LA GOOR
loi demandait souvent son avis; elle, protestant de son ignorance, de son indifférence, cédait la parole au ministre, avec lequel elle s'était entendue à l'avance; « tellement que les trois quarts des grâces et des choix, et les trois quarts encore du quatrième quart de ce qui se passait par le travail des ministres chez elle, c'était elle qui en disposait ». Mais pourquoi ne pas la croire elle-même, quand elle affirme à plusieurs reprises son aversion pour tout ce qui touche à la politique? c Je ne sais point les affaires, dit-elle ; on ne veut point que je m'en mêle.... On aurait autant d'éloignement pour me les communiquer que j'ai de répugnance pour les entendre. » Sans doute elle eut ses amis et ses candidats préférés, comme Yillars, qu'elle soutint malgré ses vantardises. En réalité, elle n'employa son crédit qu'avec le plus grand ménagement, qu'avec une circonspection extrême, beaucoup plus préoccupée de deviner et de suivre les goûts du roi que de les combattre ou de lui imposer les siens propres. Devenue catholique passionnée dans la seconde partie de sa vie, mettant son zèle à convertir les membres de sa propre famille, c l'abbesse universelle ]> porta un intérêt particulier aux questions religieuses, comme le choix des évêques ou les querelles du quiétisme. Mais ce qu'elle aima le plus, ce fut la direction morale et pédagogique des jeunes filles nobles qu'elle avait réunies dans la maison de Sainl-Cyr. Elle se retira auprès d'elles au moment de la mort du roi; et elle termina dans ce couvent de demoiselles, en 1719, à quatre-vingt-quatre ans, seule et bien oubliée, cette existence si peu commune et même aujourd'hui si diversement jugée.
Monseign^eur. — Louis XIV régna sur sa propre famille comme sur la France entière. Redouté des siens au point que ses enfants restaient interdits devant lui, il fit peser sur eux une sorte de joug domestique. Le caractère de la plupart de ses proches le servit d'ailleurs à merveille.
Monseigneur ou le grand dauphin, le seul enfant do Marie- Thérèse qui ne soit pas mort en bas âge, ne fit jamais honneur ^ son gouverneur Montausier et à son précepteur Bossuet. •Tout noyé dans la graisse et dans l'apathie p, n'ayant guère d'autre plaisir que de courir le loup dans les bois de Versailles
HlSTOIRC OKNéftALB. VI. 13
OU de Meudon, il vécut dans une timidité perpétuelle à Tégard de son père. Â sa mort (14 avril 1711), à cinquante ans, il élait encore « un enfant à la lisière ». Il habita d*ordinaire àMeudoD. La « fée invisible » des parvulo de Meudon, comme on appelait à Versailles la petite cour de ses familiers, était M"* Choio, fille d'honneur de la princesse de Conti. Pour faire sa cour à la favorite, le maréchal d'IIuxelles envoyait tous les jours à sa ' chienne des têtes de lapin rôties ; après la mort de Monseigneur, M"® Choin n'entendit plus parler des tètes de lapin, ni la cour de celle qui aurait pu être un jour reine de France.
Le duc de Bourgogn^e. — Marié à une princesse de Bavière qui fut toujours très effacée et mourut de bonne heure, Monseigneur en eut trois fils : Louis de Bourgogne, Philippe d'Anjou, Charles de Berry. Celui-ci, mort en 1714, à vingt-sept ans, des suites d'un accident de cheval, craignait son grandpère au point de ne presque pas oser l'approcher. Il avait épousé la fille aînée de Philippe d'Orléans, dont il fut passionnément épris, bien qu'elle ait été le « modèle de tous les vices t. Le second des fils fut le roi d'Espagne Philippe V.
Quant au duc de Bourgogne, l'élève favori du duc de Beauvillier et de Fénelon, il avait subi en quelques années une transformation complète. « Ce prince naquit terrible, et sa première jeunesse fit trembler; dur et colère jusqu'aux derniers emportements; livré à toutes les passions et transporté de tous les plaisirs. De la hauteur des cieux il ne regardait les hommes que comme des atomes avec qui il n'avait aucune ressemblance.... De cet abîme sortit un prince afTable, doux, humain, modéré, patient, modeste, humble et austère pour soi. Tout appliqué à ses devoirs et les comprenant immenses, il ne pensa plus qu'à allier les devoirs de fils et de sujet avec ceux auxquels il se voyait destiné. » Sa femme, qu'il aimait tendrement, Marie-Adélaïde de Savoie, fut la joie et les délices de la cour dans les tristesses de la fin du règne; elle était l'enfant préférée du roi, qui ne pouvait se passer d'elle; ses caresses et son enjouement lui avaient gagné l'affection de M"" de Maintenon<» qu'elle appelait ma tante et qui l'appelait mignonne. En 171i, après la mort de Monseigneur, le duc et la duchesse de Bour —
rogne parurent à la veille de monter sur le trône; dix mois plus tard, ils étaient morts tous les deux. Le 18 février 1712, à moins de trente ans, le dauphin mourait de la rougeole qui, six jours plus tôt, avait emporté sa femme. La douleur du roi fut profonde; mais plus profond fut le désespoir de Fénelon, de Beauvillier, de Saint-Simon qui avaient mis toutes leurs espérances sur la tète du jeune prince. Âurait-il répondu à tout ce qu'on attendait de lui? Âurait-il achevé de se dépouiller de sa timidité excessive, de sa dévotion un peu étroite, qui lui attirait quelques moqueries de sa femme et qui parfois lui donnait Tair, au milieu des plaisirs de la cour, d*un « séminariste en récréation »? Animé d'intentions excellentes, il serait probablement resté Tesclave du régime au milieu duquel il avait grandi ou des coteries qui s'agitaient à ses côtés. Mais en pensant à ses vertus de prince et de chrétien, on comprend la douleur inconsolable de ses amis. € La France, dit Saint-Simon, tomba enfin sous ce dernier châtiment : Dieu lui montra un prince qu'elle ne méritait pas. »
Autres membres de la famille royale. — Le frère de Louis XIY, Philippe d'Orléans ou Monsieur, eut un rôle aussi effacé que Monseigneur. « Il ne se plaisait, dit sa femme, qu'à jouer, tenir un cercle, bien manger, danser et faire sa toilette. » Paré et parfumé comme une femme, des rubans et des pierreries partout où il en pouvait mettre, il vivait, au Palais-Royal et surtout au château de Saint-Cloud, au milieu de favoris indignes, dont l'un, le chevalier de Lorraine, fit une fortune scandaleuse. Il avait fait preuve de valeur à la bataille de Casse]; mais devant son frère, il était difficile d'être plus timide et plus soumis. Lorsque Louis XIV imagina de marier la seconde fille de M"* de Montespan à son fils unique, le duc de Chartres, il y consentit comme à une faveur insigne. Madame fut moins endurante. Le jour où le mariage fut déclaré, quand son fils s'approcha d'elle pour lui baiser la main, en présence de touto la cour, elle « lui appliqua un soufflet si sonore qu'il fut entendu de quelques pas ». Cette mère, qui avait l'orgueil de son nom, était Elisabeth -Charlotte, fille de l'Electeur palatin, mariée en 1671 à Philippe d'Orléans, veuf de Henriette d'Angleterre.
La « roguc et fière Allemande » passa sa vie dans son cabioel, au milieu des portraits de ses parents d'ÂUemagney à écrire des volumes de lettres à sa tante, la duchesse Sophie de Hanovre, ou à ses frères et sœurs, lettres dans lesquelles elle a mis toute rindépendancc et toute la causticité de son esprit.
