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Histoire oÉMinALB. vi. \

plesse féline, son habileté à plier toujours sans rompre jamais, lui avaient fait une fortune politique déjà fort enviable. Sa belle prestance ne lui avait pas nui. Avait-il dès cette époque conquis le cœur d*Anne d'Autriche, qui, devenue régente, lui témoigna des sentiments si tendres et lui garda, pendant la Fronde, une si tenace fidélité? On peut le supposer, sans avoir le drelt de l'affirmer. Dans le même temps, il avait gagné la confiance de Richelieu, ennemi de la reine : si bien que ce dernier le fit nommer cardinal, et sur son lit de mort le désigna comme son successeur à Louis XIII, qui l'accepta les yeux fermés et le fit entrer dans son Conseil'(décembre 1642).

Ce n'était pas tout pour lui d'y avdir une place. Il voulait y avoir la première et la garder. Voyant que le roi n'avait pas longtemps à vivre, il s*attach«^ tout d'abord à se créer de puissantes amitiés et à se débarrasser de rivalités gênantes. C'est ainsi qu'il fit rappeler à la cour Gaston d'Orléans, sortir de prison. Vitry et Bassompierre et rentrer en France d'illustres exilés (les Vendôme, les Guise, etc.). Grâce à lui les Condé reçurent de nouvelles faveurs. Par contre, il ne fut pas étranger à la disgrâce de Subletde Noyers, secrétaire d'Etat de la guerre, dans lequel il voyait un rival *.

Anne d'Autriche régente. — Bientôt, le roi, se voyant près de sa fin, réunit une sorte de conseil de famille et lui notifia ses dernières volontés (20 avril 1643). Il allait laisser la couronne à un enfant de quatre ans et demi. La tradition monarchique ne lui permettait pas de refuser la régence à la mère du jeune roi; mais l'antipathie qu'il avait contre elle lui suggéra des réserves injurieuses. D'après son testament, Anne ne devait avoir qu'une autorité nominale, car elle ne pouvait prendre aucune décision de quelque importance sans l'assentiment d'un conseil de régence dont les membres, désignés par lui, ne pourraient être remplacés par elle. Ce conseil serait présidé en son absence par le duc d'Orléans, qui aurait le titre de lieutenant général du royaume, et à défaut de lui, par le prince de Condé. Outre ces deux personnages, il comprendrait le

1. Il fut aussitôt remplacé par une créature docile de Mazarin, Michel Le Tellier, père de Louvois.

cardinal Mazarin, le chancelier Séguier, le surintendant des finances Le Bouthillier et son fils Ghavigny, secrétaire d*État dés , affaires étrangères, c'est-à-dire quatre créatures de Richelieu « La reine, bien stylée par le cardinal, qui lui avait promis secrètement de ne travailler que pour elle, souscrivit sans difficulté à cet arrangement. Le parlement de Paris, auquel on fit entendre que lui aussi aurait son jour, enregistra docilement la déclaration royale. Louis XIII put mourir en paix (14 mai 1643). A peine avait-il fermé les yeux que ses volontés furent méconnues.

Mazarin voulait que la régente fût investie d'une autorité sans limites : il était assuré que cette autorité lui reviendrait sans partage. Gomme le duc d'Orléans et Gondé étaient en opposition d'intérêts et que chacun d'eux craignait par-dessus tout de voir l'autre prendre la première place, il ne lui fut pas difficile d'obtenir qu'ils renonçassept à se prévaloir des avantages que leur avait faits le testament de Louis XIII. Séguier, tremblant pour sa place, et les deux Le Bouthillier, qui espéraient accaparer la meilleure part du pouvoir, ne pouvaient se montrer moins accommodants. Le cardinal faisait répandre le bruit qu'il ne tarderait pas à quitter /le Conseil pour un emploi diplomatique ou même à être renvoyé en Italie. La reine laissait croire qu'elle donnerait sa faveur à l'évêque de Beauvais, Potier, son premier aumônier, le plus idiot des fdiolSy s'il faut en croire le cardinal de Retz. Comme ce vieux prélat avait des relations de famille dans le Parlement, il usa «le tout son crédit pour déterminer la cour souveraine à infirmer les dernières volontés de Louis XIII. On disait aussi que le jeune duc de Beaufort (second fils du duc de Vendôme), qui croyait avoir séduit Anne d'Autriche par sa belle tournure, son aplomb et son incohérente faconde, serait le préféré.

Le 18 mai 1643, la reine conduisit le petit roi au palais, où il tint un lit de Justice. Elle déclara au Parlement qu'elle voulait se conduire par ses conseils. Puis Orléans et Condé prirent l'initiative de demander pour elle la régence sans conditions. Le Parlement, heureux déjouer un rôle politique, s'empressa de casser le testament du feu roi. Le conseil de régence ne fut plus qu'un

comité consultatif : Anne d'Autriche était souveraine. Mais le lendemain ni Potier ni Beaufort ne furent appelés au pouvoir. Le cardinal fut proclamé premier ministre. Mazarin, comme Richelieu, avait eu sa Journée des dupes,

Mazarin premier ministre. — L*habile parvenu miè dans les premiers temps une certaine affectation à user modestement de son incroyable fortune. Il se fit humble, souriant, accueillant et débonnaire, distribuant à pleines mains les faveurs, les gratifications et, mieux encore, les promesses, vidant les forteresses que Richelieu avait remplies de prisonniers d'Etat, laissant affluer à la cour les pires ennemis de ce ministre, dont beaucoup étaient les siens. La reine, sous son inspiration, donnait sans compter. Les premiers temps de sa régence furent pour le trésor un pillage. On se serait cru revenu aux jours de Marie de Médicis. La reine « était si bonne ! »

Mazarin ne tarda pas à écarter du Conseil les deux Le Bouthillier, qui commençaient à Tinquiéter. Il y fit entrer Loménie de Brienne, qui ne fut qu'un commis, et, sous l'autorité nominale de deux surintendants (Bailleul et d'Avaux),- confia la direc-

tion réelle des finances à Particelli d'Emery, brasseur d'affaires peu scrupuleux, qui lui était tout dévoué.

Les < Importants ». — Beaufort et tous le3 Vendôme enrageaient contre le faquin qui les avait joués. Ils réclamaient le gouvernement de Bretagne : ils ne l'eurent pas. Quand la duchesse de Chevreuse, l'ancienne amie d'Anne d'Autriche, fut rentrée d'exil , ils s'unirent à elle pour demander que Châteauneuf, l'ancien garde des sceaux, disgracié et emprisonné par Richelieu, fût rappelé au Conseil. Ils comptaient provoquer ainsi une réaction complète contre la politique de Louis XIII, amener une entente avec l'Espagne, une intervention armée ert Angleterre au nom de Charles P% etc. Mazarin fit écarter ChAteauneuf par Condé.

Beaufort et ses amis redoublèrent d'impertinence envers le cardinal. Ils commencèrent à gloser sur l'intimité de la reine et de Mazarin. Les grands airs qu'ils se donnaient leur valurent le nom d'Importants, L'humiliation publique de la duchesse de Montbazon, que courtisait Beaufort, exaspéra ce dernier, qui.

avec ses amis, complota de tuer Mazarin en pleine rue (août 1643). Hais le cardinal fut bientôt au courant de leurs projets. Le 2 septembre, le chef des Importants fut arrêté et conduit à Vincennes. Son père et son frère furent relégués dans leurs châteaux. Chàteauneuf et M"** de Ghevreuâe durent s'éloigner de Paris. Mazarin, tout-puissant sur le cœur de la reine, Famena même à se défaire de celles de ses dames d*honneur qui sa perniettaient de médire de lui '.

