‹ Histoire générale du IV siècle á nos joursChapitre 12 sur 167 · Voir ci-tlessus, l. V, p. 1^60 et · texte numérisé non relu

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Pays d'États. — Avec les progrès de la royauté, Tantique inslilulion des États provinciaux avait reçu des atteintes répétées : les Étals d'Auvergne s'assemblèrent pour la dernière fois en 4651, ceux de Normandie en 1666, ceux de Quercy en 1673 ; ceux de la Franche-Comté furent supprimés lors de Tannexion de la province en 1679; de même, en Roussillon et en Alsace. Bref, depuis Louis XIV, il n'y eut plus d'assemblées provinciales que dans quelques provinces éloignées : Bretagne, Flandre, Cambrésis et Artois, Bourgogne, Provence, Languedoc et quelques petits pays pyrénéens.

De toutes ces assemblées la plus turbulente et la plus stérile fut celle des États de Bretagne, où siégeaient, à côté des évèques et abbés et des députés de quarante communes, tous les gentilshommes bretons. Ils passaient leur temps en contestations le plus souvent puériles et toujours impuissantes avec les représentants du roi. Les sessions, qui revenaient tous les deux ans, en général à Rennes, et qui duraient deux mois, étaient le prétexte de grandes réjouissances offertes par le gouverneur. € Un jeu continuel, des bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande braverie : voilà les Etats », dit M™* de

Sévigné. Dans les Etats de Provence, qui siégeaient à Lambesc, sous la présidence de l'archevêque d'Aix, l'élément bourgeois dominait : 30 députés des villes, 3 membres du clergé, 2 membres de la noblesse. C'était dans le Languedoc que rinstitution répondait le mieux à l'importance des trois ordres et rendait le plus de services à la province. Les 23 archevêques et évêques du Languedoc, un certain nombre de barons, en général un par diocèse, et environ 70 délégués des villes se réunissaient tous les ans, pendant quarante jours, à Toulouse ou à Montpellier. Ces Etats, comme ceux de Bourgogne, se complétaient par des assemblées secondaires ou « assiettes », qui appliquaient dans leurs circonscriptions les mesures votées dans l'assemblée générale.

La plus grande prérogative des Etals provinciaux était de répartir entre les communautés de la province les divers impôts et d'en surveiller la perception. La province gardait pour son propre budget une partie de ses recettes : le Languedoc fit ainsi

les frais du canal des Deux-Mers; mais la presque totalité allait au budget royal. Seulement ce qui était Timpôt dans les pays d'élection s'appelait dans les pays d*États le don gratuit : singulier euphémisme qui rappelait la vieille autonomie provinciale, mais qui déguisait bien mal, sous Louis XIV, la contrainte réelle. Ce don gratuit, en effet, était fixé par l'intendant, qui assistait à toutes les séances et qui était le Téritable président de l'assemblée, tandis que le gouverneur n'en était que le président d'apparat. Sa demande — en 1662, 1500 000 livres pour le Languedoc; en 1687, 600000 livres pour la Provence, un million pour la Bretagne — sa demande était un ordre, car la règle fut sous Louis XIV d*intenlire toute discussion. Au besoin il pouvait acheter quelques votes, recourir aux lettres de cachet; les États, qui commençaient toujours par murmurer, finissaient toujours par voter le don gratuit. Le grand avantage des Etats, c'était de faire euxmêmes, au moyen de délégués qu'ils nommaient, la répartition des impôts et d'en surveiller la rentrée. Ces provinces échappaient par là aux mille tracasseries dont les agents des finances avaient pris l'habitude dans les pays d'élection. C'est en ce sens que Fénelon disait des pays d'Etats qu'on n'y était pas moins soumis qu'ailleurs, mais qu'on y était moins épuisé.

Le régime municipal. — Les franchises municipales, pa& plus que les franchises provinciales, ne trouvèrent grâce devant, l'omnipotence du roi. Le prévôt des marchands de Paris parais-sait tenir sa haute situation de ses concitovens : il ne la tenait, que du roi : « Nous avons résolu de vous faire savoir, dit Louis XIV aux électeurs parisiens, que vous ayez à donner vos voix et vos suffrages au sieur Le Peletier et à l'élire de nouvea vi pour être continué en la charge do prévôt des marchands. » A Lyon, le maréchal de Villeroy, gouverneur de la ville, norrmmait seul le prévôt dos marchands, qui « y était son vice-roi ad nuttim ». Los échevins de Beauvais, qui n'avaient pats nommé un maire agréable au roi, reçurent cette lettre A ^ cachet (1677) : « Nous vous faisons cette lettre pour vous dÎM7*« que, nonol)stant Toloction ci-devant faite du sieur de La Motl^^, vous avez à vous assembler de nouveau à élire le sieur Le Go^.\

l'administration provinciale 175

maire de notre ville de Beauvais. » S'ils s'étaient avisés de protester au nom de leurs libertés, le roi leur aurait répondu comme au conseil de ville d'Amboise en lui imposant un maire : « Ce n'est pas pour nuire à vos privilèges et à vos libertés, mais seulement parce que nous le croyons nécessaire pour votre bien. »

Le simulacre des élections municipales finit même par disparaître : c Nous avons jugé à propos, dit l'édit de 1692, de créer des maires en titre dans toutes les villes, qui, n'étant point rede- Tables de leurs chaînes aux suffrages des particuliers, en exerceront les fonctions sans passion. » Les charges municipales furent donc transformées en offices, c'est-à-dire que le roi vendit dans chaque ville au maire et à ses assesseurs le droit d'administrer, leur vie durant, les affaires de leurs concitoyens^ En 1706, les maires perpétuels de 1692 furent remplacés par d'autres maires perpétuels assistés de lieutenants de maire perpétuels; mais les mairies et les lieutenances de 1706 étaient alternatives et triennales. Dans tout ceci il ne s'agissait en réalité que d'expédients financiers, comme il en fut tant inventé à la fin du règne; mais la vente du titre de maire au plus offrant fien consacra pas moins la décadence irréparable des instituerons municipales. Et comme à peu près partout les premiers ^ftîciers des villes étaient de droit représentants du tiers aux *^<ats provinciaux, on voit combien cette prétondue rcprésenla- ^'on était illusoire.

