BATAILLE DE MAUPERTU1S ENTRE LE ROI DE FRANCE ET LE PRINCE DE GALLES
Le travail de centralisation qui s'était accompli pour la France, dans les derniers siècles, au milieu de tant d'efforts et de si longues agitations, rencontra, vers la première partie du xiv* siècle, de nouvelles difficultés. L'Angleterre semble vouloir venger sa défaite des bords de la Charente. Elle équipe ses flottes , aguerrit ses soldats , et n'attend plus qu'une occasion favorable pour affronter de nouveau les périls de l'océan et les chances des combats. Les ardeurs belliqueuses du peuple pirate trouvent de fortes sympathies dans son jeune roi Edouard III , monarque destiné à rappeler , par la fougue de son caractère , par l'activité incroyable de ses entreprises , les audacieux exploits du premier conquérant de l'Angleterre , Guillaume le Bâtard. Avant lui , et cela durant le règne des fds de Philippe le Bel, bien souvent d'énergiques contestations s'étaient élevées entre les deux nations, mais presque toujours elles avaient
eu de pacifiques dénoùments , grâce à l'intervention religieuse de certains papes. L'acharnement des deux peuples ennemis s'apaisait immédiatement après la prise de quelques châteaux ou le pillage de quelques cités.
C'est ainsi que, vers l'an 1324, les souverains de France et d'Angleterre se disputèrent la possession d'une place forte située sur les frontières de la Guienne. Le parlement de Paris ayant décidé en faveur du roi de France , quelques guerriers de cette nation , confiants dans cette sanction juridique de leurs droits , pénétrèrent dans le château pour en prendre possession , mais ils y furent massacrés par des soldats anglais à la suite d'un siège de courte durée. Ce fut en vain que le roi de France demanda pour ces actes d'hostilité une juste satisfaction : la guerre éclata entre les deux peuples. Charles le Bel s'apprêtant à envahir la Guienne , demanda un secours d'argent à la ville de Poitiers par l'intermédiaire de Raimbault de Rechignevoisin et de Pierre Raymond , sénéchal du Poitou. Les lettres du roi de France rappellent celle de notre ancien comte , le frère de saint Louis , et nous donnent une idée juste de la fausse position de la royauté de France vis-à-vis des provinces du midi, par suite des nombreuses et tyranniques exactions des derniers rois. Les habitants de Poitiers consentirent à accorder le subside que l'on implorait d eux , et , pour le réaliser , un impôt fut établi sur les marchandises qui se vendaient dans la cité et autres lieux dépendants '.
Le roi de France envoya en Guienne Charles de Valois son oncle, l'un des plus grands guerriers de ce siècle, et toute la province fut bientôt soumise. Le roi d Angleterre chercha alors à obtenir la paix du vainqueur par l'entre-
1 Tbibaudenu.
mise d'Isabelle sa femme , sœur du roi île France : ce dernier ne la lui accorda qu'à la condition qu'il viendrait en personne lui rendre L'hommage qu'il devait à la couronne de France comme duc de Guienne. Le vieil Edouard , livre' à la merci d'un favori qui ne voulut pas consentir à son départ pour la France , céda alors sa province de Guienne ;i son fils à peine âgé de treize ans. Le jeune prince , dont les victoires doivent plus tard faire pâlir les destinées de la monarchie française, fit hommage de son nouveau duché , ce qui termina pour lors la guerre entre les deux nations.
Ce fut durant les luttes qu'elle provoqua , qu'éclata un grand mouvement dans la cité de Poitiers. Ses habitants ayant appris qu'une troupe d'Anglais séjournait dans les environs de Lusignan , résolurent de marcher contre eux et de les chasser du pays. Les gens de la commune convoquèrent ii son de trompe tous ceux qui étaient en état de porter les armes ; et il se forma bientôt une petite armée commandée par le maire de la cité , du nom de Guischard , assisté des prévôts de Saint-IIilaire et de Montierneuf. Au milieu de cette multitude en armes, flotte comme étendard la bannière de l'église St-Hilaire ; la cité n'a pas encore ses enseignes. Cette démonstration belliqueuse ne fut suivie d'aucune collision avec les soldats anglais; et,, après quelques jours d'absence , les hommes de Poitiers rentrèrent dans leur cité. C'est là le premier événement de ce genre que l'histoire municipale de ces temps nous rapporte : il constate un pas immense opéré dans la carrière des libertés communales. Non-seulement les habitants de notre cité possèdent dans les archives de leur hôtel-de-ville de beaux privilèges bien et dûment octroyés et confirmés par les rois de France, mais encore ils s'organisent comme iorce guer-
royante avec leurs chefs et leurs étendards , sans aucune participation du pouvoir vainqueur. A la suite de cette mémorable expédition , les gens de Poitiers auraient bien voulu conserver la bannière du grand saint du Poitou , sans doute pour attirer sur leurs futures entreprises de mystérieuses protections ; mais le trésorier de Saint-Hilaire somma le maire Guischard de la lui rendre, et même il envoya vers lui , à cet effet , son procureur du nom de Simon d'Orlac ' .