Après la chute des Importants, il fit rentrer au Conseil Chavigny, parce qu*il le savait lié avec les Condé et qu'il avait besoin de ces derniers pour tenir en respect le duc d*Orléans^ toujours prêt à lui échapper ou à le trahir. Sa tactique était de se tenir toujours en équilibre entre les deux premiers princes du sang et d'alimenter sans cesse leur mutuelle jalousie. C'est ainsi que, M. le Prince sollicitant le gouvernement du Lan^ guedoc, il le fit prendre au duc d'Orléans, qui aurait voulu celui Je Champagne, et fit donner ce dernier au duc d'Enghien (1644). D'autre part; le vainqueur de Rocroy aurait voulu continuer de commander sur la frontière des Pays-Bas : Mazarin y envoya Monsieur, qui, pour quelques bicoques priises, se crut un grand général, et Enghien dut aller guerroyer en' AUemagner (Friboui^ et Nordlingen, 1644-1645). Mais l'opposition des grands n'était pas la seule qu'eût à craindre Mazarin. Il eut lé tort de ne pas tenir assez compte des mécontentements pro; voqués dans le public par sa mauvaise administration.

Difficultés financières. — La France souhaitait ardemment la paix. Elle accusait le ministre de traîner à dessein les négociations en longueur, pour se perpétuer au pouvoir et pour s'enrichir. Les charges, démesurément grossies sous Richelieu, s'étaient encore accrues après lui. Les dépenses de l'Etat avaient été de 99 millions en 1642 (cinq ou six fois plus en valeur actuelle) : elles furent de 123 millions en 1644. Le gouvernement n'y pouvait suffire avec les recettes normales. Le déficit était, bon an, mal an, de 40 à 50 millions. Il y pourvoyait au

1. C'est ainsi que M"* d'Hautefort, si célèbre par sa fidélité envers Anne d'Autriche pendant le ministère de Richelieu, dut à son tour quitter la cour en avril 1644.

moyen d'anticipations. C*est ainsi que dès 1643 les recettes des années 1644, 1645 et 1646 étaient déjà dissipées pour une bonne part. Pour rendre possibles ces anticipations, le ministère se faisait faire des avances soit par les receveurs des tailles, soit X par les fermiers des aides et des gables (elfes lui coûtaient généralement 15 pour 100 d'intérêts); ou bien il recourait aux affaires extraordinaires (taxes nouvelles, créations de charges vénales, emprunts, etc.), que des partisans ou traitants prenaient à bail, moyennant la remise d*un quart ou d'un tiers de ce qu'elles devaient rapporter, ces financiers consentant aussi à des avances, mais naturellement aux taux les plus usuraires. Pour dissimuler à la Chambre des comptes ce que tous ces marchés avaient de ruineux, on employait les ordonnances de comptant, que le gouvernement n'avait pas à justifier et qui couvraient aussi les opérations frauduleuses, toutes les dépenses inavouables du ministère.

L'arbitraire avec lequel le gouvernement disposait ainsi des ressources du pays, le défaut presque absolu de contrôle, la facilité avec laquelle des partisans s'enrichissaient au milieu de la misère publique S l'évidente complicité des ministres qui les protégeaient, tout cela, d'année en année, rendait le recouvrement des impôts plus difficile et le mécontentement du peuple

plus évident. Particelli d'Emery eut recours à d'innombrables expédients pour amener l'or dans les coffres de l'Etat. On protesta particulièrement contre le droit de joyeux avènement, contre la surtaxe des vins, contre l'augmentation de la taille. Dès 1643 et 1644, les paysans se soulevèrent dans plusieurs provinces (Rouei^ue, Armagnac, Normandie, Dauphiné, Languedoc). Les nobles même commencèrent à remuer dans la Saintonge, l'Angoumois et le Poitou.

Ces agitations locales, bientôt réprimées, ne troublaient guère le cardinal; mais la résistance que son administration provoqua dans les cours souveraines et surtout dans le parlement de Paris lui parut bientôt vraiment redoutable.

1. Certains d'entre eux avaient réalisé des fortunes de Irois, de six et même de douze millions du temps (chiffres qu'il faut multiplier au moins par cinq pour s'en représenter la valeur actuelle).

Opposition parlementaire. — Le parlement de Paris était la tète de cette aristocratie de robe qui, grâce à rinamovibilité et à Thérédité des charges, était devenue dans TEtat un pouvoir capable de balancer à certains moments la puissance rovale. Réduit sous Richelieu à se taire et à obéir, il venait d affirmer avec éclat son autorité politique en déférant la régence absolue à Anne d'Autriche. II n'admettait pas maintenant que la reine se dérobât â ses conseils, dédaignât ses remontrances et pût l'empêcher de s'immiscer dans les affaires d'État. Attaché surtout â ses privilèges, il se posait complaisamment en défenseur du peuple, dont il n'était point le mandataire, mais qui lui savait gré de prendre en main ses intérêts. Et il lui paraissait tout naturel de se substituer aux Etats généraux, presque oubliés du public, pour diriger, contenir et au besoin contrecarrer le gouvernement royal.

Dès i643, plusieurs membres du Parlement avaient demandé qu'il fût adressé des remontrances â la reine sur le désordre des finances. Bientôt les édits bursaux de Particelli d'Emery trouvèrent dans la cour souveraine une opposition manifeste. Le contrôleur général imagina de remettre en vigueur une ordonnance de Henri II, depuis longtemps méconnue, qui défendait de bâtir hors des murailles et jusqu'à une certaine distance de Paris. Des milliers de maisons ayant été construites dans cette zone, il tut ordonné de toiser l'espace occupé par chacune d'elles et de taxer les propriétaires en conséquence. Aussitôt, les intéressés ayant bruyamment réclamé, le Parlement prit pour eux fait et cause; des émeutes eurent lieu dans les faubourgs; le ministère dut négocier avec les magistrats et, après plusieurs mois de pourparlers, la taxe prescrite par Xédii du toisé fut réduite des neuf dixièmes (juillet 1644).

Privé des ressources qu'il en avait attendues, d'Emery eut recours à un emprunt forcé qui devait frapper les classes riches. C'est ce qu'on appela la idxe des aisés (août 1644). Le Parlement prétendit la réduire de plus d'un tiers, l'établir uniquement sur les financiers, qui ne méritaient à son sens aucun ménagement. Vainement le ministère objecta qu'il était juste que tous les aisés contribuassent, suivant leurs moyens,

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à cet emprunt; que, si les partisans étaient seuls frappés, ils cacheraient désormais leur argent; que TEtat n'aurait plus de crédit et ne pourrait plus obtenir d'avances. Il lui fallut céder; mais il eut bientôt recours à de nouveaux expédients. Il voulut faire effectivement payer le toisé, ce qui causa de nouveaux troubles. Bref, les esprits en vinrent à un tel degré d'irritation que, le premier président Mathieu Mole se refusant à l'assemblée générale des chambres, qui était réclamée par les Enquêtes pour délibérer sur la situation, les chefs de l'opposition annoncèrent l'intention de passer outre (mars 1645).

La régente répondit en envoyant en prison ou en exil plusieurs des meneurs du Parlement (27 mars). Aussitôt la cour souveraine vint en masse réclamer à la régente ceux de ses membres qui lui avaient été enlevés (28 mars). Elle refusa. Alors les Enquêtes suspendirent le cours de la justice, qui fut arrêté pendant plusieurs mois. Le ministère dut de nouveau capituler ', subir des remontrances (juin). Cependant l'argent lui manquait toujours. Les édits bursaux se multiplièrent. Il en parut un, entre autres, qui obligeait les engagistes, c'est-à-dire les détenteurs de domaines royaux frappés de droits (qui étaient insignifiants), à les racheter au prix d'une année de leur revenu. L'opposition recommença de plus belle. Peut-être la Fronde eût-elle été avancée de trois ans si la victoire de Nordlingen (3 août 1645) n'eût à ce moment intimidé les niocontcnts.

