L'A UT EX FRANCK
demande d'un pareil milieu, la sculpture s'assouplit encore, la peinture s eclaircit et s egaye.
Gilles-Marie Oppenort (1672-1742) s'engage plus avant encore dans cette voie et représente exactement le style Régence. Just- Aurèle Meissonier (1693-1750), originaire de Turin, naturalisé Français, pousse jusqu'au déchiquetage 1 evidement et l'enroulement des formes, où les contre-parties non symétriques, les courbes les plus capricieuses donnent l'impression d'une sorte d'ivresse. Ce sont les excès de ce style, — pour lequel fut inventé le mot de rocaille, — qui provoquèrent les protestations de Gochin. Dans sa Supplication aux orfèvres, ciseleurs, sculpteurs en bois pour les appartements et autres, par une Société d'artistes (Mercure de France, 1754), il prenait aussi à partie les architectes et les suppliait très humblement « lorsque les choses pourront être carrées de vouloir bien ne pas les torturer; que lorsque les couronnements pourront être en plein cintre, ils veuillent bien ne pas les corrompre par les contours en S qu'ils semblent avoir appris de maîtres écrivains... Nous osons les assurer qu'en architecture, il n'y a que l'angle droit qui fasse bon effet. Ils y perdraient leurs salons octogones. Mais pourquoi un salon carré ne serait-il pas aussi beau? On ne serait pas obligé de supprimer les corniches dans le dedans... Ils n'auraient pas été réduits à substituer des herbages ou de pareilles gentillesses mesquines, aux modillons, aux dentirules et autres ornements inventés par des gens qui en savaient plus qu'eux. » Et revenant, dans sa Lettre d'une société d'architectes à l'abbé R., sur l'œuvre du « grand » Meissonier, il le loue ironiquement d'avoir obligé les « corniches des marbres des plus durs à se prêter avec complaisance aux bizarreries ingénieuses îles formes de cartels... qui devaient porter dessus. Les balcons ou rampes d'escaliers n'eurent plus la permission de passer droit leur chemin; il leur fallut serpenter à sa volonté et les matières les plus roides devinrent souples sous sa main triomphante... Nous voudrions bien voir ces messieurs de l'antique entreprendre de décorer l'extérieur d'un bâtiment avec toutes les sujétions que nous leur avons imposées! »
A vrai dire, « l'extérieur des bAlimcnls », sauf dans quelques
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« pavillons » et « petites-maisons » — et en France du moins, — ne se ressentit guère du style rocaille. Toutes les fois qu'ils eurent à édifier «les hôtels et des monuments, Lassurance (V 1757) au palais Kourhon par exemple, Brizeux (1680-1754), Lajoue (1 GS7-1 70 1 ), Girardiu, A. Le Mollet au palais de l'Elysée (1715-1157) surent ordinairement allier à la grâce du décor la stabilité nécessaire des lignes architectoniques.
Dès le milieu du siècle, on commençait d'ailleurs de sentir les effets de la renaissance « classique » provoquée par les archéologues. Hlondel ( 1 705-1771), le neveu de l'architecte de Louis XIV, professait à l'école (l'architecture qu'il avait fondée une admiration sans homes pour les monuments grecs et romains et l'application de leurs formes aux monuments français, avec les modifications réclamées par les besoins contemporains. Quand le Florentin Servandoni (1695-1700), décorateur de l'Opéra, dessine la façade de Saint-Sulpice, il ne fait certes pas un chefd'œuvre d'architecture, mais du moins s'eflorce-t-il d'en faire un décor imposant et d'un « gout sévère ». Même au pelil Trianon, construit par Gabriel (1710-1782) pour la Pompadoiir. occupé par la Du Harry et enfin donné par Louis XVI à .Marie- Antoinette, on voit, de 1701 à 1774, le décor s'assagir, une élégante sobriété tempérer les grâces légères et les colonnes corinthiennes, la corniche et l'attiquc de la façade proclamer au dehors de quels modèles l'architecte a voulu s'inspirer.
L'LeoIe militaire (que Louis XV fit entreprendre en 1751 par Gabriel et dont l'achèvement ne put être assuré qu'au moyen d'une loterie), le Garde-Meuble (dont le premier projet remonte à 1748 cl qui fut commencé quelques années plus lard), témoignent également à la fois de l'aisance supérieure avec laquelle Gabriel savait distribuer les grandes masses d'un décor architectural, et de sa fidélité aux colonnades classiques, telles que le siècle de Louis XIV en avait transmis la tradition à ses successeurs.
