CHAPITRE I
PREMIÈRES ANNÉES DE LOUIS XV
La Régence, Bourbon, Fleury : gouvernement intérieur
Le testament de Louis XIV est cassé. — Lorsqu'ils eurent appris la mort de Louis XIV, la plupart îles courtisans se rendirent au Palais-Royal chez le duc d'Orléans et le saluèrent du titre de Régent. Saint-Simon le pressait de convoquer les États généraux; mais le duc jugea plus simple et plus prudent de s'adresser au Parlement, où, le premier président excepté, il ne comptait que des partisans.
L'ouverture du testament eut lieu le 2 septembre. Le duc d'Orléans rappela les entretiens que, dans ses derniersi instants le feu roi avait eus avec lui : « Il m'appela et me dit : .Mon ueveu, « j'ai fait un testament où je vous ai conservé tous, les vkojts que « vous donne votre naissance... J'ai fait les dispositions que j]âj « cru les plus sages... S'il y a quelque chose qui ae$Qib\pïh}ÇH, « on le changera. » Il déclara ensuite que la régtmce entière lui appartenait; mais il tenait à obtenir les suffrages et l'approbation du Parlement; aussi désirait-il qu'on délibérât d'abord sur les droits de sa naissance et après sur ceux que le testament y pourrait ajouter. Il mériterait le pouvoir, assurait-il en terminant, surtout s'il était aidé des conseils et des sages remon-
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trancesde la compagnie: il les demandait môme par avance. Ce langage eut l'effet attendu : le choix du Conseil lui fut attribué avec toute l'autorité de la régence. Il remontra alors qu'il ne pourrait gouverner s'il n'avait le commandement de la maison du roi. Là-dessus un débat fort vif s'engagea entre lui et le duc du Maine, et les deux princes durent un moment se retirer à l'écart. Le Régent remit à l'après-midi l'examen du codicille, non sans avoir habilement promis aux magistrats la liberté des remontrances. Quand la séance fut reprise, il annonça qu'il n'avait pu s'entendre avec son interlocuteur et fit de nouveau appel aux lumières de l'assemblée. Le duc du Maine fit de luimême le sacrifice de la garde du roi, ne conservant que la surintendance de l'éducation. Il était a totalement tondu ».
Le duc d'Orléans. — Philippe d'Orléans avait quarantedeux ans. Il avait toujours été, dit Duclos, en sujétion à la cour et en tutelle aux armées. Dès dix-huit ans, il combattit, aux Pays-Bas, sous Luxembourg. Très brave de sa personne, il se distingua en mainte affaire. Pas de plus beaux états de service, pour un prince, que les siens : il s'était signalé devant Mons et Namur, fut blessé à Steinkerque (1692), mérita les éloges de Louis XIV pour sa conduite à Nerwinde (1693), fut blessé devant Turin (1706). Pendant la guerre d'Espagne, subordonné à Berwick, à Vendôme et à Philippe V, il se montra actif, intelligent, impatient de commander. Les dénonciations de Philippe V, qui l'accusait de conspirer, le rejetèrent dans la disgrâce. Tombé presque au rang de simple particulier, confiné ; dans J oisiveté, il s'abandonna, avec sa fougue naturelle, à ses hàbiludesyïto dtjÇapchc. Pour tromper son ennui, il s'occupa, en am>i.fftirrv«d'^rt,"de chimie, de sciences occultes. Accusé de . trimes contre: la famille royale, frappé d' « excommunication •civile JÎ, ce/ premier prince du sang avait tout contre lui : la jalousie des légitimés, les préventions de la cour, la volonté de Louis XIV. Saint-Simon, resté fidèle, lui ramena les mécontents et organisa en sa faveur la secrète conspiration qui, le roi mort, assura son triomphe.
Cet épicurien dilettante avait de quoi plaire et séduire : des manières accueillantes, nobles et familières à la fois, une intel-
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licence vive et ouverte, une parole facile et éloquente, servie par une heureuse mémoire. Il lui manquait ce qui s'acquiert par l'application et par l'effort. La mollesse de son caractère, la facilité de son humeur, autant que la libéralité de ses principes, le rendaient indulgent et débonnaire. Il vantail à Saint- Simon le gouvernement de l'Angleterre, où il n'y avait point de lettres de cachet. Ennemi de la contrainte et de l'étiquette, tenant à distance la vieille cour ou 1' « antiquaille », il n'aimait que les gens « francs du collier », se reposait des affaires dans l'orgie et continuait à se divertir avec ses « roués j>. Par les mœurs, il rappelait Vendôme, ce bâtard de Henri IV, et le roi vert-galant était l'ancêtre auquel il se piquait ée ressembler. Les Jansénistes sortirent de prison, tandis que le P. Tcllicr s'éloignait de la cour. La réaction allait commencer.