Enhardi par ce regain de gloire, le ministère commença par mettre les tailles en parti, c'est-à-dire par les affermer, ce qu'il n'avait pas osé faire jusqu'alors. Puis il fit enregistrer, en lit de justice, dix-neuf édits de finances, parmi lesquels on remarqua ceux qui augmentaient les aides et les fermes, frappaient les officiers royaux d'une surtaxe, créaient une nuée de chaînes inutiles (comme celles des Jurés vendeurs de foiîi, des jurés crieurs de vins, etc.), vendaient la noblesse à prix d'argent et confirmaient l'obligation du rachat pour les engagistes (7 septembre 1645).

\. Le président et les deux conseillers exilés furent rappelés, mais Bariilon resta en prison, où il mourut en novembre 1645.

Le Parlement céda pour le moment. Mazarin triomphait. Sa faveur grandissait chaque jour. A ce moment même la régente le nommait surintendant de l'éducation du roi. Le cardinal usait sans scrupules de sa faveur, amassait des millions en spéculant sur les rentes ou sur les fournitures militaires. Ses préoccupations de famille n'étaient pas toujours sans influence sur sa politique extérieure. Pour obliger le- pape Innocent X à nommer cardinal son frère, Michel Mazarin, il ordonna en 1646 la double expédition des Présides. Le pape flnit par céder, mais se vendit cher. Michel fut cardinal en 1647. Il en coûta douze millions à la France (plus de soixante millions de notre monnaie). Peu après, il obtint la vice-royauté de Catalogne. Et dans le même temps le favori d*Anne d'Autriche faisait venir à Paris plusieurs de ses nièces et un de ses neveux, auxquels il s*attachait dès lors à préparer des fortunes princières.

Préludes de la Fronde. — Tant de prospérité n'était pas sans exaspérer ses anciens ennemis et sans lui en susciter de nouveaux. Chàteauneuf et M™' de Montbazon étaient revenus d'exil. Mazarin s'inquiétait de leurs entreliens secrets avec Gaston d'Orléans. M"" de Montpensier, lille de ce prince, commençait à jouer son rôle dans l'opposition des salons. M'"'' de Guéméné encourageait de son côté les mécontents. Le jeune Paul de Gondi, coadjuteur de l'archevêque de Paris, cherchait à se rendre populaire. Chavigny flattait le cardinal en face, mais par derrière excitait contre lui Condé, que sa rapacité mal satisfaite inclinait de plus en plus vers l'opposition. Le duc d'Enghien se rapprochait du duc d'Orléans et allait faire rampagne avec lui aux Pays-Bas. Bientôt, le vainqueur de Nordlingen, devenu à son tour prince de Condé par la mort de son père (décembre 1646), se faisait le chef d'une coterie de j>€lits />2^<7re$ dont l'insolence croissante était de mauvais augure pour le premier ministre. Le cardinal, pour se débarrasser de lui, l'envoya guerroyer en Catalogne, d'où il revint vaincu et mécontent (1647). Il eût bien voulu après cela l'envoyer à Naples. Le prince refusa énergiquement.

La verve licencieuse des libellistes et des chansonniers s'épanchait déjà en mazarinades où le cardinal était publiquement

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bafoué et où rhonneur de la reine n'élait guère ménagé. « Qu'ils chantent, pourvu qu'ils paient! » disait Tltalien peu fier. Mais si Ton chantait de plus en plus, on payait de moins en moins. La guerre semblait devoir se prolonger bien des années encore. La Hollande, notre alliée, venait de faire défection (janvier 16H), par la faute du cardinal, disait-on. L'Espagne, délivrée de cet adversaire, ne se montrait plus disposée à traiter avec la France.

Le Parlement recommença bientôt à gronder. Les édits bursaux les plus vexatoires lui furent présentés pendant Tannée 1 646. Us stipulaient des suppressions de privilèges (auxquelles la magistrature, corps privilégié, était particulièrement sensible), de nouvelles augmentations des aides et gabelles, des émissions usuraires de rentes sur THôtel de Ville, de nouvelles taxes sur les aisés, etc. Le Parlement les accueillit mal et son attitude donna du cœur aux populations des provinces, qui, de divers côtés (Languedoc, Anjou, etc.), commençaient à se révolter.

Il rouvrit ouvertement les hostilités contre le ministère vers la fin de 1646. Il fit opposition à Tédit dix tarif, par lequel d'Emery voulait établir un droit sur toutes les denrées introduites dans Paris, en attendant qu'il pût imposer une taxe analogue aux autres villes *. Cette fois le Parlement cria si fort que le gouvernement dut de nouveau négocier. D'Emery proposa aux magistrats divers expédients. Il imagina un équivalent du tarif; on le repoussa. En désespoir de cause, il renouvela les édits bursaux les plus impopulaires des années précédentes, il suspendit le paiement d'une grande partie des renies, il réduisit ou supprima les traitements.

Aussi, dès les premiers jours de 1648, Paris était-il mûr pour la guerre civile. Les bourgeois se munissaient d'armes. Les engagistes contraints au rachat résistaient par la force. On lirait des coups de fusil dans la rue Saint-Denis. Il soufflait dans la capitale comme un vent de révolution venu de l'étranger. On répétait les noms de Masaniello et d'Annese, qui venaient de soulever la ville de Naples. L'exemple des Anglais, qui avaient

1. EITectivement, dans le courant de 1647, le gouvernement s'empara sans façon de tous les octrois municipaux, laissant les villes libres de les doubler pour remplacer les revenus qu'il leur enlevait.

coupé la tète à des ministres et qui s'apprêtaient à la couper a leur roi, n'était pas sans contribuer à la surexcitation des esprits. Le i5 janvier 1648, la reine mère mena le roi tenir un troisième lit de justice pour faire vérifier de nouveaux édits de finance, en vertu desquels l'équivalent du tarif et le rachat des droits par les engagistes étaient maintenus, le droit de franchise exigé plusieurs années d'avance et douze nouvelles charges de maîtres des requêtes créées (ce qui allait diminuer la valeur vénale des anciennes). Anne d'Autriche entendit cette fois un langage dont la hardiesse eût dû la faire réfléchir. L'avocat général Omer Talon, obligé de requérir l'enregistrement, ne le fit pas sans adresser à la reine une harangue dont chaque mot était la condamnation de son gouvernement. Il lui déclara fermement que le roi n'avait commandement que sur des hommes de cœur el non sur des forçats et lui représenta la misère publique dans les termes les plus pathétiques : ses plaintes n'émurent point la reine. Hais elles encouragèrent le Parlement, qui, dès le lendemain, se mit à examiner les derniers édits comme s'ils n'eussent pas été enregistrés et en vint bientôt à les modifier par de simples arrêts. La régente le somma de faire connaître nettement s'il croyait avoir le droit de limiter ainsi la puissance royale (il février). Sans lui manquer de respect, il ne lui répondit que par des faux-fuyants (3 mars), continua ses délibérations et lui présenta peu après des remontrances d'une extrême vivacité. Anne d'Autriche, ignorante et tenace, était brave, au dire de Mazarin, comme un soldat qui ne voit pas le danger. Elle déclara qu'elle ne céderait pas. Puis les exactions se multiplièrent. Le surintendant des finances * en arriva à suspendre pour une année entière le paiement des rentes et à priver entièrement de leurs gages des milliers (ïof/iciers, c'està-dire de fonctionnaires propriétaires de leurs charges. Il publia enfin un édit par lequel le bail de la, Paulelle, arrivé à son ternie, était renouvelé comme d'ordinaire pour neuf ans, mais moyennant l'abandon de quatre années de gages par les intéressés; il exemptait de cette retenue les membres du Parlement.

i. Particolli d'Émery portait ce titre depuis le mois de juillet i6i7.

li'Arrôt dunion et la Chambre Saint-Louis. — Mais celle finesse ne suffisail pas pour le regagner. En effet le Parlement ne se borna pas à bien accueillir les réclamations do la Cour des aides, de la Chambre des comptes et du Grand-Conseil contre le dernier édit; il déclara vouloir faire cause commune avec eux et porta, le 13 mai 1648, VAr7*éê d'union, en vertu duquel les députés des quatre cours souveraines devaient se réunir au Palais, dans la Chambre de Saint-Louis, pour conférer de leurs intérêts et de leurs droits.

