‹ Histoire générale du IVe siècle à nos joursChapitre 14 sur 219 · RUSSIE, TURQUIE, PERSE · texte numérisé non relu

RUSSIE, TURQUIE, PERSE

l'armée persane, forte de 50 000 hommes, se mit en ordre de bataille, son front couvert par une batterie de 24 gros canons. Mir-Mahmoud n'avait pas un canon, mais seulemeut quelques pierriers portés à dos de chameau ; sa petite troupe était toute en cavalerie, armée de sabres, de lances, de boucliers. Au début, la cavalerie persane enfonça les Afghans; mais au lieu de la soutenir, le ouali et ses Arabes s'esquivèrent; alors Mir-Mahmoud reprit l'avantage, enleva la grande batterie et en pointa les canons sur le centre de l'armée persane, qui se dispersa.

La bataille de Gulnabad devait livrer la capitale de la Perse et le shah lui-même aux mains des Afghans. Mais les habitants souffrirent d'abord toutes les horreurs de la famine, jusqu'à manger de la chair humaine. Ce fut seulement le 21 octobre que le roi fit ouvrir les portes et se rendit, en habit de deuil, au camp de Mir-Mahmoud. Ainsi finit, après avoir duré 223 ans, en son onzième roi, la dynastie des Çoufis.

Mir-Mahmoud aurait pu être le fondateur d'une nouvelle dynastie; mais le problème qui consistait à gouverner la Perse chiite avec un souverain et une armée sunnites était des plus ardus. Bientôt les révoltes locales, les conspirations de la noblesse persane, l'insubordination de ses propres compatriotes, la prise d'armes, à Tauris, de Tahmasp, fils ainé du roi détrôné, firent perdre patience à l'usurpateur. Il réprima sans merci une révolte de la ville de Kazvin, massacra l'élite de la noblesse persane invitée à un festin, étendit le meurtre à leurs familles, fit sabrer, dans un autre banquet, 3000 soldats persans qu'il avait d'abord incorporés dans sa garde, égorgea de sa main, sous les yeux mêmes du vieux roi, cent de ses fils ou petits-fils. A la fin Mîr-Mahmoud, soit que sa fureur eût tourné en démence, soit par l'effet de quelque poison, devint entièrement fou, en même temps que son corps était rongé par une affreuse lèpre que ni les médecins, ni les astrologues, ni les prêtres arméniens, tour à tour appelés, ne purent guérir. Ses Afghans mêmes étaient las de sa tyrannie : ce fut par leurs mains que sa vie, déjà condamnée par la nature, fut abrégée, Mir-Mahmoud, cette barbare copie du grand Alexandre, périssait à vingt-sept ans (printemps de 1725).

106 leihope al: lendemain i>es traites d'lthecht

Un de ses neveux, Achrcf, fut proclamé roi. Achrcf, pour assurer son trône, fit massacrer les serviteurs et toute la garde de son oncle; pour légitimer son pouvoir aux yeux des Persans, il feignit de vouloir rendre le trône au shah Hussein, de ne le conserver qu'au refus de celui-ci. Du moins il épousa une de ses lilles. II fit rendre les honneurs royaux aux corps des cent princes confis massacrés par son prédécesseur. En somme il ne sévissait que contre les Afghans, dont il sortait, et ménageait les Persans. Peut-être eût-il pu se soutenir s'il n'y avait existé un héritier légitime du trône, le prince ïahmasp, et si le royaume n'eut pas été en proie, outre ses autres maux, à la douhle invasion russe et ottomane.

Conquêtes russes et ottomanes en Perse. — Pierre le Grand avait deux griefs contre la Perse : le pillage des marchands russes à Chamaki par les Lesghis et le meurtre du prince Tcherkasski, tué par des Eushegs errants. La Perse allait donc payer pour les méfaits de brigands, prétendus ses vassaux, et dont elle était la première à souffrir. Le tsar avait amusé le shah Hussein de négociations jusqu'au moment où il fut lui-même débarrassé de la guerre du Xord. En juillet 1122, 30 000 soldats réguliers, vétérans des batailles suédoises, et autant d'irréguliers, étaient concentrés autour d'Astrakhan sous les ordres du tsar. Embarqués sur la Caspienne, ils abordèrent le i août à l'embouchure du Térek dans le Daghestan. Après avoir reçu la soumission des Lesghis, le tsar franchit les défilés du Caucase, traversa le Dagheslan, reçut la capitulation de Derbent (septembre). Puis il retourna en Moscovie, laissant fi ses lieutenants le soin d'achever son œuvre. Ils enlevèrent Bakou, conquirent le Ghilan, le Mazandéran avec Astérabad, c'est-à-dire tout le littoral sud de la mer Caspienne. Mais ces pays malsains devinrent un a cimetière des armées russes ».

