le droit de réclamer des subventions pour leurs écoles. La législature du Manitoba refusa de se soumettre à cette décision et menaça de voter l'annexion de la province aux Etats-Unis. Le conflit se prolongea sous le gouvernement conservateur et ne fut terminé que par le ministère libéral, partisan, comme on l'a vu, des franchises provinciales. Dès novembre 1896, on accorda au Manitoba le droit d'exiger à peu près la neutralité des écoles subventionnées; elles sont ouvertes aux enfants de toutes religions; l'enseignement religieux, quelle que soit la religion, n'est donné dans l'école que s'il est réclamé par l'administration de l'école et par dix parents à la campagne ou vingt-cinq en ville; en dehors de l'instruction religieuse, les enfants ne peuvent être séparés par confessions. Pour la langue, l'enseignement est français ou bilingue dès qu'il y a 10 élèves français. Cet arrangement compliqué (on n'en donne ici que la substance) amena la suppression de la subvention à 51 écoles exclusi-

vement catholiques. « Nous sommes traités comme des Irlandais ou des Russes », disait l'archevêque Langevin, et il résumait ainsi les « droits historiques » des catholiques canadiens : « Nous voulons : 1° le contrôle de nos écoles; 2° des administrations scolaires catholiques partout; 3° des livres d'histoire et de lecture catholiques; 4° des inspecteurs catholiques; 5° des instituteurs catholiques instruits par nous; 6° nos taxes à nous et ne payer aucun impôt pour les écoles qui ne sont pas les nôtres. » Le programme de l'archevêque Langevin continue à être réalisé en Québec et en Ontario. Partout ailleurs renseignement catholique est libre, mais les écoles subventionnées doivent être à peu près neutres comme en Maniloba.

La population et l'émigration. — Une des difficultés les plus graves pour l'avenir du Canada, c'est la diminution de l'immigration. Le Dominion a augmenté sa dette, construit beaucoup de travaux en comptant sur un afflux d'habitants et par conséquent de contribuables. Or le cens de 1891 a été une déception. De 1881 à 1891 la population n'a augmenté que de 11,76 p. 100 au lieu de 18,97 de 1871 à 1881. L'émigration des Canadiens aux Etats-Unis, où les attirent les forts salaires industriels, reste considérable malgré l'ouverture des territoires de l'ouest à la colonisation. L'accroisement de population du Manitoba a été de 144,95 p. 100 de 1881 à 1891, mais il avait été de 247 p. 100, dans la décade précédente. La population du Québec et de l'Ontario s'accroît peu; celle des provinces maritimes pas du tout. Seule la population colombienne, à cause du chemin de fer, s'est accrue davantage de 1881 à 1891 (98 p. 100) que de 1871 à 1881 (36 p. 100). En 1891 le total des habitants du Dominion était 4833239, dont 1992 016 catholiques. Les Franco-Canadiens, malgré leur forte natalité, sont de plus en plus débordés par l'immigration britannique.

Le Canada est un pays où la population est clairsemée, presque exclusivement agricole et où les anciennes provinces ont conservé des traditions catholiques ou aristocratiques : l'esprit laïque et démocratique y pénètre lentement par les colons des nouvelles provinces et surtout par l'influence des Etals-Unis.

Terre-Neuve. — Terre-Neuve avec le Labrador, qui dépend d'elle, a 202000 habitants; jusqu'à ces dernières années sa population se composait exclusivement de pêcheurs de morues et de homards. L'intérieur de l'île était à peine exploré; on commence maintenant à y faire de l'élevage; on vient d'y découvrir des mines de métaux précieux, de houille, de pétrole qu'on compte exploiter. Si ces espérances se réalisent, Terre-Neuve trouvera peut-être l'augmentation d'habitants et de receltes dont elle a besoin. Les impôts jusqu'ici ont fort peu rendu et la principale ressource du budget a été les douanes; les pêcheurs sont misérables quand la pêche ne rend pas et le gouvernement est obligé de venir à leur secours. La dette de Terre-Neuve est considérable. Son gouvernement ne peut construire les travaux d'utilité publique qui manquent à l'île. Il penche sans cesse entre deux solutions : ou bien entrer dans le Dominion pour laisser au gouvernement fédéral le soin de payer la dette et de faire des voies ferrées et des postes; ou bien décider l'annexion aux Etats-Unis, dont Terre-Neuve a besoin, comme les provinces maritimes, pour leur vendre son poisson et leur acheter des produits manufacturés. Terre-Neuve n'a pu se décider à choisir, elle est restée une colonie misérable, isolée en face de deux grandes fédérations. Elle a depuis 1855 un gouvernement responsable. Le seul événement important auquel ait été mêlée Terre-Neuve c'est la question des pêcheries françaises. Depuis le trailé d'Utrecht qui a cédé l'île aux Anglais, ses anciens possesseurs, les Français, ont conservé le droit de venir pêcher la morue au bord de la côte ouest et d'y construire des abris provisoires. Comme la morue fait défaut, les Français ont construit des parcs d'élevage pour les homards. Le droit de le faire, contesté par les Terre-Neu viens, leur a été reconnu par un arbitrage (1890). A présent les Terre-Neuviens refusent de vendre des amorces aux Français, pour répondre aux primes que le gouvernement français accorde à ses pêcheurs; ils prétendent disposer du rivage français comme d'une terre vacante et y établir des colons. De là viennent les difficultés pendantes.

Le déclin des Indes Occidentales. — Les noirs étaient

HlSTOIttB OtNÉRALK. XII. 8

plus nombreux que les blancs aux Indes occidentales (à la Jamaïque, 300000 noirs contre 30000 blancs). Après l'émancipation, les nègres se plaignirent d'être toujours traités en inférieurs, surtout devant les tribunaux, et réclamèrent des concessions de terre. Les rapports entre les deux races étaient très tendus. En octobre 1865, quelques nègres de la Jamaïque délivrèrent un des leurs traduit devant un tribunal. Les fonctionnaires et les créoles crurent à une révolte générale et traitèrent les insurgés ou prétendus tels avec la plus grande cruauté. Le gouvernement métropolitain fit une enquête qui aboutit à la suppression de l'assemblée législative élue de la Jamaïque, la plus ancienne (1661) des institutions représentatives coloniales. Malgré les apparences , cette mesure était une satisfaction donnée aux blancs, qui aimaient mieux perdre leurs franchises que voir une majorité nègre à l'assemblée.

L'émancipation des esclaves a eu une autre conséquence qui s'est fait sentir dans toutes les Antilles anglaises : c'est la crise sucrière. Le gouvernement métropolitain a bien essayé de remplacer la main-d'œuvre des esclaves en subventionnant l'immigration de coolies indous et chinois. La mesure a profilé surtout à la Trinité et à la Barbade, qui produisent chacune plus de sucre que la Jamaïque, quoique moins étendues et moins peuplées. D'ailleurs les sucres de canne n'ont plus de débouchés en Europe depuis que les Etats à betteraves encouragent par des primes l'exportation du sucre produit chez eux. Les Antilles anglaises ont dû chercher d'autres ressources. Les Bahamas et les Iles du Yent (la Dominique) cultivent les oranges, les citrons, les ananas. Trinité, Tobago, les iles Sous le Vent (Grenade) cultivent le cacao. Toutes ces îles, sauf la Trinité, ont besoin des subsides du gouvernement métropolitain pour équilibrer leur budget. Elles lui coûtent plusieurs millions par an. Leurs dettes sont considérables. On s'applique à y réduire les dépenses. Tobago, sur sa demande, a été réunie à la Trinité (1889) pour avoir moins de fonctionnaires à payer; pour la même raison d'économie, on a parlé de faire une fédération des petites Antilles. L'ambition des fédéralistes va plus loin : ils voudraient réunir en un seul État toutes les Antilles

L'AUSTRALàSIE DÉMOCRATIQUE 115

anglaises, et même les rattacher au Dominion. Des ouvertures ont été faites par le Canada à la Jamaïque, qui les a repoussées (1884). La même année, la Dominique demandait le libreéchange avec les Etats-Unis ou l'annexion à ce dernier pays. Les Etats-Unis sont en effet pour les Indes Occidentales le meilleur marché pour la vente de leurs denrées et surtout du sucre, qui a élé jusqu'ici leur principal produit. L'Angleterre ne leur en prend pas, puisqu'elle achète à meilleur compte le sucre de betteraves du continent. Les Indes Occidentales, jadis si prospères, traversent une longue crise qui se terminera quand elles auront trouvé un débouché. Le plus avantageux pour elles parait être les Etats-Unis; le plus désirable dans l'intérêt de l'empire anglais serait le Canada.

//. — UAustralasie démocratique : les essais

de fédération australienne.

Les colonies australasiennes ne sont pas encore fédérées; mais les quatre principales, Victoria, Nouvelle-Galles, Nouvelle- Zélande, Australie méridionale, ont à peu près les mêmes productions et la même vie politique et sociale; la Tasmanie resiée agricole, le Queensland et l'Australie occidentale, pays neufs, semblent destinés à suivre la même évolution que les colonies plus développées. On peut donc réunir dans une seule élude les traits caractéristiques de l'histoire contemporaine des sept colonies australasiennes. Ce sont des Etats centralisés (la constitulion de la Nouvelle-Zélande, fédérale depuis 1852, a élé remplacée par une constitution unitaire en 1857), avec une population européenne, de formation moderne, concentrée en grande parlie dans des villes industrielles, avec des institutions démocratiques et une législation sociale très avancée.

La laine et l'or. — La principale production de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande est toujours la laine des moutons; cet article fournit la moitié des exportations totales de ces pays : depuis plusieurs années on a appris à congeler la viande,

les œufs, le beurre, le miel, de façon à les transporter jusqu'en Angleterre sans qu'ils perdent autre chose qu'une partie de leur saveur : cette industrie se développe de plus en plus en Australie. Enfin le blé commence à être cultivé en assez grande quantité, surtout en Australie méridionale, pour pouvoir être exporté. La surface consacrée à l'élevage s'étend de plus en plus vers l'intérieur; celle des cultures a été poussée, grâce à des travaux d'irrigation, dans des régions qu'on croyait à jamais désertes.

La partie septentrionale du Queensland, dont le climat est tropical, a des cultures de canne à sucre. Mais les principales ressources du pays sont les moutons, le bétail et les céréales introduits par des Européens. La Tasmanic et le Queensland sont restés presque exclusivement agricoles. Dans les autres colonies l'industrie s'est développée à la suite de la première découverte des métaux précieux. La production de l'or avait baissé après 1867 ; mais elle a remonté en Victoria, et de nouveaux gisements ont été découverts récemment au Queensland et surtout en Australie occidentale. L'Australie produit aujourd'hui pour 230 millions d'or environ et vient sous ce rapport après les Etats-Unis et sur le même rang que le Transvaal. L'argent a été aussi récemment découvert en Nouvelle-Galles. Près de 5 millions de tonnes de houille sont extraits chaque année à Newcastle et à Wollongong (Nouvelle-Galles). La Nouvelle-Zélande a, elle aussi, des gisements houillers. Une partie du combustible extrait est vendu aux navires, le reste consommé dans le pays. Les usines à vapeur ont commencé à s'installer pour la fabrication du suif, la filature, la métallurgie. Mais l'industrie ne s'est véritablement développée que dans la province de Victoria, où il a fallu employer la masse d'ouvriers accourus pendant la période de l'or ; encore leur a-t-on donné du travail surtout dans les chemins de fer de l'Etat. Les fabriques travaillent pour la consommation locale; leurs produits doivent êlre protégés par des droits de douane contre la concurrence anglaise et australienne.

