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Histoire générale du Poitou

En France l'œuvre de l'unité est terminée. Devant elle ont disparu toutes les puissances provinciales que la féodalité avait jetées sur le sol de notre patrie. Après de rudes et de longues convulsions , les peuples dont nous sommes les fds ont pu être réduits à un seul peuple , avec les mêmes mœurs, les mêmes lois, la même langue et les mêmes destinées. Mais que de siècles , de combats et de révolutions n'a-t-il pas fallu traverser pour arriver à ce laborieux enfantement? A combien d'ouvriers énergiques, toujours sombres et quelquefois cruels , la Providence , depuis Cliarlemagne jusqu'à Napoléon , n'a-t-elle pas confié la mission de ce travail? Enfin l'unité nationale a triomphé. C'est un fait accompli : les noms de provinces, le souvenir des races, la variété des idiomes, sont à jamais ensevelis dans le passé.

Il est donc donné au xixe siècle de commencer une ère , une civilisation nouvelle, celle de l'unité. Ainsi que toutes les civilisations, elle aura ses luttes, ses défaites, ses héros

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et ses triomphes, jusqu'à ee qu'une unité plus large et plus immense encore vienne l'étreindre et l'anéantir en la confondant avec d'autres : car le progrès pour l'humanité n'est que la fusion de toutes les nationalités en une seule.

Placée de la sorte entre le passé et l'avenir, le regret et l'espérance, notre génération se ressent d'un malaise qui est la conséquence fatale de toute révolution. D'un côté il lui faut essuyer des larmes , de l'autre comprimer des élans trop fougueux d'enthousiasme. Et dans cette alternative de douleur et de joie , les âmes se sont endurcies , les croyances ont disparu, les activités se sont étiolées : rien n'est terrible aux nations comme ces tristes heures d'atonie cpie produisent les époques de transition. Mais dans ce désordre moral , où les natures les mieux trempées avaient eu leurs défaillances, l'école historique moderne a ouvert une nouvelle voie aux intelligences. En effet, par l'étude du passé, on a échappé au présent, à ses inquiétudes, à ses fatigues et à ses dégoûts. En dominant les événements on les a compris, et alors bien des mystères ont été expliqués. Dans cette réaction de la science historique , une pensée a dominé tout d'ahord les esprits. Avant de commencer une nouvelle existence , on a voulu jeter un regard sur les siècles qui nous avaient précédés. Notre génération s'est enquise dt l'histoire de ses aïeux : elle a voulu, dans son nouveau voyage , pouvoir emporter avec elle les débris de son passé, comme le pèlerin les coquilles de son naufrage.

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Elle a donc travaillé à reconstruire fragment par fragment l'édifice de la vieille France. Elle a évoqué du sépulcre les anciennes provinces qui composaient son territoire; toutes sont venues se raconter elles-mêmes, et dans ce concert de voix bizarres et naïves elle a cherché les éléments d'une histoire générale.

Ce qui a été fait pour un grand nombre de provinces , nous voulons le tenter pour celle du Poitou.

Reproduire l'originalité de cette province, sa physionomie, son existence en un mot, voilà le but de cet essai.

Par sa position géographique , le Poitou a participé à trop d'événements nationaux pour que son histoire ne soit pas fertile en documents relatifs à l'histoire générale de la Fiance. Mais , avant de constater cette participation immédiate et continuelle de notre pavs dans les destinées nationales, nous devons dire quelques mots sur la manière de comprendre et d'élaborer l'histoire d'une province.

Jusqu'à ce jour l'histoire locale a été réduite à de bien minimes proportions : elle s'est bornée à des noms propres et à des dates ; elle a enregistré bien régulièrement les titres de fondation des monastères , la longue série de leurs dignitaires. Dans ces compilations , rien de vivace , rien de général ; faites sans intelligence , elles ne peuvent servir que comme sources de renseignements , mais elles ne constituent pas l'histoire. Pour l'artiste , c'est un bloc , indi~ tjesta moles, qu'il lui faut dégrossir et façonner.