Quelques années s étaient à peine écoulées , que des hostilités bien plus vives éclatèrent entre les deux nations. Le jeune prince auquel Edouard avait accordé le duché de Guienne , et qui lui a succédé au trône d Angleterre , voulut, à la mort de Charles le Bel, être investi de la régence de France en sa qualité de petit— fila de Philippe le Bel , et enlever cette dignité à Philippe de ^ alois , auquel l'avait confiée en mourant le monarque français. Tel fut, en l'an 1329, le prétexte de la guerre qui survint. L'année suivante , lorsque la reine Jeanne eut accouché d'une fdle , et que Philippe de Valois fut proclamé roi avec l'assentiment de tous les ordres du royaume , Edouard, qui n avait point assisté à son sacre en sa qualité de vassal , fut sommé de venir rendre hommage de son duché de Guienne. Sur son refus , cette province fut mise en séquestre , avec menace d'une confiscation définitive. Redoutant les effets d'une telle mesure, Edouard consentit à ce qu'on exigeait de lui. Il vint donc en France suivi d'une foule nombreuse et brillante, et comparut devant le roi, dans l'église cathédrale d'Amiens. « Il était vêtu avec la plus grande magnificence, » ayant la couronne en tète, portant lépée au côté et
1 Hisl. manusc. du Poitou , par Bourgeois.
» 1 éperon dore. » Au moment de prononcer la formule d'hommage, le roi d'Angleterre souleva des difficultés sur la nature et la forme de ce serment , et se retira dans ses états, promettant de consulter ses archives afin de s'assurer de ce qu'avaient fait à cet égard ses prédécesseurs. Ce ne fut que longtemps après, et à la suite de nombreuses difficultés, qu'Edouard revint en France apportant au roi son suzerain les lettres qui contenaient la formule de son hommage. Mais toutes ces discussions n'étaient que le prélude d'hostilités plus violentes, et dès 1337 la guerre se déclara entre les deux peuples.
« Nous entrons, dit Bossuet en parlant de cette guerre » et de ses suites, dans les temps les plus périlleux de la » monarchie , oh la France pensa être renversée par les » Anglais, qu'elle avait jusque-là presque toujours battus. » On les vit alors forcer nos places , ravager et envahir nos » provinces, défaire plusieurs armées royales, tuer nos » chefs les plus vaillants, prendre même des rois prison- » niers, et enfin faire couronner un de leurs rois dans » Paris même ; ensuite, tout d'un coup , et par une espèce » de miracle, ils furent chassés et renfermés dans leur » île , ayant à peine pu conserver une seule place dans » toute la France. »
Les désastres se succédèrent pour la Finance. Au nord, à l'ouest, au midi , partout des guerres et des sièges. Pendant que les armées de Philippe de Valois rencontrent vers les provinces du nord d'éclatants échecs , les provinces de Poitou et de Saintonge ont à subir l'invasion anglaise. Ces pirates du Nord , ces descendants des farouches Normands semblent vouloir anéantir d'un seul coup la nationalité française, tant ils l'étreignent et la serrent de tous côtés.
Le comte Derby ' , qui commandait pour Edouard en Guienne , résolut vers l'an 1346 d envahir tout le pays situe entre la Loire et la Garonne. De la puissante cité de Bordeaux qui était alors dans le midi le centre de la puissance anglaise, il fit un appel à tous les barons , chevaliers et écuyers des pays de Gascogne. On vit descendre alors de leurs hautes forteresses tous ces seigneurs revêtus de leurs armures, suivis de leurs hommes d'armes , tous impatients de combats et avides de pillage, véritables oiseaux de proie séchappant de leurs rocs escarpés pour s'abattre dans l'immensité des plaines. Dans peu de temps , autour du comte Derby se trouvèrent réunis deux mille archers et trois mille piétons , au milieu desquels se rencontrent les sires de Labret, de lEspare, de Rosem, de Macident, de Pommiers , et une foule d autres seigneurs qui pour Anglois se tenaient.
Après avoir traversé tout le pays de Saintonge , cette multitude armée envahit le Poitou, enlevant tous les châteaux qui se trouvaient sur son passage. Ceux d' Aunay , de Surgères et de Benon tombèrent bientôt au pouvoir des Anglais qui y mirent gens de par eux. Leurs efforts échouèrent devant la forteresse de Marans, où ils ne purent rien for faire. Plus heureux à Mortagne-sur-Mer , ils s'avancèrent, après s'en être emparés, vers la cité de Lusignan dont ils devinrent bientôt maîtres. Furieux de ne pouvoir emporter d'assaut le château de ce lieu, ils mirent le feu à la ville. De Lusignan, l'armée du comte Derby marcha vers Taillebourg , théâtre de la défaite éclatante des guerriers anglais, et , après avoir pris la ville et le château , ils
' Nous topions dans noire récit la chronique de J. Froissard, édition de M. Buchcn.
occirent tous ceux qui dedans étoient , parce que , durant le siège, les habitants avaient tue' un de leurs chevaliers appert homme d armes durement.
Cette invasion des guerriers anglais, les sanglantes catastrophes qu'elle provoqua, jetèrent parmi les populations îles sentiments de terreur et de désespoir. « Et sachez , » s'écrie douloureusement le chroniqueur ' , que tout le » pays étoit si effrayé de la venue du comte Derby et des » Anglois, que nul n'avoit contenance ni arroy en soi- » même , mais f uyoient devant eux et s'enclouoient dedans » les bonnes villes, et laissoient tous vagues hôtels et mai- » sons; et n'y avoit d'autre apparence de défense ; mème- » ment les chevaliers et écùyers de Poitou et de Xaintonge » se tenoient en leurs forts et en leurs garnisons , et ne » montraient aucun semblant de combattre les Anglois. » L'alarme fut si grande, qu'à l'approche des Anglais, il ne se rencontra dans la cité de Saint-Jean-d'Angély nuls gens cl armes , chevaliers et écuyers pour aider à garder la ville et conseiller les bourgeois , qui ri étaient mie bons coutumiers de guerroyer. Ces derniers , effrayés des vigoureuses attaques des assiégeants, et ne voyant apparaître aucun secours ni confonde nul côté , craignirent de perdre en cas de résistance corps et biens , femmes et enfants. D'ailleurs, ils n'ont pas pour le roi de France une telle affection qu'ils puissent braver dans son unique intérêt les vengeances des soldats anglais. Le serment de fidélité qui les enchaîne à son pouvoir disparaît devant le péril , puisque les guerriers français ne songent pas à venir les protéger. De peur qu'un plus grand mal ne leur survint, le conseil de la commune décida qu'on expédierait des députés vers le comte Derby
' Chron. de Froissard , édit. de M. liu«liou.