Son fils, Philippe, duc de Chartres, devenu duc d'Orléans en 1701 à la mort de Monsieur, ne fut jamais en grande faveur à Versailles, bien qu'il fût « gendre bàtardement ». Les intrigues politiques auxquelles il prit part contre Philippe V, son afTectation de débauche et d'impiété, qui, suivant le mot de Louis XIV, en faisait un fanfaron de crimes, à une époque où la cour, placée sous la discipline de M""' de Maintenon, était toute à l'austérité et à la dévotion, la rivalité naturelle entre lui et les légitimés, les soupçons odieux qui le désignèrent quand la mort frappa à coups redoublés la branche aînée des Bourbons, tout l'éloigna de plus en plus du roi. Aussi Louis XIV ne donna à son neveu la présidence du futur conseil de régence <]u'en enchaînant son initiative autant qu'il le pouvait.
Les autres princes du sang rivalisaient d'empressement auprès du maître. Monsieur le Prince, fils du grand Condé, l'emportait sur tous par sa c vile bassesse », par son c raffinement abject de courtisan ». Le soir, pour ne pas manquer le coucher du roi, il allait s'asseoir sur un tabouret au coin de la porte de la chambre, et il s'endormait souvent, dans cette attitude de valet, en attendant que le roi vînt se déshabiller.
La maison du roi. — Vers l'époque où Louis XIV s'établit à Versailles, un règlement officiel fixa dans tous les détails la hiérarchie des personnes attachées au service du roi. Les officiers ecclésiastiques, grand aumônier, premier aumônier, maître de l'oratoire, confesseur du roi, aumôniers de quartier, chapelains, maître de chapelle, etc., formaient une catégorie particulière. Des officiers étaient chargés d'assurer la nourriture et l'habillement de Sa Majesté. L'intendant en chef de la maison du roi, avec la haute surveillance sur tous les services de la « bouche », était le grand maître de France; il commandait à toute une armée d'officiers, répartis en sept offices, dont deux, le gobelet et la cuisine-bouche, servaient pour le
roi seul, et les cinq autres pour l'ensemble de la cour. Le grand <*hambellany les premiers gentilshommes de la chambre, le l^^rand maître et les maîtres de la garde-robe, etc., habillaient et déshabillaient le roi. Il y avait encore les officiers pour les services du logement : le surintendant des bâtiments avec son état-major d'intendants et de contrôleurs, le grand maréchal des logis, les maréchaux et fourriers; les officiers pour les plaisirs du roi : grand veneur, grand fauconnier, grand louvetier, sans parler de tous les officiers qui composaient la maison militaire. Après la maison du roi, il y avait celle de la reine, celle de Monseigneur, celle du duc de Bourgogne, celle du duc d'Anjou, celle du duc de Berry, celle de Monsieur, celle de Madame, celle du duc de Chartres, celle de la duchesse de Chartres. L'énumération de tous ces officiers remplit environ sept cents pages dans la publication officielle appelée YÉtal de la France. La maison civile de Louis XIV comprenait près de 3 000 officiers; dans la seule maison de Marie-Thérèse, il y en avait exactement 572. On peut évaluer à 5 000 les officiers et serviteurs attachés au service du roi et de ses proches.
Lie service du roi. — Une étiquette d'une complication bvzantine avait fait des moindres actes de la vie du roi autant de cérémonies sacro-saintes. C'était un dieu dans son temple, célébrant son propre culte, au milieu d'un peuple de prêtres et de fidèles. UÉlat de /a France emploie plus de cinquante pages à exposer « l'ordre du lever et du coucher » de Louis XIV.
Le premier valet de chambre, qui couche toujours dans la chambre du roi, fait préparer la chambre avant l'heure officielle du réveil de Sa Majesté. Dès que le roi s'éveille, la porte s'ouvre pour les « grandes entrées » : son fils, ses petits-fils, les légitimés, son frère, son neveu, Monsieur le Prince, Monsieur le Duc, le grand chambellan avec les premiers gentilshommes de la chambre, le grand maître de la ^rde-robe avec les maîtres de la garde-robe, le premier inédecin et le premier chirurgien. Quand il est sorti du lit, il demande les « premières entrées », composées des officiers 4jai en ont le droit par leur charge ou des courtisans qui ont un brevet d'entrée, duc de Mazarin, duc de Yilleroy, marquis
de Dangcau, etc. Quand il est peigné et qu^il a mis sa perruque, un troisième flot amène les « entrées de la chambre » : cardinaux, archevêques, évèques, ducs et pairs, maréchaux, gouverneurs de provinces, premiers présidents, etc. Les jours de médecine, au moins une fois par mois d*après le régime que Fagon avait prescrit au roi, c'était une distinction fort grande que d'être admis dans la chambre; elle fut accordée une fois au comte de Portland, ambassadeur de Guillaume III. En pré sence de cette foule respectueuse se développe le rituel de la toilette royale, dont chaque détail appartient à un officier spécial. Un valet de garde-robe apporte la chemise du roi; il la passe au premier gentilhomme de la chambre, qui la présente à Monseigneur ou, en son absence, au duc de Boui^ogne ou i Monsieur ou à un prince légitimé, lequel la donnait au roi. Deux valets de chambre soutiennent alors la* robe de chambre de Sa Majesté pour le cacher aux regards; le premier valet de chambre et le premier valet de garde-robe passent la chemise. Tun par la manche droite, l'autre par la manche gauche. Pour Tépée, la veste, le justaucorps, la cravate, le mouchoir, tout est de même minutieusement prévu et réglé. Le soir, devant le « grand coucher » et le « petit coucher », la pompe se déroule dans l'ordre inverse; même cérémonial pour la chemise de nuit, le service de la chambre toujours occupé du côté droit du corps et le service de la garde-robe du côté gauche.
L'étiquette des repas est aussi sévère. Il y a « petit couvert > quand le roi mange seul dans sa chambre ; « grand couvert > quand il mange dans l'antichambre avec les fils et filles de France, petits-fils et petites-filles de France ; quant aux princes et princesses du sang, ils ne s'asseyaient à sa table que dans des circonstances exceptionnelles. A Versailles, il n'eut jamais personne autre à sa table; à l'armée ou en voyage seulement, il lui arriva de faire manger avec lui quelques officiers généraux; « ailleurs qu'à l'armée, dit Saint-Simon, il n'a jamais mangé avec aucun homme, en quelque cas que c'ait été. » La « viande de Sa Majesté » avait droit à plus de respect encore que la chemise de Sa Majesté. C'était toute une procession, qui, partie du grand commun, gagnait la chambre par un dédale d'escaliers
el de corridors : en tête, deux gardes du roi; au milieu, un maître d'hôtel, un gentilhomme servant et d'autres officiers pour porter la viande; à la queue, deux autres gardes, « qui ne laisseront approcher personne de la viande ». S'agissait-il de donner à boire au roi, il fallait cinq personnes et quatre révérences pour lui présenter un verre d*eau et de vin. D'ordinaire, les repas de Louis XIV étaient silencieux. < Nous sommes cinq ou six à table, dit Madame; chacun avale son aflaire sans dire une parole, comme dans un couvent; tout au plus dit-on tout bas quelques mots à son voisin. » A Marly, où il y avait cependant d'ordinaire plus de laisser-aller, « on est seize ou dixsept à table et on n'entend pas un mot ». Aussi Madame ajoute : « Si vous vous imaginez qu'ici c'est un pays de cocagne, vous vous trompez fort; l'ennui règne ici plus qu'en aucun autre lieu du monde. »
Lies courtisans. — Les nobles comprirent vite que, si c'était aux yeux de Louis XIV « un crime de lèse-personne » que de ne jamais le voir, c'était pour eux-mêmes une sottise que de ne pas courir à la source unique des faveurs et des pensions. « Le roi fait des libéralités immenses, dit M"* de Sévigné. Il peut arriver qu'en faisant sa cour on se trouvera sous ce qu'il jette. Ce qui est certain, c'est que loin de lui, tous les services sont perdus. » Aussi les plus indépendants comme les plus serviles, les Saint-Simon comme les Dangeau, sollicitèrent cette faveur insigne d'être logés à Versailles, c'est-à-dire d'y avoir quelque coin d'appartement, quelque entresol incommode et malsain.
