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CHAPITRE II L'EUROPE

Au lendemain des traités d'Utrecht.

/. — L'Etablissement des Bourbons en Espagne.

Philippe V et Marie-Louise de Savoie. — On a vu 1

que, dès que la cour de Versailles eut accepté le testament de Charles II (16 novembre 1100), le duc d'Anjou avait été proclamé roi sans difficulté dans toute l'Espagne. Le 10 avril 1701, il était couronné à Madrid, et la Junte chargée de l'intérim du gouvernement lui remettait ses pouvoirs. Le nouveau souverain avait dix-sept ans et il arrivait au trône sans y avoir été préparé. De tempérament sanguin, comme le Grand Dauphin son père, il subissait d'une façon extraordinaire l'empire de ses sens. La continence prolongée lui donnait des vapeurs comme à une petite-maîtresse et le plongeait dans une noire mélancolie. Alors, la tête vide, le cœur défaillant, persuadé qu'il allait mourir, il se renfermait dans un silence obstiné. Il avait des vertus : la

1. Chapitre rédipé par M. A. Hamhaud. sauf In première section (VÊtablissement des liourbom en Espagne), qui est de M. P. Moissonnage.

2. Voir ei-dcssus, t. VI, p. 7 40. Nous n'indiquerons ici que le contre-coup, sur !♦• développement intérieur fie l'Espagne, «les événements qui ont été exposés dans le chapitre intitulé fa Guerre de In succession d'Espagne

générosité, l'affabilité, la bravoure, qui lui valut le surnom de Vaillant (el Animoso); il aimait la vérité et la justice. Mais il lui manquait les talents nécessaires pour régner. Elevé dans une dépendance aveugle du duc de Bourgogne, son aîné, il était fait pour obéir, non pour commander. D'un caractère timide, presque sauvage, d'un esprit lent et irrésolu, d'une élocution désagréable et pénible, il éprouvait pour les affaires une répulsion invincible. Dès qu'il fut marié, il négligea (oui, ne se levant qu'à onze heures, allant à son Conseil « comme un écolier à son thème » (Louville), distrait à ce point qu'à l'issue il avait tout oublié, muet et emprunté aux réceptions, toujours ennuyé et ennuyeux, hors de sa chambre à coucher ou de son oratoire. Au fond, il n'eut que deux passions : la peur de l'enfer et l'amour du sexe. « Avec un prie-Dieu et une femme », disait lo cynique Alberoni, il oubliait l'existence du monde extérieur. Aussi devait-il être toute sa vie ce qu'il fut à ses débuts : un enfant paresseux, sensuel et dévot, l'ne caricature spirituelle le représenta dès lors sous les traits qu'il garda toujours, ceux d'un marmot tenu à la lisière par ses ministres, qui lui disent : « Va, petit, va! puisqu'on te l'ordonne. » Il subit surtout l'ascendant de la reine, Marie-Louise de Savoir, qu'il avait épousée à la fin de 1101. Elle avait à peine quatorze ans, mais beaucoup de beauté, de vivacité et d'esprit, et une précocité d'intelligence étonnante. Elle n'aimait rien en dehors de la politique, « intrépide poupée qui dissertait » comme un homme d'État; elle gouverna son mari au point de le réduire à une sorte d'esclavage. Au moindre mot, emportée, « s échappant en propos salés, et en un torrent d'éloquence et de passion » (Michelet), elle mata ses rares échappées d'indépendance, tombant sur lui au besoin à poings fermés, ou le jetant, quand il résistait, au bas de son lit, el l'envoyant grelotter la nuit dans un fauteuil. D'ailleurs passionnée, active, capable d'héroïsme, elle excita parmi les Espagnols des dévouements chevaleresques et acquit autant de popularité que son époux en avait peu.

Le gouvernement français en Espagne. — L'un et l'autre, inexpérimentés et sentant leur insuffisance, sollicitèrent et acceptèrent la direction d'une volonté supérieure, celle

du « grand roi ». Louis XIV se crut de taille à relever et à gouverner en même temps sa monarchie et celle de son petitfils. Son orgueil ne jugeait pas la tâche impossible. Toul le poussait à l'assumer : la soumission enfantine de Philippe V, qui se déclarait « prêt à hii obéir en tout », les flatteries des grands d'Espagne, qui l'assuraient « que le bonheur de leur pays dépendait de lui », les conseils de ses ministres, qui le croyaient seul capable de régénérer l'empire espagnol décrépit. Aussi pendant neuf ans gouverna-t-il l'Espagne, réglant jusque dans les plus minces détails les affaires de ce pays, agissant directement sur son petit-fils par une correspondance journalière, et indirectement par les suggestions des agents français qu'il plaça auprès de lui. Il conseillait, il commandait, il agissait, et sa décision était regardée comme un ordre absolu.