A cette déclaration de guerre le gouvernement répondit en supprimant purement et simplement la Paulette (18 mai) : ce qui était jeter de Thuile sur le feu, car on enlevait à la magistrature cette hérédité qui faisait sa puissance et son audace. Puis il fit arrêter et conduire en exil plusieurs magistrats (mai-juin). L'agitation ne fit plus que croître. La Fronde commençait; et ce n'était pas un « jeu d'enfants », comme la reine et son entourage affectaient de le dire en riant : c'était déjà presque la guerre civile. Le duc de Beaufort, le futur roi des Halles, qui devait y prendre une part si bruyante, venait de s'évader de Vincennes. La reine eut beau casser VArréù d'union : le Parlement le renouvela (15 juin). Elle voulut en faire arracher la minute des registres du Palais ; le secrétaire d'Etat Guénégaud, chargé de cette commission, faillit être massacré.

Mazarin consentit à des pourparlers, à la suite desquels les cours souveraines furent enfin autorisées à exécuter l'Arrêt d'union (.30 juin).

L'assemblée de la Chambre de Saint-Louis se mil à l'œuvre et en quelques jours élabora un *}irogramme de réformes qui, sans faire appel à la représentation nationale, substituait nettement la monarchie constitutionnelle à la royauté absolue. Les délégués des cours souveraines demandèrent en effet que désormais les impôts ne fussent plus levés qu'en vertu d'édits dûment et librement enregistrés; que les émissions de rentes, les créations d'offices, les marchés et adjudications de l'Etat, les remboursements, fussent soumis au même contrôle; qu'une chambre de justice fût instituée pour la poursuite des malversaleurs ; que les tailles fussent remises en régie et réduites

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d*un quart; que te paiement des gages des officiers et celui des rentes fussent repris dans la mesure du possible ; que celui des prêts usuraires faits à TEtat fût au contraire suspendu; que les acquits au comptant fussent supprimés ou réduits au moindre chiffre possible ; que les monopoles fussent abolis; que Tintroduction en France des lainages, des soieries et autres produits dWngleterre, de Hollande, dltalie, d'Espagne, etc., fût interdite ; que les intendants, agents avérés de Tabsolutisme, fussent révoqués; que toute commission extraordinaire et extra-légale fût également annulée; enfin que là liberté individuelle fût garantie et qu'aucun sujet du roi ne pût être détenu plus de vingt-quatre heures sans être livré à ses juges naturels.

Le gouvernement demanda qu'on lui laissât aux yeux du public le mérite d'édicter des réformes qui, en réalité, lui étaient imposées ; et bientôt, du 11 au 18 juillet, il décréta l'abolition des intendances S la création d'une chambre de justice, la nécessité de la vérification pour les nouveaux impôts, la remise d'un huitième de la taille, etc. Mais ces sacrifices ne furent pas jugés suffisants. La reine, exaspérée, consentit cependant à dissimuler encore. Un lit de justice fut tenu le 31 juillet. Le gouvernement confirma ses précédentes concessions, renonça au toisé, à la (axe sur les aisés, accorda les garanties pour les adjudications, les fermes, etc., promit la remise d'un quart des tailles, mais seulement à partir de 1649, et fît espérer aux officiers dépouillés an quart, puis une moitié de leurs gages pour 1649 et 1650.

Le Parlement persista dans ses réclamations. Outre qu'on ne lui donnait satisfaction complète sur aucun point, les deux questions auxquelles il attachait le plus d'importance restaient sans solution : le gouvernement n'admettait de contrôle que pour les créations d'impôts à venir \ il restait muet sur les garanties demandées pour la liberté individuelle.

Les Barricades. — De nouvelles remontrances furent préparées. La régente et Mazarin résolurent de frapper un grand coup. Condé venait de gagner sur les Espagnols la grande bataille de Lens (20 août). La reine et son ministre crurent que

1. Sauf cependanl dans les provinces de Picardie, Champagne, Lyonnais, Bourgogne, Provence et Languedoc.

Teffet moral produit par celte nouvelle leur permettrait de reprendre l'avantage à l'intérieur par un acte violent d'autorité. Donc, le 26 août, à la sortie d'un Te Deum chanté à Notre-Dame, la reine ordonna d'arrêter plusieurs des membres du Parlement qui s'étaient le plus signalés dans les derniers temps par leur opposition au ministère. Le plus populaire était le vieux et honnête Broussel, dont l'enlèvement provoqua dans Paris un mouvement redoutable. La foule s'attroupa autour du Palais- Royal. Vainement Paul de Gondi, coadjuleur de l'archevêque de Paris, très désireux de jouer un rôle, ofifrit à la reine sa médiation. Elle ne voulut rien entendre et se moqua de lui. Ce que voyant, l'ambitieux prélat, qui avait à ce moment une énorme influence sur le peuple de Paris, se donna le plaisir d'organiser l'insurrection qui n'était qu'ébauchée. Le lendemain, 27 août, douze cents barricades s'élevèrent dans les rues de la capitale. La reine et son ministre se trouvèrent bloqués dans le Palais-Royal. Le Parlement, qui était venu en corps lui réclamer les prisonniers, n'ayant obtenu de la régente d'abord que des invectives, puis que des promesses évasives, fut renvoyé vers elle par le peuple, qui ne voulait plus attendre. Anne d'Autriche dut capituler, la rage dans le cœur. Broussel rentra triomphalement à Paris (28 août) et, peu après (3 septembre), le Parlement vint lire à la reine les remontrances qu'il lui avait annoncées.

Déclaration de Saint-Grermain. — Le cardinal dut conseiller à la régente de dissimuler sa colère, pour mieux préparer sa revanche. Il appela de Flandre à son secours le vainqueur de Lens. Le 13 septembre, la reine et ses enfants, avec le premier ministre, quittèrent Paris et se retirèrent à Rueil. Le 20, Condé les rejoignit.

Tout dépendait du parti que prendrait ce prince. Il n'aimait ni le peuple ni Mazarin. Son ambition, son orgueil naturels et le sentiment qu'il était devenu un homme nécessaire lui inspirèrent le désir de se poser en médiateur — ou en arbitre — entre les deux partis. Si tout d'abord il accueillit avec une hauteur insultante l'arrêt du 22 septembre, par lequel le Parlement sommait la régente de ramener le roi à Paris et les princes de

venir prendre leur place dans la Grand'Ghambre , il ne parut s^émouvoir beaucoup ni de celui du 23, qui prescrivait la mise en état de défense de la ville de Paris, ni des menaces de proscription dont Mazarin commençait à être Tobjet en sa qualité d'étranger *. Le cardinal comprit qu'avant tout il fallait vivre. Il se fit de plus en plus petit, recommanda en secret à la reine de dire du mal de lui publiquement, puis la fit consentir à des conférences, d'où il se laissa exclure et où Condé et Gaston d'Orléans se donnèrent le plaisir de conclure un accommodement qui semblait être pour lui la plus humiliante défaite.

Tandis que les plénipotentiaires de la France signaient à Munster la glorieuse paix de Westphalie, les commissaires royaux et les parlementaires arrachèrent à la royauté une déclaration solennelle, qui, sauf quelques réserves *, reproduisait dans son ensemble le programme de la Chambre Saint- Louis (22-24 octobre). Ainsi la royauté, après une si courte lutte, paraissait s'avouer complètement vaincue. L'oligarchie de robe triomphait. Le peuple applaudissait. La Fronde, à peine commencée, semblait finie. On n'en était qu'au prélude.

//. — La Fronde.