Le moment précieux entre tous pour le courtisan était le réveil du maître, quand il n'avait pas encore été circonvenu par la foule des importuns. Aussi fallait-il gagner quelque personnage influent qui eût la faveur des petites entrées, grands dignitaires ou gens de service. Les valets personnels du roi rappelaient à Saint-Simon « les puissants affranchis des empereurs romains à qui le sénat et les grands de l'empire faisaient leur cour ». Bontemps, le premier des quatre valets de chambre, qui entrait chez le roi à toute heure « par les derrières », c'està-dire par les cabinets réservés au service, « avait la cour à ses
pieds ». Quand Saint-Simon eut perdu son père, il alla aussitôt trouver Bontcmps et le duc de Beauvillier, qui était alors en service. Beauvillier demanda au roi « en ouvrant son rideau » les gouvernements du feu duc pour son fils; il les obtint tout de suite, et Bontemps courut Tannoncer à Saint-Simon.
Louis XIV, « qui savait assaisonner ses grâces », inventa de distribuer des avantages purement imaginaires, que la vanité et la jalousie des courtisans recherchèrent avec autant d^empressèment qu'une charge lucrative ou qu'une pension. Qui nommerait-il à son coucher pour tenir le bougeoir pendant sa toilette? A qui accorderait-il le « justaucorps à brevet », cette sorte de livrée d'honneur en étoffe bleue et rouge avec des broderies or et argent, que nul ne pouvait porter sans un brevet spécial? Quelles dames seraient choisies pour dtner à Trianon ou pour monter dans les carrosses? Quels courtisans seraient désignés parmi ceux qui disaient sur son passage : « Marly, Sire?» Que d'intrigues, que de triomphes, que de désespoirs pour cette menue monnaie de la faveur du maître !
Versailles acheva ainsi l'asservissement de la noblesse en la transformant en un troupeau de solliciteurs et de mendiants. D'Antin, le maréchal de Villeroy, le maréchal de Noailles, le duc de la Rochefoucauld se signalèrent par l'excès de leur zèle courtisanesque. Le duc de la Rochefaucauld, grand veneur et grand maître de la garde-robe, ne manqua jamais le lever et le coucher, les chasses et les promenades du roi; en plus de quarante ans, il ne coucha pas vingt fois à Paris, et pour aller dîner hors de la cour ou s'absenter de la promenade, il ne manqua jamais de solliciter une permission. Mais pour lui comme pour ses pareils cet esclavage humiliant se dissimulait sous un air de noblesse et de magnificence; quand Saint-Simon a dit de Lauzun qu'il « avait un fond de bassesse et un extérieur de dignité », il a dépeint du coup la plupart des « insectes de cour » qui bourdonnaient à Versailles et à Marly.
La vie à la cour. — Lorsque Louis XIV s'établit à Versailles, il fit frapper une médaille avec cette devise : Hilaritaii publicœ aperta regia. Ce cadre ne pouvait convenir, en effet, qu'à une vie de fêles et de luxe. Les « grands appartements *,
c*est-à-dire les salons de TAbondance, de Venus, de Diane, de Hars, de Mercure, d* Apollon, étaient comme les vestibules de la grande galerie des Glaces, longue de soixante-douze mètres, large de dix, haute de treize, cette « sorte de royale beauté unique dans le monde », dit M""' de Sévigné, qui se prolongeait d'un côté par le salon de la Guerre, de Taulre par le salon de la Paix. Le coup d'œil était féerique, quand les marbres de couleur, les trophées de cuivre doré, les grands panneaux de glace, les peintures de Le Brun, les meubles en argent massif et ciselé, les toilettes des dames et des courtisans étincelaient sous les mille feux des candélabres, des girandoles et des torchères.
Avant 1682, il y eut dans les plaisirs que le roi offrait a ses hùtes une part d'imprévu qui en était le charme principal; mais à partir de l'installation définitive du roi dans son palais, la vie (le cour fut soumise à une sorte de règlement invariable auquel personne ne pouvait se soustraire.
Les mois d'été voyaient les parties à Trianon, quand le roi faisait collation avec les dames, les promenades en gondole sur le canal, les villégiatures à Marly, les voyages à Compiègne ou à Fontainebleau. Ces voyages, qui mettaient en branle toute la maison civile et militaire, revenaient en moyenne à un demimillion par an. La chasse était l'un des grands plaisirs du roi eldes princes. Le roi allait abattre une fois ou deux par semaine 'luelques pièces de gibier dans son parc; Madame, chasseresse intrépide, courait presque chaque jour le loup ou le cerf avec Monseigneur ou avec son père.
L'hiver, il y avait « appartement » trois fois la semaine, comédie trois autres soirs, et le dimanche rien. « L'appartement », c'était la réunion de toute la cour dans les grands appartements de sept à dix heures. D'abord, comme au temps JAnne d'Autriclie*, les dames s'étaient réunies au « cercle » de Marie-Thérèse, où seules les duchesses pouvaient s'asseoir sur «n tabouret ; mais la « bèlise » de la reine — le mot est de Saint- Simon — força de substituer au cercle, qui demandait une femme d'esprit, l'appartement, où les courlisaiis pouvaient se
'•U reine mère mourut en 1666, occupée surtout dans ses dernières années •'^ pratiques de piété.
répandre dans les salons et se réunir par groupes au gré de leur fantaisie. Des buffets somptueusement servis étaient dressés dan& les salons de TAbondance et de Vénus. Le salon de Diane étail la salle de billard, ce jeu où le roi conservait, selon M"* d Scudéry, son air de maître du monde, et où Ghamillart fît fortune politique. Les salons de Mars, de Mercure, d'Apollo étaient occupés par des tables de jeu , lansquenet , reversi , hombre, bassette, portique, hoca, brelan, etc. Le jeu était deveniti une vraie fureur à la cour et à la ville. On s'était mis à jou^^ un jeu d'enfer. « Mille louis sont répandus sur le tapis, dif M'"'' de Sévigné qui assista à une partie de reversi où M"* de Montespan tenait la carie, le roi auprès d'elle, avec Monsieur, la reine et M*"* de Soubisé. Les poules sont au moins de cin<j, six ou sept cents louis; les grosses, de mille, de douze cents, i Monsieur perdit une fois cent mille écus à la bassette contre Dangeau. Louis XIV avait renoncé au gros jeu en 4676 après avoir perdu cinq à six cent mille livres en six mois; mais pour lui plaire, il fallait risquer sur une carte ou sur un coup de dé des sommes folles sans compter. « Il était bien aise, dit un contemporain, de donner à la reine et aux courtisans une passion qui les amusât » ; il disait au duc de Boui^ogne de « jouer hardiment », que l'argent ne lui manquerait pas; il payait volontiers les dettes de jeu des membres de sa famille. 11 se servit de cette passion comme d'un instrumentum regni. La profusion devint alors une nécessité et la tricherie fut d'un usage courant. La comédie italienne alterna d'abord avec la comédie française; mais les licences des Italiens amenèrent leur expulsion de la cour et du royaume en 1697, quand le roi tournait à la dévotion. La comédie française jouait les pièces de Corneille, de Racine, surtout de Molière, qui fut toujours l'auteur préféré (lu roi ; en 1715, il se fit encore jouer Monsieur de Pourceaugnac. Lorsqu'il prit l'habitude de passer ses soirées chez M"* de Maintenon, il fit organiser dans son grand cabinet une petite salle de spectacle; les demoiselles de Saint-Cyr vinrent y \o\xeT Esther e\ Athalie; la duchesse de Bourgogne, le duc d'Orléans et quelques intimes de la marquise y offrirent eux-mêmes au roi le plaisir de la traîrédie ou de la .comédie.
