‹ Histoire générale du Poitou (volume 2)Chapitre 2 sur 41 · ÉPOQUE GAULOISE. DOMINATION ROMAINE · texte numérisé non relu

ÉPOQUE GAULOISE. DOMINATION ROMAINE

Les peuples qui les premiers ont habité la terre du Poitou étaient-ils issus d'une race indigène, ou bien appartenaient-ils à une race étrangère? — Cette origine déterminée , par quelle cause ont-ils reçu la dénomination sous laquelle leurs faits et gestes sont enregistrés dans l'histoire ? — Telles sont les deux questions que soulève l'existence de toute population , alors qu'elle diffère par sa physionomie de celles qui l'entourent. Quoique diverses , ces questions sont cependant intimement liées l'une à l'autre : le nom d'une nation est souvent la conséquence de son origine.

Sur ces deux points fondamentaux de notre histoire nationale, bien des hypothèses ont été hasardées, et en cherchant à les expliquer, nous craindrions d'en émettre une nouvelle , non moins incomplète que toutes les autres. La naissance des peuples est, comme celle des individus, entourée de mystères. L'obscurité augmente en raison des

temps ; et si l'on ajoute à ees ténèbres déjà bien épaisse- la confusion des idées émises pour y jeter la lumière , on risque fort de la chercher dans la nuit la plus profonde. C'est alors s'amuser à agiter dans le vide l'impuissance d'une érudition douteuse.

Pour expliquer l'origine des premiers habitants du Poitou , les dissertations des savants n'ont point manqué , et pourtant la question est aussi neuve qu'à son début. Exposer toutes ces opinions contradictoires , ce sera démontrer les difficultés qu'elle présente, ainsi que le silence de l'histoire relativement à sa solution. — Mais si la science a fait naître, pour l'explication de nos origines, un grand nombre de systèmes , la tradition les a aussi entourées de ses fabuleux récits. Tout ce qui est mystérieux appartient de droit à l'imagination du poète. Pour elle, l'origine d'un peuple , c'est l'inconnu , c'est l'infini : elle se trouve à l'aise en présence d'un tel sujet. Là, en effet, ses ailes ne viennent point se briser ni contre l'authenticité des événements , ni contre la dureté prosaïque de la chronologie. La tradition poétique a donc exploité nos origines avec toute la fécondité de sa verve. Loin de nous la pensée de vouloir critiquer toutes les fictions au moyen desquelles elle a cherché à rehausser l'éclat de notre naissance ! C'est une auréole si fragile, et en même temps si innocente , qu'y toucher ce serait l'anéantir.

En effet, la tradition nous fera descendre en ligne directe d'une colonie de malheureux Troyens qui , sous les ordres de Turnus leur chef, se seraient échappés des ruines incendiées de leur patrie, pour venir sur notre sol chercher protection contre la fureur des Grecs. Ou bien , remontant plus haut dans l'ordre des siècles , elle nous imposera la paternité d'un petit-fils de Japhet, lui-même fils de Noé. Elle

ira même jusqu'à nous faire les glorieux descendants du fameux Hercule, lequel, dans un moment de loisir, et par un accouplement monstrueux avec une Mellusine anticipée , aurait de la sorte daigné peupler notre pays. — En présence de telles fictions fabuleuses , nous ne pouvons que remercier les poètes de leur bienveillance à vouloir nous assigner une illustre généalogie. Ils ont peut-être pris trop à cœur la gloire de notre maison , et , dans leurs ambitieuses rêveries , ils nous ont dotés d'une origine trop héroïque pour que nous puissions y ajouter foi.

D'autres , moins ambitieux dans leurs prétentions aristocratiques , ont cherché à expliquer la dénomination de notre pays par le pittoresque de sa nature. La terre du Poitou , ont-ils dit , par ses immenses ombrages , le reflet de ses fontaines et de ses innombrables ruisseaux , par l'aspect tantôt sombre et riant de ses diverses parties, en un mot par la variété multiforme de ses paysages , semble être peinte de mille couleurs et réfléchir mille nuances. Dans cette impression bizarre et poétique de la nature , ils ont trouvé l'explication scientilique du mot Pictavia. Suivant quelques-uns , cette même dénomination de Pictavia eût été donnée à la cité de Poitiers, parce que ses fondateurs avaient construit ses murs à l'endroit où l'on avait trouvé un oiseau peint et bigarré de divers plumages. Tout à l'heure la poésie s'inspirait de la nature purement terrestre; maintenant qu'elle prend son vol dans l'immensité des airs , qu'il nous soit permis de l'y abandonner à ses aventureuses excursions. — Tel est pour notre origine le langage de la tradition; fabuleux , invraisemblable dans ses merveilleuses fictions , il ne nous révèle rien de positif, si ce n'est la facilité toute mensongère de sa verve.