En 1757, les religieux de l'abbaye de Sainte-Geneviève, trouvant que leur église menaçait ruine et ne répondait plus à sa destination, demandèrent l'autorisation de la rebâtir. L'architecte Soufflot (1714-1781) fut chargé des travaux. La première
L ART EN FRANCE
pierre fut posée en 1164. Il s'efforça de combiner le péristyle du Panthéon de Rome avec les colonnades circulaires de certains temples antiques et la coupole de Saint-Pierre de Home. Lue contribution royale cl les ressources d une loterie furent nécessaires pour mener à bien les travaux, dont l'architecte ne vil pas la tin.
« L'antique » avait alors repris lout son prestige. A Saint- Philippe du Houle (1769-1784 , Chalgrin introduit les volutes ioniques. Au couvent des Capucins, Brongniart s'inspire du temple de Pœslum. A l'hôlel de la Monnaie (1771), Antoine, qui d'ailleurs approprie très ingénieusement l'édifice à sa destination, ordonne sur le quai Conti une façade sobrement et sévèrement conçue. Pcyre (17:10-1785), avec de Wailly (1729- 1785) élève le théâtre de l'Odéon.
Mais déjà les exagérations du classicisme entraînaient à de singulières aberrations quelques architectes trop zélés. Aux barrières de Paris, Ledoux élève, pour les percepteurs de l'octroi, de petits édicules, compositions saugrenues où les colonnades, les frontons et les coupoles attestent que l'imitation littérale des formes de l'antiquité était décidément pour l'architecture française un danger menaçant et une cause de mort.
En môme temps, l'architecte Louis ( i T3;î-1 800) , que nous retrouverons surtout à l'époque suivante, construisait le théâtre de Bordeaux, son chef-d'œuvre (1773-1780). Ledoux, qui avait fait bâtir pour la L)u Barry le chAleau de Louveciennes, dessinait dans un style sévère et expressif la prison d'Aix. Sous les derniers ducs de Lorraine, Nancy s'était couvert de monuments. Bollïand et Blondel, qui travailla surtout à Metz, y avaient été appelés.
Dans leur ferveur classique, les chanoines ne se lassaient pas de faire disparaître les « colifichets » de la « barbarie gothique ». En 1723, le jubé de Saint-Etienne de Meaux est détruit; en 1755, celui d'Amiens; en 1763, celui de Chartres. En 1748, les sculptures du tombeau d'Ulger à Saint-Maurice d'Angers sont mises en morceaux. En 1757, douze lombes en cuivre disparaissent de la cathédrale de Bcauvais. En 1770, nouvelles mutilations à Heims, où un chanoine se charge à
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ses frais de faire détruire le labyrinthe de la cathédrale. On lui vota, en remerciement, une stalle d'honneur.
Pourtant, on rencontre alors chez quelques historiens de l'architecture, certains témoignages qu'il importe de relever. Tous les yeux n'étaient pas fermés aux beautés de la vieille architecture nationale. Si Jean-Jacques Rousseau, interprète en cela de son temps, pouvait écrire que les statues placées au portail des églises gothiques ne subsistent que « pour la honte de ceux qui eurent la patience de les sculpter », Frémin (Mémoires critiques de l'architecture, 1702) reconnaît au portail de Notre- Dame, « malgré l'amas confus des figures monstrueuses », sa « grâce et sa beauté ». Le P. Laugier {Essai sur l'architecture. 1 7153), en même temps qu'il est plein d'admiration pour la « superbe décoration » que Kobert de Cotte a mise au chœur de Notre-Dame, proclame qu'en fait d'architecture religieuse. « nos églises gothiques sont encore ce que nous avons de plus passable ». Malgré « tous les défauts » qu'il reconnaît dans Notre-Dame, il s'écrie : « Voilà qui est grand! » A Saint-Sulpice, au contraire, « la plus considérable de toutes celles qui ont été bâties dans le goût «le l'architecture antique », il n'est « ni saisi ni surpris » et trouve l'édifice « fort au-dessous de sa réputation ».
Des jugements semblables, précurseurs des revanches que l'avenir réservait à l'architecture française, pourraient être encore relevés dans les écrits du temps.