Ouvrez les annales poitevines ; toutes , qu'elles soient

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sorties de la plume d'un moine ou de celle d'un avocat , sont empreintes de ce caractère exclusif , par lequel l'historien , préoccupé de certains intérêts ou monastiques ou généalogiques, se perd dans des détails de faits, de dates et de noms propres , sans jamais aborder les questions vitales de l'existence provinciale , sans jamais reproduire la physionomie de cette existence par la peinture des mœurs et des institutions. Ici ce serait le cas d'apprécier la valeur des écrivains qui se sont occupés du Poitou, d'examiner jusqu'à quel point Bouchet , Besly , Thibaudeau et Du four ont été sous l'influence fâcheuse de la méthode historique que nous venons de critiquer. Cet examen fera l'objet d'un travail à part. D'ailleurs nous préférons inscrire au frontispice de notre œuvre une parole de reconnaissance envers des hommes à qui nous avons beaucoup emprunté , plutôt qu'une critique sur un vice dont ils ne sont nullement responsables. Ils ont écrit d'après les inspirations de leur siècle, ils ont subi son influence.

Cependant , si une province a existé par elle-même ; si , en ayant ses mœurs , ses chefs , ses institutions , sa langue et ses monuments à elle propres , elle forme un ensemble bien dessiné , l'historien doit se soumettre à la variété de ces diverses formes et les reproduire dans leur vérité. Ce n'est plus une histoire biographique , mais bien une histoire nationale; car il y a nation toutes les fois que dans une organisation politique règne l'harmonie et l'hôrndgénëitê entre les éléments qui la constituent. De ce fait découlent

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nécessairement trois questions principales. D'abord , comment an milieu des guerres et des invasions celte unité provinciale s'est-elle formée ? Par quels efforts successifs s'est-elle détachée géographiquement et politiquement des antres parties du sol? — Cette unité une fois créée, il faut connaître son existence, la raconter, la faire revivre. — Puis il advint une époque où cette existence a été anéantie, confondue avec d'autres ; de là une troisième question relative à la disparition de cette unité. Alors , quels ont été les résistances et les envahissements? Comment entre ces deux efforts s'est évanouie à jamais la nationalité de nos pères? Cet aperçu peut se résumer dans une formule plus simple; l'histoire d'une province se divise en trois parties distinctes, applicables à tout ce qui existe : la naissance, la vie et la mort.

Voilà, ce nous semble, le programme que doit se poser tout écrivain ambitieux de révéler à ses lecteurs l'histoire dune province. Son travail à lui sera tout opposé à celui de l'historien de la généralité. A ce dernier est dévolue la tâche de nous initier aux événements qui ont enfanté l'unité nationale ; à l'autre , celle de nous dire par quelles résistances les nationalités provinciales se sont opposées à sa formation. Ces deux points de vue distincts concourent pourtant au même but : à l'un , l'histoire des analogies et des rapprochements ; à l'autre , celle des dissemblances et des divergences. C'est par l'étude de ces deux phénomènes que l'on parviendra à créer une histoire réellement nationale, repro-

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duisant tout ;i la fois les tendances de l'unité et les efforts

des puissances provinciales contre elle.

Et puis, dans le travail de la civilisation, les provinces n'ont pas toujours combattu pour leur indépendance : obéissant à un instinct d'unité , elles ont apporté elles aussi leur tribut de héros et de gloire dans tous les événements nationaux; à la couronne de France, autant de fleurons que de provinces. C'était sous l'impulsion toute providentielle de ce besoin d'unité , qu'alors même que cette unité était menacée dans la royauté , son symbole le plus éclatant , il surgissait de la terre provinciale un héros, soit homme soit femme, pour la sauver de l'invasion ennemie : ainsi Duguesclin et Jeanne d'Arc.

Indépendamment de son existence individuelle, l'histoire de la province se rattache donc à l'ensemble de l'histoire nationale , autant par ses besoins d'indépendance que par ses instincts d'unité tant de fois manifestés.

C'est en se pénétrant de ces deux caractères que L'histoire provinciale acquerra la vérité qui lui a manqué jusqu'à ce jour. Reconstruisons donc cette vieille France, si variée et si dramatique. A l'heure que la centralisation, ainsi que la marée montante , enlève jusqu'aux dernières traces de notre gloire , monumentons dans une idéalité historique les débris échappés à mille tempêtes. Dans l'histoire de nos aïeux cherchons pour leurs services passés des paroles d'éloge et de reconnaissance. N'était-ce pas dans la vie de ses héros que Bossuet puisait toute la magnificence de sa

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parole? Il fut un temps où nos pères, avant d'être Français, étaient Poitevins; pour eux le Poitou était la première patrie. N'attendons pas que de nouvelles tempêtes aient fait disparaître de notre sol les ruines poétiques de ces nationalités expirantes : pour les portraire fidèlement, il ne faut pas cpje la mort ait complètement glacé Leurs membres, que leurs cadavres ne soient plus que la poussière. Imitons le sculpteur qui applique son moule sur la face de l'homme dont il veut reproduire les traits , alors qu'elle est encore palpitante d'un reste de vie.