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pour négocier la reddition de la ville. Le maire, sire Guillaume de Riom , envoya donc durant la nuit demander au vainqueur un sauf-conduit pour six de leurs bourgeois allants et venants qui devaient porter ce traite'. Le comte Derbv accéda à cette proposition; et dès le lendemain, à la pointe du jour , six bourgeois de la cité assiégée se rendirent au camp anglais et eurent une entrevue avec lui , quand il eut oui la messe. A la suite de cette conférence , la ville fut rendue au pouvoir du roi d'Angleterre, et ses habitants jurèrent à être de ce jour bons Anglois tant que leur nouveau roi , ou personne forte de par lui, les voudrait ou pourrait tenir en paix devers les François. Sur cel état et ordonnance les reçut le comte Derby , et entra en la ville , et en prit foi et hommage , et devinrent ses hommes.
L'histoire du siège et de la reddition de la cité de Saint- Jean-d Angélv nous révèle , pour ces époques , la position des diverses villes de nos contrées en face des deux puissances rivales. Elles n'appartiennent à aucune d'elles, ni par droit de propriété , ni par fusion territoriale ; elles conservent au milieu de ces luttes une indépendance presque complète : forcées par les exigences de la guerre de céder h l'influence de la conquête, elles prennent pour lien de leur soumission le solennel serment qu'elles prêtent au vainqueur, a la condition d'être par lui secourues et protégées en cas de nouvelles attaques et de nouveaux périls. C'est un contrat d'union et non pas un témoignage d'une aveugle servilité.
Les succès du comte Derbv donnèrent à ses guerriers un nouvel enthousiasme de conquêtes et de lointaines expéditions. Après s'être reposés durant quatre jours dans la cité de Saint-Jean, ils chevauchèrent vers Niort, une trèsforte ville et bien fermée , de laquelle messire Guichard
il Angle , un gentil chevalier , était capitaine et souverain pour le temps. L'énergie des guerriers et des habitants de la cité repoussa à trois diverses reprises l'assaut des soldats anglais , et force fut à ces derniers d'abandonner la ville assiégée sans avoir pu la conquérir. Le bourg de Saint- Maixent " ne fut pas aussi heureux dans sa défense ; il tomba au pouvoir des gens du comte Derby , et furent tous ceux morts qui dedans étoient. De Saint-Maixent les Anglais marchèrent vers le château de Montreuil-Bonnin , où il y avoit pour ce temps plus de deux cents monnoyers , qiri là forgeaient et faisaient la rnonnoie du roi , et qui direiil que trop se défendroient. Cette imprudente menace des habitants de Montreuil excita l'ardeur des assaillants ; bientôt les murs de la citadelle assiégée furent couverts par une pluie de traits cpie lançaient les archers anglais si ouniement que à peine osoit nufiapparoir aux défenses. Devant une si vigoureuse attaque céda l'énergie des monnayeurs du roi ; le château tomba au pouvoir des assaillants , et ses malheureux défenseurs payèrent de leur vie leurs impuissantes tentatives de résistance ; car onques homme n'y fut p?%is à rançon , et tous furent massacrés.
Après avoir laissé quelques-uns de leurs guerriers dans la forteresse de Montreuil-Bonnin , les Anglais s'avancèrent vers Poitiers, qui est moult grand? et moult esparse , dit le chroniqueur; c'était la plus forte place de ces contrées , et bien rude devait être le coup porté à la puissance française dans les régions de l'ouest , si elle venait à tomber au pouvoir des ennemis. Les assaillants poussèrent vivement les attaques ; mais n'étant pas assez nombreux pour l'assiéger de tous côtés , ils furent contraints de se porter tous vers le
' Saint-M.iximin , dans le texte de J. Froissard.
même point. La ville fut vaillamment défendue par une grand foison de menues gens , peu aidables en guerre, et encore pour le temps de lors ils ne savoient guerroyer. Tous les habitants, au son du beffroi, s'étaient dirigés vers les remparts pour soutenir les efforts de l'ennemi; ils firent si bien que les Anglais , tous las et tous travaillés, se retirèrent à la fin du jour sans avoir pu réussir dans leur attaque. Le lendemain les chevaliers du comte Derby , irrités de leurs vaines tentatives de la veille, s'armèrent à la hâte et s approchèrent de nouveau des remparts de la ville , chevauchant tout autour, au plus prés qii ils purent, pour aviser et imaginer là où elle étoit plus foible.