La science n'a pas été plus heureuse dans ses investiga-

lions sérieuses , que la poésie dans ses contes romanesques. Les étvmologistes ont cru trouver dans la dénomination donnée au territoire le mystère de l'origine de ses premiers habitants. Invoquant toute 4eur science philologique, ils ont soumis à une scrupuleuse analvse les mots de l'ictones, Pictavi , Pictivi , qui semblent être les anciens noms des Poitevins. Mais là se rencontrent des hypothèses contradictoires. Les unes ' prétendent que dans la langue celtique l'ancien nom Poitevin désignait un peuple se servant de gros dards ou javelots. Suivant elles, trois mots concourent à la formation de ce nom : picc, signifiant dard, javelot; tev , gros, épais; on ou vys, hommes. De là Pictevon , Picteon , Piclon , lesquels mots eussent été transformés , par la langue latine , en Pictones , et par la suite Pictavi. Pour la soutenir, ses auteurs ont invoqué l'autorité de certains documents historiques. « Dans l'énumération » des armes données à Geoffroy, duc de Normandie , se » trouve une lance de bois, armée d'un fer de Poitou. » Le roman de Garin dit également : « El portent glaives et » espiés poitevines. »

D'autres commentateurs trouvent dans l'étymologie celtique une nouvelle explication -. Le mot pict , disent-ils, signifie moucheté , bigarré, peint de diverses couleurs. Ainsi , à leur habitude de se bagoner à la façon des sauvages , les anciens habitants du Poitou devraient le hasard de leur dénomination. — Réfuter de semblables combinaisons ne peut pas être de la compétence de l'historien. Que nos pères se soient servis de gros et épais javelots, que même ils se soient barbouillé la face de diverses couleurs ,

1 C'est la version adoptée par doin Fouteucau dans la note n° I de ses. manuscrits.

s Dufour.

ils n'ont fait que suivre les mœurs du pays auquel ils appartenaient. La nation celtique était un composé de peuplades guerrières qui toutes se servaient de javelots dans les combats, et qui pratiquaient, quant à la chevelure du moins , l'usage du tatouement. 11 n'y a pas dans ces faits renonciation de caractères assez personnels aux premiers habitants de notre sol , pour que l'on puisse baser sur eux tout un système d'origine.

La science étymologique est donc , elle aussi , impuissante a résoudre le problème. Irons-nons , comme l'ont fait quelques savants critiques, invoquer au-delà de la Grande- Bretagne les analogies nominales existantes entre l'Ecosse et le Poitou , pour en conclure à l'origine de l'un de ces peuples par l'autre ? Dans cette hypothèse , auquel reviendraient les honneurs de l'ascendance? Ou bien, d'après les dires de Pline , abandonnant nos ressemblances nominales avec les premiers habitants d'Ecosse , nous déclareronsnous issus d'une colonie de Scythes , lesquels se peignaient aussi les cheveux et le visage , afin de se rendre plus redoutables à leurs ennemis?

Dans de semblables questions la science envahit quelquefois le domaine de la poésie; ainsi que cette dernière, elle fait jaillir de son cerveau des hypothèses qui n'ont pour base aucun document historique. Donc, rien de certain quant à l'origine de notre race. Où l'histoire garde le silence , l'historien doit aussi se taire : sa mission n'est pas d'inventer , mais de reproduire.

Cependant la vie d'un peuple , son histoire , sa coopération aux événements nationaux, sont souvent la conséquence de son origine. Chaque race a pour ainsi dire sa spécialité. Dans ses veines circule un sang à elle propre; son organisation est dissemblable de celles des autres. Il importe donc

de connaître les éléments d'une nationalité à son début. Cette étude peut nous initier aux secrets de son avenir; et l'historien , en examinant la vigueur des enfants de certaines races, l'énergie de leurs muscles et la fierté de leurs visages, pourra presque leur adresser le pronostic du poète romain : Tu Marcellus eris.

Mais , pour qu'un peuple puisse s'enquérir de sa généalogie et s'enorgueillir d'une pureté de race sans mélange , sans bâtardise , de telle façon qu'il soit, suivant l'expression énergique de Tacite , toujours semblable à lui-même , il lui faut certaines conditions de caractère national et de position géographique. Il nous semble que le Poitou manque à ces deux conditions essentielles. Quels que soient ses premiers habitants, leurs mœurs , leurs lois , on ne peut douter qu'ils vécurent sous l'impulsion de l'esprit gaulois , et que , fragments de cette immense mosaïque de peuplades , ils durent avoir des destinées à peu près semblables. Or les peuples de la Gaule étaient d'une nature mobile : insatiables de conquêtes et de longues migrations , ils avaient déjà envahi bien des pays , avant que Rome ne lançât sur leur propre territoire ses nombreuses et invincibles légions. La grande cité avait, lors de son invasion dans la Gaule, à venger l'insulte faite au Capitole lui-même. On comprend alors avec quelle merveilleuse facilité , chez les peuplades gauloises, s'opéraient les fusions et les mélanges entre toutes les races. Plus que toute autre contrée , le Poitou a dû se ressentir de ces continuelles excursions; touchant au centre de la Gaule par l'une de ses extrémités , et par l'autre aux rivages de l'Océan , il était accessible à toutes les invasions. Devant l'immensité de la mer s'arrêtait l'intrépidité nomade des conquérants. Sur son sol , quelque rapide que fût leur séjour, quelque impétueuse que fût leur invasion, ils

laissaient certaines traces de leur passage. Que sera-ce , bon Dieu ! quand les populations du nord verseront sur nos contrées des torrents de peuples divers ? Comment , dans ce Hux et reflux d'invasions tumultueuses , reconnaître la nationalité de chaque peuplade? Où sera l'arche sacrée dans laquelle viendront se conserver les individualités gauloises qui couvraient nos contrées , peuplaient nos bourgades? Dans une tempête , nous défions l'œil le mieux exercé de suivre le mouvement et la destinée de chaque vague. Il en est ainsi de l'histoire de la formation des peuples. Chaque nation s'enrichit d'un fragment d'une nation voisine ; chaque peuplade donne à une autre peuplade quelques gouttes de son propre sang. Il v a donc incertitude pour tout ce qui se rattache à la question des origines : la fable ment, la philologie tourne dans un cercle vicieux , la science invente des analogies et conclut de la ressemblance à l'identité.

Cependant si, sur la terre du Poitou , nous étions forcés de rencontrer les vestiges d'une population indigène , ce n'est point à de semblables hypothèses que nous irions les demander. Étudiant les différentes populations qui la couvrent, nous chercherions à distinguer les traits caractéristiques de chacune d'elles, les empreintes étrangères qui ont altéré la pureté de leurs physionomies ; et si , dans cet examen , nous en apercevions une qui , depuis des siècles , a conservé intacte sa personnalité, ne serions-nous pas en droit de réclamer en sa faveur le privilège glorieux de race indigène? Eh bien ! en jetant un coup d'œil sur la partie du Poitou située en face de l'Océan , et que l'on appelle le Marais , nous apercevons une population dont la physionomie fortement caractérisée a résisté à toutes les vicissitudes historiques du passé. Sa terre, à elle, c'est l'onde paisible de la Sèvce ; son habitation , une barque

grossière ; sa vie , la pèche. Insaisissable comme l'élément sur lequel elle existe , c'est à peine si l'on peut l'entrevoir de loin en loin. Cette race de pécheurs, au milieu de la mobilité, a conservé ses mœurs et son antique existence. Issue de ces Colliberts si fameux du moyen-âge, elle semble faire revivre dans les siècles modernes le passé de ses aïeux. Le Poitou est encore aujourd'hui , comme il l'a été autrefois , la patrie du Collibert. N'y a-t-il pas dans cette population toute la fierté d'une race antique ? N'estce pas là un débris de nation vaincue qui , dans l'isolement de ses destinées, cherche à se venger des dédains et de l'oppression de la conquête? Ce que l'histoire nous apprend sur ces peuplades de la Sèvre est incomplet quant à leur origine et à leur existence. Si quelque chroniqueur en fait mention , c'est pour rappeler le dégoût universel qu'ils inspiraient. Suivant la tradition , leur naissance était fabuleuse : Collibertus à cultu imbrium descendere pulatur , dit l'auteur de la chronique de Maillezais. Toutes les fois qu'un grand malheur vient les frapper , des cris de joie s'échappent de toutes les bouches. C'est ce qui arriva lors de la descente des Normands sur les côtes de l'Océan. Ils ne sont ni esclaves ni libres; leur condition participe de ces deux états. Au milieu des guerres , quand de sanglantes batailles viennent s'engager sur le sol qui les avoisine , eux , ils restent impassibles. Ni les chants de triomphe du vainqueur , ni les cris plaintifs du vaincu , ne trouvent un écho dans leur poitrine. Entre eux jamais de combats , mais plutôt s entr aidant les uns les autres , vendant et achetant sur mer fun à l'autre , quand les ans avaient fait meilleure pêche , dit le chroniqueur du xive siècle.

Et ainsi qu'ils ont vécu , ils vivent encore à l'heure qu'il est. Dans les destinées mystérieuses de cette population se

trouve peut-être le secret de l'origine de la race poitevine. Chassée de la terre qu'elle possédait, elle aura demandé au fleuve et à l'Océan un asile contre l'insolence du vainqueur. Mais à quoi bon hasarder une nouvelle hypothèse , alors qu'elle n'offre pas dans ses explications une solution certaine aux difficultés que fait naître autour de l'historien la naissance de toute nationalité?

L'histoire d'un pays date de la première manifestation que ses habitants donnent de leur existence. A quoi servirait la connaissance certaine que l'on pourrait avoir sur la vie d'une nation , si ses gestes ne se trouvaient consignés dans les annales du passé? Or, dans le silence que garde l'histoire sur les premiers événements dont notre pays a été le théâtre , devons-nous conclure à l'absence d'une population nationale , ou bien à son inaction ? Comme toutes les autres peuplades, les Poitevins ont dû suivre les destinées de la nation gauloise. Comme elle , ils ont subi l'influence de cette civilisation qui nous parait si bizarre et si poétique , d'après les traits bien imparfaits qu'en ont laissés les historiens de la Grèce et de Rome , car ces peuples de la Gaule n'ont daigné nous transmettre aucuns vestiges de leur existence. Ni leurs mœurs, ni leurs croyances, n'ont trouvé d'éclatants symboles pour se perpétuer d'âge en âge dans les siècles à venir. Chez eux , tout était confié à la tradition : pensées religieuses , événements glorieux , culte des héros , souvenirs des .sanglantes batailles , c'était là le domaine de la poésie. Traduits en chants nationaux , ces faits n'existaient que dans la mémoire des hommes; et toute leur histoire , formulée ainsi dans de nombreuses épopées , passa de génération en génération, jusqu'à ce que l'épéedu guerrier romain vint , en brisant cette nationalité , anéan-

tir du même coup ces monuments de poésie , fugitifs comme la pensée , et ne pouvant survivre aux mœurs nationales dont ils étaient les harmonieux reflets. Cependant il nous reste quelque chose du passé des Gaulois : ce sont ces immenses dolmens qui , dans la brutalité de leurs formes , expriment d'une manière si énergique la force prodigieuse de ceux qui les ont élevés. Mais c'est là toute la pensée que nous puissions arracher au silence de ces pierres monstrueusement amassées les unes par-dessus les autres. — « Tout » chez les Gaulois inspirait la terreur, dit un auteur latin; » leur mine, leur taille , leur longue chevelure hlonde , la » grandeur de leurs boucliers , la longueur de leurs épées , » leurs chants au commencement du combat , le bruit )) qu'ils ont coutume de faire pendant sa durée , soit avec » leurs boucliers , soit avec leurs armes, les cris et les hur- )) lements qu'ils y joignent , enfin un certain air de fierté » que leur donne leur figure gigantesque. »

Revendiquons pour les habitants de nos contrées quelques lignes de ce tableau , afin de pouvoir , à défaut de documents , reconstruire par la pensée les premiers siècles de notre nationalité. — Le génie du peuple gaulois , c'est la conquête. Il court le monde l'épée à la main : mélange d'ardeur guerrière et de raillerie spirituelle , son glaive et sa langue viennent insulter le monde antique. Il pille le temple de Delphes , et proclame ironiquement que les dieux étaient assez puissants pour n'avoir pas besoin de tous les trésors destinés à enrichir les hommes. Face à face d'Alexandre, dans une expédition qu'ils firent en Asie, leur audace ne s'humilie pas devant la gloire du jeune conquérant. Leur avant demandé ce qu'ils craignaient le plus au monde, persuadé que c'était lui , ils lui répondirent que c'était le ciel dont la chiite pouvait les écraser. Et même, quand la

foudre gronde dans ce ciel, objet de leur effroi, ils lui lancent des (lèches.

Quelle fut la part des habitants de nos contrées dans les longues excursions à travers le monde, pour lesquelles les guerriers gaulois n'avaient d'autre guide que le vol des oiseaux? Ont-ils suivi les destinées orageuses des neveux du roi de Bituriges, de Ségovèse et de Bellovèse , dans les expéditions que ces deux chefs illustres entreprirent dans l'Italie et dans la Germanie? Ont-ils mêlé leurs clameurs aux cris de guerre que d'autres firent entendre en Asie après la mort d'Alexandre , sur les bords du Bosphore , sur les ruines de Troie, et sur ces plages que , bien des siècles après, doivent couvrir les armées des croisés français? Ont-ils, eux aussi, prêté à Pyrrhus l'énergie de leur courage pour le seconder dans ses hasardeuses entreprises? Ont-ils reçu, eux aussi, le salaire de la rivale de Rome , pour combattre sous les ordres d'Annibal dans la première guerre punique? Étaientils de cette fameuse ligue gauloise qui menaça l'ancienne cité, déjà une fois envahie, et qui la força, pour échapper à la terreur qui l'accablait , d'arracher aux livres sybillins cet oracle terrible , que deux fois les Gaulois devaiefil prendre possession de Rome ? oracle que l'on chercha à éluder , en enterrant tout vifs sur la place publique deux Gaulois , afin de donner pleine et entière satisfaction aux paroles prophétiques. Sur tous ces faits, silence de l'histoire, quant à notre participation.

Mais Rome fatiguée des incessantes attaques de la Gaule, n'ayant plus d'or pour payer sa rançon , plus de dieux assez puissants pour la protéger , s'arme d'une énergie toute nouvelle , et ses légions vont couvrir toute la surface des Gaules. Sous cette invasion le monde gallique disparait. Devant la civilisation romaine tombe la civilisation gauloise. La cité

remplace la bourgade. Le vieil esprit de clan, avec sa mobilité toute guerrière , s'évanouit. La religion druidique abandonne ses mythes merveilleux et le chêne qui en était le symbole; elle laisse tomber de sa main la serpe d'or qui chaque année tranchait le gui sacré. — En dix années Jules César soumet la Gaule à la puissance de Rome.

C'est dans l'histoire de cette conquête que se rencontre pour la première fois notre dénomination nationale. Au livre 3 de Bello Gallico, le mot Pictones, dont se sert l'historien , atteste l'existence d'une peuplade gauloise sur le territoire appelé depuis Poitou. Mais César ne daigne pas nous apprendre de quelle manière il nous a soumis à la domination romaine. « Il a exigé , dit-il , des habitants du Poitou » et de la Saintonge, pays déjà soumis , un certain nombre » de vaisseaux pour aller soumettre les Venètes, l'un des » peuples les plus puissants des côtes maritimes occiden- » taies. » Ainsi le premier monument historique que nous puissions invoquer est pour notre pays un monument de déshonneur , puisque c'était pour prêter appui à Rome contre la liberté gauloise que nos vaisseaux affrontèrent les tempêtes de l'Océan. — De cette même époque date également la conquête de l'Aquitaine, qui formait alors, par son étendue et sa population , le tiers de la Gaule. C'est au jeune P. Crassus, l'un de ses lieutenants, que César confia le soin de l'expédition. Sur cette terre, deux fois les armes romaines avaient échoué. L. Valérius Praeconius v avait été tué , et le proconsul L. Mallius mis en fuite. — Crassus rassembla autour de lui les plus braves de Toulouse, de Carcassonnc et de Nai bonne , pays dépendants de la province romaine, et conduisit son armée sur le territoire des Sotiates. La résistance fut longue et opiniâtre. Fiers de leurs

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anciennes victoires, les Sotiates faisaient dépendre de leur valeur la liberté de toute l'Aquitaine. — Ils furent pourtant vaincus. Crassus assiégea leur capitale ; et au moment où les conditions du traité de paix allaient s'exécuter, parut sur les remparts de la ville le général en chef Adcantuannus avec six cents guerriers dévoués à sa personne. La présence du chef ranima l'énergie presque éteinte des combattants. Des cris de guerre retentirent de nouveau dans la cité; ses habitants reprirent leurs armes ; le combat devint plus sanglant. Cette nouvelle ardeur prolongea pour quelques instants seulement la liberté de la ville assiégée , et n'eut d'autre résultat que d'entourer les dernières heures de son indépendance de l'éclat d'une résistance glorieuse. Par cette victoire l'Aquitaine devint province romaine.

Mais une nationalité aussi puissante que la nationalité gauloise ne pouvait s'éteindre sans de violentes convulsions. Rome, malgré l'immensité de sa domination , ne put frapper d'un coup mortel la liberté de la Gaule. Son despotisme fit oublier aux différents peuples leurs réciproques rivalités. Si quelques-uns ont prêté main-forte aux conquérants , ils attendent avec une ambitieuse impatience le signal de guerre pour réparer noblement leur ancienne défection à la cause commune.

L'an 52, ce signal retentit clans la Gaule. Un soulèvement général y éclata. Plus de discussions, plus de haines de population à population; il n'y avait dans toutes les bouches qu'un cri bruyant et unanime , ce fut un cri de guerre contre Rome , une explosion énergique des vaincus en faveur de la liberté nationale. Le Poitou, dans cette tentative contre l'oppression de la conquête, fit oublier son ancienne coopération à l'œuvre du conquérant. Il n'envoya plus ses vaisseaux au secours de l'armée romaine, mais bien au

contraire il fournit à la confédération huit mille guerriers ;

c'était là son contingent.

A la tète de cette ligue fut un jeune Arverne , \ ereingétorix. Dans le supplice de Celtillus, son père, condamne pour avoir aspiré à la royauté, il avait trempé son âme de l'amour de la liberté. Lui aussi, il a à faire oublier d'ambitieuses et coupables tentatives; le fds vengera dignement aux yeux de la foule l'honneur de sa race. A la voix du jeune chef, tous les peuples envoyèrent les plus braves de leurs combattants. Bientôt une nombreuse armée , assemblage bizarre de nations diverses , se trouva sous les ordres de \ ercingétorix.

Dans cette guerre, le jeune Arverne ne fut plus un chef barbare , n'ayant d'autre mobile que ses instincts de liberté; il combattit avec autant de bravoure que d'expérience ; il fut tout à la fois et guerrier intrépide et politique adroit. Comprenant que son armée ne pouvait lutter dans une bataille contre les légions romaines bien disciplinées et bien compactes, il s'appliqua à leur enlever tous les moyens de subsistance. Au nom de la liberté nationale , il exalta l'ardeur de ses compagnons jusqu'à leur faire brûler leurs propres cités. Une seule échappa à l'incendie, ce fut Avarieum (Bourges) , la plus belle entre toutes les cités gauloises. Ses habitants se jetèrent aux genoux de Vercingétorix , et , à force de supplications , lui arrachèrent une décision favorable. Mais la pauvre cité ne pouvait échapper à la ruine commune. Si sa beauté a fait tomber la torche des mains de ceux qui allaient la livrer aux flammes , elle n'inspirera pas le même intérêt aux soldats de César. Assiégée par eux , elle fut prise après une héroïque résistance , et livrée aux horreurs du pillage. Vainqueur d'Avaricum , César échoua devant les murs de Gergovie. La défense de

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cette ville fui merveilleuse : elle résista à la lactique des assiégeants, à la supériorité de leurs machines. L'ardeur gauloise abattue un instant se releva plus puissante. De nouvelles populations vinrent augmenter le nombre des combattants. Tous jurèrent de ne point revoir leurs enfants, leurs épouses, ni leurs familles, avant d'avoir traversé au moins deux fois les rangs ennemis.

Dans un des combats qui suivirent le siège de Gergovie , César faillit être fait prisonnier; son épée tomba au pouvoir des Gaulois. Ce fut alors qu'effrayé des succès de Vcrcingétorix, il fit venir de la Germanie de nouvelles troupes. Cette augmentation de l'armée romaine fit cesser les triomphes des Gaulois. Ils furent forcés de se retirer vers Alésia , ville forte située sur le sommet d'une montagne. Autour de cette cité et dans l'intérieur de ses murs se concentrèrent toutes les forces de Vercingétorix. César fit le siège de la ville et du camp ennemi ; il les entoura d'immenses travaux. Le chef des Gaulois , voyant sa perte imminente s'il n'est puissamment secouru, envoya par toute la Gaule des députes chargés de provoquer un soulèvement général. A cet appel répondirent deux cent cinquante mille guerriers qui vinrent attaquer sur tous les points l'armée romaine. Mais la tactique et la science militaire de César devaient l'emporter sur la bravoure gauloise : les armées alliées furent détruites ; Alésia elle-même était sur le point de tomber au pouvoir des Romains. Seul au milieu de la désolation générale, Vercingétorix se montra calme et résigné ; avant rassemblé ses compagnons , il leur rappela les causes qui leur avaient mis les armes à la main. « Ce » n'est plus la mienne seulement, dit-il , c'est la nôtre à » tous , c'est la gloire et la liberté de la Gaule. Cependant » c'est bien moi qui vous ai attirés ici ; puisque le sort

