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CHAPITRE XXXI

HISTOIRE DE LA CEANDE-BRETACIfE , DEPUIS LA MORT 1>'eDMO*D jusqu'à LA CONQUÊTE NORMANDE.

Élection d'Edred. — Règne d'Edwy. — Influence de saint Dunstan. — Edouard-lr* Martyr. — Règne d'Ethelred II. — Invasion des Danois. — Massacre de la Saint- Brice. — Invasion de l'Estanglie. — Supplice d'Elphège. — Turkill s'engage au service d'Elbelred. — Irruption et succès de Suénon. — Le prince anglais se réfugie en Normandie. — Ethelred rappelé par les Thanes recommence la lutte. — Edmond Côte-de-Fer. — Partage du royaume. — Canut seul roi. — Règne glorieux de ce prince. — Lois, établissements, institutions. — Harold Pied-de -Lièvre. — Influence du comte Godwin. — Mort tragique d'Alfred, Gis d'Emma. — Règne de Hardi-Canut. — Avènement d'Edouard-le- Confesseur. — Triomphe du parti anglais. — Puissance de la famille de Godwin. — Influence des Normands. — Révolte et disgrâce de Godwin. — Son retour. — Fin du règne d'Edouard.

Edmond, mort assassiné en 946, avait laissé deux enfants» EdVwy et Edgard, dont l'aîné était à peine âgé de neuf ans. Un wittenagemot les exclut du trône, et reconnut Edred, frère d'Edmond, pour roi des Anglo-Saxons, des Nortbumbriens, des Païens et des Bretons x. Les Northumbriens firent encore une tentative pour reconquérir leur indépendance. Commandés par le norwégien Éric, qui, chassé de son pays, avait abordé sur leurs côtes avec une troupe de pirates, ils obtinrent d'abord

* C'est ainsi que s'exprimaient les chartes de cette époque, d'où on peut conclure que le royaume proprement dit anglo-saxon , se composait de la Mercie et du Wessex avec leurs dépendances , venait ensuite la Northumbrie. L'état païen était formé de quelques principautés demeurées au pouvoir des chefs danois qui étaient restés fidèles au culte d'Odin.

de brillants avantages ; mais Éric, leur chef, ayant été tué dans une bataille, ils firent leur soumission au monarque anglais. Un autre chef danois, poussé à la révolte par l'archevêque Wulstan, fut battu et son armée anéantie. Le turbulent prélat, privé de son archevêché, reçut en échange le siège épiscopalde Dorchester, et alla terminer une vie agitée dans le comté d'Oxford. Les principaux chefs northumbriens furent proscrits ou appelés auprès du monarque anglais ; le titre de roi fut aboli, et a Northumbrie devint une simple province du royaume d'Angleterre.

Édred mourut en 955. Pendant tout son règne il avait été dominé par le moine Dunstan qui, sous son prédécesseur, avait pris la direction des affaires. L'influence de ce ministre était justifiée par son talent et la fermeté de son caractère.

Edwy. — Successeur à seize ans de son oncle, Ed^wy résolut de s'affranchir d'un joug qui pesait à sa fierté ; mais, au lieu de ménager habilement l'opinion publique, il irrita les esprits en imposant de nouvelles taxes, en menaçant les biens du clergé et en confisquant ceux de son aïeule. Puis il fit condamner à une forte amende Dunstan, accusé de concussion et de malversations. Bientôt des gens armés envahirent son abbaye de Glastonbury; Dunstan parvint à s'échapper, traversa la mer, et se réfugia à Gand dans le monastère de Saint-Pierre ; mais il laissait en Angleterre des amis nombreux et dévoués. Odon, archevêque de Cantorbéry , fit reconnaître Edgard pour roi dans les provinces de Mercie et de Northumbrie soulevées. Bientôt une assemblée nationale partagea le royaume entre les deux frères ; et le malheureux Edwy, après avoir fait de vains efforts pour conserver l'intégrité de sa couronne, après avoir vu indignement mutiler son épouse Elgive, mourut de douleur en 958.

Edgard, son héritier, s'était hâté de rappeler de l'exil Dunstan, qui obtint à la fois les évêchés de Worcester et de Londres et l'archevêché de Cantorbéry. Les seize années du règne d'Edgard s'écoulèrent dans une paix profonde, et font l'éloge le plus complet du prince et de l'abbé de Glastonbury, son ministre. Une flotte, partagée en trois divisions et inspectée chaque année par le roi en personne, surveillait les côtes et intimidait les pirates danois ». La justice fut appliquée avec une sévérité

1 Dans une de ses inspections annuelles, Edgard reçut les hommages des princes ses vassaux , les rois des Scots , des Cambriens , des îles Hébrides et des Bretons , qui , le genou en terre, lui prêtèrent serment de fidélité. Le lendemain, le roi anglais monta sur une barque dont il prit le gouvernait pendant que les autres rois faisaient mouvoir les rames. On peut déjà reconnaitre le commencement du régime féodal.

que rendait nécessaire le brigandage, demeuré impuni au milieu de tant de guerres et de révolutions. Mais ee qui préoccupa plus vivement que toute autre Chose le souverain et son ministre, ce fut la réforme du clergé. Le Célibat fut imposé aux prêtres et la règle de saint Benoit aux moines. Tous les ecclésiastiques mariés, et le nombre en était grand» reçurent Tordre de quitter leurs femmes. Un refus entraînait la perte de leurs bénéfices. Edgard racheta de ses propres deniers les biens du clergé* usurpés ou acquis à vil prix par les thanes. La vie privée d'Edgard ne répondit point à la sagesse de sa conduite politique, et ses passions sans frein l'entraînèrent dans des exeès dont une tardive pénitence ne diminua ni la honte ni les conséquences funestes pour les mœurs de là nation.

Édouabo-le- Martyr. — Le testament d'Edgard appelait au trône Edouard» son ffls aîné (975). Eifrida» sa marâtre, essaya d'y faire moiiter Éthelred, son fils. L'intervention puissante de Dunstan conserva là couronne à l'héritier légitime. Mais un parti puissant s'était formé au sein même de l'Église contre la réforme ecclésiastique de l'archevêque de Gantorbéry . Une guerre eivile, excitée en secret par l'ambitieuse Eifrida, était imminente ; mais la catastrophe du synode de Goine assura la victoire de l'abbé de Glastbnbury Le règne d'Edouard promettait d'heureux jours, malgré ces querelles religieuses, lorsqu'il fut brusquement interrompu par une mort prématurée. Attiré en trahison au château de sa marâtre Eifrida, il fut frappé par derrière au moment même où il recevait de la mère d'Éthelred une coupe d'hydromel. Le roi, se sentant blessé* piqua de l'éperon son cheval, qui l'emporta au travers de la forêt, où ses compagnons de chasse trouvèrent son cadavre déchiré par les ronces et cruellement défiguré (978). Il fut inhumé sans pompe à Wer» cham. Quelques années après, Dunstan fit transporter à Shaftburg ses restes, qui reçurent de royales funérailles. Touché de sa jeunesse et de ses malheurs* le peuple vint prier sur la tombe d'Edouard, et lui donna le titre de martyr, consacré par la postérité;