De son côté, la Porte, débarrassée de la guerre autrichienne par la paix de Passarovilz (1718), cherchant à l'Est quelque dédommagement, avait proclamé la guerre sainte contre les sectateurs d'Ali (1723). Mir-Mahmoud avait donc hérité de deux guerres dont les causes remontaient au règne précédent. C'est contre lui, sunnite, que les Ottomans sunnites poursuivaient la

RUSSIE, Tt UQUIK, PEUSE

guerre sainte. Parallèlement aux conquêtes russes, ils opéraient celle de la Géorgie, avec Tiflis, mais échouaient devant Gendjé. Ils étaient très jaloux des Russes, car ceux-ci occupaient le Daghestan, où la Porte avait investi un khan. Tandis que Pierre le Grand signait un traité d'alliance (Pétershourg, 2 octobre 1723), avec les envoyés du prince Tahmasp *, les Ottomans ne voulaient négocier qu avec Mir-Mahmoud Cependant, comme ils trouvaient les Russes déjà nantis dans le Nord, ils se tournèrent vers l'Est. En 1*721, ils conquirent le Kurdistan, Khoï, Hamadan, Erivan; en 1725, Tauris, le Loristan, Ardébil, la ville sainte de la dynastie des Çoufis; en 1726 et 1727, le Karabagh, l'Azerbaïdjan, Ourmia, le Moghan. Une défaite infligée par Aschref aux Ottomans, dans la plaine d'Andjedan près de Hamadan, le G février 1727, n'eut aucun résultat.

Conflit persan entre la Russie et la Turquie : deuxième médiation Bonnac (1724). — Cependant, dès 1723, devant les progrès plus rapides des Russes, l'émotion grandit à Stamboul : des pays de l'Islam passaient ainsi aux mains des Infidèles! Le grand-vizir Damad-lbrahim réunit en conseil les ministres et les chefs religieux : on y résolut que la guerre serait immédiatement déclarée à la Russie, l'étendard du Prophète déployé, l'ambassadeur Néplouïef enfermé aux Sept Tours. M. de Bonac, fier du succès obtenu dans sa médiation de 1721, veillait au maintien de la paix. Il envoya le drogman de l'ambassade représenter au grand-vizir et au conseil qu'une rupture entre les deux empires ne profiterait qu'à l'Autriche et proposer la médiation du « Padishah de France ». Elle fut acceptée; des conférences s'ouvrirent, et alors, sans avoir reçu aucune instruction, sans espérer môme en recevoir, Bonnac obtint la signature du traité de Constantinople (23 juin 1724) : la Russie aurait le Daghestan, le nord du Chirvan et les provinces du littoral cas-

1. Ce prince cédait aux Russes Derbenl, Bakou, le Ghilan, le Ma/andéran. et. en échange, le tsar promettait d'envoyer une armée pour l'établir sur le trône en chassant l'usurpateur afghan.

2. Cependant ils répondirent au* envoyés de Tahmasp que, s'il voulait céder à la Porte les régions de Tauris et Krivàn, dont elle avait résolu la conquête. • il pouvait espérer, avec le secours de Dieu, être rétabli dans la possession des autres pays de l'Iran » (octobre 1123).

108 L'El .ïïm>K Al L KM) KM AIN DKS TRAITÉS 1)1 THKCHT

picn (Ghilan et Mazandérau); la Turquie garderait ses acquisitions dans l'ouest de la Perse (sud du Chirvan, Gendjé, Erivan, Moghan, Karabagh, Azerbaïdjan, Irak). Sur ce qui resterait du royaume, les deux puissances s'accordèrent, si le prince Tahmasp acceptait ce traité, à reconnaître ses droits; s'il refusait, on s'entendrait sur le choix d'un autre prince. En octobre 1727, à Conslantinople, les Turcs signèrent un traité par lequel Achref leur reconnaissait toutes leurs conquêtes. La Russie lui fit aussi reconnaître les siennes.