Rôle et puissance des Intendants. — L'intendant était ^'ïvoyé dans sa généralité « pour l'exécution des ordres de ^^ Majesté » ; cette formule si vague donne une idée de son **ôIo administratif.

L'une de ses fonctions essentielles était la répartition de la

^^ille : dans les pays d'Etats, il se bornait à fixer le chiffre du

*lon gratuit; mais dans les pays d'élection il réglait tous les

flélaiis administratifs. Il commençait par envoyer au Conseil des

finances tous les renseignements qui permettaient au contrôleur

général d'établir le € brevet » de la taille; puis, après avoir reçu

<\e Yersailles la communication du contingent fixé pour son

intendance, il se rendait dans les différentes élections avec les

trésoriers de France et les élus, pour procéder au « déparlement » de la taille entre les paroisses de l'élection : lâche très délicate, où il avait besoin des indications les plus précises .et de Téquité la plus stricte pour fixer le contingent de chaque paroisse suivant l'état présent de ses ressources. « Tout le monde, dit Boisguilbert, fait sa cour à messieurs les intendants. » Or, le contingent total de la généralité devant toujours répondre au chiffre envoyé de Versailles, il ne pouvait déchaîner une paroisse qu'aux dépens des paroisses voisines. Tous les intendants n'avaient pas la délicatesse de Courtin, intendant de Picardie. Il n'avait pu refuser à un grand propriétaire, H. de Chaulnes, de « soulager » ses terres ; mais obligé de surchai^er d'autant les terres voisines, il rendit aux paroisses, sur sa fortune personnelle, ce qu'il crut leur avoir imposé en trop, environ 40 000 livres, et il quitta son intendance.

La délégation des intendants fut en général de trois ou quatre ans sous la minorité de Louis XIY; elle devint ensuite sensiblement plus longue; mais il n'y eut jamais de règle établie à ce sujet et elle resta toujours essentiellement révocable. Aussi, pour rester en fonctions ou pour échanger leur titre de maître des requêtes contre celui de conseiller d'Etat, ils cherchaient à se signaler par l'excès de leur zèle administratif. Rapports sur l'étal des généralités; tournées annuelles dans leur ressort; surveillance des agents financiers, en particulier des « subdélégués » qui los remplaçaient à chaque chef-lieu d'élection; contrôle sur les cours de justice; jugements dans une foule d'affaires criminelles ou contentieuses; évocation devant le Conseil des parties de tout ce qui pouvait intéresser le service du roi; attributions mulliples sur la police, le commerce, l'industrie, l'agriculture; persécutions contre les religionnaires : tout leur permettait de mettre en lumière leurs qualités d'administrateur et leur dévouement aux intérêts du roi. Autour d'eux ils n'avaient rien à redouter : gouverneurs, évêques, parlements, tout se taisait devant eux. Ils ne connaissaient que les ordres de Versailles. Lamoignon de Basville, qui fut successivement intendant à Montauban, à Pau, à Poitiers, et qui garda pendant trente-quatre ans (1085-1719) l'intendance du Languedoc, composée des deux

{grandes généralités de Toulouse et de Montpellier, est reste Tun des types les plus connus de ces agents tout-puissants de la monarchie absolue; pour Saint-Simon, c*est le «roi », le « comité » (garde-chiourme), ou encore le « tyran » du Languedoc.

Lies parlements. — Aux dix parlements qui existaient en 1643 (Paris, Toulouse, Grenoble, Bordeaux, Dijon, Rouen, Aix, Rennes, Pau, Metz), Louis XIY en ajouta deux : Tun pour la Flandre, établi à Tournai, puis à Douai, quand Tournai nous fut enlevé par la paix d*Utrecht; Tautre pour la Franche- Comté, qui existait avant la conquête et qui fut transféré de Dôle à Besançon. Il institua en outre trois conseils souverains ou parlements d'un ressort moins étendu : celui de Roussillon, à Perpignan; celui d*Artois, à Arras; celui d*Alsace, successivement à Ensisheim, Brisach, Colmar.

Toutes les cours de justice restèrent, pendant tout le règne, sous le poids des conséquences de la Fronde : toute ingérence dans le domaine administratif ou politique leur fut sévèrement interdite. Le parlement de Grenoble ayant fait mine de parler de ses privilèges, Colbert écrivit à Tintendant ces mots de suprême dédain : € A Tégard des discours qui peuvent se faire au parlement, cela ne mérité ni d*en écrire ni d*en faire réponse, car vous savez que les bruits de parlement ne sont plus de saison. » Au milieu de la famine de 1709, le parlement de Bourgogne s'était assemblé pour pourvoir à la misère de la province, la délibération n'eut rien que de très modéré; mais le parlement en corps reçut une réprimande sévère et ordre fut donné au président de cette séance séditieuse de venir < à la suite de la cour », c'est-à-dire de se mettre, sans voir personne, à la disposition du roi et des ministres pour une durée indéterminée.

Les parlements ne jugeaient plus que les affaires que l'intendant voulait bien leur laisser. Toutes les contestations à propos d'un arrêt leur étaient interdites et portées devant l'intendant pour être tranchées par lui, sauf appel au Conseil; de plus, dans mille affaires courantes, l'intendant intervenait par voie d'évocation pour enlever l'affaire aux juges ordinaires et la

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Le ch&teau de Versailles. — Pour comprendre Louis XIV, il faut connaître Versailles. Aujourd'hui le palais est vide et transformé en musée; mais en visitant ces grandes salles qui ont conservé leurs panneaux de glaces, leurs revêtements de marbre, leurs lambris dorés, leurs peintures triomphales, on sent tout ce qu'il y avait de majesté solennelle et de convention théâtrale dans cette chose unique qu'on appelle la cour du grand roi.