» a décidé contre moi, ma tète vous appartient. Je satis- » ferai aux Romains par une mort volontaire, ou je me » livrerai à eux vivant , selon votre désir. Délibérez. » Immédiatement des députés furent expédies à César pour traiter de la reddition d'Alésia. La première condition du vainqueur fut d'exiger qu'on lui livrât Vercingétorix. A peine cette nouvelle fut-elle reçue dans le camp gaulois , que le jeune chef monta sur son cheval de bataille et se rendit auprès de César. Après avoir tourné en cercle autour du tribunal où siégeait le proconsul , il sauta de cheval , et , sans dire un mot , il jeta à ses pieds son épée , son casque et son javelot. Le vainqueur ne fut pas touché du dévoùment héroïque du chef gaidois. Conduit à Rome , on le plongea dans un cachot , d'où il ne sortit au bout de six ans que pour orner le triomphe de César et périr de la main du bourreau. — Ce fut là le dernier effort de la nationalité gaidoise résistant à l'envahissement de Rome. La participation des habitants du Poitou à cette lutte nous a imposé le devoir d'en reproduire les principaux traits. Toutes les fois qu'une population a versé son sang pour l'indépendance et la liberté nationale , elle a droit à la mention de l'histoire. La confédération dont Vercingétorix était le chef est pour notre pays un souvenir de gloire , et à ce titre nous avons cru qu'il serait à propos de le rappeler dans les préliminaires de l'histoire de notre province.

Il v eut bien encore quelques tentatives d'indépendance de la Gaule contre la domination romaine ; mais , isolées et partielles, elles furent impuissantes pour briser ce que n'ont pu vaincre les forces réunies de toute la Gaule.

Sur nos frontières , Dumnacus , chef des Andes, rassembla une armée, et vint attaquer Lemonum , où se trouva assiégé Duratius, l'allié de Rome. Mais le lieutenant

C. Fabius, ayant appris ce qui se passai!, chez les Pictons, aceourul aussitôt , et le chef de l'insurrection n'eut d'autre ressource que la fuite. Il traversa la Loire avec son année , qui , poursuivie et jointe par la cavalerie romaine , fut frappée de teneur et mise en pièces. C'est là un des nombreux épisodes qui firent naître les instincts de la liberté gauloise , aux prises avec les envahissements de la conquête romaine.

Mais la nationalité gauloise devait périr dans cette lutte. César de son épée a ouvert dans son sol un passage à la civilisation latine. Sur les immenses voies qu'a tracées l'activité guerrière de ses soldais, la grande cité apporta dans nos contrées ses mœurs, ses institutions, ses dieux même. Pendant cette nouvelle période, le Poitou n'a presque rien à réclamer à l'histoire. Comme toutes les autres parties de la Gaule, il subit l'influence du vainqueur. Nous ne connaissons les résultats de la civilisation romaine dans notre pays que par les monuments qu'elle y a laissés. La vieille cité de Poitiers avec ses arènes, ses aqueducs, atteste par ces édifices l'importance qu'elle a dû avoir dans cette phase de nos destinées. Les nombreuses voies qui sillonnaient notre territoire, et dont les vestiges sont encore apparents dans certaines contrées , donnent également des preuves irrécusables de notre existence durant ces siècles gallo-romains.

Poitiers eut, ainsi que les principales villes des Gaules, ses écoles d'éloquence et de grammaire. Moins brillantes , il est vrai , que celles de Montpellier, Marseille, Aix et Toulouse, elles ont dû cependant exercer sur les populations une influence salutaire. Nous ne les connaissons que par les satires que le poëte Ausone adressa à deux de leurs professeurs : la première contre Rufus, le rhéteur; l'autre contre Amnon Anastase, le grammairien. Quelque peu

(laiteuse que soit pour la réputation de nos anciennes écoles la manière dont l'histoire en a conservé le souvenir, nous devons cependant des remercimenfs à Ausone , dont la verve satirique nous a transmis les seuls indices d'une gloire qui nous appartient. D'ailleurs on peut présumer, sans courir trop risque de se tromper, que tous les auditeurs de nos écoles n'étaient pas si sévères que le poète, et que peut-être tous leurs professeurs ne méritaient pas au même titre l'honneur de ses épigrammes.

Si c'est par la bouche d'un poète que nous recevons quelques traces de notre civilisation , ce sera encore un poète qui nous initiera à la connaissance de notre situation sociale sous la domination de Rome. Dans son poème de la Pharsale, au livre premier, Lucain montre les Poitevins occupés à la culture de leurs terres.

Le mot immunes a besoin d'être expliqué, car il a donné lieu à des interprétations complètement fausses. Comme nous le disions, la civilisation romaine s'infiltrant dans les mœurs gauloises, y avait apporté quelques-unes de ses institutions , entre autres ses municipes. La bourgade a disparu pour faire place à la cité. Celte nouvelle organisation , entourée de certaines libertés, transforma plusieurs de nos villes. De là le sens de l'épithéte dont Lucain caractérise les babitants du Poitou. Elle n'exprime pas , comme l'ont dit quelques historiens , l'exemption de l'impôt dont Rome les aurait gratifies. Le vainqueur avait en trop grande affection les intérêts de son fisc pour s'enlever ainsi tous les bénéfices d'une province. Si Piome donnait à la nation vaincue ses mœurs , son fantôme de liberté et ses dieux , elle les faisait payer au poids de l'or : l'impôt, protée aux mille formes, accablait les populations de la Gaule; sur elles la grande cité battait monnaie, il lui fallait pour la magni-

licence do son agonie toutes les richesses de l'univers. Le tableau que Lactance nous a laissé de son avidité fiscale, nous montre tout à la fois la misère de ces populations et réfute mieux que tous les raisonnements l'interprétation bénévole donnée aux vers de Lucain.

« Tellement grande était devenue la multitude de ceux » qui recevaient en comparaison de ceux qui devaient » payer, telle était l'énormité des impôts , que les forces » manquaient aux laboureurs , les champs devenaient » déserts , et les cultures se changeaient en forêts. Je ne » sais combien d'emplois et d'employés fondirent sur » chaque province, sur chaque ville, magistri, ralio- » 7iales , vicarii. Tous ces gens-là ne connaissaient que » condamnations, proscriptions, exactions; exactions non » pas fréquentes mais perpétuelles, et dans ces exactions

» d'intolérables outrages Mais la calamité publique se

» transforma en deuil universel , quand le fléau du cens » eut été lancé dans les provinces et dans les villes. Les » censiteurs se répandirent partout , bouleversèrent tout : » vous auriez dit une invasion ennemie, une ville prise » d'assaut. On mesurait les champs par motte de terre ; on » comptait les arbres, les pieds de vigne. On inscrivait les » bètes, on enregistrait les hommes. On n'entendait (pie » les fouets , les cris de la torture; l'esclave fidèle était tor- » foiré contre son maitre , la femme contre son mari, le » fils contre son père ; et faute de témoignage , on les lor- » turait pour déposer contre eux-mêmes ; et quand ils » cédaient, vaincus par la douleur, on écrivait ce qu'ils » n'avaient pas dit. Point d'excuses pour la vieillesse ou la » maladie; on apportait les malades, les infirmes. On esti- » niait l'âge de chacun , on ajoutait des années aux enfants , » on en otait aux vieillards ; tout était plein de deuil ei de

>> consternation. Encore ne s'en rapportait-on pas à ces » premiers agents; on en envoyait toujours d'autres pour » trouver davantage ; et les charges doublaient toujours , » ceux-ci ne trouvant rien , mais ajoutant au hasard pour » ne pas paraître inutiles. Cependant les animaux dimi- >i nuaienl , les hommes mouraient , et l'on n'en payait pas » moins l'impôt pour les morts. »

Un des lieutenants de Rome, Licinius, trouva la méthode ingénieuse de compter quatorze mois dans l'année , afin de grossir le produit de certaines redevances mensuelles. Convaincu de concussion , il conduisit Auguste prés d'un immense tas d'or : « C'est pour les Romains, dit— » il , c'est pour vous , Auguste , que j'ai ramassé cet or; les » Gaidois ne l'emploieraient qu'à se révolter , et vous pour- » rez l'employer à les contenir. » Un tel langage donna raison à celui qui le proférait.

Ainsi était la Gaule. Le Poitou , fertile et bien cultivé, ne pouvait échapper à la voracité et aux exactions fiscales de la métropole. Lui aussi, il supporta la persécution du vainqueur; et vouloir lui faire une position exceptionnelle dans la situation générale des Gaules , en vertu du mot immimes dont se sert Lucaki , c'est faussement interpréter cette épithète et donner à notre pays un privilège dont il n'a jamais joui.

Pour arriver à une époque où l'histoire de notre province se relève d'une façon plus active , il faut aborder les premiers siècles du christianisme et ceux qui suivirent l'invasion des Barbares du Nord.

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