Nadir : la Perse affranchie des Afghans. — Ce qui devait, plus tard, contribuer à faire abandonner par les Russes presque toutes leurs conquêtes et à faire se repentir la Porte d'avoir conservé les siennes, ce fut le relèvement inattendu du vieux royaume de Perse par la main d'un usurpateur de génie.

L»; prince Tahmasp, pour soutenir la lutte contre l'usurpation afghane, en était réduit à négocier avec les principicules de Mazandéran, lorsqu'un certain Nadir, d'une tribu (turque ou tatare) des Afshars, immigrée dans l'Adzerbaïdjan, se mit à son service. Nadir-Kouli (Esclave des Merveilles) était né vers 1688 dans une espèce de château ou campement d'hiver appelé Destergerd-Deregez, en Khorassan. Il menait avec son père, Imam- Kouli, la vie errante du berger. Ayant perdu son père des l'âge »le treize ans, il vécut et fit vivre sa mère et ses frères en ramassant du bois mort, qu'il portail à la ville sur un chameau, son unique héritage. En 1704, à seize ans, il fut capturé par les pillards Euzbegs. En 1712, échappé à la servitude, nous le retrouvons à la tôle de quelques brigands. Le khan du Khorassan ayant fait des levées pour repousser les invasions des Euzbegs, Nadir se distingua dans cette guerre contre les envahisseurs (1719). Toutefois, dans les années qui suivent, son existence oscille entre celle d'officier royal et celle de chef de brigands. L'anarchie déchaînée par l'invasion de Mir-Mahmoud favorisa cette double industrie. Contre Achref, Nadir embrassa la cause du prince Tahmasp, obtint le pardon de ses méfaits, prit le nom de Tahmasp-Kouli-Khan, le Khan esclave de Tahmasp, tandis qu'en réalité ce fut son maître qui dut servir ses ambitions. Nadir, pour débuter, enleva Nichapour et Mesched aux

RCSSIK, TUtOllE, PEHSK 109

Afghans et les chassa du Khorassan. Il devint alors très puissant, jusqu'à oser faire tuer un autre général du prince Tahmasp, autrefois traître à celui-ci, mais pardonné depuis. Comme Tahmasp reprochait à Nadir d'avoir fait périr un tel personnage, couvert par la promesse du pardon royal, l'aventurier répondit : « Je n'avais fait, moi, aucune promesse de ce genre. » 11 devint hientôt aussi redoutable à l'usurpateur Achref qu'à son maître légitime. Achref affectait de ne voir en lui qu'un « chef de voleurs »; mais, le 2 octobre 1729, auprès de Damaghan, à 70 lieues de Téhéran, le chef de voleurs mit en déroute l'armée afghane , commandée par Achref. L'usurpateur afghan s'enfuit à Téhéran, puis à Ispahan, et. pour se venger, fit mettre à mort le vieux shah Hussein avec deux de ses fils, épargnés par Mîr-Mahmoud. Puis, serré de près par le vainqueur, sentant les habitants de la capitale prêts à se soulever, il l'évacua précipitamment, vingt et un ans après «pie Mîr-Mahmoud y avait fait son entrée. Nadir en prit possession et y ménagea une entrée solennelle au shah Tahmasp (janvier 1730). Nadir et Tahmasp suivirent Achref sur Chiraz, le battirent près des ruines de Persépolis, et, dans l'ardente poursuite <jui suivit, Nadir anéantit si complètement l'armée afghane que l'usurpateur périt ensuite, dans les déserts du Sedjistan, sous le sabre des Béloutchis.

Guerre contre la Turquie : chute du sultan Ahmed III. — Tahmasp essaya ensuite, par des négociations, de reprendre aux Ottomans les pays conquis par eux. Elles furent interrompues par la révolution qui, à Stamboul, renversa le grand-vizir Damad-lbrahim et le sultan Ahmed 111 (Ier octobre 1730) 1 et donna pour successeur à celui-ci Mahmoud Ier. Nadir, qui s'était opposé à ces négociations, n'avait pas peu contribué à la révolution ottomane en prenant Hamadan, sans déclaration de guerre, en battant les Turcs auprès de Kermanshah, en enle-

I. Cette révolution, suscitée parle mécontentement que soulevait l'administration du grand-vizir et les mauvaises nouvelles «le la guerre de Perse, fui conduite surtout par deux janissaires, Moussli et INilrona-Klialil. Le nouveau sultan ayant fait venir eelui-ci, auquel il devait réellement le trône, lui demanda : - Que puis-je Taire pour toi? — Mon plus ardent désir est accompli, répondit Palrona-Khalil, puisque je vois Ta Majesté assise sur le trône impérial;

vant Tauris et Ardéhil. Le nouveau gouvernement qui venait s'installer à Constantinople se vit contraint, par ces mêmes succès de Nadir, à solliciter une trêve, qui lui fut accordée par le shah Tahmasp.