Les blancs, les indigènes, les Chinois. — La population de l'Australasie est très peu dense. La colonie la plus peu-

L'àUSTRALASIE DÉMOCRATIQUE 117

plée, Victoria, n'a que cinq habitants au kilomètre carré, moins que le Haut-Gévaudan. Mais les colons dans les pays miniers et industriels (Nouvelle-Galles, Victoria) sont concentrés en grande partie dans les villes. C'est le cas des 3/5 de la population de Victoria. Melbourne, la cité la plus peuplée d'Àustralasie (450000 h.), renferme à elle seule les 2/5 de la population de la colonie. La moitié au moins des habitants de la Nouvelle* Galles, et de ceux de l'Australie méridionale, colonie pourtant agricole, vivent en agglomérations de plus de 5 000 habitants. Cette prédominance de l'élément urbain et ouvrier a fait que l'Australasie est devenue de plus en plus démocratique, à mesure que le nombre de ses habitants augmentait.

Depuis 1871, la population de l'Australie s'est élevée de 1600000 habitants à 3800000, et celle de la Tasmanie de 99000 à 146000, celle de la Nouvelle-Zélande de 256000 à 703000 (sans compter près de 40000 Maoris). Pourtant l'immigration s'est ralentie depuis que le produit des mines d'or a commencé à baisser. Les colonies australasiennes ont presque toutes cessé de l'encourager aux frais de l'Etat. Les chiffres des immigrants sont devenus très irréguliers d'une année à l'autre. Vers 1891 l'immigration devint presque nulle dans plusieurs colonies et surtout en Nouvelle-Zélande; elle a repris ensuite, mais légèrement. La seule colonie qui attire une masse d'étrangers est l'Australie occidentale, à cause de ses placers; sa population a triplé en dix ans. Victoria, au contraire, perd plus d'immigrants qu'elle n'en reçoit. La majorité des gens actuellement établis en Australasie sont de race anglaise et de religion anglicane; on trouve de fortes minorités irlandaises et catholiques en Nouvelle-Galles et Victoria, écossaises et presbytériennes dans ces deux colonies et en Nouvelle-Zélande. Des Allemands se sont établis au nombre de plusieurs milliers en Australie méridionale et au Queensland. La plupart des immigrants non britanniques se sont fait naturaliser, ce qui demande en Australasie fort peu de temps et de formaliés.

Les indigènes n'ont plus d'importance que dans l'île nord de Nouvelle-Zélande. Là vivent 30850 Maoris qui détiennent 1/7 de la superficie totale de la colonie. Ils sont groupés en vil-

lages, presque tous convertis, ont des écoles anglaises, et nomment quatre députés de leur race à l'assemblée de Wellington . Depuis 1868, ils ont vécu en paix avec les blancs; mais la question des terres amène de temps à autre des conflits. Les Maoris cultivent le moins possible, et cependant ils refusent de céder leurs terres au gouvernement, qui voudrait les acquérir pour les revendre aux colons. En 1894, le ministre démocratique Seddon a déclaré aux Maoris que s'ils laissaient leurs terres en friche pendant que des milliers de gens n'ont pas une acre à cultiver, le gouvernement en disposerait malgré eux. Mais les Maoris sont encore trop nombreux pour qu'on puisse les exproprier, même pour cause d'utilité publique et avec indemnité.

Les Chinois, à l'étroit dans leur pays, intelligents, adroits, sobres et économes, s'étaient mis à émigrer en Auslralasie: ils apprenaient tous les métiers et les exerçaient à des salaires très réduits. Les ouvriers européens, mangeurs de viande, n'ont pu lutter contre ces mangeurs de riz, et, comme aux Etats- Unis et au Canada, ils ont obtenu que les gouvernements prissent des mesures contre leurs rivaux. En 1881, Victoria, puis la Nouvelle-Galles et la Nouvelle-Zélande ont saisi le prétexte d'une épidémie de petite vérole pour interdire aux Chinois d'arriver plus d'un par cent tonneaux sur n'importe quel navire et de débarquer sans acquitter un droit de 250 francs. En 1888, la Nouvelle-Galles a porté la proportion à 1 émîgrant par 300 tonneaux et décuplé le droit. Par ce procédé on a arrêté l'immigration chinoise, qu'on ne pouvait interdire directement sans violer le droit des gens. Aujourd'hui les Chinois ne peuvent plus débarquer librement que dans le territoire du Nord, où on les emploie aux cultures tropicales et aux mines.

La politique et les partis. — En somme l'Australasie n'est pas troublée par la question des indigènes aussi profondément que le Cap; les Européens y dominent et leur majorité se compose des nouveaux venus qui n'ont pas trouvé en face d'eux la résistance d'une couche d'anciens colons conservateurs, comme au Canada. Aussi les questions qui divisent les partis en Australasie sont-elles contemporaines et européennes plus

que dans toute autre colonie anglaise, — surtout depuis le développement de l'industrie. Après l'institution du gouvernement responsable, la question capitale, particulièrement en Nouvelle- Galles et en Victoria, a été celle des tarifs douaniers. L'ancien parti libéral, qui avait préparé l'établissement des constitutions, était libre-échangiste. Le parti conservateur était protectionniste. C'est, on se le rappelle, à peu près la même chose au Canada. Mais en Victoria les protectionnistes ont trouvé un appui dans le parti ouvrier. Ce parti a été organisé à la mode anglaise par les syndicats professionnels, et, comme en Angleterre, il se propose simplement de défendre les intérêts immédiats des ouvriers, salaires, heures de travail, etc., et n'accepte du socialisme théorique que ce qui s'accorde avec ses revendications particulières. Les ouvriers victoriens sont en partie protectionnistes parce qu'ils veulent conserver leurs salaires, moins élevés qu'à l'époque de l'or, mais toujours plus hauts qu'en Angleterre. Ils s'accordent avec les patrons pour repousser la concurrence étrangère. Aussi le protectionnisme a-t-il triomphé de bonne heure en Victoria, où il est toujours en vigueur. En Nouvelle- Galles, le libre-échange a trouvé pour champion le plus illustre représentant de l'ancien libéralisme, sir Henry Parkes, émigré d'Angleterre en 1839, député dès l'établissement du gouvernement responsable, chevalier en 1897, cinq fois premier ministre. Le grand old man de la Nouvelle-Galles est mort à Sydney en 1896. Les protectionnistes, dirigés par M. Dibbs, n'ont tenu le pouvoir que peu d'années en Nouvelle-Galles. Sous le ministère actuel de M. Reid, chef des démocrates, coalisés avec les libéraux, cette colonie est restée la seule d'Australasie qui ait des tarifs modérés. Avec les douanes, les questions importantes ont été la continuelle querelle des squatters et des settlers et la législation foncière qu'elle rend nécessaire, les impôts nouveaux nécessités par le développement des travaux publics, et leur assiette, les emprunts à faire en Europe, enfin les économies budgétaires pour empêcher le déficit. Dans la solution de ces problèmes les partis ouvriers, grandissant en force, ont pris une influence de plus en plus grande; en outre ils ont apporté dans les parlements des projets de législation sociale que l'on

étudiera plus loin. Dans l'assemblée de Nouvelle-Zélande la majorité a passé, depuis 1891, au parti avancé ou populaire, coalition des démocrates et des ouvriers, dirigé par John Ballance, puis, après sa mort (1893), par M. Seddon, le premier ministre actuel de Nouvelle-Zélande. C'est ce qui fait dire en Europe que le gouvernement de celte colonie est socialiste : nous verrons ce qu'il y a d'exact dans cette appréciation sommaire. En Nouvelle-Galles, en Victoria, en Australie méridionale et même en Queensland les partis ouvriers forment des minorités importantes de la représentation. Dans la première de ces colonies, le ministre Reid ne peut se maintenir contre les protectionnistes à outrance qu'avec leur appui. Aussi a-t-il fait des déclarations hostiles aux < capitalistes * et promis de « balayer les débris de l'ancien conservatisme ». Après les partis ouvriers qui datent de la formation des trade-unions en Australie, se sont constitué des partis proprement socialistes, dirigés par des propagandistes actifs et instruits; toutes les nuances du collectivisme, du communisme, de l'anarchisme européen et américain ont été importées en Australasie, mais elles sont à peine représentées dans les parlements.

Les partis sont constitués comme en Angleterre d'une façon durable, avec une organisation permanente; mais ils sont plus nombreux et la vie parlementaire en devient très compliquée ; chaque ministre est appuyé sur une coalition toujours exposée à se dissoudre; les chutes de cabinet ont été fréquentes depuis 1856, surtout en Nouvelle-Galles et Victoria : elles ont souvent pour conséquence la dissolution du parlement prononcée par le gouverneur, sur la demande de l'homme politique dont le programme parait devoir rallier la majorité des électeurs. Dans les Chambres, l'obstruction est une tactique fréquemment employée : elle a en Australasie un nom spécial, slonewalling > venu de Nouvelle-Zélande.

Élargissement de la représentation. Le vote des femmes. — Le vieux parti libéral avait fait donner aux colonies australasiennes le gouvernement responsable (1855-56). Les nouvelles majorités se sont appliquées à rendre la représentation de plus en plus démocratique. C'est un mouvement

qu'on a vu commencer dès 1856 en Australie méridionale, et qui s'est continué surtout en Victoria et en Nouvelle-Zélande. En voici les principaux effets : 1° Les membres des Chambres hautes (Législative Councils) ne sont plus nommés à vie qu'en Nouvelle-Galles. Encore le ministère Reid se prépare-l-il à déposer une loi pour limiter leur mandat suivant l'exemple donné par la Nouvelle-Zélande sous le ministère « avancé » (1891). Dans plusieurs colonies le cens pour être électeur et éligible aux Councils a été abaissé. — 2° Le suffrage universel pour l'élection des membres de la seconde Chambre (House of Assembly) existe aujourd'hui partout, sauf en Tasmanie; néanmoins on avait conservé, comme en Angleterre, aux propriétaires le droit

de voter dans toutes les circonscriptions où ils possèdent un bien; ce privilège leur a été retiré en Nouvelle-Galles (1893), puis en Victoria et en Nouvelle-Zélande (1896). Le principe one man one vote a reçu ainsi en Australasie une application que la métropole attend toujours. — 3° Autre réforme réalisée par l'Australasie avant l'Angleterre : les femmes ont obtenu le droit de vote dans les mêmes conditions que les hommes pour les élections législatives en Nouvelle-Zélande (1893), en Australie méridionale (1895). Le parlement néo-zélandais a refusé, par une faible majorité, d'accorder aux femmes le droit de siéger parmi ses membres. Mais l'Australie méridionale n'a établi aucune restriction de ce genre, de sorte que la colonie pourrait, en théorie, avoir un ministère entièrement féminin. Les électeurs femmes ont déjà pris part à deux élections générales en Nouvelle-Zélande; elles ont voté en très grand nombre. Leur intervention a été favorable au gouvernement populaire, qui a conservé sa majorité; le parti de la tempérance, religieux et anti-alcoolique, qui comptait beaucoup sur les voix féminines,, a été déçu et battu. — 4° L'indemnité aux membres du Parlement, qui n'existe pas en Angleterre, a été établie en Australie après de longues résistances de la part des Chambres hautes. La proposition d'indemnité faite en Victoria dès 1861 et reprise presque à chaque session, a mis près de vingt années à être adoptée. Les Assemblées de la Nouvelle-Zélande et de Queensland (1885), après plusieurs échecs devant le Council, ont ima~

giné de faire passer l'indemnité comme un article de budget, qui, suivant l'usage de la métropole, n'est pas soumis à la Chambre haute. La Nouvelle-Galles, la terre du libéralisme ancien, n'a accordé l'indemnité à ses représentants qu'en 1889, et malgré l'opposition de sir Henry Parkes, appuyé sur le Council.