Éthblbkd IL — La royauté fut alors déeemée par les thanes à Éthelred, seul rejeton de la famille royale* malgré les efforts de Dunstan» dont les terribles prédictions devaient s'accomplir. Éthelred II était mineur : Eifrida se saisit des rênes du gouvernement dans de» eireon-

1 Au synode de Colne, le plancher s'écroula tout-à-coup et entraîna dans sa chute la majeure partie dea tnetnbres de l'assemblée dont on ne retira que les cadavre*. Dunstan et quelques-uns de ses partisans dont les sièges se trouvèrent placés aur une large solive échappèrent au désastre. Les ennemis de l'archevêque de Gantorbéry l'accusèrent d'avoir préparé cet horrible guet-apens.

stances que les adressions da dehors allaient rendre périlleuses. Les descentes des Danois sur les côtes de Bretagne, suspendues depuis le règne d'Athelstan, reprirent un caractère menaçant. En 980, plusieurs vaisseaux de guerre abordèrent près de Southarapton, et les Danois» ne trouvant pas de résistance, envahirent diiférents points de la côte orientale. Enhardis par le succès, ils revinrent quelques années après, conduits par deux chefs renommés, Justin et Gurthmand, et surprirent Ipswich(09l). L'carlderman (comte) de la province s'avança contr'eux, fut vaincu et tué. Ëthelred, prince indolent et fastueux, au lieu de venger la défaite de son lieutenant, acheta la retraite des ennemis par dix mille livres d'argent.

Cet acte de lâcheté encouragea Paudace des Danois et irrita leur cupidité ; ils revinrent dans l'année suivante avec des vaisseaux plus nonv*breux. Le grand conseil national» qui avait approuvé la honteuse transaction d'Éthelred, prit alors une résolution plus énergique et plus honorable. Une flotte considérable fut réunie dans le port de Londres; inaî* la défection d'Alfric, due de Mercie, qui, envoyé à la tête d'une division pour surprendre les Danois, passa à l'ennemi, rendit inutiles ces mesures vigoureuses. Le supplice qu'Éthelred fit subir au fils du traître ne changea rien à l'état des choses. En 994, deux chefe danois, Suénon (Sweyn), devenu roi par le meurtre de son père, et Olaus (Olaf), roi de Norwège, ayant réuni leurs forces, remontèrent l'Humber et remportèrent une grande victoire par la défection de trois chefs saxons ; puis ils entrèrent dans la Tamise et vinrent menacer Londres. Éthelred et son conseil marchandèrent de nouveau une trêve que les Danois leur firent payer seize mille livres1. Olaf reçut le baptême qu'un de ses pareils se ventait d'avoir reçu vingt fois ; Suénon, conformément aux clauses du traité, s'éloigna de l'Angleterre; mais les vaisseaux qu'il laissa sur les côtes ne cessèrent point de désoler le pays. Il fallut chaque année acheter la permission de vivre.

La rivalité qui divisa Suénon et Olaf, laissa respirer un peu les Anglais. Pendant que le dernier de ces deux chefs succombait dans une bataille navale et trouvait un tombeau dans la mer, la flotte anglaise chassait les Scandinaves de l'Ile de Man, où ils s'étaient fortifiés. Ces infatigables pirates revinrent avec une nouvelle fureur, pénétrèrent dans la Savern, dans le canal de Bristol, dans la Tamise, ravageant tout par le fer et le feu. Le roi épouvanté se soumît à Un nouveau tribut (danc-

1 Chaque livre peut élre évaluée à 75 fr. de noire monnaie.

gheld)) et acheta la retraite des Danois, au prix énorme de vingt-quatre mille livres. Le roi, incapable de lutter contre l'invasion qui devenait plus formidable de jour en jour, chercha un appui sur le continent. Grâce à son mariage avec Emma, fille de Richard Ier, duc des Normands français, il jouit d'un repos momentané (1002).

« Cependant la trêve des envahisseurs fut loin d'être paisible ; dans les lieux de leurs cantonnements, ils outragèrent les femmes et tuèrent les hommes. Leur insolence et leurs excès amenèrent bientôt un de ces actes de vengeance nationale, qu'il est également difficile de condamner et de justifier, parce qu'un instinct noble, la haine de l'oppression, s'y mêle à des passions atroces. Par suite d'une grande conspiration, formée sous les yeux et avec la connivence des magistrats et des officiers royaux, les Danois de la dernière invasion, hommes, femmes et enfants, furent tous, le même jour et à la même heure, assaillis et tués dans leurs logements par leurs hôtes et leurs voisins. Ce massacre qui fit grand bruit, et dont les circonstances odieuses servirent dans la suite de prétexte aux ennemis de la nation anglaise, eut lieu en Tannée 1003, le jour de saint Brice. Il ne s'étendit pas sur les provinces du nord et de l'est, où les Danois anciennement établis, formaient la majorité de la population ; mais tous les nouveaux conquérants, à l'exception d'un petit nombre, périrent, et avec eux une des sœurs du roi de Danemark '. »

Gunhilda, sœur de Suénon, avait prédit en mourant que sa mort et celle des siens seraient vengées par son frère. Cette menace s'accomplit d'une manière terrible. Pendant quatre ans (1003-1007) l'Angleterre fut inondée de sang et couverte de ruines.Éthelred, qui avait obtenu à prix d'or de courtes trêves, résolut enfin d'organiser un plan de défense, et de lutter à force ouverte contre l'invasion. Il fut arrêté dans unwittenagemot qu'une flotte nombreuse serait équipée à l'aide de taxes nouvelles1. Mais le roi anglais, dominé par d'indignes favoris et surtout par Edric, son gendre, ne put prévenir la mésintelligence qui divisa son conseil, et la flotte équipée à grand frais, mais privée de chef, se sépara.

A cette nouvelle les Danois, conduits par le farouche Turkill, envahirent et subjuguèrent sans peine l'Estanglie. Cantorbéry fut prise, pillée, livrée aux flammes et sa population exterminée. L'archevêque Elphège, qui avait défendu cette ville avec un courage héroïque, tomba au pou-

1 3VÏ. Aug. Thierry, Hist. de la conq. a* Angleterre, tom. i.

» Tout possesseur de neuf arpenls de terre fut tenu de présenter un homme armé d'un casque et d'un haubert. Tout propriétaire de trois cents arpents dut fournir un vaisseau. Telle est l'origine de la taxe appelée Ship-Money.

voir de l'ennemi. Les Danois lui promirent la liberté s'il consentait à leur payer trois mille pièces d'or. Le prélat refusa avec une généreuse opiniâtreté. « De l'or, lui répétaient-ils souvent, de l'or, évêque, ou mal- » heur à toi ! — Vous me pressez en vain, leur répondait Elphège, je ne » suis pas homme à fournir aux dents des païens de la chair de chrétien » à dévorer.» Enfin les Danois, furieux de son inébranlable résistance, le frappèrent du dos de leurs haches d'armes et le lapidèrent avec des os et des cornesde bœufs, débris de leur festin. Les Anglo-Saxons achetèrent à grand prix le cadavre mutilé de ce martyr de la religion et de la patrie.

