III. — La guerre en Italie et en Ecosse
Les maisons de Bourbon et de Savoie en Italie. — La
maison d'Autriche avait, depuis trente ans, repris pied en Italie et acquis, à divers titres, le Milanais, le Mantouan, les duchés <Je Parme et de Plaisance. Son domaine, assez compact, mais de date récente, devait être également convoité, à la faveur du conflit européen, par les Bourbons d'Espagne et par la maison de Savoie. Les premiers, non contents d'avoir établi l'infant don Carlos à Naples, se portaient, dans la personne de l'infant don Philippe, gendre de Louis XV, héritiers des Habsbourg espagnols à Milan, et des Farnèse, ancêtres de la reine Elisabeth, à Parme. On leur attribuait même l'intention de revendiquer à l'occasion la Corse et la Sardaigne. Les seconds, auxquels il ne suffisait pas d'ôtre rois des Alpes, visaient un accroissement territorial assurant leur prépondérance dans l'Italie septentrionale.
Politique de Charles-Emmanuel m. — Charles-Emmanuel III, comme son père Victor-Amédée, le premier roi de Sardaigne, était bien de cette race de princes dont le cœur, a dit un vieil historien français, renferme autant d'abîmes que leur pays de montagnes. Ne pouvant plus espérer s'agrandir du côté de la Savoie, il cherchait l'extension de sa monarchie vers la
Méditerranée et dans la plaine du Pô. La dernière guerre européenne lui avait déjà valu quelques « feuilles de l'artichaut milanais » ; il se croyait hors d'état d'en cueillir d'autres, si les Bourbons d'Espagne s'établissaient dans son voisinage et, comme il avait, autant qu'Elisabeth Farnèse, l'espérance tenace et la conscience peu scrupuleuse, il s'arrêta à l'idée de mettre, à l'exemple de son père, son alliance aux enchères entre son neveu Louis XV et sa belle-sœur Marie-Thérèse.
Il avait, à Nymphenburg, réclamé, derrière le Brandebourg et la Bavière, sa part des dépouilles de Charles VI; mais, quand il eut vu les Espagnols et les Napolitains, les uns sous Monlemar, le général heureux qui avait mis don Carlos sur le trône des Deux-Siciles, les autres sous Caslropignano, se réunir autour des Présides de Toscane et se préparer à envahir le Milanais (fin de 1141), il changea prestement d'attitude. Guidé par un habile ministre, le marquis d'Ormea, il dénonça pour son compte le traité de Nymphenburg par la convention provisoire de Turin (1er février 1742). Par celte convention bizarre, unique sans doute dans l'histoire diplomatique, il promettait à Marie-Thérèse de défendre le Milanais contre les « Bourbonniens » ; il suspendait ses revendications sur ce duché, se réservant de les reprendre à son gré, à condition de prévenir son alliée un mois à l'avance. C'était avouer qu'il appartenait d'avance au plus offrant, sans le distinguer encore, et qu'il tenait à avoir « le pied chaussé dans deux souliers ».
Campagne de 1742. — Entre Charles-E m manuel et Philippe V, les Etats italiens durent prendre parti. Venise proclama et défendit à grandpeine sa neutralité ; le pape fit de même, ce qui n'empêcha pas ses provinces d'être parcourues en tous sens et dévastées par les belligérants. Gènes, qui ne demandait comme Venise que la prolongation de sa caducité tranquille, devait être entraînée à la guerre et en subir chez elle toutes les émotions, toutes les épreuves. Le grand-duc de Toscane, propre époux de Marie-Thérèse, se dit également neutre. Le duc de Modène, dont la fille allait épouser un prince français, le duc de Penthièvre, et le roi de Naples se prononcèrent, non sans tergiversations, pour l'Espagne et, plus ou moins
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activement secondés par Louis XV, formèrent la contre-coalition des Gallispans (Franco-Espagnols), opposée aux Austro- Piémontais, ceux-ci assurés du concours des flottes anglaises.
Au printemps de 1742 s'engagea une lutte armée, meurtrière et, en définitive, indécise, qui dura six ans et désola successivement le Piémont, l'Italie centrale, les bords du Po, la Rivière de Gènes. Le cabinet de Versailles, dans l'espoir de conjurer la défection de la Sardaigne, n'envoya d'abord pas de troupes au delà des Alpes. Charles-Emmanuel, assisté de l'Autrichien Traun, entra dans Parme, chassa de ses États le duc de Modène, poussa jusqu'à Reggio dans l'Emilie. En revanche, don Philippe obtint de son beau-père Louis XV le passage des Espagnols par la Provence et le Dauphiné; après avoir échoué dans une attaque contre Nice, il se rejeta vers le Nord et s'empara de la Savoie. Dans la Méditerranée, une escadre anglaise obtint, par une démonstration hardie contre Naples, que le roi don Carlos se retirât momentanément do la lutte.
