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LES QUATRE PREMIERS CAPÉTIENS

État de la Gaule franque. — Rivalité d'Eudes et de Charles-le-Simple. — Soulèvement des vassaux contre le prince carlovingien. — Règne de Raoul. — Louis d'Outremer lutte avec courage contre Hugues-le Grand. — Lothaire combat les Allemands. — Hugues-Capet se fait donner la couronne après la mort de Louis V. — Caractère de cette révolution. — Impuissante réclamation de Charles de Lorraine. — Progrès et organisation du régime féodal. — Hérédité des bénéfices et des magistratures. — Fusion de la souveraineté avec la propriété du sol. — La féodalité n'est point un gouvernement. — Rapports du vassal avec le seigneur et des vassaux entre eux.—* Résumé. — Règne de Hugues Capet. — Démêlés de Robert avec l'Eglise romaine. — Conquête du duché de Bourgogne. — Constance de Toulouse. — Henri Ier s'affermit sur le trône. — Il soutient Guillaume-le-Bâtard , puis le combat. — Minorité de Philippe I«». — Ses démêlés avec le roi d'Angleterre et le Saint-Siège. — Sa mort.

Le démembrement de l'empire carlovingien consacré par la diète de Tribur ne s'arrêta pas aux six royaumes de Germanie , de Lorraine , d'Italie, de Bourgogne cisjurane, de Bourgogne transjurane et de France. Partout s'élevèrent de petits états, indépendants de fait, ayant une existence distincte et des intérêts séparés. Un de ces souverains particuliers, Eudes, qui gouvernait le duché de France et le comté de Paris, se fit donner le titre de roi par ses vassaux, à Coropiègne. Saxon d'origine

et descendant de Wittikind», il avait des titres plus positifs que cette illustration contestée. Son père Robert-le-Fort était mort en combattant les Normands ; lui-même avait sauvé Paris.

Le nom de France ne pouvait alors convenir qu'au pays situé entre la Meuse et la Loire ; encore, dans cet espace de pays , les comtes de Flandre, de Vermandois et d'Anjou , ainsi que le duc de Bourgogne , étaient aussi puissants que le roi Eudes. La Bretagne formait un état à part , entièrement étranger aux révolutions de la Gaule franque. Au midi de la Loire, le duc d'Aquitaine comte de Poitiers, et le comte d'Auvergne duc de Gothie, étaient peu disposés à se soumettre au duc de France. Rainulf, duc d'Aquitaine, avait même pris le titre de roi. Quant au comte de Toulouse, au comte de Barcelone et au duc de Gascogne , ils s'inquiétaient peu de ce qui se passait en Neustrie : leur éloignement causait leur indifférence et faisait leur sûreté.

Élu au détriment de l'héritier carlovingien Charles, fils posthume de Louis-le-Bègue , Eudes prit son titre au sérieux. Après avoir fait hommage au roi de Germanie, Arnulf , et avoir battu les Normands à Montfaucon, il rassembla quelques milliers d'hommes et passa la Loire. La guerre qu'il soutint pendant six ans , contre le duc Rainulf et le comte d'Auvergne, Guillaume , ne fut pas sans gloire (888-894) , mais ne produisit aucun résultat, et le Midi resta aussi indépendant qu'auparavant. Pendant ce temps , l'aristocratie du Nord dirigée par Herbert, comte de Vermandois, et Foulques, archevêque de Reims, s'entendit avec les seigneurs du Midi. Une grande assemblée fut convoquée à Reims, et élut roi le ûls de Louis-le-Bègue , Charles , que l'histoire a surnommé le Simple ou le Sot. Le roi de Germanie se plaignit d'abord que cette élection eût été faite sans sa permission. Regardé, à cette époque, comme le successeur de Charlemagne, parce qu'il gouvernait le pays des Francs orientaux, il cita les deux compétiteurs à comparaître devant lui à Worms. Charles, ne pouvant tenir contre les forces d'Eudes, vint à l'assemblée, gagna Arnulf par ses présents et se fit donner une armée. Il échoua pourtant, se réfugia chez Richard-le-Justicier, duc de Bourgogne, et de là en Lorraine. Abandonné par le comte de Flandre qui lui avait promis son appui , il traita avec Eudes qui lui accorda quelques domaines entre la Meuse

1 Vir saxonici gencris, dit Aimoin. Selon d'autres, Childebrand, frère de Charles Martel, fut le bisaïeul de Robert, maire du palais de Pépin 1er, roi d'Aquitaine ; et ce Robert fut le père de Robert-le-Fort. Ou a beaucoup disserté sur l'origine de la maison capétienne sans arriver à une conclusion positive ; car on tombe dans les hypothèses si l'on remonte au-delà de la troisième génération à parlir d 'Eudes.

et la Seine. Peu après Eudes mourut : Robert son frère hérita du duché de France, et les grands reconnurent Charles pour seul roi (898).

Mais cette royauté était illusoire. Sauf Laon et son territoire , le Carlovingien ne possédait rien en propre , et la terre seule alors faisait la puissance. Il laissa les vassaux se battre , se dépouiller en dépouillant aussi les églises et les hommes libres , et ne sortit de son inaction forcée que pour constituer un nouveau duché entre les mains du pirate Rollon. Par le traité de Saint-Clair-sur-Epte (912), le duché de Normandie, créé selon les lois féodales, prit rang parmi les états féodaux ; mais l'autorité royale était tombée si bas , qu'elle n'en fut pas diminuée. Les heureux résultats de ce traité en effacèrent la honte. Le roi de France abandonna des provinces que les Normands occupaient déjà, et en légitimant cette usurpation , il substitua des défenseurs à des ennemis1.

