‹ Histoire générale du IV siècle á nos jours (volume 5)Chapitre 5 sur 205 · LE CONFLIT · texte numérisé non relu

LE CONFLIT

litutions républicaines par la pratique sincère des lois constitutionnelles... L'exercice du droit de dissolution n'est qu'un mode de consultation suprême auprès d'un juge sans appel et ne saurait être érigé en système de gouvernement. J'ai cru devoir user de ce droit et je me conforme à la réponse du pays. La Constitution de 1875 a fondé une république parlementaire, en établissant mon irresponsabilité, tandis qu'elle a constitué la responsabilité solidaire et individuelle des ministres. » Ainsi était officiellement condamnée la tentative de faire gouverner directement le pays par le Président de la République en imposant sa politique aux électeurs par la candidature officielle. Le Seize- Mai a été en France le dernier essai de gouvernement personnel.

Le dernier ministère Centre-gauche. — Le ministère Dufaure était un compromis entre Mac-Mahon et la majorité de la Chambre; tous les ministres importants, Dufaure (Justice), de Marcère (Intérieur), L. Say (Finances), Bardoux (Instruction publique) sortaient du Centre gauche, le groupe le plus conservateur du parti républicain. La majorité républicaine le soutint pourtant, sans exiger aucune grande réforme.

La Chambre invalida plus de cinquante élections faites sous la pression de l'administration ou du clergé; presque tous les nouveaux élus furent républicains. Le gouvernement fit voter une amnistie pour les délits politiques poursuivis depuis le 16 mai. Il destitua les fonctionnaires qui avaient soutenu les candidats officiels et replaça les fonctionnaires républicains.

L'œuvre principale du ministère fut de faire voter le budget de 1878 retardé par la crise. Puis vint l'Exposition de 1878 qui donna la preuve du relèvement matériel de la France.

Gambetta, devenu pendant le Seize-Mai le chef incontesté du parti républicain, fit une campagne de discours où il indiqua au parti radical la tactique à suivre pour devenir un parti de gouvernement, recommandant la discipline et la patience, et parlant de la nécessité de « sérier les questions ».

Cette politique d'attente se termina par les élections sénatoriales. Au renouvellement triennal de janvier 1879, sur 82 élus il y eut 66 républicains. La petite majorité conservatrice du Sénat était remplacée par une forte majorité républicaine (174

contre 426). Le ministère annonça qu'il allait donner « des satisfactions » à l'opinion républicaine par des changements de fonctionnaires. Mais, quand les ministres présentèrent les décrets de révocation à la signature, Mac-Mahon ne voulut pas les signer; le ministère offrit sa démission, Mac-Mahon la refusa (28 janvier 1879) et, le 30 janvier, donna sa démission. Le parti républicain s'était d'avance entendu sur l'élection. Jules Grévy fut élu sans concurrent Président de la République. Les trois pouvoirs appartenaient désormais aux républicains, et le Centre gauche, n'élant plus soutenu par le Président de la République, sortait du gouvernement pour n'y plus revenir.

///. — Le gouvernement du parti républicain.

L'arrivée de la Gauche au pouvoir. — Grévy s'était fait connaître en 1848 par un amendement pour supprimer la présidence de la République. Devenu Président, il s'abstint de toute intervention personnelle dans les affaires, et parvint à créer une tradition de neutralité stricte qui a enlevé à la présidence tout caractère monarchique.

Le parti républicain, entré en possession du pouvoir, se composait de plusieurs groupes, le Centre gauche, la Gauche républicaine et Y Union républicaine, groupe deGambetta. Le ministère du 4 février 1879 (Waddington) fut formé de trois minisires centre gauche qui restèrent en fondions, et de membres de la Gauche républicaine. Gambetta, qui apparaissait déjà comme le chef du parli républicain, fut élu président de la Chambre.

Le ministère Waddington fit voter une amnistie partielle pour les condamnés de la Commune, puis une revision partielle de la Constitution, qui permit de ramener le gouvernement et les Chambres à Paris (juin 1879). Il présenta un plan de construction de chemins de fer nouveaux (plan Freycinet). Son acte principal fut la préparation de la réforme de l'enseignement, dont il ne put faire voter au Sénat que des fragments. La majorité républicaine de la Chambre lui reprochait de s'opposer à l'amnistie, à la liberté de la presse, à l'élection des maires. Par

ses votes ou ses abstentions elle manifesta son mécontentement à plusieurs reprises, et le ministère se retira (21 déc. 1879).

Le ministère Freycinet, constitué le 28 décembre, ne gardait plus d'hommes du Centre gauche, il était tout entier pris dans la Gauche républicaine. Il accepta l'amnistie, que le Sénat rejeta d'abord, puis finit par voter. 11 fit créer la Fête nationale du 14 juillet, symbole de l'établissement définitif de la République.

Il engagea la lutte avec le Sénat pour la réforme de l'enseignement. Jules Ferry, ministre de l'Instruction publique, parvint à faire voler la loi qui excluait du Conseil supérieur de l'Instruction tous les représentants du clergé. — La loi sur l'enseignement supérieur qui rendait aux Facultés de l'Etat le pouvoir exclusif de conférer les grades avait été volée en 1879 par la Chambre, avec le fameux article 7 ainsi conçu : « Nul n'est admis à diriger un établissement public ou privé, de quelque ordre qu'il soit, ni à y donner l'enseignement, s'il appartient à une congrégation non autorisée. » Celte mesure visait les établissements d'enseignement secondaire des Jésuites. Le Sénat vota le reste de la loi, mais le Centre gauche fit rejeter l'article 7, par 148 voix contre 129 (9 mars 1880).

La Chambre accepta la loi ainsi réduite ; mais, par un ordre du jour voté à 324 voix contre 155, elle engagea le gouvernement à « appliquer les lois relatives aux associations non autorisées ». Le gouvernement, parles décrets du 29 mars, remettant en vigueur d'anciennes lois tombées en désuétude, ordonna aux Jésuites de dissoudre leurs établissements et accorda aux autres congrégations un délai de trois mois pour solliciter l'autorisation. A l'expiration des délais (30 juin), les Jésuites refusant de quitter leurs maisons, l'administration les fit expulser. Pendant les vacances, une partie du ministère essaya de s'entendre secrètement avec le Pape pour obtenir des autres congrégations une déclaration de soumission au gouvernement. Ces négociations, qui avortèrent, produisirent dans l'intérieur du ministère un conflit (18 sept.). Freycinet donna sa démission et J. Ferry le remplaça. Les congrégations refusèrent de se séparer et furent dissoutes par la force. Elles se reconstituèrent d'ailleurs, et le nombre de leurs élèves s'accrut, à mesure que la bourgeoisie

républicaine accepta les habitudes de la noblesse conservatrice.

Le ministère Ferry (23 sept.), formé presque des mêmes ministres, s'occupa surtout de la réforme de renseignement. — Il créa l'enseignement secondaire laïque des jeunes filles (décembre 1880), et l'instruction primaire gratuite (juin 1881).