Louis XIII, qui venait souvent courir le cerf, le renard et le loup dans les forêts de la terre de Versailles, avait fait construire en 462i par Le Mercier un château de briques et de pierre, de forme carrée et flanquée de quatre pavillons aux

déférer à lui-même ou aux conseillers d'Etat. L'évocation devint quelque chose d'aussi puissant et d'aussi indéfini que le « cas royal » du moyen âge. Devant les protestations répétées des parlements, Colbert fit rédiger un mémoire avec textes i l'appui pour arriver à cette conclusion : « C'est un point décidé par tous les jurisconsultes que l'évocation est un droit royal. » Mais quand s'exerçait ce droit? Dans les cas où le roi avait intérêt à l'exercer; il ne fut jamais possible d'en savoir plus.

Pour connaître de près les officiers de justice, Colbert avait demandé aux intendants, en 1663, des notes secrètes sur le personnel de tous les parlements. Ces singuliers rapports de police étonnent par leur précision : capacité, caractère, moralité, fortune, parenté, le dossier de chaque magistrat contient tout ce que le ministre avait intérêt à connaître pour agir sur lui le cas échéant. L'intendant était toujours là pour surveiller, dénoncer, réformer, comme Foucault, intendant du Béarn, qui réforma sans relâche les abus du parlement de Pau.

En résumé, tout dans les provinces dépendait de l'intendant,

lequel ne dépendait que des secrétaires d'Etat et du contrôleur général, comme ceux-ci ne dépendaient que du roi.

angles, que Saint-Simon appelle assez singulièrement un « petit château de cartes » pour mieux Topposer aux folies architecturales de son fils. Louis XIV avait à peu près oublié ce château, quand cet endroit écarté lui parut propre à abriter ses amours avec M"* de la Vallière. Alors il prit Thabitude d'y passer quelques jours, comme s'il allait à la campagne, en y faisant des séjours de plus en plus prolongés, qui devinrent le prétexte de fêtes magnifiques offertes à la cour. En 1663, V Impromptu de Versailles fut composé par Molière et représenté en huit jours. En 1664, les Plaisirs de Vile enchantée furent une féerie de trois journées consécutives : cortèges magnifiques, course de bagues, ballets, collation à la nuit dans le parc éclairé de centaines de bougies, fêtes sur l'eau, feu d'artifice, musique de Lulli, troupe de Molière qui joua la Princesse d'Élide, les FâchetiXy le Mariage forcé et les trois premiers actes de Tartuffe : rien ne manqua à cette mise en scène, aussi somptueuse que galante, qui symbolisait le séjour de Roger dans l'île et le palais de l'enchanteresse Alcine. Quelques années plus tard, Alcine avait changé de nom; mais les fêtes, encore plus magnifiques, si c'était possible, continuèrent pour la divinité nouvelle. En 1668, la représentation des Fêtes de r Amour et deBacchus de Quinault et Lulli, celle de George Dandin , de Molière, avec bal, collation, feu d'artifice, fut la première des galanteries offertes à M"® de Montespan ; celle-ci coûta 117 000 livres.

Pendant ces séjours répétés, Louis XIV trouva que le château de son père était trop petit pour la vie de cour telle qu'il la comprenait, et, en 1669, il chargea Le Vau, son premier architecte, d'agrandir les bâtiments de Le Mercier. Après la mort de Le Vau, Hardouin Mansart continua les travaux du « château neuf », mais sur un plan beaucoup plus grandiose, d'où devait sortir un ensemble gigantesque de palais.

Le Vau avait entouré le château de Louis XIII de deux grands bâtiments au nord et au sud, sans rien changer à la façade orientale ou de la cour de Marbre ; quant à la façade du couchant, qui regarde sur les jardins, il l'avait décorée d'une grande terrasse de marbre à la hauteur du premier étage, allant du pavillon du roi (salon de la Guerre) au pavillon de la reine

(salon de la Paix). Du côté de lest, il avait élevé divers bàlijnents de service, que Mansarl termina et qui dessinèrent ea avant de la cour de Marbre deux nouvelles cours : la cour Royale, où seules pouvaient arriver en carrosse les personnes qui avaient « les honneurs du Louvre », et Tavant-cour, ou cour des Ministres, entre les deux bâtiments parallèles destinés à loger les ministres et les secrétaires d*Etat. Quand Mansarl prit la direction des travaux, il éleva (1679-168i), à la place de la terrasse de Le Vau, la galerie des Glaces en englobant ainsi dans la masse du château les deux pavillons d'angle. Le château neuf était alors à peu près terminé; mais le roi le trouva encore trop petit. L*aile du midi fut construite, à la hauteur de la cour Royale, pour les princes de la maison de Bourbon; puis ce fut Taile neuve ou aile du nord, disposée symétriquement à la première. Enfin, en 1698, Mansart commença les travaux delà chapelle actuelle, Tun de ses chefs-d'œuvre, que termina en 1710 son beau-frère Robert de Cotte. Quant aux jardins, déjà dessinés par Le Mercier, ils furent agrandis et embellis par Le Nôtre.