Hors d'état de résister aux bandes de Turkill, Éthelred résolut de s'attacher par un grand sacrifice d'argent ce pirate redoutable. Le Danois, gagné par la somme énorme de quarante-huit mille livres et l'offre du comté d'Estanglie, s'engagea au service d'Éthelred, avec un grand nombre des siens. Ainsi le monarque s'affaiblissait par les honteux moyens de défense auxquels il avait recours. Entre ses mains impuissantes, tous les liens de la subordination s'étaient relâchés. Ceux de la morale avaient aussi cédé, au milieu des fléaux qui accablaient les peuples. L'excès des souffrances ramène l'homme à l'égoisme et à l'oubli des plus saints devoirs. Aussi vit-on les pères vendre leurs enfants ; les fils mettre à prix leurs pères; des esclaves massacrer leurs maîtres et trouver l'impunité dans les rangs des Danois. Loin de s'unir pour s'opposer aux envahisseurs, les thanes ne rougissaient pas de traiter isolément avec l'ennemi, trouvant moins périlleux de racheter par la trahison leurs domaines, que de les exposer dans une lutte nationale , pour la défense d'un trône ébranlé qui pouvait les entraîner dans sa chute. La milice était sans discipline et sans courage. Le peuple , épuisé par des taxes annuelles, ne pouvait défendre avec résolution un gouvernement qui, impuissant à le protéger contre les pirates du nord, employait luimême la violence pour lui arracher ses dernières ressources.

Les succès de Turkill réveillèrent la cupidité de Suénon. II résolut alors de conquérir l'Angleterre. Parti du Danemark à la tête d'une flotte nombreuse, il remonta l'Humber, et débarqua près d'York en 1013. Les Northumbriens , ainsi que tous les peuples au nord de AVatling-Street, se rangèrent sous ses étendards. Suénon descendit vers le sud, brûlant les villes, pillant les églises et les monastères, et massacrant les populations. Londres, défendue par Éthelred et son redoutable auxiliaire Turkill, résista avecsuccès. Suénon, désespérant de se rendre maître de cette ville, marcha sur Bath , où une assemblée des thanes du Wessex, de la Mercie et de la Northumbrie lui décerna la couronne d'Angleterre.

Éthelred s'enfuit alors dans l'Ile de Wight avec Turkil), puis en Normandie. Londres ouvrit ses portes à l'usurpateur, qu'une mort prématurée enleva bientôt à son triomphe (1015). Canut, son fils, fut proclamé roi par les Danois, tandis que lesthanes anglo-saxons, rappelaient Éthelred, qui promit de mieux gouverner qu'auparavant, et qui demanda qu'où se soumit à son autorité, sans supercherie et sans trahison .Canut, incapable de soutenir la lutte, se retira sur sa flotte; mais avant son départ, H fit mutiler ses otages. Éthelred se vengea cruellement sur plusieurs chefs d'origine danoise.

Cependant Canut n'abandonnait point la partie. Secondé par le courage et l'habileté de Turkill qui, par une nouvelle trahison, s'était réuni aux hommes de sa race, Il faisait de fréquentes irruptions sur les provinces des côtes. Un corps d'armée commandé par Éric se jeta dans le parti danois, et entraîna avec lui le Wessex. Canut soumit sans peine la Northumbrie, dont le comte fut égorgé au mépris de la foi jurée. Éthelr red mourut sur ces entrefaites (1016), après un règne agité et peu gto* rieux de trente-cinq ans \

Edmond-CôyboDb-Fxi. Les ennemis étaient sous les murs de Londres. Les thanes et les prélats qui s'y étaient renfermés reconnurent pour roi Edmond, tandis qu'une assemblée rivale réunie à Southampton proclamait Canut. Edmond, vivement pressé dans Londres, parvint à s'échapper avec son frère , et leva une armée danB le Wessex et la Merde restés fidèles à l'héritier légitime. Mais les combats malheureux de Sherston, de Brentford , et d'Ashdowp le déterminèrent à accepter un arrangement proposé par son rival. Le royaume fut partagé. Par le traité d'Olney, Edmond conserva le Wessex, l'Essex, l'Estanglie et la ville de Londres. Les autres provinces furent assignées à Canut. Toute*fois le prince anglais conserva une espèce de suprématie nominale. Edmond ne survécut qu'un mois à cette humiliante transaction.

Canot-le-Gband. — A cette nouvelle, Canut accourut à Londres, où une assemblée gagnée ou Intimidée le déclara roi de toute l'Angleterre, au préjudice des frères du prince décédé et de ses fils qui furent placés sous sa tutelle (1017). N'osant mettre à mort ses pupilles sous les yeux du peuple anglais , ni les garder auprès de lui, il les envoya à son frère Olaf, roi de Suède, en le priant de le délivrer de ces dangereux compétiteurs. Mais Olaf feignit de ne pas comprendre les ternies ambigus du message, et laissa passer en Allemagne les jeunes prison-

• Éthelred laissait quatre fils, Edmond qui lui auceéda , Edwy qui fut égorgé ptf Cauut , et Édouard et Alfred réfugié» en Noroiandie.

TROISIÈME PÉRIODE, r- CHAP. XXXI. 423 nier». Les fugitifs furent accueillis pur Étienne, roi de Hongrie, et élevés par lui avec une sollicitude paternelle.

D'autres rivaux encore portaient ombrage au nouveau monarque. Richard, duc de Normandie, avait équipé une flotte pour appuyer les droits de ses neveux réfugiés à sa cour ; mais la tempête la dispersa. Richard sentant l'impossibilité de rétablir ses neveux sur le trône d'Angleterre, et voulant jouir du bénéfice d'une alliance étroite avec ce pays, adopta une politique toute personnelle; il négocia avec le roi danois, au détriment des fils d'Éthelred. « Par un arrangement bi- » zarre, mais assez habilement conçu , dit M. Aug. Thierry, il fit propo- » ser à Canut de prendra en mariage la mère de ces deux enfants qui, » comme on l'a vu, était sa sœur.... Flattée de redevenir l'épouse d'un » roi, Emma consentit à cette seconde union, et laissa en doute , disent » les vieux historiens , qui d'elle ou de son frère se déshonorait le plus. » Bientôt elle devint mère d'un nouveau fils à qui la puissance de son v père promettait une tout autre fortune que celle des enfants d'Éthel- » red , et dans l'enivrement de son ambition , elle oublia et méprisa ses » premiers nés. Quant a eux, retenus hors de leur pays natal, ils en dé- » sapprirent peu à peu les mœurs et jusqu'au langage. Ils contractèrent » dans l'exil des habitudes et des amitiés étrangères : événement peu » grave en lui-même , mais qui eut de fatales conséquences. »

Canut se croyant solidement affermi sur le trône par cette union et par le meurtre d'Edwy, frère d'Edmond, s'occupa de l'administration de ses états. Le royaume fut divisé en quatre grands gouvernements. La Iforthumbrie eut pour duc Éric ; Edric commanda en Mercie; l'Estanglie fut confiée à Turkill ; le roi se réserva le Wessex. Mais ces récompenses arrachées par la nécessité ne furent que temporaires. Les nouveaux gouverneurs prirent part à de secrètes intrigues. Canut qui les faisait surveiller s'en vengea cruellement. Edric qui, de défection en défection était arrivé à la fortune, fut décapité, son corps jeté dans la Tasmise et sa tête clouée sur une des portes de Londres. Turkill fut dépouillé de ses biens et proscrit ; plusieurs thanes riches et puissants attachés à la royauté anglo-saxonne furent immolés à la politique ombrageuse et cruelle du nouveau prince qui s'écriait avec la férocité d'un pirate : « Qui m'apportera la tête d'un de mes ennemis me sera plus » Cher que s'il était inon frère. » Les terres des victimes furent abandonnées à des chefs danois qui, ainsi que tous leurs compatriotes, faisaient peser sur le peuple un joug détesté «.