Il fit voter les deux lois de liberté réclamées par le parti républicain. — La loi sur le droit de réunion (juin 1881) reconnaît à tout citoyen le droit de tenir une réunion publique sans autorisation; les clubs restent interdits. — La loi sur la presse (29 juillet) reconnaît le droit de fonder un journal sans autorisation ni cautionnement, après une simple déclaration, et rend libres le colportage et la distribution des journaux. Les procès de presse ne doivent êlre jugés que par le jury, sauf la diffamation contre un particulier; les attaques contre un fonctionnaire sont du ressort du jury et Ton a le droit de faire la preuve.

Les pouvoirs de la Chambre élue en 1877 expiraient en 1881 ; Gambetta voulait auparavant faire changer le mode d'élection. Le parti républicain, depuis 1848, soutenait le scrutin de liste contre le scrutin uninominal établi en 1852 par Napoléon, en 1875 par la Droite. Derrière les raisons théoriques données de part et d'autre se cachaient les véritables motifs personnels : le scrutin de liste est plus économique et moins pénible pour les candidats parce qu'il répartit entre plusieurs les frais et les fatigues -de la campagne électorale; le scrutin uninominal augmente les chances pour le député sortant d'être réélu dans sa circonscription. Gambetta comptait sur le scrutin de liste pour faire passer ses partisans personnels, que son nom aurait servi à c remorquer »; Grévy préférait le scrutin uninominal.

Un projet de loi pour établir le scrutin de liste fut volé à la Chambre avec l'appui de Gambetta (mai 1881), mais rejeté au Sénat par 148 voix contre 114.

L'élection, fixée brusquement au 21 août, se fit dans un grand calme. Les partis conservateurs désorganisés n'essayèrent pas de lutter. Il n'y eut dans la nouvelle Chambre que 90 conservateurs, contre 467 républicains. Mais les républicains se divisaient en partisans et en adversaires de Gambetta ; 206 de l'Union républicaine, 168 de la Gauche républicaine, 40 du Centre

gauche. Une nouvelle Extrême gauche (de 46 membres), reprenant le vieux programme radical abandonné par Gambetta, demandait la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la suppression du Sénat, l'impôt progressif sur le revenu.

Le « Grand Ministère ». — Le ministère Ferry avait annoncé qu'il se retirerait à la rentrée des Chambres et on s'attendait à voir former un ministère où seraient entrés les chefs des deux groupes républicains, la Gauche et Y Union, pour faire les réformes réclamées par le parti; on l'appelait d'avance « le Grand Ministère ». Mais Gambetta, chargé de former le ministère, se décida, sur le refus de L. Say et de Freycinet, à le prendre tout entier dans son propre groupe, Y Union républicaine.

Le Grand Ministère (comme on l'appela par dérision) fut dès son début reçu froidement par les autres groupes républicains de la Chambre, inquiets de la domination personnelle de Gambetta. Il s'aliéna bientôt la masse des députés républicains (4 nov.) en affirmant la volonté de remettre l'administration en possession de l'autorité; cela signifiait en pratique que les préfets et les sous-préfets, au lieu d'être sous le contrôle des députés du département, dépendraient du ministère et de ses partisans, et que les recommandations des députés aux ministres devraient passer par l'intermédiaire des préfets.

Le conflit décisif se produisit sur la revision de la Constitution. Les élections sénatoriales de janvier 1882 ayant amené 66 républicains et 13 conservateurs, le Sénat avait désormais une majorité pour accepter une revision limitée. Le gouvernement la proposa. Mais Gambetta voulait aussi faire inscrire dans la Constitution que la Chambre serait élue au scrutin de liste; la majorité républicaine, bien que favorable au scrutin de liste, refusait d'en faire une institution constitutionnelle. La commission de 33 membres élue par la Chambre combattit le projet; la Chambre le rejeta. Le « Grand Ministère » se relira (30 janv. 1882). Gambetta ne revint plus au pouvoir et mourut le 31 décembre.

Scission du parti républicain. — La chute du ministère Gambetta était une défaite de V Union républicaine; le ministère Freycinet (30 janvier) fut pris tout entier dans la Gauche repu-

blieaine, et fut soutenu par la Gauche radicale. Il fit voler la loi municipale de 1882 qui donnait l'élection du maire au conseil municipal dans toutes les communes et supprimait l'institution des plus forts imposés. Il fit passer enfin au Sénat renouvelé par les élections la loi qui établissait l'instruction primaire gratuite, obligatoire, laïque. Le projet de réforme de la magistrature n'aboutit pas ; la Chambre vola le principe de l'élection des juges.

Depuis la scission entre la Gauche et YUnion, il n'y avait plus de majorité ferme, le cabinet était à la merci des incidents de séance. — Le ministère Freycinet tomba à propos de l'insurrection d'Egypte (29 juillet). — Le ministère Duclerc-Fallières (1 août), pris encore dans la Gauche républicaine, mais avec l'adjonction de quelques membres de YUnion, dura jusqu'en février 1883, grâce aux vacances, puis par la tolérance des groupes de gauche. Quand le prince Napoléon, devenu depuis la mort du prince impérial en 1879 le prétendant impérialiste, fit afficher un manifeste contre le gouvernement républicain, la Chambre ne put s'entendre avec le Sénat sur la formule de la loi contre les prétendants, et le ministère se retira.

Alors fut formé le ministère Ferry (21 févr. 1883), pris dans les deux groupes principaux, la Gauche et YUnion, qui constitua à la Chambre une majorité compacte et dura plus de deux ans. Sous ce ministère s'opéra la scission entre le gros du parti républicain et l'Extrême gauche. Le parti républicain avait, en arrivant au pouvoir, abandonné comme chimérique le programme de 1869. Il ne demandait plus que l'achèvement de la réforme scolaire, la réforme du service militaire, la liberté des syndicats et une revision de la Constitution, « tempérée, partielle, opportune » (c'étaient les expressions de J. Ferry en 1881). Le parti s'appelait républicain de gouvernement, ses adversaires le surnommèrent opportuniste.

Le parti républicain d'opposition conservait l'ancien nom de radicale l'ancien programme, l'impôt sur le revenu, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et demandait une revision radicale de la Constitution pour ôler au Sénat le pouvoir d'arrêter les réformes votées par la Chambre. Le conflit entre les deux politiques se compliquait d'une rivalité entre deux personnels.

Les partisans de Gambetla et de Ferry gardaient pour eux les avantages du gouvernement; les radicaux en étaient exclus.

La lutte fut d'abord sourde. La majorité, abandonnant le rachat des chemins de fer par l'Etat, accepta les conventions conclues par le ministère en 1883, qui laissaient les grandes compagnies maîtresses des chemins de fer. — La réforme de la magistrature fut remplacée par un expédient, la suspension de l'inamovibilité, qui permit au gouvernement de mettre à la retraite les magistrats les plus hostiles à la République (nov. 1883). — Les radicaux avaient combattu ces deux mesures; ils s'unirent à la majorité pour voter la loi qui rendit publiques les séances des conseils municipaux (1884), la loi de 1884, qui rendit à la France le divorce aboli en 1815, la loi qui permettait la création de syndicats professionnels; on vola aussi l'égalité du service militaire, qui fut rejetée par le Sénat.