La Fronde parlementaire. — L'Espagne n'avait pas encore voulu faire la paix avec la France. Il eût été facile à la régente de l'y contraindre, après l'édit de Saint- Germain. Mais il eût fallu pour cela qu'elle fût résolue à le respecler. A cette condition, en efîet, la tranquillité n'eût sans doute pas été troublée de longtemps, et la reine, pouvant porter aux Pays-Bas les troupes qu'elle avait jusqu'alors employées en Allemagne, eut bientôt mis la cour de Madrid dans l'impossibilité de continuer la lutte. Or Anne et Mazarin ne songeaient à ce moment

1. On agilail au Parlemenl la remise en vigueur d'un arrêt de 1617 qui inlerdisait le ministère à tout étranger, sous peine de mort.

2. Par exemple au sujet de la liberté individuelle, qui n'était garantie qu'en termes équivoques.

qu'à se venger et à reprendre leurs concessions. S*ils dissimulaient, c*était pour faire approcher des troupes de la capitale: c'était aussi pour s'assurer à l'avance le concours du duc d'Orléans et du prince de Condé *, qui leur était indispensable.

Cela fait, la cour ne craignit plus de provoquer par de nouvelles exactions le Parlement (décembre 16i8-janvier 1649). Puis, tout à coup, dans la nuit du 5 au 6 janvier, elle quitta Paris et se retira à Saint-Germain. Le lendemain, le Parlement reçut l'ordre de se transporter à Montargis. La députation qu'il envoya à Saint-Germain ne fut pas reçue.

Anne d'Autriche voulait la guerre. Le Parlement l'accepta. Pendant que Condé disposait ses régiments autour de la ville pour l'aiTamer, les quatre cours se mettaient d'accord avec le prévôt des marchands et les échevins, prenaient d'énergiques mesures de défense, votaient un million pour lever des troupes, mettaient les compagnies bourgeoises sur le pied de guerre, exigeaient de chaque maison un cavalier ou un fantassin, enfin s'emparaient de la Bastille (8-13 janvier).

Les magistrats se hâtèrent trop d'accepter l'alliance des seigneurs mécontents. Leur cause n'avait rieu à gagner en s'unissant à celle des ambitieux et des brouillons qui, tant de fois déjà, sous le prétexte de la religion ou du bien public, avaient troublé le royaume. Mais les noms de Conti, Beauforl, Gondi, Longueville, Bouillon, La Rochefoucauld, Elbeuf, fascinèrent les bourgeois *. On s'estima trop heureux d'avoir des princes pour généraux. L'audace des pamphlétaires qui, chaque jour, couvraient de honte et de ridicule la régente et son ministre, alla si loin que le Parlement essaya, mais vainement, de la réprimer.

Bientôt Paris invita la province à se joindre à lui pour la

revendication des libertés publiques (18 janvier). La régente répondit en transférant aux présidiaux la juridiction souveraine du Parlement et en convoquant les Elats généraux pour le

1. Condé se fit donner, en décembre 1648, les seigneuries et places fortes de Stenay, puis Jametz et Clermont-en-Argonne. A ce prix, il promit à la cour un appui qu'il comptait de lui faire payer bien cher encore après la victoire.

2. 11 faut citer aussi certaines grandes dames, comme les duchesses de Longueville et de Chevreuse, qui, de près ou de loin, attisèrent de leur mieusL la guerre civile.

15 mars. Mais presque nulle part les tribunaux inférieurs n*osèrent exercer les attributions nouvelles dont on les dotait provisoirement, et la nation ne prit pas au sérieux cette promesse de la consulter. Le ministère eut beau renouveler ses sommations aux Parisiens (2 février); Condé eut beau prendre d*assaut le village de Charenton et gêner les arrivages (8 février) : les Frondeurs tinrent bon. Le Parlement refusa de recevoir un héraut qui venait de la part de la reine (10 février).

A ce moment, TEspagne expédiait à Paris un agent que le coadjuteur et les princes ne craignirent pas de recevoir et d écouter. Déjà les parlements d*Aix et de Rouen avaient fait leur jonction avec celui de Paris (janvier). La Provence, la Picardie, la Normandie étaient en feu. La Guyenne et le Languedoc commençaient à remuer. Le Poitou était agité par le duc de la Trémoille, qui se faisait fort de soulever en quelques semaines toutes les provinces de TOuest.

Paix de Rueil. — Pourtant des négociations ne tardèrent pas à s'ouvrir entre les deux partis (22 février). Si le cardinal commençait à prendre peur, le Parlement commençait à regretter d'avoir accepté le concours de princes et de grands seigneurs qui se montraient disposés à tout, même à la trahison, pour atteindre l'objet de leurs convoitises. Les émissaires de Gondi et des Bouillon s'efforçaient de soulever contre le gouvernement les armées françaises alors engagées contre l'étranger. Turenne essayait d'entraîner ses troupes sur le chemin de Paris *. Les princes ne rougissaient pas de conclure avec TEspagne un traité secret. Le patriotisme des cours souveraines s'indigna à la pensée de ce honteux compromis. Mathieu Mole, qui dirigeait les pourparlers avec les représentants de la régente, prit sur lui de signer la paix de Rueil (H mars). La fureur du peuple et des seigneurs ne troubla pas cette âme sloïque. Les calculs de l'aristocratie frondeuse furent dévoilés. Le Parlement, entièrement détrompé sur les sentiments et la

1. Turenne cLait frère cadet du duc <Ie Bouillon q:ii, à la suilc de nombreux complots contre Richelieu, avait perdu sa principauté de Sedan et qui s*était jeté dans la Fronde pour la recouvrer. — Il commandait depuis 1643 l'armée <rÂllemagne. Ses soldats refusèrent de le suivn? et se révoltèrent. 11 fut obligé de s*enfuir en Hollande, d*où il revint en France après la paix de Rueil (juin 1649).

HiSTOIRC OÉNiRALB. VI. 2

i% LA FRANGE

conduite de ses anciens alliés, admit en principe raccommodement conclu par Mole (15 mars). Il ne resta plus aux grands qu*à traiter de leur côté avec la reine mère et à vendre le plus cher possible leur soumission. C'est ce qu'ils firent, et Tacle qui rétablissait la paix, à peu près sur la base de Tédit de Saint- Germain, fut reconnu et enregistré au Parlement le 1" avril 1649.

En province, la guerre civile avait particulièrement agité la Normandie *, la Provence et TAnjou, dont la capitale venait de se donner à La Trémoille. Le calme fut pour un temps rétabli partout. Mazarin put s'occuper de la guerre étrangère. L'archiduc Léopold, gouverneur des Pays-Bas espagnols, s'était avancé jusqu'en Champagne et en Picardie. Il recula, mais nous enleva plusieurs places, comme Saint- Venant et Ypres (avrilmai); les troupes françaises échouèrent au siège de Cambrai (juillet). D'autre part, en Italie, notre allié le duc de Modèné nous abandonnait, et nous devions évacuer le pays de Crémone. En Catalogne les Espagnols regagnaient du terrain. Le gouvernement français pouvait d'autant moins reprendre l'avantage qu'il se trouvait alors dans une pénurie profonde. Beaucoup d'impôts avaient été abolis. Depuis la suppression des intendants, l'autorité royale était méprisée. On n'obéissait plus et surtout on ne payait plus. Les troubles recommencèrent, sur plusieurs points, avant la fin de 16i9. En juillet et août, la guerre éclata de nouveau en Provence, entre le comte d'Alais, gouverneur, et le parlement d'Aix, soutenu par les principales villes de cette province. On y mit ordre tant bien que mal. Il fut moins aisé de pacifier la Guyenne, où la ville et le parlement de Bordeaux avaient à la même époque repris les armes contre le duc d'Epernon. Ce gouverneur dut fuir, revint, mit sa province à feu et à sang, mais ne put empêcher les Bordelais de s'emparer du Château-Trompetle, qu'ils démolirent (octobre). Il fallut leur accorder gain de cause (décembre).