Si Charles perdit la Normandie, il gagna la Lorraine, du moins pour quelque temps. Les vassaux de ce royaume l'appelèrent après la mort de Louis-l'Enfant, et il fut accepté pour suzerain par le duc Rainier et par son fils Giselbert. Sept ans après , les Hongrois ayant envahi la Lorraine (919), Charles convoqua ses vassaux de France ; seul l'archevêque de Reims amena quinze cents hommes. En effet, les seigneurs étaient mécontents de ce que Charles cherchât à se rapprocher de l'Allemagne : ils conspirèrent contre lui , et prirent pour prétexte l'arrogance du ministre Haganon, homme obscur, qui les empêchait, disaientils, d'arriver jusqu'au roi. Ils s'assemblèrent à Soissons, pour le déposer (920). Le faible prince, après avoir tenté vainement la voie des négociations , s'allia avec le roi de Germanie, et prit enfin les armes contre Robert, duc de France , qui venait de recevoir la couronne à Reims. Il atteignit son rival près de Saint* Médard. Robert fut tué au commencement de l'action. Hugues-le-Grand, son fils, resta néanmoins maître du champ de bataille. Pendant que le roi fugitif allait mendier le secours des Germains et des vassaux qui lui étaient restés fidèles, Hugues, qui avait refusé le sceptre, faisait reconnaître par l'armée et consacrer par l'église Raoul, son beau-frère , duc de Rourgogne. Sur ces entrefaites, Herbert II, comte de Vermandois, attira l'imprudent Charles à Péronne et le retint prisonnier. A cette nouvelle, Edgive, troisième femme du roi carlovingien , se réfugia avec son fils , Louis , auprès de son frère, roi des Anglo-Saxons. Un moment le comte de Vermandois fit sortir Charles de prison pour l'opposera Raoul avec lequel il s'était brouillé; puis il le fit

» V©yw le chapitre XXVII.

rentrer dans le néant, et le malheureux prince termina sa vie au palais d'Attigny (929).

Pendant qu'au milieu de ces troubles , la France du Nord se hérissait de forteresses, le Midi présentait un aspect moins désordonné et luttait avec succès contre les entreprises de Raoul. Le duc d'Aquitaine, Guillaume, lui fit hommage, il est vrai, de la vicomté de Bourges, et le comte de Toulouse reconnut vaguement le duc de Bourgogne comme roi de France. Mais malgré les titres pompeux dont Raoul parait sa faiblesse, son action fut presque nulle sur les seigneurs du Midi , qui par esprit d'opposition préféraient les rois carlovingiens aux rois élus. Il mourut sans enfants en 936, et son duché de Bourgogne passa à son frère Huguesle-Noir. Hugues-le-Grand, véritable souverain de la France et maître des riches abbayes de Saint-Martin de Tours, de Saint-Denis et de Saint-Germain-des-Prés, dédaigna une seconde fois la couronnent rappela d'Angleterre Louis IV surnommé d'Outremer. Mais il ne consentit à l'élévation de l'héritier cariovingien qu'à condition d'être investi de la Bourgogne. Il comptait exercer librement la puissance royale au nom d'un prince âgé de seize ans, et qui lui devait tout. Il s'était trompé : Louis ne manquait ni de fermeté ni de courage. Sa mère l'avait élevé dans la haine du duc de France, et bien qu'il lui dût le trône, il ne pouvait étouffer au fond de son cceur le souvenir des persécutions dont sa famille avait été la victime. Hugues reconnut bientôt une haine mal déguisée ; il se réconcilia avec le comte de Vermandois, et s'apprêta à briser un roi, l'œuvre de ses mains (937).

Louis IV commença par détruire plusieurs châteaux-forts bâtis autour de Laon par de petits usurpateurs ; Hugues et Herbert alarmés, se déclarèrent ouvertement contre le jeune roi dont Hugues-le-Noir, réduit au comté de Bourgogne , embrassa chaudement la cause. Pendant que Louis prend possession de la Lorraine, Hugues-le-Grand, Herbert, le duc de Normandie Guillaume, le comte de Flandre Arnoul, s'unissent contre lui avec Othon-le-Grand , roi de Germanie. La Lorraine est enlevée au prince cariovingien , qui fait de vains efforts pour se réconcilier avec ses ennemis. Othon appelé par eux est proclamé roi de France, au palais d'Attigny. Louis se réfugie auprès du fidèle comte de Bourgogne : Hugues et Herbert assiègent Laon. A la tète d'une petite armée, le roi vole au secours de cette place; mais vaincu à Château-Porcien il se retire en Aquitaine (940).

Cependant Othon-le-Grand , plus désireux d'étouffer les factions dans son royaume que de reculer ses frontières , renonce au titre qui lui a été conféré, et sert de médiateur entre Louis et les grands feudataires. Le

TROISIEME PÉRIODE. — CHAP. XXIX. 393 roi rétabli songe à se relever de son abaissement et à s'agrandir aux dépens de l'aristocratie. A la mort du comte de Vermandois , il veut dépouiller ses fils; Hugues les soutient et la guerre recommence. Dans ces conjonctures, Guillaume-Longue-Epée , duc de Normandie, est assassiné par Arnoul, comte de Flandre, et laisse un fils Richard, âgé de dix ans , que les Normands s'empressent de reconnaître pour duc. Louis et Hugues s'unissent pour lui enlever ce riche héritage; mais les deux associés ne tardent pas à devenir rivaux, et Hugues se déclare le protecteur de Richard. Harold,chef des Danois établis dans le Cotentin, s'empare en trahison de la personne de Louis , et le cède à Hugues. Celui-ci le tient en prison jusqu'à ce qu'il lui ait abandonné Laon, sa dernière possession (946).

Louis délivré se hâta de traiter avec le duc de Normandie, dont il augmenta les domaines, et qu'il dispensa du service militaire, pour obtenir sa neutralité. Alors il appela Othon, qui s'empara de Reims, ravagea le comté de Paris, puis repassa le Rhin après une défaite. Le Carlovingien le suivit et à la diète d'Ingelheim exposa ses griefs contre Hugues, offrant de se soumettre au combat singulier si quelqu'un soutenait que ses malheurs lui étaient arrivés par sa propre faute. Excommunié par le pape Agapet II, Hugues se contenta de rendre la ville de Laon. Louis intervint dans les affaires du Midi, reçut l'hommage du comte de Vienne et de l'évêque de Clermont, et mourut au moment où il se mettait en mesure de recommencer la lutte (954).

