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L'ESPAGNE ET LE PORTUGAL SOUVERAINS ET MINISTRES RÉFORMATEURS

De 1724 à 1788

/. — L'Espagne.

Philippe V : réformes des ministres nationaux. —

Des l'avènement des Bourbons au trône d'Espagne avait commencé obscurément le mouvement des réformes1. Il se continue pendant les vingt-deux dernières années de Philippe V, et se poursuit avec éclat sous des princes imbus des idées du despotisme éclairé, tels que Ferdinand VI et Charles III. Les souverains espagnols, qui d'abord s'efforçaient surtout d'accroître le pouvoir royal, de relever la puissance militaire de l'État, d'améliorer ses finances et son administration, finissent par étendre leur sollicitude à la vie économique, sociale et intellectuelle de leur pays. Œuvre féconde, malgré ses incohérences, qui devait arracher l'Espagne à la léthargie où l'avaient plongée les Habsbourg.

Philippe V, Elisabeth Farnôse et les ministres nationaux (1724-1746). — Les réformes inaugurées par Amelot et Orry, continuées par Alberorii, c'est-à-dire jusque-là

I. Voir ri-ilessus, p. 1 cl suiv.. pour les réformes entreprises sous les. ministres étrangers. Amelot. Orry, Alheronî.

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«lues* à des étrangers, furent poursuivies, dans la seconde partie du règne de Philippe V, par des ministres nationaux formés à leur école. Philippe, obligé à la suite de la mort prématurée de son fils Louis Ier de reprendre la couronne (172i), n'était plus sans doute qu'un fantôme de roi, que les excès sensuels, les terreurs religieuses, les accès fréquents d'hypocondrie, finirent par réduire au dernier degré de l'animalité. Mais il avait pour le remplacer une femme violente, emportée, énergique, qui, afin d'assurer à ses enfants les trônes de Xaples, de Sicile cl de Parme, avait besoin d'hommes d'Etat capables de lui donner les forces militaires et les ressources financières propres à assurer le succès de ses plans. Sous ce prince à demi privé de raison, qui finit dans l'ordure, velu, laissant pousser ses griffes comme une hèle fauve, refusant môme de changer de linge, muet et hagard; sous cette reine, tyran domestique qui gouvernait le royaume comme son imbécile époux, trois hommes de talent, Palifto, Gampillo, Ensenada, essayèrent de rendre à l'Espagne une partie de sa puissance passée.

Le premier, don José Patino, né à Milan d'une famille noble d'Aragon, avait quitté le Gcsi'i pour devenir intendant de la Hotte et de l'armée, puis ministre de la marine. Alberoni avait trouvé en lui son meilleur auxiliaire. 11 remplaça en 4126 le « fou » Roperda, qui l'avait fait disgracier, écarta du pouvoir le lidèle ami du roi, don José Grimaldo, et gouverna pendant dix ans comme un véritable premier ministre sans en avoir le titre. Son activité, sa probité, ses services lui valurent la grandesse, la Toison d'Or, mieux encore, l'estime de ses contemporains. Il mourut à soixante-dix ans (nov. 1 136). Ses successeurs, parmi lesquels le vainqueur de Bitonto , Montemar , se « chargèrent, disait une satire, de faire pleurer sa mort ». Parmi eux toutefois ne tarda pas à prendre la première place un financier de mérite, José Gampillo, qui depuis 1741 surtout fut le véritable chef du ministère. Enfin, après la mort de Gampillo (1743), le célèbre marquis de la Ensenada commença à fonder la grande influence qu'il devait exercer sous le règne de Ferdinand VI.