Traités de Worms et de Fontainebleau. — En 1743, l'alliance de la Sardaigne et de l'Autriche se consolida, grâce aux bons offices de l'Angleterre. Marie-Thérèse, alors triomphante en Bavière, ne s'était point décidée sans peine : « Je connais ce système britannique, disait-elle : il consiste à assurer à mes dépens la grandeur de la Prusse en Allemagne, et aussi de la Sardaigne en Italie. » Pour lui forcer la main, Charles-Emmanuel ne craignit pas de lui communiquer un traité proposé par la France, un peu moins avantageux que celui qu'il sollicitait d'elle, et qui n'attendait plus que sa signature. C'était avouer sa vénalité politique, qui fut d'ailleurs récompensée. Marie-Thérèse consentit enfin au traité conclu le 13 septembre au camp du roi d'Angleterre, devant Worms. Charles-Emmanuel garantissait la Pragmatique, renonçait à ses prétentions sur le Milanais et s'obligeait à entretenir 45 000 soldats en campagne. Ace prix il recevait de l'Autriche un contingent de 30 000 hommes, de l'Angleterre l'appui de ses flottes, de l'une et de l'autre des subsides annuels. De plus, Marie-Thérèse détachait à son profit quelques nouvelles parties du Milanais et lui conférait, sur le marquisat de Finale, situé entre le Montferrat et la Rivière de Gènes, des
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droits qu elle ne possédait plus, Charles VI les ayant vendus dès 171 3 à la république de Gènes.
La réplique à ce défi ne se fit pas attendre. Le 30 septembre, la France déclarait la guerre à la Sardaigne, et le 28 octobre, Louis XV, sous l'influence de Maurepas, concluait avec l'Espagne, à Fontainebleau, un premier Pacte de Famille ouvrant les plus larges perspectives à l'ambition d'Elisabeth Farnèse. Il s'engageait, sans compensation pour la France, à procurer à Philippe V Parme et le Milanais en Italie, la Géorgie en Amérique, à lui faire rendre Gibraltar et Minorque. Ce pacte fut scellé par le mariage du dauphin (février 1745) avec une infante.
Campagnes de 1744 et 1745. — Les effets militaires de celte double coalition se produisirent bientôt. Marie-Thérèse, n'ayant plus rien à craindre de ses voisins du Piémont, croyait déjà pouvoir prendre dans les Deux-Siciles la revanche des traités de 1138. Un de ses généraux vainqueurs en Bohême, Lobkowitz, remplaça ïraun et se dirigea, par les États pontificaux, vers Naples, devancé par un manifeste plein de promesses. Il trouva en face de lui, outre les Napolitains, le duc de Modènc et sa petite armée, les Espagnols du comte de Gages, successeur de Montemar. Les Autrichiens ne dépassèrent pas les Abruzzes. La bataille qu'ils engagèrent à Velletri débuta pour eux par une surprise heureuse et aboutit à une défaite (11 août 1744). Les deux armées restèrent immobiles quelque temps en présence, en proie toutes deux à la disette et aux maladies. Puis, en novembre, Lobkowitz se retira jusque sur le Pô, suivi de près par les Espagnols. Les Napolitains ne dépassèrent pas leurs frontières, et don Carlos se borna désormais à envoyer clandestinement à son frère don Philippe, par la voie de Gènes, des munitions et des vivres.
En même temps, sur les Alpes, les Gallisjians, ayant à leur tète deux princes, l'infant don Philippe et le prince de Conti, passaient le Var et s'avançaient le long du littoral, soutenus par une flotte qui contint, dans un combat indécis (22 février), celle de l'Anglais Matlhews. Ils occupèrent le comté de Nice. Puis, remontant vers les montagnes, ils forcèrent le Pas de Villefranche et le défilé de Château-Dauphin (19 juillet), emportèrent
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la forteresse de Démont et pénétrèrent dans la vallée de la Stura jusqua Cuneo (Goni). Charles-Emmanuel hasarda, pour délivrer celle place, une bataille à la Madonna dcll' Olmo (.10 septembre), où il fut repoussé. La crue des eaux, la disette et la mauvaise saison lui fournirent une revanche et obligèrent les assiégeants à regagner les bords de la Méditerranée.