Après avoir de la sorte visité les divers côtés de la ville assiégée , les guerriers du comte Derby découvrirent un lieu qui n'était mie trop fort à conquerre ; et le soir même , il fut décidé dans le conseil des chefs anglais que trois assauts seraient dirigés le lendemain contre trois parties différentes de la cité , et que la plus grande partie des guerriers attaqueraient le lieu désigné par les chevaliers comme le point le plus faible. La bravoure des assiégés ne put résister à cette triple attaque, et la ville de Poitiers, par le plus foible côté prise et conquise, tomba au pouvoir des Anglais. Les habitants , voyant l'ennemi au milieu de leurs murs , se précipitèrent vers les portes de la cité, afin d'échapper par la fuite au sort qui leur était réservé. Les guerriers du comte Derby se frayèrent un chemin avec le fer et le feu, massacrant, au milieu des flammes, tout ce qui se rencontrait, sans distinction d'âge, de sexe ou de condition , dont c étoit. grand' pitié , dit le chroniqueur. Plus de six cents personnes tombèrent de la sorte sous le glaive des vainqueurs. Cette horrible boucherie achevée , ils songèrent à piller la ville, à arracher des demeures dé-
sertes les meubles précieux , s'enrichissant ainsi des dépouilles de leurs victimes. Ce pillage dura plusieurs jours, et l'avidité des Anglais rencontra d'abondantes proies , car la cité de Poitiers étoit malement riche et trop pleine de grands biens. Les églises elles-mêmes ne furent point à l'abri des dévastations; plusieurs furent incendiées, presque toutes pillées et ravagées. La fureur des soldats anglais ne s'arrêta que devant les ordres du comte Derby, qui , courroucé des violences qui s'étaient exercées, commanda que nul, sous peine de la hart, ne fût assez hardi pour mettre le feu aux maisons et aux églises. — La prise de Poitiers couronna l'oeuvre de dévastation qu'avait commencée dans nos contrées l'expédition du comte Derby. Après avoir séjourné plusieurs jours dans la cité conquise , ce dernier , la trouvant trop difficile à garder, ordonna à son armée de se diriger vers Saint-Jean-d'Angély. Mais ils n'abandonnèrent la ville qu'après 1 avoir complètement dépouillée , s'arracliant à l'envi les uns des autres les joyaux d'or et d'argent, la soie , les toiles et les draps, et autres richesses dont le pillage les rendit possesseurs. Les habitants de Saint-Jeand'Angély accueillirent avec grande joie les guerriers anglais; des fêtes brillantes furent données en leur honneur : et ledit comte Derby acquit grand' grâce et grand amour des bourgeois , des dames et des damoiselles de la ville , car il leur donna et départit largement grands dons et beaux joyaux; et fit tant qu'ils disoient communément que c' étoit le plus noble prince qui pût chevaucher sur pakfroy. C'est ainsi que les dépouilles de la cité conquise servaient à enrichir d'autres cités moins rebelles que Poitiers h la puissance anglaise. Les habitants de Saint-Jean , émerveillés de la courtoisie de ces hommes cpie 1 on disait être si farouches, jurèrent de garder la ville pour le roi d'Angle-
terre. Alors le comte Derby , après avoir pris congé des bourgeois et des dames de la ville , s'en partit à tout son arroy, et chevaucha à petites journées devers la bonne cité de Bordeaux , par les forteresses que conquises avait; et fit tant qu'il y vint, et là donna congé à toutes gens d'armes, garçons et autres , et les remercia grandement de leur bon service. Assez tôt après il s'ordonna pour monter en mer , et venir devant Calais voir le roi d 'Angleterre , son seigneur. Telle lut , au milieu du xivc siècle, la première victoire des Anglais dans nos contrées ; il n'y a dans la pensée du conquérant d'autre désir que d'étendre au loin les limites de sa puissance , et c'est au milieu des dévastations opérées par le fer et le feu qu'il marche à la réalisation de ses projets. Par ses allures , il rappelle l'instinct farouche qui animait les anciens pirates du Nord dans leurs sanglantes invasions sur notre territoire.
A peine les frayeurs qu'avait inspirées l'expédition de 1 armée anglaise dans nos contrées furent-elles dissipées, que les villes songèrent à se maintenir dans un état permanent de défense. C'est de cette époque que date réellement la complète indépendance de la cité. Les bourgeois des villes, exposés aux attaques de deux ennemis puissants, respirant à peine des dévastations passées, se soucient fort peu des chances heureuses ou malheureuses des nations rivales. Avant tout , ils aspirent à mettre en sûreté leurs biens, et souvent leur propre existence. De nouveaux remparts s élèvent; partout surgit une organisation militaire qui révèle la position indécise des populations en proie tour à tour aux ravages et aux massacres dui'ant la guerre, et livrées à la merci d'un fisc spoliateur durant la paix. Audessus des murs de chaque ville se dresse l'étendard de la commune, placé sous la protection des habitants armés et
presque aguerris. C'est ainsi qu'à la suite de la désastreuse expédition du comte Derby, la cité de Poitiers, sans s'inquiéter de son vasselage vis-à-vis du roi de France, enrégimente ses bourgeois , et établit autour de son enceinte une petite armée destinée à sa défense. Les gens de la commune décrétèrent, vers l'an 1347, des ordonnances qui organisaient d'une façon régulière cette milice bourgeoise dont les efforts avaient échoué l'année précédente contre les attaques des guerriers anglais.
Voici l'ensemble de ce règlement , tel que nous le transmet Thibaudeau ' : « Il y aura à chaque porte dix per- » sonnes notables de la ville, qui examineront ceux qui » sortiront et qui entreront. — Ceux qui doivent host et » chevauchée viendront armés pour garder la cité, aussi » bien que les vassaux liges et pleins; et s'ils y manquent, » on saisira leurs biens qui seront employés a la réparation » et à la garde de la ville, et au paiement des gens d'armes » qui serviront en leur place, et leurs fiefs seront confis- » qués. — On renforcera la garde des portes et des autres » endroits par où la ville peut être attaquée. — Les gens » d'armes et de pied seront toujours armés. — Les hostel- » liers et cabaretiers ne pourront prendre en gage les » armes et montures des gens de guerre qui seront dans la » ville ; et s'ils le font , ils perdront la somme pour lam quelle ils auront pris ces gages, et seront condamnés à » l'amende. — Les riches, les moyens et les menus seront » armés selon leur état. — Les gens d'église pourront être » armés à leurs dépens s ils le veulent , et s'ils ne le veu-
' Cette ordonnance , à la tète de laquelle se trouve le nom du roi Jean , ne peut être émanée que d'un autre pouvoir que celui du roi de France , puisque Philippe de Valois ne mourut qu'en 1350. Ce qui nous autorise à penser que la commune de Poitiers prit l'initiative de ces mesures.