Les efforts de ces trois ministres tendirent principalement à accroître le pouvoir ministériel, à diminuer l'autorité des

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Conseils, en même temps qu'à reconstituer la puissance militaire de l'Espagne, compromise par les aventures de 1148. Patifio réorganise les arsenaux du Ferrol, de Cadix et de Carlhagène, l'école des gardes-marine de Cadix pour le recrutement des officiers, crée celle de Barcelone (1727) pour former des ingénieurs et des artilleurs, et peut mettre en mer (1733) jusqu'à 22 vaisseaux de ligne de fort tonnage et 310 bâtiments de transport. L'effectif de l'armée de terre est accru. A la garde royale et aux troupes étrangères viennent s'ajouter de nouveaux régiments suisses. Les troupes permanentes, fortes de 80 000 hommes environ, mais dont le recrutement et la discipline laissent beaucoup à désirer, sont fortifiées par la formation d'une excellente réserve de 30 000 miliciens, répartis en 28 régiments, désignés par le sort et exercés un mois tous les ans. Le service de l'intendance est organisé à l'imitation de la France. On crée pour les invalides une sorte de retraite.

Patifio et surtout Campillo n'osèrent remanier l'ancien système financier ni rompre avec les errements du passé. Bien que l'abolition des privilèges des provinces du Nord eût accru d'un tiers les revenus du Trésor, qui s'élevèrent jusqu'à 211 millions de réaux (53 millions de francs), la politique guerrière d'Elisabeth Farnèse, les dépenses croissantes de la maison du roi, triples de celles de son prédécesseur, la manie de constructions de Philippe V, dont le Versailles, le palais de la Granja de San-Ildefonse, coûta 45 millions, portèrent la dette publique à 240 millions de francs et perpétuèrent le déficit. Toutefois, les ministres eurent le mérite de supprimer divers impôts de guerre abusifs et de réformer l'administration financière. Patino mit en régie l'impôt du tabac, et Campillo (1742), malgré les clameurs de la Ferme, osa confier à des régisseurs la perception des aides dans une partie des Castilles.

Ils essayèrent aussi de ranimer la vie économique en Espagne, mais il eût fallu pour y parvenir autre chose que des textes de lois et de bonnes intentions. Quelques remaniements de taxes, quelques décrets tels que celui de 1724 pour protéger les laboureurs contre les violences du fisc et mettre plus d'équité dans la répartition des impots, des ordonnances d'ailleurs

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inexécutées pour assujettir les biens d'Eglise aux charges communes, ne suffirent pas à ranimer l'agriculture. S'inspirant des procédés de Colbert, les hommes d'Etat espagnols crurent développer l'industrie nationale en prohibant les soieries et les draps étrangers, en attirant des fabricants, en ouvrant aux ouvriers l'accès des charges municipales, en édictant des ordonnances somptuaires contre l'importation des articles de luxe, en promulguant des règlements pour la fabrication, en instituant des manufactures privilégiées. Telles furent celles de Guadalajara, qui occupa 24 000 ouvriers pour les draps et les toiles, de Llana et d'Olmedo pour les cristaux, de Madrid pour les lapis. Ils obtinrent des succès, mais partiels et coûteux. La suppression des douanes intérieures (1717), sauf sur les frontières d'Andalousie, aurait dû favoriser le progrès du commerce extérieur : mais on les rétablit sur les limites des Provinces Basques (1727), et d'ailleurs l'absurde système des atcavalas (aides), joint à l'absence de chemins, continua à l'enrayer. Les économistes Zabala et Campillo, qui préconisaient la liberté commerciale, soit entre les provinces espagnoles, soit entre l'Espagne et l'Amérique, ne purent faire prévaloir leurs idées. On se borna à réduire les droits de douane pour les produits nationaux destinés au Nouveau-Monde, à remplacer la flotte et les lourds galions par les navires de registre (navires isolés), d'un entretien moins coûteux, et à créer les deux Compagnies privilégiées de Cadix et de Guipuzcoa, dont l'une disparut presque aussitôt, dont l'autre végéta obscurément.