Tout a donc été fait à Versailles selon les besoins ou selon les caprices du moment, sans dessein général. Du côté de l'arrivée, lès étranglements successifs des trois cours empochent toute vue d'ensemble ; du côté des jardins, il faut reculer très loin pour embrasser d'un seul coup d'œil cette façade de plus d*un demi-kilomètre (580 m.) : au centre, le château; à droite et à gauche et en retrait, « ces vastes ailes qui s'enfuient sans tenir à rien. »

Trianon et Marly. — Tandis qu'on construisait Versailles, Louis XIV fît élever dans le parc une maison de plaisance destinée à M™*" de Montespan : ce fut le Trianon de porcelaine, ainsi appelé des plaques de faïence bleue et blanche qui décoraient la façade, ou le Jardin de Flore, à cause de ses parterres tapissés de fleurs. Un peu plus tard, cette villa de plaisance, qui ne servait qu'à des promenades et des collations l'après-midi, devint le Trianon de marbre, que construisit Mansart, en deux ans (1687-88) : sorte de Versailles de proportions réduites, avec pièces en enfllade, colonnes de marbre, parc, parterre de fleurs, pièces d'eau. Pendant quelque temps, le

nouveau Trianon fut égayé par les dîners, les ballets et les fêles que le roi offrait à Télite des invités qui raccompagnait dans cette retraite. Puis Trianon cessa de plaire : le roi avait découvert Marly. « Il crut choisir un ministre, un favori , un général d'armée. » Tout entier à son « plaisir superbe de forcer la nature », il transforma en quelques années ce « repaire de serpents et de charognes, de crapauds et de grenouilles j> en un sile enchanteur ; le magicien de ce palais des fées fut encore Mansart. Un château central pour le roi ; douze pavillons dissimulés dans des bosquets de verdure pour loger les invités; (les arbres géants amenés de Gompiègne et remplaçant les marécages par des forêts touffues; des cascades, des pièces d'eau, des bassins, à la place du cloaque où les environs vidaient leurs immondices. Louis eut toujours une préférence marquée pour Marly, qui lui semblait sa création personnelle ; il crut y trouver, à côté de la foule et de l'agitation de Versailles, un peu de solitude et de repos.

Quelques jours avant sa mort, Louis XIY recommandait au jeune prince qui allait lui succéder de ne pas Timiter dans le jîoût qu'il avait eu pour les bâtiments et pour la guerre. Le conseil n'était que trop justifié par le prix de ces fantaisies grandioses, au moins 116 millions (soit aujourd'hui plus d'un •lemi-milliard). 5 à 600 millions peuvent cependant paraître une somnfie relativement modérée pour le palais et le parc de Versailles, avec toutes les dépendances : le grand commun et 'e petit commun, la grande écurie et la petite écurie, la vénerie, le chenil, le potager, la ménagerie, Trianon, sans parler de Marly, aujourd'hui détruit. Les architectes du roi n'avaient pas ^ payer la main-d'œuvre; car leurs armées de travailleurs, — 22 000 hommes en 1684, 36 000 hommes en 1685, — se composaient de paysans ou de soldats transformés en ouvriers en vertu de la corvée ou de la discipline. En 1665, quand Louis ïïe faisait encore que de timides embellissements au château de ^^ père, Colbert avait le courage de lui reprocher un argent nw coûtait si cher. « Cette maison regarde bien davantage le plaisir et le divertissement de Votre Majesté que sa gloire.... ^ quelle pitié, que le plus grand roi et le plus vertueux fût

mesuré à Taune de Versailles! » Qu'aurait-il dit, s'il avait su combien de millions devaient un jour disparaître dans ce gouffre, quand Louvois et Mansart dirigèrent la surintendance des bâtiments au gré des fantaisies ruineuses du roi !

Il faudrait encore faire le compte des vies d'hommes qui furent sacrifiées par centaines à remuer ces terres marécageuses et pestilentielles de Versailles et de Marly. M"* de Sévigné parle « de la mortalité prodigieuse des ouvriers, dont on emporte toutes les nuits, comme de THôtel-Dieu, des charrettes pleines de morts ». Où la mortalité fut terrible, ce fut dans les travaux entrepris pour capter les eaux de l'Eure et les amènera Versailles. Trente mille soldats y furent employés et commencèrent un aqueduc plus grandiose que ceux des Romains. Déjà plus de huit millions avaient été dépensés quand la guerre éclata en 1688. Tout fut abandonné; il n'est resté de « cette cruelle folie » que les arcades auprès de Maiatenon. Il fallut se contenter pour les bassins de Versailles des eaux de la Seine élevées par la machine de Marly ou des eaux du plateau de Satory amenées par l'aqueduc de Bue.

Versailles capitale de la France. — Le 6 mai 1682, Louis XIV fixa pour toujours sa résidence à Versailles; le 6 octobre 1789, la Révolution ramenait Louis XVI à Paris. Pendant cent sept ans, le château de Versailles fut le siège de la cour et du gouvernement. — Le séjour de Paris n'avait jamais été agréable à Louis XIV : il lui rappelait trop les orages de la Fronde. Une aversion instinctive pour la vie agitée et bruyante de la grande ville, le désir de soustraire aux regards les scandales de sa vie privée, la passion de lâchasse, ces raisons le fixèrent d'abord à Saint-Germain, puis, après les travaux de Le Vau et de Mansart, à Versailles. Le choix de Versailles, après avoir été une question de goûts personnels, devint bien vite un moyen de réaliser un système de gouvernement. En se retirant dans cette solitude, le roi y transporta naturellement tous les services de l'Etat; mais les ministres, les secrétaires d'Etat et leurs commis ne furent pas les seuls hôtes de la résidence royale. Quiconque avait à solliciter un emploi ou une faveur dut v accourir, et Louis XIV connaissait très bien ceux

qui peuplaient les salons du château. « Il regardait à droite et à gauche, à son lever, à son coucher, à ses repas; il voyait et remarquait tout le monde, aucun ne lui échappait, jusqu'à ceux qui n'espéraient pas même être vus.... C'était une disgrâce sûre

pour qui n'y venait jamais ou comme jamais. Quand il s'agissait

de quelque chose pour eux : « Je ne le connais point », répondail-il fièrement. Sur ceux qui se présentaient rarement :

«C'est un homme que je ne vois jamais », et ces arrêts-là étaient irrévocables. »