La principale dépositaire de ses plans fut la princesse des Ursins, que l'on appela le « lieutenant » de Mme de Main tenon. Fille du duc de La Trémoille, veuve en premières noces du prince de Chalais, mariée ensuite à Flavio Orsini, duc de Bracciano (prince romain et grand d'Espagne), elle avait eu occasion de seconder à Rome l'action de la politique française dans l'affaire de la Succession. C'est ce qui lui valut, en 1101, le poste de camarera-mayor de la reine d'Espagne. Elle avait alors près de soixante ans, un extérieur séduisant et majestueux, « des yeux bleus qui disaient tout, une taille parfaite, une belle gorge, et un visage qui sans beauté était pourtant charmant » (Saint-Simon). Elle possédait l'expérience d'une grande dame qui avait beaucoup vu, beaucoup intrigué, et beaucoup vécu. Sa coquetterie fieffée, qui lui faisait marier la parure avec les cheveux blancs et qui la livrait à la domination d'un écuyer de petite naissance, d'Aubigny, qu'elle osa loger au palais avec elle, passait inaperçue, dissimulée sous des qualités supérieures. D'une finesse extrême d'esprit, d'une fécondité intarissable d'invention, d'une énergie et d'un sang- froid rares, peu embarrassée par les scrupules, elle mil au service de la politique française et de sa propre ambition les ressources d'un talent que ses contemporains prirent pour du génie. Le charme de sa conversation, la discrétion de ses manières, lui donnèrent, plus encore que son

intelligence, un crédit sans bornes auprès du couple royal, dont elle fut le Mentor. Elle était partout présente et indispensable : le jour, aux audiences et au Conseil, où elle assistait avec la reine; le soir, dans l'appartement du roi, où elle apportait (c'est elle-même qui le raconte) « l'épée de Sa Majesté d'une main, le pot de chambre et la lampe de l'autre » ; le matin, où elle venait tirer les rideaux du lit conjugal et offrir aux deux époux leurs pantoufles. Cette familiarité, voulue, recherchée, favorisait la domination qu'elle exerça, et qui, pendant quatorze ans, fut souveraine.

En confiant à la princesse la principale autorité, Louis XIV avait commis la faute de lui donner des auxiliaires qui se firent les surveillants de la favorite. Les ambassadeurs, Marsin, le cardinal et l'abbé d'Estrées, le duc deGramont, la plupart admis au Conseil secret, les généraux tels que le raide et sec Berwick, les simples confidents, comme le spirituel marquis de Louville, ami d'enfance de Philippe V, tentèrent de ruiner la puissance de la camarera-mayor, et troublèrent le palais de leurs divisions pendant quatre ans. Louis XIV dut les rappeler tour à tour et finit par ordonner à la princesse des Ursins de revenir en France (1704).

L'anarchie : impopularité et détresse du gouvernement. — Ce système de gouvernement perpétua l'anarchie qui existait déjà à la mort de Charles II. Il rendit les Français impopulaires, et le jeune roi avec eux. Les grands se plaignirent de la dépendance où l'on tenait leur prince et les Espagnols euxmèines. Le cardinal Porto-Carrero, vieillard opiniâtre et d'esprit médiocre, qui s'était imaginé pouvoir jouer le rôle d'un premier ministre, avec son confident, don Manuel Arias, archevêque de Séville et président de Castille, se vit avec dépit relégué au second plan. Tous deux se retirèrent le cœur ulcéré (17031104). On n'admit au Despacho que le secrétaire d'État Ubilla, à cause de son expérience, et deux grands d'Espagne, le duc de Médina- Sidonia et le comte de San-Esteban, à cause de leur docilité. Les hautes classes redoutaient la réforme des abus dont elles vivaient et reprochaient à leur roi de distribuer aux étrangers les emplois supérieurs. Les agents français, qui envahissaient tout,