La réaction nobiliaire : les Conseils. — Le moment était venu pour Saint-Simon de mettre en pratique ses théories. Il n'eut pas de peine à les faire accepter du Régent et, dès le 15 septembre 1715, le nouveau gouvernement fut institué. Etaient établis six Conseils : guerre, marine, finances, commerce, affaires étrangères, affaires du dedans. Us étaient composés chacun d'un président et de plusieurs conseillers et secrétaires. Les décisions étaient rapportées au Conseil de régence, qui statuait seul sur les questions importantes. Des anciens secrétaires d'État, La Vrillère seul demeura en charge. Le Régent voulait que < les bons sujets de toute condition et surtout ceux de la plus haute naissance donnent l'exemple de travailler continuellement pour le bien de la patrie ». Désireux de rallier à lui les notabilités du dernier règne, il laissa le Conseil de régence tel que Louis XIV l'avait composé. Outre les princes du sang, il comprenait dix membres ayant droit de voter. Les présidents des Conseils étaient le duc d'Antin (intérieur), Villars (guerre), le comte de Toulouse et d'Estrées (marine), d'Huxelles (affaires étrangères), Villeroy et Noailles (finances). La plupart des conseillers et secrétaires étaient des gens de robe, comme Saint-Contest et Le Blanc à la guerre, Rouillé du Coudray et d'Ormesson aux finances. La composition des Conseils n'était donc ni aussi homogène ni aussi aristocra-
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li(|iic que l'eût souhaité Saint-Simon : il avait surtout à cœur de replacer les seigneurs à leur rang, au sommet de la hiérarchie nobiliaire, au-dessus des gentilshommes et des nobles. Les ducs et pairs prétendaient que le premier président du Parlement leur ôtàl son bonnet en prenant leurs avis, et qu'il leur fût permis d'opiner avant les présidents à mortier. Cette « affaire du bonnet » les mit aux prises avec le Parlement. Le Régent se montrait favorable aux ducs; mais, devant les clameurs du Palais, il renvoya la décision du procès à la majorité du roi. La querelle recommença bientôt. Le 16 août 1716, les princes de Condé demandèrent au Régent qu'on enlevât aux légitimés les droits des princes du sang. Les ducs et pairs se joignirent à eux, pendant que les gentilshommes suivaient le duc et la duchesse du Maine. Des deux côtés, on en appela à la nation. Le Régent défendit à la noblesse de tenir des assemblées et de publier des manifestes. Trente-neuf gentilshommes s'étanl réunis, il en envoya six à la Bastille. Saint-Simon le dissuadait à présent de consulter les Etats, qui, disait-il, n'apporteraient que confusion. Le Régent trancha lui-même la question par l'édit du 8 juillet 1717, qui reconnaissait que si le trône devenait vacant, faute d'héritier légitime, « ce serait à la nation entière qu'il appartiendrait de réparer ce malheur par la sagesse de son choix ».
