IV. — La paix du Nord
Suite de la guerre du Nord : congrès d' Al and. - La
paix était ainsi rétablie en Occident; mais la guerre du Nord durait. Pour le moment, elle se réduisait à des opérations militaires dans la péninsule Scandinave, entre Danois et Suédois, et, dans l'Allemagne du Nord, à une sourde lutte du tsar contre ses alliés de la veille. Il semblait que la Russie et la Suède, sur le plan imaginé par Gœrlz, fussent sur le point de se réconcilier. En juillet 1717, à La Haye, le ministre russe Kourakine avait eu une conférence avec le général Poniatowski, un des adhérents polonais de Charles XII; en avril, il en eut une, àLoo, avec Gœrtz. Il fut convenu qu'on ne parlerait de rien au comte
80 L'EUHOPE AL LENDEMAIN 1)1' TRAITE D LTHECHT
de La Marck, quoiqu'il représentât en Suède la puissance média- Irice (la France, en vertu du traité d'Amsterdam), et qu'un congrès se tiendrait dans les îles d'Aland. Il s'y réunit en efTel (janvier 1118) : la Russie y était représentée par Bruce et Ostcrmann, la Suède par Gœrtz et Gyllenborg. On a vu quelles espérances ce congrès avait fait naître chez Alberoni et l'ambassadeur espagnol Beretli, et quelles craintes chez le roi George. Cependant les conditions de la paix y furent àprement débattues. Les Russes demandaient pour eux Vyborg en Finlande, la Karélie, l'Ingrie, la Livonie, l'Esthonie; pour le roi Auguste, la reconnaissance de sa royauté polonaise: pour le roi de Prusse, la ville et la province de Steltin. Ils ne stipulaient pour le Danemark et le Hanovre que le droit d'être admis dans le traité à intervenir, mais à charge, l'un de restituer les conquêtes faites sur la Suède, l'autre de ne proposer à celle-ci que des conditions raisonnables. C'était bien un abandon de ces deux soi-disant alliés par les Russes. Pierre le Grand, dans les instructions à ses plénipotentiaires, les autorisait même, quand on aurait obtenu les provinces exigées des Suédois, à faire entendre à ceux-ci qu'on pourrait les indemniser « d'un autre coté » : donc aux dépens du Danemark et du Hanovre. Gœrtz exigea d'abord la restitution, au moins, de l'Esthonic et de la Livonie. Puis, dans des conversations partieulières, il fit entendre que Revel seul était indispensable. Il est vrai qu'il causait beaucoup trop, confiant aux émissaires jacobiles que la paix serait bien lût conclue, car Charles XII la voulait à tout prix, même avec la cession de la Livonie et de Revel : re qui fut naturellement rapporté aux Russes. En juillet, Gœrtz partit pour Stockholm et en revint avec une série de vues proposées par Charles XII, mais qui reproduisaient toutes les idées à nous connues de Gœrtz. Le roi de Suède ne parlait plus des provinces sud-balliques, résislait seulement pour Vyborg, refusait de rien céder à la Prusse, se préoccupait surtout « d'équivalents j> à prendre. 11 les voyait dans les pays de Brème et Verden, dans les possessions danoises de la péninsule Scandinave, dans Elbing et la Varmie polonaise, dans le Mecklcmbourg, dont le duc serait Iransféré ailleurs. Il comptaitjsur le
la paix m; NORD
-concours armé des Russes pour se mettre en possession de ces territoires. Pour le printemps suivant, il proposait que le tsar fit entrer 60000 Russes en Pologne et 20 000 dans le Mecklemtoourg. De ces 20 000 Russes, des troupes mecklembourgeoiscs, des troupes suédoises, Charles XII formerait une première armée à la tète de laquelle il envahirait le Danemark; une autre armée, de 40000 Suédois, agirait contre la Norvège. Le Danemark contraint à céder, la paix du Nord serait ainsi rétablie et les deux souverains, russe et suédois, deviendraient les arbitres de l'Europe (juillet 1718). On ne voit pas que les Russes aient discuté sérieusement sur ce plan. Bientôt d'autres influences l'emportèrent en Suède sur celle de Gcerlz; son fameux plan y était condamné. De nouveau on se reprit à discuter sur Vyborg et la frontière en Finlande. En novembre, Gœrlz fit encore le voyage de Suède et revint dire que le roi était décidé à faire la paix avec le tsar, si celui-ci consentait à l'aider contre le Danemark. Les Russes refusèrent de s'engager, exigeant que leurs conditions du début fussent d'abord acceptées. Ils déclarèrent que si la paix n'était pas faite en décembre, le congrès serait rompu. En somme, en écartant les plans grandioses et compliqués de Gœrtz et Charles XII, en tenant compte de la difficulté pour Vyborg, on voit que la paix était sur le point d'aboutir : Charles XII renonçait à presque toutes les provinces suédoises occupées par les Russes; le tsar abandonnait presque entièrement ses alliés; et si Charles XII en voulait surtout au Danemark, les deux princes étaient réunis dans une haine commune contre le roi George.