se faisaient détester en traitant l'Espagne avec le sans-gêne de conquérants. Ils montraient à l'égard des Espagnols une hauteur insultante, raillant l'ignorance, c l'ignoble paresse », la bassesse des grands et du peuple. Ils semblaient prendre plaisir à étaler les plaies de la monarchie, à signaler bruyamment les abus, à détruire ou à insulter les coutumes les plus chères au cœur de la nation. Des bandes d'aventuriers et d'aventurières, de financiers et de trafiquants véreux, d'espions et d'espionnes, s'étaient abattues sur l'Espagne, cherchaient à l'exploiter, et contribuaient à l'impopularité croissante du nom français. Rendus impuissants par leurs divisions, les agents de la cour de Versailles hasardaient quelques réformes hâtives pour les retirer aussitôt, et laissaient le désordre s'aggraver. La réduction des pensions et des grâces, la suppression d'une partie des charges du palais irritaient la noblesse, orgueilleuse et pauvre. Les villes et les corporations se plaignaient de l'accroissement des impôts. Le gaspillage continuait; en 1703, on accusa le cardinal d'Estrées d'avoir dissipé l'argent de la flotte. Le Trésor était vide : le roi et la reine paraissaient en public avec les livrées et toute la défroque usée de l'ancienne cour ; ils devaient réduire jusqu'à leur table; leurs domestiques et leurs gardes mendiaient dans les rues comme au temps de Charles IL II n'y avait ni vaisseaux ni troupes; à peine put-on réunir 2000 hommes en 1702 pour l'expédition d'Italie. Les forteresses à demi démantelées n'avaient que des garnisons ridicules : ainsi on devait perdre Gibraltar. Les soldats sans argent, sans armes, sans vêtement, désertaient à l'envi, et la France devait défendre avec ses flottes et ses armées l'immense étendue de l'empire espagnol. Aussi les désastres commençaient-ils : descente de l'ennemi en Andalousie et perte des galions de Vigo (1702); défection du duc de Savoie et du roi de Portugal (1703) ; prise de Gibraltar par les Anglais (1704)1.

Les circonstances ne furent jamais plus favorables au prétendant autrichien qu'à ce moment. Partout, même dans les Castilles, il avait des partisans parmi les grands et le clergé régulier.

i. Voir ci-dessus. I. VI. p. 1i0 el suiv.

Une partie de l'aristocratie, attachée aux Habsbourg par tradition de famille ou par ambition, mécontente d'être éloignée de ses emplois, attendait avec impatience l'arrivée de l'archiduc. La reine douairière, exilée à Tolède, Yalmirante de Caslille, le comte d'Oropcsa, tous deux anciens ministres, le marquis de Leganès, héritier des grands biens des Guzman, le comte de Galve, frère du duc de l'Infantado et gendre du duc d'Albe, le grand-inquisiteur Mendoza, étaient à la tète de la faction autrichienne. De leur côté, les moines, jusque-là en possession des hautes dignités ecclésiastiques et redoutant d'en être dépossédés au profit du clergé séculier, imbus des maximes théocratiques et craignant l'application des théories gallicanes, travaillaient sourdement d'abord, puis ouvertement, contre les Français, qu'ils représentaient comme des hérétiques et qu'ils poursuivaient de leurs pamphlets, allant jusqu'à refuser l'absolution aux partisans de Philippe V. Plus dangereuses encore étaient les dispositions des provinces de la couronne d'Aragon : Aragon, Catalogne, Valence, Baléares. Elles appréhendaient, avec un prince pénétré des idées absolutistes et unitaires de la cour de France, la suppression de leur autonomie politique et administrative et surtout de leurs privilèges financiers. La plus grande partie de la noblesse, le haut clergé et le bas clergé castillan, la masse du peuple des Castilles, constituaient le seul appui solide qui restât à la dynastie française. Aussi en 1705 les alliés portèrent-ils tout leur effort du côté des provinces de l'Est, où l'agitation en leur faveur était si grande que, dès 1704, le vice-roi de Catalogne, Velasco, écrivait : « Sans un secours visible du ciel, tout est perdu. » En effet, dès l'apparition de la flotte anglaise, qui débarqua près de Barcelone 8000 hommes avec l'archiduc, les montagnards catalans se soulevaient sous la conduite des moines. En deux mois, toute la principauté acclamait « Charles III * ; Barcelone était enlevée (août-octobre 170a). Le mouvement d'insurrection se propageait aussitôt avec une extrême rapidité. Une partie de l' Aragon, presque tout le royaume de Valence, Murcie, les Baléares se prononçaient en faveur de l'archiduc. En Castille même un Minime essayait de soulever Grenade, et à Madrid un corn-

plot, dont le chef était Leganès, se formait pour enlever Philippe V. Le retour en Espagne de la princesse des Ursins, investie de la direction absolue du pouvoir, les eflbrts d'Orry et d'Amelot, ses lieutenants, les secours qu'envoya Louis XIV, tout fut d'abord impuissant à arrêter les progrès du prétendant. Philippe s'était mis à la tôle de son armée, résolu, suivant le conseil de son aïeul, « à perdre la vie plutôt que d'abandonner sa couronne ». Il échouait au siège de Barcelone et se voyait forcé de se réfugier en France (avril-mai 1706), tandis que les Anglo-Portugais prenaient Alcantara et Salamanque, puis entraient à Madrid, où ils proclamaient Charles III (juin).