Eh bien ! il n'y a pas assez longtemps que les existences provinciales ont disparu, pour qu'il ne reste point sur notre sol quelques vestiges de leur gloire et de leur puissance. Les tourmentes révolutionnaires n'ont pas anéanti toutes les traditions : on a pu inscrire dans nos constitutions et dans nos codes le pouvoir de la centralisation ; mais dans les mœurs de certaines contrées il y a encore quelque chose des temps passés. Pour que les usages de la France pénètrent dans les obscures retraites de notre bocage, il faudra percer bien des routes, frayer bien de nouvelles communications. Jusqu'à ce moment, nous pouvons retracer les souvenirs de notre vie passée. C'est là le plus beau testament d'une génération à celle qui doit lui survivre. En rappelant le nom de nos aïeux , leurs titres à la reconnaissance nationale , par l'histoire de leurs travaux et de leurs luttes pour l'indépendance de la patrie, nous apprendrons à aimer cette patrie qu'ils nous ont léguée unie cl compacte .

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peut-être alors bannirons-nous de nos cités toutes les haines qui entretiennent la guerre civile. Dans les siècles passés , lorsque le rejeton d'une illustre maison quittait le noble manoir pour courir de par le monde à la conquête de hauts faits d'armes et de chevalerie, son père le conduisait dans la vaste salle sur les murs de laquelle étaient placés tous les portraits de l'antique famille. Là il lui expliquait la gloire de chacun de ses aïeux , et dans cette contemplation le jeune homme s'inspirait de courage et d'ardeur; lui aussi, il jurait sur la tète de ses pères devenir un jour augmenter dignement le nombre de ces héros , et il tenait parole. — Pourquoi , dans l'histoire des luttes glorieuses qu'ont traversées nos pères , ne trouverions-nous pas aussi des inspirations d'honneur et de liberté? La noble race s'est agrandie, car plus de familles, mais bien une nation. Tous ses héros nous appartiennent. Tous, que nous sovons plébéiens ou aristocrates , riches ou pauvres, nous pouvons les revendiquer comme nos aïeux.

Sur la terre du Poitou , toutes les civilisations ont laissé quelques traces de leur passage. Placé au centre de la France , derrière cette Loire qui a été pendant si longtemps la limite de deux nations rivales , de deux intérêts fortement opposés , il s'est trouvé naturellement engagé dans toutes les questions que ces mêmes intérêts ont soulevées : comme l'a dit un éloquent historien ■ , le Poitou a été le champ de bataille du Nord et du Midi. Sur son sol

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sont venues se vider toutes les questions nationales. — Clovis y triomphe des Goths , et par eette victoire , de romaine qu'elle était , la Gaule se transforme en nation franke. — Les Sarrazins y reçoivent le coup de mort de la rude main de Charles Martel, et la France chrétienne échappe à la domination musulmane : le Christ l'emporte sur Mahomet.

— Plus tard , dans la lutte de la France et de l'Angleterre , l'épisode le plus terrible de cette guerre se passe sur le territoire poitevin ; c'est aux portes de Poitiers que l'année anglo-gasconne du Prince Noir fait prisonnier le roi Jean.

— Dans les guerres religieuses du xvie siècle , Calvin trouve parmi nos pères d'énergiques partisans ; du haut de nos cités Coligny lance bien des défis à la puissance catholique. Enfin, lorsque l'unité nationale est sur le point de s'accomplir, un cri de résistance s'échappe de notre Vendée; ce cri est le signal d'une longue et sanglante lutte. Celte dramatique période de notre histoire est le dernier événement qui atteste la puissance provinciale ; c'est son dernier effort , sa dernière mais terrible protestation contre l'envahissement de l'unité. — Il appartenait à la contrée qui avait été la patrie des premiers chrétiens dans les Gaules , de combattre une dernière fois pour les symboles que le christianisme avait créés. Car, dans le Poitou, l'œuvre du Christ a commencé la révolution dans l'Occident. St Hilaire , ce rude athlète de la foi chrétienne contre l'hérésie d'Arius , est né près de Poitiers : élu évèque de (cite cité, il consacre à la défense de la foi nouvelle toute