« Ce manège de la politique du despotisme » eut les conséquences que le roi avait désirées. Il avait voulu enlever à la noblesse, chez qui « un reste de seigneurie palpitait encore », les dernières traces de son indépendance, pour qu'elle ne parût compter dans TEtat que dans la mesure où il plaisait au dieu de Versailles de l'associer à son triomphe. En effet, les chaînes dorées de la vie de cour attachèrent tout de suite et à jamais les princes du sang et les nobles au char de la royauté. Mais autre chose se produisit. Louis XIV avait créé pour lui à Versailles une atmosphère artificielle où il s'étsiit volontairement enfermé. Retiré dans son temple comme un dieu qui se soustrait aux yeux de la multitude pour ne laisser approcher que quelques initiés, il ne connut que ce qui se passa sous ses yeux. Versailles, Trianon, Marly, Fontainebleau, ce fut pour lui la France. Qu'aurait-il pu savoir des provinces les plus éloignées, quand l^aris môme lui était inconnu? Ainsi se creusa peu à peu un fossé entre la royauté et la nation. Elles allaient vivre à part, ^Irangères dès lors Tune à l'autre, un jour ennemies l'une de 'autre. Le roi vit à Versailles, entouré de visages souriants et ^lisfaits, cuirassé lui-même dans son optimisme inébranlable. La nation vit de son côté, sans jamais voir son maître. Quand la Révolution les mettra face à face, ils ne se reconnaîtront plus.

Louis XrV dans sa cour. — « Il semble, dit un ambassadeur vénitien, que la nature ait eu l'intention de faire en Louis XIV un homme destiné par ses avantages personnels à ^trele roi de cette nation. » Ses grâces naturelles s'étaient développées à la cour de sa mère ou chez la comtesse de Soissons, qui, surintendante de la maison de la reine, avait fait des Tuileries

le centre de la galanterie et du bon ton. Grand et bien portant^ très élégant, respirant dans toute sa personne je ne sais quoi de mâle et d'héroïque, « proportionné et fait à peindre et tel que sont les modèles que se proposent les sculpteurs, un visage parfait, avec la plus grande mine et le plus grand air qu'homme ait jamais eus », il conserva jusqu'à la mort « les grâces infinies et l'imposante majesté de sa figure incomparable ». Sans égal dans son rôle de maître de maison, sa politesse était exquise, et toujours mêlée d'un air de galanterie. « Pour les femmes, rien n'était pareil; jamais il n'a passé devant la moindre coiffe sans soulever son chapeau. » Il avait cette qualité maltresse pour un roi, de parler sobrement, mais avec précision, de dire exactement ce qu'il fallait, ni plus ni moins. Pour toute demande inattendue sa réponse sûre était un : « Je verrai », à quoi un officier gascon répliqua une fois : « Mais, Sire, si j'avais dit à mon général : Je verrai, lorsqu'il m'a envoyé à l'occasion où j'ai perdu mon bras, je l'aurais encore et ne vous demanderais rien. » Le roi sourit et sur-le-champ accorda une pension.

Toujours parfaitement maître de son visage, de ses gestes, de ses paroles, il ne laissait jamais échapper un mot blessant pour personne. Il avait promis sous le sceau du secret à son favori Puyguilhem, plus tard duc de Lauzun, de lui donner la charge de grand maître de l'artillerie; mais Lauzun avait parlé, le bruit élait arrivé aux oreilles de Louvois, et celui-ci avait représenté au roi les dangers qu'il y avait à confier au personnage un service de cette imporlance. Bref, Lauzun n'eut pas rarlillerie. Furieux de sa déconvenue, il tire son épée en présence du roi, en casse la lame et s'écrie qu'il ne servira jamais un prince qui lui a manqué si vilainement de parole. Louis, qui tenait à la main sa canne, la jeta par la fenêtre en disant qu'il serait fâché d'avoir frappé un homme de qualité, et, sans ajouter un mot, il sortit. Avait-il à gronder, il ne le faisait jamais avec impatience ni dureté. Dans toute sa vie, il ne se mit peutêtre que quatre ou cinq fois en colère, toujours « avec des gens de peu », comme ce jour où sortant de table à Marly et apercevant un valet qui mettait un biscuit dans sa poche, il lui cassa sa badine sur le corps. Il venait d'apprendre que son fils chéri, le

dtic du Maine, s'était couvert de honte à l'armée des Pays-Bas en laissant, par sa lâcheté, échapper les ennemis, et son dépit avait éclaté sur le dos d'un pauvre valet.

Malheureusement, cette « naturelle et sensible majesté » (^u il savait mettre dans toutes ses paroles, do réprimande ou 4'éloge, ces « grâces les plus naturelles incrustées sur toutes ses actions > dissimulaient un amour de soi, un égoïsme, une sécheresse de cœur dont les exemples abondent dans sa vie de souverain et d'homme privé. Jamais, au dire de Saint-Simon, il ne perdit un ministre ou un favori sans en éprouver un véritable soulagement. A la mort de Louvois, il eut « je ne sais quoi de leste et de délivré ». Barbezieux, Colbert, Seignelay, La Feuillade, La Rochefoucauld, Luxembourg ne furent pas autrement regrettés. Quand moururent M"® de Montespan et M"* de la Vallière, il déclara qu'elles étaient mortes pour lui depuis longtemps, l'une, quand elle avait été congédiée, l'autre quand elle était entrée aux Carmélites. « Parmi tous ses amours, «lit le Parallèle des trois rois Bourbons, il n'aima jamais que soi. > Il ne fut pas complètement insensible à la mort de ses proches, mais il en fut touché « a la royale » et les deuils ne changèrent jamais rien au train ordinaire de sa vie. Lorsque Monsieur fut emporté par une attaque d'apoplexie, il pleura l»eaucoup; vingt-quatre heures après, il fallut jouer au brelan, <^omme à l'ordinaire, dans les salons de Marlv.