Démêlés de Condé et de Mazarin. — Ces tribulations n'étaient rien auprès de celles que Mazarin eut à souffrir à Paris, au lendemain même de la paix de Rueil. Elles lui

1. Sous le duc de Longueville, qui en était gouverneur et que le comte d'Ilarcourt avait combattu au nom de la Régente.

vinrent de ses alliés de la veille et particulièrement de M. le Prince. Condé n*avait pris parti contre la Fronde que dans Tespoir secret de supplanter le cardinal Mazarin. Toujours au premier plan pendant la guerre et les négociations de Rueil, il s'était vite habitué au rôle de maire du palais. Il lui parut dur d*y renoncer quand le souple Italien eut repris sa place dans rÉtat. Il était excité contre le ministre par sa sœur, la duchesse de Longueville. A son exemple et pour lui plaire, les ])€titS'maUre8y dont il faisait sa société habituelle, traitèrent le favori d'Anne d'Autriche avec la dernière insolence. Jaloux de la faveur des Vendôme, ses ennemis, dont Mazarin se rapprochait visiblement \ Condé refusa le commandement de Tarmée des Pays-Bas, se retira en Boui^ogne, bouda, puis ne reparut à la cour (septembre) que pour rompre brutalement avec le cardinal. Mazarin, n'étant pas prêt encore à se venger, s'engagea humblement, par un pacte secret (2 octobre), à ne rien faire dans le gouvernement sans le contrôle ou sans la permission de Condé. Celui-ci poussa l'audace jusqu'à vouloir imposer à la reine un amant de son choix, qui eût évincé Mazarin. C'était un de ses pelils-maUres, le marquis de Jarzé, qui, poussé par le prince, n'hésita pas à risquer une déclaration. La reine le chassa. Condé exigea qu'elle le reçût de nouveau.

Arrestation des princes : la Fronde princière. — A partir de ce moment (fin de novembre 1649), elle voua au prince une haine implacable. Ce dernier, se sentant menace, fit hardiment ses préparatifs de guerre. D'autre part, Mazarin travaillait activement à le perdre. Il parvint à le brouiller avec le parlement de Paris, surtout avec les anciens chefs de la Fronde, Beaufort, Gondi, etc., se rapprocha de ces derniers (décembre-janvier) ainsi que du duc d'Orléans. Le prince ne larda pas à tomber dans les pièges de son adversaire. Le 18 janvier 1650, il était arrêté au Palais-Royal, ainsi que son frère Conti et son beau-frère Longueville; et tous les trois, conduits à Vincennes (plus tard à Marcoussis, puis au Havre), allaient demeurer longtemps prisonniers.

i. Il négociait alors le mariage d'une do ses nièces avec le duc de Mcrcœur, fils aine du duc de Vendôme.

Ce coup (rÉtat ne causa pas de mécontentement à Paris, où Condé n*était pas aimé. Mais il fit renaître la guerre civile dans plusieurs provinces. La duchesse de Longueville gagna la Normandie, qu'elle s'efforça de soulever. Elle n*y réussit pas. De là elle se rendit en Hollande, puis à Stenay, place forte appartenant à M. le Prince, où elle retrouva Turenne, qui était un de ses adorateurs et qui, pour lui complaire, trahit pour la seconde fois et conclut, en avril, un traité d'alliance avec TEspagne. Le duc de Bouillon partit dès la (in de janvier pour aller agiter le Limousin et la Guyenne. Tavannes se rendit en Bourgogne, où il se mit en révolte au nom des princes. Enfin le duc de La Rochefoucauld, après avoir accompagné M"® de Longueville en Normandie, alla lever des troupes dans TAngoumois, dans le Poitou, et se porta au secours de Saumur, qui était assiégé par les troupes royales. * Campagnes de Mazarin contre les rebelles et contre les Espagnols. — Mazarin commença par aller pacifier la Normandie, ce qui ne demanda guère que trois semaines (février 1650). Cela fait, au mois de mars, il emmena la cour en Bourgogne. Bellegarde *, quartier général des rebelles commandés par Tavannes, se rendit au bout de quelques jours. En avril, Saumur était repris au nom du roi par le comte de Comminges. La Rochefoucauld dut rétrograder et alla joindre ses troupes à celles de Bouillon dans le Limousin.

La cour renlra à Paris le 2 mai et, peu après, lança contre les chefs de la Fronde princière une déclaration de lèsemajesté. Le Parlement ne fît rien pour soutenir les rebelles.

A ce moment Tarchiduc Léopold entrait en campagne avec Turenne. En juin, les Espagnols enlevaient la place du Catelet. Ils investirent ensuite celle de Guise. Mazarin la fît débloquer par du Plessis-Praslin (2 juillet). Les nouvelles alarmantes, qui lui vinrent alors du Sud-Ouest, Tobligèrent à se détourner pour un temps assez long des Pays-Bas.

La princesse de Condé, tenue en surveillance à Chantilly, s'était évadée de ce château, avec son jeune fils le duc d*En-

1. Celle ville, située dans le déparlement de la Côte-d'Or, a repris depuis longtemps son ancien nom de Seurre.

<?hien. Elle avait gagné Montrond en Berry et de là, le 14 mai, était partie pour aller rejoindre dans le Limousin Bouillon et La Rochefoucauld, qui Tavaient menée à Bordeaux. Accueillie avec enthousiasme dans cette ville, qui n*attendait depuis plusieurs mois qu'un signal pour reprendre les armes, elle y avait institué un véritable gouvernement, qui s'était bientôt étendu sur une grande partie de la Guyenne. Ce nouveau soulèvement du Sud-Ouest obligea Mazarin de modifier encore une fois ses plans. Il lui fallut former une nouvelle armée et se diriger vers Bordeaux (4 juillet). Il emmena, comme d'habitude, la reine mère et le jeune roi, dont il ne voulait pas se séparer, car ils étaient sa sauvegarde. Mais il lui fallut laisser à Paris, avec les pouvoirs les plus étendus, le duc d'Orléans, dont la fidélité n'était pour lui qu'une garantie douteuse.

Dès le 1^' août la cour était à Libourne. Ce qui s'était passé à Paris l'année précédente se reproduisit à Bordeaux en 1650. Le parlement de cette ville recula devant l'alliance espagnole, que recherchaient les princes. La populace, soldée et fanatisée par ces derniers, voulut l'entraîner de force. La bourgeoisie résista. Des troubles graves résultèrent de ces dissentiments. Les troupes royales, commandées par La Meilleraye, attaquèrent vivement la place et ravagèrent les alentours. Bref, après six semaines d'hostilités, on négocia. La paix fut faite à la fin de septembre. La princesse de Condé, La Rochefoucauld, Bouillon, quittèrent Bordeaux, dont les troupes royales reprirent possession (octobre). Mazarin eût bien voulu, après ce succès, se rendre en Provence, où le comte d'Alais, parent de Condé, s'agitait depuis plusieurs mois. Il lui fallut en hâte retourner à Paris.

Pour se débarrasser de Condé, le cardinal avait dû faire des concessions exorbitantes aux chefs de la vieille Fronde. Il lui avait fallu laisser rentrer au conseil Chàteauneuf. Ce dernier n'avait pas tardé à détacher de lui Gaston d'Orléans, qu'excitaient sans relâche contre le cardinal M'"** de Chevreuse et le coadjuteur, sans parler d'Anne de Gonzague (la Palatine). Paul de Gondi, dont Mazarin refusait maintenant de soutenir la candidature au cardinalat après lui avoir fait espérer son appui,

s'était déclaré contre lui. Le Parlement recommençait à manifester sa malveillance pour le premier ministre.

Le cardinal, qui, d'ordinaire, calculait juste, se trompa sur la puissance et la cohésion de ses ennemis. Il crut qu'il lui serait encore facile de les amuser de fausses promesses et de les tenir divisés. Il espéra les intimider par un grand succès militaire sur les Espagnols. Pendant la campagne de Guyenne, l'ennemi, sous la direction de Turenne, avait entamé le territoire français. Vervins, Réthel, Château-Porcien, Fismes, etc., étaient tombés en son pouvoir. On avait craint un moment que les Espagnols n'arrivassent jusqu'à Paris. Ils reculèrent à la nouvelle de la pacification de Bordeaux. Le cardinal résolut de les poursuivre et alla, dans les premiers jours de décembre, rejoindre le maréchal du Plessis-Praslin, qui, en peu de temps, leur reprh Réthel et fît éprouver à Turenne non loin de cette ville une telle défaite que, pour plusieurs mois, l'ennemi fut hors d'élat de reprendre l'olTensive (15 décembre).