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l'énergie de son éloquence. C'est encore dans la vieille ville de Poitiers qu'apparaît pour la première fois le mysticisme chrétien. Le monastère de St-Radégonde offre , dans des siècles de guerre et de barbarie , une sainte retraite à ceux dont les imaginations se sont abandonnées à la douceur mélancolique de la religion nouvelle. Cette première destinée de nos pères devait influer sur tout leur avenir. Tels ils nous apparaissent dans les premiers temps , tels ils se sont montrés à nous après bien des siècles écoulés. — S'ils ont combattu pour la religion , ils ont associé à leur pensée religieuse leur amour pour la rovauté. A leurs veux , ces deux symboles étaient intimement liés : n'est-ce pas en effet sur la basilique de saint Hilaire qu'apparut au chef des Francs la colonne de feu , présage d'une victoire qui porte en elle le germe de l'organisation monarchique? Et pourtant, sur cette terre qui semble inféodée à la religion et à la royauté, éclatent contre elles des résistances opiniâtres. A saint Hilaire , l'homme du christianisme , nous pouvons opposer, à une époque différente, Gilbert de la Porée, le disciple d'Abailard, l'homme de la philosophie; à l'exaltation religieuse du dernier siècle , notre ancien enthousiasme pour les doctrines de Calvin; à l'amour de la royauté, des tentatives républicaines. — Notre pays a des affections pour tout ce qui est grand et noble; il participe à toutes les idées, combat pour toutes les religions, invoque toutes les formes politiques. Cette variété constitue sa vie.

Mais si le Poitou a noblement partagé toutes les luîtes,

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s'il a versé son sang pour le triomphe de toutes les croyances, il fut une époque où il avait son existence particulière. Cette époque date de la victoire de Pépin le Bref. Alors son histoire s'identifie avec celle de l'Aquitaine ; alors commence cette rude guerre de l'esprit germanique contre l'esprit méridional. Constitué province féodale , il a ses comtes qui exercent une puissance politique sur presque tout le midi. Toutes les parties du grand empire de Charlemagne se détachent ; la tentative de l'unité s'est évanouie avec le génie de ce guerrier. Les populations du nord cherchent à étouffer l'indépendance de ces nouveaux états formés entre la Loire et la Méditerranée. « L'expression » de cette haine se retrouve dans un diplôme du roi Piaoul, » où il s'intitule pompeusement Rot par la grâce de Dieu, » des Français , des Bourguignons , des Aquitains, pieux, » invincible, illustre et toujours auguste, pleinement roi par la » soumission volontaire tant des Aquitains que des Gascons.

» Les Aquitains et les Gascons, pour répondre à ces jac- » tances, inscrivaient en tête de leurs actes la formule .- » Sous le règne du Christ en attendant un roi.

» Dans la première année de son règne Hugues Capet » renouvela , mais sans aucun succès , les hostilités en Poi- » ton. Forcé par Wilhem , duc d'Aquitaine, de hattre en » retraite jusqu'à la Loire , il livra sur les bords du fleuve » une grande bataille qui ne servit qu'à faire éclater la » haine violente des deux populations l'une contre l'autre. » Les Francs remportèrent la victoire ; néanmoins les chefs

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» des petits états méridionaux conservèrent leur indépen- » dance, et même ils firent des conquêtes vers le nord. — a Adalbert, comte de Périgucux , assiège et prend Tours » vers l'an 990. Alarmé de ces progrès, et n'osant cepen- » dant l'attaquer à main armée, Hugues Capet lui adresse » un message avec cette question : Qui t'a fait comte? — Qui » ta fait roi? furent les seuls mots que répondit Adalbert. » Dans ces paroles se trouve le germe d'une nouvelle existence, l'existence féodale.

Ce sont là les faits généraux de notre histoire. Mais combien féconde serait encore la source, si l'on pénétre dans l'existence intime de notre pays , dans sa vie mystérieuse, dans ses traditions les plus naïves ! Le poète y aura sa large moisson. Pour lui , toute la mythologie fabuleuse de notre religion; pour lui, les saints miracles, les pieuses légendes. Car si le Poitou est la patrie du christianisme , il est aussi la patrie de ces fictions si poétiques , de ces féeries si mensongères, qui ont infiltré dans les croyances chrétiennes les antiques fables du paganisme. C'est sur le sommet de la tour de Lusignan qu'apparaît le type le plus complet de ces traditions populaires. La fameuse Mellusine, avec son corps moitié femme et moitié serpent, nous appartient; elle est l'œuvre bizarre de nos imaginations. Cette poésie fantastique couvre tout notre sol de ses mystérieuses créations ; chaque abbaye a son miracle , chaque fontaine sa fée , chaque château ses sombres apparitions.