Ce qui met à nu tout ce qu'il y avait d'égoïsme odieux dans celle sérénité impassible, c'est la scène deux fois répétée qu'il fit à l'occasion de la duchesse de Bourgogne et de la duchesse de Berry. Il s'était fait une loi de ne jamais se contraindre en

"en. Quand les dames devaient l'accompagner dans son carrosse, ni le froid, ni le chaud, ni la maladie, rien ne pouvait 'es en dispenser; M*"* de Maintenon elle-même fit des voyages ^Marly « dans un état «à ne pas faire marcher une servante ». ^n jour il avait décidé d'aller à Marly avec la duchesse de Bourgogne, très incommodée en ce moment par une grossesse. Malgré les représentations de son médecin Fagon et de M'"'' de "ainlenon, le voyage se fit. En arrivant, la jeune femme eut un accident. Le roi se promenait devant le bassin des carpes quand

on vint le lui apprendre. Le duc de La Rochefoucauld, qui n'eut pas cette fois son flair de courtisan, s'écria que c'était le plus grand malheur du monde. « Est-ce qu'elle n'a pas déjà un fils? interrompit le roi avec colère. Dieu merci, elle est blessée parce qu'elle avait à l'être, et je ne serai plus contraint dans mes voyages par les représentations des médecins et les raisonnements des matrones. J'irai et viendrai à ma fantaisie, et on me laissera en repos. » Trois ans après, même accident dans un voyage à Fontainebleau pour la duchesse de Berry, qui avait dû partir avec la fièvre. Le roi ne trahit aucune émotion : il avait été obéi.

La jeunesse de Liouls XIV. — Louis XIV a mis dans ses Mémoires des conseils à son fils sur une matière délicate. « Comme le prince devrait toujours être un parfait modèle de vertu, il serait bon qu'il se garantit des faiblesses communes au reste des hommes. » Mais comme il peut tomber dans quelqu'un de ces égarements, il doit observer deux précautions : * La première, que le temps que nous donnons à notre amour ne soit jamais pris au préjudice de nos alTaires; la seconde, c'est qu'en abandonnant notre cœur il faut demeurer maître absolu de notre esprit, que nous séparions les tendresses d'amant d'avec les résolutions de souverain.... » Le singulier est que Louis XIV a observé à la lettre ces deux précautions. Tandis que sa vie privée n'a été pendant une vingtaine d'années qu'un tissu de scandales, sa vie de souverain n'a jamais rien perdu de sa régularité majestueuse, et les afl'aires de son Etat n'ont jamais rien eu à démêler avec les afl'aires de son cœur.

Le jeune roi avait grandi au Palais-Royal avec les nièces de Mazarin. L'aînée, Olympe Mancini, fut sa première passion : simple amourette d'un jeune homme de seize ans, interrompue dans sa première fleur par le mariage d'Olympe avec le comte de Soissons. Il ne s'agit plu^ d'un goût passager, quand il jeta les yeux sur la seconde nièce du cardinal, sur Marie Mancini, alors âgée de dix-sept ans. On a vu comment^, à la fin, Marie Mancini fut sacrifiée *.

i. Voir cinlessus, p. 45.

Uaan plus lard Louis XIV faisait son entrée dans Paris avec Marie-Thérèse d*Aulriche au milieu des magnificences qu'on a décriles ci-dessus. « Je ne crois pas qu'il se puisse rien voir de si beau, écrivait M"*" Scarron, et la reine dut se coucher assez contente du mari qu'elle a choisi. » Elle lui fut toujours profondément attachée, soufTrant en silence sans cesser de l'aimer; mais la pauvre reine, « sans aucun esprit », n'avait, pour le retenir, que ses vertus, que sa piété, que sa douceur.

Presque tout de suite, le roi avait noué un commerce de coquetterie avec sa jeune cousine Henriette d'Angleterre, devenue à seize ans sa belle-sœur, cette femme charmante et bien mal mariée, qui devait mourir dix ans plus tard d'une manière foudroyante. On parlait à Fontainebleau de ces nouvelles galanteries, quand on apprit que le roi avait pour favorite une GUe d'honneur de Madame, âgée à peine de dix-sept ans.

1^ de la Vallière. — Louise de la Vallière, dit l'abbé de Choisy, « n'était pas une de ces beautés toutes parfaites qu'on admire souvent sans les aimer. Elle était fort aimable : ce vers de La Fontaine,

Et la grâce plus belle encor que la beauté,

semble avoir été fait pour elle. » Dès qu'elle avait vu le roi faire altenlion à elle, elle l'avait aimé sans calcul; moins d'un an après l'entrée de Marie-Thérèse à Paris, elle s'était donnée à lui. Louis goûta avec elle, suivant le mot de Voltaire, « le bonheur rare d'être aimé uniquement pour lui-môme » ; mais, elle, honteuse vis-à-vis d'elle-même et de la reine, rougissant du titre de Juchesse qui était comme la rançon de son déshonneur, con- Jamnée plus tard à subir le triomphe insultant d'une rivale, elle fut profondément malheureuse. Dès le mois de février 1662, elle s était enfuie dans un couvent de chanoinesses à Chaillot; Louis 6n personne alla la rechercher et la ramena à la cour. Neuf ans plus lard, elle s'y réfugia encore; cette fois le roi dépêcha Col- »^rt, qui avait déjà été son homme de confiance lors des naissances clandestines des enfants de la favorite. Elle dut revenir ^ la cour, où le roi avait besoin de sa présence pour dissi-