Pour la troisième fois , Hugues dédaigna de monter sur le trône, ou crut prudent de ne pas consommer l'usurpation. Le dernier roi laissait deux fils , Lothaire et Charles. Le premier fut sacré à Reims , par la faveur du prince Hugues, le second n'eut pas même un simple apanage. La royauté , suivant la loi des autres fiefs , resta indivise. Pour prix de son adhésion , le duc de France obtint l'investiture du duché d'Aquitaine, alors possédé par GuiMmme-Tête-d'étoupe. Mais ce dernier n'était rien moins que disposé à se laisser dépouiller ; il fallut combattre, et Guillaume triompha heureusement pour Lothaire. Hugues, après avoir échoué devant Poitiers, ne survécut qu'un an à cette expédition (956). Son fils aîné Othon le suivit de près , et ce vaste héritage se trouva partagé entre Hugues , surnommé Capet, qui fut duc de France, et Henri, qui fut duc de Bourgogne.

Lothaire, d'abord sous la tutelle de sa mère Gerberge et plus tard seul, déploya contre les grands de Neustrie une vigueur que soutinrent ses fidèles Lorrains. Il y avait dans ses veines du sang de Charlemagne.

Charles, son frère, indigné de l'exclusion qu'il subissait, avait gagné l'affection d'Othon II et obtenu de ce prince le duché de Basse-Lorraine. Lothaire vit dans cet acte une atteinte portée à ses droits de suzeraineté et envahit la Lorraine qui s'empressa de le reconnaître (974). Il se porta ensuite rapidement sur Aix-la-Chapelle , où il manqua de surprendre l'empereur. Mais Othon entre bientôt en France par les Ardennes, saccage la Champagne, et vient dresser ses tentes sur les hauteurs de Montmartre. Lothaire et Hugues-Capet, qui se sont jetés dans la capitale, la défendent avec bravoure et succès. Les Germains contraints de lever le siège , sont vaincus au passage de l'Aisne. Malgré cette victoire, Lothaire abandonne par le traité de Reims la possession de la Lorraine, tout en conservant le droit de suzeraineté (977). Sous Othon III , il essaye vainement de reprendre cette province : Verdun seul tombe en son pouvoir. Il meurt à la suite d'une expédition en Aquitaine. Emma, sa femme, fut accusée d'avoir abrégé ses jours par le poison (986).

Louis V, prince faible de corps et d'esprit, était âgé de dix-neuf ans lorsqu'il succéda à son père Lothaire. Tout ce que nous savons de son règne éphémère , c'est qu'il traita sa mère'Emma avec une extrême rigueur, et qu'il la livra, avec ses complices supposés, au ressentiment de Charles de Lorraine. Du reste, les chroniqueurs de l'époque nous laissent ignorer les circonstances particulières du dernier acte de ce drame dont le dénoûment était depuis long-temps prévu. A la mort de Louis , il ne restait plus qu'un héritier carlovingien , haï des Français comme vassal du roi de Germanie. Hugues Capet se saisit de la couronne , ainsi que l'avaient fait avant lui Eudes, Robert, Raoul. Cette révolution s'accomplit naturellement et sans violence par la force même des choses. Y voir le triomphe définitif d'un plan formé et suivi par les vassaux pour expulser la postérité des rois francs, ce serait peut-être donner trop d'importance à une conjecture l. Cependant il est permis de croire que le sentiment national , hostile depuis un siècle à la race carlovingienne , contribua à donner le titre de roi au représentant d'une famille que sa lutte contre les Germains avait rendue populaire. Quoiqu'il en soit, l'assemblée de Noyon , entraînée par le duc de Bourgogne et le duc de Normandie , l'un frère, l'autre beau -frère de Hugues Capet, le nomma

1 Cette idée de M. Augustin Thierry a trouvé de nombreux contradicteurs ; mais plusieurs passages des lettres de Gerbert prouvent bien qu'il y eut, au moins pour porter Hugues Capet au troue, une combinaison préparée d'avance. (Jp, Hcriptor, rcr.franci*. tom. X. )

roi avec acclamations , sans même observer les formes régulières ; et bientôt après , l'archevêque Adalbéron lui imposa la couronne dans l'église de Reims (3 juillet 987).

Avec leur mobilité ordinaire, plusieurs vassaux du Nord se lassèrent du roi qu'ils s'étaient donné et s'unirent contre lui aux seigneurs du Midi qui n'avaient pris aucune part à l'élection. Us opposèrent Charles de Lorraine à Hugues , comme leurs ancêtres avaient opposé Charles-le- Simple à Eudes. Le Garlovingien soutenu par les comtes de Vermandois, de Flandre, de Troyes, de Blois, ainsi que par le duc d'Aquitaine, entra en France , réussit à s'emparer de Laon et s'y fit proclamer. Hugues, avant de combattre le prétendant , voulut l'isoler de ses alliés. Arnoul II, comte de Flandre, fut forcé de se réfugier en Normandie; Guillaume Fier-à-Bras, duc d'Aquitaine , sauva Poitiers , mais fut battu sur la Loire. Après cette expédition indécise, Hugues sedirigea vers Laon. Charles, dans une sortie, mit en déroute les troupes de son rival et parvint à se saisir de Soissons aussi bien que de Reims, qui lui fut livré par l'archevêque Arnoul, fils naturel de Lothaire. Mais Hugues à son tour gagna l'évéquedeLaon, Ascclin, qui lui ouvrit pendant lanuit les portes de la ville (991). Charles fait prisonnier fut enfermé dans la tour d'Orléans où il mourut. Les Aquitains continuèrent à mettre en tête de leurs actes les noms de ses fils dont l'histoire ne retrouve plus la trace «.

