DISSOLUTION DE L'EMPIRK MONGOL
Devenu le voisin de l'empire mongol, il suivit de ce côté la pente qui avait entraîné dans l'Inde tant de conquérants. Les prétextes de guerre ne pouvaient lui manquer : dans un message à l'empereur il se déclarait humilié, comme musulman, qu'un descendant du grand Timour payât tribut à des idolâtres (les Mahrattes); il réclamait l'extradition de Persans qui s'étaient réfugiés à Dehli; ses ambassadeurs avaient été massacrés près d'Allahabad. L'empereur refusa toute satisfaction. Alors Nadir- Shah franchit l'Indus et, par force ou par négociation avec les montagnards, passa les défilés qui conduisent à Peïchaver, qui fut bientôt occupé. L'armée persane, forte de 40000 hommes, n'était plus qu'à 140 lieues de Dehli. Le Grand-Mogol, revenu de sa stupeur, réunit 200 000 hommes, 500 canons et une multitude d'éléphants cuirassés. Mais les généraux de l'empereur, son grand-vizir Devran-Khan et le Nizam du Dekkan, se querellaient sous ses yeux. L'armée indoue, marchant à la rencontre de l'ennemi, s'arrêta dans la plaine de Ramai, à 50 lieues de la capitale, et se retrancha. Le Nizam commandait à la droite, l'empereur au centre, son fils Ahmed à l avant-garde, Devran- Khan à la gauche. Saadet d'Aoude, oubliant et les griefs que lui avait donnés l'entourage impérial et ses propres engagements avec l'envahisseur, était venu renforcer de 20 000 hommes l'armée du Grand-Mogol. Le 14 février 1739, la bataille s'engageait. Nadir, avec de la fumée de naphte, effraya les éléphants de l'empereur, qui se retournèrent contre l'armée indoue et y ouvrirent une brèche où pénétrèrent les Persans. 17 000 des vaincus auraient péri. Devran-Khan fut blessé à mort, Saadet fait prisonnier, l'empereur obligé de fuir avec le Nizam. Le nabal*vizir d'Aoude fit son trailé particulier avec le vainqueur; puis, toujours jaloux de l'influence du Nizam, il aurait excité Nadir à marcher sur la capitale, dont il lui révéla les immenses richesses. Le Nizam, de son côté, conseillait à l'empereur de traiter; il lui ménagea une entrevue avec Nadir dans le camp persan (18 février). C'était une grosse imprudence ou une trahison. La tentation était trop forte pour un Nadir : il retint l'empereur, enjoignit à l'armée indoue de se disperser, mit la main sur toute son artillerie, sur les caisses militaires, sur le trésor impérial. Puis
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il fit son entrée dans Dehli, traînant après lui l'empereur, sa famille et son harem (8 mars). D'abord les Persans observèrent dans la ville une exacte discipline : Nadir avait chargé Saadot de veiller à la police. Le lendemain, les réquisitions de blé provoquent des troubles; quelques soldats persans sont tués par les émeutiers; puis, le bruit de la mort de Nadir s étant répandu dans la ville, des milliers d'habitants courent aux armes, massacrent les soldats qu'ils peuvent surprendre, et restent maîtres de Dehli pendant une partie de la nuit. Au matin du M) mars, Nadir, pour venger ses soldats, ordonne le sac de la capitale. Pendant toute la matinée, une population de près d'un million d'âmes fut livrée au pillage, à l'incendie, à toutes les horreurs d'une prise d'assaut. On dit que H8 000 habitants périrent. Vers trois heures do l'après-midi, Nadir donna l'ordre d'arrêter la mise à sac, bornant désormais sa vengeance au supplice d«»s meneurs. Toutefois au pillage tumultuairc succéda le pillage méthodique, les exactions officielles, les visites domiciliaires, les tortures infligées aux récalcitrants, jusqu'à ce que Nadir eût recueilli la rançon qu'il imposait à l'empereur et à la ville : ils en furent chacun pour près d'un milliard. Cependant Nadir affectait la plus grande courtoisie envers le souverain prisonnier. Il lui demanda la main d'une de ses filles pour son fils Nesr-Ali. Cela ne l'empêcha pas d'exiger, outre un butin si prodigieux, la cession des provinces de Kaboul et Kashmir. Après avoir donné des conseils à l'empereur sur la meilleure manière de gouverner, après avoir enjoint au Nizam et aux grands, les menaçant de son courroux s'ils y manquaient, la soumission la plus entière à leur souverain, il reprit le chemin de la Perse.
Première invasion d'Ahmed -Abdallah le Dourani (1747). — La renommée de l'énorme butin rapporté par Nadir enflamma les imaginations asiatiques : on verra qu'elle ne fut pas sans action sur les imaginations européennes. Avant do mourir, l'empereur Mohammed devait revoir sur l'Indus une armée iranienne. Ce même Ahmed-Abdallah qui, dans la ruine de l'empire fondé par Nadir, avait recueilli une bonne partie de l'Afghanistan et fondé la dynastie des Dourani, essaya de
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suivre les traces de son ancien maître. Il passa l'Indus en 1747. Pour cette première expédition, il se contenta de ravager le Sirhind (rive gauche du Satlcdge). L'empereur Mohammed mourut peu de temps après, abruti par l'usage de l'opium.
L'empereur Ahmed (1748-1759) : la « reconquête indoue » par les Mahrattes. — Le successeur de Mohammed, l'empereur Ahmed, fui encore plus malheureux que son père. Toutes les nations pillardes semblaient conjurées contre ce qui subsistait d'empire mongol : c'était, dans le Pendjab et le Moultan, les Sikhs ; plus près de Dehli, les Djauts, tribus musulmanes, établies autour de Bhartpour: au nord, les clans montagnards des Rohillas, émigrés d'Afghanistan, qui avaient donné le nom de Hohillkhand à l'ancienne province de Kathar.
Plus redoutables étaient les Mahrattes, les vieux ennemis de l'empire, et les Afghans, auxquels Nadir et le Dourani avaient réappris les routes de l'Inde.
Les Mahrattes avaient conservé la dvnastie rovale issue de Sivadji « le Brigand »; mais, quoiqu'elle fût toujours régnante dans Sattara, elle avait abandonné le pouvoir effectif aux pêshva, devenus présidents héréditaires de YAsht pardavan ou Conseil tirs Unit et dont la résidence était Pouna. Au reste la lignée «les jtéshwiy maires de palais auprès de la lignée royale, n'était plus que nominalement à la tète des forces mahrattes. D'autres dynasties placées à la tète des clans, et plus ou moins émancipées de celles-là, avaient trouvé une légitimité dans la guerre, le butin, la conquête. Il y en avait surtout quatre qui avaient comme essaimé hors du pays mahratte. Dans le Dekkan, elles continuaient la « reconquête j> indoue et païenne commencée par Sivadji : au nord de la Nerbadda elles s'attaquaient aux dernières provinces encore tenues par l'empereur. Aux instincts de brigandage des Mahrattes s'associait la conscience obscure que, dans leur lutte contre tous les princes musulmans, ils étaient les champions de la nationalité et de la religion indigènes. Ils étaient en réaction contre les invasions afghanes, mongoles, turques, contre l'œuvre de Mahmoud le Ohaznévide, de Mohammed le Ghouride, de Timour, de BAber : c'était Plndoustan reconquis par des Indous. Ces belliqueuses dynas-
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lies mahratles s'acclimataient dans les provinces enlevées à l'empire : les Holkar allaient s'établir à Indore, les Simlhia à Oudjeïn, les Guikovar à Baroda, bientôt les Bhonsla dans la Bérar et le Tchota-Nagpour. Le Holkar d'alors, Malhar-Kào. fut assez puissant pour soutenir contre l'empereur un grandvizir de son choix, Ghazi-ed-Din. Allié à celui-ci, il attaqua l'empereur auprès de Sikandra, pilla ses bagages, dépouilla ses femmes de leurs joyaux, le contraignit à s'enfuir dans Dehli. Là l'empereur fut déposé par Ghazi-ed-Din (1754), aveuglé, ainsi que sa mère, une ancienne danseuse. Il fut remplacé par Alam-Gir (1154-1759), qui ne pouvait être et ne fut qu'un fantôme d'empereur.
Nouvelles invasions du Dourani. — Les Afghans n'étaient pas disposés à laisser aux Mahrattes le monopole de l'exploitation de l'Inde. C'était une lutte perpétuelle entre les deux nations montagnardes, celle-là musulmane orthodoxe, celle-ci païenne; celle-là prétendant continuer sur le Gange la domination islamique, celle-ci tendant à opérer la reconquête de l'Inde au profit des Indous et à effacer les traces de tant d'invasions musulmanes. Déjà le Dourani avait obtenu de l'empereur Ahmed la cession du Moultan et de Lahore. Se portant le vengeur d'Ahmed, il marcha sur Dehli, prit d'assaut cette capitale et lui fit subir un sac presque aussi terrible que celui de Nadir. Il laissa l'empereur Alam-Gir sous la protection d'un chef de Rohillas, Nadjib, qui prit le titre à'émir-el-amra (émir des émirs), et repartit pour l'Afghanistan. Tout de suite après son départ, Ghazi-ed-Din, avec l'appui des Mahrattes, reprit la ville, et fit poignarder l'empereur (30 novembre 1159). Le fils de celui-ci, le shah-zadé ou prince impérial, Ali-Gauhar (!«• futur empereur Alam II), réussit à s'échapper et se réfugia sous la protection du nabab-vizir d'Aoude. Les chefs mahrattes, le Holkar et le Sindhia, s'alliant avec les Rohillas et les Sikhs, chassèrent les garnisons afghanes de tous les pays en deçà de rindus. Le Dourani ne laissa pas impunie cette provocation : il repassa le fleuve avec 40 000 cavaliers et 10 000 fantassins. Pour la troisième fois Dehli tomba au pouvoir d'une armée iranienne.