Louis XIV avait beaucoup aimé la danse ; il avait figuré en
personne dans un grand nombre de ballets de Benserade, de
Quinaull, de Molière. Il renonça à ce plaisir pour lui-même en
1610, peut-être à la suite d'une critique indirecte renfermée
dans Britannicus ; mais la pavane, la chaconne, le menuet, la
courante continuèrent à faire partie des plaisirs de la cour, et
il fit danser « d*autorilé ». Le carnaval était la saison des
bals masqués; le dauphin excellait dans les travestissements.
En 1706, à Marly, Louis XIV, pour donner l'exemple des
mascarades, se montra dans un demi-déguisement, une robe
gaze par-dessus son habit; tous les assistants étaient mas-
lés, le duc et la duchesse de Beauvillier comme les autres, et < qui dit ceux-là dit plus que tout. »
La religion à la cour. — Louis XIV ne manquait jamais d'entendre la messe chaque jour; quand il prenait médecine ou qu il était malade, il la faisait dire dans sa chambre; à Tarmée, même exactitude. On rapporte que dans toute sa vie il n'y a manqué que deux fois. Aux a bonnes fêtes », à Pâques, à la Pentecôte, à T Assomption, à la Toussaint, à la Noël, il s'approchait des sacrements. Ses enfants devaient faire de même. Monseigneur provoqua sa colère pour avoir laissé passer une année sans faire ses pftques. Il suivait à la lettre les commandements de l'Eglise pour l'usage du gras en carême. Le grand prévôt à la cour, le lieutenant de police à Paris devaient veiller à ce que personne n'y désobéît; pour les troupes en marche les intendants devaient demander des permissions aux évoques. Au Carême et à l'Avent, il y avait des stations à la cour, où les prédicateurs en renom se faisaient entendre : le P. Bourdaloue, jésuite, le P. Séraphin, capucin, le P. Soanen et le P. Massillon, de l'Oratoire. Bossuet prêcha au Louvre et à Saint- Wraain, pas a Versailles. Bourdaloue, qui parla devant le roi ^ lépoque de ses plus grands désordres, montra à plusieurs reprises un vrai courage : il fît retentir des « coups de tonnerre »; mais Louis ne parut pas les entendre.
C est que, suivant le mot de Saint-Simon, il avait « un attachement pharisaïque à l'extérieur de la loi et à i'écorce de la f^ligion ». Les fêtes religieuses dans la chapelle de Versailles
étaient Toccasion de solennités musicales, de pompes magnifiques, à propos desquelles on pouvait se demander si elles s'adressaient à Dieu ou à son lieutenant. Le roi, seul à la tribune, deux « gardes de la manche » à ses côtés, attirait tous les regards. « On ne laisse pas, dit La Bruyère, de voir dans cet usage une espèce de subordination; car ce peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu. » L'ignorance du roi dans les choses de religion était extrême : « il n*eu savait pas plus qu'un enfant ». Mais les habitudes extérieures de piété auxquelles il s'était toujours conformé, parce qu'elles faisaient partie de son rôle officiel de roi Très Chrétien, tournèrent, avec l'âge et l'influence de M"* de Main tenon, en une dévotion outrée et minutieuse, qui fut surtout un moyen commode de se mettre en règle avec sa conscience et d'expier les scandales de ses premières années. « Pourvu, croyait-il, qu'il écoutât son confesseur et récitât son paier^ tout irait bien et sa dévotioo serait parfaite. Souvent il me faisait pitié », écrit Madame.
« C'est une chose délicate, dit l'auteur des Carctctères, de réformer la cour et de la rendre pieuse. » Louis XIV se borna à exiger des hôtes de Versailles l'assiduité aux offices et les pratiques de piété. La dévotion devint une mode comme une autre; mais la mode en matière de religion n'est pas loin de l'hypocrisie. On connaît le mot cruel de la Bruyère : « Un dévot est celui qui, sous un roi alhée, serait athée. » c La foi est éteinte dans ce pays, dit Madame, au point qu'on ne trouve plus un seul jeune homme qui ne veuille être athée; mais ce qu'il y a de plus drôle, c'est que le même homme qui à Paris fait l'athée joue le dévot à la cour. » Le duc d'Orléans avait assisté aux matines et aux trois messes de minuit de la fête de Noël dans la chapelle de Versailles, sans lever une fois les yeux de son livre; ce livre de piété, c'était Rabelais. Brissac fît un tour de sa façon aux dames qui assistaient au salut les jours où le roi y venait. Il dit à haute voix aux gardes de se retirer, parce que le roi ne doit pas venir. Les gardes obéissent; la chapelle se vide. Etonnement du roi, qui arrive et ne voit personne; Brissac lui raconte son tour. Le roi en rit beaucoup. Mais toutes les dames auraient voulu étrangler Brissac.
LA SOCIÉTÉ 20o
Le clergé, premier ordre du royaume. — Dans la hiérarchie sociale, qui était un legs de la féodalité, l'ordre ecclésiastique était le premier des trois « états » du royaume. Un édil de 1695 sur la juridiction du clergé de France le déclare expressément : « Voulons que les archevêques, évoques et tous autres ecclésiastiques soient honorés comme le premier des ordres de notre royaume. » A toutes les cérémonies officielles, les dignitaires de TËglise prenaient rang immédiatement après les princes du sang et ne cédaient le pas qu*à eux seuls. Aux séances solennelles du Parlement, les pairs ecclésiastiques siégeaient avant les pairs laïques, du moins avant ceux qui n'étaient pas du sang royal. En réalité, si le clergé avait le droit de préséance, de riches dotations et quelques privilèges financiers, il n*était que le premier dans cette obéissance absolue à laquelle le despotisme de Louis XIY avait réduit toutes les
classes de la nation. Ecrire directement à la cour de Rome ou en recevoir une lettre sans une permission formelle, c*était pour un évêque un crime d^Etat que le roi ne pardonnait pas ; mais les secrétaires d'Etat faisaient si bonne garde que Tusage des relations directes entre les évoques et leur chef spirituel finit par se perdre tout à fait.
La nomination aux bénéfices. — « Dans la pratique, disait Fénelon, le roi est beaucoup plus chef de l'Eglise que le pape.... L'Eglise de France, privée de la liberté d'élire ses pasteurs, est un peu au-dessous de la liberté dont jouissent les catholiques sous Tempire du Grand-Turc. » Depuis le Concordat de 1516, le clei^é de France était, en efFet, un corps de fonctionnaires à la dévotion du roi; mais ce régime ne fut jamais plus favorable au despotisme que lorsque Louis XIV exerça lui-même en personne le droit de distribuer les bénéfices*. Avec rinterprétation que les rois donnaient au texte du Concordai,
I. Pour la qucslion de la régale, voir, ci-dessous, le chapitre vi.
il n'y avait que les abbayes chefs d'ordre qui fussent restées électives; mais ces élections se faisaient sous Tœil de TintendaaV et n'étaient qu'une formalité mensongère. Louis XIV disposait ainsi de toutes les dignités ecclésiastiques du royaume. Le veii«. dredi ou la veille des jours où il devait communier, il désignait, d'accord avec son confesseur, seul consulté en cette occurrence, les évèques, les archevêques, les abbés, les prieurs, les ch^i.noines, qui devaient occuper les postes vacants à cette date». La « feuille des bénéfices » une fois arrêtée était envoyée é Home, et quand la chancellerie pontificale l'avait retournât avec son approbation qui était, pour ainsi dire, de règle, ito secrétaire d'État délivrait aux titulaires les brevets de nomK nation.