Ferdinand VI (1746-1759) et la reine Barbara; les ministres Garvajal et Ensenada. — Sous le règne de Ferdinand VI, le fils de Philippe V et de Louise de Savoie, qui succéda à son père le 9 juillet 174G, le mouvement réformateur reçut une impulsion plus énergique. Le nouveau roi, qu'on surnomma le Sage, en dépit de son indolence, de sa dévotion outrée et de son tempérament hypocondriaque, se fit aimer par ses manières gracieuses, la prudence de sa conduite, son amour pour la paix et l'économie, sa fidélité à la parole donnée, < au point, disait-on, que son plus grand défaut était de n'y jamais manquer ». 11 subissait l'influence de sa femme Bai-

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bara de Bragance, princesse d une rare laideur, à qui une bouche énorme, de grosses lèvres, de grosses joues, de petits yeux donnaient une physionomie étrange; mais elle avait la grâce, plus belle encore que la beauté, et sa douceur, ses goûts de simplicité et de solitude, lui avaient acquis sur son époux un grand ascendant. La reine, avare et tatillonne, le roi, sombre et mélancolique, avaient deux favoris : l'un était le confesseur, le P. Rabago, jésuite vaniteux, intrigant, et l'autre le ténor napolitain Carlos Broschi, surnommé Farinelli, un castrat, dont la voix divine parvenait seule à dissiper les accès de bizarre hypocondrie du couple royal. Ce chanteur, modeste, affable et honnête, sut user avec sagesse de sa faveur et rester en dehors des intrigues de cour. Deux ministres, l'un protégé du roi, Carvajal, l'autre de la reine et du confesseur, Ensenada, se partagèrent la direction des affaires. Don José de Carvajal y Lancaster, fils cadet d'un grand seigneur, le duc de Linarcs, et diplomate distingué, fut chargé, avec le seul titre de président du Conseil de Castille, de la direction de la politique extérieure. C'était une sorte d'Alceste à l'espagnole, d'extérieur négligé, de manières bourrues, de caractère rude et indépendant, brusque et hautain, mais dont l'expérience indiscutée, le jugement droit, et surtout l'intégrité et la véracité reconnues maintinrent toujours le crédit. Ferdinand, qui l'estimait sans l'aimer, renonça, sur ses conseils, à la politique du règne précédent, .se rapprocha de l'Angleterre par les traités de 1148 et de 1740, et se renferma dans une stricte neutralité, malgré tous les efforts des diplomates français. Celte politique pacifique fut très populaire, et Carvajal, qui ne voulait être, disait-il à l'envoyé Keene, « ni Français ni Anglais », balançajusqu'à sa mort (1*751) l'ascendant de son rival Ensenada.

Celui-ci, né dans un petit village de la Rioja, d'une famille obscure et pauvre, s'était fait apprécier comme intendant de la (lotte, de l'armée et des finances, si bien qu'à quarante et un ans il avait obtenu la succession de Campillo, c'est-à-dire les sccrélarials de la guerre, de la marine, des Indes et des finances (l"4'i), que Ferdinand VI lui conserva. Il avait ajouté neuf ans auparavant à son nom primitif, celui de Cenon de Somodevilla,

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le titre plus sonore de marquis de la Ensenada ou de la mer, que le roi de Naples, ami des logogriphes, lui avait conféré. Courtisan souple, avisé et flatteur, parvenu fastueux, étalant sur ses habits des bijoux d'une valeur de plusieurs millions, ayant une luxueuse garde-robe où l'on trouva, lors de sa disgrâce, jusqu'à 40 riches vêlements, 180 paires de culotles, 1170 paires de bas de soie, 40 montres, réunissant des collections de porcelaine et de tableaux, dont la première seule fut évaluée à 10 millions, il se justifiait en disant : « A la livrée du serviteur, on reconnaît le maître ». Plus que son esprit, ses vastes connaissances, sa puissance de travail, son exactitude, ses talents « qui seront rarement dépassés », disait l'Anglais Keene son ennemi, le rendirent pendant huit ans indispensable. Son administration intérieure fut remarquable, mais son attachement imprudent à l'alliance française et les intrigues de ses ennemis amenèrent sa disgrâce. 11 fut arrêté dans la nuit du 20 juillet 1754 et exilé à Grenade. Il ne devait plus revenir aux affaires. Le P. Rabago partagea son sort. Un aventurier irlandais, don Ricardo Wall, d'abord militaire, puis diplomate, intrigant spirituel et hardi, vint alors remplacer Carvajal. Mais il n'avait pas de capacités administratives. On crut un moment qu'un grand seigneur de la maison d'Albe, le duc de Huescar, qui ne manquait ni de savoir ni de lumières, deviendrait le principal conseiller du roi : mais le caractère fantasque et violent, les insolences du duc ne tardèrent pas à ruiner son influence. Au fond, les créatures d'Ensenada, qui peuplaient l'administration, et dont quelques-unes s'étaient même maintenues au ministère de la marine et de la guerre, continuèrent à gouverner d'après ses maximes.