Le Parlement. — Rappelé à la vie politique, le Parlement faisait revivre ses prétentions. 11 allait jusqu'à disputer le pas au Régent dans les cérémonies publiques. La publication des Mémoires de Retz, en 1717, vint à propos encourager ses velléités d'opposition. Il combattit le système de Law, engagea la lutte contre le Conseil de régence et appela les autres cours supérieures à se joindre à lui. Les parlements de province s'agitèrent aussi. Celui de Rennes appuyait les États de Bretagne, qui refusaient de voter le don gratuit. Enfin, dans les Conseils, d'Huxelles, Torcy, toute la vieille cour, désapprouvaient l'alliance anglaise et les menées secrètes de Dubois. Le Régent, prêt à entreprendre la guerre contre l'Espagne, se résolut à un acte d'autorité. Dans la matinée du 26 août 1718, il fît adopter par le Conseil de régence une série de mesures : lettres patentes qui
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cassaient les derniers arrêts du Parlement et le ramenaient au régime restrictif de 1667 ; les princes légitimés remis à leur rang de promotion dans la pairie ; le duc du Maine destitué de ses fonctions comme surintendant de l'éducation du roi et remplacé par le duc de Bourbon. Dans cette même matinée, les rues de Paris se . remplirent de troupes; les magistrats furent mandés aux Tuileries pour un lit de justice. Le Parlement fut averti que tout enregistrement refusé serait réputé accompli, dès que le roi enverrait des lettres de justice. Comme les magistrats s'assemblaient pour protester, le Régent fit arrêter un président et deux conseillers, d'ailleurs bientôt relâchés. Le Parlement se soumit, mais la duchesse du Maine se jeta dans la rébellion ouverte. La découverte de la conspiration de Cellamare coupa court à cette nouvelle Fronde (décembre 4718).
La suppression des Conseils suivit de près l'humiliation du Parlement (24 septembre 1718) Les seigneurs étaient inexpérimentés et incapables. Faute de direction, les discussions se prolongeaient sans aboutir. Les Conseils étaient autant de « cours du roi Pétaud ». Du reste, les affaires importantes se décidaient en dehors d'eux. L'administration financière était passée aux mains de Law. Dubois s'était « fourré dans le Conseil des affaires étrangères comme ces plantes qui s'introduisent dans les murailles et qui enfin les renversent ». Après le 24 septembre, il fut nommé secrétaire d'État, en même temps que le comte de Maurepas à la marine et Le Blanc à la guerre (on remplacement de Villars). La Vrillère eut le clergé. Le Conseil de régence subsista. Le nombre des votants avait été porté à seize. Ce n'était plus qu'un « vieux sérail » où l'on s'entretenait de bagatelles pour tuer le temps. L'essai de réaction aristocratique avait avorté. L'apologie en avait été faite quelques mois auparavant par l'abbé de Saint-Pierre dans son Discours sur la Polysynodie. La monarchie rentrait dans les anciennes voies. Par la politique et par les finances, le Régent était devenu maître absolu.
1. Un premier coup avait [été port t.* à leur influence quand, en janvier 1TIS, Noailles donna sa démission de président du Conseil des finances parce que le chancelier d'Aguesseau venait d'être révoqué.
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État des finances : les frères Paris. — A la mort de Louis XIV, le déficit montait à 2 milliards et demi. La dette immédiatement exigible était de 1 milliard 200 millions, seize fois le produit net des revenus publics. L'Ktat ne trouvait plus à emprunter. Le numéraire, très rare, se dérobait; le commerce restait languissant. On proposa la banqueroute. C'était l'avis de Saint-Simon, qui refusait de se charger de ce « paquet » devant Dieu et les hommes, mais en eût volontiers rejeté la responsabilité sur les États généraux. Le Conseil des finances recula devant cette injustice et chercha des expédients. On ignorait la valeur totale des effets royaux en circulation. Une déclaration du 7 décembre 1715 ordonna de les présenter devant une commission chargée de les vérifier. On confia cette opération du visa aux quatre frères Fàris, qui s'étaient enrichis par la fourniture des vivres et avaient une grande expérience des finances. 600 millions d'effets divers furent rapportés et convertis en 190 millions de billets d'Etat produisant 4p. 0/0 d'intérêts. Les embarras du Trésor avaient fait la fortune d'une foule de spéculateurs, traitants et munilionnaircs. Un édit de mars 1716 dénonça « cette espèce de gens auparavant inconnus » et institua une Chambre de justice pour les rechercher et les punir. Les justiciables étaient contraints, sous peine des galères, de faire une déclaration exacte de leurs biens. On encouragea la délation ; les domestiques furent autorisés à déposer contre leurs maîtres. Des arrestations eurent lieu. Un trésorier de l'extraordinaire des guerres fut condamné à mort. Certains moururent de frayeur, d'autres se tuèrent. Les plus avisés, comme Samuel Bernard et Crozat, se rachetèrent de toute poursuite. La Chambre de justice retint environ 1500 coupables, qui furent taxés à près de 200 millions. L'Etat n'en recouvra guère que la moitié. Les traitants avaient obtenu, à prix d'or, la protection des courtisans. On n'échappait à une banqueroute totale qu'en faisant une faillite partielle : on réduisit les rentes, les gages, augmentations de gages et charges publiques. On réforma les monnaies. Noailles introduisit l'ordre dans l'administration financière, en adoptant l'usage des écritures en partie double. Mais les impôts rentraient mal et, les dépenses augmentant toujours, le déficit
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s'élevait, à la lin de 1716, à 93 millions. Après avoir exposé la situation dans son rapport du 1" juin 1717, Noailles prêcha l'économie, proposa de revenir aux emprunts, aux anticipations et aliénations du domaine, enfin de faire une loterie pour retirer les billets d'État. Mais déjà le Régent avait mis sa confiance dans le « système ».