» lent pas , ils donneront à leur place des gens qui seront » toujours armés, et qui feront la garde aux portes de la » ville à leur tour : si les gens d'église ne donnent pas de » ces gens armés , l'on en prendra et on les leur fera payer. >j — Chaque habitant aura devant sa porte de l'eau dans » des vases, et pendant la nuit une chandelle allumée. — » Ceux qui ont des héritages et des bénéfices dans la ville » de Poitiers et dans les dépendances seront tenus de s'y » rendre ou d'envoyer en leur place des gens pour la garde, » faute de quoi on prendra une portion de leur revenu qui w sera employée aux réparations de la ville et à l'entretien » des gens d'armes qui serviront à leur place. — Chaque » paroisse de la châtellenie de Poitiers sera obligée d'y en- » voyer un certain nombre de sergents armés pour la garde » de la ville. — Les murs et les tours de la ville seront » réparés et mis en bon état incessamment. »
Ces dispositions belliqueuses de la ville capitale de notre province étaient favorisées par les trêves convenues entre l'Angleterre et la France à la suite des défaites de Philippe de Valois dans les contrées du nord de son royaume. Lorsqu il mourut, en 1350 , la première pensée qui vint a l'esprit de son successeur, du nom de Jean II , fut de se venger des victoires remportées dans les pays de Poitou et de Saintonge par les guerriers du comte Derby. Il résolut donc d'arracher des mains des Anglais la cité de Saint-Jeand'Angély. Après avoir réuni une armée considérable , il s'avança vers la Bourgogne en grand arroy et puissance , et séjourna quelque temps dans la cité d'Avignon , où il fut reçu avec grand honneur par le pape Clément A I , dont tous les efforts s'étaient dirigés à opérer une paix définitive entre les monarques de France et d'Angleterre. Jean traversa tout le pays de Languedoc, recevant les hommages
des comtes et vicomtes, des barons et chevaliers de ces contrées, renouvelant les sénéchaux, baillis et autres ofliciers, et arriva après une longue marche dans la ville de Poitiers. Là son armée fut bientôt augmentée par l'arrivée d'une foule de seigneurs de cette province, impatients de réparer les échecs des dernières conquêtes.
La cité de Saint-Jean-d'Angély, encore sous L'impression des libéralités du général anglais , fut investie par les soldats du roi de France, et le nombre des assiégeants était tel, que dans peu de temps tous les murs de la ville furent cernés par une enceinte de guerriers , ce qui interrompit entre ses habitants et les gens des campagnes voisines toute espèce de communication. Grande fut la consternation de ces pauvres bourgeois , qu'enchaînait au roi d'Angleterre le serment de fidélité qu'ils avaient prêté entre les mains du comte Derby. Une députation fut aussitôt expédiée à Edouard pour L'informer de la fâcheuse position dans laquelle se trouvait leur cité, et afin de réclamer de prompts secours , lui disant qu'ils n'avaient plus de vivres, que toutes les maisons étaient désertes, et que, si ses guerriers n accouraient promptement à rencontre de ceux du roi de France, ils risquaient fort de tomber en son pouvoir. Les bourgeois choisis pour remplir cette mission firent si grande diligence, qu'ils arrivèrent bientôt au château de Winsdsor où se trouvait alors le roi d'Angleterre. Us lui soumirent les lettres de ses bonnes ge?is de la ville de Saint- Jean ; il les ouvrit , dit le chroniqueur, et les fit lire deux fois pour mieux entendre la matière. Lorsqu il eut connaissance de ce qui se passait dans les pays de Poitou et de Saintonge, il s'écria à haute voix : C'est bien une requête raisonnable et à laquelle je dois bien entendre ; et aussitôt des ordres furent expédiés pour engager un grand
nombre de chevaliers , alors près de lui , à marcher à la
défense de la ville assie'ge'e.
Les guerriers auxquels Edouard ordonna de marcher vers le pays de France furent réjouis de rencontrer une nouvelle occasion de combats et de gloire. S'étant embarqués à la hâte , ils abordèrent bientôt dans le port de la cité de Bordeaux au milieu des bruyantes acclamations de tous ses habitants , et des cris de joie des nombreux chevaliers çascons qui attendaient avec impatience ce secours d'Angleterre. Réunis en un seul corps d'armée , les Anglais et les Gascons traversèrent le fleuve pour s'avancer au secours des habitants de Saint-Jean : ils étaient au nombre de cinq mille guerriers , dont cinq cents lances , quinze cents archers et trois mille soldats à pied armés à la légère, lorsqu'ils arrivèrent non loin des bords de la Charente. A la nouvelle de la marche des troupes anglaises, le roi de France avait envoyé à la garde du pont par lequel les ennemis devaient traverser la rivière, un grand nombre de barons et de chevaliers , tous bonnes gens d'élite , parmi lesquels se rencontraient messires Guichart d'Angle , Boucicaut et Guy de Nelle, les sires de Pons, de Parthenay , de Tonnai-Boutonne, de Surgères et deLinières. Ces guerriers formaient une troupe de cinq cents lances. La surprise des Anglais et des Gascons fut grande lorsque , s'apprêtant à traverser le pont qui est au-dessous du château de Taillebourg , ils apprirent de leurs coureurs envoyés en avant true les Français étaient campés de l'autre côté de la rivière. Tout émerveillés de ces nouvelles, ils délibérèrent sur ce qu'ils avaient à faire , ou d'attaquer , ou de défendre eux aussi le passage ; après avoir tout considéré et pesé le bien contre le mal, ils se décidèrent à attendre de pied ferme l'ennemi, ne voulant en rien s'exposer à la certitude d'un échec. Les
barons de France et de Poitou , ne voyant aucune tentative d'attaque de la part des Anglais , ajoutèrent pleinement foi au bruit qui circulait partout annonçant leur fuite. Cette fausse nouvelle jeta la confusion dans leurs rangs ; pleins d'ardeur, ils n'ont d'autre désir que de poursuivre les fuyards : la rivière fut promptement traversée au milieu des cris de joie et des fanfares; tous s'écriaient : « Vous ne » vous en irez pas ainsi , seigneurs d'Angleterre ; il vous » faut payer votre écot. » Ces bravades des chevaliers français , lacharnement de leurs attaques , provoquèrent une résistance énergique de la part des Anglais. Ces derniers, ayant fait volte-face , s'en vinrent à la rencontre des assaillants , et une lutte acharnée s'engagea bientôt entre les guerriers des deux nations. Les coups de lance se succèdent avec rapidité , les glaives s'entre-choquent , les victimes tombent de part et d'autre. Dans cette mêlée confuse, les ranes des «uerriers français s'entrouvrent; le vide est bientôt occupé par ceux d'Angleterre , et là eut bonne bataille et dure et bien combattue , et fait là mainte grand' appertise d armes , car ils dtoient droite fleur de chevalerie lïnn côté et d autre. Les chances de la victoire sont tour à tour favorables aux deux partis combattants : un instant le champ de bataille semble devoir rester aux Français , car ceux de l'autre nation commencent a faiblir ; mais tout-àcoup ces espérances de triomphe s'évanouissent pour les guerriers du roi de France; ils sont dispersés et mis en déroute ; tous les chevaliers tombent entre les mains des Anglais , car nid homme d honneur ne se partit du lieu du combat.