1 Lorsque par hasard un Anglais et un Danois se rencontraient sur uu pont, le pre-

Lorsque le roi Canut sentit son pouvoir solidement établi, il s'humanisa par degré et substitua la modération et l'équité à la violence et à l'arbitraire. « Il comprit en prince sage, dit Hume, que le peuple an- » glais privé alors de tout chef redoutable plierait volontiers sous le joug, * s'il l'adoucissait par la justice et l'égalité de son administration. Ce » monarque renvoya en Danemark tout ce qu'il put congédier sansincon- » vénient de la foule des Danois qui l'avaient suivi , et pour ne point » mécontenter ses anciens compagnons d'armes , il leur abandonna la » majeure partie des énormes tributs imposés à l'Angleterre, sous la con- » dition de retourner dans leur patrie. Il ne garda près de lui qu'une » troupe d'élite de trois mille hommes qui composaient sa garde ( Thin- » gamanna, gens du palais ). Il tint une assemblée générale des États «» du royaume , où il rétablit les coutumes saxonnes; il ne mit aucune » 'différence dans la distribution de la justice, entre les Danois et les An- » glais, et eut soin, par une exacte exécution des lois, de protéger la vie » et les propriétés de tous ses peuples. Les Danois s'incorporèrent peu » à peu avec ses nouveaux sujets , et tous se trouvèrent heureux de » respirer en paix, après avoir souffert les uns et les autres tant de ca- » lamités pour se disputer la supériorité de puissance. »

Canut, après avoir consolidé son autorité en Aogleterre, songea alors à visiter ses états du Nord. Il reprit par la voie des armes, la Korwège sur Olaf, qui s'y était rendu indépendant. Il fit rentrer dans le devoir et assujétit à un nouveau tribut les Suédois révoltés 1 (1028). De retour dans la Grande-Bretagne , il se livra tout entier à l'administration de son royaume. Dans un wittenagemot tenu à Winchester, il promulgua un nouveau code des anciennes lois saxonnes, interprétées, modifiées ou augmentées, suivant les besoins de son époque. Il proscrivit le culte du paganisme, l'adoration des astres et les pratiques de sorcellerie. Le hériot ou droit d'héritage fut considérablement réduit. Les riches héritières, souvent tyrannisées par leur seigneur, furent placées

mîer descendait de cheval en signe de respect. Les envahisseurs affectaient pour les indigènes un dédain qui rendait la tyrannie encore plus insupportable et la révolte plus fréquente. Un chef danois ne sortait de son château qu'accompagné de nombreux hommes d'armes. La haine dont étaient poursuivis les oppresseurs était si universelle que Canut fut obligé de promulguer une loi qui condamnait à une amende la ville sur le territoire de laquelle un Danois était tué.

1 La victoire que Canut remporta sur les Suédois fut principalement due à la valeur de Godwin, neveu d'Edric. Le jeune guerrier reçut pour récompense le don d'un comté qui fut te premier fondement de sa haute fortune.

sous la protection d'une loi, qui défendait de marier contre son gré une fille ou une veuve ».

Dans toutes les institutions de Canut on reconnaît l'influence de la religion chrétienne qui avait adouci l'âpreté de ses mœurs et courbé jusqu'à l'humilité son orgueil. Il bâtit des églises, fonda et enrichit de nombreux monastères, et, entraîné par une piété plus fervente qu'éclairée, il rétablit le tribut annuel payé au Saint-Siège , tribut qu'on appelait en langue saxonne argent de Rome, et qui prit alors le nom de denier de saint Pierre. Vers Tannée 1030, il entreprit un pèlerinage à Rome pour expier les violences des premières années de son règne, et partit avec de nombreux compagnons, portant une besace sur Vépaule et un long bâton à la main. Il obtint de tous les princes, dont il avait traversé les domaines , l'exemption des péages pour les pèlerins et les négociants de ses états. A son retour, il lit une expédition contre Malcolm, roi d'Ecosse, qui, intimidé par l'approche d'une armée formidable, prêta foi et hommage au monarque anglais pour la possession du Cumberland (1031).

Les quatre dernières années du règne de Canut-le-Grand s'écoulèrent dans une paix profonde. Il mourut en 1035, laissant trois fils, Sweyn, Harold et Hardicanut. Sweyn, issu d'un premier mariage, fut appelé au trône de Norwège ; Canut , dont Emma était la mère , fut couronné roi de Danemark, et Harold, frère utérin de Sweyn , régna sur l'Angleterre.

Habold-Pibd-de-Libvbb. — En épousant Emma , sœur de Richard, duc de Normandie, Canut s'était engagé à laisser le trône d'Angleterre au fils qui naîtrait de cette union ; mais , craignant que Hardicanut encore enfant ne pût gouverner un état conquis et composé de tant d'éléments divers, il légua dans son testament la couronne d'Angleterre à Harold. Sweyn était en Norwège, et l'héritier légal, Hardicanut, était allé se faire reconnaître en Danemark. Harold profita des circonstances, et soutenu par la Thingamanna et les thanes de la Mercie et du nord de la Tamise, il prit possession du pouvoir royal. D'un autre côté, les Anglais embrassèrent la cause de Hardicanut qui, par sa mère Emma, descendait de la maison de Cerdic. Godwin, devenu le seigneur le plus puissant du royaume, s'était déclaré pour le neveu de Richard. La guerre civile était imminente, lorsque par la médiation des principaux chefs de

* C'est Canut qui fitfélever au milieu des marais une chaussée qui existe encore et qui conduit de Peterborough à Ramsey.

la noblesse , un compromis eut lieu entre les deux concurrents. Il fat décidé dans un wittenagemot tenu à Oxford, que Londres et les provinces septentrionales appartiendraient a Harold et que Hardicanut posséderait les comtés situés sur la rive droite de la Tamise; qq'Emma et l'earl Godwin seraient chargés de l'administration des domaines de Ilardicanut, jusqu'à ce qu'il fût en état de gouverner par lui-même.