muler ses relations avec M""® de Montespan. Elle y vécut enc trois ans, abreuvée d'humiliations, jusqu'à partager sa tabU presque sa chambre avec sa rivale; la reine avait fini par prendre en pitié. Enfin, en 1674, elle obtint la permission de retirer. « Je quitte le monde, dit-elle ; c'est sans regret, mais n'est pas sans peine. » A trente ans, elle entra chez les Cani lites de la rue d'Enfer. Sœur Louise de la Miséricorde ail expier, par trente-six ans de profession religieuse, la passi sincère et désintéressée qui lui avait fait verser tant de lariD< M"*« de Montespan. — C'est en 1667, pendant un séjc à Compiègne, au cours de la campagne de Flandre, qu'éclata passion du roi pour une dame d'honneur de la reine, Françoi Âthénaïs de Rochechouart, marquise de Montespan, mère d* jeune fils et dans tout l'éclat de ses vingt-six ans. Le règne « l'Incomparable », de « la Merveille », comme l'appelle M"* Sévigné, allait durer treize ans. « Belle comme le jour », ai ce tour d'esprit inimitable des Mortemart qui se retrouvait cl son frère, le duc de Vivonne, et chez ses deux sœurs, la m quise de Thianges et l'abbesse de Fontevrault, elle joua i face de la cour son rôle officiel de maîtresse déclarée. Elle t nait dans le château de Clagny, que le roi lui avait fait bâl comme dans « le palais d'Armide ». Son mari s'était retiré dî ses terres, où sa vengeance avait été, dit-on, de faire céléb: les funérailles de sa femme et de prendre le deuil ; plus tard, arrêt de séparation fut prononcé à la requête de la marqui Quant à l'époux d'Alcmène, il vivait au milieu de ces amo doublement adultères avec l'impassibilité sereine d'un dieu l'Olympe qui plane au-dessus des lois bourgeoises de l'honnt et de la fidélité conjugale. Il partait en calèche pour la cha« seul avec M"*' de la Yallière et M"® de Montespan; quand il al en Flandre « avec les dames », il les emmenait toutes deux A son carrosse avec la reine, « et les peuples accouraient, et demandaient les uns aux autres s'ils avaient vu les trois reines Lorsque Louise de la Yallière, qui n'était plus nécessaire, partie au couvent, M™® de Montespan parut plus « tonnante triomphante » que jamais. Mais tout s'use, et son humeur h; taine éloigna parfois son amant volage. Elle dut se résigne

ses « passades », reconnaître le triomphe de quelques rivales éphémères, de quelques « doublets », de M"' de Ludres, de 3i"* de Fontanges, « belle comme un ange et sotte comme un panier »,de quelques autres encore. Vers 1680, le charme était i^inpu : M"' de Maintenon préludait à son règne. « L'altière Yasthi » assista au triomphe de son ancienne amie; enfin, en 1690, elle prit le parti de quitter la cour. Quand elle mourut, en 1101, son (ils légitime, le duc d*Antin, s'écria : « Me voilà (jé^^lé! » et le duc du Maine, le plus en vue de ses flls adultérins, n'eut qu'un souci, dissimuler sa joie.

Les princes légiUmés. — Les enfants de M'^"" de la Yallière et de M"' de Montespan furent reconnus par Louis XIV comme ses enfants légitimes « capables de tous honneurs et effets civils ». Cette mesure, dans laquelle on pourrait voir un scandale officiel, lui parut un devoir de conscience. « Je crus qu'il était, juste d'assurer à cet enfant (M*'* de Blois, fille de M"' de la Valliëre) l'honneur de sa naissance. » Ce fut dès lors une chose réglée ; chaque enfant qui naquit au cours de ces amours fécondes reçut ses lettres de légitimation. N'y avait-il pas une sorte d'inconséquence à assimiler des enfants adultérins à des enfants légitimes et à leur refuser le bénéfice de cette assimilation? Louis XIV le pensa sans doute, quand il prit la décision qui, aux yeux de bien des contemporains, parut la plus nionstrueuse de son règne. En 1714, après la mort de son fils et de ses deux petits-fils, alors qu'il n'avait plus pour héritier issu du sang royal qu'un chétif enfant de quatre ans, il donna à ses bâtards la qualité de vrais princes du sang, capables de succéder à la couronne au défaut de tous les autres princes du sang.

Le meilleur de tous les états en France, dit Saint-Simon,

c'est d'être bâtard, et le règne de Louis XIV fut leur âge d'or.

Le roi eut toujours pour ses enfants illégitimes une préférence

très marquée. Quelle qu'en fût la cause, tendresse de père ou

résultat de sa défiance instinctive à l'égard de ses proches, frère,

neveu et cousins, il accumula sur eux toutes les dignités dont

il était si avare pour les siens. Cette préférence aveugle ne fut

guère justifiée par le mérite de ceux qui en étaient l'objet.

Des quatre enfants de M"*' de la Vallière, deux vécurent : le

comte de Vcrmandois, nommé amiral de France presque en naissant, et mort à seize ans quand il venait de faire ses premières armes; M"' de Blois, princesse de Conti, mariée à quatorze ans à Louis-Armand de Bourbon, neveu du grand Condé; car ce fut la tactique du roi de fondre sa descendance adultérine avec sa parenté légitime. — Sept enfants naquirent de M"* de Montespan, dont quatre vécurent : M"*' de Nantes, mariée à Louis de Bourbon, petit-fils du grand Condé, et connue sous le nom de Madame la Duchesse ; M'*® de Blois, du même nom que sa sœur^ qui épousa Philippe d'Orléans, le futur régent, que son ma appelait M"*' Lucifer à cause de son orgueil indomptable, et don Saint-Simon a dit qu'elle était « petile-flUe de France jusqu

sur sa chaise percée » ; le comte de Toulouse, grand amiral d France, qui se signala par la victoire de Malaga et resta ei^ dehors des intrigues de cour; enfin le duc du Maine.