La trêve rompue, Tahmasp, jaloux des victoires de son général, profita de ce qu'il était occupé sous lierai, pour essayer de s'illustrer dans la guerre en se passant de lui. Il échoua dans une attaque sur Érivan et se fit battre dans sa retraite sur Tauris. Hamadan fut alors assiégé par les Turcs. En voulant sauver cette dernière place, le shah se fit encore battre : ce qui entraîna la reddition non seulement de Hamadan, maisd'Ourmia et de Tauris (1731). L'armée et le peuple persans firent alors entre les talents militaires de Tahmasp et ceux de Nadir une comparaison qui fut très défavorable au premier. Ce qui acheva de les irriter, ce fut le traité, jugé humiliant, qui vint couronner cette désastreuse campagne. Il fut signé auprès de Hamadan, sous la tente d'Ahmed, le séraskier ottoman, pacha de Bagdad (10 janvier 1732) ; on cédait à la Turquie les places et pays de Gendjé, Tiflis, Erivan, Chamaki, etc., c'est-à-dire toute la Géorgie et l'Arménie jusqu'à l'Araxe; Tauris, Kermanschah, Hamadan, le Loiïstan étaient restitués à la Perse ; en outre, les Ottomans promettaient de joindre leurs armes à celles des Persans pour chasser les Russes des provinces conquises sous Pierre le Grand.

Pendant ce temps, Nadir, retiré comme en disgrâce, dans son gouvernement du Khorassan, s'y était fortifié. Il y donnait libre cours à ses critiques sur les campagnes et les négocialions de Tahmasp. Le shah ayant eu l'imprudence de lui enjoindre de comparaître devant lui, Nadir se rendit à la sommation, mais avec 50 000 hommes, à la tele desquels il fit son

cependant je sais bien qu'une mort ignominieuse sera mon partage. — Je te jure par mes ancêtres, dit Mahmoud, qu'il ne le sera fait aucun mal; demande une récompense; des a présent je le l'accorde. • Le généreux soldat demanda simplement l'abolition «le certains abus dont souffrait le peuple. Il l'obtint. Puis il abusa un peu de son rôle de justicier, tua un des officiers du sultan, se eonduisil en chef du peuple, exigea que la guerre fut déclarée à la Russie comme alliée de la Perse, voulut être nommé aga des janissaires, et, lassant la patience du sultan, finit par hâter la réalisation de sa propre prédiction ; le grand -vizir Kabakoulak aposla des hommes qui tuèrent Patrona-Khalil et Moussli (25 novembre 1730).

ÏU'SSIE, TUHOt-IK, PEItSK ill

entrée dans Ispahan. Le shah fut déposé et remplacé par son fils Abbas, âgé de six mois (et qui régna en apparence de 1132 à 1736). Comme ce monarque à la mamelle vagissait pendant la cérémonie de son couronnement, Nadir lui dit : « Calmetoi, jeune roi : tes provinces perdues feront bientôt retour à ton sceptre. » En attendant, Nadir mettait la main sur tout l'empire, distribuant les gouvernements à ses fils et à ses frères.

Les Ottomans chassés de la Perse. — Tout de suite après, Nadir, dans un message d une insultante ironie, somma la Turquie de restituer toutes les provinces persanes. Le séraï de Stamboul fut saisi de terreur. Toutefois Topal-Osman, ancien grand-vizir, alors pacha de Trébizonde, le conquérant de la Morée, fut chargé de concentrer l'armée turque. Pendant qu'il en était aux préparatifs, Nadir prit Ramadan et Kermanshah. Il promettait à ses soldats de les mener à Stamboul. Il assiégeait Badgad et l'avait déjà réduit à la famine, quand l'armée de Topal-Osman, forte de 100 000 hommes, fut signalée à douze lieues de là. Nadir, au lieu de donner un assaut sous lequel Bagdad eût assurément succombé, crut pouvoir faire face en môme temps aux exigences du siège et à la bataille. Laissant sous les murs de la ville un corps de 12 000 hommes, il courut avec le reste, 10 000 hommes, au-devant des Ottomans. La bataille se livra le 19 juillet 1733, acharnée et sanglante, près du village de Douldjeïlik sur le Tigre. L'artillerie de Topal-Osman et la solidité relative de son infanterie lui donnèrent la victoire :