Mouvement national en Castille en faveur de Philippe V. — La situation semblait désespérée. On délibérait à Versailles pour savoir s'il ne conviendrait pas d'envoyer Philippe V régner en Amérique. La fermeté du roi d'Espagne et de son entourage et surtout le dévouement des Castillans sauvèrent la couronne des Bourbons menacée. Philippe lui-même, soutenu par la chaude vaillance de sa femme Marie-Louise et par la froide résolution de la princesse des Ursins, revint en toule hâte à Burgos et écrivit à son aïeul ces belles paroles : « Voire ^etit-fils sait ce qu'il doit à votre sang et à lui-même, et il répandra jusqu'à la dernière goutte de son sang devant que d'abandonner le trône où, après Dieu, vous l'avez placé. » La ferme résolution du roi fut secondée par l'héroïque attachement de son peuple. La plupart des grands, jugeant la cause de leur prince compromise, s'étaient ralliés à l'archiduc ou se reliraient dans leurs terres pour y attendre les événements. Le salut vint d'où on l'attendait le moins : de la petite noblesse, du clergé, du peuple surtout, qui soutint la couronne de Philippe V par orgueil national, par haine des Aragonais et des Catalans, pour maintenir l'honneur el la suprématie des Castilles. Secouant leur inertie fataliste, hidalgos, prêtres, artisans, paysans, se soulevèrent contre le roi que voulaient leur imposer les provinces du Nord, le mauvais voisin de Portugal et les Anglais hérétiques. A Madrid, la foule cria : « Vive Philippe! » quand on proclama l'archiduc, et assomma quelques Valenciens qui avaient acclamé Charles III. La nuit, les soldats ennemis étaient poignardés dans

les rues. Los courtisanes infectaient le camp anglo-portugais de terribles maladies, contribuant ainsi, raconte le crédule marquis de Saint-Philippe, à la défense nationale. Les villes voisines, Tolède, Ségovie, Valladolid, chassaient ou massacraient leurs garnisons. Dans les campagnes, la guerrilla s'organisait ; les paysans arrêtaient les grands seigneurs traîtres à leur roi, interceptaient les convois, égorgaient les fourriers. Dans la iManche, les habitants envoyaient à Burgos les blés que les alliés leur avaient achetés et l'argent qu'on leur avait donné. Partout les milices prenaient les armes. Les vivres, les vêtements, les dons en espèces ou en nature affluaient au camp français : en quelques jours, la reine recevait 200000 écus ; un curé de village apportait 120 pistoles, autant qu'il y avait de maisons dans sa paroisse. L'élan fut prodigieux. Le froid Amelot s'écriait : « Je n'aurais jamais cru ce que je vois des peuples de Caslille! » Et la reine ajoutait : « Après Dieu, c'est à nos peuples que nous-devons notre couronne. » En efl'et, les alliés, isolés et affamés dans un pays hostile, évacuèrent Madrid et se retirèrent dans le royaume de Valence. De grands succès, tel que celui d'Almanza (25 avril 1707), suivirent cette crise.

L'ère des difficultés était loin cependant d'être close. La diplomatie allait menacer la couronne que les armes semblaient assurer à Philippe V. Le roi de France succombait à la tâche. Pour sauver son royaume menacé, il se voyait contraint d'abandonner celui de son petit-fils. D'ailleurs, l'Espagne perdait à ce moment même ses possessions extérieures : Italie, Pays-Bas, Sardaigne, Minorque. Louis XIV, en 1708 et 1709, offrit d'abandonner à l'archiduc la monarchie espagnole, réservant seulement à son petit-fils une compensation en Italie. Mais il espérait encore obtenir de la coalition une solution moins défavorable, et lui faire accepter la candidature du duc de Savoie ou môme celle du duc d'Orléans, qui avait contribué à la reconquête de l'Aragon et du royaume de Valence. Celui-ci, de l'aveu secret du roi de France, tentait d'attirer dans son parti les grands, les généraux, l'Anglais Stanhope, commandant de l'armée alliée en Catalogne. Ces négociations et ces intrigues, les unes publiques, les autres soupçonnées, causaient à Madrid une irritation

