JUSQU'AU TRAITÉ DALTRANSTADT
membre de la Sainte-Ligue et prenait Azof ; en Pologne, où il iolr^'^isait un client de TAutriche. Aussi, lors de son premier voyage d'Occident (1697-1698), il ne vint point en France. Il 0e parut que chez nos ennemis.
Peu de temps après la paix de Ryswick s'ouvrait, pour les affaires d'Orient, le congrès de Karlovitz (1697). Pierre fît tous ses efforts pour empêcher ses confédérés d'y conclure la paix : maître d'Azof, il voulait au moins s'emparer de Kinburn. Les chrétiens d'Orient ne cessaient de l'exciter à la guerre contre leurs oppresseurs. Antiochus Kantémir, hospodar de Moldavie, lui dépêchait un certain Constantinof. Brancovane, hospodar de Valachie, lui envoyait Georges Castriote et lui conseillait de marcher sur le Danube. Ainsi s'offrait déjà au tsar ce rôle de libérateur à la tentation duquel il cédera en 1711. Cependant il ■le pouvait continuer la guerre contre les Turcs si ses alliés l'abandonnaient; or, la Pologne, Venise, l'Empereur, ne se Souciaient point de sacrifier leur intérêt au sien. Dans le Congrès, la Hollande et l'Angleterre travaillaient énergiquenient à la paix, dans le dessein de rendre disponibles contre la Krance toutes les forces de l'Empereur. L'envoyé russe Vosnitsyne, désespéré, alla jusqu'à prendre à part les plénipotentiaires ottomans pour leur montrer cette guerre si prochaine à l'Occident qui leur permettrait de reprendre l'avantage contre TAutriche. Puis, voyant que les autres confédérés allaient traiter, brusquement il les devança de plusieurs jours. Seulement il signait non la paix, mais une trêve de trois ans. Le peu d'importance qu'accordaient alors les puissances européennes à la Moscovie se montra dans les conditions mêmes du traité de Karlovitz : tandis que l'Empereur, la Pologne, Venise même, s'adjugeaient de vastes provinces, on ne réservait à la Russie que la bicoque d'Azof (1699).
Pour négocier sur les bases de la trêve, le tsar résolut d'envoyer à Stamboul un ambassadeur, Oukraïntsof, mais en grand appareil de guerre, monté sur un des vaisseaux construits dans les chantiers du Don (à Voronèje), la Forteresse, vaisseau de quarante canons, commandé par le capitaine hollandais Pamburg. Quand la Forteresse jeta l'ancre sous les murs du Serai
et le salua de tous ses canons, grands furent Témoi du harem, de la ville, et la stupeur du sultan Moustafa II : c'était le premier vaisseau de guerre moscovite qu'on eût vu sur ces flots sacrés; on avait toujours affirmé au sultan qu'il n'existait pas de flotte russe, ou, du moins, qu'elle ne pourrait jamais sorlir du Don. Par curiosité il fit une visite au vaisseau et fut surpris du bon ordre qui y régnait. Bientôt ce fut de la terreur (juil ressentit. Une nuit, pour célébrer quelque fête russe, Painbur«: lâcha une salve de tous ses canons. L'épouvante du sultan fut au comble : évidemment c'était un signal attendu par les autres vaisseaux du tsar. Il ne les vit point arriver, mais un sentiment tout à fait nouveau d'insécurité régna désormais dans le Séraî. Jusqu'alors la mer Noire appartenait tout entière au sultan : « elle était une vierge à laquelle nul infidèle n'avait jamais touchée ». Ce fut sous le coup de ces inquiétudes que commencèrent les négociations. Pierre était impatient d'avoir la paix avec la Porte, car la guerre de Suède était déjà décidée dans sa pensée; pourtant si la conclusion devait traîner, mieux valail commencer tout de suite la guerre contre la Porte. Il l'écrivil à Oukraïntsof ; les Turcs le surent et se hâtèrent de conclure. Par le traité du 3 juillet 1700, on signait non une paix, mais une trêve de trente années; quatre forteresses bâties parles Russes sur le bas Dnieper ((M)mme Kasi-Kerman) seraient ras»''e> et le sol restitué au sultan; en revanche, Azof et ses environs restaient aux Moscovites; entre Azof et la Crimée, on maintiendrait une zone neutre et déserte; enfin le tribut que Moscou n'avait jamais cessé de payer aux Tatars disparaissait : ainsi était eflacée la dernière trace du joug mongol. Si le tsar bornait là ses conquêtes, c'est qu'il s'était rendu compte que la m^r d'Azof, peu profonde et fermée par le détroit d'Iénikalé, ne lui donnerait pas le débouché (ju'il souhaitait. Ni la mer d'Azof. ni la nier Blanche ne répondaient à ses desseins. Seule, la mer Baltique pouvait lui donner accès dans le monde européen.