Mort de Charles XII : réaction oligarchique en Suède. — Durant la campagne de 1718, le général Armfeld avait passé des montagnes réputées infranchissables et pénétré jusqu'à Dronthcim, tandis que Charles XII envahissait la Norvège par le sud. Le roi, ne voulant pas laisser derrière lui une forteresse si importante que Friderikshall, prit la ville et assiégea la citadelle. On ouvrit la tranchée dans un sol que le froid de décembre rendait aussi dur que le roc. Charles donnait l'exemple à tous, dormant la nuit en plein air, par une température qui, chaque nuit, faisait des vides dans le camp suédois. Le
lllSTOine GÉNÉRALE. VII. (J
82 L'EI.:ilUPE AL LENDEMAIN H ES TRAITES U l TRECHT
11 décembre, il visitait les ouvrages avec l'ingénieur français Mégret, et un autre Français, l'aide «le camp Siquier: il s'arrêta dans la tranchée, accoudé sur le parapet, regardant les travailleurs. Soudain un coup de fauconneau fut tiré de la place : une sorte de biseaien entra dans la tempe droite de Charles '. Ainsi mourut dans sa trente-septième année le héros du Nord.
Dès que la nouvelle fut connue, l'armée suédoise proclama la sœur cadette du roi, Ulrique-Éléonore, femme de Frédéric de Hesse-Cassel. On oublia le fils de sa défunte sœur aînée, Charles-Frédéric, duc de Holstein. Ce choix fut ratifié par les acclamations du peuple et la décision du Sénat : celui-ci préféra Ulrique-Eléonore précisément parce que ses droits étaient plus contestables que ceux du duc. Quand les Etats se furent assemblés, ils se donnèrent la satisfaction d élire à nouveau cette princesse; de plus, elle dut reconnaître par écrit qu'elle portait la couronne uniquement en vertu de l'élection. Les États affirmèrent leur intention d'abolir « un pouvoir arbitraire qui avait fait tant de mal au pays ». Tout de suite ils élaborèrent une constitution en 51 articles, républicaine en apparence, oligarchique en réalité, puisque l'ordre de la noblesse achevait de se subordonner les trois ordres roturiers et de dépouiller la royauté de toutes ses prérogatives.
La constitution de 1719 inaugura pour la Suède une longue période d'anarchie nobiliaire, très analogue à l'anarchie polonaise, et aboutissant à la même impuissance. llrique-Eléonorc fut couronnée le 17 mars 1720 et, la même année, céda le pouvoir à son mari, qui l'accepta aux mêmes conditions.
La réaction nobiliaire s'en était prise aussitôt aux hommes considérés comme les agents du despotisme, mais surtout au baron de Gœrtz, le principal confident de Charles XII et d'ailleurs haï comme étranger. Il fut mis en jugement et décapité au pied de la potence (19 mars 1719).
Paix avec le Hanovre, la Prusse, le Danemark. — 11 restait à voir comment s'y prendrait le nouveau régime pour
I. On a prétendu que la balle élait une balle île pistolet cl que Charles XII a été assassiné. Mais par qui. et au prolit de qui? Ce fut uniquement le parti oligarchique «le Suéde qni lira prolit de cette mort.