LES TENTATIVES DE II É KO H M ES
2 mars, ayant enregistré l'édit relatif à la caisse do Poissv, il repoussa les cinq autres comme contraires à la justice. Au fond, ce dont il ne voulait à aucun prix, c'était de la contribution substituée à la corvée. Il affirmait hautement que les privilégiés sont de droit exempts de tout impôt; que le service du clergé est de remplir toutes les fonctions relatives à l'instruction, au culte, aux aumônes; que le noble donne à l'Etat son sang et assiste de ses conseils le souverain; que « la dernière classe de la nation, qui ne peut rendre à l'Etat dos services aussi distingués, s'acquitte envers lui par les tributs, Y industrie et les travaux corporels ». Les remontrances et itératives remontrances du Parlement ne furent point écoutées et, le 12 mars, les édils furent enregistrés à Versailles .en un laborieux lit de justice, malgré la lugubre harangue du premier président d'Aligre et les protestations interminables de Séguier.
Derniers travaux de Turgot : ses plans politiques et sa doctrine. — Ce devait être la dernière victoire de Turgot. — Ses derniers travaux nous le montrent aussi résolu qu'au premier jour, aussi attaché, dans la variété de ses décisions, à d'invariables principes de liberté, d'équité, de paix, d'humanité, de progrès éclairé et sage. A la demande de Voltaire, il affranchit le pays de Gex de la Ferme générale. Il crée une banque libre, la Caisse d'escompte. Il institue une commission de médecine, première ébauche de notre Comité de l'hygiène publique. Il écrit un mémoire où il invoque la raison d'économie et l'intérêt bien entendu de la France pour s'opposer à la guerre d'Amérique. Il établit la liberté du commerce des vins. Il projetait la suppression des traites et douanes et l'avènement d'un régime de libre-échange. Enfin il avait rédigé dans un Mémoire sur les municipalités, un plan complet de réforme politique et administrative.
Il était avant tout partisan de la liberté et de la propriété; il pensait « que la société est faite pour les particuliers, qu'elle n'est instituée que pour protéger les droits de tous, en assurant l'accomplissement de tous les devoirs mutuels ». Liberté individuelle, liberté de penser et d'écrire, liberté de conscience, liberté du travail et, comme corollaire, égalité civ ile et politique,
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tels étaient ses articles de foi politique, avec cette restriction toutefois (empruntée aux physiocrates) que, l'agriculture étant l'unique source de la richesse, la possession du sol conférait aux seuls propriétaires, avec l'obligation de payer l'impôt, « le droit de cité », c'est-à-dire le droit de s'occuper des a fia ire s publiques.
La souveraineté résidait essentiellement, à ses yeux, dans la raison et la justice. « Votre Majesté, disait-il à Louis XVI, règne par son pouvoir (c'est-à-dire en fait) dans le moment présent. Elle ne peut régner sur l'avenir (régner réellement, être reconnue souveraine en droit) que par la raison qui aura présidé à ses lois, par la justice qui en sera la base. » Le roi, équitable et raisonnable, est donc pour lui un législateur absolu et il est le dépositaire de la puissance publique. Toutefois son gouvernement doit être paternel et fondé sur une constitution nationale. « La cause du mal, Sire, vient de ce que votre nation n'a point de constitution. C'est une société composée de différents ordres mal unis et d'un peuple dont les membres n'ont entre eux que très peu de liens sociaux... Chacun n'est guère occupé que de son intérêt particulier exclusif... Votre Majesté est obligée de tout décider par elle-même ou par ses mandataires. On attend vos ordres spéciaux pour contribuer au bien public, pour respecter les droits d'autrui et quelquefois même pour user des siens propres. »
Que propose ïurgot pour mettre fin à l'anarchie? Une hiérarchie d'assemblées ou municipalités de paroisse et de cité, d'arrondissement, de province (ou de généralité) et une municipalité nationale, composée de délégués élus par les propriétaires. Ces assemblées s'occuperont chacune en leur circonscription, et la municipalité nationale pour le royaume tout entier, des travaux publics, des secours de charité et surtout, là est le point capital, de la répartition de l'impôt. Le principal impôt, le seul juste et plus tard l'unique impôt, sera une subvention territoriale répartie indistinctement entre tous les propriétaires privilégiés ou non privilégiés. Ces assemblées n'exerceront pas de contrôle, elles ne seront ni en grand ni en petit des « États », mais elles exprimeront des vœux, elles seront consultatives. Cependant,
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sous un gouvernement de justice et de raison, rien ne serait fondé de durable si les esprits n'étaient pas éclairés et les cœurs gagnés. « La première et la plus importante de toutes les institutions que je croirais nécessaires» celle qui me semble le plus propre à immortaliser le règne de Votre Majesté... serait la formation d'un Conseil de l'instruction national**, sous la direction duquel seraient les académies, les universités, les collèges, les petites écoles. » Il établirait un nouveau système d'éducation destiné à former des citoyens. A côté et en dehors de l'instruction religieuse, on donnerait aux enfants « une instruction morale et sociale » d'après « des livres faits exprès, au concours, avec beaucoup de soin ». Tel était le plan de Turgot, incomplet assurément pour notre époque, mais admirablement approprié à la société de son temps. A la façon dont Louis XVI l'annota en marge, on voit qu'il dépassait les bornes de son intelligence. Eùt-il été compris du monarque, il se serait heurté à l'obstination des privilégiés.
Chute de Turgot (13 mai 1776). — La publication des édits avait été accueillie avec vive joie par Voltaire et par l'opinion libérale, avec enthousiasme par les ouvriers et les petits marchands de Paris. Mais la guerre de libelles dirigée contre Turgot redoubla de violence. C'est en vain que dans une lettre mémorable, du 30 avril, Turgot conjura le roi de résister au terrible courant qui menaçait le trône d'une prochaine catastrophe. Une fermentation extraordinaire se répandit à la cour, dans la finance, la grande noblesse, le haut clergé. A celte ligue formidable pour le maintien des abus se joignirent les chefs des corporations dépouillés de leurs prérogatives, bientôt môme beaucoup de gens de lettres entraînés par l'exemple. De plus en plus le roi était circonvenu. Maurepas commençait à trouver Turgot par trop hardi et gênant, « trop fort pour lui ». Il permit à un certain marquis «le IVzay de communiquer à Necker, son ami, les comptes de finances et de soumettre secrètement à Louis XVI les observations malveillantes du banquier genevois. On se servit d'autres moyens. On fabriqua et on intercepta une fausse correspondance où Turgot était censé tourner en dérision le premier ministre, la reine et le roi lui-môme, qui se
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laissa prendre à celle basse supercherie. Mais le véritable auteur de la disgrâce de Turgot fut Marie-Antoinette,, Elle s'était enlichée du comte de Guines, ambassadeur à Londres, qui avait eu un procès scandaleux avec son secrétaire, et qui compromettait gravement les intérêts de la France par sa légèreté : il était en train de nous brouiller avec l'Espagne. Le contrôleur général, appuyant énergiquement les réclamations de Vcrgennes, avait obtenu le rappel de Guines. La reine se vengea en exigeant le renvoi de Turgot. « Le projet de la reine, dit Mercy, était que le sieur Turgot fût chassé et de plus envoyé à fa Hasti/fe, le même jour que le comte de Guines serait déclaré duc. Il a fallu les représentations les plus fortes et les plus instantes pour arrêter les effets de sa colère... »
Le 12 mai, Malesherbes, découragé, avait donné sa démission. Turgot, ferme jusqu'au bout, voulut attendre qu'on le chassât. Il n'allemlit pas longtemps. Le lendemain 13, Louis XVI, n'osant le recevoir, bien qu'il sollicitât depuis deux jours une entrevue, lui lit porter, par le ministre Berlin, l'ordre de résigner ses fonctions. Avec lui s'éloignait la dernière chance sérieuse de réforme pacifique, de salut pour la monarchie. Quelques jours après, dans une lettre attristée et digne qu'il écrivit au roi, il rappelail ses conseils, les difficultés de la situation et terminait par cette prophétie : « Tout mon désir, Sire, est que vous puissiez croire que j'avais mal vu et que je vous montrais des dangers chimériques. Je souhaite que le temps ne me justifie pas. » — Après quelques années de retraite studieuse, embellie par l'amitié, Turgot mourut en 1781. Il ne vit pas la Révolution. Il l'avait pressentie, il n'avait pu l'empêcher.