Telle fut la dernière et infructueuse réclamation de la race carlovingienne ; elle s'éteignit, et avec elle la royauté fondée par la conquête. A sa place s'établit une royauté nationale qui avait à la fois la force morale et le pouvoir matériel. Le vassal tout puissant qui s'empara de la couronne y rattacha ses vastes possessions , et en se plaçant à la tête de la féodalité, il rompit l'équilibre féodal.

Quelques considérations sont ici nécessaires pour expliquer ce qu'était ce système qui prétendait diriger à jamais la destinée des peuples.

Les terres conquises par les barbares se partageaient, nous l'avons vu*, en trois classes distinctes : les alleux dont la possession constituait l'homme libre; les bénéfices ou fiefs, c'est-à-dire , les terres qu'on tenait du bienfait d'un supérieur et pour lesquelles on devait de la fidélité à ce supérieur ; les censives, appelées aussi terres tributaires à raison

z Charles laissa trois fils : Othon, qui lui succéda dans le duché de Basse-Lorraine et mourut en 100C, Louis et Charles, nés dans la prison de leur père, et qui paraissent être les princes reconnus un moment par l'Aquitaine.

a Première période , chapitre VII, p. 101.

du cens annuel payé au maître par le colon, soit en argent, soit en nature. Leshommes libres, possesseurs d'alleux, diminuèrent rapidement : exposés sans cesse soit aux hostilités des ennemis du dehors, soit aux vexations et aux empiétements des seigneurs bénéficiaires plus puissants qu'eux, ils eurent recours au pacte militaire du seigneur et du vassal, comme au seul abri contre un tel système de rapines: de là l'usage si fréquent de la recommandation. Cette classe d'hommes, qui avait fait jusque là la force de l'état, fut absorbée comme puissance territoriale dans le grand mouvement féodal; et à partir du traité de Verdun, la plupart des hommes libres échangèrent contre la protection d'un suzerain leur propre souveraineté, et reconnurent ainsi une donation primitive qui n'avait jamais existé. Au milieu des troubles et des guerres qui suivirent la mort de Charlemagne, ceux qui tenaient des terres tributaires furent réduits à l'état de serfs, ou bien négligeant de payer la redevance primitive s'approprièrent les domaines qu'ils cultivaient de père en fils et suivirent la loi commune. Quant aux précaires, ou concessions gratuites de l'usufruit d'une propriété pour un temps déterminé, tout porte à croire que les possesseurs de ces sortes de terres se rendirent absolument indépendants des églises qui avaient adopté ou subi ce mode de contrat. Car, malgré la décision des conciles, il est peu probable que les descendants des compagnons de Charles Martel se soient résignés à posséder comme précaires les terres qui leur avaient été données en bénéfices.

Ainsi la possession féodale devint la règle uniforme de la propriété. L'époque où cette possession, de viagère qu'elle était dans l'origine, s'établit d'une manière fixe et héréditaire, ne peut être déterminée positivement. Des exemples antérieurs au traité d'Andelot montrent que l'hérédité des fiefs était un cas, exceptionnel sans doute et dépendant de la volonté des rois, mais déjà assez fréquent. Voir dans les stipulations de ce fameux traité la consécration formelle et générale de cet usage *, ce serait à nos yeux, aller au-delà du vrai. Mais les faits suppléent au silence des chartes, et il est évident qu'à l'avènement de Pépin-le-Bref , l'hérédité des fiefs, qui peut-être n'était écrite nulle part, n'en était pas moins reconnue comme une loi fondamentale.

De là au changement des magistratures révocables en magistratures

1 ■ Quidquid antefati reges ecclesiis aut fidelibus suis contulerint.... stabiîiter contervetur. » Capit. reg. Franc, ap. Baluzb , loin. Ier, p. 13. Dans la note à la page 144, ckap. IX, uous avons expliqué notre opinion à ce( égard.

héréditaires, il n'y eut qu'un pas. En vain les Garlovingiens essayèrent de résister au mouvement aristocratique et féodal qui entraînait la société. Charlemagne institua les légations régulières destinées à soulager le sort des peuples par les bienfaits d'une administration éclairée, et ne s'aperçut pas qu'il créait pour la suite des gouverneurs indépendants. Ces legati {comtes, ducs, marquis), investis du droit de guerre et de justice, soumis seulement de loin en loin à l'inspection des missi dominici, disposaient des deux moyens les plus puissants de s'attacher les hommes et les retenaient par ces liens de soumission et de fidélité qui commençaient à dessiner la hiérarchie féodale. Louis-le-Débonnaire, reconnaissant le danger, supprima les légations ; mais en 823, il se vit forcé de les rétablir, et en partageant ainsi le gouvernement, il multiplia malgré lui les tentatives d'indépendance. Après sa mort, le morcellement de l'empire en royaumes, puis celui des royaumes en une foule de petites sociétés, à peu près étrangères les unes aux autres, décida le triomphe de cette révolution. Lorsque Charles-le-Chauve signa le capitulaire de Kiersy-sur-Oise qui consacrait légalement l'hérédité des bénéfices et des offices royaux , il prépara la destruction du gouvernement central, puisque désormais les comtes et les ducs allaient transmettre à leurs fils tous les droits du pouvoir souverain qu'ils avaient eux-mêmes, mais temporairement exercé.