profonde. Philippe, à son tour, essaya de négocier directement avec les Hollandais. Il invitait, après une scène violente, le duc d'Orléans à se retirer en France et arrêtait ses agents, Flotte et de Hégnault, qui restèrent dans les cachots de Ségovie jusqu'en 1715. Il annonçait hautement « qu'il mourrait à la tète de ses troupes en défendant ses États plutôt que de les abandonner lâchement ». Tl excitait l'enthousiasme des Castillans en chassant les Français. Les exigences des alliés à Gcrtruydenberg (mars 1710) amenèrent seules un rapprochement entre les deux rois. Déjà, les Castilles, emportées par leur zèle chevaleresque, renouvelaient leur élan de 1706, avec plus d'unanimité. La noblesse, le clergé, les villes, les campagnes luttaient de générosité. Philippe V avait pu mettre sur pied 50 à 60000 hommes de troupes espagnoles. Mais elles manquaient de solidité. Après les défaites d'Almenara (27 juillet) et de Saragosse (19 août), le roi d'Espagne vit, pour la seconde fois, les alliés entrer à Madrid et « Charles III » y triompher en personne, parmi les manifestations hostiles des habitants (l'archiduc, s'étant retiré à trois lieues de Madrid, au Prado, manqua d'y être enlevé). Louis XIV conseillait à son petit-fils d'abdiquer, en échange d'une compensation. Philippe V refusa d'abandonner le peuple qui s'était dévoué pour lui et qui se soulevait de nouveau en sa faveur. C'est alors que les alliés furent battus à Brihuega (10 décembre) et à Villaviciosa (11 décembre). Sauf une partie de la Catalogne, toute la Péninsule reconnut aussitôt le roi victorieux.

Déclin de l'influence française : les Italiens à la tête du gouvernement. — La situation extérieure se modifiait aussi par le rapprochement entre l'Angleterre et la France (1711). La paix ne pouvait être conclue qu'à deux conditions : la renonciation de Philippe V à la couronne de France, et le démembrement de l'empire espagnol. Philippe opposa à ces demandes une résistance désespérée : son ambition souffrait, et l'orgueil national saignait de voir détruire l'édifice élevé par Charles- Quint et Philippe II. Mais il avait besoin des secours de son aïeul pour réduire la Catalogne et les Baléares. Il dut céder à contre-cœur, d'abord en renonçant à ses droits à la couronne

de France (juin-novembre 1712), puis en sacrifiant, aux traités d'Ulrecht (1713), l'Italie et les Pays-Bas. Il put alors obtenir le retrait des troupes autrichiennes et anglaises, et achever, avec l'aide de l'armée française, la soumission do la Catalogne. Les Catalans comptaient sur les secours de l'Empereur, qui avait promis de ne pas les abandonner. Ils s'organisèrent en république, refusèrent l'amnistie personnelle qu'on leur offrait, osèrent déclarer la guerre au « duc d'Anjou » (juillet 1713). Quoique abandonnés par Charles VI au traité de Rastadt, ils opposèrent à l'armée de Berwick une résistance acharnée. Il fallut plus de deux mois d'un siège meurtrier, couronné par un assaut de deux jours, où périrent 6000 assiégés, parmi lesquels 543 prêtres, pour forcer Barcelone à se soumettre (12 septembre 1714). Moins d'un an après, d'Asfeld occupait les Baléares (juillet 1715), et toute l'Espagne reconnaissait Philippe V.

La France, qui avait aidé ce prince à conserver sa couronne, ne devait pas recueillir le fruit de ses sacrifices. L'influence française, depuis 1711, ne cessa de décliner. Philippe V ne pardonnait pas à son aïeul la renonciation qu'il lui avait imposée et le démembrement de la monarchie. « Semblable à un plaideur qui a perdu son procès et qui s'en prend à ses juges », disait le diplomate Bonnac, il ne pouvait déguiser sa méfiance à l'égard de la France et parlait de se jeter dans les bras des Anglais. La princesse des Ursins, jusque-là fidèle à la cause française, l'abandonnait, mécontente de ce que le roi de France avait voulu donner pour ministre à son petit-fils un cardinal italien qui eût consenti aux sacrifices exigés par les alliés, et surtout furieuse de n'avoir pu obtenir pour elle-même, avec l'appui de Louis XIV, le Luxembourg ou le Li m bourg. Elle essaya de gouverner avec une camarilla composée de quelques Français dévoués à sa personne et surtout de Flamands et de Napolitains. Le roi d'Espagne, toujours faible, subissait sa domination. La mort de la reine Marie-Louise (14 février 1714) livrait toute l'autorité à la favorite. Celle-ci accaparait le souverain dans son palais, entrait à toute heure dans son appartement, affectait de l'accompagner partout. Les uns l'accusaient

LEIHOPE AU LENDEMAIN DES TRAITES DLTUECHT

de songer à se faire épouser, les autres de vouloir donner une maîtresse au roi, pour mieux le gouverner par elle. Sa dictature la rendit impopulaire; ses réformes déchaînèrent contre elle des haines implacables. Louis XIV essaya de lui opposer le rurdinal Del Giudice, grand-inquisiteur. Elle le fit exiler.