Cette victoire inattendue apaisa l'ardeur belliqueuse des chevaliers anglais et gascons; il leur sembla que pour ce voyageils en avoient assez fait. Ne songeant plus à porter
secours aux habitants de Saint-Jean-dAngély, ils reprirent paisiblement la route de Bordeaux. Qu'iraient-ils tenter plus loin ? Les prisonniers cm ils ont laits leur promettent de riches rançons ; ils ont amassé un ample butin d'armes de toutes espèces ; ils emmènent les chevaux des guerriers vaincus : il n'en faut pas davantage pour les satisfaire.
Le roi de France était à Poitiers lorsque lui parvint la nouvelle de la défaite du pont de Taillebourg. Sa douleur fut vive au récit de ce désastre ; elle ne fit qu'augmenter lorsqu'il apprit la captivité de ses fidèles guerriers, la fleur de la chevalerie de son hôtel. Ces débuts malheureux de son règne semblent lui révéler dans l'avenir des infortunes plus grandes encore. Sous l'impression de sa douleur et de sa colère, il retourna vers la ville assiégée, jurant par 1 àme de son père que jamais il ne l'abandonnerait avant de lavoir conquise. De leur côté, les bourgeois de Saint- Jean-d'Angély, étonnés de ne pas voir arriver les secours promis parle roi d'Angleterre , prolongeaient bien malgré eux une résistance désormais impuissante. Mais, lorsqu'ils apprirent la victoire des Anglais à Taillebourg et leur départ pour la cité de Bordeaux , ils désespérèrent de pouvoir la poursuivre plus longtemps encore. Après avoir délibéré, ils décidèrent qu'après quinze jours expirés, et si aucun secours ne venait les délivrer, ils se rendraient au roi de France. Des députés furent envoyés vers Jean pour négocier une capitulation ainsi conçue ; leur demande fut favorablement accueillie , et les hostilités cessèrent jusqu'à l'expiration du délai prescrit. Durant cet intervalle de temps , le roi de France , qui les vouloit attraire à amour , leur envoya, pour calmer les privations d'un long siège, des vivres en abondance; il est vrai de dire que la libéralité du monarque n'alla point jusqu'à les donner gratuitement,
et les habitants les payèrent île leurs deniers. Malgré la réticence économique imposée à sa générosité , le roi de France n'en excita pas moins parmi eux des sentiments d'affection pour sa grand courtoisie. Les chevaliers anglais et gascons , informés de la décision prise par les bourgeois de Saint-Jean-d'Angély , laissèrent expirer le délai fixé sans tenter aucun moyen d'attaque contre l'armée du roi Jean , qui entra le seizième jour dans la ville, au milieu de fêtes brillantes , contraste bizarre avec les défaites précédentes. Les habitants, déliés de leur ancien serment à l'égard du roi d'Angleterre , en prêtèrent un nouveau au roi de France , lui faisant toute féauté et hommage, et se mettant en son obéissance. Ceci se passait le septième jour d'août, l'an 1351. — Après cette expédition, Jean retourna en France, laissant comme capitaine , dans la ville conquise, le seigneur d'Argenton de Poitou.
Les invasions anglaises recommencèrent plus désastreuses que jamais vers l'an 135G. Les troubles politiques du royaume de France les servent merveilleusement. Tout le pays leur est ouvert. Dans le midi , le jeune prince de Galles , le vainqueur de Crécy , à la tète d'une armée de chevaliers , parcourt les provinces , s'empare des cités et des châteaux, les pille et les brûle sans que nul obstacle arrête sa marche. Après avoir , de la sorte, ravagé les pays de Languedoc, d'Auvergne et de Limousin , il s approche des bords de la Loire , dans la pensée de pénétrer au sein même de la France , pour y exercer les mêmes dévastations qui ont signalé son passage à travers toutes les contrées méridionales. Contre le château de Romorantin, défendu seulement par un petit nombre de guerriers, vinrent échouer dmant quelques jours les efforts du nouveau conquérant : mais les attaques des assiégeants triomphèrent de leur bravoure, et
la place tomba en leur pouvoir. A la nouvelle de 1 approche du prince de Galles dans le pays de la Touraine , le roi Jean, de retour de son expédition en Normandie , jure d'exterminer Tannée anglaise : il convoque tous les barons, seigneurs et chevaliers restés fidèles à sa cause. A l'appel du roi de France, une foule de guerriers le rejoignirent dans sa marche de Blois à Tours. Lorsque Jean apprit que le prince de Galles reprenait le chemin de la Guienne , craignant de le laisser échapper, il ordonna de traverser la Loire , et bientôt l'armée , composée de plus de soixante mille guerriers, vint camper dans les plaines de Beauvoir et de Maupertuis, non loin de la cité de Poitiers '.
Le prince de Galles, ignorant la marche de son ennemi , envoya une troupe de guerriers au nombre de deux ceins armures de fer , tous bien montés sur fleur de coursiers, à la découverte de l'armée française. A peine avaient-ils fait quelques pas qu'ils aperçurent les champs environnants tout couverts de gens d'armes. Une escarmouche commença entre eux et les traîneurs de l'armée du roi Jean , qui , à la nouvelle de cette attaque, changea sa direction et fit établir son camp non loin du lieu occupé par l'ennemi. Lorsque les coureurs du prince de Galles vinrent lui raconter ce qu'ils avaient vu, et lui dire combien l'armée française était nombreuse, nullement effrayé, il répondit : « Or » maintenant , il nous faut avoir avis et conseil comment » nous les combattrons à notre avantage , et que Dieu y ait m part. » Alors ses guerriers établirent leur position dans un lieu assez élevé , sur une colline couverte de haies , de vignes et de buissons.