Le romancier trouvera , lui aussi , dans les naïvetés des

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chroniqueurs, bien des traditions à idéaliser. Il suivra les destinées douloureusement mélancoliques de ces deux jeunes époux , en la mémoire desquels Limoges avait élevé un monument sous le nom du Bon Mariage. « Ils étaient » partis peu de temps après leurs noces pour aller en pè- » lcrinage à Saint-Jacques de Compostelle. La jeune femme » mourut en route dans la cité de Limoges. Son mari , la » douleur dans l'âme, alla accomplir son vœu, puis revint » mourir près du tombeau de celle qui devait être sa com- » pagne durant sa vie. Lorsqu'on vint pour l'inhumer dans » le tombeau qu'il avait fait construire pour sa femme , » celle-ci se retira d'un côté pour lui faire place. »

Les incidents dramatiques qui ont humecté son sol fourniront au drame de riebes couleurs : ainsi le supplice d'Urbain Grandier. Pour la reconstruction de notre nationalité toutes les activités sont donc nécessaires; l'historien et le poète , le romancier et le peintre. C'est surtout en nous attachant à ses vieux monuments que nous pourrons raviver l'ancienne physionomie de notre patrie : les monuments expliquent les hommes. Il fut un temps où les énergies intellectuelles se traduisaient par des œuvres d'architecture. Les idées, les traditions, les croyances, se formulaient au moyen de cet art en magnifiques symboles. Ici des cathédrales , là des châteaux , plus loin des hôtels-de-ville. Dans cette trinité monumentale est toute notre histoire. A l'église, l'histoire de la religion; au château , celle de la féodalité ; à l'hôtel-de-ville , celle de l'émancipation commu-

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nale. Devant ces édifices , sous leur voûte , nous comprendrons mieux les faits historiques dont ils sont les éloquents interprètes. La cathédrale , avec ses flèches , ses vitraux peints , ses rosaces , la majesté de son vaisseau , ses mille colonnes, nous initiera aux grandeurs de la religion; la silencieuse abhaye, cachée bien pieusement dans quelque retraite obscure , nous révélera les saints travaux des solitaires.— Du haut des tours crénelées du château fort nous pourrons évoquer le souvenir d'une longue série de preux et braves chevaliers. — La simplicité toute plébéienne des hôtels-de-ville nous dira les luttes du bourgeois contre le noble, pour son émancipation. — Donner une voix à tous ces monuments, c'est comprendre d'une façon poétique la science de l'archéologie. Étudions-les donc non-seulement dans leurs dates, mais encore dans leur histoire et dans leur pensée. L'archéologie, telle que la font certains antiquaires, n'est accessible qu'aux savants , et à cet égard écoutez ce que dit M. Vitet ' : « Ce n'est pas sur les savants qu'il » importe d'agir, ds sont à nous; ils honorent, ils révè- » rent les monuments. Ceux qu'il faut convertir , ce sont » précisément ceux pour qui l'archéologie n'est que té- » nébres. Renoncez donc à les séduire si vous n'avez à leur » offrir (pie la science toute nue , si vous ne leur parlez » que son mvstérieux langage. » C'est donc en donnant à l'histoire monumentale toute son animation que l'on pourra parvenir à arrêter le bras impitoyable du vandalisme, et à 1 Introduction à l'Histoire de la ville de Dieppe.

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placer autour de chaque monument une auréole de poésie , qui , tout en inspirant le respect et l'amour, en soit la sauvegarde et la divinité protectrice. Oui , donner aux monuments leur pensée , leur àme , c'est là le plus beau rôle de l'artiste.

Non-seulement nous avons à rendre aux monuments toute leur poésie, mais souvent encore leur nationalité. C'est dans les archives que nous pourrons rencontrer par hasard les noms des architectes qui ont travaillé à leur élévation. Trop souvent l'artiste disparaissait devant son œuvre ; il s'y enterrait tout vivant , et ses contemporains ne daignaient même par livrer son nom à l'admiration de la postérité. Tandis que les blasons aristocratiques et sacerdotaux couvraient toutes les parois de l'édifice, il ne se trouvait pas la moindre petite place pour graver ce nom plébéien : car c'étaient des hommes du peuple que tous ces artistes , et malheureusement les historiens des siècles qui nous ont précédés n'ont jamais considéré la coopération du peuple aux événements nationaux; toute sa gloire n'a pas trouvé grâce devant leur dédaigneux silence.