La disgrâce de la favorite vint de la nouvelle reine, Elisabeth Farnèse. Elle comptait trouver en elle une créature docile. Mais la reine, d'un caractère hautain et emporté, avertie <|ue la camarera se disposait « à lui rogner les ongles », congédia la princesse des Ursins après une scène violente à Jadraquc près de Guadalajura (25 décembre 1714) et la fit conduire à la frontière. Philippe montra la plus noire ingratitude envers une femme qui avait contribué à sauver sa couronne et qu'il laissa mourir à Rome dans l'abandon (1722). Il livra le pouvoir aux mains d'une coterie d'Italiens que la reine dirigeait, et dont le cardinal del (iiudice, gouverneur des infants, et l'abbé Alberoni étaient les membres principaux.

Les réformes : leurs auteurs; leur caractère. — Malgré la guerre et l'incapacité du prince, quelques réformes signalèrent celle période de quinze ans. Elles sont d'importation française. L'initiative en revient à la cour de Versailles, l'exécution à deux Français de talent, Amclot et Orry, placés sous la direction supérieure de Mme des Ursins. Amelot de Gournay, diplomate et administrateur aussi instruit qu'habile, légiste froid et énergique sous des dehors courtois et modestes, exerça, sous le tilre d'ambassadeur de France, de t "70 i à 1709, les fonctions d'un premier ministre. Le temps et les circonstances seules lui manquèrent peut-être pour devenir « le Colbert de l'Espagne ». Son collaborateur Orry, qui dirigea les finances pendant quatorze ans, avait conservé de son origine et de ses débuis l'esprit d'intrigue et de ruse, l'absence de scrupules, la brutalité et la grossièreté. D'abord « rat de cave », ce paysan normand était devenu intendant de la duchesse de Portsmouth, inailresse de Charles II d'Angleterre, puis s'était poussé dans le monde des « partisans » parisiens. Il apportait aux affaires une fécondité inépuisable de combinaisons, une expérience indiscutable, servies par une volonté de fer. Les réformes que ces deux

hommes entreprirent eurent d'ailleurs un caractère technique; elles ne portèrent guère que sur les institutions administratives, financières et militaires. Ni le gouvernement, ni la société, ni l'état moral et économique de l'Espagne ne se modifièrent sous leur action. Enfin, leur œuvre apparaît, non parleur faute, mais par celle du souverain irrésolu qui gouvernait l'Espagne, empreinte de contradictions et d'incohérences.

Réformes politiques : le despotisme accru. — Dès h» début du règne, le programme des ministres français comprenait l'abolition des privilèges politiques des royaumes de la couronne d'Aragon, privilèges qui faisaient obstacle au despotisme, à la centralisation, à l'unité. Ces provinces crurent détourner en se révoltant le coup qui les menaçait. Mais la victoire d'Almanza permit à Amelot de porter la première atteinte à leurs privilèges. Les Pragmatiques du 29 juin et du 29 juillet 1701 abolirent les fueros des royaumes d'Aragon et de Valence. Ils perdirent leur autonomie politique et judiciaire par la suppression du Conseil d'Aragon, des Cortès, du tribunal du Justicia, et par la création des deux Audiences royales de Saragosse et de Valence, dont les membres étaient nommés par le roi. Les corregidors, comme en Castille, gouvernèrent les villes et les bourgs. Les impôts castillans furent introduits dans les deux royaumes; on confia l'administration financière à un administrateur général et à une Junte du Trésor, dont la nomination appartint au souverain. A leur tour, en 1714, la Catalogne et les Baléares furent privées de leur indépendance. Les Pragmatiques du 29 novembre 1715 et du 16 janvier 1716 abolirent leurs Cortès, leur Députation, le Conseil des Cent à Barcelone, les conseils de jurats dans les autres villes, les viguiers, bayles et sous-bayles. Le vice-roi et les Audiences royales de Barcelone et de Majorque reçurent l'administration politique et judiciaire. Une corporation de 24 regidors dans la métropole catalane, de 8 dans les autres cités, et les corregidors, tous délégués du prince ou de l'Audience, eurent les attributions municipales, mais ne purent rien décider sans une autorisation supérieure. Le port d'armes fut interdit, les impôts castillans étendus à la principauté et aux îles, et un intendant

des finances investi «le la juridiction financière. L imité nationale, le pouvoir royal y gagnèrent. Mais l'esprit de particularisme (régionalisme) survécut et survit encore. Les fueros des Provinces Basques et de la Navarre restèrent seuls intacts.