10 000 Persans restèrent sur le carreau Le siège de Bagdad fut levé en désordre. Nadir rallia les débris de son armée autour de Hamadan. Il paraissait encore si redoutable que Topal-Osman, âgé et goutteux, demanda au sultan à être remplacé par un sêrasker plus jeune : il sollicitait aussi l'envoi de renforts; puis

11 se retrancha fortement à Mendcli, non loin de Kcrkouk. Le 22 octobre, Nadir, étant venu l'attaquer, fut encore battu, avec une perte de 4000 hommes et se retira sur Lcïlam. Le 26 octobre, il prit sa revanche, à Kcrkouk, anéantit l'armée

I. Ch. Picault <lonni' les chiflres, apurement exagéré*, de 30000 Persans et :t0 000 Turcs. Rappelons que l'armé** persane él.-tit presque loute en cavalerie.

112 L'EUROPE Ai: LENDEMAIN DES TRAITÉS D'iTRECHT

ottomane, lui tua 40 000 hommes, y compris Topal-Osman, en prit 20 000 avec toute l'artillerie. Le vainqueur remit le siège dcvand Bagdad; mais il fut oblige de le lever et même de faire une trêve avec les Ottomans (19 décembre 1733) à cause de la révolte du Farsistan (Perse propre) et du Mckran. Nadir, par une marche prodigieuse de rapidité, tomba sur les rebelles à l'improviste, anéantit leurs bandes et livra la ville de Chiraz à l'exécution militaire. Ensuite, au lieu de revenir sur Bagdad, il se porta, par Tauris, sur Tiflis. En peu de temps cette place fut prise, la Géorgie, l'Arménie et le Chirvan reconquis. Nadir n'oubliait pas les Russes : il disait, en riant, qu'il prendrait un balai pour les chasser; il avait déjà envoyé réclamer à Pétersbourg les provinces persanes. Ce fut précisément à cette époque que la tsarine Anna en ordonna l'évacuation. Inquiétée alors par l'action diplomatique de la France à Constanlinoplc, elle conclut avec la Perse une alliance contre les Turcs.

La Turquie, menacée d'avoir sur les bras, à la fois, une guerre européenne et la guerre asiatique, résolut d'en finir avec celle-ci. Abdoullah-Kœprilii fut misa la tète de 100000 hommes. Nadir, avec 50 000 Persans, après une lutte opiniâtre, les dispersa dans la plaine d'Arpatchaï (14 juin 1735) : les Turcs y perdirent leur sérasker1, 20 000 hommes et toute leur artillerie. Le résultat de la victoire — Nadir eut soin de gratifier aussitôt de cette nouvelle la cour de Pétersbourg — fut la prise de Gendjé? Tiflis etErivan. La Porte, qui avait presque commencé la guerre contre les Russes, se hâta de demander la paix aux Persans, moyennant la restitution de toutes ses conquêtes ; la possession de Bagdad lui était confirmée (Constanlinoplc, 17 octobre 1736). Ainsi, après de nouvelles exterminations, on en revenait toujours aux limites marquées par Soliman le Grand. Nadir se dérobait à l'alliance des Russes juste à l'instant où ceux-ci auraient eu le plus besoin de son concours pour leur guerre contre les Turcs; mais il était trop politique pour ne pas comprendre

1. Abdoullah-Ku'prilu était fils de Mouslafa. qui périt à la bataille de SlankiMiieii : son lils Abdourrahman, neuf années auparavant, avait été tué à la bataille de Hamadan. Trois générations de martyrs pour - la Foi »!

RUSSIE, TTHQlîlK, PEIISB 1 1 3

que l'écrasement des Turcs aurait rendu la Russie trop dangereuse dans les régions caspiennes.

Nadir proclamé roi. — Nadir, en six ans, avait relevé la Perse d une ruine qui semblait irrémédiable : il en avait chassé les Afghans, les Euzbegs, les Ottomans, éconduit les Russes. Perdue par les Çoufis, elle avait été sauvée, portée à l'apogée par l'heureux aventurier turcoman. N'était-il pas juste qu'exerçant, en réalité, le pouvoir royal, il en prit aussi le litre. Fort à propos le roi-enfant, Abbas III, venait de mourir. Les grands du royaume et les chefs de guerre, réunis le 1er février 1730, proclamèrent roi le libérateur de la Perse. Il fut couronné le 11 mars : détail singulier, ce fut un prélat chrétien, le patriarche d'Arménie, qui lui ceignit le sabre.

Nadir, en sa qualité de Turcoman, était un sunnite. Le problème de gouvernement, sur une nation en majorité chiite, présentait pour lui la môme difficulté qu'autrefois pour les Afghans. Il fit un édit interdisant aux chiites de blasphémer le nom des trois premiers khalifes, les associant au respect qu'on devait à Ali, quatrième khalife, l'idole des chiites. Le clergé chiite en prit d'autant moins son parti que Nadir fit saisir tous ses biens, sous prétexte que ceux-ci devaient surtout subvenir à la guerre sainte '. Montrant ses soldats, il avait dit : « Voici les véritables prêtres du Très-Haut. »

L'unité de l'Iran reconstituée. — Au reste son armée, composée en grande partie d'Afghans, de Tatars et de Turcs, était, par cela môme, en majorité sunnite. Cette armée, il acheva de se l'attacher par de brillantes et lucratives expéditions. Vers la fin de 1736, avec 110 000 hommes, il s'avança, par le Khorassan, contre l'Afghanistan, d'où Mir-Mahmoud avait apporté en Perse la conquête et la dévastation. Kandahar, quoique défendu par 30 000 hommes, fut réduit à capituler (août 1737). En 1738, le shah en personne contraignit à la soumission Gour-

i. Au reste, il était plutôt irréligieux que zélé suntiile; à la (in de son rogne il Ht traduire les Évangiles et se moquait du Koran: il aurait annoncé qu'il voulait donner au monde une religion plus raisonnable que celles de Mohammed et de Jésus-Christ. Peut-être, comme l'empereur allemand Frédéric II ou le (irand-Mogol Akbar, rêvai l-il d'une religion impériale. Voir ci-dessus, t. Il, p. 194 : t. IV, p. 801.

Histoire générale. VU. 8

m L'EL'ROPK AL LENDEMAIN DES TRAITES D'UTRECHT

Bend, Ghazna, Kaboul. Cette dernière ville était une dépendance de l'empire du Grand-Mogol : elle devint le point de départ de la grande expédition dans l'Indoustan (1739) : on en trouvera plus loin le détail '. Nadir en rapporta un butin évalué à plus de deux milliards, plus la cession en pleine souveraineté des royaumes de Kaboul et Kandahar. L'empire persan s'étendit du Caucase et de la Caspienne à l'océan Indien et de l'Euphrate à l'Indus. Vers le nord-est, ses frontières furent reportées en plein Turkestan, car, après la conquête de Balkh et Samarcande opérée par son fils Riza-Kouli-Mirza (173"7), Nadir fit celle de Khiva et de Boukhara (fin de 1739). En 1740, les Lesghis furent domptés, le Chirvan et le Daghestan soumis : la Perse débordait au nord du Caucase. Dans le Sud, les pillages des Arabes furent réprimés, les porls de Bender-Abbas et de Gonbron reconstitués, une grande flotte mise sur pied.

Meurtre de Nadir : ruine de son empire. — Ce conquérant eut à éprouver, dans l'intérieur de son royaume et dans sa propre famille, les mêmes misères que tant d'autres glorieux potentats de l'Orient. Son fils aîné conspira contre lui et tenta de le faire assassiner : comme Abbas le Grand, Nadir dut sévir contre son propre sang; il fit aveugler le fils coupable. D'autre part, Nadir, qui eut sous les armes en 1740 jusqu'à 250 000 hommes, dut. pour entretenir ce prodigieux appareil militaire, écraser de contributions et d'exactions le peuple persan. Les habitants émigraient par milliers en Turquie et jusque dans l'Inde. Des provinces se dépeuplèrent, comme celle d'Ispahan, où se refit le désert de sel. Des révoltes éclatèrent, notamment dans les pays restitués par la Russie : la répression fut atroce. La défiance de Nadir croissant avec le danger, il devint horriblement cruel : dans les provinces domptées s'élevèrent des pyramides de tètes; à Chiraz toute la population fut passée par les armes; à Mesched, il fit arracher un ou deux yeux à tous les habitants. Même les marchands indous, arméniens, européens ne furent plus à l'abri de ses barbaries. La guerre recommença en 1743 avec la Turquie. En 1745,

Page 1