‹ Histoire générale du Poitou (volume 2)Chapitre 19 sur 41 · BERTRAND DU GU ESCLIN , AU PROFIT DU ROI DE FRANCE CHARLES V · texte numérisé non relu

BERTRAND DU GU ESCLIN , AU PROFIT DU ROI DE FRANCE CHARLES V

La victoire des Anglais à Maupertuis brisa d'un seul coup la fusion territoriale qui s était accomplie entre les provinces du nord et celles du midi de la Loire. Nos contrées tombèrent sous la puissance du roi d'Angleterre , et ce n'est que par de nouveaux combats que la France , démembrée , mutilée, peut reconquérir ses anciennes limites. Si les désastres de la journée du 1 9 septembre 1 356 ont opéré dans nos contrées un changement de domination, ils provoquèrent encore une révolution immense en faveur de la commune. Plus les chances du triomphe sont mobiles entre les deux nations rivales, plus les cités consolident leur indépendance. La puissance féodale des possesseurs de fiefs semble elle-même se relever de ses défaites passées , et retrouver au milieu de ces luttes acharnées une existence libre de toute suzeraineté. Tout est en mouvement; la guerre domine tous les événements de cette époque : rois et seigneurs , communes et bourgeois , tous prennent part à des luttes plus ou moins sanglantes. Il n v a rien de stable et de réeulier dans la nouvelle domination que nos contrées ont à subir; issue du hasard des combats, elle règne parla force des armes. Durant toute la période que nous allons traverser , nous ne rencontrerons que des batailles , des sièges et des dévasta-

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tions. Plus que toule autre partie de la France , notre territoire semble fatalement destine à servir de théâtre aux luttes des deux nations. Les barons , chevaliers et autres seigneurs de notre province se précipitent avec ardeur daus la mêlée; parmi eux, les deux camps rencontrent également de belliqueux champions et d'intrépides défenseurs. Les populations des cités elles-mêmes prennent souvent fait et cause pour l'un ou l'autre des combattants , suivant, dans leurs succès ou leurs défaites, les destinées des guerriers sous la protection desquels elles ont placé leur propre indépendance.

Le traité de Brétigny , conclu l'an 1 3G0 , sanctionna l'œuvre de la conquête. Presque toutes les provinces méridionales , et parmi elles le Poitou , furent abandonnées par le roi de France à la domination anglaise. Il y eut bien quelques protestations énergiques d'un grand nombre de seigneurs et de certaines cités contre cette transaction si funeste à la France ; mais elles furent impuissantes à repousser l'envahissement du vainqueur. « La Rochelle , d'autant plus française que Bordeaux était anglais , supplia le roi, au nom de Dieu , de ne pas l'abandonner; ses habitants disaient qu'ils aimeraient mieux être taillés tous les ans de la moitié de leur chevance. » Vains et inutiles regrets ! Le roi de France les suppliait affectueusement et soigneusement de ne point repousser de leurs murs les Anglais , de peur que la paix ne fût enfreinte et brisée. Alors on vit accourir dans nos provinces une multitude d'hommes qui vinrent, de par le roi d'Angleterre, prendre possession des comtés, des sénéchaussées, des cités , des villes, des chàteauxetdes forteresses que le roi de France leur avait abandonnés par le traité de Brétigny. Devant cet envahissement, les Rochelais formulèrent ainsi leur dernière protestation :

« Nous nous soumettrons aux Anglais de lèvres, mais de cœur , jamais ! »

Le duché d'Aquitaine, tel qu'en avaient joui la dynastie des Wilhem et les rois anglo-normands , fut donc rétabli dans ses anciennes limites au profit du roi d'Angleterre. Les liens de suzeraineté n'existent plus ; il en a la pleine et entière possession. Mais cette résurrection aquitanique ne pouvait être de longue durée ; adviennent des destins contraires , et cette antique circonscription politique disparaîtra pour laisser s'achever le travail de l'unité. Quelques mois après l'exécution du traité de Brétigny, le roi d'Angleterre envoya en Aquitaine comme régent Jean Chandos , ce guerrier dont le courage servit si puissamment au succès du prince de Galles dans les plaines de Maupertuis. Il reçut les serments de foi et hommage des comtes et vicomtes , des barons et des chevaliers , des villes et des châteaux. Partout il institua des sénéchaux et des baillis, tous pris parmi les plus chauds partisans de la cause anglaise. Ces préliminaires achevés , il vint s'installer dans la cité de Niort , qui devint ainsi le centre de la domination anglaise dans nos contrées. Là , au milieu des fêtes et de l'éclat d une cour somptueuse, il s'appliqua à faire oublier aux populations les désastres des guerres passées.

L'année suivante, en 1362 , le vainqueur de Poitiers, le prince de Galles , auquel le roi d'Angleterre avait fait don du duché d'Aquitaine sous la simple réserve de l'hommage lige ', s'embarqua pour venir en prendre possession. Arrivé dans la cité de la Rochelle , il y fut bientôt rejoint par Chandos. De là, accompagné d'une foule immense de chevaliers et d 'écuyers, il vint dans la cité de Poitiers, près de ces lieux

' Ses lettres sont datées du 10 juillet 136;!.

encore tout palpitants des souvenirs de son éclatante victoire, et il y reçut les serments de fe'aute et d'hommage de la part d'un grand nombre de barons et seigneurs de Poitou et de Saintonge. Ce fut à cette époque que Chandos fut déclaré connétable de tout le pays d'Aquitaine , et que la dignité de maréchal fut décernée à Guichard d'Angle , ce même seigneur poitevin attaché jadis au parti du roi de France. Durant son séjour à Poitiers, le prince de Galles chercha à enrôler sous ses bannières les bourgeois de cette cité; il n'eut pas de paroles assez flatteuses pour le maire Emeri d'Airon, et il poussa même cette politique adroite jusqu'à lui confier la garde de la ville.

La domination du prince de Galles en Aquitaine ne demeura pas longtemps paisible. Les antipathies qui l'ont accueillie commencent à faire explosion. Il n'y a ni dans les mœurs , ni dans les habitudes , ni dans les caractères des deux peuples , aucun point de contact. Les habitants de Poitou, de Saintonge et de Limousin , dit Froissart , sont de telle nature qu'ils ne peuvent aimer les anglais. Le signal de l'insurrection contre l'Angleterre fut donné par les seigneurs de la Gascogne, toujours jaloux de défendre leur indépendance contre tout envahissement. Voici dans quelles circonstances. Lors de son retour de ses expéditions en Espagne, le prince de Galles voulut établir en Aquitaine, sur chaque feu, un impôt connu sous le nom de fouage '. Une assemblée des barons de Gascogne, de Poitou et de Saintonge, auxquels on adjoignit plusieurs riches hommes des cités et des bonnes villes d'Aquitaine , fut convoquée à Niort. Là , l'évêque de Bathe , chancelier du prince de Galles en Aquitaine, s'efforça de faire adopter le projet d'impôt, en

' Cliron. de Froissard.

remontrant aux membres de l'assemblée que cette taxe ne serait perçue que durant cinq années ; qu'elle était devenue indispensable en raison des énormes dépenses faites par le prince dans ses guerres en Espagne. Les propositions du prince de Galles ne rencontrèrent point, il faut en convenir , une grande opposition parmi les seigneurs de Poitou, de Saintonge et de Limousin; mais elles soulevèrent de violents refus de la part des seigneurs de Gascogne. Tous protestèrent contre L'impôt demandé, disant que jamais, du temps passé , ils n'avaient payé ni subsides, ni impositions, ni fouage, ni gabelles, et qu'il en serait ainsi tant qu'ils auraient des armes pour défendre leur indépendance. Malgré l'éloquence de lévèque de Bathe et la soumission facile des seigneurs de nos provinces , l'assemblée se sépara sans rien décider.

Sur l'ordre que les seigneurs récalcitrants reçurent de se réunir de nouveau , tous refusèrent hautement et persistèrent dans leurs premières déclarations. Alors, dit Froissart, le pays commença à rebeller contre le prince. Les barons insoumis de la Gascogne, assistés de plusieurs prélats et chevaliers, vinrent trouver le roi de France, Charles V , qui avait succédé au roi Jean , et lui exposèrent devant les seigneurs de son conseil leurs griefs contre le prince de Galles, disant qu'ils avoient ressort audit roi, et que à lui se dévoient relraire et retourner comme à leur souverain. Le prudent Charles n'osait ni décourager dans leur mécontentement les seigneurs gascons , ni pourtant rompre tout d'un coup la paix qui existait entre la France et l'Angleterre ; aussi leur répondit-il en ces termes : « Certes , sei- » gneurs , nous aurions bien à cœur de conserver dans ses » limites et même d'augmenter la juridiction de la cou- » ronne de France; mais nous avons juré, après notre

» seigneur père, de respecter les articles du traité tpie » tous vous connaissez : ainsi nous ferons nos efforts pour » protéger vos droits et rétablir la paix entre vous et notre » très-cher neveu le prince de Galles, sans porter atteinte » à vos franchises et libertés. » Par ces paroles , le roi de France gagna l'amitié des seigneurs gascons , et quand 1 heure du combat sera venue , il rencontrera parmi eux d'énergiques partisans. Malgré les répugnances soulevées par ses projets d'impôt , le prince de Galles n'en persista pas moins à les réaliser: Chandos lui-même , plus sage que son souverain, ne put len détourner; et pour ne pas assister aux déplorables conséquences d'un tel acte , il abandonna durant quelque temps le pays d'Aquitaine et s'exila volontairement dans un de ses domaines situé en Normandie. Ceci se passait en 1368.