Dès la fin du neuvième siècle, on compte vingt-neuf grands fiefs; à la fin du dixième, cinquante-cinq 1 ; et le mouvement féodal était arrivé

■ On doit remarquer que ce furent les plus anciens fiefs qui obtinrent le plus de puissance. Les principaux élaient au nombre de douze : au midi , duché de Gascogne, comté de Barcelone , comté de Toulouse , duché d'Aquitaine ; au centre , duché de France, duché de Bourgogne, comté d'Anjou, duché de Bretagne; au nord, duché de Normandie, comté de Vermandois , comté de Champagne, comté de Flandre. — lo Sanche se rendit indépendant dans le duché de Gascogne contre le gré de Charlesle-Chauve, en 843. Les Gascons ne furent gouvernés par des ducs nationaux et héréditaires qu'en 872. Après la mort du dernier de ces ducs (1042), le comte d'Armagnac, Bernard II, s'y maintint jusqu'en 1052, époque à laquelle il fut forcé de rendre le duché au comte de Poitiers ; la Gascogne fut dès-lors réunie à l'Aquitaine. — 2° Le comté de Barcelone , dont le premier comte héréditaire paraît avoir été Wilfred-le- Telu (864), fut ensuite gouverné par des chefs indépendants dont la plupart porlent le nom de Raymond Bérenger. Le dernier étant devenu roi d'Aragon, par son mariage avec Pétronille (1 137), la Marche d'Espagne (Catalogne) fut réunie à l' Aragon , mais toujours sous la suzeraineté du roi de France. En 1258 , Saint-Louis céda ses droits à

Jayroe Ier. 3° La première concession régulière du comté de Toulouse fut faite par

Charlemagne à Guillaume, fils de Theuderic (790); mais ce ne fut qu'en 852 que Raymond prit le titre de comte ou duc de Toulouse. La race illustre des comtes de

à son dernier terme au moment où le duc de France prit le titre de roi. Bientôt les contrats de toute espèce suivirent la loi des fiefs, laquelle

Toulouse se perpétua sans interruption jusqu'à ce que la guerre des Albigeois et le traité de Meaux donnassent le Languedoc au roi de France (1224-1229). — 4° La tige des comtes de Poitiers et d'Aquitaine parait être un certain Regnault qui gouvernait la Marche de Bretagne sous Louis-le-Débonnaire. Son petit-fils , Rainulf Ier, obtint, diton, de Charles-le-Chauve, le titre de duc d'Aquitaine. Au temps de Hugues-Capct , le possesseur était Guillaume IV (Fier-à-Bras). Le mariage d'Éléonore de Guyenne avec Henri II donna ce duché aux rois d'Angleterre, qui le possédèrent jusqu'à la conquête définitive qu'en fit Charles VII, en 1453. — 5° Le duché de France fut constitué en 861 par Charles-le-Chauve, en faveur de Robert-le-Fort, tué à Brissarte par les Normands (866). Son frère Hugues gouverna ensuite au nom du jeune Eudes, fils aîné de Robert. Robert II succéda à Eudes dans le duché de France. Ce duché forma seul , à proprement parler , le royaume de France sous Hugues Capet , petit-fils de Robert U.

— 6° Le premier possesseur du duché de Bourgogne parait être un comte Beuvon , dont le fils, Richard, beau-frère de Charles-le-Chauve, devint indépendant. Son petitfils Raoul fut roi de France , du consentement de Hugucs-le-Grand, qui eut la Bourgogne après lui. Le troisième fils de Hugues, Henri, fut duc de Bourgogne (865), ella gouvernait quand son frère Hugues Capet devint roi de France. Le roi Robert triompha des prétentions d'Othe Guillaume. Robert de France , son troisième fils , fut la tige de la première maison de Bourgogne, éteinte à la mort de Philippe de Rouvre (1361). Philippe-le-Hardi, quatrième fils du roi Jean , commença la seconde maison de Bourgogne qui finit à Cbarles-le-Téméraire. — 7° Vers 870, Charles-le-Chauve donna héréditairement le comté d'Anjou à Tertulle ou Tercuff, qui avait vaillamment combattu les Normands. Ce comté , occupé en 987 par un de ses descendants , Foulquesle-Noir, passa ensuite aux rois d'Angleterre et fut réuni à la couronne par Philippe- Augusle , en 1 204. — 8° Le comté ou duché de Bretagne eut des chefs particuliers depuis le cinquième siècle. Nomenoë en fut investi par Louis-le-Débonnaire (826). Les rois d'Angleterre, ducs de Normandie, devinrent les adversaires naturels des ducs bretons; mais la Bretagne tomba sous la suzeraineté de Philippe-Auguste, qui lui donna pour duc Pierre Mauclerc, arrière petit-fils de Louis-le-Gros (1213). Elle resta séparée de la France jusqu'au mariage d'Anne de Bretagne avec Charles VIII et avec Louis XII, son successeur. Toutefois, la réunion définitive n'eut lieu qu'en 1522. — 9° Rollou obtint le duché de Normandie de Charles-le-Simple par le traité de Saint-Clair-sur-Epte (912). Depuis lui , elle fut gouvernée par les ducs de sa famille* qui, en 1066, devinrent rois d'Angleterre. Philippe-Auguste enleva cette province à Jcau-sans-Terre. Reconquise parles Anglais en 1418, elle leur fut arrachée de uouveau par Charles VII.

— 10° Le comté de Vermandois fut donné, vers l'an 820, à Pépin, lils du roi Bernard. Sous son petit-fils, Herbert II, qui se siguala par sa révolte contre Charles-le- Simple , le Vermandois acquit une grande importance. Le dernier descendant de Pépin fut privé, par une assemblée des barons de France, de son comté, qui fut transféré, vers 1080, à Hugues, son beau- frère et frère du roi Philippe 1er. Le Vermandois passa ensuite aux comtes de Flandre, et ne fut complètement réuni à la couronne qu'après la bataille de Bouvines (1214). Dès 1019, il avait cessé d'être une pairie. — 11° Les premiers possesseurs du comté de Champagne, démembrement du comté de Vermandois , descendaient aussi du fils de Bernard. Lothaire en investit régulièrement Héribert U (943), dont le fils, Etienne, mourut sans postérité vers 1020. Le comté de

s'appliqua non plus seulement aux donations de terre , mais encore aux concessions et aux droits divers, comme droits de change, de four, d'escorte , etc.