Au printemps de 1745, les Galfis/mus prirent de toutes parts l'offensive. Gages, arrivant des Romagncs, donna la main à Maillebois, successeur de Conti, arrivant de la Provence. La république de Gènes, pour défendre ses droits sur Finale, s'était unie aux Bourbons (traité d'Aranjuez, 4 juin) et facilitait le passage de leurs armées. Charles-Emmanuel, acculé par "0000 hommes au confluent du Pô et du Tanaro, perdit la bataille de Bassignano (28 septembre). Ses villes fortes, Asti, Valenza, Casale, Acqui, Tortone, ayant successivement capitulé, il ne lui restait guère que Turin et la citadelle d'Alexandrie. Encore une campagne et il était réduit à merci. Mais sa ruine importait moins à Madrid que la conquête des pays promis par le traité de Fontainebleau à don Philippe. Gages se sépara de Maillebois pour occuper Parme et Plaisance, pour opérer en Lombardie une marche imprudente, qui valut du moins à l'infant une entrée triomphale dans la capitale du Milanais (19 décembre).
Le plan de d'Argenson. — Ce fut alors qu'intervint le plan du marquis d'Argenson. D'Argenson, frère du ministre de la guerre, dirigea la politique extérieure de la France pendant plus de deux ans (novembre 1744-janvier 1747). Écrivain original, âme passionnée pour le bien public, il réalisait, dans le monde des philosophes, le type du « bel esprit chimérique », personnifié jadis en Fénelon. Au pouvoir, il se montra constamment l'ennemi de l'Espagne, dont il jugeait la fidélité incommode et payée trop cher, el l'ami de la Prusse, malgré les caprices et l'hostilité secrète de son roi. 11 avait approuvé le plan de reconstitution de l'Allemagne imaginé par Belle-Isle; à son tour il se préoccupa de « former une république et association éternelle des puissances italiques, comme il y en a une germanique, une batavique et une helvétique ».
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C'était revenir à un projet ébauché par Chauvclin, qui n'était lui-même qu'une réminiscence partielle du Grand Dessein de Henri IV. La maison d'Autriche devait être exclue de la Péninsule et ses dépouilles partagées entre le roi de Sardaigne, le duc de Modène, les républiques génoise et vénitienne et un infant espagnol devenu duc de Parme. Gela fait, ces puissances s'uniraient à la Toscane, à Home et à Naples, par un lien fédéral; les Bourbons d'Italie, nationalisés au milieu de leurs sujets, assureraient, par leur rivalité pacifique avec les princes de Savoie, la balance et, par suite, la paix perpétuelle entre tous ces Etats. Louis XV, séduit, collabora si bien à ce projet, que l'auteur véritable a pu écrire : « C'est l'ouvrage entier du roi, et c'est peut-être le seul ouvrage de son règne qui soit bien à lui. » Peut-être ce prince attachait-il d'autant plus de prix à cette conception généreuse, mais prématurée, qu'il y voyait une occasion d'inaugurer, à côlé et à l'encontre de sa diplomatie officielle, sa diplomatie secrète.
A l'insu des autres minisires, d'Argenson et lui communiquèrent leurs idées au roi Charles-Emmanuel. Le résident français à Genève, Champcaux, s aboucha à Paris, dans le jardin d'un couvent, avec l'intendant de la princesse de Carignan, puis, sous le costume et le nom d'un soi-disant abbé Housset, à Turin même, avec le premier ministre Gorzegue. Mais la politique piémontaise d'alors se désintéressait autant de l'Italie que la politique prussienne de l'Allemagne. 11 suffisait à Charles-Emmanuel III de poursuivre l'agrandissement lent et continu de ses domaines; écarlant les théories grandioses de d'Argenson, il consentit à se retourner du côté de la France, si on lui assurait le partage du Milanais avec les Espagnols, et des subsides égaux à ceux qu'il recevait de l'Angleterre. I n accord provisoire fut conclu, sur ces bases, le 25 décembre 1745.
Campagne de 1746: Plaisance. — Ce même jour, la paix était rétablie en Allemagne entre la Prusse et l'Autriche, et Marie-Thérèse allait pouvoir envoyer le gros de ses forces en Italie. 30 000 Autrichiens se dirigèrent vers les Alpes. D'autre part, l'Espagne, avertie des arrangements projetés, déclarait ne pas vouloir les reconnaître. Charles-Emmanuel,
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repentant déjà de ses engagements, à la faveur d'un armistice convenu, mais non signé par lui, qui suspendait l'offensive des troupes de Maillebois, se résolut à une combinazione destinée à le ramener, au prix d'un nouveau manquement de foi, dans l'alliance autrichienne. Quelques jours avant que Philippe V se résignât à ratifier l'acte du 25 décembre, le roi de Sardaigne leva le masque, surprit et fit capituler les onze bataillons de la garnison française d'Asti (8 mars).