Vers les époques où devait se faire la collation des bénéfices, les solliciteurs affluaient à. la cour. Sans nier que la faveur ait présidé à plus d'un choix de Louis XIV, il est certain qu'il faisait le possible pour s'enquérir de la moralité et de la capacité des postulants. Les considérations purement religieuses (e* naient assez peu de place pour les abbayes en commende, qoi n'imposaient ni charge d'àmes ni résidence, et qui se donnaient, à titre de pensions, à des personnages non revêtus du cara^ 1ère sacré ; le chevalier de Lorraine , ce feivori indigne de Monsieur, se fit donner quatre abbayes en commende d'un revenu total d'environ 70 000 livres. Mais pour les dignités d'Eglise qui exigeaient de la part des titulaires l'accomplissement sérieux de leurs devoirs de prêtre et d'administrateur, Louis XIV fut inspiré par la même idée que dans le choix de ses collaborateurs politiques; s'il laissa quelques membres de la noblesse ou les parents de ses ministres en possession d'évèchés bien rentes, il confia à de simples prêtres sortis de la bourgeoisie ou même du peuple la majeure partie des évêchés. C'est ce que Saint-Simon rapporte à sa manière quand il dit que l'épiscopat fut rempli « de cuistres de séminaire, sans science, sans naissance, dont l'obscurité et la grossièreté faisaient tout le mérite ». Ainsi, durant tout le règne, l'épiscopat fut réservé à la « basse prêtraille », comme les fonctions politiques à la « pleine et parfaite roture ».
Les mœurs ecclésiastiques. — Après les excès de la Vilgue, quelques membres éminents du clergé français avaient compris la nécessité de travailler à la réforme des mœurs ecclésiastiques, que les progrès du protestantisme avaient déjà rendue nécessaire au siècle précédent*. Ces efforts furent couronnés de succès. On pourrait bien citer quelques prélats mondains dont les mœurs ne furent pas irréprochables : larchevèque de Paris, Harlay de Champvallon, en grande intimité avec la duchesse de Lesdiguières ; ou le cardinal de Fûrstenberg, cet abbé de Saint- Germain-des-Prés, chez qui « logeait et régnait » sa nièce, la comtesse de Fûrstenberg; ou cet évêque de Saint-Malo, Sébastien de Guémadeuc, qui donnait des bals et des soupers aux (lames de Bretagne. Mais, à quelques exceptions près, les mœurs du clei^é se signalèrent dès lors par une décence beaucoup plus grande. Bossuet à Meaux, Noailles à Paris, Fénelon à Cambrai, Goislin à Orléans, Nesmond à Bayeux, Godet des Marais à Chartres, Montgaillard a Saint-Pons, et beaucoup J'aulres donnèrent l'exemple des vertus épiscopales. La résidence des évoques dans leur diocèse, au lieu d*ètre une rareté, devint de plus en plus la règle.
Les grands dignitaires de l'Église. — Sous Louis XIII, l'évèché de Paris, qui était sufîragant de Sens, avait été érigé «n métropole. Louis XIV voulut en outre que Tarchevèque de sa capitale fût sur le même pied que rarchevèquc-duc de Reims, lévèque-duc de Laon, Tévèque-duc de Langres, Tévêque-comtc <le Beauvais, l'évôque-comte de Ghâlons, l'évôque-comte de ^oyon, qui occupaient depuis l'époque féodale les six pairies ^ecclésiastiques, et, en 1674, il érigea en duché-pairie, au profil •lu métropolitain de Paris, la seigneurie de Sainl-Cioud. L'archevêque de Paris, duc de Saint-Cloud, fut dès lors le septième pair ecclésiastique, le seul qui ait été ajouté au nombn» l'rimilif.
Les officiers ecclésiastiques chargés d'assurer le service roli- ?ï^ux à la cour occupaient dans la hiérarchie un rang très ♦levé. Leur chef était le grand aumônier de France; comman-
'•\oir ci-dessoiis, chap. vi, pour la fondation des nouveaux Ordres religieux.
(leur-né des ordres du roi, presque toujours revêtu de la pourpre, il passait pour le premier des officiers de la couronne. Le cardinal de Bouillon, Emmanuel de la Tour d'Auvei^ne, neveu de Turenne, eut ce titre pendant une trentaine d'années; mais son orgueil intraitable et son attitude dans raffaire du quiétisme, où il prit la défense de Fénelon, qu'il était chargé de faire condamner, le firent destituer. Les 14 400 livres de traitement du grand aumônier n'étaient pas une somme très élevée; mais à peu près tous les grands dignitaires de TEglise cumulaient de nombreux bénéfices avec leur chaîne principale. L'évèque d'Orléans, Coislin, qui fut cardinal et grand aumônier, touchait à titres divers au moins 120000 livres, qu'il distribuait d'ailleurs en aumônes et en fondations pieuses : 24 000 comme évèque d'Orléans, 35 000 comme abbé de Saint-Victor de Paris, 47000 comme abbé de Saint-Jean d'Amiens, 10 000 comme prieur de Longpont, etc. C'était peu en comparaison du cardinal de Fi'irstenberg, évoque de Strasboui^, abbé de Saint-Germaindes-Prés, de Saint-Arnoul de Metz, de Saint-Michel en Thiérache, etc., qui jouissait de plus de 700000 livres de rente; à eux seuls l'évôché de Strasbourg et l'abbaye de Saint-Germaindes-Prés lui rapportaient 5 ou 600 000 livres. Il parait que Fiirstenberg « mourait exactement de faim » avec cette dotatioD royale, et qu'un cardinal français, à moins de 300000 livres de rente, s'estimait pauvre et maltraité.
Les confesseurs du roi. — Le confesseur du roi ne venait qu'après le grand aumônier, le premier aumônier et le maître de l'oratoire; il n'avait que 7 000 livres dont 3 000 « pour l'entretien de son carrosse » ; mais son rôle en faisait un très grand personnage, puisqu'il était le confident de la conscience du souverain. Ce qui lui donnait encore plus d'influence que cette direction secrète, à laquelle il semble que Louis XIV soit resté longtemps rebelle, c'était le privilège qui lui était réservé de préparer, quatre ou cinq fois par an, la distribution des bénéfices. A ces moments, la maison professe des jésuites à Paris n'était pas moins fréquentée que la cour; les jours d'audience du P. de La Chaise, deux fois par semaine, on rencontrait dans son antichambre des ecclésiastiques de tout ordre ou des laïques,
p^/ents, amis, patrons des solliciteurs : c*était rantichambre j*u0 ministre.
pepuis Henri III, la Compagnie de Jésus fournissait les con- Igi^urs du roi. Louis XIY, qui peut-être aimait moins les Jouîtes qu'il ne haïssait les Jansénistes, resta fidèle à la tra- ^lîon. Avoir pour confesseur un prêtre janséniste ou suspect 4e jansénisme, c'était le crime « le plus irrémissible ». Pour les sîci^s comme pour lui, il ne voulut que des confesseurs jésuites. Quand le duc d* Anjou devint roi d'Espagne, il lui donna pour confesseur le P. d'Aubanton, sans se soucier du privilège des Dominicains, en possession de tout temps du confessionnal des rois Très Catholiques. La duchesse de Bourgogne, qui voulait avoir à Versailles un confesseur barnabite comme à Turin, fut contrainte de prendre un jésuite. Pour lui, il eut parmi ses confesseurs le P. Annat, le P. de La Chaise, qui fut en fondions pendant trente-quatre ans, le P. Tellier, qui « eût fait peur au coin d'un -bois » et dont le caractère intrigant et entêté ne contribua pas peu à envenimer les querelles religieuses de la fin du règne.
La noblesse : sa nullité politique. — Les membres du clergé français eurent toujours 'sur la noblesse laïque cette supériorité de former un corps et une seule famille. Aussi le clergé continua d'avoir ses assemblées quinquennales : la grande assemblée pour le vote des décimes ou du don gratuit, la petite assemblée pour le règlement des comptes financiers. Le don gratuit n'était qu'un euphémisme administratif, sous lequel le roi dissimulait les demandes d'argent qu'il adressait au premier ordre de l'Etat. Au moins le clei^é paraissait voter quelque chose, et les deux « agents généraux » qu'il nommait tous les cinq ans pour suivre ses affaires à la cour semblaient représenter un ordre et exercer un mandat.
La noblesse n'avait pas même ces apparences extérieures, qui auraient pu la consoler de la perte définitive de toute înQuence politique. Les fonctions publiques lui étaient interdites; la seule exception qui fut faite pour le duc de Beauvillier lui rendit encore plus sensible le parti pris du roi. Pour les hautes dignités de l'Église, l'exclusion ne fut pas aussi systé-
HltTOlM OinilULC. VI. i4
matique; mais que d'intrigues pour triompher d'un simple sulpicien dans la compétition d'un évêché ou d'une abbaye! Il n'y avait plus que le métier des armes où un noble, ayant le respect de ses traditions, de son nom, de son rang, pouvait servir le roi sans se ravaler à l'humiliation du courtisan; mais là encore que les temps étaient changés! < Les gens qui étaient nés pour commander aux autres » étaient confondus i^ële-mële a avec ceux qui l'étaient pour leur obéir ». L' « ordre da tableau » a rendu inutiles la naissance, la parenté, les dignités. 11 ne reste aux descendants des barons féodaux qu'à < se faire tuer à la guerre à travers les insultes des commis des secrétaires d'Etat et des secrétaires des intendants » ou à < croupir dans une mortelle et ruineuse oisiveté *. La colère de Saint-Simon contre le régime qui a rendu « toutes conditions simple peuple » est clairvoyante; elle a compris la profondeur de la blessure que la monarchie administrative de Louis XIV et la vie de Versailles avaient faite à l'ancien esprit féodal.
Les Grands Jours d'Auvergne. — Pour la noblesse qui vivait à la cour, les leçons de rigueur étaient hors de saison ; mais loin de Paris, la main impitoyable de la justice royale dut encore frapper quelques indisciplinés.
Au début du règne (1665-1666), la ville de Clermont en Auvergne servit de résidence à une commission extraordinaire du parlement de Paris qu'on appela les Grands Jours d'Auvergne. Investie de pouvoirs absolus pour informer contre les excès de tout genre, meurtres, rapts, violences, levées de deniers, concussions, etc., qui se commettaient en Auverçne, Bourbonnais, Nivernais, Forez, Beaujolais, Lyonnais, Marche et Berry, elle Ht bonne et prompte justice. Dans les Mémoires de Fléchier, où les histoires galantes, les petits vers, les portraits du beau monde auvergnat font un piquant contraste avec le récit des horreurs commises par les brigands féodaux, on relève une foule de noms de la noblesse du pays : le vicomte de la Mothe-Canillac, « au sentiment de tous le plus innocent des Ganillac », jugé et exécuté en quatre heures; le marquis de Canillac, « le plus grand et le plus vieux pécheur de la province », qui, accompagné de douze scélérats qu'il appelait ses
do^ize apôtres et auxquels il avait donné des noms fort aposto- Uq^^ies comme Sans-Fiance et Brise-Tout, c catéchisait avec Vépée ou le bâton tous ceux qui étaient rebelles à sa loi », lev&it sur ses terres la taille de < monsieur », la taille de € madame », sans parler de celle du roi; M. de Beaufort de Canillac, accusé c d*une action qui tenait un peu de Tassassinat »; M. de la Mothe-Tintry, qui « crut ne pouvoir prouver sa noblesse que par quelque crime » et qui assomma un paysan coupable de n*ètre pas allé faucher son pré ; le baron de Sénégas, \e marquis de Salers, le comte du Palais, le marquis de Malause, etc. La cour prononça jusqu'à trente et cinquante conilamnations par jour, beaucoup il est vrai par contumace. < Il faisait beau de voir, dit Fléchier à propos de ces exécutions en effigie, tant de tableaux exposés, dans chacun desquels un bourreau coupait une tête. » Pour perpétuer le souvenir de ces assises sanglantes, le roi fit frapper des médailles avec ces devises expressives : Salttë provinciarum; Repressa potenliofum attdacia; Provinciœ ab injuriis potentiorum vindicaiœ. Laudace des puissants était réprimée pour toujours. Il n*y eut durant tout le règne qu'une seule conspiration, celle du chevalier de Rohan, qui fut d'ailleurs à tous égards un acte de folie. D'une des plus illustres familles du royaume, compagnon d'enfance du roi, le chevalier était destiné à la plus haute fortune; mais son luxe insensé, ses folles prodigalités, ses aventures scandaleuses, — il avait enlevé la duchesse de Mazarin, Hortense Mancini, — Tobligèrent à se démettre de toutes ses charges de cour. En très mauvais termes avec Lou- ^ois, réduit à vivre d'expédients, criblé de dettes, il tomba ^nlre les mains d'un aventurier normand, La Tréaumont, qui, Je concert avec un chevalier de Préaux, une dame de Viliars, e^unmailre d'école hollandais. Van den Enden, avait imaginé Revendre Quillebeuf aux Hollandais avec qui nous étions alors ^^ guerre (1674). Rohan fut arrêté en sortant de la chapelle de '^ï^ailles; son supplice et celui de ses complices fut le seul ''^suliat de celte machination criminelle et insensée. ^s grands officiers de la couronne. — Exclue des ^^Hseils, la noblesse avait conservé à peu près tous les grands
offices de la couronne ; mais ces offices n'étaient plus que des titres vides de sens. Qui reconnaîtrait l'ancien maire du palais ou l'ancien sénéchal dans le grand maître de la maison du roi qui passait pour en occuper la place? C'était, disait-on, le pi^ mier office de la maison du roi, et Monsieur le Prince en était le titulaire; mais quel était son rôle? Régler tous les ans la dépense de bouche de la maison du roi, commander à l'armée des maîtres d'hôtel, des gentilshommes servants, des officiers des sept offices, surveiller le service de la cuisine et de la table royales. Le grand chambellan, — en 1698, le duc de Bouillon,^ doit assister aux audiences des ambassadeurs derrière le fauteuil du roi, chausser au roi ses bottines à la cérémonie du sacre, lui présenter la chemise à son lever, l'ensevelir, commander aux officiers de la chambre, depuis les quatre premiers gentilshommes, — duc de Beauvillier, duc d'Aumont, duc de Gèvres, duc de la Trémoille, — jusqu'aux gardes des levrettes. Le grand maître de la garde-robe, — le duc de la Rochefoucauld, — a soin des habits, du linge et de la chaussure de Sa Majesté; au coucher du roi, il lui demande quel habit il lui plaira prendre le lendemain. Le grand écuyer ou Monsieur le Grand, — le comte d'Armagnac, Louis de Lorraine, — qui était censé remplacer le connétable, ne faisait que diriger les écuries. La distinction que Ton établissait jadis entre les grands officiers de la couronne et les grands officiers de la maison du roi ne signifiait désormais plus rien ; un grand officier n'était qu'un domestique de haut rang, attaché au service de la personne du roi.
Les titres de noblesse. — D'autre part, quelle valeur pouvait avoir Tancienne hiérarchie des titres nobiliaires, quand Louis XIV avait fait de la noblesse « un vil peuple en toute égalité » ? Les ducs et pairs avaient toujours le droit de séance au Parlement; mais le Parlement étant réduit à son rôle judiciaire, pourquoi y seraient-ils allés autrement que dans les séances d'apparat? Près de quarante duchés-pairies furent créées par Louis XIV durant son règne personnel; ce fut de sa part une tactique de prodiguer les titres pour les avilir, comme Mazarin disait des ducs à brevet qu'il en ferait tant qu'il serait honteux de l'être et honteux de ne l'être pas. Des gens de rien
usurpaient sans droit les titres de comte et de marquis; les marquis de Molière n*avaient pas peu discrédité les marquis de la cour. Aussi les gens de qualité qui étaient réellement marquis ou comtes se distinguaient de ces nobles sans parchemins en ne se servant plus de leurs titres dans la vie courante. Saint- Simon, si jaloux de toutes les distinctions nobiliaires, si fier du litre de vidame de Chartres qu'il avait porté lui-même et qu'il donna à son fils, ne peut s'empêcher de trouver < ridicule » cet abandon volontaire des titres de noblesse.
Avantages financiers de la noblesse. — « U n'y a rien & perdre à être noble, dit ironiquement La Bruyère ; franchises, immunités, exemptions, privilèges : que manque-t-il à ceux qui ont un titre? » En dehors de l'influence politique, les officiers de la maison du roi avaient toutes les satisfactions d'argent qu'ils pouvaient désirer. Le grand-maltre de la maison du roi touchait environ 58000 livres; le grand chambellan, 23 600 livres, sans compter un brevet de retenue qui lui assurait 800 000 livres pour le jour où il quitterait sa charge ; le grand maître de la garde-robe, environ 40000 livres; le grand écuyer, environ 30 000 livres ; et les autres à l'avenant. Ces chiffres officiels ne sont qu'une faible partie des revenus des titulaires ; car, sans parler de l'avantage dont ils jouissaient ipeu près tous d'avoir « bouche à cour », c'est-à-dire d'être nourris par les divers services des cuisines royales, ils cumulaient souvent plusieurs fonctions lucratives. Le duc de Beauvillier, qui vivait « comme dans un ermitage » , avait 48 000 livres comme chef du Conseil des finances, 20 000 comme minislre d'Etat, 48000 comme gouverneur du duc de Bourgogne, HOOO comme premier gentilhomme de la chambre, 36 000 comme gouverneur du Havre, etc. Louis XIV distribuait à ses fevoris des sommes énormes : 100 000 livres à Monsieur le Grand pour UQ avis qu'il avait donné, 300 000 livres au maréchal de Villeroy à percevoir sur les octrois de Lyon, et cent autres largesses du même genre, comme il donna un jour 100 000 francs * son premier médecin, Fagon, qui avait subi heureusement 1 opération de la pierre. Les courtisans se faisaient encore de S'^^s profits à patronner les propositions d'un solliciteur. Maintes
grandes daines, comme la maréchale de Noailles, la duchesse de Guiche, la princesse d'Harcourt, faisaient des affaires de loules mains avec les donneurs d'avis et les gens de finance pour faire passer un mot à M"' de Maintenon ou au roi.
Élévation du Tiers état. — « Lia robe ose tout, usurpe tout, domine tout », écrit avec indignation Saint-Simon. Voltaire se félicite que « des citoyens qui se seraient crus honorés autrefois d*ètre des domestiques des seigneurs étaient devenus leurs égaux ». Ils disent vrai tous deux : rabaissement systématique de la noblesse eut pour corollaire Félévation systématique du Tiers état.
Les ordonnances qui ont créé une élite sociale dans la bourgeoisie sous le nom « de noblesse de robe » datent de ce règne. L*une des plus importantes, publiée en 1704, étendait à tous les parlements et cours supérieures les privil^es de la noblesse héréditaire, dont jouissaient seuls jusqu'alors les membres du parlement et de la cour des aides de Paris; vingt ans d'exercice conféraient au titulaire, à sa veuve et à ses enfants, la qualité de noble, avec « tous les mêmes droits, privilèges, dont jouissent les autres nobles de race du royaume ». La robe était dès lors, au point de vue social, Tégale de Tépée; au point de vue politique, elle lui était depuis longtemps supérieure.
Les a bourgeois porphyrogénètes ». — De véritables dynasties de ministres sortis de la roture détenaient tous les services publics. Celle des Colbert fut représentée par le contrôleur général, par son fils, Seignelay, par son frère, Croissy, par son neveu, Torcy, par son autre neveu, Desmarets, sans parler de son oncle, Pussort. Celle des Le Tellier, pendant trois générations, avec Michel Le Tellier, Louvois, Barbezieux,
de 1643 à 1701, occupa le secrétariat d*Etat de la guerre comme un fief héréditaire. Celle des Le Peletier fournit un contrôleur général, Claude Le Peletier, un directeur général des fortifications de terre et de mer. Le Peletier de Souzy, un intendant des finances qui fut contrôleur général sous Louis XV, Le Peletier des Forts. Celle des Phélypeaux commença avec le secrétaire d'Etat de Marie de Médicis pour se terminer avec le ministre de Louis XVI, Maurepas, après avoir fourni au règne
«le Louis XIV» au cours de ses cinq générations, un chancelier et un secrétaire d*Etat, Louis et son flls Jérôme de Pontchartrain.
Ces « bourgeois porphyrogénètes », comme les appelle Saint-Simon avec son ironie méprisante, qui trouvaient, pour ainsi dire, dans leur berceau une survivance de secrétaire d*Etal, reçurent de Louis XIY toutes les faveurs en titres, en dignités, en argent, capables de les égaler aux plus grands noms du royaume. Pour la seule famille des Colbert furent créés les marquisats de Seignelay, de Croissy, de Torcy, de Yillacerf; pour celle des Le Tellier, les marquisats de Louvois, de Barbezieux, de Courtenvaux, de Souvré; pour celle des Arnauld, le marquisat de Pomponne; pour celle des Phélypeaux, le comté de Pontchartrain, le marquisat de Phélypeaux, le comté de Maurepas. Les secrétaires d*Etat, « de pygmées devenus géants », avaient quitté le costume des gens de robe, manteau, rabat, habit noir, pour s*habiller comme les gens de qualité et porter l'épée. M"* Colbert, fille d'un simple trésorier de l'extraordinaire des guerres, obtint de manger à la table du roi, d'entrer dans ses carrosses, sous prétexte qu'elle avait élevé la princesse de Conti; M"* Louvois eut à son tour cette distinction si enviée. Louvois le premier cessa d'écrire Monseigneur aux ducs et exigea pour lui-même ce titre de Monseigneur de quiconque n'était point duc ni officier de la couronne.
Un ministre avait 20 000 livres de pension annuelle et cumulait toujours plusieurs traitements; quand Le Peletier se démit de sa charge de contrôleur général, l'ensemble de ses pensions se montait à 84 000 livres. Il y avait en outre pour les ministres une foule de revenus plus ou moins corrects, que Spanheim appelle en parlant de Louvois « les acquêts certains de ses importantes et lucratives charges ». Louvois, qui avait le maniement de tout l'argent du département de la guerre, de la surintendance des maisons royales, de la surintendance des postes, avait pu acheter la baronnie de Meudon et plusieurs seigneuries en Champagne et en Boui^ogne; il passait pour le plus riche particulier de l'Europe. Les ennemis de Colbert Taccusaient d'avoir appris à l'école de Mazarin à ne pas faire li des pots-de-vin; il est certain que les fermiers généraux lui
servaient tous les six ans, à chaque renouvellement de bail, une gratification de 300 000 livres et que les Etats provinciaux lui votaient aussi certaines sommes. La seule différence avec Tépoque de Fouquet, c'était que ces commissions se prélevaient au grand jour, à la connaissance et du consentement du roi.
Les financiers. — Sous ce long règne, qui connut, surtout après Golbert, tant de « drogues bursales » et où les ministres eurent si souvent besoin de prêteurs complaisants, les gens de finance étaient devenus une puissance que le pouvoir ménageait. Chaque roi, disait-on, avait sa statue dans le quartier qui convenait à ses goûts : Henri IV sur le Pont-Neuf, au milieu de son peuple; Louis XIII à la place Royale, au milieu des gens de qualité; Louis XIV à la place des Victoires, au milieu des maltôtiers. Quand Lesage voulut faire représenter Turcar^, une cabale formidable éclata chez les traitants; la pièce ne pat être mise à la scène (1709) que sur Tordre exprès du dauphin. Mais les turcarets avaient été vengés à Tavance, quand le prince des financiers du temps, Samuel Bernard, avait été reçu à Marly par le roi en personne. Desmarets, qui ne savait plus de quel bois faire flèche, avait dit à Louis XIV qu*il n*y avait plus qu'un dernier recours : flatter ce financier si puissant. U le fit donc venir à Marly, et le roi, le prenant avec lui pendant sa promenade, lui fit, de son air le plus gracieux, les honneurs de ses jardins. « J*admirais, dit Saint-Simon, et je n*étais pas le seul, cette espèce de prostitution du roi, si avare de ses paroles, à un homme de Tespèce de Bernard. »
Mariages entre nobles et roturiers. — Tous les nobles n'avaient pas cet insultant mépris pour la finance et la roture. Le besoin d'argent chez les gens de qualité ruinés par la vie de cour, la vanité chez les gens de robe et chez les financiers achevèrent, en efl'et, ce nivellement des classes cher à Louis XIV, en faisant disparaître dans des mariages, lucratifs pour les uns, flatteurs pour les autres, les dernières différences sociales qui pouvaient séparer un ministre en faveur ou un financier enrichi d'un gentilhomme bien en cour, mais ruiné. Le duc de La Rochefoucauld rechercha et obtint pour son fils, le duc de La Rocheguyon, la main de la fille aînée de Louvois. Le roi donnait
alors aux filles de ses ministres, au moment de leur mariage, un capital de 200 000 livres, qu*il dut réduire plus tard à 150000 et môme remplacer par une pension de 10000 livres. Colbert, qui fut connu pour son habileté à pousser partout les membres de sa nombreuse famille, maria trois de ses filles à trois ducs el pairs, les ducs de Chevreuse, de Beauvillier, de Mortemart. Son fils Seignelay épousa une Matignon, apparentée à la maison de France, et le fils de Seignelay, une Fûrstenbei^. Les trois fiUes de Cbamillart furent mariées au marquis de Dreux, d'ailleurs fils d*un conseiller au parlement, au duc de la Feuillade, au duc de Lorges. Yoysin maria sa fille au comte de Ghàtillon. La femme du jeune Cbamillart était une Mortemart; celle de Pontcbartrain , une La Rocbefoucauld. Barbezieux épousa M"* d'Uzès, puis M"* d'Alègre ; ses filles furent la ducbesse d'Olonne, la marquise d*Harcourt, la ducbesse d'Albret. < Les I^rançais, dit Madame, ne font pas attention aux mésalliances ; ils épousent toute sorte de filles de la bourgeoisie, même des Paysannes, pourvu qu'elles aient de Targent ». C'est ce que les geas de qualité appelaient « fumer leurs terres ».
XiB peuple des campagnes. — Après avoir parlé du « corps de la justice », des Universités et du « corps des marchands », qui forment les trois premiers corps du Tiers état, \JÉiat de la France (édition de 1661) ajoute ces mots : < Le ^ysan, qui habite la campagne, compose le quatrième corps du Tiers état, lequel, quoiqu'il soit plus nombreux que lesaiutres, ne nous fournit que fort peu de matière de discours. Nous pouvons seulement dire que c'est sur lui qu'on lève les ^ lailles et qu'il cultive les biens de la terre pour la nourriture I des villes. » On avait, en effet, à peu près tout dit, à propos de <:es c animaux farouches répandus par la campagne, noirs, ' livides et tout brûlés du soleil », quand on avait dit que sans ^^xla France manquerait de pain et que sur eux retombait tout '^' poids de l'impôt. Ce que l'on ne disait pas, ce que Ton entrevoit dans ces lignes de La Bruyère : « ils se retirent la nuit ^ansdes tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et déracines,... ^'s méritent de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé », "* c'est la misère épouvantable des paysans.
Misère générale. — Léclai de la gloire militaire, Je^ succès diplomatiques, les splendeurs du décor de Versailles fou ^ souvent oublier combien ce régime a été dur pour les petits, ef' particulier pour les gens des campagnes, sur qui retombait 1^ poids de plus en plus écrasant des chaînes publiques. Car daa^ cette société où il y avait des privilèges à peu près pour tout le monde, pour les gens d'Église, pour les gens d'épée, pour les gens de cour, pour les gens de robe, pour les bourgeois des villes franches, pour les corporations, il n*y en avait aucun, d'aucun genre, pour le roturier. Il était la bête de somme sur laquelle on accumulait tous les fardeaux, comme sur « un mulet — le mot est de Richelieu — qui, étant accoutumé à la charge, se gale plus par un long repos que par le travail. >
l^endant dix ans environ, le génie bienfaisant de Colbert avait pu soulager le pays et donner un essor nouveau à Tagriculture comme à l'industrie. Mais à partir de Tannée 1672 qui inaugura quarante années de guerres presque ininte^ rompues et où les folies de Versailles et de Marly achevèrent de dévorer les dernières ressources, la misère et Toppression devinrent de plus en plus lourdes. En 1675, la Bretagne, ruinée par le don gratuit, par l'odieuse gabelle et i>ar le papier timbré, fut le théâtre d'une véritable jacquerie. Le duc de Chaulnes, gouverneur de la province, se montra d'une impitoyable rigueur; il fit brancher aux arbres des grand'routes, après un jugement sommaire, des centaines de ces « bonnets bleus, qui avaient bon besoin d'être pendus, selon le mot de M™* do Sévigné, pour leur apprendre à vivre ». Vers la même époque, la Gascogne fut le théâtre d'une autre tragédie où 'il y eut encore « bien de la penderie » ; un pauvre gentilhomme landais, Audijos, avait réuni des bandes de paysans exaspérés^ contre un nouveau règlement sur la vente du sel et il réussit eu tenir la campagne pendant plusieurs années contre les troupesr de l'intendant Pcllot. Une enquête officielle, faite en 1687 dans rOrléanais et le Maine, offre des témoignages efTrayantai» de la misère des campagnes. « ... Nous avons constaté ques? presque partout le nombre des familles a diminué considéra — blement. La misère les a dissipées, elles sont allées demander'
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Taumone et ont péri ensuite dans les hôpitaux ou ailleurs... On voit dans tous les ordres et dans tous les états une diminution leosible et une chute presque universelle... » L'énorme dépréciation de la propriété foncière à la fin du xvn° siècle ^t U preuve visible de cette ruine de Tagriculture '.
Quel ne devait pas être, dès le milieu du règne, Tépuisement de la France, pour que Louis XI Y se soit décidé, en 1689 et 1690, à un expédient financier qui dut être cruel à son amour du faste et de la représentation! Il fit transporter à la Monnaie, pour les livrer à la fonte, les admirables meubles en argent massif et ciselé qui avaient été dessinés par Le Brun pour les grands appartements de Versailles, tables, guéridons, candélabres, tabourets, aiguières, cassolettes, vases à fleurs, jusqu*au balustre de sa chambre, jusqu*au trône sur lequel il donnait audience aux ambassadeurs. En 1709, il se défit de même de sa vaisselle d*or; les courtisans ne purent faire moins que d'offrir leur vaisselle d*argent, et la cour < se mit à la faïence » . On était alors dans cette année atroce où tous les maux parurent fondre sur la France, rigueurs exceptionnelles de Thiver, gelées tardives, inondations, famine ; ce fut Tépreuve suprême pour les campagnes, qui agonisaient depuis si longtemps.
Résultats du règne. — Il faut se rappeler le poids écrasant des impôts, la ruine du commerce, la dépopulation du pays pour Comprendre quels sentiments de délivrance et de joie accueilli- ^ntla fin d'un règne « si long et si dur ». « Les provinces, dit ^int-Simon, au désespoir de leur ruine et de leur anéantissement, tressaillirent de joie. Le peuple, ruiné, accablé, désespéré, rendit grâce à Dieu, avec un éclat scandaleux, d*une lélivrance dont ses plus ardents désirs ne doutaient plus ».
Les contemporains oubliaient en ce moment les qualités oyales de Louis XIV, la grandeur de son gouvernement, la Joire qu'il avait donnée au pays, pour ne se rappeler que ce espotisme sans frein qui avait brisé toutes les résistances et ui laissait la France dans un abîme de misères. Mais pour onnaîtrc les résultats du règne de Louis XIV, il faut regarder