‹ Histoire générale du IVe siècle à nos joursChapitre 112 sur 219 · I. Voir ci-dessus, p. 342 et p. 56'J · texte numérisé non relu

I. Voir ci-dessus, p. 342 et p. 56'J

606 LOUS XVI

mouvement fut de la terreur : il eut amèrement conscience de son incapacité.

Marie-Antoinette était tout autre. « Quand elle est debout ou assise, c'est la statue de la beauté, dit Walpole; quand elle se meut, c'est la grâce en personne. » Vive, charmante, légère, vaniteuse, dans l'épanouissement de ses dix-neuf ans, elle semblait n'avoir d'àmc que pour le plaisir. Son cœur avait la flamme généreuse de la bonté ; mais son esprit était aussi mobile et aussi vain qu'il était prompt. Courses à cheval, comédies, bals, fêtes, tels étaient les grands soucis de sa vie. Elle se passionnera bientôt aussi pour les courses de chevaux importées d'Angleterre et mises à la mode par le compromettant Lauzun. Mais déjà la jeune reine dédaignait et bravait l'opinion; elle n'adoptait pour règle de ses actes que son caprice. Si sa mémoire était courte, elle n'oubliait pas les blessures faites à son amourpropre; elle était aussi extrême en ses affections qu'en ses rancunes. Elle estimait le roi, elle était trop fière pour le trahir, elle ne le respectait pas toujours. Bien qu'il se défiât d'elle et de l'Autriche, son empire sur lui, né tardivement, s'affermissait par degrés. D'ailleurs, peu soucieuse de se mêler des affaires publiques, qui l'ennuyaient, elle ne voyait en toute chose que des questions de personnes. Par son horreur de toute réflexion et de toute application suiv ie, elle désespérait son lecteur, l'honnête abbé Vermond, qui aurait voulu lui apprendre au moins l'orthographe, et le patient ami de sa mère le prudent et très avisé comte de Mercy, ambassadeur d'Autriche, qui aurait désiré lui faire jouer secrètement un rôle politique. Cependant, qu'il s'agit d'une grâce à obtenir pour un de ses favoris, ou d'une vengeance à exercer, elle déployait soudain toutes les ressources d'une tenace volonté, d'un esprit subtil et inventif. Après avoir supplié, si le roi ne cédait pas, elle se fâchait; s'il résistait encore, elle ordonnait, et elle finissait toujours par être obéie.

Ministère Maurepas. — Marie -Antoinette s'inquiétait fort peu de savoir s'il y aurait ou non un premier ministre et qui il serait. Elle ne donna aucun conseil au roi, qui d'ailleurs ne lui en demandait point. Elle ne savait que deux choses, en

LKS TENTATIVES IlE RÉFORMES

ce moment solennel : qu elle avait du penchant pour Choiseul, le représentant illustre de l'alliance avec sa maison, et qu'elle détestait le duc d'Aiguillon. Elle exigea le renvoi du duc d'Aiguillon ; elle obtint que Choiseul serait rappelé de son exil, qu'il reparaîtrait une fois au moins à la cour. Mais, pendant ce temps, Louis XVI irrésolu avait consulté ses tantes, il avait écouté le conseil de M""' Adélaïde, il avait fait appeler Maurepas et lui avait donné le titre de ministre cCElut (11 mai MIL). Maurepas. âgé de soixante-treize ans, éloigné de la cour depuis vingtquatre ans, plaisait à Mesdames parce que, dans cette longue retraite où l'avait relégué Mm< de Pompadour, il n'avait cessé de représenter à leurs yeux la politique personnelle du défunt roi. Ce vieillard égoïste, aimable, futile, à l'esprit fin, au cœur sec, avait, comme Louis XV, la manie des petits moyens dans le gouvernement, l'impuissance à comprendre et à vouloir le bien. Il connaissait admirablement toutes les cabales de la cour. Cette dernière considération décida sans doute en sa faveur un jeune prince qui, sur ce terrain-là surtout, se sentait novice et désirait un mentor. Les courtisans eurent bientôt trouvé ce surnom pour désigner le premier ministre. L'opinion publique avait attendu beaucoup du nouveau règne : elle fut déçue et froissée par h; choix de Maurepas. Elle accueillit avec froideur la nomination des successeurs du duc d'Aiguillon aux deux ministères qu'il avait laissés vacants. Vergennes, appelé aux affaires étrangères, avait été initié à la diplomatie secrète de Louis XV, et Louis XVI estimait en lui, outre sa probité, son hostilité sourde contre l'Autriche. Le comte de Muy, nommé presque à son insu ministre de la guerre, modeste, honnête et sérieux, mais maladif, avait été parmi les amis fidèles du père de Louis XVI. L'un et l'autre, inolîensifs aux yeux de Maurepas, appartenaient au parti dévot, étaient étrangers aux intrigues, désireux de bien faire, mais hostiles aux nouveautés et aux réformes. Du reste, tant que le Parlement n'était point rappelé, tant que Maupcou et Terray restaient en place, le règne de Louis XV ne semblait point fini.