On a été bien plus loin encore pour certains édifices de nos contrées. De par je ne sais quelle tradition , on nous a déshérités de presque toute notre gloire monumentale. Ainsi ce seraient les Anglais qui auraient élevé les flèches de Niort , Fontenay et Luçon , de même qu'une foule d'autres monuments. Quant à ces trois édifices , il est fa-

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cile de convaincre d'erreur la tradition , car ils sont postérieurs à la domination anglaise dans nos contrées. D'ailleurs, est-ce que des conquérants songent à construire? Ils ont bien d'autres soucis. Toute la coopération des Anglais à l'élévation de nos monuments peut se résumer en ces mots énergiques de Froissard : « Les anglais qui moull » pillaient et travaillaient le pays. » C'est là toute la gloire artistique qu'ils peuvent revendiquer.

Dans les lignes que nous venons de tracer , notre pensée a été d'indiquer un plan aux écrivains qui seraient tentés d'étudier l'histoire de notre province. Nous n'avons pas la prétention de remplir un semblable cadre : la carrière est trop vaste pour notre faible essor. Si nous entrons dans la lice , ce n'est que pour donner le signal à de plus habiles ; nous n'aurons sur eux d'autre supériorité que celle de l'audace. Mais ayant applaudi de toute l'énergie de notre enthousiasme aux tentatives d'émancipation artistique pour les provinces, nous avons cru que la première chose à faire, c'était de raconter nos temps de gloire et de puissance. N'appartenant pas à cette génération maladive qui , ne pouvant rien créer, s'isole dans une individualité impuissante, nous nous sommes associé à l'étude de l'histoire. C'est au passé que nous demandons le secret de notre avenir , ainsi que le médecin cherche dans l'étude de la mort les mystères de la vie. Trop faible d'intelligence pour embrasser l'histoire tout entière, réfugions - nous dans un de ses

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fragments. Que la terre qui nous a vus naître , qui a eu notre première pensée , notre premier amour , soit aussi l'objet de notre première admiration.

A l'œuvre donc, artistes! Assez longtemps nous sommes allés demander nos inspirations à des terres étrangères et lointaines, oubliant ce que la patrie doit avoir pour nous de plus sacré et de plus sublime. Ne laissons pas à l'admiration blasée d'un touriste les merveilles de notre belle France, qui la faisaient appeler par un ancien vovageur ïœil et ta perle du monde. N'y a-t-il pas dans sa nature , dans son histoire, assez de magnificence pour l'imagination des poètes? N'a-t-elle pas sur ses hautes montagnes , sur ses rocs escarpés , assez de poésie pour faire vibrer la Ivre forte et guerrière d'Ossian? N'a-t-elle pas dans ses vallées méridionales , sous l'ombrage de ses lauriers , assez de mélancolie pour inspirer et faire murmurer des chants d'amour? N'at-elle pas ses monuments d'art, ses traditions, ses mœurs naïves? La terre d'Ecosse a-t-elle seule le monopole du génie des Wal ter-Scott? Avant de donner un libre coursa nos pèlerinages ambitieux , avant d'incliner notre front devant la coupole de St-Pierre , de promener nos rêveries dans les ruines d'Athènes ou sur les montagnes de la Suisse , donnons aux beautés de notre pays la virginité de notre admiration. C'est surtout pour nos monuments, pour ces ruines qui bientôt n'existeront plus, que nous invoquons une religieuse vénération. Les œuvres de Dieu subsisteront toujours , tandis que celles des hommes sont périssables ;

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étudions-les donc, avant que le temps ou la main des Vandales ne les ait fait disparaître. Que le peintre les reproduise sur la toile, que le savant nous initie à leurs mystères, que le poète les chante. Par cette coopération diverse dans les moyens , mais unique quant à la pensée , nous pourrons ('•lever à la gloire de notre pays un monument d'art et de science. Ce monument sera pour les générations qui nous suivront un livre toujours ouvert, dans lequel nos enfants viendront apprendre le passé de leurs aïeux. Le premier nom de héros confié à leur jeune mémoire ne sera plus emprunté au souvenir de la Grèce ou de Rome , mais hien à l'histoire de leur pays. De la sorte nous n'encourrons pas le reproche qu'adressait à son siècle sire de Joinville, relativement à son ignorance de l'histoire nationale.

Ceci est la première pierre de l'édifice : indulgence pleine et entière pour l'ouvrier qui l'a sculptée. D'autres viendront qui apporteront , eux aussi , le tribut de leur science et de leur imagination. Vlwimi perlransibunt et multiplex erit scientia.

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