Sur ces entrefaites, l'un des deux fils d'Éthelred, Edouard , qui avait trouvé ainsi que son frère un asile à la cour du duc de Normandie, aborda à Southampton avep quarante vaisseaux ; mais , forcé de renoncer à son entreprise par l'abandon de ses partisans, il «vint sur lecontiaent. Quelque temps après Alfred, appelé en Angleterre par une lettre vraie ou supposée de sa mère, qui l'invitait à venir se mettre à la téte des Anglo-Saxons pour renverser les Danois, prit terre à Douvres avec une armée de Normands et de Boulonnais. Trahi par le perfide Godwiu qui était venu à sa rencontre avec de grandes démonstrations d'amitié, il vit son escorte dispersée ou massacrée par les vassaux du chef saxon et les officiers du roi Harold: lui-même, fait prisonnier, fut condamné à perdre les yeux et fut enfermé au eouveni d'Ély où U mourut quelques jouis après l'exécution de la sentence, Sa mère, que plusieurs historiens rfe gardent comme coupable de sa mort, ne fit rien pour le soustraiw au supplice, et, comme dit un vieux chroniqueur, délaissa l'orphelin ; mai* bientôt craignant pour elle-même le sort du malheureux prince, eil« s'enfuit à Bruges , tandis que Harold triomphant se faisait proclamer rai de toute l'Angleterre ».

Cependant le clergé, fidèle a le haine qu'il avait vouée aux Danois, refusa de consacrer l'usurpation du roi Harold t le jour du couronnement, iitbelnotsh , archevêque de Centorpéry, plate sur l'autel le sceptre et ia couronne et dit a haute voix au monarque entouré de sa garde daBoisti « Tu peux les prendre , je ne puis te les donner ; et je défends à tout sur » tre prélat de le faire à ma place ; car e'est un droit qui n'appartient qu'à » moi seul. » Harold se couronna de ses propres mains, et fit payer cher au clergé un refus dont il ne lui pardonna jamais l'humiliation. Ce prince mourut après un règne sans gloire de quatre années (1040).

Habjug*.nuï. - — Hardicauut s'apprêtait à faire valoir par les armai ses droits héréditaires et attendait à Bruges, près 4e sa mère, une flotte nombreuse équipée dans les ports du Danemark, lorsqu'une députstioo

* Sa pa^ipappur la chasse * k f»\^ m W*mw

U surnom de Pied-de -Lièvre.

de thanes anglais et danois vint lui offrir la couronne. It entra dans Londres aux acclamations du peuple, et fut reconnu roi sans opposition. Mais le premier usage qu'il fit du pouvoir annonça les violences qui devaient signaler son règne de deux ans. Le corps d'Harold fut déterré, la tête séparée du tronc, et le cadavre jeté dans la Tamise. Des pêcheurs danois le retrouvèrent et l'enterrèrent sans pompe à Londres dans le cimetière réservé à leur nation. Le comte Godwin, désigné par l'opinion publique comme complice de la mort du prince Alfred, ne rougit pas d'être l'instrument d'une vengeance barbare et dénaturée et de donner cette preuve de son dévouement à son nouveau maître.

Toutefois dans l'enquête judiciaire faite sur le meurtre d'Alfred, il Ait accusé directement par l'archevêque d'York et comparut devant les thaïes assemblés; il s'y présenta suivi d'un nombreux cortège de parents et d'amis qui jurèrent avec lui qu'il n'avait participé en rien à la mort du fils d'Éthelred. Ge serment accompagné de riches présents faits au roi1, arracha le Saxon au supplice que lui préparait un prince de raee étrangère.

Hardicanut, qui avait toute la cupidité des pirates ses aïeux, accabla l'Angleterre de tributs ; plusieurs villes se soulevèrent contre les agents de l'autorité royale, et dans une émeute populaire ù Worcester deux collecteurs d'impôts rarent massacrés. A cette nouvelle, le roi fit marcher contre la ville rebelle, Godwin duc deWessex, Siward duc de Northurabrie, et Léofric duc de Mercie, avec l'ordre de la ravager par le fer et par le feu. Les habitans se réfugièrent dans une petite Ile de la Saverne appelée Béveray, s'y fortifièrent et obtinrent plus tard la permission de rentrer dans leur cité réduite en cendres».

« Godwin offrit ai) monarque danois un vaisseau orné d'une poupe dorée , monté par quatre-vingts tbanes, ses vassaux, couverts de riches armures et portant à chaque bras des bracelets d'or du poids de .seize onces.

a « Ainsi l'esprit d'indépendance que les vainqueurs appelaient révolte , se ranimait peu à peu chez les fils des Saxons et des Angles. D'ailleurs, pour éveiller en eux les regrets de la liberté perdue, la misère et les affronts ne manquaient pas. Le Danois qui portail le titre de roi d'Angleterre n'était pas seul à opprimer les indigènes. Il avait sous lui toute une nation d'étrangers et chacun y travaillait de son mieux. Ce peuple supérieur, dont les Anglais étaient sujets et non simples concitoyens, ne payait point d'impôts comme eux et se partageait au contraire les impôts levés par son chef. Quand le roi, dans ses revues militaires ou dans ses promenades de plaisir, prenait pour son logement Ja maison d'un Danois , le Panois étai| défrayé tantpt en argent, tantôt en bétail que le paysan saxon avait nourri pour la table de ses vainqueurs ; mais la demeure du Saxon était l'hôtellerie du Danois ; l'étranger y prenait gratuitement le feu , la table et le lit ; il y occupait la place d'honneur comme maître. » (M. Aug. Tbikk&t, Hitt. de la conq. d' An^ltUrre.')

Ce gouvernement de violence , de tyrannie et d'exaction fut heureusement de courte durée. Hardicanut mourut à la suite d'un festin , et cette fin prématurée, résultat d'une intempérance habituelle , ne causa pas plus de chagrin que de surprise à ses sujets (1041).

Édouarp-le-Confesseub. — Harold et son successeur étaient morts sans postérité. Sweyn (Suénon), roi de Norwège et fils aîné de CanuMe- Grand, était retenu dans ses états. Les Anglais saisirent donc avec transport l'occasion qui se présentait de secouer le joug des Danois et de remettre sur le trône un descendant de la maison de Cédric. Bien que les fils d'Edmond-Côte-de-Fer fussent les héritiers légitimes de la couronne, leur long séjour en Hongrie avait diminué pour eux l'intérêt de la nation. Edouard, lils d'Éthelred, qui heureusement se trouvait en Angleterre à la mort de Hardicanut, fixait sur lui tous les regards et tous les vœux du peuple anglais ; mais cet assentiment universel n'aurait point suffi pour le placer sur le trône, si Godwin, qui lui-même pouvait aspirer au souverain pouvoir, ne se fût déclaré en sa faveur.