Réformes du régne de Ferdinand VI. — Bien que le ministre de Ferdinand VI fût l'ami des Jésuites, et quoique le roi subît l'influence du clergé, les principes des légistes espagnols (reffftlistas) inspirèrent les relations de la couronne et du Saint-Siège. L'une des réformes capitales de ce règne fut, en effet, la diminution des pouvoirs de la papauté sur l'Eglise espagnole. Le Concordat du il janvier 1753, conclu avec le pape Benoit XIV, reconnut à la couronne le droit de pourvoir à la

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plupart des bénéfices, abolit les plus lourdes des taxes apostoliques, restreignit le droit d'asile, et répara les concessions imprudentes que Philippe V avait consenties en 1*7*23 et 113". L'Inquisition, dans laquelle le roi défunt voyait « le rempart de la foi », et qui avait prononcé en trente ans 14 000 condamnations, parmi lesquelles "82 au bûcher, est obligée de tempérer ses rigueurs contre les écrits et les personnes. De 1746 à 4 159, les autodafés généraux cessent : on ne compte plus que 34 autos particuliers et 10 exécutions. Les réformes techniques du règne précédent sont continuées. L'armée de terre est un peu négligée; tout l'effort se porte vers l'accroissement de la marine. Déjà Ensenada avait organisé l'inscription maritime : il confie au célèbre Ulloa la construction de l'arsenal de Carthagène, et il porte la flotte à un effectif qui n'avait été jamais atteint depuis l'Armada. Avec ses 49 vaisseaux de ligne, ses 21 frégates, ses 26 000 matelots, l'Espagne devenait une puissance maritime redoutable. Les dépenses du palais réduites de moitié, les folles constructions suspendues, une longue paix, une stricte économie, permettent de rétablir l'équilibre budgétaire. Ensenada étend à toute l'Espagne le système de la perception par l'État, substituant pour les aides la régie à la ferme. Il commence à amortir la dette, il essaie de supprimer les aides (alcabala et millones) en instituant un impôt général sur le revenu (contribucion unira), projet qui échoue faute d'un cadastre et d'une évaluation de la fortune mobilière. De 53 millions les recettes du Trésor s'élèvent à 90 millions, et Ferdinand laisse en mourant une réserve de 60 millions de francs. L'abolition des droits qui frappaient la circulation intérieure des céréales, la création des positos, sortes de monts-de-piété et de greniers d'abondance destinés à avancer des semences aux laboureurs et à les secourir en temps de famine, furent des mesures utiles à l'agriculture. On fut moins heureux en essayant de détruire le vagabondage et de proscrire le luxe. L'industrie se développa, quoique lentement; la fabrication des soieries prit une extension notable. Le commerce fut encouragé : l'exportation des métaux précieux autorisée moyennant un léger droit. Le canal de Vieille- Castille est projeté, la route du Guadarrama ouverte. C'est le

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prélude de la grande ère des réformes <jui va s'ouvrir avec l'avènement de Charles 111.