Le surlendemain, le siège de la citadelle d'Alexandrie était levé. Acqui, Casale, Valenza retombèrent aux mains des Piémontais, et Maillebois recevait de Louis XV, qui tenait à faire oublier à Madrid ses avances à la Sardaigne, l'ordre de se mettre à la discrétion des généraux espagnols. Ceux-ci, en face des Sardes rejoints par la nouvelle armée autrichienne de Botta-Adorno, évacuèrent Milan sous le coup d'une véritable panique. Pour ne pas perdre leurs récentes conquêtes, ils s'immobilisèrent sous Plaisance, où Maillebois dut venir les retrouver, et où les Austro-Piémontais leur livrèrent, le 19 juin, une bataille décisive. Ce fut non une déroute, mais une défaite: elle coûta aux Franco-Espagnols 12 000 tués ou prisonniers et les obligea de reculer peu à peu jusqu'aux frontières françaises. Gènes, abandonnée entre les Autrichiens et la flotte anglaise, ouvrit ses portes (6 septembre) sans résistance. Don Philippe se réfugia à Aix en Provence.
Sur ces entrefaites, la mort de Philippe V (9 juillet) livra à «le nouvelles influences la politique espagnole. Son successeur, Ferdinand VI, beau-fils d'Élisabeth Farnèse, neveu de Charles- Emmanuel, mari enfin d'une Portugaise parente de Marie- Thérèse, crut de son intérêt de donner des espérances à l'Angleterre et à l'Autriche. Il envoya en Italie un nouveau général, La Mina, auquel il prescrivit une attitude étroitement défensive à Nice et en Savoie.
Marie-Thérèse, maîtresse de l'Italie du Nord, pensait encore à reprendre les Dcux-Siciles . Les Anglais, qui visaient à détruire le port militaire de Toulon, poussèrent leurs alliés du continent en Provence. Browne, avec 35 000 Autrichiens et Sardes, renouvela dans ce pays l'invasion de 1707, occupa
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Cannes, assiégea Antibes. La moitié de la Provence fut livrée, comme venaient de l'être la Bavière et les Romagnes, aux dévastations des Croates et des Pandours. L'ennemi parvint jusqu'à Ilyères et au Puget, aux portes de Toulon. Marseille songeait à se rendre, et les protestants du Languedoe s'agitaient.
Bclle-Isle, appelé au commandement de l'armée d'Italie en remplacement de Maillebois, sort alors brillamment de sa retraite. 30 bataillons lui sont envoyés de Flandre. Assisté de son frère le chevalier et de Chevert, il entre en campagne en plein hiver, fait lever le siège d'Antibes et reprend, par un coup de main hardi, les îles Sainte-Marguerite. Dès lors les envahisseurs reculent, et le soulèvement de Gènes (5-10 décembre) précipite leur retraite.
Événements de Gênes. — La vieille république endurait depuis quatre mois des humiliations et des épreuves telles qu'elle n'en avait pas subies de Louis XIV lui-même. Elle était livrée à un pillage régulier, écrasée par de lourdes contributions de guerre, en proie aux insultes quotidiennes de la garnison. Une querelle fortuite entre des ouvriers et des soldats se changea en tumulte, puis en bataille; des barricades s'élevèrent; toute la population exaspérée, à laquelle se joignirent les habitants des vallées voisines, vint se ranger derrière, aux cris de Viva Maria (la Vierge) répondant à ceux de Viva Maria- There&ia! Après cinq jours de lutte, les Autrichiens se résignèrent à évacuer la ville et s'abritèrent derrière l'Apennin, abandonnant de nombreux prisonniers, des canons, leurs magasins et leurs équipages.
L'impératrice-reine publia contre les Génois (29 mars 174") un manifeste qu'on croirait daté du temps des Uohenslaufen, où elle les déclarait rebelles, coupables du crime de lèse-majesté,
et confisquait tous les biens possédés par eux dans ses Etats. Une armée austro-piémontaise vint assiéger la ville, bloquée du eôté de la mer par les croisières anglaises. La France put faire passer dans la place de l'argent, des ingénieurs, quelques milliers de soldats. Le duc de Boufflers, fils du défenseur de Lille en 1108, puis le duc de Richelieu renouvelèrent, au service des Génois, les exploits de Boucicaut en 1402, imités encore