Les jardins. — A peu près au moment où les archéologues avaient découvert une fois de plus l'antiquité, des littérateurs et des « jardiniers » avaient découvert « la Nature ». Presque au lendemain de la Nouvelle Héloïse, Girardin, maistre de camp de dragons, vicomte d'Ermenonville, entreprenait la plantation des célèbres jardins « paysagers » où Jean-Jacques devait trouver un refuge et un tombeau. Dès 1770, Horace Walpole lançait contre les « jardins français » un réquisitoire plein de verve, et à leur régularité géométrique opposait la liberté et le pittoresque des grands parcs anglais. Trois ans après, M. de Biron, rue de Varenues, et M. de Caraman, rue Saint-Dominique, avaient des jardins auylais que le dauphin allait visiter. Dans la plaine
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Monceau, le duc de Chartres faisait dessiner un « grand jardina la mode anglaise », où il prodigua les inventions les plus variées et les imaginations les plus poétiques : ruines d'un sanctuaire de Mars, temple circulaire en marbre Idanc, moulin hollandais, jeu de bague chinois, ile où paissaient des moutons, bois parsemés de mausolées et de colonnes, « présentant des inscriptions analogues aux lieux que le promeneur parcourt et aux objets qui s'offrent à sa vue », tentes tarlares et turques, minarets mauresques, grande pelouse, jardin d'hiver avec grottes... El l'abbé Delille,
... dont l'éloquente voix De la simple nature a su plaider les droits,
se faisait le chantre inspiré de loutes ces beautés el décrivait, au milieu de l'enthousiasme général, la Nature reconquise!
Marie-Antoinette, fatiguée de l'étiquette de la cour, impatiente d'un coin réservé où elle pourrait ne plus être « la reine », mit une activité dévorante à la création de son jardin de Trianon. Antoine Richard, le comte de Caraman, l'architecte Mique présentèrent des projets « conformes à l'art de former des jardins modernes » et à « la composition des paysages ou moyens d'embellir la nature autour des habitations ». Le projet de M. de Caraman fut choisi. Il comportait, comme motif principal, une rivière serpentant au milieu de vertes pelouses, ornées de fleurs, « avec trois groupes principaux de bosquets de manière à former des points de vue ». Quant aux a fabriques » proposées par Mique, avec « ruines de temple ancien entouré de débris, supposés tombés des frontispices », la reine n'en retint que deux motifs, qui sont deux petits chefs-d'œuvre : le temple circulaire placé dans la grande ile, — et le « Belvédère » sur « la montagne ».
La sculpture française des Goustou à Houdon. — Ce
que Piron écrivait en 1710 de Guillaume Couslou,
Qui dounail à la pierre Et la vie et le sentiment,
on pourrait le dire de presque tous les sculpteurs du xvni0 siècle, décorateurs brillants, statuaires épris de la grâce et de la sou-
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plcsse îles formes en mouvement, portraitistes expressifs et pétillants, praticiens habiles et féconds. Quand les dessinateurs et les peintres du temps ont eu à représenter la sculpture, ils n'ont jamais manqué de l'évoquer sous les traits d'Amours potelés, maniant avec une aisance souriante la lourde masse el le ciseau. Carie Van Loo a mis à son petit ouvrier, comme costume de travail, une robe de chambre aux manches retroussées, un serre-tête négligemment noué, et, dans sa main agile et vigoureuse, des outils bien tenus. Il y avait beaucoup de savoir sous cet apparent enjouement et dans celle désinvolture; et si « la Muse silencieuse et secrète », comme disait Diderot, n'habitait pas ces ateliers ouverts à tous les bruits du monde et même aux caprices sinon aux fadeurs de la mode, le génie français n'en reconnaît pas moins dans les œuvres qui en sortirent, des enfants légitimes et qui lui font honneur. — Nicolas Coustou, neveu, comme on a vu \ élève et collaborateur de Covzevox. peut servir de transition entre les sculpteurs de Louis XIV el ceux de Louis XV. Son frère cadet, Guillaume (16"8-l"it>|, formé à la même école et aussi, à Rome, par les leçons du berninesque Legros, a continué, en l'adaptant aux nuances nouvelles de l'esprit du temps, la manière libre et large de son oncle Coyzevox. De la Duchesse de liouryot/ne de l'oncle à la Marte Leszczinska du neveu, la parenté est évidente, et si dans la seconde la grâce est plus légère, la sensibilité plus délicate peut-être et plus fine, c'est bien de la même tradition et du même enseignement que procèdent ces deux chefs-d'œuvre. On y voit, mieux qu'en aucun des illustres exemples qu'on pourrait invoquer, comment, sous les ajustements conventionnels et les bizarreries des modes mythologiques, la sincérité el la vérité, l'interprétation directe et le profond sentiment de la nature restent rcconnaissables, bienfaisants et féconds aux mains des statuaires français. A Mari y, où, des ligures charmantes d'Alalanle et d'IIippomènc aux groupes héroïques, tumultueux et d'une silhouette si largement dessinée et si ingénieusement diversifiée des chevaux qui se cabrent, il montra