Le « Paradis des ouvriers ». — Si l'Àustralasie est au point de vue démocratique la partie la plus avancée de l'empire britannique, en matière de législation sociale certaines de ces colonies sont les Etats les plus audacieux du monde entier. On a appelé Victoria le paradis des ouvriers, et on devrait donner le même nom, s'il n'était à la fois trop vague et trop hyperbolique, à l'Australie méridionale et à la Nouvelle-Zélande. Pour préciser, il faut dire que les ouvriers ont trouvé dans ces pays de hauts salaires, de courtes journées de travail, que ces avantages leur ont été donnés d'abord par le libre jeu des lois naturelles, — l'or étant abondant, et les bras manquant aux mines et à l'industrie, — enfin qu'ils leur ont été conservés, augmentés de quelques autres, par l'intervention des parlements. Les progrès de la classe ouvrière en Australie ont à peu près la même histoire qu'en Angleterre; ils se font d'abord en dehors du gouvernement par le self-help et l'action des syndicats. Avant même la période de l'or, les sans-travail émigrés d'Angleterre trouvent en Australie la liberté d'association comme dans la métropole, apportent l'habitude de s'unir et fondent des syndicats qui discutent avec les patrons les conditions du travail. Dès 1853 la journée de huit heures est réclamée à Melbourne. Elle ne sera obtenue qu'après la grande émigration de l'or, et toujours à la manière des anciennes trade-unions d'Angleterre, sans lois, par arrangements particuliers de chaque syndicat avec les patrons. La journée de huit heures, en Victoria, est accordée d'abord aux ouvriers du bâtiment et du fer en 1856; on 1890, soixante métiers différents la possèdent. La même année, est faite à Melbourne la manifestation du lor mai, votée par le congrès international ouvrier et socialiste réuni à Paris en 1889. Les syndicats victoriens défilent à la mode anglaise avec des drapeaux, et se réunissent en plein air autour de charrettes plates-formes où parlent les orateurs. Ce sont là des

usages britanniques qui n'apparaissent pas pour la première fois en Australie. Mais on voit, chose inouïe, la Chambre lever sa séance le jour de la fête du travail et les ministres assister aux banquets des syndicats : dès lors, le lor mai est, chaque année, célébré comme une fête nationale. Le moment est venu où les hommes politiques ont besoin des ouvriers et où ceux-ci commencent à trouver les lois préférables aux contrats particuliers. Cette évolution n'est pas bornée à l'Australasie ; c'est par elle que passent à l'heure présente les trade-unions anglaises, jadis indifférentes ou hostiles à l'intervention de l'Etat. En Australie comme en Angleterre, ce sont les crises industrielles qui ont poussé les ouvriers à réclamer l'appui du gouvernement. La propagande des petits groupes socialistes a donné la conscience à cette tendance d'abord instinctive. L'arrêt des affaires en Australie de 1892 à 1894 a beaucoup contribué à faire entrer des députés ouvriers {labour members) dans les Chambres, et par suite à donner une grande place aux questions sociales dans les débats parlementaires. La force des syndicats australiens s'était révélée déjà. Les syndicats australiens firent alors des réunions et des collectes et réunirent 50 000 livres sterling qu'ils envoyèrent à Londres. Le mouvement de solidarité continua. L'année suivante, une grève des constructions navales ayant éclaté en Australie, elle fut subventionnée par les autres métiers australiens et par les syndicats anglais. Les partis ouvriers commencèrent en 1890 à prendre une importance politique qui, depuis, est allée croissant. En Nouvelle- Galles, sir Henry Parkes avait accordé au parti ouvrier une modification de la loi Maître et Serviteur, pour permettre à l'ouvrier de traiter sur un pied d'égalité avec le patron, mais à la veille des élections de 1894 il ne voulut pas promettre la journée de huit heures et le repos du dimanche avec salaire. Le parti ouvrier passa du côté de son adversaire Dibbs, mais, aujourd'hui il est revenu à M. Reid, le successeur plus démocrate de Parkes. Dans presque toutes les colonies, des projets de loi réduisant la journée de travail à huit heures ont été présentés plusieurs fois. Sur d'autres points les gouvernements ont assuré aux ouvriers des avantages plus grands que partout

ailleurs. C'est ainsi que Victoria a établi des conseils mi-partis de patrons et d'ouvriers pour fixer les salaires en chambre comme en fabrique. La Nouvelle-Zélande a rendu la conciliation obligatoire (tandis qu'elle est facultative dans tous les autres pays qui l'on t établie) pour les conflits entre patrons et ouvriers : la partie qui ne se soumet pas aux décisions du tribunal nommé sous le contrôle de l'Etat est poursuivie en justice et punie d'une amende (1894-95).

Un tel régime suppose que les ouvriers sont groupés et traitent collectivement sous la responsabilité d'un bureau choisi par eux; c'est en quelque sorte le syndicat rendu obligatoire par la loi. Toute la nouvelle législation ouvrière présente en Nouvelle-Zélande le même caractère radical. Ainsi l'Acte pour protéger les enfants mineurs employés dans le commerce (1892- 1894) va beaucoup plus loin que notre législation ou celle des Anglais; il s'applique à tous les magasins, ateliers, boutiques, etc., à partir de deux employés, interdit l'emploi des mineurs avant quatorze ou seize ans suivant le degré d'instruction primaire, fixe la durée maxima de leur travail à huit heures ou neuf heures et demie par jour selon les cas, repas compris, et sans travail de nuit; leur assure le repos du dimanche et, en outre, d'une demi-journée par semaine avant l'âge de dixhuit ans. Les lois sociales australasiennes forment, depuis quelques années, un des chapitres les plus importants des recueils spéciaux. Nous n'avons pu en citer ici que quelquesunes, à titre d'exemple.

L'État et la propriété foncière. — La « libre sélection > est toujours en vigueur; mais l'étendue des bonnes terres vacantes a diminué; les recettes provenant de la vente des lots ont beaucoup baissé; en Nouvelle-Galles, elles représentaient, vers 1877, le quart du revenu total; aujourd'hui elles n'en représentent plus môme le huitième. Seuls le Queensland et l'Australie occidentale, étendus et peu peuplés, ont encore beaucoup de terres utilisables à concéder. La situation est gênante pour des budgets en déficit et pour des pays qui cherchent le moyen d'augmenter la densité de leur population. Afin d'y remédier, on a adopté un grand nombre de lois dont les

détails sont 1res compliqués et dont les dispositions principales peuvent se résumer comme il suit :

l°On a conservé la libre sélection, en diminuant retendue des lots et en augmentant les obligations imposées aux concessionnaires, savoir construire une maison, cultiver une partie du sol, élever des clôtures, résider dans sa concession, etc. Ces concessions ne peuvent en aucun cas dépasser une étendue maximum qui est fixée assez largement (de 200 à 800 hectares environ, suivant la fertilité du sol). La Tasmanie, la Nouvelle- Zélande, pour attirer les émigranls, ont fini par donner des concessions gratuites, moins étendues que les autres (8 à 20 hectares). Mais la règle reste la vente des terres publiques en lots relativement petits. Ces dispositions ne sont que la suite de celles de l'époque précédente et ont pour but de créer une classe de moyens et de petits propriétaires.

2° Une nouvelle méthode a été inaugurée par la Nouvelle- Zélande. Celte colonie, tout en continuant de vendre des terres, s'est mise à faire des concessions de neuf cent quatre-vingt-dixneuf ans moyennant une rente annuelle équivalant à 4 pour 100 de la valeur du sol (1892). Ainsi l'Etat ne perd pas à tout jamais la propriété des terres, et il s'assure un revenu moins élevé, mais plus régulier.

3° La Nouvelle-Zélande encore a imaginé d'appliquer l'expropriation pour cause d'utilité publique aux propriétés trop grandes (1894). Une Cour spéciale en fixe la valeur; le gouvernement les rachète et les vend ou les loue en morceaux plus petits. Dans le même esprit, l'Etat néo-zélandais s'est fait donner le droit d'intervenir pour imposer aux grands propriétaires des conditions raisonnables pour leurs fermiers, et de leur reprendre, contre indemnité, leurs propriétés s'ils ne veulent faire aucune diminution (1895). — La Nouvelle-Galles a imité le système de concession à longue échéance et l'expropriation forcée des grands propriétaires.

Ces mesures tendent toujours, comme les anciennes, à rendre les propriétés plus petites pour accroître le nombre des propriétaires, mais elles ont un caractère original et révolutionnaire. Elles ne s'attaquent plus seulement au squatter, locataire de

territoires étendus, comme la libre sélection, mais elles sont dirigées contre la grande propriété que la législation précédente n'avait pas osé attaquer. En outre, par l'emploi de la concession de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ans, elles tendent à habituer une partie des nouveaux concessionnaires à se considérer simplement comme les locataires de l'Etat. Il faut y voir sans doute l'influence des théories de Henry George, le propagandiste américain de la nationalisation du sol, dont les écrits ont eu en Australasie autant de succès qu'en Angleterre. Les « georgistes » anglais ou américains louent beaucoup la nouvelle législation foncière néo-zélandaise et en recommandent l'introduction dans leurs pays comme un acheminement à la nationalisation défini-

tive. L'Etat devrait, d'après eux, avoir le monopole de la propriété et concéder à chaque individu la possession de l'étendue nécessaire à son existence et à celle des siens, à condition qu'il la travaille lui-même. Si c'est là le but de l'Etat néo-zélandais, il y marche par une série de mesures légales à très longue échéance. On a cru trouver des tentatives plus révolutionnaires, des essais de communisme dans certains types de colonies agricoles créés par la Nouvelle-Zélande, la Victoria, l'Australie du Sud et plus tard par le Queensland. Dans les plus originales de ces installations, la terre était concédée à une association de cultivateurs qui devaient la cultiver en commun, se partager les fruits -de leur travail après avoir prélevé sur eux une rente pour le gouvernement et le prix des premières avances faites par lui. Ces colonies comprenaient de 20 à 300 personnes. Celles de l'Australie du Sud ont complètement échoué et se sont presque toutes dispersées. Il ne s'agissait là que d'un expédient pour transformer en paysans les sans-travail qu'on ne pouvait plus employer dans les villes.

Les fonctions de l'État en Australasie. — Les colonies australiennes ont créé plus de services publics que les pays européens. Elles n'ont rejeté qu'une seule des charges de

ces derniers, le budget des cultes. Les Eglises et les Etats sont séparés partout, sauf en Tasmanie. Il faut ajouter que le budget de la guerre est, relativement à ceux de l'Europe, presque insignifiant en Australasie. Mais aucun autre pays ne

dépense autant pour l'instruction, pour les travaux d'ulilité publique, ne prend autant d'initiatives que les principales colonies australasiennes.

Partout, sauf en Tasmanie, on a abandonné le système anglais d'avant 1870 qui consistait à laisser l'enseignement à l'initiative, privée en le secondant par des subventions : les colonies australiennes ont un ministère de l'Instruction primaire, des écoles nationales obligatoires pour les enfants de six à quatorze ans, laïques et gratuites, tout au moins pour les pauvres. L'enseignement confessionnel est libre, mais n'est pas subventionné. Les colonies australasiennes dépensent un dixième de leurs revenus pour l'instruction publique. Victoria a consacré à ce service un tiers des siens dans les premières années. En France, la part de l'instruction publique est à peine un seizième du budget.

L'alcoolisme a été combattu dans toutes les colonies. Des mesures ont été prises pour ne pas augmenter le nombre des débits d'alcool et pour les fermer de bonne heure en semaine et toute la journée le dimanche. Les défenseurs de la tempérance en Nouvelle-Zélande sont constitués en parti politique. Ils réclament, comme en Angleterre, le droit pour les administrations locales de réglementer et même d'interdire le débit de l'alcool.