Le roi de France ne conserva pas longtemps sa neutralité dans les discussions survenues entre les seigneurs gascons et le prince de Galles à l'occasion du fouage. Il accueillit avec plaisir et faveur les remontrances des barons du midi ; et, le '25 janvier 1369 , un clerc de droit , bien enlangagé afin de mieux exploiter de la besogne , assisté d'un chevalier, fut expédié vers le prince de Galles pour lui remettre de la part de Charles Y une sommation de se rendre à Paris afin de répondre devant la cour des pairs de certains griefs, dont « par foible conseil et simple information il » auroit molesté les prélats, barons, chevaliers et com- » munes des marches de Gascogne aux frontières de notre » royaume , de laquelle chose nous sommes tous émer- » veillés ' . »

Les messagers du roi de France firent prompte diligence,

1 Froissard. — Michelet, Bisl. de France.

et étant arrives dans la cite de Bordeaux, ils remirent entre les mains du prince de Galles 1 acte dont ils étaient porteurs. A la lecture de cette sommation , le vainqueur de Poitiers changea de couleur, agita la tète avec colère, et regardant les deux envoyés français, il leur dit : « Nous » nous rendrons volontiers dans la cité de Paris , puiscpie » le roi de France nous l'ordonne ; mais ce sera le bassinet m en tête et soixante mille hommes en notre compagnie. » A ces paroles , le docteur es lois et le chevalier effrayés se précipitèrent aux genoux du prince. « Cher sire, lui dirent- » ils , au nom de Dieu , que cet appel ne provoque en vous » ni courroux ni dépit ; nous ne sommes que des mes- » sagers envoyés par notre seigneur le roi de France , à )) qui nous devons toute obéissance. » Le prince leur répondit : « Je n'ai de colère que contre ceux qui vous ont » envoyés. Bien mal est conseillé votre roi , qui veut s'ar- » roger des droits qu'il n'a point en s'immisçant dans les » affaires de notre duché. A la cour d'Angleterre seulement » peuvent former un appel ceux qui ont quelques griefs à » faire valoir contre nous , et, s'il en est autrement , il en » coûtera cent mille vies. » En prononçant ces derniers mots d'une voix sombre , le prince de Galles sortit brusquement , laissant immobiles de surprise et de frayeur les deux pauvres députés. Cette réception brusque n'était pas de nature à les faire séjourner plus longtemps à Bordeaux; ils en partirent immédiatement et se félicitaient déjà de n'avoir pas été eux-mêmes victimes de la colère du prince, lorsqu ils furent arrêtés par son ordre et jetés dans une prison à Agen. « Non, non, avait dit le prince de Galles » lorsqu'on l'informa de leur départ, il ne me convient pas » qu'ils partent si légèrement de notre pays pour aller ra- » conter leurs plaisantes railleries au duc d'Anjou qui nous

» aime tout petit , et qu'ils disent comment ils m'ont ajourne

» en mon hôtel même. »

Le sort des armes peut seul décider maintenant entre le roi de France et le souverain d Aquitaine. L'accueil l'ait à la citation juridique équivaut à un signal de guerre. Qu'ils se préparent donc encore au combat tous ces seigneurs du midi ; que les cités, que les châteaux soient fortifiés , car 1 animosité est grande entre les adversaires. Il ne s'agit rien moins que de savoir si les provinces de l'ancienne Aquitaine viendront se confondre dans la nationalité française, ou bien si elles formeront un état isolé, ne relevant que du roi d Angleterre. Avant de commencer la lutte , les antagonistes ont besoin de s entourer des sympathies des villes; ils confirment leurs privilèges, les étendent : c est ainsi que le prince de Galles accorde aux habitants de la cité de Poitiers la connaissance de tous les cas criminels et civils , et de toutes actions et autres tant réelles, perso?inelles , que mixtes, à l'exception des crimes de lèse-majesté , de faux monnayage et de falsification du scel , institution qui créa au milieu de la cité un véritable jury. Cette charte , donnée en faveur de la commune de Poitiers , ne fut , au dire de 1 auteur de L'Histoire manuscrite du Poitou , que la sanction légale d'un usage depuis longtemps observé. « Car, dit-il, dès 1319, Aimé Boussineau, » bourgeois , fut acquitté par jugement de la commune » pour avoir tué un prêtre de Moncontour, du nom de » Désiré André , surpris en adultère avec sa femme. » Quoi qu'il en soit de l'origine de ce droit judiciaire exercé par les habitants de la cité , toujours est-il que nous rencontrons , dans la date de la charte qui le concède à ceux de Poitiers , une coïncidence parfaite avec les événements généraux de cette époque. L Angleterre et la France se

disputent nos cités , et les enrichissent à F envi de privilèges, de droits et de concessions.

La nouvelle guerre qui va éclater jette parmi les populations de féconds germes de discorde : chaque cité, chaque famille rencontre dans son propre sein des champions pour l'un et l'autre parti ; les passions s'irritent et s'enflamment ; souvent la noble châtelaine se fortifie dans sa forteresse pour lutter, au nom d'une faction , contre son propre mari attaché à la faction rivale. Le premier fait d'armes dont le Poitou fut le théâtre à cette époque se passa sur les limites de cette province et celles de la Touraine. Plusieurs chevaliers , du nom de Jean de Breuil , Guillaume des Bordes et Louis de Saint-Julien, attachés de cœur à la fortune du roi de France, s'emparèrent , durant la nuit , par surprise, du château de la Iloche-Posay, situé sur la rivière de la Creuse , non loin de la Haie. Une garnison nombreuse, une forte artillerie furent placées dans cette citadelle, alin de faciliter aux Français l'entrée du Poitou. A la nouvelle de ce succès, le prince de Galles envoya pour défendre Poitiers un grand nombre de seigneurs, parmi lesquels se rencontraient Guichard d'Angle , les sires de Parthenay et Louis d'IIarcourt. Vers ce même temps , le sire de Chauvigny , grand baron de Poitou , embrassa le parti du roi de France.

Le Poitou avait alors pour sénéchal sire James d'Audeley, chevalier aussi vaillant que sage, dit le chroniqueur : effrayé des manifestations hostiles des guerriers de France, il lit un appel à tous les barons et chevaliers de sa province , et bientôt il eut sous ses ordres une troupe de douze cents lances. Parmi les seigneurs qui s'empressent autour du sénéchal , se rencontrent Guichard d'Angle , les sires d'Harcourt, de Pons, de Parthenay, Geoffroy d'Argenton,

Maubrun de Linières , et un grand nombre d'autres chevaliers , tous fidèles a la bannière anglaise. Us envahissent les pays de Berry et de Touraine , jettent partout le ravage et la désolation , pillant et brûlant les habitations , massacrant les pauvres gens : la terreur est si grande qu'aucun obstacle ne vient entraver leur marche. Revenus en Poitou, ils ravagent les terres du seigneur de Chauvigny pour le punir de sa défection , et viennent mettre le siège devant la petite ville de Brioux. Après un grand nombre d'assauts, souvent repoussés avec succès par les assiégés , elle fut prise ; les hommes d'armes du vicomte furent pendus , plusieurs noyés ; les habitants furent dépouillés; et les guerriers sous les ordres du sénéchal , fiers de leurs exploits , rentrèrent dans Poitiers pour y prendre du repos , et afin , ajoute le chroniqueur, de mieux trouvera vendre ce qu ils avaient ravi et pillé dans les pays parcourus.

Une expédition du même genre fut dirigée contre le château de la Boche-sur-Yon , occupé au nom du comte d'Anjou par un chevalier du nom de Jean Blondeau. Malgré l'activité des assiégeants et les machines de guerre dont ils entourèrent la citadelle , les hommes d'armes du comte d'Anjou firent bonne contenance. Le siège se poursuivait, lorsque quelques chevaliers , de la connaissance de Jean Blondeau, entrèrent en pourparlers avec lui au sujet de la reddition de sa citadelle. Le pauvre capitaine, fort peu subtil quoique bon chevalier, promit de se rendre s'il n'était secouru avant un mois , à la condition de recevoir une somme de six mille livres. Le délai expiré , Jean Blondeau remit le château au pouvoir du sénéchal d'Audeley, et reçut, ainsi que ses hommes d'armes, un sauf-conduit pour la cité d'Angers. Mais le malheureux capitaine paya cher sa convention avec les guerriers du parti anglais : il fut

emprisonne pour cause de trahison , et, durant la nuit, des soldats , obéissant aux ordres du comte d'Anjou , descendirent dans son cachot , l'attachèrent dans un sac et le précipitèrent dans la rivière. La prise du château de la Rochesur- Von fut le dernier exploit du sénéchal d'Andeley; pendant que les chevaliers, ses compagnons d'armes , retournaient vers le prince de Galles , alors à Angoulême , le vieux guerrier succomba à Fontenay-le-Comte. Sa mort excita de douloureux regrets parmi les seigneurs attachés à la cause d'Angleterre; le prince de Galles lui-même assista à ses obsèques , qui se firent avec grande solennité dans la cité de Poitiers. Par la prière et la requête de tous les barons et chevaliers de Poitou , la dignité vacante fut donnée à Jean Chandos.

Le nouveau sénéchal , dans l'impatience de combattre les Français, convoqua , dans la cité de Poitiers , les chevaliers anglais et poitevins pour une expédition en Anjou et en Touraine. Il signifia au comte de Pennebroch , qui se tenait à Mortagne sur-Mer avec deux cents lances, de se joindre à lui. Le chevalier anglais , de ces nouvelles moult réjoui, aurait de grand cœur répondu à l'appel de Chandos, si les gens de son conseil ne l'en eussent détourné. « Monsei- » gneur, lui dirent-ils , vous êtes un jeune seigneur et un » sire à parfaire ; si vous vous mettez en la compagnie de » Jean Chandos, toute la gloire de l'expédition lui revien- » dra, sans qu'en aucune manière il soit fait mention de » vous : il convient mieux que vous, qui êtes un grand » sire et de haute extraction, vous laissiez agir de son côté » Chandos, qui n'est qu'un simple bachelier au regard de » vous. » Ce refus du comte de Pennebroch n'arrêta point les projets du sénéchal de Poitou. Suivi de trois cents lances et de deux cents archers , il envahit L'Anjou , et fit

en ce bon et gras pays moult d ennuis et de maux. Le territoire qui environne la cite de Loudun fut principalement le théâtre des dévastations des guerriers de Chandos. Ils marchèrent de là vers les limites de la Touraine, dans la vallée de la Creuse , et vinrent mettre le siège devant le château de Piochechouart , après avoir ravagé tous les domaines du seigneur de ce nom , pour le punir de son attachement à la cause du roi de France. Leurs efforts ne purent rien contre cette forteresse, vaillamment défendue par de bonnes gens d'armes , desquels Thibaut du Pont et Alliot de Calais étaient capitaines.

Arrivé à Chauvigny , Chandos apprit cpie des guerriers de France , sous les ordres du maréchal Louis de Sancerre , séjournaient à la Haie , sur les limites de la Touraine. Il aurait marché de grand cœur à leur rencontre , si le comte de Pennebroch eût amené les chevaliers qu'il avait près de lui ; mais sur son refus , le sénéchal , ne se voyant pas en nombre , rentra à Poitiers.