Le conflit entre la Gauche radicale et le gouvernement devint aigu sur la revision de la Constitution, la politique coloniale ' et la politique financière. Le ministère fit voler par les deux Chambres la revision, mais en promettant au Sénat de la limiter à une petite réforme du système d'élection. Les radicaux soutenaient qu'une fois réuni le Congrès devenait souverain et avait le pouvoir de revision illimitée. Le Congrès, par 509 voix contre 172, vota la revision d'août 1884, qui se borna à éliminer de la Constitution les dispositions sur l'élection du Sénat. Après quoi une nouvelle loi modifia le recrutement du Sénat; elle attribua aux déparlements les 75 sièges inamovibles à mesure qu'ils deviendraient vacants, et donna aux conseils municipaux un nombre de délégués sénatoriaux variable suivant le nombre des conseillers, de façon à atténuer, mais très faiblement, le privilège des petites communes.

En matière financière, le parti républicain avait, dès 1879, abandonné le système de l'économie dans les dépenses et de l'amortissement de la délie établi par l'Assemblée de 1871, pour adopter le principe des « dépenses productives • ou nécessaires à la constitution de la démocratie, construction de chemins de

I. Sur la politique coloniale, voir, ci-deesous, le rhapilr* Empire colonial français.

Histoire oémcrale. XII. J

fer et d'écoles primaires. — Les frais des expéditions et des administrations coloniales montèrent annuellement à plusieurs centaines de millions.

On s'était habitué à voir chaque année un excédent sur les recettes prévues au budget. Mais la longue crise économique qui commença en France après le krach de Y Union générale, en 1882, amena une succession de moins-values. On eut un déficit chronique et un accroissement rapide de la dette, auquel on para provisoirement par des emprunts avoués ou dissimulés.

Mais la lutte la plus violente porta sur la politique coloniale. Les radicaux combattirent le principe même des expéditions et surtout la conquête du Tonkin. J. Ferry répondit par la formule : « Le péril est à gauche ».La masse républicaine se scinda en deux partis, républicains modérés (opportunistes) et radicaux.

Une dépêche du Tonkin annonçant la retraite de Langson effraya la masse des députés républicains. Le chef du parti radical, Clemenceau, accusa le gouvernement d'avoir engagé le pays malgré lui ; le ministère fut mis en minorité par 306 voix (dont 86 de la Droite) contre 149 (30 mars 1885).

Les élections de 1885. — Le ministère Brisson formé péniblement, le 6 avril, d'un mélange de radicaux et de républicains, fit appel à la « concentration des forces républicaines ». Il conclut la paix avec la Chine et fit voter la loi du scrutin de liste.

Dans les élections d'octobre 1885, les partis conservateurs s'entendirent presque partout sur une liste unique; le parti légitimiste, privé de son prétendant par la mort du comte de Chambord en 1883, s'était fondu presque entièrement dans le parti orléaniste ; royalistes et impérialistes s'unirent en une Opposition constitutionnelle, qui, évitant d'attaquer la République, fit campagne, au nom de la religion catholique et des intérêts conservateurs, contre les lois scolaires, l'expulsion des congrégations, les dépenses exagérées et l'expédition du Tonkin.

Les républicains se divisèrent. Presque partout il y eut une liste républicaine et une liste radicale.

Au premier tour (4 octobre), il passa 176 conservateurs et 127 républicains. L'émotion fut si vive qu'au second tour tous les républicains, se soumettant à « la discipline républicaine »,

votèrent pour la liste de concentration formée des candidats républicains qui avaient eu au premier tour la majorité relative. La Chambre fut composée de 202 conservateurs et de 382 républicains. La division était régionale : l'Est et le Midi avaient élu des républicains; l'Ouest et le Nord, des conservateurs. Les républicains étant divisés en deux partis presque égaux (200 modérés, 180 radicaux), il n'y avait dans la Chambre aucune majorité stable.

Les ministères de concentration. — Le ministère Brisson, mal vu de la Chambre qui le rendait responsable du succès des conservateurs, ne put faire passer les crédits pour le Tonkin, combattus par la Droite et les radicaux, qu'à une majorité de quatre voix, grâce aux invalidations de vingt-deux élections de droite qui réduisirent le nombre des conservateurs à 180. Après la réélection de Grévy comme Président de la République, le ministère se retira (29 déc).

Le ministère Freycinet (7 janvier 1886) annonça une « politique de conciliation » entre « toutes les fractions de la majorité républicaine • et promit de « rétablir l'équilibre dans le budget ». Il avait fait une place au personnel radical et gouvernait en s'appuyant sur les deux partis républicains contre la Droite. Le général Boulanger devenait ministre de la Guerre par l'appui des radicaux et se rendait populaire dans ce parti par des déclarations contre les officiers « qui faisaient parade de sentiments hostiles » à la République. Ce ministère ne fit guère que la loi d'expulsion contre les prétendants (22 juin) et la loi de 1886 qui achevait d'organiser l'enseignement primaire en excluant des écoles publiques les instituteurs et institutrices congréganistes (27 oct.). Il tomba (3 déc.) sur un amendement au budget voté par 262 voix contre 249 pour exiger la suppression des sous-préfets, — que d'ailleurs la Chambre abandonna.

Le ministère Goblet (11 déc), formé des débris du précédent cabinet, suivit la même politique, et promit d'ajourner toutes les questions sur lesquelles les deux partis républicains seraient en désaccord. Il fut inquiété par la tension des rapports avec le gouvernement allemand, qui aboutit à l'incident Schnœbelé (21 avril 1887). Il tomba (17 mai) sur un ordre du jour de

la Chambre, déclarant insuffisantes c les économies introduites dans le budget de 1888 ». La majorité qui le renversa était formée de 165 conservateurs et 1 10 républicains, contre 257 républicains ; on avait voulu surtout se débarrasser de Boulanger.

Freycinet, chargé de constituer le cabinet, ne put s'entendre ni avec les radicaux qui exigeaient un programme de réformes, ni avec les modérés, qui ne voulaient pas du général Boulanger. Après de longues négociations, on forma un ministère Bouvier (30 mai), pris dans le parti républicain modéré, qui abandonna la concentration et adopta une tactique inverse. Il s'entendit avec la Droite, qui promit de cesser l'opposition, en se réservant de combattre < les mesures anti-religieuses et anti-sociales », les emprunts et les impôts. Ce fut la c politique d'apaisement » ; le parti républicain modéré faisait la paix avec le clergé et les conservateurs pour combattre les radicaux.

La crise présidentielle. — Le ministère- d'apaisement se débarrassa du général Boulanger, en l'envoyant commander un corps d'armée à Clermont; son départ fut l'occasion d'une manifestation à la gare de Lyon (8 juillet 1881), et ses partisans commencèrent à attaquer violemment le ministère.