//. — Les successeurs de Turgot.
La réaction. — Le jour du renvoi de Turgot, Marmontel observait dans un morne silence la joie tumultueuse des courtisans et des financiers, et comme on lui demandait sur quoi il méditait si gravement : « Je me représente, dit-il, une
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troupe de brigands rassemblés dans la forêt de Bondy, à qui Ton vient d'annoncer que le grand prévôt est renvoyé ». De Théritage du grand prévôt, Maurepas prit pour lui la présidence du Conseil des finances, et, sur l'avis du valet de chambre Thierry, il donna le ministère à Glugny, que Condorcet qualifie de « fripon, dur, emporté, ivrogne et débauché ». Le pillage recommença. Pour se procurer de l'argent, Clugny, ministre «le la réaction nobiliaire, caressé par le clergé, adulé par le Parlement, ne trouva rien de mieux que do créer une Loterie royale. Ensuite il rétablit les corvées, les corporations; il abolit la libre circulation des grains. Au bout de cinq mois, il mourut, laissant les finances dans le chaos (18 octobre).
Necker : son administration financière. — Maurepas était fort inquiet de la situation du trésor royal : or, il avait une cousine, M"" de Monlbarey, dont l'amant, le marquis de Pezay, l'avait mis en relations secrètes avec Necker; et c'est ainsi qu'il jeta les yeux sur le banquier genevois. Necker, établi dès sa jeunesse à Paris, où il avait fait une fortune énorme pour le temps, était un gros homme, d'aspect magistral, vaniteux, ambitieux, habile et probe. Sa femme, simple, sèche, vertueuse, bienfaisante, passionnée pour la gloire de son mari, tenait un salon un peu pédant, mais fort couru. On sait que leur fille fut M™ de Staël. Lui, s'était rendu populaire par ses idées à la Jean-Jacques Rousseau et par ses écrits déclamatoires; il n'avait ni l'ampleur de vues, ni la haute prévoyance, ni la grandeur d'ame d'un homme «l'Étal. Comme, en sa qualité d'étranger et de prolestant, on ne pouvait le nommer contrôleur général, ces fonctions furent confiées provisoirement à Taboureau desRéaux, mais il fut ministre effectif sous le titre de directeur général du trésor (21 oct. 1716), puis des finances (20 juin 1777). — Pour apprécier équitableinent son administration financière, il ne faut pas oublier ileux choses : que la politique des réformes d'ensemble venait d'être abandonnée et paraissait impossible depuis la chute de Turgot; que la guerre d'Amérique était imminente, qu'elle éclata bientôt et qu'il fallut aviser à remplir sur l'heure, et coûte que coûte, le gouffre qu'elle creusait dans les finances. Necker usa de trois moyens principaux pour conjurer la crise :
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il cul recours à des expédients financiers, il tenta des économies et il essaya des réformes partielles.
En sa qualité de banquier, il était surtout frappé de la puissance du crédil; tous ses expédients financiers sont du même genre : ce sont des emprunts, avoués ou déguisés. En 1776, il perfectionna la Loterie de Clugny en augmentant les lots; il créa 24 millions de rentes viagères et perpétuelles, d'après un système analogue à nos valeurs à tirage. En 1777, les emprunts fails directement par l'Etat ou à son compte se multiplient : renies de la ville de Paris, 12 millions; renies sur l'Étal. 2u millions; emprunt sur l'ordre du Saint-Esprit, 12 millions: billets remboursables sur les Fermes, 18 millions; emprunt sur les cautionnements qu'on exige des fonctionnaires, 24 millions. Total pour cette seule année 1777 : 100 millions d'emprunts (530 millions de notre époque). En 1778, 4 millions de rentes viagères. En 1779, 5 millions; en même temps, emprunts de 40 millions sur les Etats du Languedoc, Provence et Bourgogne; de 6 millions à Gènes: de 2 millions, prêtés par Necker lui-même à 5 pour 100; de 5 millions et demi sur la corporation nouvelle des carrossiers. En 1780, loterie de 36 millions. En 1781, 0 millions de rentes viagères. 11 fallait bien trouver de l'argent. — Necker essaya aussi d'obtenir quelques économies. L'enfantillage dépensier de la reine, la triste docilité du roi étaient maintenant si connus que les appétits des courtisans étaient devenus féroces. D'une seule bouchée, le prince de Guéinénée, nommé grand chambellan, arrachait un morceau de 800 000 livres .et, du grand au petit, tous dévoraient. La plaie du budget était ce formidable grouillement de sauterelles de la cour. Necker décida que toutes les grâces et pensions seraient distribuées désormais chaque année, à la même époque et une fois pour toutes par le roi, qui pourrait ainsi se mieux rendre compte de la dépense. Il renouvela l'abolition des croupes prononcée par Turgot. Il supprima, dans l'administration des Domaines, des Bois, eaux et forêts, bon nombre de charges inutiles (1777). Il pratiqua de même des coupes sévères dans la forêt vraiment asiatique des offices ridicules de la Maison du roi. Le gaspillage n'en continua pas moins. Il se trouva par exemple
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qu'en trois ans (1*778-81 ) le roi avait accordé 2 600 000 livres «le nouveaux brevets fl'assuranre, c'est-à-dire de pensions anticipées pour des offices promis et non encore vacants.
Les Assemblées provinciales. — Apres Turbot, Necker put s'apercevoir que toute réforme, môme la plus modeste, dès qu'elle touchait à un privilège, devenait impossible. C'est ainsi qu'on le laissa libre d'améliorer les prisons et les hôpitaux (œuvre charitable à laquelle s'intéressa vivement M""" Necker); mais le clergé empêcha, malgré les plus vives réclamations de l'opinion publique, et il relardera jusqu'en I "88 toute concession d'étal civil aux protestants. Le Parlement, supprimant la question préparatoire, parvint à ajourner la suppression de la question préalable. Quand on lui présenta l'édit du 10 août 1179, abolissant la mainmorte dans le domaine royal, il ne l'enregistra qu'en y ajoutant la clause que les anciens droits seigneuriaux seraient respectés, et celle clause enlevait à l'édit toute portée et même toute signification; enfin il combattit l'essai des « administrations provinciales », et refusa d'enregistrer l'arrêt qui instituait Y Assemblée de Moulins.
Ce projet d'administrations provinciales, que Necker avait consigné dans un mémoire remis au roi en 1778, était emprunté en grande partie au plan des municipalités de Turgot. Imitation timide et bâtarde, intéressante pourtant, car la critique faite par Necker de notre système moderne de centralisation n'a pas encore vieilli. « C'est du fond des bureaux, disait-il, que la France est gouvernée. » Le remède qu'il proposait n'avait rien de violent : il demandait qu'on entreprit dans une généralité l'expérience d'une Assemblée provinciale dans laquelle on établirait « un sage équilibre entre les trois ordres » et qui serait chargée de la répartition de l'impôt, de la confection des routes, des ateliers de charité, mais dont les délibérations seraient toujours soumises à l'approbation du Conseil. Il ne cachait pas son désir de substituer cet organe nouveau au contrôle inquiet, confus et dangereux des parlements. L'institution nouvelle fut essayée tout d'abord dans le Herri (12 juillet 1778), puis à Montaubau (4 1 juillet 1779) pour la Haute-Cuvenne, enfin à Moulins (19 mars 1780) pour le Bourbonnais, le Nivernais et la Marche.
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Une tentative analogue échoua dans le Dauphiné, qui ne cessait de réclamer la restitution de ses États. Des quatre Assemblées fondées par Necker deux subsistèrent jusqu'en 1789 : celles du Berri et de la Haute-Guyenne. Elles accomplirent quelques réformes utiles.
Le Compte rendu; disgrâce de Necker (1781). — Necker n'eut pas le temps de poursuivre ailleurs l'application de son système. Maurepas le trahissait. La ligue pour les abus qui avait balayé Turgot se reformait. Pour se défendre, Necker employa un moyen nouveau qui était un signe des temps : il en appela à l'opinion publique. Il publia, le 19 février 1781, un Compte rendu des finances qui eut aussitôt un immense retentissement. Il y faisait hardiment l'apologie de son administration, il dévoilait une partie du mystère qui avait enveloppé jusque-là la gestion des finances du royaume, il montrait le flol menaçant des dons, croupes et pensions s'élevant à 28 millions, il rappelait ses réformes; il n'avouait pas toute la vérité et, tandis qu'il parlait d'un excédent de recettes de 27 millions, en réalité le déficit était de 114 millions. En même temps il s'adressa au roi, car la situation pour lui n'était plus tenable : il lui mit en quelque sorte le marché en mains, il lui demanda de l'admettre au Conseil avec voix délibéralive et de lui accorder le droit de l'entretenir en particulier une fois par semaine. Le roi n'ayant pas agréé son ultimatum, il donna sa démission (19 mai 1781). Paris, indigné et consterné, attribua sa disgrâce à l'influence de la reine et de M'"*' de Polignac.
Légèretés de la reine. — La conduite de la reine était absurde : c'était un perpétuel défi à toutes les calomnies. Forte de son honnêteté, de son mépris ou de sa froideur pour le vice, Marie-Antoinette se croyait tout permis. Elle se montrait de plus en (dus incapable de comprendre son devoir de reine. Insensible aux observations de son frère Joseph II, qui fil un voyage en France en 1777, rebelle aux conseils de sa mère, qui (jusqu'à sa mort en 1780) lui écrivait sans cesse, sourde aux sages remontrances de l'abbé de Vermond et du comte de Mercy. elle s'amusait comme un simple page. Elle allait au bal de l'Opéra, causait publiquement avec un masque pendant une demi-heure
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et lui laissait baiser sa main. Ou bien, forcer île garder le lil pour une légère indisposition, elle fermait sa porte au roi sous prétexte de contagion possible et, pour se désennuyer, elle admettait dans sa chambre quatre gentilshommes des plus fais et des plus compromettants de la cour, ses veilleurs, comme on les surnomma : Coigny, (iuines, Eslerhazy et Besenval. Sa passion pour les jeux de hasard devenait extravagante : après avoir quitté ostensiblement, avec son mari, les salons du comle d'Artois, elle y revenait seule, en cachette, pour y jouer encore jusqu'à cinq heures du malin1. Elle s'était d'abord éprise île l'aimable princesse deLamballe; sans l'abandonner entièrement, elle était tombée sous la domination de la comtesse Jules de Polignac. Celle-ci, jeune, pauvre, charmante et très libre, Apre calculatrice sous un air de candeur, instrument de l'avidité de toute sa famille, maîtresse de Vaudreuil, allié*' de Maurepas, tète de la réaction, contribua plus que personne à jeter la reine dans les plus folles prodigalités et à lui faire jouer (souvent à son insu) un rôle politique. Elle savait que, pour la rendre intraitable, il suffisait d'intéresser sa vanité au succès de ses exigences.
Louis XVI ne comptait plus pour les courtisans; il était le jouet des caprices de sa femme. Sur les conseils de Joseph II, il s'était enfin décidé à subir une légère opération qui lui permit d'être père : la grossesse de la reine, redoublant son aveugle tendresse pour elle, la naissance de la duchesse d'Angoulème (dée. 1778) furent le prétexte d'un nouveau débordement de dépenses. Les médecins reçurent 2:t000 livres, rien que pour l'inoculation de la petite Madame. Les fiais de l'éducation du fils du comle d'Artois montèrent àG.iOOOO livres. La comtesse de Polignac, qui réclamait un domaine de 100 000 livres de rente, daigna se contenter d'un don de 200 000 livres et de 25 000 livres de rente pour sa fille. Les prétentions de la comtesse ne connaissaient plus de bornes; par l'intermédiaire de la reine elle disposait des ministères : c'est elle qui lit nommer
I. On encore, ayant arnieh»1 an roi l'autorisation de jouer une seule fois an pharaon qu'il avait interdit dans (nul 1.- ro\aunie. pour lui o|>éir. elle y jouait trente-six heures de suite.
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le marquis de Castries à la place de Sartine, a qui Necker reprochait ses désordres linanciers dans l'administration de la marine (oct. 1780); c'est elle qui mit à la Guerre, à la place de Montbarey, le comte de Ségur, que Louis XVI avait d'abord déclaré impossible à cause de sa goutte (décembre 1780); c'est elle enfin qui décida de la chute de Necker : Paris en la lui attribuant ne s'était pas trompé.
Cependant Paris et la France distinguaient encore entre le roi et ses mauvais conseillers. Le culte monarchique n'était pas éteint. On le vit bien lors de la naissance d'un dauphin (22 octobre 1781). Ce même peuple, qui avait acclamé dans sa disgrâce Necker « le restaurateur des finances », qui accueillit par des chansons la nouvelle de la mort de Maurepas (novembre 1781), criait encore avec un enthousiasme sincère : « Vive le roi! vive la reine! vive monseigneur le dauphin! »
Les successeurs de Necker: Galonné. — Apres Necker, personne ne se souciait plus d'être contrôleur général. A défaut de Calonne poussé par la coterie Polignac, mais pour lequel le roi éprouvait une insurmontable répugnance, on prit Jolv de Fleury, un magistrat insignifiant. 11 essaya vainement de poursuivre la suppression des charges inutiles, de résister aux doléances de la maison de Guéménéc qui fit une faillite princière de 25 millions, aux convoitises de la duchesse de Polignac, qui fut nommée gouvernante des Enfants de France. 11 augmenta les impôts de consommation, rétablit des offices supprimés, ajouta les emprunts aux emprunts (GO millions de rentes nouvelles en deux ans). Effrayé de sa responsabilité, il imagina de s'abriter derrière un comité de finances présidé par Vergennes et qui devait être, suivant l'expression des courtisans, « le tombeau des grâces ». L'audace était trop forte : la reine le fit ren voyer (30 mars 1783). Alors Louis XVI qui repoussait encore Calonne, nomma ministre des finances un honnête et t malheureux jeune homme », incapable, il est vrai, mais « qui avait des mœurs » : d'Ormcsson. Celui-ci ne dura que sept mois. Il manqua d'amener la banqueroute de la Caisse d'escompte, osa casser le bail des Fermes. La reine eut vite fait de l'expédier, et celle fois elle imposa Calonne, le candidat de son monde, le protégé
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«de la maison de Polignac (3 novembre 178.'!). Personnellement -elle eût préféré Brienne.
Calonne n'était pas le premier venu. Il avait été intendant, il -était de la maison. « Il avait l'esprit facile et brillant, l'intelligence fine et prompte. Il parlait et écrivait bien; il était tonjours clair et plein de grâce; il avait le talent d'embellir ce qu'il savait et d'écarter ce qu'il ne savait pas. Il était laid, grand, lesle «t bien fait; il avait une physionomie spirituelle et un son de voix agréable... Le public lui savait de l'esprit, mais ne lui croyait point de moralité... Comme tous les esprits faciles, il avait de 1 elourderic et de la présomption. C'était la partie saillante de son caractère. » Ainsi le juge Talleyrand, qui le connaissait bien. Sa politique financière fut plus que hardie. Il pensa que pour se procurer de l'argent, il fallait du crédit; que pour avoir du crédit, il fallait feindre la richesse; et que pour avoir l'air d'être riche, il fallait dépenser beaucoup. Dépenser «Hait le plus facile. La cour prisa fort son système : nouvelle Danaé, elle reçut avec délices la pluie d'or. La reine acheta «Saint-Cloud (6 millions, mars 1785); le roi, Rambouillet (18 millions, nov. 1785). Le duc de Polignac fit rétablir en sa faveur l'office de grand-maître des postes. Le prince de Guéménée re<;ut 11 millions en échange du port de Lorient. Le reste à l'avenant. Mais où prendre l'argent? Calonne emprunta. 11 profita d'abord de 100 millions qui restaient à percevoir sur l'emprunt de 1782. Il émit, en décembre 178i, un emprunt de 125 millions à 8 pour 100. Il emprunta 15 millions sur les États de Languedoc, 5 millions à Gènes, 80 millions avec primes -en décembre 1785. Cette fois le Parlement se rebiffa, présenta <lc sévères remontrances et il fallut un lit de justice pour le réduire au silence. Dans les provinces on prolestait; de tous «côtés des émeutes grondaient; toute entreprise nouvelle, la refonte des espèces d'or par exemple (mars 1780), éveillait le soupçon. La veine était épuisée. Calonne était aux abois. — Cependant, le 26 septembre 1786, il fit aux économistes et aux partisans de la paix une concession mémorable en coopérant, avec Vergennes et avec sir Eden, à la conclusion d'un traité de «commerce qui entre-bàillait à l'Angleterre la porte du marché
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français, stimulait (à son corps défendant, il est vrai) notre industrie par celle concurrence et assurait à nos produits, à nos vins en particulier, un important débouché. L'innovation de ce traité contraste avec l'esprit de routine qui inspirait alors la plupart des actes du gouvernement.
Le maréchal de Ségur et l'armée : le règlement de 1781. — Un double courant de progrès technique et de réaction sociale s'aperçoit partout, et manifestement dans l'armée. A Saint-Germain, malade d'insuccès et démissionnaire en 1777, à Montbarey, simulacre de ministre, avait succédé le marquis Philippe de Ségur (23 déc. 1180). Celui-ci fut élevé au pouvoir par une intrigue dirigée contre Maurepas. On eût pu faire un choix moins honorable. Ce brillant officier, qui avail perdu un bras à Lawfeld, était un honnête homme, un hou mari (chose rare à la cour) et un très correct gentilhomme. Maiscet ami deBcsenval, ce protégé de la comtesse de Polignac. et qui reçut en 1783 le titre de maréchal, n'en fut pas moins le prisonnier de la réaction. Déjà, en 4779, un édit avait décidé que pour devenir officier d'artillerie il fallait être né noble. Le règlement célèbre du 22 mai 1781 étendit ces exigences à l'armée entière en les aggravant : désormais on ne put prétendre au grade d'officier qu'en fournissant la preuve authentique de quatre degrés de genlilhommerie. C'était exclure du commandement toute la haute bourgeoisie et même beaucoup de nobles : aucune mesure petit-être n'amassa plus de haines contre l'ancien régime. — Cependant à la même époque, sous le ministère de Ségur, se poursuit dans l'armée un travail incessant d'amélioration. Le corps de l'tëlat-major fut organisé en 1783. Des écoles d'enfants de troupes, des bataillons de chasseurs de montagne furent créés. Montalembert, dans la fortification (système polygonal), Gribeauval, dans l'artillerie, achevèrent leur œuvre. Le canon fut raccourci, l'affût rendu plus léger, les pières furent fondues sans àme, puis forées à l'intérieur et tournées à l'extérieur; les canons furent munis d'un point de mire, d'une hausse, d'une vis de pointage; on se servit de gargousses ou cartouches à canon, de boites à balles; toutes les voitures d'artillerie furent construites sur le même modèle. Enfin, sous le
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successeur de Ségur, le comte de Brienne, frère du cardinal, la mobilisation de l'armée fut prévue et rendue facile par la répartition de toutes les forces en 21 divisions, subdivisées ellesmêmes en brigades (1788).
Quand on ne considère que ces perfectionnements de l'outillage, que ces progrès dans l'ordonnement et dans la spécialisation des choses militaires, on peut dire que la monarchie possédait à la veille de 1789 une excellente armée. Mais cette armée, divisée par l'esprit de caste, n'avait pas d'unité morale; malgré de louables efforts pour y faire régner l'ordre, elle n'avait pas de véritable discipline, et elle était en somme plus dangereuse qu'utile au roi. C'était comme un grand corps malade et troublé, à qui la Révolution, par ses réformes sociales, pouvait seule rendre la santé et donner une àme.
Le maréchal de Cas trie s et la marine (1780-1788). Le nouveau ministre de la marine, le marquis et bientôt maréchal de Castries, l'ancien vainqueur de Clostercamp, était un « bon officier », qui prit à cœur sa nouvelle tâche et qui attacha son nom à d'utiles réformes; mais c'était aussi un partisan déterminé des prérogatives nobiliaires. — Il eut d'abord à terminer la guerre d'Amérique, dut augmenter le nombre des matelots, donna un noble exemple d'humanité en défendant à nos escadres d'inquiéter les pécheurs anglais. — La guerre terminée, il s'efforça de rétablir dans la marine l'ordre et l'unité. Les ordonnances qu'il inspira mériteraient d'être mieux connues. Sous son administration, les élèves de marine, préparés à Vannes et à Alais, reçurent une éducation pratique et théorique très soignée. Les canonniers-matelots remplacèrent les bombardiers. Les vaisseaux furent réparlis en neuf escadres permanentes et trois stations navales. Les matelots des elasses furent mieux traités, surveillés, inspectés, protégés; pourvus d'un uniforme, de casernes, d'hôpitaux (ordonnance du 31 oct. 1784). Si la justice navale et surtout les punitions restaient féroces, le Règlement « sur l'ordre, la propreté, la salubrité des navires » fit cesser en partie l'horrible saleté et les épidémies qui rongeaient les équipages (iw janvier 1786). Le préjugé nobiliaire renforcé par l'esprit de corps a vicié au contraire la
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plupart des mesures administratives île Castries concernant le commandement. Il créa bien le grade de sous-lieutenant de vaisseau à l'usage du roturier « de bonne famille »; il fut bien obligé de rétablir les intendants supprimés par Sartine, après avoir « reconnu que la comptabilité à bord des vaisseaux ne peut être suivie avec toute l'attention qu'elle exige par les officiers de marine » (ordonnance du \" nov. 1 784) ; mais ii contribua à la désorganisation du service des ports, en soutenant la morgue insolente des commandants militaires contre ces mêmes intendants qu'il avait rétablis.
A la détresse «lu Trésor, qui ne parvenait à payer ni la solde, ni les retraites des matelots, ni les comptes des fournisseurs, s'ajoutèrent le désordre et l'incapacité administrative des ofliciers. En se croyant propres à tout, en sortant de leur compétence, ils s'exposaient à détraquer cet organisme délicat et compliqué de la marine, la plus artificielle des puissances. En s'isolanl dans leur orgueil de corps d'élite, ils se mettaient bors de la nation. Ainsi s'explique peut-être qu'à l'inverse de l'armée de terre, la belle Hotte française de 1789 soit tombée si promptement en ruine.
Le ministère de Castries n'en mérite pas moins, comme celui de Ségur, d'être mis à part dans cette triste fin de l'ancien régime. 11 montre qu'au seuil même delà Révolution l'administration monarchique était encore capable d'heureux efforts. — Montmorin, qui remplaça Castries le 24 août 1787, semble s'être inspiré de sa tradition et avoir voulu parachever son œuvre en instituant un conseil d'administration de la marine, destiné a maintenir « l'ensemble et l'harmonie » dans nos forces navales. Mais l'opinion publique se préoccupait alors de bien autre chose que «le nos ports et de nos vaisseaux.
L'affaire du Collier. — A mesure qu'on approche de la lin «le l'ancien régime, tout se transforme avec rapidité. Les mœurs de l'époque de Calonne ne sont plus celles du ministère Choiseul. L'insouciante et gracieuse frivolité du style Pompadour est déjà loin. On est devenu sérieux et « sensible ». Au règne de l'esprit a succédé l'empire du sentiment, et par un singulier contraste, à mesure que les cœurs s'ouvrent à la pitié, les caractères devien-
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nenl plus aigres, les passions plus violentes, les haines plus tenaces. La recrudescence d'esprit féodal qui avait dicté le règlement de 1781, et qui semblait obéir à un mot d'ordre parti de la cour, sévit partout. Il faut maintenant faire preuve de noblesse pour entrer dans les parlements et dans le haut clergé. Les moindres seigneurs exhument des droits périmés, de vieux parchemins, renouvellent leurs terriers en riant au nez des vilains. Le Tiers-Etat est profondément humilié et découragé. Tandis que la lutte des classes s'aggrave et s'cnfielle, on ne parle que d'humanité, de bienfaisance, de philanthropie, et Monthyon, en 1180, fonde les « prix de vertu ».
Les grands seigneurs affectent des idées américaines, se piquent de civisme; l'un d'eux, en 1782, plante le premier arbre de liberté. Le Parlement, qui morigène si fort le roi, ne cesse d'invoquer sa bonté et Galonné lui-même, dans ses documents financiers, sent des larmes d'attendrissement mouiller ses yeux, l'ne sorte de mysticisme grossier marche de pair avec la sensiblerie. En 1785, on croit que Caglioslro peut évoquer les morts et faire de l'or, et Mesmer guérit nombre de malades avec son baquet magnétique et son magnétisme animal. La France inquiète semble douter de son génie national, elle se jette avec une sorte de fureur dans l'anglomanie. — L'opinion publique, cjui était devenue si impressionnable et si crédule, était un terrible juge pour les dilapidations de la cour et les folies de la reine. Elle était disposée à tout croire de Marie-Antoinette. ï a" affaire du Collier (1784-1785) ne le montra que trop. Une friponne avide, Mme de Lamolhe, était parvenue à persuader au cardinal de Rohan, tète folle et bornée, que la reine avait envie d'acheter un collier «le diamants et qu'elle le recevrait île sa main avec joie. En effet, une nuit, elle conduisit le prince «lans le parc de Versailles; elle lui fit voir une soi-disant reine de France (qui n'était autre qu'une fille à qui elle avait il'avance soufflé sa leçon); elle lui montra un billet contrefait qu'elle attribuait à Marie-Antoinette. Bref elle eut le collier et en fit de l'argent. Cependant le joaillier Bœhmer, n'étant point payé, fit présenter sa réclamation à la reine, et tout se découvrit. Louis XVI, hors de lui, mande le cardinal,
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l'interroge el, sans s'arrêter à sa visible bonne foi confirmée par sa sottise, il l'envoie à la Bastille, l'accuse de lèse-majesté, le traduit devant le Parlement. C'était jouer gros jeu. M"" do Lamolbe fut condamnée à la marque au fer rouge et à la prison (d'où elle s'échappa), ltohan fut acquitté. Ce procès scandaleux donna lieu aux plus indécentes calomnies contre la malheureuse reine. La foule applaudit à l'acquittement du cardinal. Non seulement le respect était détruit, mais la haine aveugle était née.
Galonné et rassemblée des Notables. — Calonne, sous une imperturbable assurance, dissimulait les plus vives inquiétudes. Après avoir emprunté 187 millions en trois ans, il se trouvait acculé à une dette criarde de 101 millions et à un déficit d'environ 100 millions. N'osant affronter l'opposition du Parlement à un nouvel emprunt, il n'avait qu'une ressource, l'impôt; et, comme le peuple, matière écrasée, ne rendait plus, il en vint, comme ses prédécesseurs, à l'impôt sur les privilégiés. Pour obliger ceux-ci à subir la loi commune, il eut l'idée (probablement suggérée par Mirabeau) de faire appela l'opinion publique, de convoquer, comme Henri IV, une assemblée île notables. Son plan était d'avouer hardiment le déficit jusque-là ignoré de tous, et d'obtenir d'une assemblée (qu'il supposait d'avance docile et flattée qu'on la consultât) une réforme capitale parmi d'autres réformes, l'établissement d'une subwntioH territoriale ou impôt en nature sur toutes les propriétés sans exception, privilégiées ou non privilégiées. Les autres réformes proposées concernaient les Assemblées provinciales, la dette du clergé, la taille, le commerce des grains, les corvées. Chacune faisait l'objet d'un mémoire distinct. — « Mais c'est du Nccker tout pur! » s'écria Louis XVI lorsque Calonne lui eut exposé ses projets. — « Sire, répondit le ministre, c'est ce qu'on peut offrir de mieux à Votre Majesté » (août 1786). La nouvelle éclata comme la foudre. La cour, la reine manifestèrent la plus vive irritation; leur Calonne, devenu soudain l'adversaire des privilèges, parut un traître. La nation, stupéfaite d'apprendre que Y excédent toujours vanté jusque-là s'était changé en un lamentable déficit, fut indignée, accusa le ministre d'incurie et d'im-
LES SUCCESSEUKS DE TUKGOT
probilé. Seuls, quelques observateurs plus avisés, tels que Mirabeau, se réjouirent, comprenant qu'un pouvoir à court «l'argent n'était plus inébranlable, et que le déficit serait peulètre « le salut de la France » (décembre 1786).
L'assemblée se trouva composée de 442 membres, primes, évèques, nobles et hauts fonctionnaires, qui étaient presque tous de très fermes partisans des abus. Après divers délais causés par une maladie de Calonne et par la mort de Vergennes, elle se réunit à Versailles le 22 février 1787. Dans un discours irritant et maladroit, Calonne reprocha indirectement à Necker et à son Compte rendu de 1181 d'avoir dissimulé le déficit. Necker ayant voulu répondre, le roi l'en empêcha, ce qui fit très mauvais effet. Les Notables, froissés d'être consultés sur les moyens d'exécution et non sur le fond des réformes, prétendirent au contraire ne pouvoir donner aucun avis sans avoir recherché l'origine et l'importance du déficit. Quelques-uns discutèrent le droit du roi à fixer l'impôt. La Fayette réclama la convocation d'une assemblée Nationale. Le elergé, inquiété par le projet d'extinction de sa dette qui figurait au nombre des mémoires présentés par Calonne, était le jilus irrité des deux ordres rebelles et conduisait l'opposition. Aucun des mémoires ministériels ne trouva grâce devant l'assemblée, qui dissimulait sous d'habiles prétextes son refus «le soumettre les privilégiés à l'impôt. Calonne, alors poussé à bout, osa en appeler des Notables à la nation : il publia ses mémoires et en répandit à profusion l'avertissement, tiré à part, très nette apologie de l'égalité dc'tous devant l'impôt. Les Notables, démasqués et scandalisés, répondirent en dénonçant les déprédations du contrôleur général, et tout Paris applaudissait. Enfin Calonne s'adressa à Louis XVI et il obtint, comme signe manifeste de la faveur royale, le renvoi de son ennemi, le garde des sceaux Miromesnil. — C'était fort bien : mais la reine, consultée, obtint le lendemain le renvoi de Calonne (9 avril).
Brienne et les Notables. — La reine avait en poche un homme de son choix, Brienne. Elle laissa d'abord nommer Lamoignon à la place de Miromesnil et Fourqueux à la place de Calonne; ensuite elle produisit son Brienne et l'éleva à la
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présidence du Conseil des finances (1er mai): et il est juste de reconnaître qu'il avait alors une grande réputation de libéralisme et de capacité. Cet archevêque incroyant et débauché, ce destructeur d'ordres religieux attaché à toutes les prérogatives du clergé, ce grand seigneur économiste, cet ancien ami de Turgol, dévoré d'ambition, offrait un singulier mélange de vivacité brillante et d'indécision, «le ruse et de légèreté. Il fut préféré à Necker, qui venait de publier un mémoire justificatif et que Louis XVI, de mauvaise humeur, exila à vingt lieues de Paris. Brienne avait fait, dans l'assemblée des Notables, une violente opposition à Galonné. Après l'avoir supplanté, il le copia. Il contracta un emprunt de ">0 millions et, dans la séance de clôture de l'assemblée, non content d'attaquer les exemptions pécuniaires, il se prononça pour le vole par tète et non par ordre dans les assemblées provinciales; il dépassa la hardiesse de son prédécesseur. Les Notables se séparèrent sans autre résultai que d'avoir renversé un ministre, dévoilé à la nation une partie des abus et fortement ébranlé le trône (25 mai).
Brienne et le Parlement : l'exil à Troyes. — Après les Notables, le Parlement. Lamoignon conseillait de lui faire enregistrer en bloc, dans un lit de justice, les projets de Galonné, qui avaient pris forme d édits et la création d'un impôt du timbre déjà proposé aux Notables par Fourqueux. Brienne n'osa pas : il préféra biaiser, négocier, procéder par enregistrements successifs. En effet, pour la liberté commerciale, les Assemblées provinciales, la transformation des corvées en prestation pécuniaire, le Parlement, à dessein, ne lit pas d'objection. Mais, à propos de l'impôt sur le timbre, soudain il se fAcha, imita les Notables, réclama des éclaircissements sur le déficit, adressa au roi des remontrances. L'édit sur la subvention territoriale acheva de le déchaîner. Il refusa net d'approuver les impôts nouveaux, osant dénier au roi le droit d'en créer, et il conclut solennellement à la nécessité de convoquer les États généraux (30 juillet). Dans le lit de justice tenu à Versailles par le roi, le (> août, il persista dans sou intransigeance et, le lendemain, il déclara nulles et illégales les transcriptions des édits qui lui avaient été imposées.
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Dès lors, presque chaque journée eut son événement. — Le 10, le Parlement ouvre une instruction contre Galonné, qui juge prudent de s'enfuir en Angleterre. — Le 13, il proclame qu'il n'est pas compétent pour voter des subsides et que le roi ne pourra en obtenir aucun « sans avoir au préalable convoqué et entendu les États généraux », et le premier président lit cet arrêt à la foule tumultueuse qui a envahi le Palais. — Le Conseil du roi se décide enfin à sévir et, dans la nuit du 14 au 15, il expédie à tous les magistrats des lettres de cachet ordonnant le transfert du Parlement à Troycs. — Le 17, les frères du roi se rendent à la Cour des aides et à la Cour des comptes pour procéder à l'enregistrement des édits. Le comte de Provence, qu'on savait hostile aux impôts nouveaux, est acclamé; le comte d'Artois est sifflé. — Le 18, les clercs du Palais provoquent dans Paris des désordres qui durent quatre jours, et ne cèdent qu a une menaçante ordonnance contre les attroupements, à des patrouilles et à la fermeture des clubs. Ainsi le Parlement, bravant l'autorité royale, entraînait le peuple dans la révolte. A Troyes, il était reçu en triomphateur, comblé d'ovations, enivré de l'encens des plus pompeuses harangues. Mais bientôt Messieurs, inquiets de leur éloignement de Paris, intimidés par une déclaration énergique de Brienne, privés de leurs vacances, s'ennuyaient de leur inaction. Brienne, de son côté, effrayé de sa propre audace, allait au-devant des négociations, transigeait, abandonnait la subvention territoriale et le timbre en échange du rétablissement des vingtièmes, avec extension sur toutes les propriétés, et le Parlement, sa pénitence faite, rentrait à Paris (20 septembre). Les Parisiens illuminaient, brûlaient Calonne en effigie, insultaient « M,,,c Déficit » (la reine), traînaient dans le ruisseau le mannequin de la duchesse de Polignac.
Le roi promet des États généraux. — Brienne, que la reine avait fait nommer ministre principal, se sentait écrasé par sa tâche financière. L'argent allait manquer pour les services publics, une catastrophe était imminente. C'est alors que le conseiller d'Eprémesnil vint proposer une paix définitive : le
roi promettrait des Etals généraux, le Parlement approuverait les emprunts nécessaires. Mais ce plan, simple et honorable, fui
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dénaturé et mal exécuté. Le ilJ novembre, dès 8 heures du malin (il paraissait se cacher), Louis XVI vint au Parlement. Son discours fut sévère et vague, celui de Lamoignon désagréable. Les édits apportés étaient peu acceptables : cinq emprunts d'un total de 420 millions, échelonnés d'année en année, et la convocation des États généraux pour 171)2 seulement. En vain, quand on procéda au vote, le vieux conseiller Robert de Saint- Vincent et d'Eprémesnil conjurèrent-ils le roi de réunir les Etats sans délai et réussirent-ils à l'émouvoir. Lamoignon l'ayant empêché de céder, il ordonna sèchement l'enregistrement des édits et, comme le duc d'Orléans, dont l'intervention était concertée avec quelques meneurs, parlait d'illégalité : « Cela m'est égal, balbutia-t-il. Si... c'est légal parce que je le veux. » Enfin, au milieu d'un morne silence, après neuf heures d'entrevue, Louis XVI se sépara du Parlement. Celui-ci, après son départ, s'empressa de déclarer nulle la transcription des édits. Cette pénible séance eut un épilogue plus fâcheux encore. Dans la nuit du 20 au 21, deux membres du Parlement, l'abbé Sabathier et Fréleau, que les ministres soupçonnaient d'avoir assisté à un conciliabule chez le duc d'Orléans, furent saisis et enfermés au mont Saint-Michel et à Doullens par lettres de cachet; le duc d'Orléans fut exilé à Villers-Cotterels. Ainsi le Parlement allait devenir le champion de la liberté individuelle.
Nouvelles hostilités du Parlement. — Tout d'abord il se borne à des supplications en faveur «les prisonniers; il se fait humide, comme toujours, à la suite d'un acte de vigueur de la royauté. Ensuite, il envoie une députation à Versailles porter ses représentations. Puis il s'enhardit : sur la proposition de Duport, chef du parti avancé ou « américain », il proteste contre les lettres de cachet, contraires « au droit public et naturel ». Encouragé par l'approbation générale, il transforme, le M mars, sa protestation en solennelles remontrances et il ose insinuer des plaintes contre l'influence de la reine. L'n mois après, il s'attaque à la légalité de l'emprunt qui venait d'être émis, inquiétant les préteurs, réclamant pour eux la garantie <les Etals généraux. Entin, sur la motion d'un inconnu, Goislard de Montsabert, il censure le mode de répartition du ving-
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tièmo, encourage les privilégiés à la résistance. — Brienne n'avait pas attendu tant d'audace pour former des projets de résistance. D'une part, il avait essayé de se concilier l'opinion en publiant un compte rendu qui annonçait 36 millions d'économies déjà faites et la possibilité, de combler et au delà, par l'emprunt, les 160 millions de déficit. D'autre part, il méditait avec Lamoignon un coup d'Etat analogue à celui de 1770, l'institution d'une Cour plénière qui aurait les attributions législatives du Parlement, réduit lui-même au rôle de tribunal. 11 ne comprenait pas, et le roi pas davantage, que la nation désormais n'avait plus qu'une pensée, les États généraux, et n'admettait d'autre réforme préliminaire que leur convocation.
Le coup d'État de mai 1788. — Cependant le coup d'État se préparait, sans grand mystère. D'Eprémesnil parvint
à se procurer des fragments de l'édit sur la Cour plénière. Aussitôt le Parlement s'assembla, le 3 mai, et jura solennellement de refuser son concours à toute organisation nouvelle qui léserait ses droits; puis il formula dans une déclaration « les principes de la monarebie française », c'est-à-dire constitutionnelle. C'étaient, avant la lettre, le serment du Jeu de paume et la Déclaration des droits. — A cette nouvelle, le roi, la cour, les ministres s'émeuvent. L'ordre est donné d'arrêter Duval d'Eprémesnil et Goislard de Montsabert, dans la nuit du 4 au 5. Mais ils sont prévenus à temps : ils s'échappent, donnent l'alarme. De grand matin, les magistrats accourent au Palais et alors commence la célèbre séance de trente heures. Une députation est envoyée au roi. On siège en attendant, on reçoit les visites des plus hauts personnages qui viennent s'associer à l'inquiétude du Parlement. Tout à coup paraissent des soldats dirigés par le marquis d'Agoult. Après de longs pourparlers, le chef du détachement veut procéder à l'arrestation des deux fugitifs; mais il ne les connaît pas, et leurs collègues refusent de les faire connaître. « Nous sommes tous, s'écrient-ils, MM. Duval et Goislard! » Il était alors deux heures et demie du matin. La députation envoyée à Versailles revint : on s'était moqué d'elle et elle n'avait pas été reçue par le roi. Toutes les issues du Palais étaient gardées. Le reste de la nuit se passa
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dans l'anxiété. Enfin, vers onze heures, le marquis d'Agoull reparut el il somma un pauvre exempt, Larcher, de lui désigner les deux magistrats. Larcher feignit courageusement de ne pas les apercevoir. Peu après ils se livrèrent d eux-mêmes, «'arrachant aux embrassements de leurs confrères en larmes, comme si on les eût conduits à l'échafaud. — Le surlendemain, 8 mai, le Parlement était appelé à Versailles, dans un lit de justice. Il reçut un blâme sévère du roi, qui parla de la nécessité d'une « restauration » et il entendit cinq discours do Lamoignon. Le principal visait l'institution de la Cour plénière qui, à peine en ébauche et encore informe, fut inaugurée dès le lendemain. Ce fut sa première et sa dernière réunion. La monarchie ne se perdait pas seulement par sa précipitation succédant à de mortelles lenteurs, par ses accès de violence suivis de honteuses capitulations : elle devenait ridicule.
Les parlements, les Assemblées provinciales, les émeutes en province. — Dans les provinces, l'agitation fut encore plus vive qu'à Paris. Partout les parlements , dans leurs appels séditieux, imitèrent celui de la capitale, et il fallut, par exemple, transférer à Libourne celui de Bordeaux. La plupart des provinces qui jadis avaient eu des Étals, comme le Hainaut, en réclamèrent le rétablissement et repoussèrent les Assemblées provinciales. Celles-ci avaient été instituées en juiujuillet-août 1787, mais ne fonctionnèrent pas partout. A Bordeaux et à Besançon, le gouvernement recula devant la résistance du parlement. Trois autres Assemblées avortèrent, celles de La Rochelle, de Limoges et de Grenoble. Dans 19 généralités sur 24, sans compter celles de Bourges et de Montauban. les Assemblées provinciales se constituèrent et leurs travaux ne sont pas à dédaigner. Cependant, en général, ces commissions nommées par le roi furent suspectes cl parurent seulement imaginées pour accroître l'impôt. Les assemblées de paroisse furent mieux accueillies parce qu'elles étaient électives. On a pu dire ainsi, non sans raison, « qu'en désorganisant l'ancienne administration, sans avoir eu le temps de lui en substituer une nouvelle, celte expérience a contribué à livrer la société sans défense à la Révolulion ». — Les protestations les plus vio-
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lentes contre les édita vinrent des provinces les plus éloignées. — À Pau, le parlement, cédant à la force, s'était dispersé : il fut rétabli par les nobles qui, lors de rémeute du 19 juin 1788, appelèrent à leur aide des bandes de montagnards. — A Rennes, à la suite de la séance d'enregistrement des édits, l'intendant et le commandant militaire furent insultés, blessés par la foule, bloqués dans leur hôtel. L'exil des magistrats, l'emprisonnement de douze députés, bretons à la Bastille, intimidèrent pour un temps l'obstination bretonne, mais sans la vaincre. — Il est remarquable que partout la noblesse fit cause commune avec les parlements. Le Tiers-Etat restait encore simple spectateur de la lutte entre la royauté et les privilégiés, ne se mêlait pas à cette nouvelle Fronde. Tout d'abord, il ne sortit de sa réserve qu'en Provence et en Dauphiné. — La Provence était gouvernée par une assemblée démocratique, dite des communautés ; les nobles ayant obtenu le rétablissement des anciens Elats, le Tiers s'insurgea contre ce retour offensif de la féodalité et, dans l'assemblée de Lambesc, se prononça avec Pascalis pour l'égalité de tous devant l'impôt. — En Dauphiné, les événements eurent une importance nationale; le Tiers, uni aux deux autres ordres, annonça qu'il était résolu à fonder le régime nouveau. L'affaire débuta à Grenoble, comme ailleurs, par la rébellion du parlement et par son exil; mais l'émeute du 7 juin, ]& journée des tuiles, eut un caractère exceptionnel «le gravité. La victoire resta au peuple : l'ordre matériel rétabli, la révolution morale commença. Dans la réunion du 14 juin, la noblesse convia le Tiers à une « concorde fraternelle », lui promit la double représentation et le vote par tête. Le 21 juillet, au château de Vizille, six cents députés des trois ordres, inspirés par Mounier et Barnave, appelèrent les autres provinces de France à s'unir au Dauphiné pour résister au despotisme et pour refuser l'impôt tant que les Elats généraux ne seraient pas convoqués.
Chute de Brienne. — Brienne espérait du moins l'appui du clergé, dont il avait été le chef. Dans une assemblée extraordinaire, le clergé se prononça lui aussi, le 15 juin, contre les édits et pour la réunion des Etats généraux, et il saisit cette
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occasion d'affirmer de nouveau ses privilèges. Le ministre, dans sa colère, précipita les événements. Puisque tous les prévilégiés, les uns après les autres, attaquaient la royauté, pourquoi s'aliéner plus longtemps l'alliance du Tiers? Pourquoi tarder davantage à réunir une assemblée nationale? Et, le 5 juillet 1~88, un arrêt du Conseil invita les États provinciaux et les Assemblées provinciales, les corps savants, toutes les personnes instruites à donner leur avis sur la convocation et la composilion des futurs Etats généraux. Le 8 août, un second arrêt fixa
au 1er mai 1789 l'ouverture des Etats. Brienne s'était vengé — trop tard — de ses aveugles adversaires. — Entre temps, il avait trouvé le moyen de se ménager, dans les biens du clergé, un revenu personnel de 5 à 600 000 livres, les coffres de l'Etat étaient vides. En vain il s'était emparé d'une partie des ressources de la caisse des Invalides et même des fonds d'une loterie de bienfaisance : le 16 août il n'avait plus que 400 000 livres pour subvenir aux dépenses les plus urgentes. 11 fallut suspendre les gros paiements et publier en quelque sorte la menace officielle d une banqueroute. Tout s'écroulait : lui, cependant, se flattait encore de rester en place. Mais la clameur publique obligea la reine elle-même à lui conseiller de partir. On sécha ses larmes en lui promettant la survivance de l'archevêché de Sens pour son neveu, une dot pour sa nièce, et pour lui-même le chapeau de cardinal (25 août).
Rappel de Necker. — Le départ de Brienne, c'était le rappel de Necker. Louis XVI se soumit à contre-cœur à cette nécessité (26 août); mais, par une singulière contradiction, il conserva Lamoignon jusqu'au 14 septembre et lui laissa préparer, suivant une routine désormais usée, un lit de justice contre le Parlement. Le 14 septembre, il n'y avait plus que 380 000 francs dans le trésor roval, Brienne en avant réclamé 20 000 pour un mois non échu de son traitement. Lamoignon voulait emporter le reste : il dut se contenter de 200 000 livres avec sa pension de retraite et avec la promesse du titre de dm* et pair et d'une grande ambassade pour son fils. Tristes gens! Necker, du moins, était désintéressé et il jouissait d'une popularité universelle; il était tout-puissant; la monarchie était en
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sa tutelle, la France était à ses pieds. Il se servit de son crédit pour remédier aux embarras les plus urgents du trésor : en une soûle matinée les fonds publics remontèrent de 30 p. 100. Mais ee financier de premier ordre n'avait ni clairvoyance ni fermeté politiques. Au lieu de conseiller et de gouverner le roi, il se traîna à sa remorque. Tandis que la seule ligne de conduite* possible était de se mettre à la létc du mouvement qui entraînait la nation, afin de le diriger, il voulut continuer à plaire à tout le monde. Il ménagea si bien tous les partis qu'il n'en contenta et n'en maîtrisa aucun.
Fin de la popularité du Parlement. — A peine eut-il rappelé le Parlement (mesure de pacification qui s'imposait) qu'il eut la faiblesse de lui soumettre la déclaration royale du 23 septembre, qui annonçait la réunion des Etats généraux pour le mois de janvier 1789. Après diverses récriminations fort déplacées, le Parlement finit par enregistrer la déclaration. Mais on vit alors apparaître dans une lueur soudaine la pensée secrète de ces privilégiés qui réclamaient à si hauts cris les Etats généraux : ils considéraient cette antique assemblée, où los deux premiers ordres avaient la majorité sur le Tiers, comme la meilleure sauvegarde «le l'ordre établi et des abus. (.7 est ce que le Parlement laissa clairement entendre lors- (ju'il demanda que les Etals généraux fussent « régulièrement convoqués et composés... Suivant la forme observée en 16i i » (2o septembre).
Dès que son opinion fut connue, sa popularité tout à coup s'évanouit. « Jamais révolution dans les esprits ne fut si prompte. » VA alors se posa la question, fort habilement voilée jusque-là par le Tiers, la question capitale qu'il adressait maintenant au roi impérieusement : — Votera-t-on par tète ou par ordre ? Admet-on le doublement du Tiers*
La seconde assemblée des Notables. — Le vole par l«Me, le doublement du Tiers avaient été récemment adoptés par une assemblée des Dauphinois à Romans, réclamés avec force par Mounier, ils étaient manifestement voulus par la nation entière. Cependant, Necker n'osa se prononcer, mai» il conçut le fâcheux projet de consulter les Notables, ces Notables
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«jui, l'année précédente, avaient causé tanl d'ennuis sans procurer aucun avantage. Leur convocation avait le premier inconvénient de retarder celle des États généraux, attendus par tous avec une inexprimable impatience. Un autre tort de Necker, lorsqu'ils se réunirent, le 6 novembre, fut de les laisser sans direction, de mettre tous ses soins à dissimuler son avis et celui du roi. Ils étaient fort embarrassés, ces Notables, ces revenants surpris de revoir le jour et un grand jour tout nouveau; ils traînaient en longueur; ils se laissaient distraire par une motion du prince de Conti contre les écrits scandaleux (signe du revirement de la noblesse, qui déjà ne voulait plus de la liberté de la presse). Entre temps, le Parlement, fort penaud d'avoir perdu sa popularité et les couronnes de fleurs tressées par le bon peuple de Paris, cherchait secrètement, avec Necker et d'Eprémesnil, un moyen de rentrer en grâce. Il crut l'avoir trouvé, par un nouvel arrêté rendu le 5 décembre, en distinguant dans les Etats de 161 i : » la convocation, la composition et le nombre », et en se déclarant partisan du doublement du Tiers. Cette concession tardive n'émut personne. Necker comptait du moins qu'elle éclairerait les Notables. Ils ne s'y arrêtèrent pas; non seulement ils conclurent, à l'unanimité, au maintien du vote par ordre; mais un seul bureau sur sept se prononça pour le doublement du Tiers. Cette fois, Necker passa outre et se rangea à l'avis de la minorité. — Le Tiers était satisfait : ayant obtenu le doublement de ses députés, il se sentait d'avance assez fort pour arracher aux privilégiés le vote par tète. La Révolution n'était plus seulement prochaine : elle était commencée (décembre 1788).
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Loris xvi
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Voir aussi : œuvres de Condorcet. Diderot. Mirabeau. Voltaire, plusieurs mémoires indiqués au chap. vu. notamment ceux de Lauzun, la correspondance de Grimm, etc. — Parmi les ouvrages anonymes, voir : Vorresp. sea: iué.l. sur Lotus XVI, 1777-1792. pub. p. Lescure, 1866; VAlmana'h royal; le Calendrier de la cour; la Correspondance littéraire sen'éte (de Métra, 177j- 1793, 19 vol.). — Parmi les journaux du temps, voir : le Journal de Genève, le Journal de Bruxelles, le Courrier de l'Europe, les Annales politiques de