Avènement de Charles III : caractère de ses réformes. — Ferdinand VI, atteint d'une sorte de folie entremêlée d'accès d'épilepsie, était mort le 14 août 1759, un an après la reine Barbara. 11 ne laissait pas d'enfants. Le fils aîné de Philippe V et d'Elisabeth Farnèse, Carlos, déjà roi de Naples et de Sicile, abdiqua sa royauté italienne pour lui succéder sur le trône d'Espagne. Charles III avait alors quarante-trois ans, et les réformes qu'il avait entreprises en Italie avec sou ministre Tanucci lui avaient valu le renom d'un des adeptes les plus convaincus des idées du despotisme éclairé. De taille moyenne, de constitution robuste, la peau tannée par le grand air, chasseur infatigable, il menait la vie simple et frugale d'un bourgeois de ses États. La jovialité de son caractère, sa bonté et son affabilité exerçaient une sorte de séduction sur tous ceux qui l'approchaient. 11 perdit en 1760, après vingt-deux ans de mariage, Marie-Amélie de Saxe, excellente mère de famille, qui lui avait donné treize enfants; il refusa depuis de se remarier et pendant son long veuvage, la dignité de sa vie ne laissa aucune prise à la malignité. D'une probité rigide, d'une équité inflexible, il remplit toujours avec une régularité minutieuse, presque mécanique, tous ses devoirs de roi. A une piété ardente, qui confinait à la superstition, il alliait la liberté d'esprit la plus étonnante. D'ailleurs sans talents supérieurs, il fut par la rectitude du jugement, l'amour profond du bien public, l'art de distinguer le mérite, l'attachement inébranlable aux principes et aux hommes d'Etat investis de sa confiance, le meilleur souverain que l'Espagne eût possédé depuis les Rois Catholiques. Et mieux qu'un grand roi : un bon roi. Le programme qu'il résolut d'appliquer, et dont rien ne put le faire dévier, était hardi pour l'Espagne. Il s'agissait d'émanciper l'État de l influence de l'Eglise, cl de détruire dans l'organisation administrative, économique et sociale, «les abus enracinés, chers par leur durée mémo au cœur des Espagnols. Aidé d'une élite de légistes (le parti de la golil/a, comme on l'appelait, du nom d'une pièce du costume des gens de loi), de grands seigneurs, de

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publicistes, il essaya d'imposer à ses sujets des innovations auxquelles les mœurs nationales répugnaient. Il rencontra d'abord une opposition ouverte qui se manifesta dans les séditions de 1766, puis sourde jusqu'à la tin de son règne. 11 s'en rendait bien compte quand il disait : « Mes sujets font comme le* enfants qui pleurent quand on les nettoie ». Mais sa foi dans l'avenir des réformes restait intacte. Dû reste, si ces changements furent souvent précipités, exécutés sans méthode suffisante, si les réformateurs, généreux mais parfois chimériques, voulurent trop entreprendre et trop réformer, oubliant de compter avec le temps et les traditions, ils n'eurent pas moins le mérite, avec le prince qui les inspira et les soutint, d'arracher l'Espagne à l'isolement farouche où elle se confinait et de la jeter dans le courant fécond de la civilisation moderne.

Les ministres italiens : Grimaldi et Squillace; le soulèvement de 1766. — Pour exécuter ses desseins, le nouveau roi avait peu de confiance dans le personnel des hommes d'Etat nationaux. Aussi ne voulut-il pa§ rappeler au pouvoir les anciens ministres Macanaz et Ensenada, qu'il se contenta de tirer de leur exil, a Je n'aime les chapons que sur ma table », dit-il un jour en présence de l'ancien favori Farinelli. Le chanteur comprit et se relira en Italie. Charles appela aux affaires deux Italiens : un Sicilien, le marquis de Squillace, et un Génois, le marquis de Grimaldi, qui s'appuyèrent sur le parti, peu nombreux mais résolu et influent, de la gofilla, dont le savant Campomanès et le futur ministre Monino étaient les chefs respectés. Grimaldi, qui remplaça Wall en 1*763 au ministère d'État, dirigea les affaires étrangères jusqu'en 1776. C'était un grand seigneur de formes aisées, élégantes et polies, parfois hautaines, homme de plaisir, mais spirituel et souple. Une étroite alliance, le Pacte de Famille, négociée par lui pendant son ambassade à Paris, unit la France et l'Espagne dans les revers communs de la guerre de Sept ans, dans la rupture avec l'Angleterre et le Portugal, et dans l'affaire des îles Malouines. Le rival d'influence de Grimaldi, Squillace, fut surtout l'instrument actif des réformes intérieures que le roi méditait. C'était un parvenu, sans grandes lumières, mais vieilli dans la carrière

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administrative, laborieux, exact, minutieux et ordonné, inventif et hardi, de parole exubérante, de manières vulgaires, auquel Charles III avait voué une affection spéciale. Sa femme doua Paslora, avide et intéressée, jouissait, disait-on, des bonnes grâces du prince, et on remarqua, qu'en dépit d'un mari vieux et cassé, elle mettait au monde chaque année, depuis la mort de la reine, un nouveau rejeton des Squillace. Le ministre, par son activité réformatrice, ne tarda pas à susciter des haines violentes. Le clergé, qui avec ses 3000 couvents, ses 66 000 bénéficiera ou curés, ses 85 000 moines ou religieuses, ses 25 000 sacristains ou acolytes, ses biens immenses comprenant le cinquième du sol, formait un Etat dans l'Etat, ne lui pardonnait pas ses attaques contre les privilèges de l'Eglise. Le peuple, ignorant et fanatisé, abhorrait des ministres qu'il appelait des hérétiques. Il ne voyait dans les lois qui décrétèrent la libre circulation des grains, la répression de la mendicité, l'assainissement des villes, que des manœuvres de spéculateurs ou des actes tyranniques de novateurs. L'aristocratie, soutenue par le prince des Asturies, détestait ce gouvernement d'étrangers et de légistes.

Toutes ces rancunes se firent jour dans le soulèvement de 1766. Une mesure de police maladroite, la prohibition du costume national, des longs manteaux (capas) et des chapeaux à bords rabattus (sombreros), qui permettaient de dissimuler, les premiers les armes, les seconds les traits du visage, et favorisaient ainsi les désordres, amena une explosion formidable. Le jour des Rameaux (23 mars 1766), elle éclatait à Madrid aux cris de : « Vive le roi! vive l'Espagne! meure Esquilache! » Les demeures des ministres sont envahies; le palais du roi luimême est menacé; l'attitude énergique de la garde wallonne arrête seule les émeutiers, qui guidés par un moine, le P. Yecla, et par un ouvrier échappé du bagne, promènent dans les rues l'étendard de la foi. L'évèque de Garthagène, président du Conseil de Castillc, et une partie des grands montrent une étrange faiblesse. Le roi est forcé de recevoir une députalion des révoltés, de rapporter son ordonnance, de renvoyer Squillace, qui alla mourir ambassadeur à Venise. Il fallut toute l'habileté et l'énergie d'Aranda, appelé à la présidence de Castille, son

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ascendant sur le peuple, qui aimait « cette grande tête » de justicier, pour ramener le calme dans la capitale (mars-avril 1~66). Presque en même temps, des émeutes avaient éclaté à Cuenca et à Palenciaen Gaslille, à Saragosse en Aragon, en Catalogne, en Navarre, en Guipuzcoa, en Andalousie. La ferme attitude des troupes, des intendants et des gouverneurs en eut rapidement raison. Charles III, un moment ému de ces troubles, ne tarda pas à reprendre fermement l'exécution de ses projets, mais avec le concours de ministres nationaux.

Aranda, Floridablanca et Gampomanès. — Celui qui eut, grâce aux philosophes, la plus éclatante renommée fut le comte d'Aranda. Ce grand seigneur aragonais, beau-frère du duc de Hijar, avait, à quarante-trois ans, après avoir servi en Italie et dans la courte guerre de Portugal, obtenu le titre le plus élevé de la hiérarchie militaire, celui de capitaine général. A quarante-six, il exerçait la première charge de la monarchie, celle de président de Caslille. Sa physionomie n'était pas moins originale que son caractère. Un teint bistré, des cheveux châtain foncé, un nez gros et recourbé, toujours barbouillé de tabac, de grands yeux gris, « dont l'un, disait la chanson, regarde au levant et l'autre au couchant », une bouche édenlée, lui constituaient une laideur sans banalité. Au moral, c'était un étrange assemblage de qualités et do défauts. Le seul vrai « philosophe » incroyant et obstiné de son pays, grand épicurien mais discret, aristocrate intransigeant, bilieux, emporté, tracassier, « plus têtu, disait le roi, qu'une mule aragonaise », maniaque, dépourvu de tact, lourd et commun dans la conversation, très instruit mais d'une instruction mal ordonnée, « puits profond dont l'ouverture est trop étroite », suivant le mol de Caracciolo, il rachetait tout par sa générosité, sa rude bonhomie, ses manières franches et ouvertes à l'égard du peuple, son attachement pour les humbles, qu'il écoutait sans se rebuter, enfin par une vaste intelligence servie par une volonté de fer. Il continua avec fermeté l'œuvre de réformes ébauchée, et que sa popularité rendit seule possible, pendantles années qui suivirent le mouvement de 1766. Mais son caractère difficile, son humeur intraitable, son langage qui n'était pas toujours celui d'un sujel,

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amenèrent sa disgrâce, que le roi déguisa en lui confiant l'ambassade de France (1713). Grimaldi prélendit alors gouverner comme un premier ministre, mais sa qualité d'étranger, l'échec d'une expédition qu'il avait organisée contre Alger (1775), la haine du parti d'Aranda, l'obligèrent à se retirer en 1776.

Charles III, déjouant l'espoir de la cabale aragonaise, appela au ministère un légiste, José Monino, qu'il créa, après la reprise de la Floride, comte de Floridablanca, et qu'il maintint au pouvoir jusqu'à sa mort. Monino était le fils d'un notaire de Murcie, et après avoir au début du règne joué un rôle considérable à la tète du parti de la golilla, avait rempli avec fermeté les fonctions d'ambassadeur à Rome. De tempérament froid et réservé, d'esprit net et méthodique, de caractère pondéré et prudent, de manières empesées et solennelles, d'humeur despotique, le « vieux renard >, comme l'appelaient ses adversaires, sut gagner l'attachement invincible du roi, qui lui maintint toute sa confiance, disant un jour que « la parole de son ministre valait celle de l'Évangile ». Floridablanca inaugura à l'extérieur une politique indépendante. Il profitait de la guerre d'Amérique pour reconquérir Minorque et la Floride, mais refusait de laisser son pays dans une dépendance aveugle de la France, nouait avec le Portugal une alliance intime, signait avec l'Angleterre un traité de commerce, mettait à la raison les Barbaresques.

A l'intérieur, il continuait résolument les réformes, aidé du plus grand des économistes castillans, Campomanès, qu'il n'aimait pas, mais dont il reconnaissait le mérite. C'est pendant cette période que don Pedro Rodriguez, comte de Campomanès, exerça la plus grande influence. A la fois érudit, historien, juriste, économiste, administrateur, le ïurgot espagnol devait à l'intégrité de son caractère, à la largeur de ses vues, à la supériorité de son intelligence, le respect de ses concitoyens. Le titre de président du Conseil de Castille récompensa son active coopération aux réformes, et lui conféra la place qu'il méritait, la première, à côté de Floridablanca.

Les réformes politiques : apogée de l'absolutisme. — Les légistes qui gouvernent avec Charles III ont une défiance profonde pour les libertés publiques. Leur idéal, tout romain.