A la nouvelle de cette retraite, le comte de Pennebroch, dont l'orgueil s'accommodait peu des succès de Chandos , se mit en route à la conquête de hauts exploits et de brillants faits d'armes , suivi de près de cent chevaliers anglais et poitevins. Durant sa marche vers le pays d'Anjou , il fut rejoint par plusieurs guerriers qui avaient suivi le sénéchal dans sa dernière expédition. Il s'appliqua à parcourir les mêmes lieux que celui dont il ambitionnait la gloire : partout mêmes dévastations , mêmes pillages ; le fer et le feu couronnent dignement l'oeuvre commencée par la première invasion. Pendant que le jeune seigneur cherche ainsi a effacer par de nouvelles calamités les calamités passées , les Français qui séjournaient en grand nombre sur les frontières du Poitou se réunirent, pendant la nuit,

dans la citadelle de la Roche-Posay qui tenait alors pour la France. Plus de sept cents guerriers s'y rencontrèrent sous le commandement du maréchal Louis de Sancerre. Le comte de Pennebroch , nullement informe de ce qui se passait, après avoir ravagé la seigneurie du vicomte de Rochechouart, vint s'installer dans un village qu'on appelle Puirenon. Déjà les varlets conduisent les chevaux dans les écuries, et leurs maîtres s'apprêtent à souper, lorsque toutà-coup les guerriers se précipitent dans le village , lances baissées , au milieu des cris : « Notre-Dame ! Sancerre ! » au maréchal ! » La confusion est à son comble parmi les chevaliers du comte de Pennebroch ; un grand nombre tombent sous les coups des Français ; le jeune seigneur luimême ne leur échappe qu'en se précipitant, avec quelquesuns des siens , dans une maison de templiers assez bien fortifiée. Les voyant ainsi recueillis et enclos , les guerriers de France furent tous joyeux. « Ils ne nous peuvent échap- » per, disent-ils; tous seront nôtres. Nous leur ferons » chèrement payer les ravages qu'ils ont faits en Anjou et » en Touraine. » Les assiégés repoussèrent avec une grande bravoure les premières attaques de l'ennemi, et lorsque la nuit arriva, les Français, malgré leur grand nombre, n avaient pu devenir maîtres de cette forteresse improvisée. Dès que les assaillants eurent sonné la retraite, le comte de Pennebroch et ses guerriers songèrent à envoyer vers Ghandos pour l'informer de leur triste situation. Un chevalier, appert homme d'armes , se chargea de cette mission; s étant échappé par une fausse poterne, il prit à la hâte le chemin de Poitiers. Dès le point du jour , les Fiançais recommencent plus vivement l'attaque ; ils dressent contre les murs des échelles, afin de dominer l'inlérieur de

la maison. Les Anglais , de leur côté , combattent avec arileur; ils lancent des pierres contre les targes et bassinets. Jamais , dit le chroniqueur , on ne vit gens en si petit nombre combattre si vaillamment contre tant de bonnes gens d armes. EiFravé de 1 acharnement des guerriers de France, le comte de Pennebroch, ne recevant aucune nouvelle de son message , appela un de ses écuvers et lui dit : « Ami , montez sur mon coursier, gagnez la plaine, mar- )) chez à grande hâte vers Poitiers , afin de dire à monsei- » gneur Jean Chandos le danger et le péril où nous » sommes , et recommandez-moi à lui par ce signe. » Alors , tirant de son doigt un anneau d'or : « Donnez-lui » cette bague , reprit-il ; il reconnaîtra bien qu'elle vient » de moi. » L'écuyer partit à L'instant , tout lier de cette mission de confiance. Lorsqu'il entra dans Poitiers , il y avait peu d'instants cpie le premier chevalier y était arrivé, car l'obscurité de la nuit l'avait fourvoyé dans des sentiers inconnus. Ce dernier trouva Jean Chandos encore tout mélancolieux des relus du comte de Pennebroch , et peu disposé à le tirer d'embarras. Au moment où , après avoir entendu la messe , il s apprêtait à se mettre à table , le second écuyer entra dans la salle , et lui remettant l'anneau de son maître : <c Cher sire, lui dit-il , le comte de » Pennebroch se recommande il vous et vous supplie de d venir 1 arracher au péril qui le menace. » Ces paroles firent peu d impression sur le sénéchal ; il ordonna même de commencer le repas ; mais h peine quelques instants furent-ils écoulés , qu'il se leva de table , et s'adressant à ses chevaliers : « Le comte de Pennebroch , leur dit-il , » qui est un sire de noble et haute affaire et de grand li- » gnage, fils de mon naturel seigneur le roi d Angleterre,

» puisqu'il a épousé sa fille, nie prie si bénignement , que » je dois accéder à sa demande et lui porter secours , s'il » en est temps encore. »

Ces paroles firent éclater parmi tous les chevaliers des transports de joie : c< Aux chevaux ! aux chevaux ! n s'écria-t-on de toutes parts. Les trompettes retentissent , les guerriers s'arment , et bientôt deux cents lances suivent Chandos sur la route de Puirenon. A la nouvelle de leur approche , les Français , déjà fatigués des difficultés de ce siège , et ne voulant point s'exposer à un combat contre les hommes d'armes du sénéchal , abandonnèrent le village et se retirèrent dans leur citadelle de la Roche -Posay. Pleins de joie de leur délivrance , les guerriers du comte de Pennebroch , se doutant de l'arrivée de Chandos , marchèrent au-devant de lui ; ils le rencontrèrent à tine trèsfaible distance de Puirenon, et se firent là grandes reconnaissances et grands rapprochements d'amour. Après ces démonstrations d'amitié , les deux chefs se séparèrent , se promettant dorénavant , pour toutes leurs expéditions , une réciproque assistance.

Vers ce même temps , un moine de 1 abbaye de Saint- Savin , pour se venger de son abbé , livra par trahison le monastère aux guerriers de France, qui y placèrent une forte garnison sous les ordres de Louis de Saint-Julien. Plusieurs fois Chandos essaya de s'en emparer, mais toujours la vigilance du gouverneur déjoua ses tentatives. Irrité de ces échecs souvent répétés, le sénéchal de Poitou convoqua secrètement tous les barons et chevaliers de la province ; presque tous se rendirent près de lui , car moult ï aimoient ,-ils étaient près de trois cents lances. Il partit de Poitiers durant la nuit , sans divulguer le but de son expédition , qui ne fut connu de ses gens qu'au moment

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où ils arrivèrent près de l'enceinte du monastère. Tous descendent alors de cheval, et armés d'échelles ils pénètrent dans les fossés. Ils s'apprêtaient à escalader les murailles de l'abbaye , lorsque le bruit du clairon se fit entendre dans l'intérieur de la citadelle , annonçant l'arrivée de plusieurs guerriers français qui venaient chercher le sire de Saint- Julien pour une expédition en Poitou. Chandos ^ qui ignorait la cause de ce bruit du clairon , s'imagina que ses guerriers avaient été découverts par le guet de la citadelle , et il donna l'ordre de la retraite, en disant: « Allons, » allons-nous-en ; nous avons pour cette fois failli à notre » fait. » Tous les chevaliers de sa compagnie remontèrent promptement à cheval , et ne s'arrêtèrent que dans la cité de Chauvigny. Là, ils demandèrent au sénéchal s'il n'avait plus rien à leur ordonner , et il leur répondit : « Partez, au nom de Dieu, seul je resterai en cette ville. »

Lorsque les seigneurs poitevins furent partis , ainsi que le sénéchal de la Rochelle Thomas dePercy, suivi de plusieurs chevaliers anglais , Chandos , tout mêlancolieux de ce qu il avoit failli à son intention, s'apprêtait à prendre quelque repos, lorsqu'un homme pénétra dans la maison où il se trouvait, demandant avec instance à lui parler. A peine fut-il en sa présence : u Monseigneur , lui dit-il , je vous apporte de fâcheuses nouvelles. » — « Lesquelles? » reprit Chandos. — « Les Français chevauchent vers ces lieux. » — « Et comment le sais-tu.? » — « Monseigneur, je suis parti de Saint-Savin avec eux. >» — « Et quel chemin suivent-ils? n — « Je ne sais, mais je pense qu'ils se dirigent vers Poitiers. » — « Et quels sont ces guerriers ? » dit le sénéchal poursuivant ses questions. — « C'est le sire de Saint-Julien et le breton Kerlouet, suivis de leurs compagnies. » — « Ma foi , reprit Chandos, il ne me convient

POITOU. b'.A

pas de chevaucher , qu'ils cherchent une autre rencontre que la mienne. »

Après quelques instants de silence, le guerrier anglais , préoccupé de ce qu'on venait de lui apprendre, changea de détermination : « Quoi que j'aie résolu, dit-il, il est bon que » je chevauche toujours ; il me faut retourner à Poitiers , « et j'y arriverai avant le jour. » Alors il ordonna à ses guerriers de prendre la route de cette cité , et tous côtoyèrent la rivière jusqu'au pont de Lussac. Par un singulier hasard , il advint que les Français suivaient la même route et n'avaient pas sur les guerriers de Chandos l'avance de plus d'une lieue. Ils étaient précédés dans leur marche par le sénéchal de la Piochelle , Thomas de Percy, suivi de ses guerriers, qui , à la vue des Français , hâtèrent le galop de leurs chevaux pour avoir l'avantage du pont. Ils y arrivèrent les premiers et se mirent en état de défendre le passage de la rivière. De leur côté, les Français arrivés près du pont se préparèrent au combat , abandonnèrent leurs chevaux à leurs varlets, s'armèrent de leurs lances, et vinrent en belle ordonnance pour assaillir les Anglais qui se tenaient franchement sur leurs pas, et n'étaient de rien effrayés, combien qu ils fussent un petit au regard des François.

La lutte allait s'engager, lorsque parut Jean Chandos, bannière déployée , suivi de près de quaiante lances. Dès que les varlets auxquels les chevaliers français avaient confié la garde de leurs chevaux l'aperçurent, effrayés, ils prirent la fuite en s'écriant: <r Allons, allons-nous-en, voici » Chandos , sauvons-nous avec nos chevaux. » La terreur qu'inspira le sénéchal de Poitou provoqua de sa part de sanglantes paroles à lencontre des guerriers de l'autre nation. « Entre vous , Français , leur dit-il, vous êtes de vail- » lanls hommes d armes ; vous chevauchez à votre aise et

» suivant votre caprice, de nuit et de jour; vous prenez » villes et forteresses en Poitou , dont je suis sénéchal : vous » rançonnez les pauvres gens sans ma volonté ; vous mar- » chez à travers tout le pays à tète armée, aussi bien que » s'il était vôtre; et, par Dieu, il n'en est rien. Messire » Louis , messire Louis , et vous Kerlouet , vous êtes main- » tenant de trop grands maîtres, car il y a plus d'un an que » je vous cherche sans pouvoir vous rencontrer ; mais je » vous vois aujourd hui , Dieu merci! nous ne parlerons » pour savoir qui doit être maître dans ce pays de vous ou » de moi. On m'a dit que plusieurs l'ois vous avez désiré me » rencontrer. Or çà , me voilà , je suis Jean Chandos, tout m disposé, s il plaît à Dieu , à mettre à 1 épreuve vos ap- » pertises d'armes si renommées. »

Ces paroles de provocation poussèrent à bout la patience d'un guerrier breton qui se trouvait alors au service de la France ; il saisit violemment son glaive , en frappa un écuyer anglais avec tant de force au milieu de la poitrine, qu'il le renversa de dessus son cheval. Jean Chandos, au bruit de la chute , se détourna , et voyant étendu à terre le malheureux écuyer, ne put retenir sa colère, et s'adressant aux siens : « Comment ! leur cria-t-il , vous laisserez tuer ainsi un des vôtres ! A pied ! à pied ! » Aussitôt la mêlée s'engage; Chandos s'y précipite avec ardeur, environné des siens, sa bannière devant lui ; le glaive au poing, il marche sur l'ennemi; les coups qu'il porte jettent déjà l'effroi parmi les combattants , lorsque s'étant embarrassé dans les replis d'un long vêtement qui lui battait jusqu'à terre , et sur lequel étaient gravées ses armoiries , le pied lui glisse , il tombe. Un écuyer français du nom de Jacques de Saint- Martin , homme fort et vigoureux , se précipite vers lui , le frappe de son glaive au-dessous de l'oeil , entre le nez et le

Iront. Chandos ne voit point le coup venir sur lui ( car il avait perdu un œil en chassant le cerf dans les landes de Bordeaux); le fer pénètre jusqu'au cerveau; le malheureux sénéchal se roule deux fois par terre moult douloureusement, et oncques depuis le coup ne parla.

Quand les Anglais virent tomber leur chef, ils furent tous forcenés. Un combat sanglant s'engage autour du cadavre du malheureux Chandos ; les guerriers des deux nations se l'arrachent : Edouard ClifFort , oncle du sénéchal , le saisit par les cuisses , frappe de son glaive avec tant de fureur, cpie nul n'ose approcher. Les Bretons, se rappelant les bravades imprudentes du chef anglais, crient à haute voix : « Par Dieu, seigneurs anglais, vous serez tous nos » prisonniers , car vous ne pouvez nous échapper. » Alors ces derniers font des prodiges de valeur, autant pour défendre leur liberté et leur vie , cpie pour venger la mort de Chandos. L'écuyer qui l'a tué tombe à son tour frappé de mort. Mais la bravoure des Anglais ne peut résister longtemps au grand nombre de leurs ennemis ; peu à peu ils cèdent le terrain , et presque tous tombent au pouvoir des Français. Ces derniers s'apprêtaient déjà pour le départ , lorsqu'ils s'aperçoivent de l'absence de leurs chevaux ^ emmenés par leurs varlets dans leur déroute. Désespérés de ce contre-temps , ils se disaient les uns aux autres : « Nous » sommes vainqueurs, et pourtant, par faute de nos varlets, » nous ne pouvons partir; car il nous est impossible, à cause » de nos fatigues et de la pesanteur de nos armures, d'aller » à pied à travers ce pays qui nous est hostile ; et pour » comble de malheur , nous sommes éloignés de plus de » cinq lieues de quelque forteresse de notre dépendance. »

Pendant que les vainqueurs étaient ainsi occupés à se lamenter , les seigneurs poitevins qui avaient pris

congé de Chandos à Chauvigny , ayant eu nouvelle de la présence des Français dans le pays, arrivèrent bannières et pennons ventilons , sur le champ de bataille presque désert. A cette vue , les Français effrayés s'approchent de leurs prisonniers et leur disent : « Voici des gens qui vien- » nent à votre secours : nous savons qu il ne nous est pas » possible de lutter contre eux ; tout à l'heure vous étiez » nos captifs, acceptez-nous maintenant comme tels, car » nous préférons être à vous qu'à ceux qui viennent. » Cette singulière mutation de rôles était à peine terminée, lorsque les chevaliers poitevins, lances baissées et au milieu de cris de joie, se précipitèrent sur les Bretons et les Français , et ils ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils apprirent ce qui venait de se passer.

La douleur des barons et des chevaliers poitevins éclata avec transport lorsqu'ils aperçurent le cadavre presque inanimé de leur sénéchal. Tous pleuraient à chaudes larmes ; Jean Chandos, auquel il restait encore un souffle dévie, ne pouvait répondre à leurs douloureux témoignages d'affliction que par de pénibles gémissements. Les chevaliers de son hôtel se faisaient surtout remarquer par l'exaltation de leurs plaintes ; ils se tordaient les mains, s'arrachaient les cheveux, et au milieu de leurs cris et de leurs sanglots on entendait ces paroles : « Pauvre et gentil chevalier , » fleur de tout honneur! ô Jean Chandos ! combien mal à » propos fut forgé le glaive qui t'a mis ainsi en péril de » mort! « On s'empressa de lui enlever son armure , et de le placer bien doucement sur une targe pour le porter à Morlemer, la forteresse la moins éloignée de cette contrée. Là, malgré les soins dont on l'entoura, il ne survécut à sa blessure qu'un jour et une nuit, et passa de vie à trépas. « Que Dieu, ajoute Froissart , en ait l'âme par sa débon-

naireté; car oncqucs depuis cent ans chevalier ne fut plus courtois ni plus plein de toutes bonnes et nobles vertus et conditions entre les Anglais, que lui. » Presqu'en même temps , 1 écuyer qui lui avait donné le coup de mort expirait aussi de ses blessures dans la cité de Poitiers , où il avait été transporté après le combat. — Thomas de Percy succéda à Jean Chandos dans sa di«nité de sénéchal de Poitou. Ces faits se passaient dans les premiers jours de l'année

i;jto.

Avec Chandos s écroula la puissance anglaise dans nos contrées. Les victoires ont cessé, partout des défaites : la France s'efforça de reconquérir ses anciennes limites, et de confondre dans son sein toutes ces provinces d'Aquitaine qu'elle avait déjà eu tant de peine à soumettre. Les populations de ces pays sont lasses des dévastations ; assez longtemps victimes de toutes les violences de la guerre , elles semblent appeler de leurs voeux un avenir plus paisible. C'est en vain que le vieux roi d'Angleterre fait publier partout dans les provinces de France qui sont sous sa domination , des lettres remplies de pacifiques intentions, par lesquelles il veut remédier et obvier à toutes choses indues et touchant haine et rancune entre lui et ses féaux amis et sujets : c'est en vain qu'il ordonne à son très-cher fils le prince de Galles, à tous les ofliciers en Aquitaine, d'abandonner toutes les actions intentées au sujet des aides et des fouages; qu'il promet un solennel pardon à tous ses féaux sujets , tant prélats comme gens d église, universités, collèges, comtes, vicomtes , barons, chevaliers et communautés , et gens des cités et bonnes villes , qui ont embrassé le parti du roi de France. Ses promesses de paix, d'amour et de concorde ne soulèvent aucunes sympathies ; ses serments prononcés solennellement sur le corps de Jésus-Christ ne rassurent en

rien les peuples d'Aquitaine, si longtemps accables, torturés par des exactions de tous genres et surtout par les lléaux de la guerre.

A l'affaiblissement de l'autorité anglaise dans nos contrées correspondent les succès toujours croissants du parti français. Au moment où ces lettres, témoignage prophétique d'une prochaine décadence, sont partout publiées, la ville de Chàtellerault tombe au pouvoir des mêmes chevaliers qui avaient été vaincus d'une manière si étrange au pont de Lussac. La possession de cette place importante ouvrit aux partisans du roi de France les portes du Poitou. Chaque jour d'éclatantes défections de puissants seigneurs révèlent la force de ce dernier. C'est ainsi que le seigneur de Pons, malgré la volonté de sa femme, abandonna le parti anglais pour embrasser avec ardeur la cause du roi de France. Il est vrai qu'il ne put entraîner dans sa défection la ville dont il était seigneur, car elle resta soumise à la puissance anglaise : il chercha bien à la soumettre par la force des armes; mais les efforts des habitants, dirigés par sa propre femme et le sire Aymon de Boury, triomphèrent de toutes ses tentatives.

Le prince de Galles lui-même , le vainqueur de Crécy et de Poitiers, livré aux angoisses d'une cruelle maladie, abandonna l'Aquitaine pour retourner en Angleterre. Dans la ruine de la cité de Limoges , dans le sang de ses habitants, il laissa les dernières traces de sa tyrannique domination. Avant de partir , il réunit à Bordeaux tous les seigneurs de Gascogne et de Poitou dont l'obéissance lui était assurée , les conjura de la conserver à son frère le duc de Lancastre, car ils le trouveraient , disait-il, bon seigneur et courtois et accordable. Tous jurèrent fidélité au nouveau prince, lui reconnaissant amour , service et obéissance. Ces

choses terminées , le malade les baisa tous en la bouche et s'embarqua sur le navire qui devait le transporter dans sa patrie.

Les barons et chevaliers poitevins étaient encore sous 1 impression de leurs énergiques protestations de dévoùment au roi d'Angleterre , lorsqu ils vinrent mettre le siège devant la citadelle de Moncontour , occupée par des guerriers de France. Situé sur les frontières de l'Anjou et du Poitou , ce château offrait d'immenses avantages pour pouvoir dominer tout le pays ; aussi rien ne fut-il épargné de la part des assiégeants pour s'en rendre maîtres. Plus de trois mille combattants viennent cerner son enceinte d'un triple rempart ; des machines de guerre y sont transportées de Thouars et de Poitiers : chaque jour de nouvelles attaques; enfin, le dixième , le choc des assaillants fut tel, qu'ils percèrent les murs du château et s'en emparèrent. Les guerriers qui l'avaient défendu avec tant de courage furent tous massacrés, à l'exception de quelques-uns dont les vainqueurs espéraient sans doute de riches rançons. Cette citadelle importante fut confiée par les chevaliers poitevins à la garde de Gautier Huet et de deux autres de ses compagnons, avec une garnison de cinq cents hommes. Elle protégea les dévastations que ces guerriers commirent dansle pays environnant, qui moult fut ^revè.

L'année suivante, en 1372, le duc deLancastre convoqua à Bordeaux tous les barons et chevaliers d'Aquitaine attachés à l'Angleterre, afin de les consulter sur les secours qu'il avait le projet d'aller lui-même demander à son père , pour pouvoir repousser avec avantage les seigneurs qui combattaient au nom du roi de France. L'assemblée désigna même quelques chevaliers qui devaient accompagner le prince

dans son voyage, pour parler et remontrer au rei d'Angleterre les besognes et tétat à! Aquitaine plus pleinement. Guichard d'Angle fut l'un d'eus. Il confia, durant son absence, la garde du Poitou à Louis d Harcourt et au sire de Parthenay. La réception des députés aquitains au château de Windsor fut signalée par des fêtes somptueuses. Le vieil Edouard s'appliqua à raviver leur attachement par toutes sortes d'honneurs. Guichard d'Angle devint surtout l'objet d'une grande prédilection ; il l'admit même dans la confrérie des chevaliers de la Jarretière bleue. Les fêtes terminées , un grand conseil des grands d'Angleterre eut lieu au palais du roi à Londres; et là , Guichard d'Angle , qui portait la parole au nom de tous les chevaliers d'Aquitaine, supplia d'envoyer en France, à défaut du duc de Lancastre , le comte de Pennebroch que moult aimoient et désiroienl avoir, car ils le sentaient bon chevalier et hardi durement. Alors Edouard , en présence de toute l'assemblée, parla de la sorte au jeune prince : « Jean, beau fds, je vous ordonne » et requiers d'aller en Poitou, en la compagnie de mon- » seigneur Guichard; et la vous serez gouverneur et sou- » verain de tous les gens d'armes que vous y trouverez , » dont il y a grand foison. » A son retour au palais de Windsor , le roi emmena avec lui le seigneur poitevin , afin de lui parler des choses d Aquitaine , et dans leur entretien Guichard d'Angle lui disait : « Monseigneur , dès que notre )) nouveau chef sera arrivé dans nos provinces, nous ferons » bonne guerre , car nous y trouverons quatre ou cinq mille » chevaliers, tous qui lui obéiront, à la condition cepenm dant d'être payés de leurs gages. » — A quoi Edouard répliquait : « Messire Guichard , Messire Guichard , ne » vous souciez point d'avoir or et argent pour faire bonne

» guerre, car j'en ai assez; et je l'emploierai volontiers » à de telles choses, puisqu'elles concernent les alïaires de » mon royaume. »

Les espérances si hardiment formulées par Guichard d'Angle près du roi d'Angleterre rencontrèrent dans l'avenir de bien tristes réalisations. Dès les premiers jours , en effet, le comte de Pennebroch équipa une flotte considérable et cingla vers les côtes du Poitou. La traversée ne fut ni longue ni périlleuse. Mais, à leur arrivée dans la rade de la Rochelle , ils se trouvèrent en présence d'une flotte espagnole appartenant au roi de Castille , et qui était ainsi venue a leur rencontre par les secrètes instigations de Charles V. Un combat terrible s'engagea entre les navires des deux nations ; les gros vaisseaux espagnols , bien pourvus d'artillerie, fondirent à pleines voiles sur ceux d'Angleterre, les dominèrent , et , du haut de leurs ponts , les guerriers du roi de Castille lançaient des pierres énormes , des barres de fer, de telle sorte que plusieurs chevaliers anglais furent grièvement blessés, quelques-uns même tués. Les habitants de la Rochelle considéraient ce spectacle du haut de leurs remparts , sans songer à porter secours aux guerriers du comte de Pennebroch. Malgré les prières du sénéchal , Jean de Harpedane , ils restèrent impassibles spectateurs du combat, alléguant ironiquement qu'ils avaient bien assez de leur ville à garder, que d'ailleurs ils n'étaient point habitués à combattre sur mer ni contre des Espagnols, et que , si la bataille s'était engagée sur terre , ils y seraient allés de grand cœur. Indignés de cette singulière conduite des Rochelais (dont l'explication se rencontre facilement dans les vives protestations par lesquelles ils avaient accueilli chez eux la puissance anglaise ) , plusieurs chevaliers qui se trouvaient alors dans cette ville , les sires de Tonnay-

Boutonne , de Surgères et de Linières , suivis de quelques hommes d'armes, se précipitèrent sur quatre fragiles barques , et allèrent joindre leurs courageux efforts à ceux de leurs malheureux compagnons.

Le lendemain , dès le point du jour , les Espagnols , au milieu d'un grand bruit de trompes , recommencèrent l'attaque plus vivement encore que la veille. Ayant suivi l'avantage du vent, ils dirigèrent à pleines voiles leurs vaisseaux vers les nefs anglaises, les serrèrent de près, et au même instant ils lancèrent sur les ponts de grands crochets et chaînes de fer. Alors les guerriers anglais , se voyant sur le point de tomber entre les mains des ennemis , couronnèrent leur défense par de nouveaux exploits de courage. Après une mêlée sanglante dans laquelle ils furent tous tués ou pris , les Espagnols demeurèrent complètement vainqueurs. Le comte de Pennebroch et tous les chevaliers qui l'avaient accompagné furent faits prisonniers. La captivité de l'un d'eux, le comte de Surgères, ne dura pas longtemps; il parla si bellement à son maitre, qu'il en fut quitte pour trois cents livres, et vint dîner le lendemain dans la cité de la Rochelle , dont les habitants se réjouissaient au fond du cœur de la défaite des Anglais. Dans ce combat, le vaisseau qui portait l'argent confié par le roi d'Angleterre à Guichard d'Angle pour la solde des chevaliers d'Aquitaine, fut submergé , dit-on , par les Ilots , jaloux pour ainsi dire d engloutir un argent destiné à perpétuer dans nos pays les horreurs d'une guerrre longue et sanglante.

Cette défaite navale de la Rochelle fut le coup le plus terrible porté à la puissance du roi d'Angleterre. La terre et la mer lui manquent tout à la fois. Ses destinées victorieuses s'évanouissent. Désormais, c'est à la France à vaincre. Il fallait bien que tôt ou tard s'anéantit pour l'A-

quitaine cette dépendance anglaise, si tyrannique et si désastreuse. Le Poitou tout entier ne tarde pas, en effet, à être envahi par les armées de France. Les chefs les plus illustres y amènent leurs combattants. Les ducs de Berry et de Bourbon, le comte d Alençon , le dauphin d'Auvergne , les sires de Sancerre , de Sully, de Clisson et de Laval, et toute la noblesse du royaume de France, s'y donnent rendez -vous. Au milieu de tous ces guerriers et à leur tête se rencontre Bertrand du Guesclin , ce pauvre bachelier inconnu , dont les premiers exploits sur la terre de Bretagne avaient préconisé l'avenir d'un héros. A lui de faire oublier les victoires de Crécy et de Poitiers; à lui de cimenter par la force de son épée cette unité française si laborieusement morcelée. La prise des châteaux et villes de Montmorillon , de Chauvigny et de Lussac , fut le prélude de l'invasion française dans nos contrées. L'armée du connétable , qui était de plus de trois mille lances , s'avança ensuite vers la cité de Poitiers , et campa durant la nuit au milieu des vignes qui lavoisinent : ses habitants redoutaient grandement l'attaque, lorsqu'elle partit le lendemain matin pour aller mettre le siège devant le château de Moncontour.

Les mêmes difficultés qu'avaient déjà rencontrées les guerriers du parti anglais ralentirent les efforts de ceux du connétable. Protégée par d'immenses fossés au-dehors , la forteresse était au-dedans vaillamment défendue. Les chevaliers de France ordonnent alors aux paysans des environs d'abattre une grande quantité d'arbres, qu'ils font précipiter dans les fossés, et qui, une fois couverts de terre , leur facilitent l'approche des murs du château. Ce travail dura bien quatre jours. Le cinquième, l'attaque recommença avec une grande vigueur, et ceux qui étaient dedans

furent en grand aventure et péril d'être pris. Le lendemain , les guerriers du connétable, portant pics et hovaux en leurs mains , cernèrent encore de plus près la citadelle. Elle était sur le point d'être emportée d'assaut, lorsque les deux capitaines qui y commandaient, imaginant le péril, et voyant que désormais toute résistance était inutile , rendirent leur forteresse à la condition que la vie leur serait laissée. Du Guesclin accepta ces offres, et, d'anglais qu il était, le château de Moncontour devint une place forte des armées de France. La nouvelle de cette victoire jeta l'effroi parmi les habitants de Poitiers. Ils envoyèrent aussitôt des messagers à leur sénéchal Thomas de Percy, qui accourut promptement pour les protéger contre les surprises de l'armée française. Du Guesclin passa de nouveau près de Poitiers sans tenter aucune attaque , et il alla assiéger Sainte-Sévère, place forte du Limousin.

Durant ce siège éclatèrent de profondes dissensions dans la citéde Poitiers. Les habitants se partagèrenten deux camps prêts à en venir aux mains. A la tète du parti anglais se rencontraient le maire Jean Renault et plusieurs riches bourgeois. Ces choses se passaient pendant f absence du sénéchal de Percy , qui était allé au secours de la garnison de Sainte- Sévère. Les partisans du roi de France entamèrent avec du Guesclin de secrètes négociations ; ils lui firent même dire que, s'il voulait avancer, la ville lui serait remise sans combat. Le connétable, tout joveux de ces propositions, dit aux ducs de Berrv et de Bourbon : <r Messeigneurs , je )) suis appelé par un grand nombre d'habitants de Poitiers, » et, si Dieu le veut, je marcherai vers cette cité avec trois » cents lances , tandis que vous poursuivrez avec ardeur le « siège commencé. » Il abandonna secrètement le camp , et, suivi de compagnons tous bien montés, il se dirigea vers

Poitiers, à travers les bois, les bruyères et des pays presque inhabitables , ayant soin , pour ne pas être découvert , de s éloigner du droit chemin.

Le maire Jean Renault, qui avait quelque soupçon sur les mystérieuses menées des partisans du roi de France, expédia un messager vers Thomas de Percy , qui, l'ayant rencontré , lui dit : « Sire , mon maître vous supplie de » revenir à la hâte à Poitiers, car ses habitants sont en » pleine révolte, et le plus grand nombre veulent se sou- » mettre au roi de France. Lui-même a failli déjà devenir » victime de leur exaspération. Hàtez-vous, car peut-être » n arriverez-vous pas à temps , s'il est vrai , ainsi que mon » maître le suppose, que le connétable ait été mandé. » A ces paroles , le sénéchal retourna promptement vers Poitiers , et, au moment où il allait y entrer, il apprit que la ville avait ouvert ses portes et accueilli avec joie le connétable du Guesclin. Quand les barons et chevaliers de Gascogne et de Poitou attachés à la cause anglaise apprirent cette éclatante défection , ils furent émerveilles et ébahis , pensieux et courroucés. Les seigneurs poitevins cherchèrent alors à ranimer l'énergie éteinte de leurs alliés : « Sei- » gneurs , leur dirent-ils , sachez de vérité que nous pre- » nons avec grande tristesse les choses qui se passent en ce » pays; délibérez entre vous sur ce qu'il y a à faire, et » vous trouverez parmi nous de bons et loyaux défenseurs. » — <( Certainement , seigneurs, répondaient tristement les » Anglais, nous croyons à la sincérité de vos paroles, et ce » qui nous attriste n'est pas la crainte de nous voir trahis » par vous ; mais nous pleurons sur notre propre infortu- » nitè , car toutes les choses ?ious viennent à rebours. » Au milieu de ces réciproques doléances, il fut décidé que les chevaliers des trois nations , poitevins, gascons et anglais,

marcheraient dans des directions différentes , et qu'ils s'enfermeraient dans leurs places fortes jusqu'à des temps meilleurs. Leur confédération militaire cesse; le faisceau est luise, la victoire n'en sera que plus facile. Alors les guerriers de Poitou marchèrent vers le château de Thouars, ceux de Gascogne prirent le chemin de Saint-Jean-d'Angély , et les Anglais celui de Niort.

Une triste fatalité poursuit activement les guerriers d'Edouard. Arrivés près de Niort , l'entrée de la ville leur est refusée ; les habitants leur crient d'aller chercher plus loin un refuge. Or furent les dnglois plus courrouces que dei-ant, et dirent que celte rébellion des villains ne faisoit mie à souffrir. Sous l'impression de cette colère , ils attaquent avec ardeur la cité révoltée, et, après plusieurs assauts, les murs sont rompus, et les assaillants se précipitent dans la ville, égorgeant et massacrant tout ce cpii se rencontre sous leurs pas : ils cherchent ainsi h effacer leurs défaites passées par le sans des malheureux habitants de Niort. Triste et aven«le destinée que celle de ces guerriers anglais ! Les sympathies des populations les abandonnent de toutes parts, et , loin de s'efforcer de les conquérir, ils provoquent partout contre eux-mêmes des paroles de malédiction et de vengeance ; ils éprouvent le délire et le vertige du malheur.

Les triomphes de Bertrand du Guesclin achèvent le renversement de la puissance anglaise en Poitou. Les villes et les châteaux les plus importants tombent en son pouvoir. Après s'être de la sorte emparé de la cité de la Rochelle , des châteaux de Marans , de Surgères et de Benon , il vint mettre le siège devant Fontenay-le-Comte, qu'occupait , assistée de tous ses vaillants chevaliers , la femme du sire Jean Harpedane. Après plusieurs jours d'assaut , les assiégés se rendirent à la condition qu'ils pourraient rejoindre à

Thouars leurs compagnons d'armes : ce que du Guesclin leur accorda. Dans cette dernière forteresse s'était réfugiée toute la noblesse poitevine combattant encore sous la bannière anglaise : le connétable résolut de la soumettre. 11 vint donc y mettre le siège avec la ferme résolution de le pousser jusqu'à la fin. La ville fut bientôt cernée de toutes parts par l'armée française composée de près de sept mille combattants , tant chevaliers quéeuyers. Tous les abords lurent gardés de telle sorte, qu'il fut impossible d'y entrer ou d'en sortir. Du Guesclin, qui connaissait la vaillance des chevaliers cpii la gardaient, l'ayant maintes fois éprouvée clans diverses appertises d'armes , ordonna de ne faire aucun assaut ; il préférait les prendre par la famine. Les barons et chevaliers qui dedans enclos étoient, voyant les dispositions des ennemis, s'attendaient à toutes les souffrances d'un long siège. Chaque jour ils se réunissaient pour délibérer sur le parti à prendre dans des circonstances aussi périlleuses. Ce fut dans une de ces assemblées que le sire Percevaux de Coidonges, sage etimagi/iattf chevalier et bien enlangagé , leur tint ce discours : « Seigneurs, vous savez » que nous avons observé loyalement nos serments de fidé- » lité à l'encontre du roi d'Angleterre tant que cela a été » en notre pouvoir, et que, pour le maintenir dans son » royaume de France, nous avons maintes fois aventuré nos » vies, ce dont il doit nous savoir gré. Aujourd'hui , nous » sommes cernés dans cette forteresse, et nous ne pouvons » en sortir sans traverser d'imminents périls; j'ai donc » réfléchi longtemps sur ce que nous avions à faire pour » mettre fin à nos angoisses, et, si vous le voulez ouïr, je » parlerai, sauf meilleur conseil. » — Les seigneurs qui étaient présents accueillirent ces paroles par de bruyantes acclamations. « Oui, oui, sire , criaient-ils, nous con-

» sentons volontiers à vous entendre. » Alors le chevalier s'exprima ainsi : « 11 est impossible que le roi d'Angleterre, » pour qui nous sommes en ce parti , ne soit bientôt in- » formé du péril dans lequel nous nous trouvons, et avec » quelle rapidité il perd chaque jour quelque partie de son » royaume : si telle est sa volonté , nous ne pouvons rien » y faire, car nous ne sommes pas assez forts pour com- » battre seuls contre la puissance du roi de France. C'est » bien assez d'avoir à lutter à chaque instant contre les )> cités , les villes, châteaux , prélats , barons , chevaliers, » dames et communautés qui se tournent tous les jours du » coté de la France ; laquelle guerre nous ne pourrons lon- » guement souffrir ni soutenir. C'est pourquoi je conseille » de conclure avec les seigneurs français une trêve de deux » ou trois mois , pendant laquelle nous informerons le roi » d'Angleterre de notre périlleuse position ; et si lui ou » F un de ses enfants, ou tous deux ensemble, nous viennent » secourir, nous demeurerons Anglais à toujours; dans le )) cas contraire, acceptons la bannière de France. Or, je m vous le demande , dites-moi , compagnons , s'il vous » semble que j'aie bien parlé. » Tous répondirent unanimement : « Oui , c'est là la seule voie qui nous soit ouverte » pour garder saufs notre honneur et notre loyauté. »

A la suite de cette délibération , une trêve fut conclue entre les guerriers de France et Jes assiégés, aux conditions exprimées dans le discours du sire de Percevaux ; et cette chose sembla grandement raisonnable à tous cealx qui en ouïrent parler. Des députés furent aussitôt expédiés, de la part des barons et chevaliers qui occupaient la cité de Thouars, vers le roi d'Angleterre , afin de lui représenter la position déplorable du pays d'Aquitaine et le péril qui les menaçait eux-mêmes , le suppliant par lettres moult douces

d'y pourvoir remède pour Dieu et par pitié , car à lui en touchait plus que à tout le monde. Au récit de ces désastreuses nouvelles, la cour de Londres fut en émoi : le vieil Edouard jura solennellement de marcher lui-même vers Thouars, s'il plaisait à Dieu, et d'y conduire tous ses enfants. Le prince de Galles , quoique accablé par les soulfrances d'une cruelle maladie , prononça le même serment , dûthil, disait-il, demeurer au voyage. Sous l'inspiration de ces belliqueuses pensées , tous les chevaliers et écuyers des royaumes d'Angleterre et d'Ecosse furent convoqués , afin de marcher au secours des guerriers poitevins , derniers défenseurs en Poitou du parti anglais. Avant de partir, Edouard assembla tous les pairs de ses états , prélats , comtes , barons , chevaliers et conseils des cités et des bonnes villes , et leur fit jurer de reconnaître pour roi, en cas que la mort vînt le frapper durant ce voyage, le jeune Richard , fils du prince de Galles. Ces choses terminées , il s'embarqua pour la France , à la tête de quatre mille hommes d'armes et de dix mille archers , que transportèrent près de quati'e cents vaisseaux.

La mer, si longtemps docile aux victorieuses destinées du roi d'Angleterre, s'insurgea , elle aussi, contre la réussite de ses nouveaux projets. Durant neuf semaines , la ilotte d'Edouard eut à subir le caprice des Ilots; des vents contraires la repoussèrent des côtes de Poitou , ce dont les Anglois étoient moult courroucés et émerveillés : malgré les elforts opiniâtres des matelots , elle ne put aborder le rivage de France. Pendant qu'elle luttait ainsi contre le mauvais vouloir de l'Océan , le délai fatal expira , et le roi d'Angleterre fut contraint de regagner ses états sans avoir pu porter secours aux assiégés de Thouars. « Dieu nous » aide et saint Georges ! disait-il ; il n'y eut jamais en

» France aucun roi qui me donnât tant à faire que celui m qui règne aujourd'hui. » A peine avait-il débarque sur les cotes d'Angleterre, que le vent devint si bon et si courtois, dit le chroniqueur, que deux cents navires marchands arrivèrent sans péril au port de Bordeaux; ce qui fit croire aux populations que désormais le ciel semblait favoriser les destinées du roi de France. Le roi d'Angleterre ne fut pas le seul auquel la position critique des assiégés de Thouars inspira d hostiles intentions contre les guerriers français. Le sénéchal de Bordeaux , Thomas de Felleton , convoqua dans cette cité un grand nombre de barons et chevaliers gascons , attachés de cœur à la cause anglaise , pour aller au secours des seigneurs poitevins. Après une marche longue et périlleuse , suivi d'une troupe nombreuse de guerriers , il arriva dans la ville de Niort , où il rencontra plusieurs autres chevaliers qui se joignirent a lui , de telle sorte que , lorsqu'ils furent tous réunis , ils étaient plus de douze cents lances.

Avant de s'engager plus avant dans le pays , ils délibérèrent sur les moyens de sauver l'honneur des guerriers assiégés ; et , après de vives discussions , un héraut d'armes leur fut expédié pour leur transmettre leur décision : « \ous vous êtes engagés , disaient-ils dans ces lettres, par » foi et par serment , à vous mettre en 1 obéissance du » roi de France , si le roi d'Angleterre ou ses enfants ne » viennent à votre secours durant le délai indiqué : les » désastres de la mer ont pu seuls arrêter leur marche. » Quanta nous, qui sommes à Niort, nous vous offrons » de vous réunir à nous pour livrer aux Français un com- » bat général , dont les chances heureuses ou malheureuses » doivent décider de notre sort vis-à-vis des deux mo- » narques. » Ces sympathiques propositions des seigneurs

gascons fuient accueillies avec grande reconnaissance par les guerriers poitevins. Mais, après de longues et mûres réflexions , ils décidèrent cependant qu'ils ne pouvaient les accepter , enchaînés qu'ils étaient par leurs solennelles promesses à 1 égard du roi de France. Contre cette détermination s éleva avec force le sire de Parthenay : « N'est- » il pas évident , s'écriait-il dans le conseil des chefs as— » semblés, que le roi d Angleterre et ses enfants n'ont élé » éloignés des côtes du Poitou que par la résistance invin- » cible de la mer ? Ne doit-il pas rencontrer une excuse » valable dans ce malheureux contre-temps? D'ailleurs, » de quel droit iriez-vous, par suite de vos serments , dé- « pouiller, au profit du roi de France, votre légitime sou- » verain ? L'héritage d'Angleterre n'est point à la merci de » votre volonté. » Malgré ces énergiques protestations de la part du sire de Parthenay, les guerriers poitevins envoyèrent par le même héraut , pour toute réponse aux seigneurs gascons , la copie du traité qu'ils avaient conclu avec le roi de France , et ils mandèrent aux ducs de Berry, de Bourgogne , de Bourbon et au connétable , chefs de l'armée assiégeante , qu ils étaient prêts à tenir leurs promesses. A ces nouvelles, les seigneurs de France furent tout joyeux , ils chevauchèrent vers Thouars à grande joie, et soumirent à l'obéissance du roi de France cette place importante.