Godwin, qui avait si indignement trahi le malheureux Alfred, devait redouter et éloigner son frère du trône. Mais il connaissait le caractère inoffensif d'Édouard resté étranger aux derniers événements. Il espérait sous un prince faible, qui lui devrait la royauté/gouverner à son gré l'Angleterre. D'un autre côté, il détestait profondément les Danois dont il avait éprouvé lui-même la domination oppressive. Cette double considération l'emporta, et le seigneur le plus puissant du royaume par son crédit, sa fortune, ses alliances et son habileté, fit triompher le parti anglosaxon. Toutefois en donnant la couronne , Godwin en stipula le prix. Edouard lui assura la conservation de sa fortune et de ses honneurs , et pour gage de la sincérité de sa promesse, il s'engagea à épouser sa fille, Édithe-Ia-Belle. Godwin convoqua à Gillingham une assemblée nationale où son éloquence et ses largesses l'empotèrent sur la faible opposition des Danois sans chef et découragés. Edouard fut couronné roi avec les plus vives démonstration d'amour et de respect (1041).

« Le triomphe du parti anglais , dit Hume, au moment de cet avan- » tage décisif et signalé, se fit sentir d'abord par quelques insultes et » quelques violences contre les Danois; mais le nouveau roi gagna bientôt » l'affection de ceux-ci par la douceur de son gouvernement, et peu à peu » toutes distinctions entre les deux peuples disparurent ; ils se confon- » dirent dans la plupart des provinces ; ils parlaient à peu près la même » langue. Leurs mœurs et leurs lois ne différaient guère. Les dissensions » domestiques, qui troublaient le Danemark, empêchaient cette puis-

» sance de faire aucune entreprise sur l'Angleterre, qui pût réveiller la » haine nationale, et comme les Normands assujétirent peu de temps après » les Danois et les Anglais au même joug, nos histoires ne font plusmen- » tion d'aucune différence parmi les vaincus. Cependant la joie de leur » délivrance actuelle fit tant d'impression sur les Anglais , qu'ils insti- » tuèrent une fête annuelle pour célébrer ce grand événement. »

Le premier acte d'administration du jeune prince fut de reprendre les dons faits à des particuliers par ses prédécesseurs aux dépens de la couronne. L'épuisement du trésor public justifia aux yeux de la nation ce coup d'autorité; d'ailleurs cette mesure rigoureuse, mais indispensable, frappait surtout les Danois , qui avaient fait payer cher leurs services aux rois leurs compatriotes ; et les Anglais restèrent insensibles à l'infortune de leurs anciens tyrans. La mèredu roi ne fut pas même épargnée.La prédilection qu'elle avait accordée à ses enfants du second lit , l'avait rendue indifférente pour les fils d'Éthelred, et le meurtre d'Alfred , auquel elle avait peut-être participé, lui avait aliéné le coeur des Anglais. Édouard vint à Winchester accompagné de Godwin, de Léofric et de Siward ; il se saisit des immenses trésors amassés par la reine , confisqua ses domaines, et la relégua dans un monastère où elle mourut oubliée en 1052.

Cependant bien des dangers entouraient le trône d'Edouard. Fidèle à sa parole , il avait épousé Édithe, fille de Godwin, dont les fils avaient été comblés d'honneurs. Harold l'alné gouvernait les comtés d'Estanglie , d'Essex, de Cambridge, de Huntingdon et deMiddlesex. Sweyn avait été créé earl d'Oxford, de Glocester, de Hertford, de Sommerset et de Berks, et les quatre autres Wulnoth, Gurth, Leofwine et Tostig avaient obtenu des charges importantes ; Godwin lui-même avait réuni à son comté de Wessex les provinces de Kent et de Sussex. Pour contre-bal aucer tant de pouvoir concentré entre les mains d'une seule famille , et en haine de son beau-père dont il n'avait accepté l'alliance que par force, Édouard, élevé en Normandie, s'entoura de Normands qui introduisirent à la cour les mœurs, le langage et jusqu'aux coutumes de leur pays. Des Normands eurent la garde des forteresses nationales ; toutes les grandes charges de l'état, toutes les dignités ecclésiastiques furent accordées à des étrangers , au grand déplaisir de la nation anglaise qui voyait revivre, sous un autre nom , l'ancienne domination des Danois.

Mais Godwin , resté fidèle au parti populaire, ne craignit point de heurter de front avec ses cinq fils les favoris et les parasites venus de la Gaule, et de rendre dans le palais même , et presque sous les yeux du

roi , raillerie pour raillerie , insulte pour insulte \ de là une haine profonde entre lui et les courtisans qui envenimaient avec complaisance, auprès du monarque crédule, les paroles et les actions de leur ennemi.

Cette animosité mutuelle n'attendait qu'une occasion pour éclater. Cette occasion ne se lit pas attendre. Eustache , comte de Boulogue et beau-frère d'Edouard, était venu passer quelque temps à la cour d'Angleterre , qui lui sembla un pays déjà conquis par les Normands et les Français. A son retour il entra dans la ville de Douvres, accompagné de nombreux hommes d'armes qui parurent prendre possession d'une ville forcée de capituler; ils parcoururent les rues avec un air menaçant, et s'établirent d'autorité dans les meilleurs logements pour y passer la nuit; un bourgeois ayant refusé d' admettre chas lui un Boulonnais, une rixe s'engagea et l'agresseur fut tué. Eustache qui voulut venger sa mort, fut chassé de la ville après avoir perdu presque tous ses compagnons, et revint sur ses pas à Glocester où résidait alors le roi Edouard. Ce prince , furieux de l'injure faite à son hôte, ordonna à Godwin de châtier par une exécution militaire la ville de Douvres , comprise dans l'étendue de son gouvernement. Celui-ci, plus intéressé à aigrir qu'à réprimer l'animosité populaire dont étaient poursuivis les Normands, refusa d'obéir et engagea le roi à ne point s'écarter contre les accusés des formes légales et à les citer devant les juges royaux (1048).

Edouard irrité de cette réponse hardie, que ses courtisans lui représentèrent comme un acte de rébellion , somma Godwin de comparaître devant une assemblée convoquée à Glocester. Le comte saisit avee empressement l'occasion de commencer une lutte ouverte , où il était sûr d'être soutenu par sa popularité et par la haine que la nation avait vouée aux favoris d'outre-mer ; il leva donc, ainsi que ses fils Harold et 8Wey n, des troupes dans les provinces soumises à leur gouvernement , et les trois corps d'armée se réunirent non loin de Glocester où se trouvait le roi. Ua messager envoyé par Godwin somma Edouard de livrer au jugement de la nation Eustache et plusieurs favoris normands. Le monarque anglais appela alors à son aide Siward , duc de Northumberland et Léofric , due de Mercie, qui accoururent avec quelques vassaux à la bite> tandis que les milices de leurs comtés se réunissaient pour venir au secours de l'autorité royale.

Pendant cet intervalle, Édouard entama des négociations qui furent accueillies par Godwin : des otages furent livrés de part et d'autre, et on convint de soumettre l'affaire à la décision d'un wittenagemot. Mais les Anglais qui détestaient les Normands étaient sincèrement attachés à

Edouard, dont ils aimaient et admiraient l'humanité, la justice et la piété. Le eèle des partisans de Godwin sO ralentit au moment môme où de nombreux guerriers venaient se ranger sous la bannière royale* Le monarque anglais entra à Londres avee une armée formidable. Godwin et ses fils, eltés devant le grand conseil de la nation , n'osèrent affronter le péril; ils licencièrent leurs troupes et passèrent sur le continent. Godwin se réfugia auprès de Baudouin \ comte de Flandre, avec trois de ses fils Gurih , Sweyn et Tostig, gendre de ce prince : Harold , Wulnoth et Léofwirte se retirèrent en Irlande. Édithe, qui n'avait jamais pu fléchir l'aversion que le roi portait à elle et à sa race, fut confinée dans un monastère. Tous les biens de cette puissante famille furent confisqués et les gouvernements des proscrits donnés à des favoris normands (1051) «.

Cependant Godwin ne restait point inactif ; il équipa une flotte dans les ports de la Flandre, et après une première tentative qui ne fut pas heureuse* il trompa la surveillance de la flotte anglaise et aborda dans l'Ile de Wight, où Harold vint le rejoindre avee une escadre irlandaise. ({ 068) . Son armée se grossit de tous les mécontents et de tous ceux qui espéraient Se soustraire à l'odieuse tyrannie des étrangers. Godwin remonta alors la Tamise et parut devant Londres où sa présence jeta la consternation; Le roi repoussa d'abord toute proposition d'accommodement, dominé qu'il était encore par ses favoris étrangers qui le pressaient d'enga ger le combat et de châtier le rebelle. Mais* cédant à des avis plus sages et aux pressantes sollicitations de Stigand, évêque d'Ëstanglie , il consentit à une transaction devenue indispensable » et, après une réconciliation sincère en apparence* Godwin donna en otages, comme garantie de sa soumission et de sa bonne foi, son fils Wulnoth et Hacon son neveu »; pois dans une assemblée nationale, présidée par l'évéque Stigand* il se justifia de toute accusation et fut réintégré dans ses biens et ses non-

1 C'est vers cette époque que tint en Angleterre pour visiter le roi Édouard, Guillaume duc de Normandie, fils bâtard de Robert-le-Diable. «En parcourant l' Angleterre , dit u M. Augustin Thierry, le due de Normandie put croire un moment qu'il n'avait pas

* quitté sa propre seigneurie. Des Nol-mands commandaient la flotte qu'il trouva en

* station ali |>ort de Douvi+s : A Cantorbéry, des soldats normands formaient la gdrni- - son d'ua fort bâti sur le penchant d'une colUne, d'autres Normands vinrent le saluer » en habits de capitaines ou de prélats. ■ Édouard l'accueillit avec toutes les démonstrations d'une vive amitié , il lui fit de riches présents : mais il ne fut point question entre les deux princes delà succession éventuelle de la couronne d'Angleterre. Guillaume essaya plus tard de faire valoir une promesse qui probablement n'avait point été faite.

2 Édouard les envoya l'un et l'autre en Normandie et les confia à la garde de Guillaume.

neurs. Édithe reparut aussi à la cour. Tous ses frères recouvrèrent leurs gouvernements, à l'exception de Sweyn, qui mourut à la suite d'un pèlerinage entrepris pour expier un meurtre.

Le rétablissement de la famille populaire de Godwin devait tuer le parti normand en Angleterre. Aussi tous les anciens favoris d'Édouard furent-ils dépouillés de leurs richesses et de leurs dignités. Plusieurs furent massacrés par le peuple , le plus grand nombre chercha son salut dans la fuite. Robert, archevêque de Gantorbéry, et Guillaume, évêque de Londres, suivis de quelques hommes d'armes, tuèrent tous ceux qui tentèrent de les arrêter et gagnèrent la côte où ils s'embarquèrent dans de petits bateaux pécheurs. Toutes les places furent remplies par les créatures de Godwin. Mais une mort subite frappa presqu'au milieu deson triomphe le chef ambitieux d'une famille dont le crédit dominait l'autorité royale (1053). Harold fut investi du gouvernement du Wessex , du Sussex , du Kent et de l'Essex, et nommé grand-maître de la maison du roi. Non moins ambitieux que son père, mais plus généreux et plus loyal , il parvint par sa déférence et sa soumission envers Edouard à refroidir la haine que le monarque portait à sa famille. Toutefois le prince anglais chercha à diminuer le crédit d'Harold, en lui opposant un rival redoutable Algar, ûls de Léofric, duc de Merde. Mais pour balancer un parti par un autre parti et maintenir l'équilibre , il fallait une main plus vigoureuse que celle d'Édouard. Harold fit proscrire son rival, qui mourut après avoir fait une irruption en Estangiie à la tête d'une armée de Norwégiens.

Harold affermit encore son pouvoir par une expédition heureuse dirigée contre les Gallois qui avaient remporté , sur Raulfe , neveu d'Édouard , une grande victoire. Les Cambriens, refoulés par Harold dans leur pays où le vainqueur les suivit, furent assujétis à l'ancien tribut et consentirent à ce que tout homme de leur nation, trouvé en armes à Vest du retranchement d'Offa, eut la main droite coupée (1063).

Tandis qu 'Harold signalait son courage et ses talents militaires, et élevait encore la grandeur de sa maison , Tostig, son frère , qui avait reçu le gouvernement du Northumberland, après la mort de Siward «, se faisait détester dans son duché par sa violence et ses exactions. Les

1 Siward, duc de Northumberland, s'était distingué dans la guerre contre l'Ecosse. Duncan, roi de cette contrée, avait été précipité du trône et assassiné par l'ambitieux Macbeth qui s'empara de la couronne après avoir chassé Malcohn, fils de Duncan. Siward marcha contre l'usurpateur par l'ordre d'Édouard , le défit , le tua dans une grande bataille et rétablit Malcohn sur le trône.

Northumbriens secouèrent enfin le joug d'une tyrannie insupportable. Tostig fut chassé, plusieurs de ses officiers et de ses ministres furent massacrés, et Morkar, chef de l'insurrection , fut élu pour le remplacer. Loin de s'armer en faveur de son frère contre la population cambrienne, Harold intervint pour elle auprès d'Édouard qui sanctionna l'expulsion de Tostig et l'élection de Morkar. Tostig également irrité contre les Northumbriens qui s'étaient révoltés , et contre Edouard et son frère qui l'abandonnaient , se retira , la vengeance dans le cœur, auprès du comte de Flandre , son beau-père.

C'est vers cette époque que le roi d'Angleterre, épuisé par les soins do gouvernement et par des infirmités précoces, songea à régler la succession au trône. « Il envoya en Hongrie inviter Édouard, fils de son frère » aîné, à se rendre auprès de lui. Ce prince, le seul héritier de la maison » saxonne, se transporta en Angleterre avec ses enfants Edgard (Éthe- » ling), Marguerite et Christine ; mais sa mort, qui survint peu de jours » après son arrivée, jeta le roi dans de nouveaux embarras. Il prévit que » l'ambition et la puissance d'Harold lui ayant suggéré le projet de monter » sur le trône dès qu'il serait vacant, Edgard, jeune et sans expérience, ne » l'emporterait pas sur un rival si cher au peuple et si entreprenant. Bien 9 qu'il ne portât point à Harold la haine qu'il avait eue pour son père, il » ne pouvait penser sans une extrême répugnance à augmenter la gran- » deur d'une famille qui s'était élevée sur les débris de la royauté, et qui » avait affaibli la maison saxonne par le meurtre du prince Alfred , son » frère. Au milieu de ces incertitudes , Édouard jeta secrètement les yeux » sur son parent Guillaume, duc de Normandie, comme la seule personne » dont la puissance, le génie et l'habileté pussent soutenir les dispositions » qu'il jugerait à propos de faire à l'exclusion d'Harold et de sa maison1. » Des ouvertures avaient été déjà faites à Guillaume au nom du roi d'Angleterre, par Robert, archevêque de Cantorbéry, réfugié en Normandie, après la chute de son parti dans la Grande-Bretagne; mais l'esprit indécis du monarque anglais flottait encore entre des projets contraires.

Pendant ce temps, Harold augmentait chaque jour sa popularité et se frayait lentement, mais sûrement, le chemin au trône que la mort prochaine du vieux roi devait rendre vacant. Depuis deux ans, l'Angleterre jouissait d'une paix intérieure que rien n'avait troublée (1065). Harold avait enfin gagné, sinon l'affection, du moins la confiance d'Édouard, et ce prince n'avait plus de motifs pour garder les otages qu'il avait reçus de

« Hvu% , Uist. d'Angleterre, tom. Ier, p. 278.

Godwin. Le frère d'Harold et son cousin étaient retenus depuis dix ans dans une sorte de captivité à la cour de Normandie, et bien que le fils de Godwin ignorât alors que Guillaume fat son compétiteur à la royauté, II voyait avec peine deux de ses parents retenus dans une cour étrangère. Il demanda donc à Édouard, et il obtint non sans peine , la permission d'aller les réclamer lui-même. Il s'embarqua dans un port du Susses; mais une tempête le jeta sur les côtes de Picardie , près de l'embouchure de la Somme , où Guy de Ponthieu le retint prisonnier avec ses nombreux compagnons , et ne les rendit à la liberté que moyennaut une riche rançon qui fut payée par le duc de Normandie. Harold s'empressa de se rendre à la cour de Guillaume, qui le reçut avec toutes les démonstrations d'une vive amitié , espérant tirer profit de la position dans laquelle l'imprudent s'était engagé. Après l'avoir armé chevalier ainsi que les seigneurs de sa suite , le duc leur proposa d'essayer leurs éperons neufs dans une expédition contre la Bretagne. Le Saxon accepta avec joie et se distingua par sa force et son courage. Tant que dura la guerre , il coucha sous la môme tente et mangea à la même table que Guillaume.

« Au retour, ils chevauchaient cote à côte, égayant la route par un » entretien amical qu'un jour le duc fit tomber sur ses liaisons de jeunesse » avec le roi Édouard. * Quand Édouard et moi , dit-il au Saxon, nous » vivions comme deux frères sous le même toit, il me promit, si jamais » il devenait roi d'Angleterre, de me faire héritier de son royaume; * Harold, j'aimerais que tu m'aidasses à réaliser cette promesse, et sols » sûr, que si, par ton secours, j'obtiens le royaume, quelque chose que » tu me demandes, je te l'accorderai aussitôt.» Harold, quoique surpris à » l'excès de cette confidence inattendue, ne put s'empêcher d'y répondre » par des paroles vagues d'adhésion; et Guillaume reprit en ces termes: » « Puisque tu consens à me servir, il faut que tu t'engages à fortifier le » château de Douvres, et à le livrer à mes gens d'armes. Il faut aussi que » tu me donnes ta sœur pour que je la marie à un de mes barons, et que » toi-même tu épouses ma fille Ad èle. De plus , je veux qu'à ton départ tu » me laisses pour garant de ta promesse l'un des deux otages que tu récla- » mes.» Harold sentit à ces paroles tout le péril où il était et où, sans le » savoir, il avait mis ses deux jeunes parents. Pour sortir d'embarras, » il acquiesça de bouche à toutes les demandes du Normand, et celui qui » avait deux fois pris les armes pour chasser les étrangers de son pays, »> promit de livrer à un étranger la principale forteresse de ce pays «. »

• M. August. Thierry, Hist. de la Conq. de l'Angleterre, \om. Ier.

Une simple promesse ne suffisait pas au soupçonneux Guillaume. Afin de lier plus étroitement Harold , il exigea un serment solennel , et pour rendre cet engagement plus inviolable, il eut recours àun artifice qui caractérise l'époque. Un grand conseil, composé des seigneurs et des barons normands, fut convoqué dans la ville de Bayeux. Guillaume fit placer un missel sur une table couverte d'un riche drap d'or et somma Harold de consacrer par un serment les promesses qu'il lui avait faites. Le Saxon, pris une seconde fois au dépourvu, étendit la main sur le missel et prononça le serment demandé. À un signe du duc , le drap d'or fut enlevé, et on découvrit une cuve remplie des ossements et des reliques des saints les plus vénérés. A cette vue, Harold, dit-on , fut saisi d'effroi; mais comprimant son émotion, il renouvela toutes ses promesses. Peu de temps après, il repartit pour l'Angleterre, ramenant avec lui son neveu , mais ayant laissé en Normandie son jeune frère comme garant de l'exécution de sa parole ».

Toutefois l'ambition est un habile casuiste : Harold libre ne se crut point engagé par un serment que lui avait extorqué la crainte ; il trouva Edouard en proie à un abattement et à des terreurs superstitieuses que semblait partager la nation. Des prédictions sinistres , exhumées des vieilles annales , annonçaient de grands malheurs et une dure servitude sous des maîtres venus d'outre-mer. Pour calmer les agitations dcson esprit, Edouard se livrait aux pratiques d'une dévotion outrée, comblait de riches présents les églises et les monastères, bâtissait à ses frais la célèbre église de Westminster. Cependant sa santé déclinait rapidement. Au milieu de ses sombres pressentiments, de ses terreurs et de son indécision contiuuelle , il fut saisi par une fièvre violente à laquelle il succomba le 5 janvier 1066, dans la soixante-cinquième année de son âge et la vingt-cinquième de son règne».

1 Plusieurs historiens placent ici l'expédition de Harold contre les Gallois et la révolte des Northumbriens contre Tostig. Nous avons cru devoir suivre l'ordre des faits adopté par M. Aug. Thierry, et raconter ces événements avant le voyage en Normandie. Cet ordre a paru plus naturel et plus vraisemblable.

a Ce prince, auquel les moines out donné le titre de saint et de confesseur, fut le dernier de la ligne saxonne qui gouverna l'Angleterre. Son règne fut heureux et paisible ; mais il dut moins cette prospérité à sou génie qu'aux conjonctures des temps. Les Danois, occupés ailleurs, ne firent en Angleterre aucune de ces incursions qui avaieut été si inquiétantes pour tous ses prédécesseurs et si fatales à quelques-uns. La facilité de son caractère laissa prendre le timon des affaires à Godwin et à son fils Harold. Ces deux grands seigneurs, puissants et capables , maintinrent la paix et la tranquillité domestique, tant que l'autorité fut entre leurs mains. Ce qu'il y a de plus digne d éloge dans le gouverne-

HISTOIRE DU MOYEN AGfc.

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