Nulle part l'intervention de l'Etat n'a été aussi importante que dans l'exécution des travaux publics; la plupart des che-

mins de fer ont été achetés ou construits par les Etals. Victoria possède tout son réseau ferré; dans les autres colonies les lignes appartenant à des particuliers représentent une faible longueur par rapport aux lignes nationales. Les routes, les ports, jusqu'à des usines à congeler la viande ont été construits aux frais des États; les entreprises de ce genre sont devenues considérables pendant la crise de 1893, alors que beaucoup d'ouvriers étaient sans travail ; mais ce ne sont pas de simples expédients comme les colonies agricoles. Les Etats australiens ont voulu, presque en chaque matière, faire mieux que l'initiative privée, devenir soit des patrons modèles, soit des entrepreneurs et des fournisseurs modèles. Pour faire connaître la multiplicité de leurs fonctions, il suffira d'énumérer celles du

plus avancé et du plus entreprenant, celui de la Nouvelle- Zélande.

Il est le plus grand propriétaire foncier de la colonie et possède des terres pour plus de 30 millions. Il a les trois quarts des écoles primaires et instruit le dixième des enfants : il est le seul entrepreneur des chemins de fer (2022 milles contre 167 à des particuliers); il est le plus grand patron et occupe près de la moitié des ouvriers; il a créé une banque nationale qui prête à un taux plus bas que les banques particulières; il prépare un projet d'assurances sur la vieillesse, analogue au projet Escuyer tant discuté en France, et assurant à chaque habitant 650 francs de rente annuelle à partir de soixantecinq ans, et il a depuis plusieurs années l'office le plus important d'assurance sur la vie. Ainsi se réalise la profession de foi faite, le 25 mars 1895, à New-Plymouth par M. Reeves, alors membre du ministère populaire et maintenant agent général de la colonie à Londres : « Plus l'État fait pour les citoyens, plus il remplit sa fonction... Les attributions de l'Etat doivent être étendues le plus possible... La vraie démocratie consiste dans l'extension des attributions de l'Etat. » C'est le principe de ce qu'on appelle en Angleterre socialisme municipal. La différence est dans l'application : les services publics sont créés en Australasie par le gouvernement central, dans la métropole par les administrations locales.

Le déficit ; les emprunts ; les impôts progressifs. — L'intervention de l'Etat en matière de travaux publics et d'entreprises de tout genre a chargé les budgets d'autant plus lourdément que l'Etat ne cherche pas à réaliser des bénéfices immédiats, mais à satisfaire les électeurs. Si beaucoup de lignes ferrées donnent des revenus, d'autres, construites pour des intérêts locaux ou des sans-travail, sont loin de faire leurs frais. Chacune des colonies, sauf l'Australie méridionale, l'Australie occidentale et la Tasmanie, a un réseau ferré plus étendu que celui de l'Algérie (presque le double dans Victoria, grande comme les 4/9 de notre colonie); mais les revenus ordinaires n'ont pas suffi aux dépenses d'établissement; il a fallu recourir aux emprunts, si bien que les colonies australasiennes sont les

Etats les plus lourdement endettés du monde. La proportion de la dette par habitant y est en moyenne de 1 300 francs, contre 800 en France; elle atteint 1800 francs au Queensland. Près d'un quart des ressources est employé au service de la dette. Le déficit a apparu depuis une dizaine d'années dans presque tous les budgets coloniaux. Sa révélation a causé des crises ministérielles; les mesures proposées pour le combler sont les mêmes que chez nous, avec celte différence qu'elles ont été appliquées plus vite et plus résolument. D'un côte, les conservateurs ont recommandé les économies, les suppressions de fonctionnaires et ils les ont pratiquées, renvoyant des employés, des ouvriers de chemin de fer, abaissant l'indemnité parlementaire. D'autre pari les démocrates ont proposé des impôts progressifs sur les successions, sur le revenu mobilier, sur la propriété foncière. L'impôt sur les successions a été établi dans presque toutes les colonies et imité d'elles, comme tant d'autres réformes, par l'Angleterre. L'impôt progressif sur le revenu mobilier existe en Victoria et en Australie méridionale avec exemption au-dessous de 5 000 francs; en Nouvelle-Zélande et Nouvelle-Galles, avec exemption au-dessous de 7 500. L'impôt progressif sur la propriété foncière a fait l'objet de débats très vifs dans les différents parlements. Il n'est établi que dans les deux colonies où la législation foncière semble s'inspirer des théories de la nationalisation du sol; la Nouvelle-Zélande a établi une taxe progressive sur les grandes propriétés valant plus de 125 000 francs; dans ce pays, sur 90000 propriétaires fonciers, seuls les 12000 plus importants payent la taxe. La Nouvelle-Galles, sous le ministère Reid, a institué elle aussi une taxe foncière progressive. Pour 1 300 000 Néo-Gallois, on ne compte que 60 000 contribuables pour les impôts progressifs sur le revenu mobilier et sur les biens-fonds.

L'or, l'immigration et le régime parlementaire en Australie occidentale. — L'Australie occidentale est près de cinq fois plus grande que la France ; sa superficie dépasse même celle de l'Australie du Sud plus le territoire Nord. Mais l'Australie occidentale, dépourvue de pluies, était restée de beaucoup la plus pauvre et la moins peuplée des sept colonies.

Histoire oénéralc. XII. 9

Les habitants, manquant de travailleurs, avaient réclamé des convicts alors que toutes les autres colonies refusaient d'en recevoir, et on leur en avait envoyé jusqu'en 1863. En 1870, toute la colonie ne possédait pas 25 000 habitants. Elle n'avait pas obtenu le gouvernement responsable et était administrée par un gouverneur et un conseil de fonctionnaires. La situation a changé récemment après la découverte de l'or. En 1886, on a trouvé des pépites et de la poudre d'or dans des alluvions ; aussitôt s'est produit un rush de diggers armés de pioches et de cribles; il fallait s'enfoncer dans l'intérieur à près de 1 000 kilomètres, vivre dans un pays sans arbres, sans eau, où les objets nécessaires à la vie sont d'un prix extraordinaire à cause des frais de transport. Ces obstacles n'ont pas arrêté les immigrants. Au milieu des champs s'est dressée en 1893 une ville de tôle ondulée et de toile, Coolgardie, où l'eau est si rare et si chère que l'on en manque pour se laver, mais qui possède déjà le télégraphe, une gare et plusieurs journaux. Entre 1881 et 1 891 , la population de la colonie a passé de 30 000 à 50 000 habitanjs. Une partie des nouveaux venus se sont mis à l'élevage du mouton et du bétail, à la culture des céréales pour la nourriture de la population minière. Le gouvernement a augmenté son réseau télégraphique et a fait construire des chemins de fer, au moyen d'emprunts et du produit des douanes. La colonie pouvait enfin se suffire à elle-même. Le gouvernement impérial résolut de l'abandonner à ses propres ressources et de lui donner en échange un gouvernement responsable. Cette réforme a été hâtée par un mouvement en faveur de l'autonomie de la colonie occidentale qui e?t parti de la Nouvelle- Galles et dont l'initiateur a été sir Henry Parkes; le mouvement avait pris pour formule : « l'Australie aux Australiens ». Le gouvernement anglais accorda sans difficulté la concession qu'on lui demandait. En 1890, il a donné à l'Australie occidentale une constitution sur le modèle de celles de 1855. La colonie a deux Chambres. La Chambre haute a été d'abord nommée par la couronne ; elle est élue pour six ans par des censitaires depuis que la population a dépassé 60 000 habitants. La seconde Chambre est élue pour quatre ans au suffrage à

peu près universel. Les membres ne sont pas rétribués. Le ministère est pris dans la majorité parlementaire. Là vente des terres publiques est abandonnée par la métropole au gouvernement colonial. En 1897 la population de l'Australie occidentale s'était élevée à 160 000 habitants (y compris près de 6 000 indigènes civilisés). L'année précédente, le nombre des immigrants avait dépassé 55 000. Cette colonie, si longtemps morte, est aujourd'hui celle où la population s'accroît le plus vite.

Annexions et intervention dans le Pacifique. — Quoique les colonies australiennes renferment encore bien des terres vacantes, elles ont depuis longtemps demandé au gouvernement anglais de leur annexer des îles océaniennes. Elles désiraient : 1° agrandir le domaine propre aux cultures tropicales, et prendre des pays peuplés d'indigènes qu'on puisse employer au travail des plantations et qui ne menacent pas, comme les Chinois, de devenir immédiatement des concurrents pour les ouvriers européens ; 2° placer sous la domination britannique les archipels où pourraient s'établir des puissances navales dont les (lottes seraient redoutables pour l'Âustralasie. La première des annexions océaniennes a été celle des lies Fidji. Cet archipel se trouve à dix jours de navigation de Sydney; il comprend environ 200 lies dont la plus importante a la grandeur de la Jamaïque. Sa principale production est le sucre. II a été annexé en 1874, sous le ministère Disraeli. L'archipel est devenu une colonie de la Couronne, administrée par un gouverneur assisté d'un conseil exécutif et d'un conseil législatif non élu. Il renferme environ 105000 indigènes et métis, 10 milliers d'Indouset plus de 3 000 Européens, planteurs de canne, négociants ou missionnaires.

Les annexions ou les interventions suivantes sont dues aux demandes pressantes des Àustralasiens. Dès l'année 1875 une députation se rendait à Londres pour prier Disraeli d'annexer la Nouvelle-Guinée où les colons du Queensland ont des plantations et de laquelle ils tirent des coolies. En même temps, une société de colonisation préparait en Angleterre une expédition pour ce pays. Mais la Société contre l'esclavage priait

le ministre d'empêcher celte tentative, en disant que les blancs maltraitaient les Néo-Guinéens et les forçaient à travailler. Le ministre ne fit rien ni dans un sens ni dans l'autre. Le gouvernement du Queensland attendit quelques années, puis il se décida à prendre de sa propre autorité possession de la Nouvelle-Guinée et envoya dans l'île un délégué à cet effet (1883). Le ministère libéral désapprouva celte intervention; mais le parlement de la Nouvelle-Galles déclara qu'il regrettait que le gouvernement impérial n'eût pas secondé l'action du Queensland. Celui de Victoria s'associa aux prétentions du Queensland et fit parvenir à la reine une adresse pour la prier d'annexer les Nouvelles-Hébrides et les lies Salomon, sous prétexte que la France allait les prendre pour y déporter ses condamnés. Enfin la première conférence fédérale réunie en septembre 1883 afin de pourvoir à la défense de l'Australie déclara que désormais aucune puissance étrangère ne devait s'établir dans le Pacifique à l'ouest de l'Australie. Celait comme une doctrine de Monroë auslralasienne : le gouvernement impérial donna une demi-satisfaction aux Australiens en annexant la partie sud-est de la Nouvelle-Guinée. Il a été convenu que cette nouvelle possession serait placée sous l'autorité d'un lieutenantgouverneur et que ses dépenses seraient payées par le Queensland, la Nouvelle-Galles et Victoria (1887-88). Les Etats australiens ont pris des mesures pour surveiller dans l'intérêt des indigènes le recrutement des travailleurs indigènes aux Fidji et en Nouvelle-Guinée.

Ce sont les colonies australasiennes qui ont empêché la France d'annexer les Nouvelles-Hébrides. Le gouvernement impérial ne paraissait pas vouloir s'opposer à l'annexion (1886). Mais les Australiens envoyèrent à Londres une députation, qui parla, s'il faut en croire sir Charles Dilke, à lord Salisbury avec une franchise tout exotique. Un délégué aurait dit au ministre que l'Australie était d'humeur à chasser les Français même de la Nouvelle-Calédonie, s'il le fallait; puis lord, Salisbury ayant imputé la lenteur des négociations au « chaos » où les crises ministérielles jetaient la France, un autre délégué aurait réplique : « C'est ici qu'il nous faudrait un peu de

chaos. » Enfin les Australiens se firent écouter de la métropôle, et les Nouvelles-Hébrides furent neutralisées sous le contrôle mixte de l'Angleterre et de la France. Les archipels Samoa et .Tonga, sur la route de Nouvelle-Zélande en Amérique, ont été déclarés indépendants sous la garantie de l'Angleterre, des États-Unis et de l'Allemagne (1889 et 1891). La Nouvelle-Zélande avait demandé qu'on lui annexât ces îles.

L'entente commune pour la défense. — Les tentatives de fédération. — L'un des prétextes invoqués pour réclamer des annexions est la nécessité d'assurer la défense de l'Australasie. Celte préoccupation a pris une grande place depuis quinze ans dans les délibérations des gouvernements coloniaux, et elle est une des grandes causes des essais de fédération. Les colonies se sont intéressées surtout aux défenses navales qu'elles estiment les plus importantes, à l'exemple de la métropole. A leur sujet, Victoria a proposé la réunion d'une conférence intercoloniale à Hobart en 1883. La Nouvelle- Zélande se retira plus tard, et l'Australie méridionale ne prit point part à toutes les réunions suivantes ; mais la Nouvelle- Galles fut la seule à refuser dès le début de se faire représenter. Fidji avait envoyé une délégation. La réunion de Hobart a fondé le premier corps commun à toutes les colonies, le Fédéral Counc.il chargé de régler les mesures de défense, mais sans pouvoir exécutif. Le Fédéral Council s'est réuni, à partir de 1886, a peu près tous les ans dans une des capitales australiennes. Dans le temps où il s'organisait, le gouvernement métropolitain faisait dresser par des officiers de terre et de mer des plans de défense de ses possessions du Pacifique. Les projets australasiens et les projets métropolitains furent discutés à Londres entre les délégués des colonies et des ministres compétents; cette conférence aboutit à YAustralian naval force A et de 1887. Par cet arrangement, l'Angleterre ajoute à son escadre australienne cinq croiseurs et deux torpilleurs de haute mer; ils seront construits par elle et resteront sa propriété; les colonies payeront les frais de l'entretien de ces bâtiments; elles reçoivent en retour l'assurance qu'ils resteront toujours dans leurs ports. La contribution aux dépenses

134 COLONIES ET DÉPENDANCES DL: ROYAl'ME-l'NI DEPUIS 1870

navales fut votée par tous les parlements, sauf celui de Queensland, que le gouverneur dut dissoudre pour obtenir les subsides. Après l'Acte de 1887, les ministères métropolitains et le Fédéral Council ont continué à se concerter pour. la défense navale de l'Australie. En 1892 et 1893 des dispositions collectives ont été prises pour la protection de deux dépôts de charbon à Albany (sud-ouest) et aux îles Thursday dans le détroit de Torrès.

Une entente fédérale s'est donc faite pour la défense de l'Australie. Un projet bien plus large de fédération politique, analogue à celle du Canada, a été proposé en 1889 par la Nouvelle-Galles, qui avait refusé de prendre part à la formation et aux délibérations du Fédéral Council; le nouveau projet d'union proposé par elle paraît avoir été l'œuvre de son premier ministre, sir Henry Parkes, qui désirait terminer sa longue carrière à la tête d'un Dominion océanien. Sir Henry Parkes provoqua la réunion à Melbourne en 1890 d'une Fédération-conférence où les sept colonies étaient représentées. Il y fit voler une résolution approuvant la conférence de 1883 qui avait créé le Fédéral Councily et il déclara que sept années d'expérience avaient montré la nécessité d'une union plus forte. Son projet comportait la création d'un parlement et d'un ministère fédéraux; il fut froidement accueilli. Un des représentants de l'Australie méridionale déclara que « c'était là une invention de politiciens ». Néanmoins une deuxième réunion eut lieu l'année suivante à Melbourne et rédigea un projet de constitution qui ne satisfit pas les colonies. On ne put s'entendre sur le tarif douanier fédéral, que la Nouvelle-Galles voulait modéré, les autres élevé. La Nouvelle-Zélande déclara qu'elle était trop éloignée et se retira définitivement des conférences. Pendant la crise économique de 1892-1894, ce projet parut abandonné. Il fut repris en 1895 par une conférence des premiers ministres de Tasmanie et des colonies australiennes, sauf le Queensland; on décida qu'une convention serait formée par les parlements des différents Etats pour discuter le plan d'une fédération sous le nom de Commonwealth. Après deux années de délibérations, la convention, ayant enfin reçu des délégués du Queensland, ter-

mina ses travaux à Adélaïde (mars 1898). Elle proposait un Sénat avec un nombre égal de représentants pour chaque colonie (comme aux États-Unis), élu au suffrage universel pour six ans et renouvelé par moitié; une Chambre des députés élue pour trois ans au suffrage universel et proportionnellement à la population; l'abolition des douanes entre les Etats, le tarif douanier et la défense attribués au pouvoir fédéral représenté par un ministère responsable et un gouverneur général (nommé par la reine). Le référendum, qui manquait jusque-là à l'Australie démocratique, devait être employé pour les amendements constitutionnels : le projet de constitution même devait lui être immédiatement soumis. Le vote populaire eut lieu en juin 1898, dans quatre colonies dont les parlements respectifs avaient adopté le Fédération Bill. En voici les résultats :

Suffrages Oui Non

Nouvelle-Galles du Sud 137 366 71 412 65 954

Victoria 117 800 96 600 21 200

Sud-Australie 52 490 35 317 17 731

Tasmanie 13 241 10 709 2 532

Soit en tout 320 897 suffrages exprimés, dont 214 038 en faveur de la Fédération et 106 859 contre.

Malgré l'énorme proportion des oui, le bill n'est pas adopté, parce que le parlement de Nouvelle-Galles, sur la demande du ministre Reid, a fixé à 80 000 le nombre des suffrages favorables nécessaires pour l'adoption définitive. C'est la question des tarifs douaniers qui parait avoir causé celle mesure et la proportion relativement grande des non en Nouvelle-Galles. La réalisation de la Commonwealth est donc en suspens, sur une question de détail; mais le principe de la fédération a pour lui la majorité des Australiens et des Tasmaniens.

///. — Le Cap, Natal et l'expansion de l'Angleterre en Afrique.

Les colonies anglaises de l'Afrique australe se partagent en trois groupes : 1° Le Cap, pays de laine, de blé et de vigne, avec la population la plus nombreuse (un million d'habitants, dont

un tiers de blancs, dans la colonie propre), avec un parlement élu et un gouvernement responsable; c'est la seule colonie qui ait une vie politique. Son gouverneur est en même temps « haut commissaire » du Royaume-Uni en Afrique australe. Aucune expédition, aucune annexion ne doit se faire en dehors de lui; — 2° Nataly pays de canne à sucre et peuplé de 455 000 Cafres et de 41000 Indous contre 46 000 blancs. Ceux-ci ont refusé le régime parlementaire et ont demandé à rester sous l'administration directe de la métropole, par crainte des indigènes ; — 3° La Zambezia ou Rhodesia, ensemble de territoires immenses, déserts ou peuplés de nègres, placés sous l'administration d'une compagnie de colonisation à monopole. Toutes les dépendances britanniques ont été rattachées à l'un de ces trois groupes, sauf le Basoutoland, séparé du Cap en 1884. En dehors des possessions anglaises, les deux Etats boers sont restés indépendants sous le gouvernement d'un parlement ( Volksraad) et d'un président, élus directement. Les descendants des anciens colons hollandais sont nombreux dans la colonie du Cap. La question boer et la question indigène dominent l'histoire de l'Afrique australe. Elles ont pris une couleur particulière à la suite de la découverte des diamants et de l'or, qui a fait affluer les blancs dans le pays.

Le Transvaal annexé, puis évacué par les Anglais. — Avant la découverte de l'or, la République sud-africaine (Transvaal) était considérée comme beaucoup moins importante que celle d'Orange. Les blancs étaient à peine 50 000 en face de 800 000 indigènes ; il n'y avait pas de routes ; les étrangers trouvaient mauvais accueil au Transvaal. Livingstone, suspect comme missionnaire d'être favorable aux indigènes, y fut très mal reçu. Quand l'or fut découvert en 1854, le gouvernement essaya de tenir la nouvelle secrète afin de ne pas attirer d'émigrants, puis il autorisa l'exploitation, qui s'établit d'abord à l'est, dans les monts Drakenberg. Un ancien pasteur, élu président en 1872, Burgers, contracta un emprunt pour construire un chemin de fer entre la baie Delagoa et les mines. Les Boers du Transvaal, qui ne payaient presque pas d'impôts et qui étaient hostiles à l'immigration, se prononcèrent en majorité

contre le président. Alors le gouvernement anglais intervint; le ministre des Colonies du cabinet Disraeli proposa d'abord une fédération des Etats sud-africains sur le modèle du Dominion, et il envoya Froude au Cap pour plaider en faveur de ce projet. Froude fut mal accueilli par le gouverneur, qui n'avait pas été prévenu; il fit aux Boers des conférences où il citait Horace, et ne réussit pas à les convaincre. Alors le minisire augmenta la garnison de Natal, et envoya dans la colonie un commissaire extraordinaire avec pouvoir de faire des annexions d'accord avec le gouverneur. Le commissaire, accompagné d'un détachement de police à cheval, se rendit à Pretoria, où il fut accueilli par un parti favorable à l'annexion. Il proposa au Volksraad l'ultimatum suivant : « Un gouvernement plus fort ou l'annexion. » Le Volksraad s'élant séparé sans répondre, le commissaire proclama l'annexion (42 avril 1877); le gouvernement anglais l'approuva et refusa de recevoir deux délégations qui vinrent, l'une de la part de l'ancien pouvoir exécutif, l'autre avec une pétition signée de 6000 Boers, protester en faveur de l'indépendance transvaalienne. Ils étaient en majorité hostiles à l'annexion, mais ils craignaient l'intervention de l'armée anglaise opérant tout près de leur frontière, contre les Zoulous. Le gouvernement anglais crut sa domination plus assurée qu'elle ne l'était. Il ne convoqua pas le Volksraad. Wolscley, vainqueur des Zoulous, vint après la guerre installer à Pretoria un gouvernement de fonctionnaires anglais, sans institutions représentatives, et il déclara que la souveraineté britannique durerait aussi longtemps que le soleil brillerait et que les fleuves iraient se perdre dans la mer. Alors le parti de l'autonomie se souleva. Les membres de l'ancien Volksraad, qui n'avait plus été convoqué depuis 1877, se réunirent le 13 décembre 1880 dans un village, nommèrent Kruger, Joubert et Pretorius (fils d'André) triumvirs pour restaurer la république, et firent un appel aux armes. Les Boers arrivèrent achevai et en armes, bloquèrent toutes les garnisons anglaises et repoussèrent un régiment anglais qui marchait de la frontière natalienne sur Pretoria. A ces nouvelles le gouverneur de Natal réunit toutes les forces dont il disposait, 1 000 hommes et six canons, et s'engagea dans les défilés qui

montent vers le Transvaal. Les Boers, postés sur les montagnes, l'arrêtèrent pendant quinze jours et finirent par repousser un assaut désespéré des Anglais en leur tuant six officiers et le gouverneur (Majuba Hill, 27 février 1881). « Nos hommes, écrivait le général transvaalien Joubert, ont combattu en héros et Dieu nous a donné la victoire. » Le gouvernement anglais parut d'abord disposé à recommencer l'expédition; des forces furent concentrées à Natal. Mais le pouvoir passa aux mains de Gladstone, qui s'était déclaré contre l'annexion; le cabinet libéral offrit aux Boers un arrangement provisoire qui leur promettait un Yolksraad et l'autonomie sous la suzeraineté de la reine. Les Boers acceptèrent (1881) et la convention définitive négociée à Londres ne laissa à l'Angleterre qu'un droit de veto sur les traités conclus par la République sud-africaine avec des puissances étrangères autres que l'Orange. Le commissaire anglais à Pretoria était remplacé par un agent diplomatique, l'autonomie rétablie avec l'ancienne constitution. Les Boers promettaient de ne pas maltraiter les indigènes (1884).

La guerre des Zoulous. Annexion de la côte est jusqu'au Mozambique. — Les Zoulous sont les tribus cafres établies entre le Transvaal et la côte Est; leurs guerriers armés de boucliers et de sagaies avaient été réunis en une seule armée sous Dingaan, puis sous son frère Panda, au commencement de ce siècle; ils combattaient en phalanges serrées, dangereuses par leur masse et par l'élan et la rapidité de leur attaque. Les Zoulous s'étaient battus longtemps contre les Boers du Transvaal, à propos de territoires et de vol de bestiaux. Ils venaient aussi piller la frontière nord de Natal. Le cabinet conservateur se décida à détruire leur armée en même temps qu'il intervenait au Transvaal. Un gouverneur énergique pris dans le service indien, Sir Barlle Frère (1877), se rendit à Natal, fit tracer la frontière d'une manière précise et somma le roi des Zoulous, Cetliwayo, fils de Panda, de livrer les Zoulous meurtriers d'Européens, de recevoir les missionnaires qu'il avait expulsés et d'accepter un résident britannique dont l'autorisation lui serait indispensable pour faire la guerre (1878). Cettiwayo n'ayant pas répondu, une colonne anglaise entra sur

son territoire en janvier 1879; elle ne rencontra d'abord aucune résistance, mais, pendant que son chef faisait une reconnaissance, 700 Européens et 600 auxiliaires noirs, qui gardaient le camp à Isandlhawna et qui n'avaient pas pris la précaution de se retrancher derrière leurs chariots, à la manière boer, furent surpris par 14 000 Zoulous qui s'avançaient en rampant dans la brousse, et presque tous tués à coups de lance; en même temps une phalange de Zoulous essayait d'envahir Natal, mais était arrêtée par le feu d'un détachement anglais. L'armée anglaise recula, se reforma à Natal et marcha en une seule masse de 4 000 hommes sur la capitale Ulundi, devant laquelle elle tailla en pièces les guerriers zoulous (4 juillet 1879). Cetliwayo fut fait prisonnier et déporté en Angleterre. Le Zoulouland fut déclaré territoire anglais et organisé comme la Cafrerie ; on y laissa les chefs indigènes sous le contrôle d'un petit nombre de fonctionnaires blancs. En 1883, le gouvernement libéral crut pouvoir rétablir Gettiwayo sous le protectorat britannique; mais à peine était-il revenu que son frère et plusieurs chefs lui firent une guerre acharnée où périrent G 000 guerriers. Cetliwayo s'enfuit auprès des Anglais et mourut en exil. Pendant ces troubles, des aventuriers boers étaient intervenus; ils avaient fondé aux dépens du Zoulouland la petite république de Yrijheid, qui fut bientôt annexée au Transvaal. Le reste du Zoulouland, sous la royauté de Dissizoulou, fils de Cetliwayo, resta une possession britannique troublée par des émeutes et des brigandages. En 1888, Dissizoulou et plusieurs chefs ont été arrêtés par les autorités anglaises et déportés à Sainte-Hélène. En 1897 le Zoulouland britannique, avec 179 000 indigènes et 1100 blancs, a été incorporé à la colonie de Natal.

Au nord des Zoulous, d'autres tribus cafres habitent deux territoires : le Tongaland ou Amatongoland avec 38 000 indigènes; sur la côle, le Souaziland (80 000 indigènes), pays de vallées adossées aux monts Drakenberg, où les Boers viennent pendant une partie de l'année faire paître leurs troupeaux. L'Amatongoland est devçnu anglais en 1887 et a été incorporé à Natal en même temps que le Zoulouland. Le Souaziland, déclaré indépendant par la convention anglo-transvaalienne

de 1884, a été, après la mort de son principal chef, placé sous le contrôle commun des Boers et des Anglais (1889), puis sous l'administration de la République sud-africaine seule (1894-95). Tous ces territoires sont gouvernés par les chefs indigènes sous le contrôle européen. Les Cafres paient une taxe des huttes; le gouvernement leur garantit les droits de chasse et de pâture, interdit de leur vendre de l'alcool et protège les missionnaires.

Le Pondoland (ancienne Cafrerie indépendante), qui séparait le Cap de Natal, ayant été incorporé à la première de ces deux colonies (1894), toute la côte Estjusqu'à Mozambique et presque tout l'ancien territoire des diverses tribus ont passé sous l'administration directe de l'Angleterre.

Entre les plaines du Pondoland et l'Etat d'Orange se trouvent les pays montagneux des Griquas de l'Est et des Basoutos. Les Basoutos, annexés au Gap depuis 1871 , se sont révoltés, avec l'aide des Griquas, quand on a voulu les désarmer en 1880, et ont tué un résident, mais ils ont été soumis par les volontaires. Le Griqualand Est a été incorporé au Cap. Le Basouloland, que la colonie avait pris malgré elle et dont elle ne voulait pas payer les frais d'occupation, est devenu une colonie à part (1884), administrée à peu près comme les pays zoulous. Ainsi les deux Etats boers se sont trouvés bloqués du côle de la mer par les possessions anglaises.

Du Bechouanaland au Tanganyka. — M. Rhodes et la Compagnie à charte. — Vers l'ouest, les Anglais ont également réussi a empêcher l'expansion des États boers. De ce côté vivaient, au nord de la colonie du Cap, les tribus peu nombreuses des Bechouanas, pasteurs paisibles. Leur pays a été disputé entre les Anglais et les Boers, depuis la convention de 1852. Au moment où fut conclu le traité de 1884, des Voorlrekkers boers avaient fondé chez les Bechouanas de pelites républiques, le Stellaland, l'Eugenia, le Goschen. On décida que le territoire contesté serait partagé entre la République Sud-Africaine et l'Angleterre, qui voulait s'assurer une roule vers l'Afrique centrale. Les deux pays prétendirent à la possession de la principale agglomération, Mafeking; la bourgade fut occupée par les volontaires anglais et la police à

cheval et resta britannique (1884). Tout le terriloire au sud du Molopo devint le Bechouanaland britannique (1885), d'abord colonie de la Couronne, puis incorporée au Cap (1895). La suzeraineté de l'Angleterre avait été dès 1885 proclamée d'une façon générale jusqu'au Zambèse. C'est ce qu'on appela le protectorat de Bechouanaland : ce nom s'est réduit actuellement à la région la plus déserte (Kalahari), qui renferme à peine 200 000 habitants sur un espace grand comme la France. Ces solitudes ont été occupées pour empêcher les Allemands établis sur la côte atlantique (1885) de fermer aux Anglais le chemin de l'intérieur : la frontière anglo-allemande a été tracée en 1890. Le protectorat de Bechouanaland est administré par des chefs indigènes, dont le principal est Khama, sous un résident britannique dépendant du haut commissaire.

Plus au nord se trouvent d'immenses régions plus fertiles et plus peuplées; leur occupation par les Anglais a soulevé les réclamations du Portugal, qui se croyait possesseur de l'intérieur de l'Afrique entre ses colonies d'Angola et de Mozambique, mais qui a fini par reconnaître à l'Angleterre la possession de la zone contestée (1889-91). Ces nouvelles annexions sont devenues le domaine de la Compagnie à charte du Sud de l'Afrique. La compagnie administre : 1° au nord du Kalahari les plateaux habités par les nègres inachouas, race indigène, et par les Matabélés, conquérants cafres venus de la côte (1889) ; — 2ft au nord du Zambèse toute l'Afrique centrale anglaise (1891), moins le Nyassaland, qui forme un protectorat à part : en tout plus de deux fois l'étendue de la France. La compagnie a été fondée par un Anglais, M. Cecil Rhodes, venu d'abord au Cap pour rétablir sa santé, et retenu ensuite par les mines de diamants. M. Rhodes eut l'idée de syndiquer ces mines qui se faisaient concurrence, de manière à régler la production sur la demande; les diamants épuisés, il fonda un syndicat analogue de mines d'or à Johannesburg. En même temps il prenait parti pour la politique d'annexion; c'est lui qui en 1884 avait réclamé et obtenu l'occupation de Mafeking. A peine le protectorat anglais était-il proclamé jusqu'au Zambèse que M. Rhodes fondait une comapgnie pour exploiter

les mines des montagnes du Matabéléland, l'ancien Ophyr, où se dressent les ruines peut-être phéniciennes de Zymbabey (1888). Le gouvernement anglais venait alors de conclure avec le principal chef matabélé, Lobengula, un pacte d'amitié par lequel le chef promettait de ne pas traiter avec les étrangers sans l'assentiment du haut commissaire. Pour mettre en valeur ce pays éloigné, le gouvernement anglais accepta les propositions de la compagnie Rhodes; le 29 octobre 1889 il lui donna une charte (monopole), et les droits de souveraineté (administration, justice, armée, vente de concessions) à condition qu'elle prolongerait le chemin de fer arrêté à Kimberley, le télégraphe arrêté à Hafeking, qu'elle encouragerait l'émigration, le commerce et l'exploitation des mines. Immédiatement la compagnie réunit une équipe de pionniers, leur fit construire une route de plus de 600 kilomètres pour pénétrer dans les montagnes, élever à l'extrémité de cette route les constructions du fort Salisbury, capitale de la Rhodesia, puis les employa aux travaux des mines (1890). La colonisation fut bientôt troublée par les Matabélés, gens de guerre et de pillage comme les Cafres. En 1893, ils arrêtèrent le courrier et dévalisèrent plusieurs négociants : le haut commissaire permit alors à la compagnie de faire la guerre à leur chef Lobengula. La compagnie a 670 blancs et 570 noirs à cheval, commandés par un ancien médecin, le docteur Jameson; les expéditions sont des raids de cavalerie d'un kraal à un autre ou d'une bande de guerriers à une autre; on tue beaucoup d'indigènes, plusieurs sont enfumés dans des grottes : enfin le village fortifié de Lobengula, Boulouwayo, est pris, et le chef disparait. La guerre a recommencé en 1896, après que l'expédition de Jameson au Transvaal eut dégarni le pays d'une partie de la police à cheval. Celle fois ce fut une insurrection générale; il fallut demander des volontaires au Cap, organiser des corps irréguliers. La compagnie dépensa plus de 50 millions. Les blancs pénétrèrent de différents côtés dans les montagnes et firent une sorte de chasse à l'homme. Un des épisodes les plus curieux de cette campagne est celui de deux volontaires qui réussirent à gagner à travers les rochers une grotte où vivait le

sorcier le plus célèbre du pays et qui le tuèrent d'une balle pendant qu'il se livrait à des danses magiques. La guerre se termina par le désarmement général des indigènes; elle eut pour conséquence une famine qui a réduit leur nombre déjà diminué par les batailles et les massacres.

Malgré les deux guerres et les dépenses qu'elles ont occasionnées, la compagnie a fort avancé l'exécution des travaux publics. Le chemin de fer de pénétration dans l'Afrique centrale a été prolongé, toujours en territoire anglais, de Kimberley à Mafeking; le télégraphe de Mafeking à Fort-Salisbury, et de là, par la Compagnie du télégraphe africain transcontinental, jusqu'au lac Nyanza; il doit atteindre l'Ouganda, puis le Nil. Le service des postes est fait assez rapidement et sur une route assez bonne pour qu'on puisse aller en vingt-quatre jours de Londres à Fort-Salisbury. Enfin on a commencé la construction d'un chemin de fer entre cette dernière ville et Beira sur la côte portugaise; c'est la future roule d'Europe en Rhodesia. Celle du Cap est trop longue et traverse des pays trop pauvres.

Les projets de fédération; l'Afrikander Bond; l'invasion du Transvaal. — Après la soumission à peu près complète des indigènes, l'Afrique australe a été de nouveau agitée par la question boer, qui se pose en même temps au Cap et dans les deux républiques autonomes. Les Hollandais du Cap, qui sont les plus ouverts, se sont organisées politiquement; ils ont fondé en 1880 YAfrikander Bond, dont le but est de réaliser l'ancien projet de fédération sud-africaine sous la suzeraineté de l'Angleterre, les droits des Hollandais étant sauvegardés. Ceux-ci réclamaient notamment l'autorisation de parler leur langue au Parlement; ils l'obtinrent du gouvernement libéral en 1882. Dix ans après, la moitié des représentants leur était acquise. M. Cecil Rhodes, devenu premier ministre du Cap, réussit à réconcilier Anglais et Afrikanders. Il fit voter la loi électorale de 1892 qui exigeait pour être électeur aux deux Chambres la faculté de signer son nom, et une propriété de 75 livres ou un salaire de 50; c'était, pratiquement, ôterle droit de vote aux indigènes, ce qui satisfaisait tous les colons blancs,

M. Rhodes déclara publiquement à Kimberley (1891) qu'il voulait une fédération, mais qu'il l'attendait du libre consentement des Étals : c'était le programme des Afrikanders. Ils s'agissait de le faire accepter aux deux républiques. L'Orange (77 000 blancs, 130000 indigènes), faisant presque tout son commerce avec le Cap, avait laissé prolonger à travers son territoire les chemins de fer de cette colonie; il avait conclu avec elle (1890) une union douanière. L'influence anglaise n'y rencontrait pas d'opposition sérieuse. Au contraire le président de la République sud-africaine, M. Paul Krûger, ancien insurgé de 1880, élait hostile à l'immigration étrangère et à la fédération, et la majorité du Volksraad partageait son avis. L'opposition entre ses vues et celles de M. Rhodes n'aurait peut-être pas amené de conflit, sans l'intervention des étrangers occupés aux mines d'or du Transvaal.

Ces mines étaient de nouveaux gisements découverts en 1884 dans le sud de la République et dont la richesse élait inouïe. En quelques années la prospérité du Transvaal, tombée après l'épuisement des anciennes mines, se releva. Les gisements riches sont presque tous concentrés dans le district du Witwatersrand.

L'or se trouve dans le quartz, qu'il faut faire sauter à la dynamite, puis broyer avec des machines à vapeur. Le travail est fait par des Cafres sous la direction d'un état-major blanc dont les chefs sont des personnages riches, et influents. La capitale de l'or, Johannesburg, fondée en 1886 sur une lande déserte, est aujourd'hui une grande ville de 102 000 habitants, avec l'éclairage électrique des rues, des magasins, une bourse, des journaux, enfin tout ce qui caractérise une ville européenne, moins l'eau qu'on n'a pas encore pu lui amener. De toutes les « cités champignons », c'est peut-être celle dont la croissance a été le plus rapide. Les chemins de fer ont pénétré dans le Transvaal, qui n'avait connu jusque-là d'autres moyens de transport que les chariots à plusieurs paires de bœufs. Pretoria et Johannesburg sont reliés au Cap à travers l'Orange, et à Lourenço Marquez sur la côte portugaise. Le revenu du Transvaal passait de 30000 livres (1870) à 1250000 (1892).

Néanmoins le président Krûger et le Yolksraad étaient mécontents de l'afflux des étrangers. Quand on lui demanda 1 autorisation de prolonger le chemin de fer vers le nord, où Ton avait découvert de nouvelles mines, le président refusa en disant : < C'est assez d'un Johannesburg, nous n'en voulons pas deux. » Johannesburg, exclusivement peuplé d'étrangers, écrasait la capitale, Pretoria, qui comptait à peine 10 000 habitants et n'était qu'une sorte de grand village. Les Boers et les étrangers (nitlanders) formaient deux populations ennemies. Les uitlanders n'avaient pas de droits politiques : ils se plaignaient d'être exploités par un gouvernement auquel ils n'avaient aucune part. La République prélevait sur les concessions minières, sur les exportations et les importations (sauf pour les marchandises portugaises) des droits élevés; c'étaient là ses principales recettes. Elle avait concédé le monopole de la vente de la dynamite à une compagnie qui majorait les prix de 40 p. 100, l'exploitation du chemin de fer à une compagnie néerlandaise dont les tarifs doublaient le prix de la houille. Elle «refusait de résoudre la question du travail indigène selon les vœux des uitlandcrs, qui réclamaient l'interdiction de l'importation de l'alcool par le territoire portugais, l'élévation de la taxe des huttes de 12 fr. 50 à 125, sauf dans le cas où l'indigène était occupé aux mines; enfin l'obligation pour tout indigène de porter un numéro qui lui tiendrait lieu d'état civil et permettrait de le reprendre s'il s'enfuyait après s'être engagé au service d'un blanc. Les uitlanders n'avaient obtenu aucune concession, mais ils en prenaient leur parti, pensant que la couche de quartz aurifère serait épuisée en quelques années et qu'alors ils abandonneraient Johannesburg, la ville sans eau et sans culture, comme les chercheurs de diamants avaient délaissé Kimberley. Mais on découvrit près de Johannesburg de nouvelles couches aurifères au-dessous des anciennes et dans d'autres parties du ïransvaal de nouveaux champs d'or. Les uitlanders se considérèrent comme fixés pour longtemps dans la République et voulurent absolument obtenir des droits politiques pour les employer au profit de leur industrie (1894). Les Anglais de Johannesburg fondèrent une Union nationale

Histoire oémébalb. XII. 10

sous la direction de M. Charles Léonard : l'Union réclama, sans succès, des écoles anglaises et le droit de cité pour les étrangers. Elle s'entendit avec la Chambre des mines, c'est-à-dire avec le syndicat de toutes les compagnies, dont le président était M. Lionel Philipps. Le syndicat s'était borné jusque-là à acheter des membres du Yolsksraad; il avait dépensé de la sorte 75 000 francs pour empêcher le vote de la loi sur le repos du dimanche. Cette fois il s'agissait d'obtenir des droits politiques. MM. Léonard, Philipps et plusieurs industriels, dont un Américain, s'entendirent pour faire à ce sujet une agitalion à Johannesburg; on allait jusqu'à prévoir un soulèvement; des armes, des munitions, des vivres furent introduits en secret dans des magasins. M. Rhodes, premier ministre du Cap, personnage important de la compagnie à charte et du principal syndicat de mines d'or, était au courant du mouvement et l'approuvait. Les meneurs pensaient que Johannesburg serait investi par les Boers; ils s'étaient assurés, dans cette éventualité, le concours d'un agent de la compagnie, le Dr Jameson, vainqueur des Matabélés, qui devait venir délivrer la ville à la tête de sa police à cheval. Tout était prêt vers la fin de 1895. Dans un meeting à Johannesburg, les partisans du mouvement exposèrent leurs demandes de réformes avec des menaces contre le gouvernement boer, s'il ne cédait pas ; mais les uitlanders allemands, hollandais et français répliquèrent par une manifestation loyaliste à la Bourse. Les étrangers étaient coupés en deux factions et les chances de succès fort diminuées. M. Léonard se rendit en toute hâte à Capetown auprès de M. Rhodes pour le prier de télégraphier au Dr Jameson de ne pas intervenir avec ses soldats. Mais Jameson « prit le mors aux dents », il envahit le territoire transvaalien après avoir coupé le fil télégraphique qui le mettait en communication avec le Cap. Abandonné à lui-même, sans vivres, il fut cerné et pris par les miliciens boers. Ceux-ci se tournèrent ensuite contre Johannesburg, où le comité des réformes avait dominé pendant quelques jours, et y prirent les chefs du mouvement. L'agression de Jameson, l'intervention évidente de la compagnie de M. Rhodes ont éveillé la défiance des Hollandais contre

les Anglais. La République sud-africaine a acheté des canons et des fusils pour défendre son indépendance. L'Orange s'est rapproché d'elle par un traité. Enfin les Afrikanders du Cap ont pris position contre leur ancien allié, M. Rhodes, et les élections de 1898 leur ont donné une majorité de quelques voix, à l'Assemblée législative du Cap. La fédération de l'Afrique australe semble retardée pour longtemps.

L'Angleterre dans les autres parties de l'Afrique. — L'Afrique australe anglaise et l'Afrique centrale anglaise qui la prolonge ne sont qu'un des morceaux obtenus par l'Angleterre dans le partage de l'Afrique. Ce partage est un des plus grands événements coloniaux de l'époque contemporaine. Il a été préparé par des missions militaires chargées de traiter avec les chefs indigènes, obligées parfois de s'ouvrir un chemin par les armes, en butte à l'hostilité des représentants des autres nations; il a été opéré en Europe par des congrès de diplomates qui ont tracé sur des cartes parfois insuffisantes les zones d'influence des différentes nations. Chaque traité est suivi d'une délimitation de frontières sur le terrain; aucun ne règle toutes les difficultés. Une fois établis sur la côte, les Européens sont obligés de détruire les Etats militaires indigènes au moyen d'expéditions meurtrières et coûteuses. Celles des Anglais, surtout la première expédition contre les Achantis (1873-1874), sont réputées comme les plus soigneusement préparées au point de vue du ravitaillement et de l'hygiène. On ne peut ici entrer dans les détails des annexions en Afrique. Voici d'une façon générale les positions occupées par les Anglais. 4° A l'ouest, leurs établissements de la côte de Guinée ont été tournés et coupés de l'intérieur par des colonies françaises; mais la convention de 1890 a donné aux Anglais le cours inférieur du Niger, la Bénoué, tous deux navigables, et la partie fertile et peuplée du Soudan jusqu'au lac Tchad (Lagos, colonie de la Couronne; protectorat de la côte du Niger). La convention de 1898 a partagé une région contestée entre France et Angleterre en décidant que la colonie du Dahomey rejoindrait les territoires français de la bouche du Niger. — 2° A l'est, la côte et la région des lacs ont été partagées entre l'Allemagne et

l'Angleterre à la suite de plusieurs conventions (1886-1890). Le territoire anglais comprend : le protectorat de Zanzibar; TI. B. E. A. (Impérial British East Africa) concédée jusqu'en 1895 à une compagnie, puis administrée directement; le protectorat de l'Ouganda (1894). 3° L'Egypte est occupée par une armée anglaise qui reprend au nom du khédive et avec le concours des troupes égyptiennes la partie du Soudan occupée par les Derviches. La question de savoir à qui appartiendront les pays du Haut-Nil, égyptiens avant l'insurrection mahdisle, a été réglée par les victoires de l'expédition anglaise et la convention franco-anglaise de 1899. En somme, sans l'Afrique orientale allemande, et le Nil, du lac Victoria à Khartoum, redevenu égyptien, — les pays placés sous l'influence ou sous l'administration anglaise en Afrique s'étendraient « du Cap au Nil », suivant le mot de M. Rhodes. La plus grande partie de l'Afrique anglaise se compose d'annexions nouvelles dont l'organisation est à peine commencée. Deux morceaux très importants (Niger et Bhodesia) ont été abandonnés à des compagnies. La seule colonie qui ressemble à un Etat européen est le Cap, qui doit son récent développement aux mines de diamants et qui pourra devenir le centre d'une fédération de l'Afrique australe.

La reine Victoria a été proclamée Impératrice des Indes le 1er janvier 1877 à Delhi, l'ancienne capitale du Grand Mogol, dans un darbar ou assemblée des princes et de grands personnages ; il y avait là 63 souverains, 300 nobles de l'Inde, le gouverneur général des possessions portugaises, des ambassadeurs du Siam, du Népaul, du Kachgar, du Beloutchislan, 15 000 soldats, des canons ornés d'or et d'argent, des éléphants couverts d'armures de parade. Ce ne fut qu'un épisode théâtral de l'administration directe, préparé par le ministre Disraeli. Il n'a créé qu'un titre nouveau. Le gouvernement anglais a continué la politique inaugurée en 1858 : plus d'annexions aux Indes; les Etats vassaux gardent leurs souverains; on a même rétabli en

1882 la dynastie de Mysore, dépossédée depuis cinquante ans. L'administration continue lentement à devenir occidentale, préoccupée de l'intérêt du pays, au lieu d'être une simple exploitation des habitants par l'impôt, à la manière orientale. Cette évolution est contrariée par les expéditions et les annexions qui recommencent à la frontière nord-ouest, pour répondre aux progrès de la Russie dans l'Asie centrale.

Anglais et indigènes. — Le gouvernement direct a pris trois séries de mesures en faveur des indigènes :

Ie II a continué à réaliser lentement la promesse faite en 1858 d'employer les Indous sur le même pied que les Anglais; ils occupent tous les ertiplois inférieurs de la police, des finances et de la justice. Le parlement a promis en 1893 que les examens pour les hauts grades du civil service se passeraient simultanément aux Indes et en Angleterre. Mais la mesure n'a pas encore été appliquée et l'emploi des indigènes dans les postes élevés ne donne pas de bons résultats. Seuls, à peu près, les Indous du Bengale entrent dans l'administration; les musulmans, tenus en défiance par suite des souvenirs de 1857, et les Sicks, qui préfèrent être soldats, les méprisent et ne souffriraient pas d'être gouvernés par eux. Les fonctionnaires indigènes n'ont pas la même conception de la moralité que les Européens; les juges acquittent trop facilement les personnes des hautes castes; à la suite des faits de ce genre on a supprimé les jurys indous en 1862. Les administrateurs vivent de leur charge. « Nous autres Indous, disait l'un d'eux au membre financier du conseil de l'Inde, nous mentons toujours quand cela nous convient. » Ce sont les mœurs administratives que les Européens ont trouvées partout en Extrême-Orient.

2° On a essayé d'intéresser les Indous de toute race aux affaires de leur pays en créant des municipalités, des conseils de district, tout un gouvernement local où ils peuvent entrer tantôt par élections, tantôt par désignation. Quelques-uns des leurs sont nommés par le gouvernement membres du Conseil de Calcutta et des conseils des présidences. La presse indigène a obtenu une assez grande liberté sous un gouverneur libéral, lord Ripon (1882); elle a près de 600 organes en 16 lan-

gues. Depuis 1886 un Congrès national, composé d'Indous brahmanistes, se réunit chaque année dans une des grandes villes de l'Inde et présente des vœux pour l'emploi des Indous dans les hautes fonctions et rétablissement du régime parlementaire. Le mouvement est conduit par les hautes classes indoues brahmanistes, et c'est à elles surtout que profitent les concessions. Elles se déclarent loyalistes, mais on ne sait jusqu'à quel point va leur sincérité. Les Indous apprennent l'anglais, mais conservent leurs religions et leurs habitudes de castes. Les grands personnages recherchent les invitations du vice-roi, mais évitent de manger ou de boire avec les Européens et fuient leur contact comme impur.

3° Pour la masse du peuple, on a continué à la civiliser d'en haut, en réprimant les coutumes considérées comme barbares et en lui donnant des habitudes européennes. On a empêché le meurtre des filles dans le Pendjab, le nord-ouest et Bombay, interdit le mariage d'enfants trop jeunes (1894), et ordonné la vaccination. Le récent développement des manufactures a amené le vote d'une loi qui interdit le travail des enfants au-dessous de quatorze ans et limite celui des femmes à 11 heures par jour (1892). Les effets de l'opium ont été étudiés par une commission dont les conclusions furent que l'opium faisait moins de mal aux Indiens que l'alcool aux Européens (1896). Une commission d'enseignement créée par le vice-roi libéral Ripon (1882) a fait accorder des subventions aux écoles indigènes jusque-là négligées. De 1858 à 1898 le budget de l'instruction publique a été décuplé; mais les écoles ne sont encore fréquentées que par 21 p. 100 des garçons et 2 p. 100 des filles. C'est à peine si 12 millions d'indigènes savent lire et écrire. Les effets de l'administration anglaise sont souvent mal interprétés par les indigènes. La vaccination, par exemple, était regardée par un chef musulman comme un moyen de découvrir le mahdi, qu'on reconnaît à la couleur de son sang. Les Indous ne voulaient pas la subir pour ne pas être souillés par le contact des blancs. Toutes les races, toutes les religions se refusent à l'assimilation. La propagande acharnée et coûteuse des missionnaires chrétiens depuis plus d'un siècle n'a pas converti un

deux-centième des habitants : on dit couramment qu'aux Indes une conversion coûte 25000 francs. Il est vrai que l'indigène est rebuté par la raideur de l'Anglais qui méprise en lui le blackfellow, ou « l'idolâtre » ; mais les causes profondes de son hostilité contre les blancs sont religieuses. Les mêmes causes d'ailleurs séparent les castes indoues, brouillent les diverses religions : les musulmans insultent les processions brahmanistes et égorgent des vaches sur leur passage; les autres répondent en jetant des cochons dans les mosquées; de là des rixes fréquentes où les soldats anglais interviennent pour rétablir Tordre, car la police indigène est trop partiale. En somme les Indes n'ont d'autre unité que celle de l'administration, et les rivalités de ses peuples sont une des raisons qui maintiennent la domination étrangère.

Les famines et les mesures préventives. — Rien ne montre mieux l'esprit nouveau de l'administration anglaise et en même temps l'insuffisance de ses effets, que les mesures inaugurées par elles pour prévenir les famines. La famine, a-t-on dit, est c une institution de l'Inde ». La population est en immense majorité agricole et vit de riz sur les côtes, de millet dans l'intérieur. La pluie, indispensable aux céréales, tombe quand les moussons soufflent de l'Océan Indien et arrivent chargées d'eau. Si le vent manque ou s'il tarde simplement, la récolte est perdue et la famine commence. La famine a toujours éclaté périodiquement dans l'Inde, mais ni les radjahs, ni les musulmans, ni la compagnie n'avaient pensé à la combattre. Sous l'administration directe, le vice-roi commença à intervenir. De 1861 à 1869, il fit, à trois reprises, distribuer des vivres aux habitants pendant des famines locales. En 1873-74, une famine restreinte au Bihar éveilla pour la première fois la compassion de la métropole qui envoya de l'argent. En 1876-77, la pluie manquait deux années de suite dans le sud, et pendant l'année 1877 partout ailleurs, sauf au Bengale. 59 millions d'habitants souffraient de la famine, à laquelle se joignit le choléra. On employa les affamés à des travaux de charité, on fit des distributions gratuites; le gouvernement seul dépensa 275 millions. Malgré les secours, on compta 5 millions 1/4 de morts

par la faim et le choléra, et 2 millions de naissances en moins. Le Parlement impérial fit faire une grande enquête dont le résultat a été publié en 1880. Il fut décidé qu'un fonds d' assurance contre la famine serait conslitué au moyen d'un prélèvement annuel sur le budget : cet argent devait être employé dans les périodes de prospérité en travaux d'irrigation destinés à suppléer au défaut de pluie, en chemins de fer destinés à assurer l'approvisionnement rapide des régions éloignées, et le reliquat devait être distribué en secours pendant les famines. Le fonds de famine fut constitué, mais comme le fléau avait cessé et que l'augmentation des dépenses militaires absorbait une partie toujours plus grosse du revenu, on cessa de l'alimenter, et le gouvernement des Indes fut pris au dépourvu par la terrible famine de 1896. Cette année, la pluie manqua absolument dans la région du Gange moyen, la plus riche et la plus peuplée de l'Inde, et à peu près complètement dans le Pendjab et le centre. Près de 60 millions d'indigènes souffrirent de la famine ; la caisse de famine, les souscriptions des princes feudalaires et de la métropole, les ateliers de charité, les distributions gratuites furent absolument insuffisants; les indigènes mouraient de faim sur les routes, dans les rues et les cours où ils cherchaient des débris de cuisine et des épluchures; plusieurs bandes attaquèrent des convois de vivres et furent dispersées à coups do fusil. La peste bubonique apparut à Bombay et dans plusieurs villes. Enfin la pluie reparut à la fin de 1896 et en 1897.

Le gouvernement avait dépensé 50 millions de roupies, en avait perdu 40 autres sur le rendement des impôts. Il revint aux mesures de prévoyance, et le fonds de famine fut reconstitué. La négligence de l'administration des Indes a soulevé en Angleterre de vives protestations. L'opinion libérale de la métropole s'est prononcée contre les mesures de rigueur employées depuis l'époque de la famine par le gouvernement conservateur contre la presse indigène.

Les cultures; commencement de la grande industrie : le commerce et les douanes. — Les mesures pour défendre les petits fermiers du Bengale contre les exigences

des zémindars ont été complétées; dans le Dckkan, pays de petits propriétaires chargés de dettes, on a donné aux tribunaux le droit de réduire les intérêts et dans certains cas le principal des créances; on a pu dire que le gouvernement était plus révolutionnaire et les travailleurs agricoles mieux protégés au Dekkan et au Bengale qu'en Irlande ou en Angleterre; ces mesures ont d'ailleurs excité les protestations des conservateurs anglais. La production agricole a été encouragée par le développement des voies de communication et par le remaniement des tarifs douaniers. L'Inde a aujourd'hui plus de 30 000 kilomètres de chemins de fer, le réseau le plus important de l'Asie; ils ont été construits pour développer le commerce, pour ravitailler les régions menacées par la famine et enfin, surtout au nord-ouest, pour assurer la défense. Le gouvernement s'est mis à en construire depuis 1875 : la plus grande partie de ceux qui datent des dix dernières années appartiennent à l'Etat et sont exploités par lui ou par des compagnies fermières. Les douanes des Etats fendataires ont été supprimées. Pour les douanes extérieures on a vu l qu'elles avaient été établies en partie au profit de l'industrie et du commerce anglais contre ceux de l'Inde. Les producteurs de l'Inde ont protesté et on leur a fait plusieurs concessions. En 1873 le droit d'exportation sur les blés indiens a été supprimé. Le Pendjab et le Gange moyen se sont mis à envoyer du blé en Europe et leur exportation augmente chaque année. C'est un événement capital dans l'histoire économique de l'Inde.

La renaissance de l'industrie du coton est peut-être plus importante encore. L'ancien tissage à la main avait été tué par la concurrence des filatures à vapeur du Lancashire et de Glasgow. L'Inde, après avoir été le seul pays producteur d'étoffes de coton, était devenue la cliente obligée de l'Angleterre. Les cotonnades étaient la principale exportation de la métropole aux Indes. Elles furent longtemps comme tous les objets importés frappées d'un droit de 10 p. 100 à leur entrée aux Indes. Mais les manufacturiers anglais obtinrent, malgré l'op-

Page 1