Avant d expliquer comment la souveraineté se fondit avec la propriété du sol , il convient d'indiquer l'étendue de cette souveraineté. Fondée sur la terre qui faisait la richesse et le pouvoir, elle avait quelque chose de matériel et de concret. Le seigneur exerçait sa souveraineté nonseulement sur le sol de ses domaines, mais encore sur les hommes qui l'habitaient. Hors de sa terre, il n'avait aucune influence; sur sa terre, une autorité extérieure ne pouvait rien. Tel était du moins le droit commun , droit contesté , violé souvent par les seigneurs supérieurs et plus tard par les rois, mais qui subsistait cependant comme un principe absolu. « Tout devint local, dit M. Guizot, parce que toute généralité » était bannie des intérêts, des existences, des esprits.... Tout se res- » serra dans de petits territoires, parce que rien ne pouvait se régler » dans un vaste cercle ; des petites sociétés, taillées en quelque sorte à la » mesure des idées et des relations humaines, cela seul était possible : » les éléments de ces petits gouvernements locaux furent nécessairement » les possesseurs de bénéfices ; autour d'eux s'agglomérèrent, de gré ou » de force, les habitants libres ou esclaves des environs. Quand ces » sociétés eurent déterminé tant bien que mal les relations hiérarchiques » qui les unissaient , ce résultat de la conquête et de la civilisation re- » naissante fut appelé régime féodal. »

Quoique le seigneur féodal nous apparaisse semblable au père de famille, qui à Rome gouvernait tous les membres d'une même gens, c'est en Germanie qu'il faut rechercher l'origine de sa souveraineté. Là , on retrouve deux éléments distincts, la tribu et la bande; l'une, agricole et sédentaire, confie à son chef le patronage domestique ; l'autre est une

Champagne fut alors dévolu aox comtes normands de Blois. Séparés de nouveau, puis réunis sous Thibaut le-Grand (1 102) ; séparés encore, puis réunis sous Thibaut IV, les deux comtés furent déGnitivement divisés en 1237 par la cession que Qt Thibaut du comté de Blois à Saint-Louis. Jeanne, héritière des comtes de Champagne, qui étaient deveuus rois de Navarre , apporta la Champagne à la couronne par sou mariage avec Philippe-Ie-Bel (1284). — 12° Le premier comte propriétaire de la Flandre fut Baudouin Bras-de-Fer (862), qui avait enlevé , dit-on, Judith, fille de Charles-le -Chauve. Après une longue suite de souverains indépendants, la Flandre, qui avait toujours repoussé l'influence française, passa à la seconde maison de Bourgogne (1384), puis à la maison d'Autriche et d'Espagne. La Flandre française fut réunie par Louis X.IV, dont les conquêtes dons les Pays-Bas furent restreintes par les traites de Nimègue et d'Utrecht.

association de guerriers fameux qui partagent les exploits, la gloire et le butin d'un guerrier plus fameux encore. Mais ces deux éléments ne s'excluent pas : le chef de bande devient chef de tribu dès que ses compagnons ont conquis une portion de territoire» se sont assis sur le sol. Or, cette bande guerrière et mobile, ce comitatus dont parle Tacite, ne se fixe définitivement qu'à la seconde invasion des Germains d'Àustrasie. Alors, chaque guerrier puissant tend à se faire chef de tribu; entre le vainqueur et le vaincu s'établissent les relations qui distinguent le maître de l'esclave ; entre le suzerain et les vassaux , hommes libres ou colons, s'évanouit cette indépendance première, fondée sur une communauté d'intérêts, qui unissait les guerriers à un guerrier comme eux.

Toutefois, si cette transformation a un caractère général et uniforme, on ne peut dire que la hiérarchie féodale soit un gouvernement. On n'y voit ni grande pensée commune ni centre d'action direct. L'esprit religieux peut seul mettre en contact toutes ces fractions isolées ; on le vit à la première croisade qui réunit la féodalité d'Occident sous les ordres d'un chef féodal. Une société aussi incomplète n'aurait pu subsister, si elle n'eut reposé sur deux principes universellement reconnus : d'abord le contrat mutuel passé entre le seigneur et le vassal, ensuite l'égalité civile des vassaux d'un même suzerain entre eux.

Les hauts vassaux investis des droits régaliens et soumis pour la plupart nominalement à la suzeraineté du roi , étaient les chefs réels de leurs arrière-vassaux auxquels ils concédaient quelquefois en bénéfice une pension au lieu de terres. Le fief était donné par l'investiture et reçu moyennant le serment d'hommage et foi. Le service militaire, qui paraît avoir été la base de toute relation féodale, était si formellement exigé que le refus de ce service était puni primitivement par la confiscation du fief et plus tard par une forte amende. Le vassal devait en outre l'assistance pécuniaire en certains cas déterminés et se soumettait aux droits de relief l, d'aliénation, de déshérence, de garde et de mariage. En échange il pouvait demander à son seigneur le redressement de ses griefs, même par la voie des armes, et le déni de justice était un motif suffisant de renoncement à l'hommage.

Les vassaux du même rang étaient dans leurs rapports mutuels complètement indépendants les uns des autres. S'il survenait quelque con-

« Par une fiction légale, le seigneur reprenait le fief pour le rendre aux héritiers , moyennant certaines redevances.

testation , le plaignant s'adressait au seigneur qui ne pouvait juger seul , mais convoquait les pairs de l'accusé; les femmes avaient droit d'assister et de prendre part au jugement de leur égal. II est vrai que souvent le condamné recourait à la violence pour se soustraire à l'effet de la sentence rendue contre lui. Aussi cette impuissance du droit fait comprendre la nécessité de ces combats judiciaires , de ces guerres privées qui remplaçaient ou prévenaient les décisions d'une justice ordinairement méconnue.