Le rappel du Parlement. — Une première satisfaction accordée à l'opinion et surtout au parti des philosophes fut la

LOUIS XVI

nomination de Turgol comme ministre de la marine en remplacement de l'incapable Bourgeois de Boynes (19 juillet). Enfin, un mois après, le grand coup tant attendu fut frappé. Maupcou et Terray furent renvoyés. Turgol fut mis au contrôle général et remplacé à la marine par Sartinc; Hue de Miromesnil, un parent médiocre de Maurepas, fut nommé garde des sceaux (24 août). De tout l'ancien gouvernement il ne restait plus en place que La Vrillière. Cette fois, une joie violente éclata dans Paris. Les deux ministres disgraciés furent pendus en effigie et peu s'en fallut que Terray lui-môme ne fût jeté à l'eau par le peuple au bac de Choisy. L'exil de Maupeou fut interprété comme un signe certain du prochain rappel des parlements. Louis XVI hésitait à prendre une aussi grave détermination et ne savait trop qui écouter. Le clergé était hostile à ces magistrats jansénistes ; avec le clergé étaient tous les débris de la cabale qui avait gouverné pendant le Triumvirat : Mesdames, Monsieur (le comte de Provence), le parti dévot. Le Parlement avait pour lui Choiseul et les siens, presque toute la haute noblesse, Conti et le Temple, la reine et le comte d'Artois, Maurepas, ainsi que sa femme, issus tous deux d une vieille famille parlementaire. Quant aux philosophes et aux économistes, par une rencontre singulière, ils étaient aussi opposés que le clergé lui-même au rappel du Parlement, en qui ils voyaient la grande forteresse des abus, de la routine et du fanatisme. Le peuple, au contraire, et la plus grande part de la bourgeoisie, rangés d'instinct dans l'opposition, avaient pris l'habitude de considérer les parlements comme les défenseurs des libertés publiques. Que décider? Si Louis XVI avait été un vrai roi, il aurait compris le danger de la rentrée en scène des vieux adversaires de la royauté. Mais la pitié pour les victimes de Maupeou, le désir de se rendre populaire l'emportèrent avec Maurepas et la reine sur les conseils de Turgol et, le 12 novembre, Louis XVI rétablit solennellement sur leurs sièges les magistrats que son aïeul avait chassés. Le Parlement reçut avec une froideur hautaine la grâce qu'on prétendait lui faire. En dépit de quelques restrictions apportées à ses privilèges, il conservait le droit de remontrances; il reparut aussi fort, aussi popu-

LKS TKNTATIVKS I)K HKPOKMKS

laire, aussi bien armé qu'auparavant pour cette guerre de chicanes qu'il faisait depuis tant d'années à la monarchie. Mais le roi fut touché et rassuré par les acclamations de son peuple.