Pendant les vacances, le sous-chef d'état-major au ministère de la Guerre fut arrêté et révoqué pour avoir vendu des croix de la Légion d'honneur; on avait voulu atteindre en lui un auxiliaire de Boulanger. Mais les poursuites firent découvrir que le gendre du Président de la Bépublique, Wilson, était compromis dans des affaires analogues.

A la rentrée, la Chambre, par 338 voix contre 130, vota une enquête parlementaire sur « les faits de trafic des fonctions publiques et des décorations ». Le procès amena à poursuivre Wilson. Les radicaux demandèrent à interpeller sur la situation; le ministère réclama le renvoi de la discussion, qui fut rejeté par 317 voix contre 238, et se relira (19 nov.). Le vote visait surtout Grévy, qui soutenait encore son gendre.

Grévy essaya de constituer un ministère, mais tous les hommes politiques lui déclarèrent qu'aucun ministère n'était possible tant qu'il resterait Président de la Bépublique. Grévy hésita jusqu'au 30 novembre. Il avait annoncé le message de

démission dès le 26. Mais les radicaux de l'Extrême gauche, voulant à tout prix éviter l'élection de J. Ferry, s'entendirent avec Boulanger, venu secrètement à Paris, pour décider Grévy à rester, en lui constituant un ministère. On négocia secrètement pendant les deux « nuits historiques » (28-30 nov.). Dans la nuit du 28 on envoya des délégués à Floquet et à Freycinet pour former un ministère où serait entré Boulanger; tous deux refusèrent. — Dans la nuit du 29, une réunion où Boulanger assistait proposa pour président du conseil Clemenceau, qui refusa, puis Andrieux, qui acceptait, mais en écartant le général Boulanger. On ne put donc s'entendre.

La foule, impatiente d'apprendre la démission de Grévy, se porta sur la Chambre des députés. La Chambre, pour forcer Grévy, s'ajourna à six heures du soir, «attendant la communication qui lui avait été promise • ; le Sénat s'ajourna à huit heures. Devant ce vole unanime Grévy céda enfin, et fit annoncer le message de démission (1er déc.) qui fut lu le 2 décembre.

Le parti républicain modéré voulait élire Président de la République J. Ferry, qui avait pour lui la grande majorité du Sénat. Mais Ferry était resté impopulaire à Paris depuis le siège de 1870; le conseil municipal de Paris déclara qu'il ne répondait pas de Tordre s'il était élu. La majorité républicaine, intimidée par la crainte d'un conflit, hésita, puis se rallia à la candidature d'un républicain modéré, Carnot, proposée par les radicaux pour faire échec à Ferry. Au premier tour, Carnot eut 303 voix, J. Ferry 212, Freycinet 76; la Droite, ne voulant pas voter pour l'auteur de l'article 7, égara ses voix sur le général Saussier. — Au deuxième. tour, Carnot fut élu par 616 voix (3 déc).

La crise boulangiste. — Carnot revint au système de la concentration républicaine. Son ami Tirard, chargé de former le ministère, prit des membres de tous les partis avec un programme « de concorde et d'entente républicaine » (13 déc). Mais un parti d'opposition césarienne se formait autour du général Boulanger. Aux élections complémentaires, un comité fit voter pour lui dans quatre départements. Le ministère apprit que le général était venu à Paris secrètement s'entendre avec ses partisans; il lui retira son emploi. 11 se créa un Comité de

protestation nationale dirigé par quelques députés radicaux. Le ministère mit Boulanger à la retraite.

Boulanger, devenu éligible, adopta la tactique de se présenter à chaque élection complémentaire dans les départements où les oppositions de gauche et de droite réunies étaient assez fortes pour le faire passer. Il résuma son programme en trois mots : c Dissolution, Revision, Constituante ». Il s'agissait d'abolir le régime parlementaire, et de faire voler par une constituante spécialement élue un régime analogue à la constitution de 1848 : une Assemblée unique, un Président élu directement au suffrage universel et indépendant de l'Assemblée, c'est-à-dire maître de la force armée et des fonctionnaires.

Le parti radical se déclara contre Boulanger, mais sans renoncer à la revision. Le ministère ayant combattu la proposition de revision, fut mis en minorité par 268 voix contre 237 et fut remplacé (4 avril 1888) parle ministère Floquet, où dominaient les radicaux.

Le parti royaliste entra alors ouvertement dans la lutte. Le comte de Paris lança un manifeste qui demandait la dissolution et la revision afin d'établir par le suffrage universel une monarchie démocralique fondée sur l'appel au peuple.

Il ne restait plus en face du parti républicain que des partis plébiscitaires : impérialiste, royaliste, révisionniste. — Les groupes monarchistes de la Chambre formèrent un comité commun, chargé d'agiler pour la dissolution de la Chambre. — Le parti de Boulanger, intitulé national ou révisionniste, fil appel à tous les Français, y compris les conservateurs, pour fonder « la République ouverte ». — Les partis monarchistes adoptèrent la tactique de « l'action parallèle » avec le parti révisionniste : ils voteraient pour Boulanger, qui devait « faire la trouée ».

Boulanger, élu député, vint à la Chambre demander l'urgence pour la revision. Elle fut rejetée par 377 voix contre 186 (4 juin). Puis il demanda la dissolution. Enfin, renonçant à agir sur la Chambre, il travailla à préparer l'opinion pour les élections générales de 1889 en faisant plébisciter sur son nom dans les élections complémentaires. Il n'eut aucun succès dans les départements républicains de l'Est et du Midi; il fut élu avec de fortes

majorités dans les départements conservateurs ou hésitants. La campagne était menée avec les procédés de la publicité commerciale, des affiches en masse, des distributions de portraits et de biographies du général Boulanger, des manifestations faites par des agents embauchés. On sut plus tard que l'argent était fourni surtout par les royalistes, la duchesse d'Uzès et le comte de Paris.

Une vacance s'étant produite dans le département de la Seine, Boulanger se présenta. Il eut pour lui tous les conservateurs et la plupart des électeurs radicaux, toujours prêts à voter contre le gouvernement; il fut élu par 242000 voix, contre 165 000 au candidat de la coalition de tous les républicains (27 janv. 1889).

On crut qu'il allait le soir même marcher sur l'Elysée et renverser par la force le gouvernement : les troupes de police (gardiens de la paix, gardes républicaines) ne cachaient pas leur sympathie pour le futur dictateur. Mais Boulanger ne lit aucune tentative de coup d'État; il comptait sur les élections générales. Or son succès n'était possible qu'au scrutin de liste, où son nom seul pouvait faire voter pour une même liste les électeurs radicaux et les électeurs conservateurs. En montrant sa puissance il avait averti du danger ses adversaires.

Les républicains effrayés se décidèrent à sacrifier le scrutin de liste, et le ministère présenta un projet de loi pour rétablir le scrutin uninominal. Mais il avait dès la rentrée déposé aussi un projet de re vision. Lequel des deux serait discuté le premier? De cette question de priorité dépendait l'issue de la crise, car si on commençait par la revision, le désaccord entre les républicains rendrait l'entente impossible. La priorité pour la loi électorale passa à quelques voix de majorité seulement; puis la loi fut votée malgré la Droite, les révisionnistes et quelques radicaux, par 268 voix contre 222 (12 février). Elle fut complétée en juin par la loi qui interdisait les candidatures multiples.

Puis vint le débat sur la revision. Dès le début, sur une question d'ajournement, le ministère Floquet fut mis en minorité par la réunion des Droites, des révisionnistes et des républicains modérés, et se retira (15 février). Tirard forma un ministère de concentration où dominaient les républicains modérés.

Ce ministère se débarrassa de Boulanger en lui faisant faire

un procès pour complot contre la sûreté de l'Etat devant le Sénat constitué en Haute Cour. Boulanger s'enfuit de France.

La loi militaire, votée dès 1884 par la Chambre, passa enOn au Sénat avec de fortes modifications que la Chambre accepta (juillet). Elle abolissait le système mixte de 1872, le volontariat, l'exemption des membres du clergé et de renseignement, la division du contingent en deux portions; elle établissait le service de trois ans pour tous, avec dispense de deux années pour les jeunes gens pourvus de diplômes supérieurs.

L'Exposition universelle de 1889, ouverte le 5 mai en commémoration de 1789, détourna l'attention de la politique; elle fut très brillante et fortifia le gouvernement. Les monarchistes et les révisionnistes essayèrent d'utiliser les élections au conseil général pour faire plébisciter sur le nom de Boulanger; on le présenta dans 80 cantons choisis exprès, il ne fut élu que dans 16.

Aux élections générales (22 sept.) la lutte s'engagea entre la coalition des républicains, soutenus secrètement par l'administration, et la coalition des ennemis de la république parlementaire, monarchistes, catholiques, révisionnistes, soutenus ouvertement par le clergé. Le comité national révisionniste avait dressé une liste de candidats, composée en partie de monarchistes, qualifiés de « républicains ralliés » ; il demandait une « république nationale ». Le clergé attaquait les lois scolaires et la loi militaire et, en beaucoup d'endroits, la République elle-même.

La masse des électeurs vota pour le parti qui représentait le maintien des institutions établies. La Chambre nouvelle comprit 366 républicains, 172 conservateurs, 38 révisionnistes; il y avait 282 députés nouveaux. Les révisionnistes n'avaient passé que dans la Seine et dans quelques circonscriptions éparses sur toute la France. La coalition entre monarchistes et révisionnistes se rompit. Ce fut la fin de la crise boulangiste.

Il n'en restait qu'un petit groupe de députés qui, après l'échec des révisionnistes aux élections municipales de Paris en avril 1890 (un seul fut élu sur 80), et le suicide du général Boulanger (sept. 1891), se fondit dans les partis radicaux et socialistes.

Les ministères de concentration (1890-93). — Après les élections de 1889, la concentration républicaine resta la

politique officielle de tous les ministères. Mais le parti radical élait réduit à une minorité sans force; il conservait son programme, revision, impôt sur le revenu, séparation de l'Eglise et de l'Etat, sans espoir d'en faire passer aucune partie. Le parti républicain modéré, fortifié par sa victoire sur Boulanger, avait à la Chambre environ 250 membres et une majorité énorme au Sénat (en 1893 le Sénat élut président J. Ferry, qui mourut presque aussitôt après); il formait seul le ministère et dirigeait le gouvernement. Ayant épuisé son programme de réformes, il suivait une politique défensive : maintenir les lois scolaires et la loi militaire contre le parti catholique et laisser reposer le pays fatigué par la crise boulangiste.

La Chambre n'essaya môme pas d'annuler les élections faites sous la pression du clergé, elle n'invalida que des élections de boulangistes, — qui d'ailleurs furent réélus. Ce fut l'occasion de quelques scènes violentes; puis la vie politique se réduisit à des conflits de personnes et à des incidents sans portée, condamnation du duc d'Orléans, manifestation du l<r mai, manifeste du comte de Paris (1890), affaire de Fourmies, affaire de l'archevêque d'Aix (1891).

Le ministère Tirard se retira à propos d'un traité de commerce avec la Turquie (mars 1890). — Le ministère Freycinet, qui déclarait s'appuyer sur toutes les fractions du parti républicain, démissionna à propos d'une interpellation relative à la loi sur les associations (20 février 1892). — Mais il se reconstitua avec les mômes membres, excepté Constans, sous la présidence de Loubct (27 février 1892). Celte crise fut attribuée à l'action personnelle du président Carnot, mécontent de l'influence de Constans sur le gouvernement. Le ministère Loubet, mis en minorité à propos de l'expédition au Dahomey, donna sa démission (11 juillet), mais la reprit en se bornant à remplacer le ministre de la marine Cavaignac, seul visé par le vote de la Chambre.

Le seul acte important de la Chambre élue en 1889 fut le vote des tarifs douaniers de 1892. Le système des traités de commerce, adopté par Napoléon III depuis 1860, avait établi entre la France et les principales nations des droits de douanes Qxés pour une période déterminée par les traités, chaque Etat

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abaissant ses tarifs sur certains articles pour obtenir en échange des abaissements sur les articles qu'il tenait le plus à exporter. On pouvait ainsi graduellement se rapprocher du libre-échange. Mais en 1871 Bismarck, pour empêcher la France de rompre ses relations de commerce avec l'Allemagne, avait imposé une clause par laquelle les deux nations s'engageaient à s'appliquer réciproquement les tarifs accordés à la nation la plus favorisée. Les industriels français se plaignirent de la concurrence allemande, appelant le traité de Francfort « un Sedan industriel ». Les grands industriels cotonniers et drapiers des Vosges, du Nord et de la Seine-Inférieure firent dans la presse une campagne protectionniste et, entraînant la masse des députés des régions agricoles qui demandaient la protection pour les blés et le bétail, décidèrent la Chambre à rétablir le régime protecteur.

Les traités de commerce qui liaient la France expiraient vers 1890. La Chambre, refusant de les renouveler, adopta le régime du « tarif autonome », qui laisse chaque Etat maître d'élever ou d'abaisser à volonté les tarifs sur chaque article, et maintient les importateurs dans une incertitude permanente sur les droits de douane qu'ils auront à payer. La loi de 1892, dont Méline fut rapporteur, établissait deux tarifs : le tarif maximum applicable à tous les articles pour lesquels le pays producteur n'a pas fait une convention spéciale avec la France, le tarif minimum accordé â certains articles par convention spéciale avec le pays producteur. Le résultat fut une guerre de tarifs avec plusieurs Etats étrangers, qui obligea à accorder le tarif minimum à la plupart des grands pays.

Formation de nouveaux partis (1892-93). — Le parii conservateur ayant renoncé à la lutte ouverte, la fraction exclusivement catholique du parti changea de tactique. Elle se rallia officiellement à la République pour entrer dans le gouvernement et lui faire adopter une politique favorable au clergé. Cette évolution fut soutenue par Léon XIII, qui formula ainsi sa politique (dans une entrevue privée) : t Accepter la Constitution pour modifier la législation », — ce qui voulait dire abroger les lois scolaires et la loi militaire.

Les royalistes catholiques protestèrent contre cette inter-

venlion du Pape dans une question de politique intérieure. Léon XIII prit ouvertement parti contre eux. L'encyclique du 16 février au clergé et à tous les catholiques de France leur ordonna de reconnaître la République. Elle fut confirmée par une lettre aux cardinaux français (6 mai), blâmant les conservateurs qui sacrifiaient à leurs idées personnelles ou à des motifs de parti politique l'unité nécessaire de tous les catholiques — et enfin par un ordre formel de se soumettre (14 juin). Suivant Tordre de Léon XIII un groupe catholique, se détachant de la Droite, forma le parti constitutionnel, appelé aussi parti des ralliés (3 mars 1892).

En môme temps une transformation s'opérait dans les partis socialistes. Le retour des amnistiés de la Commune en 1880 avait rendu aux socialistes un personnel de direction ; la liberté de la presse, la liberté de réunion, la liberté des syndicats (depuis 1884) leur avaient donné les moyens de se recruter par la propagande.

L'ancien parti de Blanqui se reconstitua, surtout à Paris et dans le Centre, en un parti socialiste révolutionnaire, qui se proposait défaire la révolution parle prolétariat. — Il se constitua dans les grandes villes et les régions industrielles et minières du Nord et du Centre un parti socialiste formé presque uniquement d'ouvriers, qui, adoptant le programme et l'organisation du parti allemand, prit le nom de Parti ouvrier socialiste français. Enr 1882, après un conflit sur la tactique compliqué de rivalités personnelles, il se scinda en deux groupes ennemis. L'un, dirigé par Guesde, conserva le nom ancien, le programme collectiviste allemand, la direction centralisée dans un conseil de cinq membres et la tactique d'abstention parlementaire. — L'autre, dirigé par Brousse, la Fédération des travailleurs socialistes de France, déclarait vouloir « fractionner son but jusqu'à le rendre possible »; il admettait l'action commune avec les partis politiques pour obtenir des réformes sociales, et se constituait en fédération laissant à chaque groupe régional son autonomie. Ses adversaires le surnommèrent possibiliste. Dans la crise boulangiste le parti possibiliste seul combattit du côté des républicains, pendant que les autres se tenaient à l'écart. — En 1890 il se coupa en deux sur une question d'organisation; le

gros du parti resté avec Brousse (broussiste) conserva le nom et la politique de la Fédération. Il s'en détacha, avec Allemane, un parti ouvrier socialiste révolutionnaire qui, repoussant l'action commune avec les partis bourgeois, réclamait la direction par l'organe central du parti ; son moyen d'action préféré était la grève générale. — Ces quatre partis fragmentés, hostiles les uns aux autres, n'avaient guère d'action que sur les élections municipales de Paris.

En 1892 la grève de Carmaux, soutenue par l'élu des ouvriers socialistes du pays, Jaurès, bientôt fameux comme orateur, donna l'occasion aux fractions socialistes de se rapprocher. En 1893 toutes les fractions socialistes, s'unissant en vue des élections, formèrent une « Ligue révolutionnaire pour l'avènement de la République sociale ».

La crise du Panama et les élections de 1893. — Après la rentrée d'octobre 1892 éclata le scandale du Panama, préparé par le parti conservateur pour aider la campagne électorale de 1893. Après la banqueroute du canal de Panama, survenue en 1888, une enquête judiciaire très lentement conduite avait révélé que la direction avait gaspillé les fonds et acheté les journaux qui menaçaient d'informer le public du mauvais état de l'entreprise. Quelques députés se trouvaient compromis, ou pour avoir participé aux bénéfices des émissions, ou pour avoir aidé la compagnie à obtenir de la Chambre en 1888 l'autorisation (rémettre des valeurs à lots (toute loterie étant interdite en France par le droit commun).

Un des organisateurs de la publicité, le baron de Reinach, mourut subitement sur le point d'être arrêté (21 nov.). L'opposition réclama une enquête. La Chambre élut une commission qui demanda la saisie des papiers de Reinach et l'autopsie du cadavre. Le ministère répondit que la commission outrepassait ses pouvoirs; l'ordre du jour pur et simple fut rejeté (par 304 voix contre 219) par une coalition de la Droite et des radicaux. Le ministère démissionna et se reconstitua, sauf deux membres, sous la présidence de Ribot, républicain modéré (6 déc). Mais les journaux conservateurs et radicaux continuaient la campagne de révélations; le ministre des finances Rouvier,

accusé de relations avec Reinach, donna sa démission (13 déc).

Le ministère fit arrêter d'abord deux administrateurs du Panama» un ancien député accusé de s'être laissé acheter en 1888 pour faire un rapport favorable à rémission des valeurs à lots, puis fit poursuivre plusieurs députés et sénateurs (déc. 1892). Tous les accusés furent acquittés par le jury, excepté l'ancien ministre, Baïhaut, qui avoua avoir reçu 300 000 francs.

Le scandale avait d'abord atteint les notables du parti républicain modéré; mais on y impliqua Freycinet, ministre de la Guerre, pour ses relations avec Cornélius Herz, et le ministère démissionna pour se reconstituer avec le même président (13 janv. 1893). Puis on dénonça les chefs du parti radical, Clemenceau pour ses relations avec Cornélius Herz, Floquet pour avoir eu 1888 demandé aux administrateurs du Panama de comprendre les journaux radicaux dans leurs distributions à la presse.

Le résultat de cette crise fut d'écarter presque tout l'ancien personnel directeur des deux partis républicains, qui fut remplacé par une nouvelle génération. Une coalition de toutes les oppositions mit le ministère en minorité sur une question de budget, par 247 voix contre 242; la majorité consistait en 117 conservateurs, 102 radicaux, 28 boulangisles (30 mars). Un homme nouveau, Dupuy, forma un ministère de concentration où les modérés dominaient (4 avril).

Les partis conservateurs et les ralliés comptaient profiter, aux élections de 1893, du scandale fait par la presse autour des noms républicains les plus connus. Cette illusion gagna même les républicains; Dupuy sembla faire des avances aux ralliés. Sa politique se tournait contre les socialistes; profitant d'une manifestation d'étudiants que les agents de police transformèrent en « émeute du quartier latin », il fit venir des troupes à Paris et ferma la Bourse du travail, qui servait de centre aux syndicats ouvriers (6 j uil . ) . La Chambre l'approuva par 343 voix contre 1 49.

Les élections, faites dans un grand calme (20 août, 3 sept.), renouvelèrent la moitié de la Chambre. La Droite tombait de 170 membres à 93, y compris une trentaine de ralliés. Le parti radical montait à environ 150. La ligue socialiste, ralliant les

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électeurs de l'ancien parti révisionniste désorganisé, faisait passer plus de 50 socialistes. Pour la première fois il se formait un parti socialiste parlementaire. Dans l'ensemble, c'était un déplacement général vers la gauche.

La crise anarchiste (1893-94). — Le parti républicain modéré restait encore le groupe le plus nombreux et continuait à diriger la politique. Il faisait élire son chef, Casimir-Perier, président de la Chambre par 295 voix contre 195 à Brisson, candidat de la Gauche. Le ministère Dupuy, disloqué par la démission de ses deux membres radicaux, donnait sa démission (25 nov.) et était remplacé par un ministère Casimir-Perier, presque tout entier modéré (1er déc), qui annonçait quelques réformes fiscales; Dupuy était élu président de la Chambre.

La vie politique fut brusquement bouleversée par les attentats anarchistes contre les pouvoirs publics. Les anarchistes ne formaient pas un parti politique; ils s'abstenaient par principe de toute action électorale, et n'avaient ni organisation ni programme. Mais transportant la tactique des terroristes russes dans un pays de liberté, ils se servirent des explosions pour forcer l'opinion publique à réfléchir sur les vices de l'organisation sociale; c'est ce qu'ils appelaient « la propagande par le fait ». Ce moyen, essayé en province dès 1882, fut employé méthodiquement à Paris en 1892. Mais les attentats de Ravachol, puis l'explosion du restaurant où Ravachol avait été arrêté, n'étaient que des faits-divers sans portée politique. L'anarchiste Vaillant s'attaqua à la Chambre, il jeta dans la salle des séances une bombe (9 déc). Les Chambres votèrent aussitôt des lois contre les journaux et les associations anarchistes. Vaillant fut condamné à mort et exécuté (janvier 1894).

Le ministère fut mis en minorité par 265 voix contre 225 pour avoir interdit aux employés des chemins de fer de l'État de prendre part à un congrès de syndicats; Dupuy reconstitua un ministère de même nuance (30 mai). Mais les anarchistes continuaient la guerre. Un anarchiste italien, Caserio, assassina le Président Carnot à Lyon (24 juin).

Le candidat du parti modéré, Casimir-Perier, fut élu Président de la République par 451 voix contre 195 à Brisson, candidat

des radicaux, et 97 a Dupuy. Le ministère Dupuy présenta des lois d'exception qui mettaient hors du droit commun Mit individu réputé anarchiste. Les socialistes et les radicaux les combattirent et demandèrent que du moins la durée en fût limitée. Dupuy refusa et, en posant la question de confiance, força les Chambres à les voter presque sans modification.

Le conflit sur les lois d'exception détruisit la concentration républicaine. Les modérés commençaient d'ailleurs à réclamer un « ministère homogène », c'est-à-dire le gouvernement par une seule des fractions républicaines, plus conforme, disait-on, à la doctrine parlementaire. Mais pour réunir une majorité absolue il fallait joindre au parti républicain modéré une fraction de la Droite, et, pour gagner cet appoint, revenir à la « politique d'apaisement ». Le ministre de l'Instruction publique, Spuller, avait indiqué ce rapprochement, le 3 mars 189 4, -en parlant de « l'esprit nouveau » qui animait le gouvernement envers l' Eglise. L'élection de Gasimir-Perier acheva la rupture entre modérés et radicaux. Mais entre les deux partis se forma une masse flottante d'une centaine de députés, toujours prêts à voter avec le ministère pour éviter une crise ministérielle, mais toujours sujets à voter des mesures démocratiques pour plaire à leurs électeurs. En même temps les socialistes attaquaient personnellement Casimir-Perier dont le nom et la fortune symbolisaient le gouvernement par la bourgeoisie. Brisson fut élu président de la Chambre par 249 voix contre 213 à Méline, candidat des modérés (décembre 1894). Puis, le ministère s' étant disloqué sur le rejet d'un ordre du jour dans une question de conventions de chemin de fer, Casimir-Perier donna brusquement sa démission pour des motifs qui ne sont pas encore éclaircis (15 janv. 1895).

Dans le Congrès pour l'élection présidentielle, la majorité des députés vota pour Brisson, candidat des radicaux, qui eut au premier tour 344 voix contre 195 au candidat des modérés Waldeck- Rousseau, et 215 à Félix Faure, ministre de la Marine. Au deuxième tour Félix Faure, que la Droite soutenait ouvertement, fut élu par 435 voix contre 363.

Le ministère Ribot (27 janvier 1895), formé de modérés, revint à la concentration, fit voter une amnistie pour les délits

politiques, présenta une réforme fiscale et fit même voter par la Chambre le principe de l'impôt progressif sur les héritages.

Les ministères homogènes (1895-98). — Ce ministère s'élant retiré à propos d'une enquête votée par la Chambre (28 octobre), ce fut un radical, Léon Bourgeois, qui accepta de former un cabinet de concentrai ion; mais les modérés ayant refusé d'y entrer, il finit par former un ministère homogène radical (1er novembre 1895). De l'ancien programme radical il ne conservait qu'un article, l'impôt progressif sur le revenu; il y joignait des réformes économiques démocratiques et l'établis* sèment de la liberté d'association, et faisait arrêter Arton, agent secret de la société du Panama, réfugié à Londres.

Le conflit commença bientôt entre le ministère Bourgeois et le Sénat, el aboutit à deux votes de défiance du Sénat (2i février, 3 avril 1896). Mais le ministère, soutenu par la Gauche, attira à lui la masse flottante des députés du Centre, désireux surtout d'éviter une crise ministérielle, et obtint à la Chambre des voles de confiance avec des majorités de plus de cent voix.

Dans ce conflit entre les deux Chambres, le parti républicain acheva de se diviser. A droite, les républicains modérés unis aux conservateurs formèrent un parti de conservation sociale appuyé sur la bourgeoisie, le clergé, les hauts fonctionnaires; à gauche, les républicains radicaux unis aux socialistes devinrent un parti de réforme sociale qui fit appel à la masse des ouvriers, des paysans et des petits fonctionnaires. Le parti de droite dominait dans l'Ouest et le Sud-Ouest, le parti de gauche dans l'Est, le Sud-Est et les centres industriels. Le terrain de conflit fut l'impôt progressif sur le revenu, soutenu par les socialistes et combattu par les conservateurs comme le symbole et le corn-? mencement d'une réforme dans la répartition de la propriété. La commission du budget le rejeta; le ministère parvint à en • faire voter le principe par la Chambre à quelques voix de majorité. Pour se délivrer de l'opposition du Sénat, la Gauche réclamait aussi la revision de la Constitution, de façon à changer le mode d'élection du Sénat et à diminuer son pouvoir législatif.

Le Sénat, soutenu secrètement par le Président de la République, profita de ce que le ministère avait négligé avant les

vacances de Pâques de lui faire voter le crédit nécessaire aux troupes de Madagascar; il reprit ses séances avant la rentrée de la Chambre, et refusa le crédit (21 avril). Le ministère Bourgeois n'essaya pas de soulever un conflit entre le Sénat et la Chambre, où d'ailleurs sa majorité était précaire, et profita de l'occasion pour se retirer.

Le ministère Méline (29 avril), ministère homogène formé exclusivement de modérés, et soutenu par les conservateurs, rallia la plus grande partie du Centre flottant et parvint à se constituer i la Chambre une majorité de 50 à 80 voix. Sa politique fut le maintien du statu quo. Il écarta le projet d'impôt progressif et global sur le revenu et proposa une réforme fiscale qui aurait établi l'impôt sur « les revenus », mais qui né put pas aboutir. Ii fit voter une loi sur les Universités, une loi sur les octrois, une loi sur le crédit agricole, et, en fin de législature (en 1898), la loi préparée depuis longtemps sur les accidents du travail. L'attention du public se tourna surtout sur l'alliance franco-russe, la visite du Tsar en France (1896), la visite du Président de la République en Russie (1897).

Le ministère ne fit aucune concession législative aux conservateurs catholiques et ne prit aucune mesure contre la Gauche, pas même contre les socialistes. Mais ses adversaires de gauche l'accusèrent de favoriser secrètement en province les conservateurs. Ce fut le plus long ministère que la France ait eu en république : il dura deux ans et deux mois.

Élections de 1898 et retour à la concentration. — La Chambre élue en 1893 pour quatre ans avait prolongé la durée de son mandat de six mois, pour qu'à l'avenir l'entrée en fonctions de la Chambre commençât avant les vacances d'été. Aux élections de mai 1898, le parti ministériel essaya d'obtenir une majorité de gouvernement formée de républicains modérés et de ralliés, de façon à pouvoir se passer de l'appoint de l'Extrême droite monarchiste; le parti catholique rallié fit un grand effort. Un parti « nationaliste » se forma avec les débris du parti boulangiste; en Algérie et en quelques endroits de France se présentèrent des candidats antisémites. Les divers groupes socialistes en général agirent de concert, et au second

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tour s'entendirent d'ordinaire avec les radicaux. La campagne contre le ministère porta surtout sur l'alliance avec la Droite et l'impôt progressif et global sur le revenu, et en quelques endroits sur la réduction du service militaire. Elle fut très ardente, jamais la proportion des votants n'avait été si forte, elle dépassa en beaucoup d'endroits les neuf dixièmes des inscrits.

Le parti ministériel au lieu d'augmenter diminua, la Droite ne gagna presque pas de sièges. La nouvelle Chambre se composa d'environ ! 100 députés de la Droite (dont 40 ralliés), 200 radicaux ou radicaux-socialistes opérant ensemble, 50 socialistes, 150 ministériels décidés. Le reste consistait en un Centre flottant de 50 et une vingtaine de nationalistes ou d'antisémites républicains. C'était, comme en 1893, dans l'ensemble un mouvement vers la gauche.

- II n'y avait pas de majorité homogène. On le vit dès l'élection du président. Le parti républicain modéré, qui prit dès lors le nom de progressiste, entraînant la majeure partie du Centre flottant et s'allianl à la Droite et aux antisémites, fit passer son candidat, Deschanel, par 282 voix contre 278 à Brisson, candidat des Gauches coalisées. — A la première interpellation sur la politique du ministère, les progressistes, le Centre flottant et la Droite votèrent par 295 voix contre 270 un ordre du jour de confiance. Mais les Gauches et le Centre flottant votèrent par 295 voix contre 246 une addition qui exigeait une « majorité exclusivement républicaine » (44 juin). Le ministère Méline se retira le lendemain.

Les chefs du parti radical, appelés l'un après l'autre, parvinrent enfin à former le ministère Brisson (28 juin), composé presque uniquement de radicaux, qui déclara renoncer à l'impôt progressif et promit une politique de concentration républicaine; il obtint un vote de confiance par 316 voix contre 230.

Puis la vie politique fut bouleversée par l'affaire Dreyfus. L'agitation pour la re vision du procès avait commencé en novembre 1897; mais le ministère Méline avait refusé d'exa-

1. 11 est impossible de donner des chiffres précis, beaucoup de députés ne sont inscrits dans aucun groupe et n'ont pas de couleur politique tranchée; le seul renseignement précis est fourni par les scrutins du 14 juin 1898.

miner la question et la masse des électeurs y était demeurée indifférente (sauf l'élection des antisémites en Algérie). Le ministre de la guerre Cavaignac, en voulant démontrer à la Chambre la culpabilité de Dreyfus par une pièce qui fut bientôt reconnue fausse, amena malgré lui le ministère à se prononcer pour la revision et à en saisir la Cour de cassation (septembre 1898). A la rentrée, le ministère Brisson, abandonné en pleine séance de la Chambre par le général ministre de la Guerre, fut mis en minorité par un vote des progressistes, de la Droite et des nationalistes (25 octobre). Il fut remplacé par le ministère Dupuy, formé de progressistes et de quelques membres radicaux du précédent ministère, qui déclara s'appuyer sur l'union des républicains. L'élection à la présidence de la République (février 1899) du président du Sénat, Loubet, candidat des quatre groupes de Gauche de la Chambre et de la grande majorité des républicains du Sénat, par 483 voix (contre 279 données i Méline, qui n'avait pas posé sa^anditure), parait avoir fortifié la politique de concentration républicaine.

BIBLIOGRAPHIE

Document». — 1° Documents parlementaires, c'est-à-dire les Comptes rendus des débats des Chambres, et les Annexes (enquêtes, rapports, budgets, projets de loi), publiés par le Journal officiel et reproduits dans les Annales de C Assemblée nationale (jusqu'en 1876), de la Chambre, du Sénat; — 2° journaux quotidiens et Revues; on en trouvera la liste dans Schultz, Cotai, méthod. des revues et journaux (1893). Pratiquement on peut souvent recourir aux annuaires, t* Année polit, de Daniel depuis 1876, YAnnual régis ter, et le Schutthcss' Europ. Gcschichtskalender.

On a publié quelques recueils de souvenirs, surtout sur la période antérieure à 1880 : — J. Simon, Le gouvernement de M. Thiers, 1879. — H. Peaaard, Mes petits papiers, 1887-1888. — Chesnelong, La campagne monarchique £ octobre 4873, 1895. — E. Daudet, Trois mois d'hist. contempor., 1873. — Us n'apportent guère que des détails secondaires.

Travaux. — Maxime Du Camp, Les convulsions de Paris, 5 vol., 1878- 1879, très conservateur et peu critique. — Lissagaray, Hist. de la Commune, édit. de 1896, partisan de la Commune. — Le travail le plus critique est Flaux, Histoire de la guerre civile de 4814, 1879.

Mathieu-Bodet, Les finances françaises de 4870 à 4878, 2 vol., 1881. — Amagat, Les finances françaises, 1889.

A. Lebon, Dos Staatsrecht der franz. Hepublik, 1886 (collect. Marquardsen). — Block, Dictionn. de Vadmin. franc., 3e édit. 1891.

Il n'y a en fait d'histoires d'ensemble que des œuvres de vulgarisation. La plus considérable est E. Zévort, Hist. de la 3e République, trois séries, 1896-1898 (le t. IV, Présidence de Carnot, est annoncé;..

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