' Noire récit n'est qu'une citation presque textuelle de Froissard. — Nous avons eu recours au.-si à la narration l'aile par M. de Chateaubriand , Eludes historiques.
Le lendemain dimanche 18 septembre, le roi de France, impatient de combattre les Anglais , fit chanter dans sa tente une messe solennelle, et communia avec ses fils , mettant ainsi sous la protection de Dieu les destinées de ses armes. Après cette cérémonie religieuse, il assembla son conseil, auquel furent admis les plus grands et les plus prochains de son lignage , ainsi qu'un grand nombre de puissants seigneurs et de hauts barons. Là il fut décidé crue l'on attaquerait immédiatement l'ennemi. Aussitôt tout s'agite dans le camp français ; l'enthousiasme est à son comble ; les fanfares joyeuses retentissent dans les airs ; les bannières se déploient ; les chevaliers font briller leurs riches armures et hennir leurs fougueux coursiers , et tous viennent se ranger au lieu où plane l'étendard de France , 1 oritlamme de Saint-Denis, ce poétique symbole des alliances mystérieuses de la royauté de France avec la divinité. Toute la chevalerie française s'est donné rendez-vous pour cette bataille décisive ; jamais on ne vit tant de riches cuirasses, de précieuses armoiries et d'illustres bannières; nul chevalier ni écuyer n'a manqué à l'appel , de peur d'être frappé du déshonneur.
L'armée fut divisée, par l'avis du connétable et des maréchaux, en trois batailles, composées chacune de seize mille guerriers dont tous ètoienl passes et montrés pour hommes d'armes. La première est commandée par le frère du roi , le duc d'Orléans , ayant sous lui trente-six bannières et soixante-douze pennons ; la seconde par le dauphin , le duc de Normandie , assisté de ses deux frères Louis et Jean ; à la tête de la troisième doit marcher le roi de France , accompagné du plus jeune de ses fils.
Pendant que l'armée française s organisait ainsi, le roi Jean envoya Eustache de Ribaumont, Jean de Laudas , Ri-
chard de Beaujeu et Guichart d'Angle examiner la position du prince de Galles. Pendant que les cpiatre chevaliers s'avançaient à la découverte du camp anglais, le roi de France, monté sur un grand blanc coursier, parcourait tout joyeux les rangs de ses guerriers et leur disait : « Quand » vous êtes renfermés dans vos villes de Paris, de Char- » très , de Rouen ou d'Orléans , vous menacez les Anglais » et vous désirez avec ardeur avoir le bassinet en la tète » devant eux. Or, vous y êtes, je vous les montre : si leur » veuillez montrer vos maltalents et contre-venger les en- » nuis et les dépits qu'ils vous ont faits; car sans faute » nous les combattrons. » Et à ces paroles l'armée tout entière répondit : « Dieu y ail part! tout ce verrons-nous » volontiers. » Ces bruyantes acclamations furent interrompues par le retour des quatre chevaliers envoyés à la découverte : tous s'empressent à l'envi autour d'eux , et c'est avec peine qu'ils peuvent parvenir près du roi, qui leur cria du plus loin qu'il les aperçut : k Seigneurs , » quelles nouvelles ? — Sire , bonnes ; et vous aurez , s'il » plait a Dieu, une bonne journée sur vos ennemis, lui » répondirent-ils. » Alors Eustache de Ribaumont prit la parole et rendit compte au roi de ce qu'ils avaient observé : « Sire , lui dit-il , nous avons vu et considéré les Anglais , » ils peuvent être environ au nombre de deux mille hom- » mes d'armes, quatre mille archers et quinze cents sol- » dats de pied. » Après ce préambule , il lui expliqua la position qu'occupait l'ennemi.
Suivant son récit , le prince de Galles s'était retranché dans un très-fort lieu, le long d'un chemin fortifié par de fortes haies et d'épais buissons , derrière lesquels il avait placé tous ses archers , et le chemin était si étroit qu'à peine quatre hommes d'armes pouvaient-ils y marcher de
front. Lorsque le roi Jean demanda à messire Eustache de quelle manière il jugeait convenable de les attaquer, il reprit de la sorte : « Sire , tous à pied , excepte' trois cents » armures de 1er tous des plus apperts et hardis , durs et » forts et entreprenants et bien montés sur fleur de cour- » siers , pour rompre et ouvrir les rangs des archers qui » garnissent le chemin; et puis les gens d'armes à pied les » suivront pour combattre de la main à la main les hom- » mes d'armes anglais , qui sont en bataille au bout du » défilé. C'est là le seul conseil que je puis donner , et si » quelqu'un en a un meilleur , qu'il parle. »
Cet avis si énergiquement formulé plut au roi , qui ordonna de choisir dans toute l'armée les trois cents chevaliers qui devaient faire les premières attaques; tous les autres hommes d'armes reçurent l'ordre de marcher à pied , doter leurs éperons, et de réduire leui's lances à cinq pieds de long afin de s'en servir plus facilement. Quant au roi , après avoir confié ses quatre fds à des chevaliers d'un courage à toute épreuve , il vint se placer au milieu d'un corps d'Allemands destiné à protéger dans leur attaque les trois cents cavaliers. Non loin de lui flottait sa souveraine bannière portée par Geoffroy de Charny , aussi brave que sage entre tous les chevaliers. Le signal du combat allait être donné, lorsqu'on vit accourir à la hâte un cavalier qui demande à parler au roi : c'était le cardinal de Périgord , qui venait tenter un dernier effort pour opérer au nom de l'église une réconciliation entre la France et l'Angleterre, et arrêter toute effusion de sang. Après s être incliné respectueusement devant le roi, il le conjure à mains jointes, et au nom du Dieu tout-puissant , de ne point donner le signal avant d'avoir entendu son humble prière. Jean l'ayant accueilli avec déférence, le cardinal reprit en ces termes : « Très-