Turgot : ses origines. — Kn mi, Turbot (né à Paris, 4727) avait quarante-sept ans. Il était dans la force de l'âge. Sa figure était helle, sa taille haute ; ses traits mobiles reflétaient ses moindres sentiments; il était timide, avec une certaine gaucherie dans le monde, et s'exprimait difficilement en public. Ce descendant d'une lignée ancienne de graves personnages, intendants ou magistrats, était sérieux, acharné au travail, fort instruit, passionné pour le bien public. Il alliait à des opinions philosophiques très fermes une foi monarchique très raisonnée: il appartenait, mais avec une indépendance éclectique, à l'école des physiocrates et il avait déjà attiré l'attention par ses travaux économiques. On a dit qu'il connaissait peu les hommes et ne s'entendait pas à les manier; il est plus exact peut-être de constater qu'avec tout son siècle Turgot habitait volontiers (moins volontiers que beaucoup d'autres) le domaine des théories logiques et des généreuses abstractions. Ce penseur, profond souvent et plus d'une fois original, était non seulement un sage, mais un administrateur avisé et pratique. Il avait fait ses preuves comme intendant de Limoges. En 1761, il avait trouvé cette province dans une situation très misérable; il s'était attaché à elle, avait refusé de l'avancement pour y continuer sa tâche réparatrice. Il avait fait appel au concours des curés pour persuader les habitants «le l'utilité de ses réformes. Il avait réussi à adoucir la corvée, à mieux répartir la taille, à construire de belles routes, à conjurer une disette en maintenant la libre circulation des grains, à développer l'industrie, à provoquer un mouvement d'études agricoles et économiques, à inspirer confiance au peuple et à triompher patiemment de l'hostilité des privilégiés. Il s'était essayé, pendant ces treize ans de noviciat provincial, à la pratique des grandes affaires. Par un singulier hasard, il fut appelé au ministère sans avoir rien demandé. L'abbé Véry, son ancien condisciple, la duchesse d'Enville, son amie, très liés l'un et l'autre avec Mmo de Maurepas, prononcèrent son nom : c'était le nom d'un homme

HlSTOIRC oénÉBALC. VII. 39

LOI IS XVI

intègre, respecté, d'un Iravaillcur modeste, malhabile aux cabales: il fut retenu par Maurepas et agréé par le roi. Tout d'abord, le public d élite, qui connaissait Turgot, avait été seul à saluer l'arrivée de cet « honnête homme » au ministère de la marine, croyant voir entrer avec lui au Conseil la justice et la raison mêmes. Quand au bout d'un mois il passa au contrôle général, cette fois, le peuple aussi applaudit. Mais lui, effrayé, hésita beaucoup avant d'accepter celte charge écrasante dont il entrevoyait toutes les difficultés.

Turgot et Louis XVI. — « Vous ne vouliez donc pas ètr<> contrôleur général 1 » dit Louis XVI à Turgot qui venait le remercier. — « Sire, j'avoue que j'aurais préféré conserver le ministère delà marine... Mais ce n'est pas au roi que je me donne, c'est à l'honnête homme. » Le roi lui prit les deux mains en disant : « Vous ne serez pas trompé. » — « Sire, ajouta celui-ci, je dois représenter à Votre Majesté la nécessité de l'économie, et Elle doit la première donner l'exemple; M. l'abbé Terray l'a sans doute déjà dit à Votre Majesté. » — « Oui, il me l'a dit, mais il ne me l'a pas dit comme vous. » Tel fut le premier entrelien financier de Louis XVI avec le nouveau contrôleur général.

En sortant tout ému du cabinet du roi à Compiègne, Turgot se recueille et tout aussitôt il lui écrit la lettre mémorable qui contient l'exposé de ses idées générales sur l administration des finances. Il s'empresse de remettre sous les yeux du roi le texte de « rengagement qu'il a pris avec lui-môme ». 11 en dresse une sorte de procès-verbal : « Point de banqueroute; point d'augmentation d'impôt; point d'emprunts. » Mais qu'il sera malaisé d'exécuter ce programme! « Il faudra, Sire, vous armer contre votre bonté de votre bonté même; considérer d'où vous vient cet argent que vous pouvez distribuer à vos * courtisans, et comparer la misère de ceux auxquels on esl parfois obligé de l'arracher par les exécutions les plus rigoureuses, à la situation des personnes qui ont le plus de titres pour obtenir vos libéralités. » Ici se manifeste la préoccupation constante de Turgot, l'intérêt des malheureux, l'amélioration du sorl du peuple. En même temps se révèle sa perspicacité. Il aperçoit d'avance, il désigne cette « ligue pour les abus » qui

LES TKNTATIVKS ItK HKFOHMKS

doit le renverser. Il prévoit qu'il sera seul à la combattre, t J'aurai à lutter contre la générosité de Votre Majesté et des personnes qui lui sont le plus chères. Je serai craint, haï même de la plus grande partie de la cour, de tout ce qui sollicite des grâces... Ce peuple, auquel je me serai sacrifié, est si aisé à tromper que peut-être j'encourrai sa haine... Je serai calomnié, et peut-être avec assez de vraisemblance pour m'ùter la confiance de Votre Majesté. »

Premières réformes financières. — Malgré cette vue prophétique de l'avenir, Turgot se mit résolument au travail. Il épura d'abord le personnel de l'administration centrale des finances, en exclut deux intendants durs et avides, « le grand Foulon et le petit Cochin », renvoya le premier commis du contrôle, Leclerc, « dont le luxe insolent indignait le public », et le remplaça par le sage De Vaincs, chassa Brochet de Saint- Prest, rapporteur de la « commission pour les blés », qui avait fait dans ce commerce secret une fortune scandaleuse. Puis il s'occupa de rétablir l'ordre dans les finances. Les dépenses approchaient de 400 millions, les recettes s'élevaient à 377, le déficit dépassait 22. Il y avait 78 millions d'anticipations et la dette exigible n'était pas inférieure à 235. Turgot ne se permit tout d'abord que quelques améliorations de détail, bien qu'il sentit qu'une réforme profonde des abus pouvait seule porter remède à la déplorable situation des finances. Il réduisit de 7 millions les impots les plus lourds. Il retrancha près d'un million sur la Maison civile du roi, 9 millions sur la Maison militaire et sur l'ordinaire des guerres; un million sur les ponts et chaussées, 12 millions sur les dépenses générales des finances, plus d'un million sur divers autres services. Au contraire, il augmenta le fonds des pensions (nous dirions aujourd'hui : retraites), ayant constaté avec indignation qu'elles * étaient arriérées de trois ou quatre ans; il décida même que, pour secourir d'abord les plus malheureux, il serait payé sans délai deux années à la fois des pensions de 400 livres et au-dessous. Enfin il ne craignit pas de consacrer immédiatement 15 millions au remboursement de la dette exigible arriérée. — Turgot comptait sur de nouvelles et patientes éco-

LOI IS XVI

noniies et sur un meilleur rendement des impôts pour remédier progressivement au mal. Un des vices les plus crianls du système financier de l'ancien régime élait l'organisation des Fermes générales. Sur un produit brut de 152 millions, elles ne fournissaient à l'État qu'un produit net de 89 millions, retenaient le fiers des sommes perçues. Encore n'étaient-ce là cjue des chiffres officiels : dans la réalité, combien d'autres inavouables profils! Il eût fallu, pour bien faire, casser le bail des Fermes : Turgot ne l'osa pas, il ne le pouvait pas. Il se borna a supprimer des abus accessoires; il signifia, le 14 septembre, aux Fermiers généraux, qu'à l'avenir, sur la feuille de leurs profils réguliers, on ne tolérerait plus la surcharge parasite des croupes et des adjonctions. Il se déclara l'ennemi de toute extension, c'est-à-dire du système qui consistait à interpréter en faveur de la Ferme toute obscurité des lois fiscales. Il refusa les 450000 livres de pot-de-vin que recevaient les contrôleurs généraux sur le renouvellement du bail de la Ferme, et il remit cet argent aux curés de Paris pour les pauvres.

La liberté du commerce des grains. — Les premiers actes de Turgot n'avaient ému que le monde des bureaux et de la finance. L'événement qui inaugura réellement son ministère fut l'arrêt qui rendait la liberté au commerce des grains dans l'intérieur du royaume (arrêt du 13 septembre 1774). Nouveauté hardie; car, en 1749 et en 1763, on avait bien autorisé la circulation des blés, mais sans en abolir les entraves. On n'imagine point ce qu'était alors l'emprisonnement du blé. Tous ceux qui voulaient entreprendre le commerce des grains étaient tenus de faire inscrire sur les registres de la police leurs noms, qualités et demeures, le lieu de leurs magasins, les actes relatifs à leurs entreprises. Il était défendu de vendre ailleurs que dans les marchés, à des jours et à des heures fixes. Dans chaque marché, les achats et les ventes étaient surchargés de droits coûteux. La moindre transaction conclue sur place, hors des villes et bourgs désignés, était sévèrement punie. Ainsi tout semblait calculé pour entraver le commerce à découvert et faciliter les opérations secrètes du monopole royal. Turgot supprima tout ce qu'il put de ces entraves; il déclara qu'à

Page 1