Celui-ci, né en 1670, est le « très cher bâtard et cher en toutes choses », le « bâtard boiteux et poltron », contre lequel Saint- Simon s*est acharné dans ses Mémoires et Madame dans sesa Lettres. 11 fut plus que jamais le fils favori du roi, quand mère eut été remplacée par M"® de Maintenon, qui l'avait élev et qui eut toujours pour lui un c faible de nourrice ». Insinuant.» adroit, plein d'esprit dans Tintimité de son père, mais trè$^ médiocre comme homme, surtout comme général, et odieux vis — à-vis de sa mère, « le Titan de nos jours » fut colonel généraM des Suisses, prince de Dombes, gouverneur du Languedoc» général des galères, lieutenant général, grand maître de Tar — tillcrie, prince du sang, surintendant de l'éducation du futur- Louis XV. Sa femme était M*'" de Charolais, sœur de Monsieur^ le Duc, petite-fille du grand Condé. Quand son mari fut déclaré apte à succéder à la couronne, elle se croyait déjà reine de France, et elle était prête « à mettre le feu au milieu et aux quatre coins du royaume » pour conserver ses droits; mais elle dut se consoler avec la comédie dont elle raffolait, dans ses fameuses fêtes du château de Sceaux.

M°»« de Maintenon. — A la naissance de son premierenfant, M"** de Montespan avait cherché une personne discrète et sûre à qui elle pût le confier. Son choix fut vite fixé. Ell^

avait lié amitié, dans Thôlel de la maréchale d'Albret, avec une îemme qui, jeune encore, était déjà passée par de singulières aventures, mais dont Tesprit froid et correct tenait à la fois de \a gouvernante, de l'institutrice et de la dame de compagnie. Petite-fille d*Agrippa d^Aubigné, le fougueux huguenot du \\i* siècle, fille d'un aventurier qui était en prison au moment de sa naissance, conduite toute jeune à la Martinique, orpheline à sept ans et tombée ainsi que sa mère et son frère à la charj^e d'une tante qui l'employait à garder les dindons, tour à tour catholique et protestante suivant la religion des personnes qui la faisaient vivre, Françoise d'Aubigné avait été bien heureuse d'épouser, à seize ans et demi, le poète Scarron, qui en avait quarante-deux. Introduite dans la société assez mêlée qui fréquentait chez ce « joyeux et savant cul-de-jatte », sa jeunesse, sa beauté, les charmes de son esprit, les conditions mêmes de son mariage bizarre attirèrent auprès d'elle les adorateurs ; mais le souci extrême qu'elle eut toujours de sa réputation et sa froideur naturelle la protégèrent contre les écueils. Veuve à vingt-cinq ans (1660), M™* Scarron vécut d'une modeste pension que lui servait Anne d'Autriche, chez ses amies, la maréchale d'Albret, M"** de Montchevreuil, M"* d'Heudicourt. Quand M"' de Montespan songea à elle potir élever des enfants doublement adultérins, elle accepta volontiers ce qu'elle appela elle-même plus tard un « honneur ass^ez singulier ». Elle s'acquitta, avec autant de discrétion que d* intelligence, de son rôle de gouvernante secrète, et le roi, en récompense de ses services, lui donna la terre de Maintenon. 3I"* de Maintenon (plus tard marquise de Maintenon), iotroduile à la cour par M"* de Montespan, attira inscnsiblenrtcnt sur elle l'attention de Louis XIV; les charmes de sa beauté paisible, de son esprit cultivé, de sa société que M"° de Se vigne appelle « délicieuse », agirent peu à peu sur lui, d'autant qu'il commençait à se lasser de la passion impérieuse Je Ja favorite en titre. La conduite de M*"" de Maintenon ne semble pas avoir été un manège de coquetterie, quand elle sut résister au roi tout en conservant ses bonnes grâces. « Ce roaltre, écrivait-elle à une de ses amies, vient quelquefois malgré

moi et s'en retourne désespéré sans être rebuté *. 9 Cependant il faut reconnaître que sa situation avait quelque chose d'assez équivoque. Amie de M""" de Montespan, protégée et poussée par elle, elle crut — elle le dit elle-même — « qu'il ne serait peutêtre pas impossible d'être utile au salut du roi », c'est-à-dire de l'éloigner de la favorite. Elle dénoua ainsi peu à peu ces liens de l'adultère, qui, il faut bien le dire, se seraient brisés d'euxmêmes. Cependant la reine était morte (1683); M™' de Montespan, de plus en plus délaissée. Louis XIV prit le parti d'épouser M"*" de Maintenon. Le mariage fut régulier, mais secret; il fut célébré de nuit — probablement en janvier 1684 — dans la chapelle de Versailles, par le P. de la Chaise, en présence de Harlay, archevêque de Paris, de Louvois, de M. de Montchevreuil. Louis XIV avait quarante-six ans et M"* de Maintenon quarante-neuf. M""* Scarron était devenue la femme de Lcguis XIV; elle n'était pas et ne fut jamais reine de France. Ce n'est pas à Saint-Simon qu'il faut demander de juger avec équité « la fatale et ignominieuse Maintenon ». Ce n'est pas davantage à Madame, qui ne l'appelle que c la vieille femme », « la vieille sorcière », « la vieille ordure », « la vieille ripopée du roi ». Pour l'un, elle fut la « fée incroyable », qui € gouverna sans le nuage le plus léger » pendant trente-deux ans; de même pour l'autre, elle fut « la pantocrate ». Nier son influence sur le roi, ne pas reconnaître qu'il lui dut en grande partie l'esprit de dévotion et la décence de sa vieillesse, serait aussi peu raisonnable que de la rendre responsable de tout, et en particulier des pires mesures de la seconde partie du règne, de l'acte de la Révocation, des persécutions contre les Jansénistes, de l'élévation des princes adultérins au rang de princes du sang. Pour Saint-Simon, elle eut la puissance occulte d'un premier ministre. Chaque après-midi, assise dans sa chambre d'un côté de la cheminée, elle lisait ou faisait de la tapisserie, tandis que le roi, assis en face d'elle, travaillait avec un ministre. Le roi

1. Ce mot célèbre avait été mis sur le compte de rimagination de La Beau* melle, éditeur ou plutôt arrangeur de la correspondance de M** de Maintenon: une étude récente sur les sources de cette correspondance a établi i*aulhenticité de ce mot, dans les termes mêmes où il est rapporté ici. Voir Taphanel ^ Revue Ilistoi-ufite, janvier 1895, p. 51.

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