La Suède à la veille de la guerre. — Or la Baltique a])|)arlenait à la Suède. Celle-ci, par elle-même, par la Finlande, par rin^M-ie et la Karélie, par l'Esthonie et la Livonie, en occujjait tous les rivages orientaux; le littoral se continuait par
jusqu'au traite D'ALTRANSTADT 777
% Courlande, vassale de la Pologne, par la Prusse prussienne, lar la Prusse polonaise, et encore par la Poméranie suédoise. La Juëde (alors séparée de la Norvège) était toute en rivages baltes; partout elle ne formait qu'un littoral. Au contraire, le ■las puissant Etat du Nord, celui qui dominait de la Dûna aux frontières de la Chine, n*avait, sur la Baltique, pas un port, |iis un pouce de rivage. Du côté où regardait Pierre, les possessions suédoises formaient une mince lisière : est-ce que Ténorme empire ne pourrait pas la rompre sur quelque point? C'est là Bortout que les Suédois ne semblaient pas chez eux, superposés qa ils étaient à des chevaleries et bourgeoisies allemandes, à des paysans finnois ou lettons. En somme ils ne possédaient TEstbonie que depuis la fin des Porte-Glaive (1561), et la Livonie qae depuis les paix d'Oliva (1660) et de Kardis (1661).
Reinhold Patkul. — Justement la Suède venait de s'aliéner la classe dominante des pays esthoniens etlivoniens : les fameux éditsde réduction ', qui dépouillaient la noblesse suédoise, s'appliquaient aussi aux /{i/(er d'Esthonie et de Livonie. Dans cette dernière province il se tint une diète à Venden (1692) ; la noblesse y rédigea une vigoureuse protestation qu'elle chai^ea plusieurs de ses membres d'aller porter au roi. Parmi eux était Jean- Reinhold Patkul ; il était d'une race d'opposants, né dans une prison de Stockholm. Il était énergique, violent, vindicatif. C'est [ai qui paraît avoir rédigé la protestation. Le ton hardi de ses remontrances verbales déplut à Charles XI : ses compagnons et lui, malgré le sauf-conduit royal, furent jetés en prison; mais, tandis qu'ils étaient condamnés à mort, Patkul s'évada du château de Riga. Il parcourut l'Europe, cherchant partout des ennemis à son roi. Quoiqu'il ait été plus tard exécuté comme Iraitre, on peut se demander en quoi pouvait consister sa Irahison : il était de son pays et de sa caste, Livonien et Hitter avant tout. Â supposer qu'il fût tenu à la fidélité envers une dynastie étrangère, ce lien de droit lui semblait rompu par la violation des privilèges de sa caste et la violation du sauf-conduit royal. La noblesse livonienne en a jugé ainsi : aujourd'hui
i. Vdr cWdessus, p. 6^1.
encore, au Ritterhaus de Riga, le portrait de Patkul figure à la place d'honneur parmi les illustres patriotes du pays.
La mort de Charles XI (1697) ne désarma point la haine de Patkul. Il espéra trouver un vengeur dans le roi de Pologne. Sans doute, \esRitter étaient luthériens et la Pologne catholique; mais il existait de profondes affinités entre la riUerschaft livonienne et la sz/ac/i/a polonaise; laLivonie semblait à Patkul devoir être plus heureuse et plus libre sous la débile autorité d'un roi de Pologne. Il séduisit Auguste II par son plan de partage des possessions suédoises : la Livonie et TEsthonie seraient attribuées à ce prince; pour s'assurer le concours du tsar, on loi abandonnerait Tlngrie et la Karélie ; mais à tout prix, il fallaitque le Moscovite fût écarté de Narva. D'ailleurs, on ne l'estimait [)as redoutable et l'on pensait qu*il se contenterait de sa part. Patkul ménagea une entrevue entre Pierre V^ et Auguste 11, à Rawa (juillet-août 1698). Les deux souverains durent se plaire : tous deux étaient des géants, de force colossale, et les plus grands buveurs de leurs États. Dans son Journal^ le tsar assure que tout se passa en paroles, qu'il n'y eut pas de traité, que le roi lui demanda seulement de le soutenir contre le parti français en Pologne et promit d'appuyer une réclamation que le tsar faisait à la Suède. Toutefois il faut marquer à Rawa le point de départ des projets de partage.
État des relations étrangères de la Suède. — â la mort de Charles XI, la Suède était en paix avec toute l'Europe. Membre delà Ligue d'Augsbourg, Charles XI n'avait pris qu'une faible part à cette guerre. Même en 1697, il avait pris le rôle de médiateur *.
Dans les conseils de son successeur Charles XII, le chancelier Bengt Oxenstierna était opposé à Talliance française. D'Avaux, ministre de France, avait réussi à prendre quelque influence sur l'esprit du jeune roi, à lui inspirer de Tadrairalion pour Louis XIV, à lui faire accepter l'idée d*une alliance offensive avec le « grand roi », en vue de Timminente guerre de la Succession. Oxenstierna fit tramer en longueur cette négocia-