En dépit des maximes françaises, le pouvoir des hautes classes, c'est-à-dire de la grandessc et de l'Église, ne fut nullement diminué. La politique de la nouvelle dynastie à leur égard varia constamment de l'énergie à la faiblesse, sans aboutir à rien. On s'efforça seulement de diviser et de gagner les grands. Amelot cherchait à les éloigner des charges les plus importantes; quelques réductions furent opérées dans les services de la cour. On leur enlev a une partie des grâces et des droits royaux aliénés. Mais, à partir de 1 709 surtout, les grands recouvrèrent leur ascendant et leurs cabales. La vieille étiquette s'est maintenue avec quelques légers changements; la cour reprend ses anciennes habitudes. Lagrandesse continue à détenir les charges du palais, les vice-royautés, les grands commandements, les ambassades, obligée seulement de partager son autorité avec les fonctionnaires issus de la moyenne noblesse ou avec les aventuriers étrangers. La puissance formidable de l'Eglise fut encore moins atteinte, malgré les tendances gallicanes des ministres français. Elle conserva toutes ses immunités. En 1705, on n'osa traduire devant les juges séculiers le moine séditieux qui avait tenté de soulever Grenade. Le clergé garda le droit de se taxer lui-môme, malgré les tentatives d'Amelot. En 1706, il fallut obtenir l'assentiment des évèques pour contracter sur les biens de l'Eglise un emprunt de 4 millions, et l'année suivante, les menaces du ministre français, le rappel de l'ambassadeur espagnol auprès du pape, ne purent faire admettre au clergé que le roi eût le droit de lever sur lui un don volontaire sans l'autorisation pontificale. De même, lorsqu'en 1709 Mm0 des Ursins lit supprimer le tribunal de la nonciature, établi à Madrid pour juger sur place un grand nombre de causes ecclésiastiques, et qui recevait le produit des taxes prélevées par la cour de Rome, le gouvernement royal fut impuissant à maintenir ses prétentions. Elles tendaient à réprimer les empiétements de cette juridiction sur la justice civile, à attribuer au roi l'exercice intégral

du droit de patronal ou de présentation aux bénéfices, ainsi qu'à interdire les appels directs au pape ou au nonce sans l'autorisation de l'ordinaire. Après six ans d'un conflit aigu, il fallut encore céder. L'autorité de l'Inquisition resta généralement intacte. On dut se borner à exiler le grand-inquisiteur Mendoza (1705) à cause de son attachement au parti autrichien. Philippe V n'avait garde de se priver du concours précieux de ce redoutable tribunal. Son attente ne fut pas déçue. En 1707, un édit des inquisiteurs obligea, sous peine de péché mortel et d'excommunication réservée, tous les Espagnols à rester fidèles au roi et à dénoncer les partisans de l'archiduc. Si l'Inquisition fut un moment menacée en 1714, ce fut uniquement, du moins à l'origine du débat, par suite d'une intrigue politique. Mm9 des Ursins cherchait à ruiner le crédit du cardinal Del Giudice, grand-inquisiteur. Elle appuya le mémoire qu'un légiste castillan audacieux, Macanaz, présenta au Conseil de Castille contre les abus de l'Inquisition et les usurpations de l'Eglise. Les inquisiteurs condamnèrent le mémoire; ils furent exilés, et dans l'ardeur de la querelle, la princesse fit préparer un décret pour supprimer le Saint-Office. Mais sa disgrâce fut suivie du rappel des inquisiteurs : on annula la procédure dirigée contre eux (mars 1715) et Macanaz paya d'un exil de trente ans le crime d'avoir attaqué une institution aussi puissante.

Réformes administratives, militaires, financières. — Les réformateurs eurent plus de succès dans leurs tentatives pour réorganiser l'administration, les finances et l'armée. La centralisation fut accrue, grâce à la réforme des Conseils et à l'organisation des ministères. De la secrétairerie du Despacho\ jusque-là unique et encombrée, on forma (1705) trois sécrétaireries d'Etat : celles de l'intérieur et des affaires étrangères (Despacho), de la guerre, et enfin des finances. Cette dernière prit plus tard le nom de surintendance. Outre la secrétairerie de la guerre, on créa celle de la marine et des Indes (1714), pour les confondre ensuite, et celle de la justice et des affaires ecclésiastiques. On eut ainsi les grands ministères qui existaient en