Histoire généhale. VU. 03

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consiste dans le despotisme. « Si pressantes que soient les nécessités de l'État, qu'on se garde d'appeler à l'aide les Cortès. écrit Floridablanca; elles seraient bientôt nos souveraines et nos juges. » Aussi, à l'exception de la Navarre et des Provinces Basques, toute l'Espagne, qui conserve encore quelques libertés locales, n'a-t-elle plus de libertés générales. Les Gortès castillanes, auxquelles on a réuni depuis 1713 et 1~1 5 celles d'Aragon, de Catalogne et de Valence, ne sont plus réunies qu'à l'avènement du prince pour prêter serment de fidélité au souverain. La loi se fait sans elles : « elle vaut, disent les édits, comme si les Certes l'avaient votée ». La députation permanente qu'elles nomment, d'ailleurs formée de courtisans serviles, n'a plus même, depuis Alberoni, le droit de participer à la répartition des aides (milloncs). L'autorité tend à se concentrer de plus en plus aux mains des six ministres ou secrétaires, chargés des affaires étrangères (Estado), des finances, de la guerre, de la marine, des Indes, des affaires ecclésiastiques et judiciaires (fjràce H justice). Ces agents, dociles et laborieux, sont môme groupés par Floridablanca en une sorte de Conseil des ministres (junta de Estado), sous la présidence et la direction du secrétaire d'Etat, qui devient ainsi une sorte de chef du ministère. Le Conseil d'Etat, jadis rival en influence des secrétaires, n'a plus qu'un rôle honorifique, et les autres Conseils, surtout celui de Castille, ne sont plus que des auxiliaires du pouvoir ministériel. Les intendants qui gouvernent depuis Philippe V les 28 provinces des couronnes d'Aragon et de Castille, ont, comme en France, fortement centralisé l'autorité, ne laissant aux 13 capitaines généraux que des attributions militaires.

Sous ce gouvernement, l'aristocratie achève de perdre toute importance politique. Les membres de la grandesse servent le roi dans les ambassades ou remplissent les emplois de cour. Les uns voyagent et s'enquièrent des idées nouvelles, les autres achèvent de perdre dans les aventures d'une existence débraillée (majismo) les débris de leur fortune et de leur influence. Le reste de la noblesse, qui n'a d'ailleurs jamais formé qu'une caste sociale, et non un corps politique, sans cesse grossie par la foule des anoblis, ne constitue plus qu'une classe où le roi

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prend une partie de. ses fonctionnaires civils et militaires.

Au contraire, l'Eglise, dans les premières années du règne, reste intacte avec sa puissance formidable. Mais le roi, qui vouait ses États « à l'Immaculée Conception de la Vierge », était, comme les Bourbons de France, persuadé que « tenant de Dieu même son autorité souveraine et indépendante », il avait le droit non seulement de sauvegarder l'indépendance de sa couronne, mais encore de soumettre le clergé national à l'État. Dès 1762, il subordonne la publication des bulles, brefs et autres actes du pape, à l'examen et à l'autorisation du prince et de son Conseil. Dans l'affaire de l'expulsion des Jésuites \ il répond à une admonition de Clément XIII « qu'il ne doit compte de ses actes qu'à Dieu », et il fait condamner la lettre pontificale par ses conseillers. L'enseignement des doctrines théocratiques est prohibé, celui des maximes rêf/nlistes sur l'indépendance du pouvoir civil rendu obligatoire. Le tribunal de la nonciature, où le délégué du nonce exerçait seul, au nom du pape, la juridiction d'appel civile et criminelle sur le clergé espagnol, est composé d'une cour (rote) de six prêtres présentés par le roi (11H). Le roi et ses conseillers s'efforcent aussi de diminuer la puissance de l'Église nationale; ils restreignent sa capacité d'acquérir, soumettent ses biens à l'impôt, ses acolytes et sacristains à la conscription, ses hôpitaux au contrôle des juges civils, diminuent le nombre des confréries, au profit des établissements charitables, abaissent de près de 20 000 l'effectif des membres du clergé, abolissent son droit d'asile, réduisent sa juridiction, soustraient les ordres religieux à la dépendance de supérieurs étrangers, forcent les éveques à reconnaître l'autorité supérieure du Conseil. Ils n'osent supprimer l'Inquisition, dans laquelle d'ailleurs beaucoup de juristes tels que Macanaz voyaient pour l'État « une garantie de tranquillité, un moyen de gouvernement ». Mais ils la forcent à soumettre ses décrets contre les écrivains et les livres à l'approbation du Conseil royal, à adoucir sa procédure et ses pénalités ; ils limitent strictement sa juridiction aux questions religieuses,

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