Union des deux Frondes. — Ce triomphe venait trop tard pour sauver le ministère. Gondi et ses amis étaient maîtres de Paris. Le Parlement, requis par la princesse de Condé, paraissait disposé à réclamer la mise en liberté des princes. De toutes parts, on demandait le bannissement de Mazarin. Les hommes de 1649 (Gondi, Beaufort, etc.) tenaient maintenant le duc d'Orléans. Un traité secret conclu entre eux et les agents des princes prisonniers compléta la coalition des deux Frondes *. Le Parlement ne tarda pas à ouvrir le feu contre le ministère. Les Enquêtes demandèrent à grands cris la mise en liberté de Condé et l'expulsion des étrangers. Le public applaudit. Les pamphlets contre Madame Anne et le Mazarin recommencèrent à courir. La régente résista plus d'un mois. Mais l'émeute grondait de toutes parts autour d'elle. Un mot imprudent du premier ministre, qui compara le parlement de Paris à celui d'Angleterre, provoqua l'explosion (1" février).

1. Ce Iraité était virtuellement conclu dès la fin de décembre 1650. U ne le fut formellement qu*à la fin de janvier 1651. 11 stipulait non seulement que les princes recouvreraient leur liberté, leurs dignités, leurs honneurs, mais que Mazarin serait exilé, que Châteauneuf deviendrait premier ministre, que M"* de Ghevreuse épouserait le prince de Conti, etc., etc.

La cour souveraine signifia son ultimatum à la reine : liberté (les princes, renvoi du cardinal. Le programme était court, mais fort net. Anne d'Autriche voulut atermoyer (5 février); dès le lendemain le Parlement la déposa, pour ainsi dire, en ne reconnaissant plus, en fait, d'autre autorité que celle du duc d'Orléans, lieutenant général du royaume. Enfin le 1 février il exigea d'elle une déclaration formelle excluant du pouvoir < tous étrangers ou autres qui auront serment à d'autres princes que le roi » *.

Premier exU de Mazarin. — Mazarin avait fui dès la veille. Il espérait que la reine le suivrait, enlèverait le roi comme en 1649. Elle y était en effet résolue. Mais son projet était connu des chefs de la coalition. Le peuple soulevé vint faire la garde autour du Palais-Royal et voulut qu'on lui montrât le jeune Louis XIV endormi (9-10 février). En môme temps la cour souveraine portait contre le cardinal un arrêt de bannissement, lui enjoignant de sortir du royaume sous quinze jours, avec tous les siens (8 février). Les princes étaient remis en liberté par ordonnance royale (il février). Ils rentrèrent triomphalement à Paris, pendant que le ministre déchu, qui était allé lui-même au Havre leur ouvrir la porte de leur prison, se retirait en Allemagne, aux applaudissements de toute la France (février-mars 1651).

Du fond de son e^\\, il ne cessa pas de régner sur Anne d'Autriche, qui, après comme avant, ne se conduisit que d'après ses avis. Bientôt la coalition qui l'avait renversé se divisa. Trois ou quatre partis se formèrent qui, dès le mois de mars, furent près d'en venir aux mains. La déclaration du 1 février écartait du pouvoir les cardinaux, même les simples prélats. Gondi était atteint par cette mesure. Il protesta violemment; derrière lui marchait tout le clergé, qui tenait alors son assemblée quinquennale. Le Parlement se brouilla dans le même temps avec la noblesse, qui, réunie à Paris, au nombre de plusieurs centaines de seigneurs, délibérait non plus seulement sur la prison des princes ou le renvoi de Mazarin, mais sur la réforme

1. Ceci s*appliquail aux cardinaux, lies au pape par un serment parliculicr.

de TEtat. La vieille caste féodale, fort jalouse de raristocratie de robe, en vint à réclamer à grands cris les Etats généraux (mars 1651). Pour faire échec à la magistrature, les grands n*hésitaient pas à faire appel aux passions populaires, qui pouvaient emporter la monarchie. Mazarin jugea sans doute que les Etals seraient moins dangereux que le Parlement. Il fit un signe, et la régente en accorda la convocation (1*' mars). La reine et le ministre se réservaient de jouer la nation comme les magistrats et de faire annuler la convocation par le jeune roi, qui allait atteindre sa majorité le 5 septembre *.

Le duc d'Orléans et le prince de Condé étaient restés quelque temps indécis entre les partis. L'alliance du dernier surtout parut indispensable dans le moment au cardinal et à la régente. Condé, recherché par eux, se vendit cher, mais enfin se vendit. On lui promit la Guyenne pour lui, la Provence pour son frère, Blaye et la lieutenance de la Guyenne pour La Rochefoucauld, l'Auvergne pour le duc de Nemours et bien d'autres choses encore. Le prince employa son crédit à maintenir au pouvoir les créatures de Mazarin et ne tarda pas à rompre ouvertement avec Gondi, ainsi qu'avec M'"^ de Chevreuse (mars-avril). Il paraissait tout-puissant. Au fond Mazarin le jouait encore.

Révolte de Condé. — Quand le prince fut brouillé avec le coadjuteur, la régente refusa d'exécuter la plupart des promesses dont elle avait usé pour le séduire (avril-mai 1651) et tendit la main à Gondi. Ce prélat cabala dès lors avec la reine contre Condé, parla de l'arrêter, peut-être de le tuer. Le prince, inquiet, quitta Paris (5-6 juillet), dit bien haut qu'il n'y pouvait plus rester sans danger et se mit à négocier avec l'Espagne. La reine acheva de gagner les anciens frondeurs en renvoyant — ostensiblement — Le Tellier, Servien , de Lionne, anciennes créatures de Mazarin, et en écartant — mais sérieusement — Chavigny, protégé de Condé et depuis peu rentré au Conseil. Puis elle accusa solennellement Condé d'intelligence avec l'ennemi (août). En vain le prince protesta, vint au Parlement,

1. De fait, les États généraux ne se réunirent pas. Les élections eurent lieu les cahiers furent rédigés, mais les événements, qui se pressèrent dans cette année 1651, firent avorter la consultation du pays.

y amena des amis en armes, menaça le coadjuteur, qui lui tint tèle hardiment. Le vainqueur de Rocroy et de Lens, soupçonné de trahison, ne pouvait plus entraîner dans son parti Paris ni le Parlement. Il le comprit; mais il a^rava sa faute en se jetant ouvertement dans les bras de Tétranger. Pendant que Louis XIV, déclaré majeur, Tappelait auprès de lui et qu'Anne d'Autriche aflectait de proclamer bien haut son innocence pour ne lui laisser aucun prétexte de rébellion (4 septembre), on apprit bientôt que Condé avait quitté Chantilly, qu'il avait paru dans le Berry, enfin qu'il était allé soulever la Guyenne et qu'il y appelait des troupes espagnoles (septembre-octobre).

La guerre étrangère et la guerre civile en 1651. — La révolte de Condé mit Anne d'Autriche dans un cruel embarras. Eloignée de Mazarin, la reine se voyait suspectée à Paris par les anciens Frondeurs et le Parlement, qui avaient hien voulu la seconder contre M. le Prince, mais qui lui reprochaient d'être restée en correspondance avec son favori. La guerre étrangère prenait de nouveau une tournure défavorable à la France. Au nord, les Espagnols reprenaient Bergues, Furnes et d'autres places. En Catalogne, ils assiégeaient Barcelone. Marsin, créature de Condé, chargé de défendre cette place, abandonnait son poste, rentrait en France avec une partie de ses troupes et venait joindre à Bordeaux le chef de la révolte. Le duc de Xemours, à la tôte des vieux régiments de M. le Prince, faisait sa jonction avec les étrangers à Stenay; il fallait s'attendre à le voir marcher sous peu vers l'Ile-de- France. En Provence, à l'instigation du comte d'Alais, un parti se prononçait pour Condé, dont les intérêts étaient également défendus par plusieurs grands seigneurs en Bourgogne et dans le Berry. En Anjou, le duc de Rohan exploitait le mécontentement populaire et se mettait aussi en révolte. Condé, maître de Bordeaux, livrait aux troupes espagnoles la place de Talmont, puis celle de Bourg. Secondé par Conti, La Rochefoucauld, M"® de Longueville, il négociait, sans cesser de se battre, s'étendait sur la Charente, donnait la main au comte du Doignon, autre rebelle, qui tenait Brouage, l'Aunis, La Rochelle. 11 menaçait déjà le bassin de la Loire.

Il fallait avant tout arrêter Condé. La reine le comprit et se décida à partir, au commencement d'octobre, pour le Berry et la Guyenne. Quant aux rebelles de la Champagne, elle se proposait de les contenir en faisant rentrer en France, à la tête d'une armée, Mazarin, qui, à ce moment même, quittait Bruhl pour se rapprocher de notre frontière. Il est vrai qu'elle s'exposait, en le rappelant, à voir Paris et une partie de la France prendre les armes. Mais il s'agissait d'abord de pourvoir aux dangers présents.

Elle dut laisser à Paris, comme en 1650, le duc d'Orléans. Elle y laissait aussi Paul de Gondi, dont elle venait enfin de poser officiellement la candidature au cardinalat en cour de Rome et qui ne devait user de son influence sur Monsieur que pour le détourner d'une alliance avec Condé.

Pendant que Mazarin hâtait ses préparatifs, la cour se dirigea vers Bourges, qu'elle soumit en quelques jours. Une déclaration de lèse-majesté fut lancée contre M. le Prince et ses fauteurs (8 octobre). Puis, pendant que le comte d'Harcourt, à la lêtc des troupes royales, reprenait La Rochelle et refoulait Condé des bords de la Charente à ceux de la Dordogne et de la Garonne, Anne d'Autriche fixa sa résidence à Poiliers et rappela dans le Conseil ceux des amis de Mazarin qu'elle avait été contrainte de renvoyer (par exemple Le Tel lier et Servien). De Poitiers elle pouvait non seulement rester en communication avec d'Harcourt, mais surveiller le duc de Rohan, qui, soutenu par la population, ne tarda pas à se mettre en révolte ouverte (janvier 1652).

Retour de Mazarin. — Cette nouvelle prise d'armes eût rendu fort critique la situation d'Anne d'Autriche si, à ce moment même, Mazarin ne fût enfin arrivé à son secours. Précédé de plusieurs milliers de mercenaires allemands et polonais enrôlés à son service, parés de ses couleurs et qui n'avaient à cœur que de le servir pour son argent (non sans piller de leur mieux le pays sur le passage), il avait franchi la frontière le 24 décembre. Le maréchal d'Hocquincourt, qui commandait son armée, lui fraya passage à travers les provinces de l'Est et du Centre. Le 28 janvier, il entrait à Poitiers, où la reine

lui fit une réception triomphale. Il reprit immédiatement sa place au Conseil et redevint à la face de la France ce qu'il n'avait pas cessé d'être en secret : le chef du ministère.

Aussitôt plusieurs parlements protestèrent contre son rappel. Celui de Paris le déclara coupable de lèse-majesté, perturl3ateur du repos public et mit sa tète à prix (29 décembre). D*autre part, il suspendit reffet légal de la déclaration royale f)orlée contre Condé. Ce n'est pas qu'il voulût faire alliance avec ce dernier : Paul de Gondi l'en détournait de toutes ses forces. Ce prélat faisait aussi de son mieux pour empêcher Gaston d'Orléans de conclure avec M. le Prince l'alliance à laquelle il était convié par Chavigny. Il eût voulu former un tiers parti, capable d'écarter à la fois du pouvoir Mazarin et Condé, et grâce auquel il espérait s'emparer lui-même du ministère. Mais ni le Parlement ni Gaston ne le secondèrent. La cour souveraine, tout en continuant à témoigner une vive hostilité au cardinal, refusa, par scrupule de légalité ', d'ordonner (les levées de troupes contre lui. Quant à Gaston, ne pouvant obtenir de concours efficace du Parlement contre Mazarin, il finit par céder aux suggestions de Chavigny et signa, le 2i janvier, le traité d'union que M. le Prince lui avait fait proposer. 11 rappela ses régiments de l'armée de Flandre et en forma un corps dont Beaufort prit le commandement. Ce dernier franchit la Seine dès le mois de février. Derrière lui venait Nemours, qui s'avançait vers la Loire avec des contingents à moitié espagnols. Si ces deux chefs se portaient ensemble sur Angers, ils pouvaient écraser l'armée royale ou lui barrer le chemin de Paris.

Campagne de la Loire (1652). — Dans ces conjonctures, Mazarin représenta à la reine que, Condé étant pour le moment tenu en échec dans le Midi, il n'y avait pas d'imprudence à s'éloigner de lui; qu'il y en aurait au contraire à laisser Rohan se fortifier et Beaufort, secondé par Nemours, s'emparer avec lui de la ligne de la Loire : donc, tandis que ces deux généraux étaient encore loin, il fallait se hâter d'étouffer

I. Le roi était maintenant majeur et il venait d*annuler Tarrét du 21» décembre qui proscriTait Mazarin.

la révolte de T Anjou. Il achetait, à force de promesses, les services de Bouillon et de Turenne, naguère encore rebelles.

L*épéc de Turenne surtout allait lui être précieuse. Le cardinal engagea la reine à remployer tout d'abord sur la Loire, pour arrêter Nemours et Beaufort, pendant que d'Harcourt tiendrait tête à M. le Prince sur la Dordogne et sur la Garonne et que d'Hocquincourt irait faire le siège d'Angers.

Celte ville, investie en février, ne résista guère que trois semaines et, au commencement de mars, d*Hocquincourt, ayant assuré la soumission de TAnjou, se réunit à Turenne. Les deux maréchaux conduisirent la cour dans la direction d'Orléans. Ils eussent bien voulu pouvoir occuper cette dernière ville, mais ils furent devancés par M"" de Montpensier, princesse romanesque et hardie, que les lauriers de M'"* de Longuevillc empêchaient de dormir et qui parvint à s'emparer de la place pour le compte des princes (27 mars). L'armée royale alla s'établir à Gien. Beaufort et Nemours étaient campés en face d'elle, dans le Gâtinais. La question était de savoir si Turenne et d'Hocquincourt pourraient s'ouvrir la route de Paris.

Alors se produisit un nouveau coup de théâtre. Condé, dégoûté de la guerre du Midi, était depuis longtemps invité par Chavigny à se rendre à Paris, où Gondi (depuis peu cardinal *) s'efforçait toujours de lui faire du tort. Vers la fin de mars, il quitta son armée, traversa presque seul les provinces du Centre et rejoignit tout à coup les troupes de Beaufort et de Nemours, à la tête desquelles il put culbuter l'armée royale à Bléneau (7-8 avril). Il ne s'opiniàtra pas à la combattre. Il avait hàle de reparaître dans la capitale.

Condé & Paris (1652). — Rentré à Paris, il se montra plus remuant, plus impérieux que jamais. Il raviva dans le peuple la haine de Mazarin, subjugua Monsieur pour un temps et imposa silence au Parlement, que scandalisaient ses alliances avec l'étranger. Mais il n'obtint ni de la cour souveraine ni du corps de ville une assistance efficace. Turenne venait de se dérober à Beaufort et à Nemours et de se placer entre la capi-

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