D'après ce rapide aperçu , on peut juger qu'au point de vue politique le régime féodal était inhabile à fonder un gouvernement. Il faisait prédominer l'individualité : or, aucune société régulière ne peut reposer sur l'indépendance individuelle, quand cette indépendance ne concourt pas à l'action salutaire d'une loi générale, en abdiquant une faible portion de ses droits pour s'assurer la jouissance du reste. Il y a cependant progrès sur la barbarie, et ce principe de liberté, malgré son exagération, doit porter ses fruits. Au point de vue moral , la féodalité donne naissance à la fidélité, sentiment à peu près inconnu aux populations antiques. Ce dévouement aveugle et constant de l'homme envers l'homme est la seule sauvegarde de la société, qui n'a pas alors d'autre lien commun. Plus tard, la fidélité fera place au patriotisme lequel ne se développe guère en France qu'à l'époque ou l'Anglais va chasser le roi légitime et prendre pour lui la terre. Et ce n'est plus seulement un patriotisme local , comme celui des communes du moyen âge; c'est un sentiment abstrait, général, spontané, qui s'applique également à toutes les portions du sol français. A cette époque , encore éloignée de cinq siècles , la nationalité est fondée grâce au développement du pouvoir royal qui , à force de persévérance , est arrivé à l'unité du territoire et de l'action politique.

Mais avant Louis-le-Gros qui commence la lutte , tout est divisé, isolé, et la royauté sommeille. Aussi le règne des quatre premiers Capétiens est uniforme ; même impuissance hors de leurs domaines , même difficulté de faire cesser au-dedans les guerres privées; l'histoire devrait, s'il était possible, suivre les dynasties féodales et se disperser aussi.

Hugues -Capet comprit cependant ce que valait l'ancien droit, la supériorité titulaire dont il était investi. Il s'assura l'appui des églises en leur rendant les immunités et les possessions dont elles avaient été dépouillées. Secondé par les évéques et par l'imprévoyance des grands, il s'empressa d'associer son fils Robert à la royauté en le faisant couronner à Orléans (988). Peu après il lui donna pour épouse la fameuse Berthe, veuve du comte des Normands de Blois. Pour punir la trahison i. 26

de l'archevêque Arnoul , il le fit déposer et mit à sa place sur le siège de Reims le savant Gerbert. Il protégea sa frontière du nord en fortifiant dans lePonthieu Abbeville , qui n'était alors qu'une métairie de l'abbaye de Saint-Ricquier, et mourut en 906. A partir de son règne , Paris devint la capitale du royaume et la résidence ordinaire des rois.

Son successeur, priuce doux et pieux, fut reconnu sans contestation ; l'hérédité s'appliquait à la royauté aussi bien qu'à la terre féodale : le roi était le grand fie/feux de France. Aussi ne voyons-nous pas à l'avènement de Robert cette assemblée générale qui sanctionnait l'autorité des rois de la seconde race. L'Église trouva dans le nouveau roi un protecteur zélé et docile. Cependant, malgré sa dévotion, Robert eut deux querelles avec le Saint-Siège : ia première, au sujet de l'archevêque de Reims, Arnoul , qu'il fut obligé de mettre en liberté, et qui recouvra sa dignité à l'exclusion de Gerbert ; la seconde, à cause de son mariage avec Rerthe, qui lui donnait des droits sur la Bourgogne, revendiquée par l'Empereur. Grégoire V, créature d'Othon III, excommunia les deux époux dans un concile tenu à Rome (998), sous prétexte qu'ils étaient parents à un degré prohibé. Robert hésita long-temps; mais effrayé des suites de l'anathème sous le poids duquel il vivait , il renvoya Berthe et épousa Constance, fille de Guillaume-Taille-Fer, comte de Toulouse. Cette princesse, d'un caractère altier et vindicatif, remplit la cour d'Aquitains et d'Auvergnats, dont les mœurs et le costume scandalisaient les contemporains ; les relations étaient si difficiles et si rares qu'aux yeux des hommes du Nord la vie des hommes du Midi était une étrange nouveauté.

Une ancienne tradition faisait croire que le Monde finirait mille ans après Jésus-Christ. Aussi, à l'approche du moment fatal , tous étaient glacés d'effroi : les chartes portaient cette formule redoutable : mundi fine appropinquante; on redoublait de ferveur religieuse, on multipliait les donations aux églises. Mais quand après cette époque, marquée d'ailleurs par la peste et la famine, la société se sentit vivre, elle reprit le cours de ses querelles.

A la mort du dernier duc Henri, le roi Robert, son neveu et son suzerain, disputa la Bourgogne à Othe-Guillaume, fils de la femme de Henri. Après une guerre de quatorze ans ( 1002-1016 ), il fut convenu que la Bourgogne appartiendrait à Henri , troisième fils de Robert, et qu'Othe- Guillaume aurait les comtés de Dijon , de Maçon et de Besançon. Cette maison française de Bourgogne donna des rois au Portugal , et celle de Franche-Comté à la Castiile. Le roi intervint aussi dans les affaires de

la Flandre, et soutint le comte Baudouin qui défendait Valenciennes contre l'empereur Henri IL Mais cette querelle se termina promptement par l'entrevue d'Ivoi-sur-le-Chiers 1 (1023) ; et l'année suivante Robert repoussa les propositions des députés italiens soulevés contre Conradle-Salique.

La fin du règne de Robert fut troublée par des chagrins domestiques. Entraîné par le fanatisme de sa femme Constance, il livra aux flammes des bûchers quelques Manichéens d'Orléans, condamnés par une assemblée d'évéques. En 1025, il perdit Hugues , son fils atné, qu'il avait associé à la royauté, et comme son second fils Eudes était faible d'esprit, il fit choix de Henri pour son successeur. Les grands firent couronner ce prince, malgré l'opposition de Constance qui portait au trône son quatrième fils Robert.

Le bon roi meurt à Melun en 1031, et est enterré à Saint-Denis. Aussitôt la guerre éclate. Henri, soutenu par Robert-le-Diable, duc de Normandie , triomphe de la résistance de son frère Robert à qui il cède la Bourgogne dont lui-même était investi. Bientôt la mort de sa mère le délivre d'une inimitié puissante. Pour reconnaître les obligations qu'il a contractées envers le duc de Normandie , il lui cède Gisors, Pontoise et le Vexin ( 1035), et reste vainqueur d'une nouvelle ligue féodale à laquelle son autre frère Eudes prête l'appui de son nom. Il enferme son frère à Orléans, et punit le comte de Meulan par la confiscation de son fief (1041).

Eudes, comte de Blois et de Champagne, ayant été tué en Lorraine , ses deux fils, Étienne et Thibaud, se partagent ses États et refusent de faire hommage à Henri. Le roi excite contre eux le comte d'Anjou , Geoffroi-Martel, qui surprend Thibaud, et l'oblige de livrer pour sa rançon Tours et plusieurs châteaux. En Normandie, le duc Robert, partant pour un pèlerinage en Terre-Sainte où il trouva la mort, avait fait reconnaître pour son successeur, son fils bâtard, Guillaume , et avait confié au roi de France la tutelle du jeune prince , au duc de Bretagne la régence du duché. Mais la plupart des seigneurs refusent de se soumettre au petit-fils d'un tanneur de Falaise ; la mort du duc de Bretagne favorise les progrès d'un descendant de Richard II , qui aspire au titre de duc. Henri gagne sur les rebelles la bataille du Val-des-Dunes (1047). Le courage et l'activité du jeune Guillaume lui assurent la victoire, et il se venge par d'horribles supplices des reproches faits à sa naissance.

1 Voyez le chapitre précédent.

La guerre ne tarde pas à éclater entre les deux alliés. Henri, qui corn* mence à redouter l'ambition inquiète du nouveau duc , est battu dans deux expéditions successives. Le traité de Rouen assure à Guillaume la libre possession de ses États (1055). Deux années auparavant , le comté de Sens avait été réuni à la couronne.

Après la. mort de Mathilde, fille de l'empereur Conrad, Henri Ier avait épousé , à une époque incertaine, Anne de Russie \ qui lui donna trois fils , Philippe , Robert et Hugues : ce dernier devint comte de Vermandois. A l'exemple de son père et de son aïeul , Henri fit sacrer le jeune Philippe de son vivant (1059). Cette cérémonie eut lieu à Reims avec une pompe inaccoutumée, en présence de seize grands feudataires et d'une foule de chevaliers qui approuvèrent unanimement la consécration du roi futur. Henri mourut au mois d'août de Tannée suivante.

Jamais les guerres privées n'avaient causé plus de maux que pendant ce règne. L'Église accomplit alors ce qui était au-dessus du pouvoir des rois. Elle chercha à mettre les habitants des campagnes à l'abri des violences des gens de guerre, et institua la trêve de Dieu, qui suspendait les combats privés du mercredi soir au lundi matin de chaque semaine, ainsi que pendant les jours de fête, l'aventet le carême.

La tutelle de Philippe Ier alors âgé de huit ans , et la régence du royaume furent confiées à Baudouin Y, comte de Flandre, conformément au testament de Henri. Mais Baudouin fit assez mal les affaires de son pupille, et par négligence ou par trahison seconda les desseins du duc de Normandie sur l'Angleterre. Vainqueur du roi Harold à la bataille d'Hastings (1066), Guillaume acheva dans les années suivantes la soumission du pays, et devint l'adversaire naturel et formidable du roi de France.

A la mort de Baudouin (1068), Philippe, qui n'avait que quinze ans, prit les rênes de l'État. Il essaya vainement de soutenir les petits-fils de son tuteur, contre leur oncle, Robert-le-Frison. Vaincu à Saint-Omer,

* Elle était fille dlaroslaf grand duc de Russie. Les personnages chargés de négocier cette alliance lointaine furent les évéques de Meaux et de Châions-sur-Marne. Le mariage fut célébré, selon les uns en 1044, selon les autres en 1048. La date du sacre qui eut lieu à Reims (1051) est plus certaine. Après la mort de Henri, Anne se retira dans un monastère de Senlis, qu'elle avait fondé. Elle en 'sortit dix ans après pour épouser Raoul, comte de Crespy et de Valois. Veuve une seconde fois, elle rentra à la cour de son fds et mourut en France. L'opinion de ceux qui supposent qu'elle retourna en Russie est dénuée de toute vraisemblance. (Gcl/ia christiana, tomes VIII et XII.)

il finit par reconnaître l'usurpateur dont il épousa même la belle-fille, Berthe de Hollande (1071). Appelé ensuite par Robert Courteheuse, fils aîné de Guillaume-le-Conquérant, et par les Bretons mécontents , il fit lever le siège de Dol , qu'avait entrepris le roi d'Angleterre. Guillaume, repoussé de la Bretagne par la résistance énergique d'Alain-Fergent, réclama le Vexin français. Irrité des plaisanteries de Philippe sur son embonpoint , il dévasta le pays jusqu'à Mantes où il trouva la mort (1087). Mais le roi de France ne sut point profiter des querelles qui divisèrent les fils de Guillaume, et attira sur sa tête les foudres de l'église par ses rapines , ses simonies et ses débauches. Il fut excommunié par le pape Urbain II aux conciles d'Autun et de Clermont (î 095), pour avoir répudié Berthe et épousé Bertrade de Montfort , femme de Foulques Réchin comte d'Anjou. Pascal II, successeur d'Urbain, s'irrita de l'endurcissement de Philippe qui persévérait dans ce double adultère ; mais après la mort de Berthe , il se montra plus indulgent , et le roi fut rétabli dans la communion de l'église, d'abord par une décision conditionnelle du pape , et enfin par un concile tenu à Paris , en 1 105.

L'énergie de son fils Louis, qu'il avait associé à la royauté , jeta quelque gloire sur les dernières années de son règne , un des plus longs et des plus obscurs de notre histoire. Car Philippe Ier craignit ou négligea de prendre part aux grands événements de son époque, particulièrement à cette première croisade qui entraînait le monde féodal vers la délivrance du Saint-Sépulcre. Il mourut en 1 1 08 : après lui, la royauté prit une attitude nouvelle et commença cette lutte qui avait pour but de mettre le pouvoir matériel en harmonie avec l'autorité du droit.

40(i HISTOIRE DU MOYEN ACE.

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