Cette victoire fut le coup de mort porté à la puissance anglaise dans nos contrées : le découragement s'empara des seigneurs poitevins attachés au roi d'outre-mer ; chaque défaite lui enlève quelques-uns de ses partisans , de même qu'elle fait tomber entre les mains de son rival les places fortes et les châteaux. Pendant que les armées victorieuses sous les murs de Thouars retournent dans le pays de

France, le sire de Clisson veut , lui aussi , acquérir un grand renom en combattant contre les guerriers anglais. 11 vint donc assiéger avec ses gens d'armes la place de Mortagne , occupée, au nom du roi d'Angleterre, par un écuyer de cette nation du nom de Jacques Clercy , jurant qu'il n'en partirait sans l'avoir conquise , à moins cependant que trop grand' inforlunitè ne lui courût sus. Le chevalier anglais , pre'voyant bien qu'il ne pourrait résister aux attaques du sire de Clisson , car sa forteresse n'était pas pourvue pour un long siège, envoya secrètementà Niort un messager pour informer les seigneurs gascons de ce qui se passait. Ces derniers, dont l'ardeur belliqueuse n'avait point trouvé une occasion favorable de se déployer par la reddition des chevaliers assiégés dans Thouars , furent moult réjouis de ces nouvelles et dirent qii ils rien voudroient pas tenir quarante mille livres, tant ils désiroient combattre le seigneur de Clisson. Sétant armés à la hâte , ils chevauchèrent vers Mortagne au nombre de cinq cents lances. Malgré leur prévoyance à cacher le but de leur marche, le sire de Clisson, comme sage et bon guerrier , en fut informé à temps par les espions qu'il avait eu soin de répandre dans tout le pays pour l'informer des allures des guerriers anglais. Il était occupé à souper avec les chevaliers de sa suite , lorsqu'on vint lui apprendre l'arrivée des seigneurs gascons : « Or ça , sire de » Clisson , lui cria à la hâte son mystérieux messager , » montez à cheval ; partez d'ici et prenez promptement la )> fuite, car voici venir plus de cinq cents guerriers anglais » et gascons qui seront bientôt dans ces lieux pour vous » surprendre et vous combattre. »

Le signal de la retraite suivit de près ces paroles, et tous les chevaliers se précipitèrent sur lem-s montures , ne laissant pas même aux varlets le loisir d'emporter les tentes ,

TOITOU. 571

les armes et le reste de leurs bagages , tant grand était leur empressement à fuir; ils ne se crurent en sûreté que lorsqu'ils furent protèges par les hautes murailles de la cité de Poitiers et par les nombreux guerriers du connétable Du Guesclin qui y séjournait alors, et auquel ils racontèrent leur mésaventure. A leur arrivée près de Mortagne, les chevaliers anglais et gascons éprouvèrent de douloureux regrets, lorsqu'ils apprirent la fuite des guerriers qu'ils avaient tant à cœur de combattre. Ne pouvant réaliser leurs espérances de victoire, ils éprouvèrent une légère compensation par le butin qu'ils firent dans le camp désert. Désespérés du mauvais succès de leurs deux entreprises , ils prirent le parti de retourner vers la cité de Bordeaux : mais, avant d'abandonner complètement le pays de Poitou, ils y laissèrent les traces de leur passage , en dévastant et pillant les terres des seigneurs attachés au roi de France. Les domaines du sire de Parthenay, cet ancien allié du parti anglais, ne trouvèrent point grâce devant eux : n'ont-ils pas à venger la soumission de ce seigneur quij malgré ses énergiques protestations, s'était laissé entraîner dans la défection générale ?

Telle était , vers la fin de l'an 1 372 , la position des villes de notre province vis-à-vis des deux puissances rivales. Presque tous ses châteaux sont occupés par les guerriers de France : dans sa capitale réside en souverain, par le droit des armes, le connétable, tout prêt à soumettre les forteresses qui restent clans nos contrées au roi d'Angleterre. Elles sont peu nombreuses, il est vrai; Niort, la Roche-sur-Yon , Lusignan, Mortemer, Gençay, Chizé , voilà presque les seules places fortes qui obéissent encore à la domination anglaise. Dès que la belle saison fut revenue, Du Guesclin convoqua dans la cité de Poitiers tous ses compagnons d'armes,

pour achever de détruire en Poitou les derniers débris de la puissance d Edouard. A la tète de quinze cents combattants , il vint mettre le siège devant le château de Chizé , dont Robert Miton et Martin 1 Escot étaient capitaines. Des retranchements furent pratiqués autour du camp afin de le protéger contre les attaques du dehors , et les guerriers de France commencèrent bientôt de vigoureuses attaques contre la citadelle assiégée. Les hommes d'armes qui se trouvaient dans le château de Chizé le défendirent avec vaillance ; mais, dans la prévision cpie leurs efforts échoueraient tôt ou tard devant ceux de 1 armée du connétable , ils envoyèrent vers Niort pour informer de leur périlleuse position les chevaliers anglais qui s'y trouvaient.

A la tète de ces guerriers se trouvaient les sires Aimery de Rochechouart, Geolfrov d Argenton , David Hollegrave et Richard Holmes : lorsqu'ils partirent de >iort tout appareillés et bien montés , ils étaient au nombre de près de mille combattants. Arrivés non loin du château de Chizé, ils établirent leur camp dans un petit bois voisin de celui du connétable. Informé de cette expédition, DuGuesclin ordonne à ses gens de s'armer et de se tenir renfermés , sans se montrer, dans leurs retranchements, pensant que les Anglais viendraient tout d'abord les y attaquer. Mais ces prévisions ne se réalisèrent point, et au lieu d'assaillir le camp français, ce qui eût été pour eux d'un immense avantage , ils restèrent immobiles derrière les hautes futaies du bois qui leur servait de camp.

Malgré cette première inaction des guerriers anglais , la joie fut grande dans la place assiégée lorsque, du haut de ses remparts , les chevaliers sous les ordres des sires Robert Miton et Martin l'Escot virent flotter au loin les bannières et les pennons de leurs compagnons. « Aux armes , aus

» armes! crièrent; les chefs' ; sortons promptement du châ- » teau , car des guerriers de noire nation viennent com- » battre nos ennemis, et il nous convient grandement de » prendre part h la bataille. » Ces paroles retentissent au milieu des acclamations unanimes îles guerriers; ils sarment à la hâte , Iranchissent le pont de la forteresse qu'ils ordonnent de lever derrière eux , et s'avancent dans la plaine bien décides à se venger vaillamment des attaques de l'armée française. A leur approche, les guerriers de cette dernière nation sont saisis d'un sentiment d'étonnement : « Voici , disent-ils en se regardant les uns les autres , les » gens du château qui l'abandonnent pour venir nous com- » battre. » — « Laissez-les s avancer, s'écrie Du Guesclin , » ils ne peuvent nous assaillir : ils pensent sans doute que » les Anglais venus à leur secours doivent bientôt venir » nous attaquer; mais je n'aperçois aucun mouvement du » côté de leur camp, et je suis convaincu qu'ayant beaucoup » moins à faire , nous combattrons victorieusement les » guerriers sortis du château. » L'attaque suit de près ces paroles du connétable; les chevaliers anglais, tous à pied et en bonne ordonnance, les lances en avant , viennent l'attaquer dans les retranchements aux cris mille fois répétés de SaitU-Georges ! Guicnne ! Là eut moult bonne escarmouche et dure, et fuit moult grands appertises d'armes. Les Anglais , quoiqu en petit nombre , combattent avec sagesse , comptant toujours sur l'arrivée de leurs compagnons. Mais^ trompés dans leurs espérances , ils ne purent résister aux attaques des Français; tous furent pris ou tués, et oncqiies nid des leurs ne rentra au cliàtel.

Pendant que se terminait d'une manière si triste pour le parti anglais la tentative audacieuse des assiégés de Chizé contre 1 armée du connétable, les guerriers venus de Niort,

ignorant tout ce qui se passait du côté delà citadelle, concertaient entre eux leur plan d'attaque. Les chefs Jean d'Everues et d'Angousse, ayant réuni près de trois cents pillards bretons et poitevins , leur dirent : « Compagnons , )) vous allez marcher vers les Français , les attaquer dans » leurs retranchements, afin de les en l'aire sortir; et dès que » la mêlée sera engagée entre vous et eux , nous accourrons » tous à votre secours pour les combattre tous ensemble. » Les pillards bretons et poitevins consentirent , mais à regret, à obéir aux ordres des chefs, et ils s'approchèrent du camp français. Du Guesclin , se doutant des projets de l'ennemi , ordonna à ses compagnons de ne pas franchir les retranchements du camp. Les assaillants vinrent jusqu'aux barrières, et là il s'engagea quelques pourparlers pacifiques entre eux et les gens du connétable. « Vous êtes , » leur disaient ces derniers, de bien méchants gens , qui » vous voulez faire occire et découper pour ces Anglais qui » vous ont fait tant de mal ; sachez que si nous sommes » vainqueurs , nul ne sera pris à merci. » Entendant ces paroles pleines de sages et affectueuses exhortations, malgré la menace qui les terminait , les pillards commencèrent à murmurer ensemble ; leurs affections pour la France, et peut-être aussi la crainte du danger, se ranimèrent vivement dans leurs esprits. « Voyons , disaient-ils entre eux , » il faut que les Anglais fassent bien peu de cas de nous , » puisqu'ils nous envoient pour combattre et escarmou- » cher les Français , nous qui ne sommes qu'une poignée » de pauvres gens. Il vaut mieux que nous nous tournions » vers ceux de notre nation plutôt que de combattre pour » les Anglais. » Celte décision rencontra parmi eux un accord unanime, et s'adressant aux guerriers de France : « Or çà, leur crient-ils, nous vous promettons loyalement

» d'être des vôtres , et de combattre au milieu de vous les m Anglais, vos ennemis. » Les gens du connétable leur demandèrent alors le nombre des guerriers avec lesquels ils étaient venus de Niort, la position qu'ils occupaient et leurs projets d'attaque ; toutes leurs réponses furent transmises au connétable qui en eut grand' joie , et dit en riant : « Acceptons-les parmi nous , et maintenant que l'on se » prépare au combat. Coupons nos palissades , et divisons- » nous en deux batailles ; que messire Alaix de Beauma- » noir commande la première , et messire Geofïroi de » Quaramiel la seconde : quant à moi , je marcherai en tète » des deux. »

Ces dispositions terminées, les guerriers de France franchirent soudainement les limites de leur camp , et s'avancèrent dans la plaine, bannières et pennons ventilons au vent, suivis des pillards bretons et poitevins. Lorsque les Anglais aperçurent la bannière du connétable , ils se doutèrent bien de la trahison de ces derniers; mais, loin d'en être découragés , ils se préparèrent il soutenir avec vaillance l'attaque qui les menaçait. Le combat ne fut pas long à s'engager entre les guerriers des deux nations : la bataille fut grande et dure et bien maintenue, dit le chroniqueur * auquel nous avons emprunté tout notre récit. Malgré l'infériorité du nombre , les Anglais supportent avec ardeur le choc de l'armée ennemie, et ils combattent si extraordinairement que merveilles seroient à recorder. La mêlée devient plus sanglante à mesure que les chances de victoire ou de défaite passent alternativement d'une nation à l'autre ; chaque chevalier défend vaillamment sa bannière nationale. Enfin, après de glorieux efforts, les Anglais sont mis en

' Froissart.

déroute; tous furent tues ou faits prisonniers, et les guerriers de Du Guesclin conquirent, avec la gloire de cette journée, un butin immense. Cette bataille se donna le 21 mars 1372.

Tout fier de sa victoire , le connétable entra sans nulle résistance de la part des habitants dans la ville de Chizé , et s'empara du château. De là il marcha vers Niort , emmenant avec lui ses nombreux prisonniers ; la ville fut bientôt soumise et placée sous 1 obéissance du roi de France. « S'il faut en croire les historiens de Du Guesclin , dit M. Buchon ' , il s'empara de Niort par surprise. Les Anglais de la garnison de cette ville, disent-ils, avant d'en partir pour aller faire lever le siège de Chizé , avaient vêtu par-dessous leurs armes, pour François ébahir, une tunique de toile rayée d'une croix rouge par-devant et par-derrière. Du Guesclin, après les avoir tous tués ou faits prisonniers, comme on vient de le voir, fit prendre à ses troupes les mêmes tuniques et s'avança vers Niort. Les Anglais qui étaient restés dans la place , ne doutant pas , à cet aspect et aux cris de Saint-Georges que poussait l'armée de Du Guesclin, que ce ne fussent leurs camarades qui revenaient vainqueurs, ouvrirent les portes, et furent bientôt pris ou tués. »

Après s'être reposés durant quatre jours dans la cité conquise, les guerriers du connétable chevauchèrent vers Lusignan , dont ils devinrent facilement les maîtres; car, à la nouvelle de la défaite de Chizé , ceux qui l'occupaient avaient pris la fuite , laissant à la merci du vainqueur la ville et le château. Du Guesclin , y ayant placé bonne garnison de gens d'armes , s'en vint avec tout son host mettre

' Dans son édit. des Chron. de J. Froissart.

le siège devant Chàtel-Acart ' , où se tenait la dame de Plainmartin ' , femme de monseigneur Guichard d Angle. Informée des intentions hostiles du connétable, la noble châtelaine lui envoya un héraut d armes pour le supplier de lui permettre de se rendre près de lui. Du Guesclin ayant accordé le sauf-conduit demandé , la dame de Plainmartin vint le trouver, et le pria de la laisser à Poitiers où se trouvait alors le duc de Berry. Cette seconde grâce lui hit encore accordée par le connétable pour 1 amour de son mari , et il promit de ne rien entreprendre sur ses terres avant son retour. Arrivée à Poitiers, la femme de Guichard d Angle se présenta devant le duc de Berry, qui la reçut moult doucement , ainsi que bien le sçul faire , et après avoir voulu se mettre à genoux devant lui , ce que le galant prince ne permit pas, elle s exprima de la sorte : « Monseigneur, » vous savez que je suis une faible femme , sans défense » ni sans hostiles pensées, veuve d un mari vivant, s il plaît » à Dieu , car monseigneur Guichard est en ce moment » prisonnier en Espagne. Je suis donc venue vous supplier » de laisser en paix , durant sa captivité , mon château , » ma terre, mon corps , mes biens et nies gens, sur las- » surance que je vous donne qu aucune attaque ne sera » faite contre vous. » La supplique de la dame du Chàtel- Acart fut favorablement accueillie par le duc de Berry, qui lit délivrer les lettres de protection qu elle désirait. Pleine de joie de lheureux succès de sa démarche , elle retourna promptement vers du Guesclin , qui ordonna à ses gens d abandonner les environs du Châtel-Acart. La dame de

' Le nom de ce château ne se rencontre nulle part dans les documents relatifs à l'histoire du Poitou. Thibaudeau pense que c est de Chàtellerault qu'a voulu parler Froissant.

1 Suivant Thibaudeau , dame de Pluismàrtin.

Mortemer fut moins heureuse que la femme de Guichard d'Angle ; son château fut pris et mis en l'obéissance du roi de France.

Tels furent les derniers triomphes de du Guesclin dans son expédition en Poitou. La puissance anglaise céda devant l'énergie de ses armes. Les châteaux et les cités de la dépendance d'Edouard sont concpiis ; des guerriers de France y remplacent ceux qu'il y avait placés ; les seigneurs , ses anciens et chaleureux partisans , abandonnent ses bannières pour s enrôler sous celles du roi de France ; à lui appartiennent désormais tous les prestiges de la victoire ; les populations , épuisées par les guerres et les invasions , appellent de tous leurs vœux une pacifique domination. La province de Poitou tout entière retourne donc a ses anciens vainqueurs , les guerriers d outre-Loire. Soumise au pouvoir anglais , elle a été tourmentée, non-seulement par les horreurs inévitables d'une guerre permanente , mais encore par les exactions sans nombre de ceux qui la gouvernaient. Vers la France se dirigent maintenant toutes les espérances de ses habitants : grâces aux efforts du guerrier breton et h l'impassible sagesse de Charles V , elle est soustraite à la domination de l'Angleterre ; elle rentre , pour ainsi dire , dans les limites naturelles que lui a assignées sa position géographique, et qu'avaient effacées , pour quelques instants seulement , les chances victorieuses de la conquête. Laissez les Anglois faire leur chemin , ils se dégasteront par eux-mêmes , disait du Guesclin , qui comprenait toutes les antipathies que devaient soulever parmi les populations les tyranniques exigences de cette puissance étrangère.

Si par la force des armes le connétable brise dans notre province les derniers vestiges de l'autorité anglaise , le roi

Charles V, lui aussi, cherche à remporter sur les habitants des cite's des victoires aussi éclatantes , malgré leur pacifique caractère ; nous voulons parler des concessions de nouveaux privilèges faites aux villes qui se sont soumises à son autorité. A du Guesclin il laisse le soin de conquérir les places fortes et les châteaux ; quant à lui , il se réserve la mission d exciter parmi les populations des sympathies propres à leur faire supporter sa nouvelle autorité. C'est de cette époque que date pour la cité de Poitiers cette charte si importante , par laquelle le roi de France concède les honneurs des titres nobiliaires aux maire et échevins , ouvrant ainsi pour les bourgeois une nouvelle source d'émancipation et de liberté , puisqu'ils peuvent désormais franchir légalement la distance qui les séparait des nobles et seigneurs. Voici le texte de ce document si remarquable :

Cljnrte !i£ (Cljurlrs Y fit 1372.

Charles , par la grâce de Dieu , 1 oy de France ; sçavoir faisons à tous présens et avenir , que INous considerans la très grande loiaulté et obéissance , la bonne volunté et affection que tousjours ont eu à la Couronne de France et à Nous, noz bien amé le Maire, les douze Eschevins et les conseillers jurez de la commune et ville de Poictiers , qui ont esté au temps passé et sont encorcs , et du nombre desquelz sont à présent Jehan Bigot , Maire, Ainiery Dairon , Guillaume Gaignoleau, Jehan Regnault , Simon Mourault et Jehan de Thaunay , lesquelz ont esté Maires de ladicte ville, et à présent sont au nombre desdouze Eschevins, et aussi leur bon port, leur bon estât et bon gouvernement , tant en communs que comme île leurs personnes singulières , lesquelz ont esté et sont recommandez de très-grand bien , honneur et commandablc suffisance et de très pourvues ordonnances , adhornez de nobles vertus et aullres dignes et louables mérites ; considerans aussi les grandz et bons services qu'il z ont faicts à noz Prédécesseurs et à Nous au temps passé ; attendu aussi et considéré , que pour le gouvernement de ladicte

ville a été d'ancienneté , et espérons que il sera aussi au temps advenir acoustumé d'eslire et exercer les dictes Offices de Maire , Eschevins et Conseillers Jurez des plus notables et bonnes personnes, de bonne vie et bonneste conversacion , et plaine de grandz vertus et mérites , affin que ce soit exemple aux aultres babitans de ladicte Ville , quand ilz verront les dessusdictz estre exaulcez , esleuz et préférez en baultesse , bonneur , prééminence et dignité; iceulx Maire , Eschevins et Conseillers Jurés, et lesdictz Jehan Bigot, 3Iaire ; Aimery Dairon, Guillaume Gaignoleau , Jehan Regnault , Simon Mourault et Jehan de Thaunay, qui à présent sont du nombre dessusdict , et tous ceulx que au temps advenir perpétuellement seront avecq toute leur lignée, descendans, nez et à naistre de lo'ial mariage , masculine et féminine , nonobstant qu'ilz ne soient mis ou ayent esté naiz , extraicts ou procréez de noble sang, de nostre certaine science , auctorité Roial , plaine puissance et grâce spécial , avons anobli et anoblissons par ces présentes, et leur octrovons et voulons qu'ilz soient tenuz et reputez dès maintenant et à lousjours , pour Nobles en Jugement ou faict d'armes, et ailleurs , eu quelconques lieulx que ce soit, et que euz et leurs enfants masles et leur dicte lignée masculine, procréé et à procréer , puissent , et quand il leur plaira, estre par quelconques aultres Chevalliers ornez d'Ordre et Estât de chevallerie , et avecq ce , que eulx et toute leur lignée masculine et féminine, chascun d'eulx puissent acquérir et conquester par tout le rovaume de France ; et si aucuns ont desji acquetez, tenir, avoir et posséder à toujours Fiefs , Arrière-Fiefs , Terres , possessions , héritages , Justices , Seigneuries et quelzconques aultres choses nobles et de noble condiction , sans que pour ce ilz soient jamais tenus de paier aulcune finance à Nous et à noz successeurs Roys de France ; laquelle finance , quelle et combien grande qu'elle soit ou peult monter, Nous , de nostre auctorité et puissance dessus-dicte , leur avons quictée, remise et donnée , quictons , remetons et donnons par la teneur de ces présentes , et avecq ce leur octroyons et voulons qu'ils jouyssent de tous previleiges , droicts, immunitez , franchises , Coustumes, Libertez, usaiges et de toutes aultres choses comme font et ont accoustumez et doibvent faire Chevalliers et Escuyers, et aultres Nobles dudict pays de nostre dict Royaume. Donnons en Mandement au Senescbal de Poictou, et à tous les Justiciers , Officiers et subgectz de Nous et de nostre dict Roïaume , ou à leurs lieuteuans présens et advenir, et à chascun d'eulx ,

que les diclz Maire , Eschevins et Conseillers Jurés, et les ci-dessuz nommez qui à présent sont, et tous leurs suecesseurs , audietz Offices qui au temps ail venir seront , et toute leur dicte lignée et chascun d'eux , facent et laissent jouyr et user de nostre présente grâce et de nostre présent octroyé , sans leur faire ou souffrir estre faict au contraire destourbier ou empeschement aulcun, lequel s'ilz trouvent estre faict, si rapellent ou facent rappeler et mettre au premier état ; et pour ce que lesdietz Maire , Eschevins , Conseillers Jurés et les dessus nommez , et leurs successeurs ne pourroient mie bonnement ou aysement ces présentes monstier quand ilz vouldroient , ou mestier leur seroit , pour ce qu'elles touchent et pourront toucher plusieurs personnes et leurs successeurs au temps advenir ; Nous voulons et leur avons octroyé et octroyons que au Vidimus de ces présentes, soubz scels Royaulx confectez, soit adjoustée plaine foy , et que ilz leur vaillent et profitent , ou ayent tel effect comme l'Original. Et que ce soit ferme chose et stable à tousjours, Nous avons faict mettre notre scel à ces présentes ; sauf en aultres choses notre droict et l'aullrui en toutes. Donné à Paris en nostre chastcau du Louvre, l'an de grâce mil trois cens soixante cl douze , et de nostre Rcignc le ncufi'icmc , au mors de Décembre.

Que les bourgeois de nos cités se consolent donc des désastres sans nombre des guerres entre la France et l'Angleterre, puisqu'elles ont ouvert à l'émancipation municipale de nouvelles voies de développement , qu'elles lui ont l'ait surgir de nouveaux triomphes ! Qu'ils s'associent désormais sans arrière-pensée, sans résistance aucune, aux destinées de cette France cpii devient leur patrie! Qu'ils la protègent contre l'envahissement étranger ! Qu'ils défendent aussi contre les attacpies des turbulents seigneurs cette royauté qui les a jugés dignes de devenir ses soutiens, en les associant aux privilèges et honneurs de l'antique aristocratie féodale !

FIN Dt TOME PREMIER.

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