Le système de Law : la Banque, les Compagnies. —
Fils d'un banquier d'Edimbourg, Law \ grand joueur et spéculateur, avait beaucoup étudié la Banque d'Amsterdam (fondée en 1609) et la Banque de Londres (fondée en 1694). Leurs billets, acceptés du public, avaient multiplié en Angleterre et en Hollande les transactions commerciales. Law pensa que les billets pouvaient non seulement représenter les métaux, mais les remplacer. Or l'abondance des espèces étant, suivant lui, la source de toutes les richesses, accroître le numéraire, c'était produire le travail, le commerce, la prospérité publique. Les banques avaient bien trouvé le moyen de créer des espèces, mais elles étaient exposées, comme celle d'Edimbourg, à faire banqueroute. Ce danger serait évité, pensait Law, si l'Etal s'associait à elles. Il croyait en effet que l'or et l'argent ne sont des instruments d'échange que par leur valeur légale. Cette valeur, fixée par l'Etat, pouvait être abaissée par lui, tandis qu'il donnerait cours forcé aux billets. Le principe de Law était donc que le crédit est arbitraire et dépend de la seule volonté du gouvernement. Il avait tenté de convaincre Charaillart et Dcsmarets et, à cette époque, avait été introduit auprès du duc d'Orléans, qui accueillit avec faveur ces idées originales. Lorsque le duc fut devenu Régent, Law accourut à Paris et exposa le plan d'une banque royale qui paierait en billets la dette publique.
Dès le 24 octobre 1715, le Régent prit l'avis de plusieurs banquiers et négociants réunis au Conseil des finances. L'avis fut défavorable. Law, ajournant son projet, offrit de fonder à ses risques et périls une banque privée. Le 2 mai 1716, il fut autorisé
I. Ce nom a deux formes, l'une légale : Law, et l'autre usuelle : Laws, dont la prononciation écossaise est Lass. C'est de cette dernière forme que d'abord on appela le grand financier et qu'on écrivit son nom. Plus tard, on adopta dans récriture la forme légale : Law. (Voir Beljame, la Prononciation du nom deJ. Imw.
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à établir pour vingt ans une Banque générale, au capital de 6 millions divisés en 1200 actions, payables un quart en numéraire et le reste en billets d'Etat. Elle escomptait à 5 p. 0/0 les effets de commerce et émettait, en proportion convenable, des billets payables au porteur, remboursables en écus d'un titre invariable. Le succès fut très grand. Les billets firent bientôt prime. On donna 7 p. 0/0 de dividende pour le second trimestre de 1717. Une déclaration du 10 avril avait fait savoir que les billets seraient reçus dans les caisses publiques. Les bureaux de recettes devinrent ainsi des succursales de la Banque.
Law avait une autre idée beaucoup plus féconde, pensait-il. Le financier Grozat avant renoncé à la concession de la Louisiane, il demanda et obtint le privilège. Au mois d'août 1717, fut créée la Compagnie d'Occident, qui avait, pour vingt-cinq ans, le monopole du commerce dans l'Amérique du Nord, la traite des castors au Canada, avec la propriété des terres et les droits de souveraineté. Le fond social était de 100 millions, répartis en 200 000 actions payables en billets d'État. Law retirait ainsi de la circulation au moins 15 millions de billets, que le Trésor n'avait plus à rembourser; le capital de 100 millions, converti en rentes 4 p. 0/0, donnait un revenu de 4 millions que la Compagnie devait distribuer intégralement aux actionnaires. Elle ne pouvait disposer, pour ses frais de premier établissement, que des arrérages de la première année. Ses ressources étant ainsi limitées, Law eut recours à la Banque. Les billets d'Etat, qui formaient les trois quarts de son capital, furent convertis en 9000 actions de la Compagnie. Enfin, pour donner plus de faveur aux billets, le gouvernement entreprit une refonte générale des monnaies (mai 1718). Tel fut le « système ».
Cependant le déficit allait croissant, et le gouvernement, près de faire la guerre à l'Espagne, avait besoin d'argent. Law, jugeant le moment propice, se chargea d'en trouver si on lui remetlait l'administration financière. Le chancelier d'Aguesscau, qui soutenait le Parlement, fut disgracié (28 janvier 1718). Noailles donna sa démission. L'un et l'autre furent remplacés par le lieutenant de police d'Argenson. Le Régent, affranchi de toute entrave par la soumission du Parlement et la suppression
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des Conseils y tint de nuit, au Palais-Koyal, un conseil secret et, le 4 décembre 1718, la Banque fut érigée en Banque royale.
Malgré les avantages merveilleux que promettait une active réclame, les actions de la Compagnie restaient au-dessous du pair. Law imagina de les racheter à prime. Au mois de septembre 1718, il se rendit adjudicataire de la ferme des tabacs de la Louisiane et obtint le monopole de la vente. Les autres Compagnies de commerce étaient en décadence. Celle du Sénégal vendit son privilège et son matériel à la Compagnie d'Occident, qui absorba celles des Indes Orientales et de la Chine. La nouvelle société prit le nom de Compagnie perpétuelle des Indes (mai 1719). Elle émit 50 000 actions à 550 livres, argent comptant; mais, pour pouvoir souscrire, il fallait présenter 4 fois autant d'actions anciennes (les mères) qu'on voulait avoir d'actions nouvelles (les filles). La moitié du nouveau capital devait servir à rembourser les dettes de la Compagnie des Indes Orientales. La Banque fit à la Compagnie une avance de 25 millions.
Law voulait étendre de plus en plus le champ d'action de la Compagnie. Le 25 juillet, elle obtenait, moyennant 50 millions, la concession de la fabrication des monnaies. Elle se procura ces 50 millions par une troisième émission d'actions (les pelilesfilles). Des banquiers, parmi lesquels les Pàris, concessionnaires des fermes générales, avaient créé une Compagnie sur le modèle de celle d'Occident (Y Antisystème). Law offrit une surenchère et se fit adjuger le bail des fermes. Peu de temps après, il racheta les offices des receveurs généraux, et recueillit ainsi dans ses caisses tous les revenus de l'État. L'extension de la Compagnie avait fait monter les actions, qui atteignirent 5000 livres. La concession des fermes fut, dit Forbonnais, t l'espèce d'enchantement qui enivra en quelque sorte toute la nation p. — Law saisit l'occasion pour émettre, en plusieurs fois, 300 000 actions à 5000 livres. Les 1500 millions ainsi obtenus devaient servir à payer la dette de l'État, moyennant un intérêt de 45 millions que le Trésor verserait annuellement à la Compagnie.
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L'agiotage. — A la fin de novembre H 19, le prix des actions était monté jusqu'à 15 000, à 18 000 livres. Ce fut l'époque la plus brillante du système. L'agiotage était la passion universelle. Law était assiégé chez lui par les souscripteurs. La Bourse s'était établie rue Quincampoix. Là s'engouffrait la foule bruyante et frénétique des « mississipiens ». Un poste de douze hommes veillait sans cesse à la sécurité des négociants. La nuit, la rue était fermée aux deux extrémités par des grilles. Toutes les maisons et appartements avaient été convertis en bureaux. Un savetier gagna 200 livres par jour en transformant ainsi son échoppe. On prêtait des fonds à l'heure et à un intérêt inouï. On vit des gens gagner un million en un jour.
Law méditait d'importantes réformes pour le bien public. Il lit commencer de grands travaux, réduisit les droits sur les denrées à l'entrée de Paris, racheta des offices inutiles. Il voulait substituer aux impôts une taxe unique sur le capital et rembourser aux magistrats le prix de leurs charges. Le 5 janvier 1720, le Régent le nomma contrôleur général. Il avait été converti au catholicisme par l'abbé de Tencin.
Débâcle du système. — Cette prospérité était factice. Le 30 décembre 1719, l'assemblée des actionnaires de la Compagnie régla le dividende des actions à 40 p. 0/0 sur le prix primitif; c'était 2 p. 0/0 à peine pour ceux qui les avaient payées 10 000 livres. Aussitôt la baisse commença. Les clairvoyants s'empressèrent de « réaliser ». Law crut pouvoir maintenir le cours par voie de contrainte. Il déprécia la monnaie par d'incessantes variations. Le cours des espèces changea quatorze fois en 1720. Il fut défendu de garder plus de 500 livres en numéraire et de payer autrement qu'en papier les sommes supérieures à 100 livres. Chaque émission d'actions avait nécessité la production de valeurs d'échange, c'est-à-dire de billets. Law commit la faute d'en fabriquer en nombre excessif. Au 1er mai 1720, leur circulation atteignait 2 milliards et demi. Une autre erreur fut de confondre billets et actions et de vouloir donner à celles-ci une valeur fixe, au lieu de les laisser descendre à leur prix véritable. Le 23 février 1720, le roi avait remis à la Compagnie l'administration de la Banque. Le public fut admis à convertir, au prix de
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9000 livres, les actions en billets et réciproquement. Les actions se maintinrent, mais les billets baissèrent de moitié. L'inquiétude se répandit. Le 22 mars, un meurtre ayant été commis rue Quincampoix par le comte de Horn qui assassina un courtier pour le voler, Law fit fermer les grilles et interdit l'agiotage. Mais rien ne put rassurer les « réaliseurs ». Le Uégent se résolut à proclamer la faillite. Les actions et les billets devaient être réduits progressivement jusqu'au 1er décembre : alors celleslà ne vaudraient plus que 5000 livres, ceux-ci la moitié de leur valeur présente (édit du 31 mai 1720). « Le vacarme, dit Saint- Simon, fut épouvantable. » Des placards annonçaient une nouvelle Sainl-Barthélemy. Le gouvernement consentit alors à rapporter l'édit concernant les billets. Law quitta le contrôle général, mais il garda l'administration de la Banque et de la Compagnie. Les bureaux de la Banque, fermés après le 21 mai, rouvrirent le 1er juin pour quelques jours, puis, le il juillet, se fermèrent définitivement. Ce jour-là, dès trois heures du matin, une multitude énorme envahit la rue Vivienne; seize personnes périrent étouffées. Il y eut un commencement d'émeute. Le Parlement complotait de faire enlever le roi et de le déclarer majeur. Il fut exilé à Pontoise (24 juillet 1120). Un arrêt du 10 octobre supprima le cours forcé des billets. Il en avait été fabriqué à celte date pour plus de 3 milliards. Les comptes en banque furent réduits avec trois quarts de perte. Le nombre des actions de la Compagnie avait été fixé à 250 000. Les conditions onéreuses et vexatoires imposées aux actionnaires poussèrent les détenteurs à vendre à tout prix. Les actions tombèrent à 2000 livres en billets et 200 en espèces. Le crédit n'existait plus. Le Bégent se résigna enfin à sacrifier l'auteur du système. Le 42 décembre, Le Pelletier de La Houssaye fut nommé contrôleur général. Le 44, Law partait pour Bruxelles. De là, il se rendit à Venise, où il mourut en 1729. Il ne lui était presque rien resté de la lichesse acquise; après son départ, les terres achetées par lui en France avaient été confisquées.
La liquidation. — Les frères Pàris, un moment exilés, furent chargés d'un nouveau visa. Les arrêts du 26 janvier H21 prescrivirent un recensement général de toutes les fortunes de
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France. Les notaires reçurent l'ordre de produire des extraits de tous les actes relatifs aux mutations de propriétés du 1er juillet au 31 décembre 1719. La somme totale des effets présentés s'éleva à 2 milliards 222 millions, qui furent réduits à 1 milliard 67G. dont l'intérêt fut réglé à 2 1/2 p. 0/0; mais tout ce qui avait été échangé contre des actions était définitivement perdu. Ainsi la dette publique de 1715 était diminuée, en capital, de 356 millions ; en intérêts, de près de moitié. L'État ne fut plus chargé que d'environ 40 millions par an, plus 3 millions de revenus abandonnés à la Compagnie des Indes. Enfin un arrêt du 29 juillet 1721 mit une imposition forcée sur ceux qui avaient fait des fortunes excessives. Le Conseil dressa une liste de 180 personnes, qui furent taxées en bloc à 108 millions. C'était comme une nouvelle Chambre de justice. La Compagnie fut réorganisée en 1723. En 1725, elle fut déchargée de toute opération de banque et réduite à un rôle purement commercial.
Conséquences du système ; les moeurs de la Régence.
— Law avait révélé à la France la puissance du crédit, qui stimula la vie industrielle et commerciale. Mais la débâcle finale compromit l'idée pratique du système et retarda la fondation de la Banque de France. La crise n'atteignit guère la richesse publique, ni, en définitive, la valeur des métaux précieux, ni le prix de la vie. Mais elle déplaça les fortunes privées, se bornant, dit Saint-Simon, « à mettre le bien de Pierre dans la poche de Jean ». La noblesse recherche l'alliance des parvenus, qui l'associent à leurs opérations financières. Des gentilshommes ruinés se libèrent avec du papier. Beaucoup, comme Condé, Conti, Bourbon, ont réalisé des gains considérables. Il en est qui se firent accapareurs de marchandises. Des partisans et des nobles la contagion se communiqua au gros public. La lutte pour l'argent devint l'unique souci; on négligea le travail pour le jeu. Duclos a résumé ainsi les résultats de cette révolution économique, la plus grande, selon Michelet, que nous ayons eue avant 1789 : « Le système enrichit seuls les fripons grands et petits, ruina la classe moyenne en confondant les conditions, corrompit les mœurs et altéra enfin le caractère national. »
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La corruption morale et l'irréligion, déjà visibles à la fin du dernier règne, s'étalèrent au grand jour sous la Régence. D'ailleurs l'exemple venait du Régent lui-même. Le cynisme devint un moyen de parvenir, l'effronterie tint lieu de mérite. Le libertinage et la fraude furent érigés en profession reconnue. Des dames de qualité tenaient tripot, adoptaient le négligé dans l'habillement, s'affichaient aux bals de l'Opéra récemment établis. Avec sa population étrangère attirée par le système, Paris, habité par plus d'un million de personnes, était, quand Pierre le Grand la visita, la ville la plus vivante de l'Europe. Ses théâtres regorgeaient de spectateurs. L'opinion publique commençait à se former dans les cafés et les salons. L'abbé Alary et Bolingbroke fondaient, place Vendôme, le club de l'Entresol. Les Philippiques de Lagrange-Chancel stigmatisaient les vices du Régent et de sa fille, la duchesse de Berry. « Tout se tournait en gaieté et en plaisanterie, dit Voltaire; c'était le même esprit que du temps de la Fronde, à la guerre civile près. »
La peste de Marseille. — La Provence fut désolée en 1 "20 par un épouvantable fléau. La peste, venue d'Orient, éclata le 8 juillet à Marseille. Privée de communications avec le dehors, la ville fut, en outre, menacée de la famine. Il fallut retenir de force les boulangers et les bouchers. Le maire et les échevins, établis en permanence à l'hôtel de ville, veillèrent aux approvisionnements. Les échevins Estelle et Mouslier, le chevalier Rose se dévouèrent avec un courage admirable. L'évêque Belzunce, assisté par les Oratoriens, organisa des quêtes, secourut les malades, administra les pestiférés. Le fléau ne disparut qu'au bout de cinq mois, après avoir fait 40 000 victimes. Il frappa Aix et Arles, pénétra dans le Comtat et jusqu'en Languedoc. Le parlement et le commandant d'Aix émigrèrent, mais le premier consul, le père de Vauvenargues, resta à son poste, ce qui lui valut le marquisat. A l'épidémie succéda la disette. Les fermiers généraux donnèrent 3 millions pour venir en aide aux malheureux.
Majorité du roi : le duc d'Orléans premier ministre.
— La majorité de Louis XV fut proclamée le 19 février 1123;
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il avait été sacré à Hcims le 25 octobre précédent et ramené de Paris à Versailles. Dubois, comblé île titres et d'honneurs, archevêque de Cambrai, cardinal, membre de l'Académie française, président de l'assemblée du clergé, s'était fait nommer premier ministre le 22 août 1722. Il mourut juste un an après (23 août 1723). Le duc d'Orléans ne dédaigna pas de lui succéder, mais sa santé était déjà très ébranlée. Trois mois après, le 2 décembre, il fut frappé d'apoplexie. Le précepteur de Louis XV, l'abbé Fleury, ambitionnait le pouvoir, mais il crut bon d'attendre et de s'effacer alors devant un prince du sang. Se réservant seulement la feuille des bénéfices, il désigna le duc de Bourbon, espérant bien le dominer.
Le duc de Bourbon et M™ de Prie. — Le duc de Bourbon, arrière-petit-fils du grand Gondé, avait été chef du Conseil de Régence, lieutenant général des armées du roi et surintendant de l'éducation de Louis XV après la disgrâce des légitimés. Agé alors de trente et un ans, il avait le visage dur et déplaisant, l'esprit borné, le caractère obstiné et orgueilleux. S'occupant fort peu de politique, il avait pris une part très active aux spéculations financières. Il fut conquis par les charmes de la belle marquise de Prie, qui exerça sur lui un empire absolu. Fille d'un traitant qui avait eu maille à partir avec la Chambre de justice, elle avait épousé l'ambassadeur de France à Turin, où elle prit le ton et les manières du grand inonde. Séparée de son mari en 1719, devenue la maîtresse du duc de Bourbon, elle participa aux bénéfices puis à la fortune politique de son amant. Elle eut sa cour, ses favoris, son conseil intime composé de ses protégés, les frères Paris. Le plus jeune, Duverney, dirigea les finances.
Affaires financières. — Le « don de joyeux avènement » fut rétabli, après le mariage de Louis XV. Le duc de Bourbon créa l'impôt du cinquantième, qui devait être levé en nature, pendant douze ans, sur les produits agricoles et industriels , sans exemption de privilège. L'assemblée du clergé refusa de le payer. Un autre édit, rapporté plus lard, privait du droit de vote tous les conseillers n'ayant pas dix ans d'exercice. Ces édits furent imposés d'autorité dans un lit de justice, le 8 juin 1725. La
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misère était alors très grande. On accusait le premier ministre et sa maîtresse de spéculer sur les grains. Il y eut des émeutes dans plusieurs villes. Le 14 juillet 1725, dans , le faubourg Saint- Antoine, les boutiques des boulangers furent pillées. Le gouvernement ouvrit des ateliers et des asiles, proscrivit la mendicité, défendit de bâtir de nouvelles maisons dans la ville et les faubourgs.
Persécution religieuse — Les ordonnances de Louis XIV contre les protestants subsistaient toujours, mais on avait cessé de les appliquer régulièrement. Plusieurs prélats, surtout le fougueux archevêque de Kouen, Lavergnc de Tïessan, qui convoitait le chapeau de cardinal, déterminèrent le duc de Bourbon et Fleury à les remettre en vigueur. La déclaration du 14 mai 1724 interdit à nouveau les assemblées, ordonna de faire baptiser les enfants, exclut les calvinistes de toute fonction, rétablit les anciennes peines, défendit la sortie du royaume. L'émigration, qu'on voulait empêcher, recommença. La Suède offrit asile aux réfugiés. Le gouvernement dut accorder la liberté du culte aux Alsaciens et aux étrangers établis à Paris et à Lyon.
Louis XV : éducation et caractère. — Au moment de son mariage polonais (1725), Louis XV avait seize ans. « Il était réputé, dit Richelieu, le plus bel adolescent de son royaume. » On admirait sa noblesse et sa grâce. Il avait été longtemps frêle et maladif avec un air pâle et mélancolique. On craignit plusieurs fois pour sa vie; aussi redoutait-on de le fatiguer par l'étude, qu'il avait en aversion. Au contraire, il montrait des dispositions pour tous les exercices du corps et excellait dans la danse. Renfermé et silencieux, il rappelait Louis XIII, avec ses manières sauvages et farouches, se livrait envers les personnes de son entourage à des plaisanteries méchantes et cruelles. Sa gouvernante, Mm0 de Ventadour, cultiva son orgueil. Le duc de Villeroy, par ses flatteries de vieux courtisan, ne développa (pie son égoïsme et ne lui enseigna que la science de l'étiquette. Fleury l'enchaîna par la crainte de Dieu et de l'enfer à la pratique étroite de ses devoirs religieux. Personne ne lui enseigna b>