I. Voir ri-dessus, I. IV, p. 330 .>l X>H: t. V. p. «63: I. VI, p. :;09-513.

12 l'eukope ai; lendemain des traites d'utrecht

France; on les confia à des liommes nouveaux, d'autant plus dépendants et dociles. L'organisation des Conseils fut simplifiée, leur hiérarchie fixée. On en supprima trois devenus inutiles : ceux d'Aragon, -d'Italie et de Flandre. On subordonna tous les autres au Conseil supérieur île gouvernement (Despacho), présidé par le roi el composé d'un petit nombre de favoris ou de ministres. L'autorité du Conseil d'Etat fut amoindrie : on n'v rapporta plus toutes les affaires; on cessa de demander toujours son avis. Il tendit à se confondre avec le Conseil de Castille, dont les pouvoirs s'étendirent à toute l'Espagne. Celui-ci, en 1713, fut réformé à son tour : on y supprima la charge unique de président, qui conférait au titulaire trop de puissance, et on fixa les attributions de chacune de ses cinq sections (saint), en interdisant leurs délibérations communes. Mais la subordination rigoureuse des Conseils au Despacho se relâcha rapidement : les lenteurs et la routine administratives se maintinrent en dépit des règlements. Le nombre excessif des conseillers et de leurs commis avait été un moment réduit par Amelot (1*706); mais, en ni 4, pour satisfaire les appétits des hautes classes, on créa de nouvelles charges. Le gouvernement central fut peut-être mieux hiérarchisé; il ne devint ni plus expéditif, ni moins coûteux, ni plus probe.

Le roi eut du moins, grâce à l'activité de ses agents, plus de ressources et une armée. Orry, qui fut le ministre des finances de la monarchie espagnole, ne se préoccupa guère de réformer l'assiette et la répartition des impôts. Mais il sut trouver de l'argent. Il recourut aux expédients dont on usait alors partout : ventes d'offices et de biens domaniaux, banqueroutes déguisées, etc. Il accrut les taxes, notamment le prix du sel et celui du papier timbré; il institua le monopole des alcools; il créa des impôts extraordinaires pour l'entretien des troupes. Il reprit les droits aliénés, diminua les pensions. La mesure qui profita le plus au Trésor fut la suppression des privilèges financiers de la couronne d'Aragon. Les royaumes du Nord furent astreints à payer les impôts indirects établis en Castille, et de plus une contribution foncière ou personnelle qui s'appela taille t répartition, équivalent. Les receltes s'élevèrent ainsi de 30 millions

L'ETABLISSEMENT IIES BOURBONS EN KSI'.UiNE

(en 1700) à 50 (en 1715). On améliora l'administration financière en confiant à des régies spéciales les tabacs, le monnayage, la demi-annate, les postes et les salines, en réduisant le nombre des fermes de 195 à 16, en diminuant les frais de recouvrement, en supprimant les caisses provinciales et en créant une caisse centrale unique pour les versements des fermiers. Mais les dépenses de cour, le déficit ebronique, ne s'arrêtèrent pas. Le désordre diminua, sans disparaître.

Ayant plus d'argent, le roi put avoir une armée et une marine. En 1713, Pbilippe Veut sous les armes 120 bataillons d'infanterie, 130 escadrons de cavalerie. Il organisa un corps d'élite semblable à la maison militaire du roi de France, composé de 12 bataillons de gardes espagnoles et wallonnes et de i compagnies de gardes du corps. L'effectif total s'éleva à 10 ou 80 000 hommes. L'artillerie, le génie furent organisés; l'intendance créée, avec des ordonnateurs, des trésoriers, des commissaires des guerres; la solde, mieux payée. Des hôpitaux, des magasins, des arsenaux se formèrent. La hiérarchie des grades était réglée à l'exemple de la France. On organisa une réserve avec les milices provinciales : elle s'élevait à 8000 hommes. L'esprit militaire reparut. Avec les vaisseaux achetés à la France et à Gênes, on forma une marine qui, en 1713, compta 21 navires outre les galères, avec 0000 officiers et marins et 5 bataillons d'infanterie. La puissance mililaire de l'Espagne cessa d élie une quantité négligeable.

Déclin économique et Intellectuel. — En revanche, l'état matériel de la monarchie ne s'améliora guère. Douze ans de guerre avaient entravé tout réveil de l'agriculture. Quelques essais pour créer des manufactures d'étoffes de luxe, de cristaux et de glaces échouèrent. Le commerce passa tout entier d'abord aux Français, qui se firent donner le monopole de la traite des nègres1 et qui gagnèrent en quinze ans 200 millions sur le Ira fie des Indes, puis à partir de 1713. aux Anglais.

Depuis le milieu du xvne siècle, toute culture intellectuelle a disparu. Les Universités sont désertes. Les études théologiques

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