j) cher sire , vous avez ici toute la Heur de la chevalerie de » votre royaume assemblée contre une poignée d'ennemis; » et si vous pouvez les soumettre sans les combattre , vous » n'exposerez pas au péril de la mort les nobles seigneurs » qui vous entourent. Je vous supplie , au nom de Dieu et » de 1 humanité, de me permettre d'aller négocier la paix >j près du prince de Galles , en lui exposant le péril dans » lequel il se trouve. » Le roi lui répondit : « 11 nous plait » que cela soit ainsi , mais revenez promptement. » Le cardinal se dirige vers le camp anglais , et trouve le prince de Galles, au milieu de ses hommes d'armes, couvert de cette armure noire d'un sombre et sinistre présage pour les destinées de la France ' ; il l'aborde , le salue et lui dit : « Certes, beau fils, si vous aviez justement considéré la m puissance du roi de France , vous me laisseriez le soin de » conclure un arrangement avec lui, si je pouvais. » Le prince lui répondit : « Pourvu que mon honneur et celui » de mes chevaliers soit sauf, j'accéderai à toutes propo- » sitions raisonnables. » — « Beau fds , vous dites bien , » lui répliqua le cardinal , et je ferai tous mes efforts pour » obtenir une paix honorable , car ce serait grande pitié » si tant de braves guerriers qui se rencontrent dans les » deux armées combattaient entre eux; de trop grands » malheurs pourraient s'ensuivre. »
Plein d'espérance , le prélat conciliateur revint à la hâte près du roi de France , et le conjura de remettre au lendemain l'attaque : « Sire, lui dit-il, vous n'avez nul » besoin de vous hâter pour les combattre; ils ne peuvent » ni fuir , ni vous échapper. » Malgré l'énergique opposition des sires Eustache de Ribaumont et Jean de Landas ,
1 Chateaubriand.
le roi, par respect pour le caractère sacre du cardinal , accorda le répit jusqu'au lendemain au soleil levant. Il fit dresser au milieu de la plaine où était rangée l'armée une riche tente d'élofFe de soie de couleur vermeille , et permit à tous les hommes d'armes de se retirer dans leur camp , excepté aux trois cents cavaliers sous les ordres du connétable et des maréchaux.
Durant toute la journée , le cardinal de Périgord courut d'un camp à 1 autre , poursuivant avec zèle sa noble mission de conciliation. Le prince de Galles, pour obtenir la paix, offrait de rendre au roi de France toutes les villes et châteaux dont il s'était emparé, de remettre en liberté tous les prisonniers de guerre , et de jurer de ne point prendre les armes contre la France durant sept années. « Jean, dit M. de Chateaubriand, que les historiens représentent comme un téméraire, n'avait déjà été que trop modéré en accordant aux Anglais une suspension d'armes; il allait donner une nouvelle preuve de son esprit conciliant en acceptant les offres du Prince-Noir, lorsque Renaud de Chauveau , évêque de Chàlons , se leva dans le conseil : « Sire , dit-il, s il m'en souvient bien , le roi d Angleterre, » son fils et son frère le duc de Lancastre vous ont , à » plusieurs reprises , insulté et ont rempli votre royaume » de meurtres et de ruines. Sur terre , ils ont humilié » votre père Philippe et massacré votre noblesse ; sur mer, » ils ont assailli vos vaisseaux et brûlé vos ports comme » des pirates. Quelle vengeance en avez-vous tirée ? Quoi ! » pour prix de ces brigandages, vous donneriez votre fille » à des mains teintes du sang français ? Dieu vous livre » votre principal ennemi, ces orgueilleux Anglais, ces Gas- » cons infidèles , ces lâches qui viennent d égorger les » pâtres et les laboureurs, ces incendiaires qui ont porté
» la ilamme dans les hameaux qui fument encore, et vous » les laisseriez échapper ! Et croyez-vous qu'ils soient île » bonne foi dans ce qu'ils vous proposent ? Ne connaissez- » vous pas leur perfidie ? Sous prétexte de faire ratifier les » conditions par le monarque anglais, ils gagneront du » temps ; Edouard refusera de confirmer le traité conclu. » Cependant le duc de Lancastre, qui ravage le Perche » avec son armée , aura rejoint le prince de Galles ; alors » la victoire passera peut-être à vos ennemis. Dieu nous » préserve de plus grands malheurs ! Je demande qu'aucun » délai ne soit accordé , et que votre vengeance cesse d'être » suspendue par des propositions insidieuses, et par les » lenteurs de votre conseil. »
« Ce discours , dont le prélat soutint la vigueur la pique à la main, fit bouillonner dans le sein du roi l'ardeur guerrière ; les barons crièrent : viux armes ! « Allez , dit Jean » au cardinal, allez signifier au prince de Galles qu'il ait à » se rendre prisonnier , lui et cent de ses principaux che- » valiers ; à cette condition , je laisserai passer son armée. » Le prince, au ouïr de ces paroles qui lui furent rapportées par le cardinal , répondit : « Mes chevaliers ne seront » pris que les armes a la main ; quant à moi , quelque » chose qu'il arrive , l'Angleterre n'aura pas à payer ma » rançon. »
Durant ces entrevues tour à tour pacifiques et bruyantes , un grand nombre de chevaliers des deux nations chevauchèrent dans les environs des deux armées. Or il advint que messire Jean Chandos, qui étoit preux chevalier , gentil et noble de cœur et de sens imaginatif, s'approcha bien près du camp français, prenant plaisir à contempler un si grand nombre de chevaliers si richement armés ; et il disait en lui-même : « