CHAPITRE XVIII
De 1714 & 1784.
/. — L'Angleterre utilitaire et les whigs
Les éléments du parti whig. — L'avènement «le la maison de Hanovre au trône d'Angleterre est en réalité l'avènement des whigs au pouvoir pour très longtemps. Nous devons donc nous demander avant tout quels sont les éléments du parti whig, et, par suite, quelles sont les causes de sa durable puissance. Ces éléments sont au nombre de trois : la haute aristocratie, le commerce, les dissidents. Quelques mots sur chacune de ces trois forces.
On se représente volontiers les whigs comme une démocratie relative en face des tories aristocrates. Le contraire serait presque vrai dans la période qui nous occupe. Le régime issu de la révolution de 1688 ne se serait pas établi sans quelques grandes familles, les premières de l'aristocratie britannique : les Cavendish, les Hussell, les Bentinck, les Campbell, les Pclham, avec une douzaine de moins illustres, toutes nombreuses, riches, possédant par leur chef un titre éclatant '.
I. 1.»' Hier des Cavendish était duc de Devonshire, le rhef des Kenlinck dn<do Porlland, le chef des Pelham duc de Newcastlc, oie.
L AMILKTKHUK ITILITAIKK KT LES WHIGS
loutes ayant des bourgs cl des domaines sous leur patronage électoral, toutes dévouées au libéralisme aristocratique de la Révolution, c'est-à-dire à elles-mêmes, puissantes par leurs chefs dans la Chambre des Lords, puissantes par leurs cadets et leurs protégés dans la Chambre des Communes, liées d'une part avec la noblesse rurale, d'autre part avec le commerce, le second élément du parti.
Ce second élément comprend les hommes que Rolingbroke, leur ennemi, appelle avec beaucoup de précision, par opposition aux landed men, aux propriétaires terriens, les moneyed //<<"//, les hommes d'argent, de richesse mobilière : en d'autres termes, la Cité de Londres, les autres grands ports de mer, et déjà quelques villes industrielles, qui vont bientôt grandir formidablement. La politique de Guillaume III, puis celle des whigs sous la reine Anne, avait développé, par la guerre et par la paix, les forces de celte classe sociale, à savoir la marine marchande, la Bourse de Londres, la rente sur la dette publique. Les réfugiés français augmentaient cette population, et lui infusaient leur haine de Louis XIV et du catholicisme. Dans la seule ville de Londres ils ne possédaient pas moins de trentecinq églises. Donc les hommes d'affaires, Anglais ou Français d'origine, sont des whigs de la Révolution, et, ce qui revient au même, des fidèles de la Succession protestante. Us viseront de plus en plus, non seulement à fortilier le parlementarisme, mais à obtenir eux-mêmes les honneurs parlementaires. Cela n'ira pas sans inconvénient moral, car ils seront portés à faire des sièges aux Communes un objet de tralic: et cela n'ira pas sans inconvénient économique, car ils imprégneront les lois d'égoïsme mercantile, notamment au détriment de l'Irlande. Mais le parti whig trouvait de ce côté d'immenses ressources.
I n troisième élément, qui se confondait en partie avec le second, les augmentait encore : le Dissent, les non-conformistes, non seulement les huguenots, mais les dissidents anglais, presbytériens, indépendants, baptistes, ou d'autres dénominations moins importantes. A quel chiffre les évaluer? Les statistiques diffèrent étrangement : elles varient d'un tiers à un vingt-deuxième de la population, et cette évaluation très
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faible est probablement plus près de la vérité. Môme en admettant qu'ils ne fussent qu'un vingtième des Anglais, les dissidents représentaient bien davantage en politique, par suite de leur concentration à Londres et dans les grandes villes. Tous avaient peur et horreur des ambitions jacobites, à peu près confondues dans ce temps-là avec le torysme. Le pasteur dissident Burgess expliquait à sa congrégation que les descendants de Jacob s'appelaient les Israélites, parce que Dieu n'avait pas voulu que son peuple portât le vilain nom de jacobites. Le pasteur dissident Bradbury, pendant que se mourait la reine Anne, et que l'on croyait encore au triomphe de Bolingbroke et du Prétendant, était au moment de monter en chaire. Il rencontra l'historien Burnet, anglican sans doute, évèquc de Salisbury, mais aussi intéressé que les non-conformistes à ce que l'œuvre de la Révolution ne fût pas renversée. Bradbury dit à Burnet qu'il s'attendait à une persécution capable de rappeler celles de Marie la Sanglante; et Burnet, mieux au courant, prévoyant déjà que George Ier serait proclamé, lui promit pour le rassurer qu'il lui donnerait un signal visible pour Bradbury de sa chaire. Le signal fut donné avant la fin du culte, et le pasteur annonça à son petit Israël la délivrance.
Avènement des Hanovre : George Ier (1714-1727). — Donc trois minorités, mais trois minorités ardentes et puissantes, voilà le secret de la longue force du parti whig. Il allait en avoir grand besoin pour ne pas succomber dans les années difficiles qui furent comme la crise initiale de cette dynastie, aujourd'hui établie si solidement sous une petitetille de George III. Les difficultés n'apparurent pas au premier moment, c'est-à-dire pendant les derniers mois de 1714. Au fond, assez peu de personnes désiraient l'arrivée du Prétendant , prélude inévitable d une guerre civile et religieuse. Lorsque le plus habile et le plus énergique des ecclésiastiques jacobites, Atterbury, proposa à Bolingbroke de proclamer Jacques III à Charing-Gross, Bolingbroke lui-même recula devant cette violation de la légalité. Jacques III en personne, qui, à la nouvelle de la mort de sa sœur, avait quitté sa retraite de Lorraine pour chercher fortune à Paris, bientôt découragé,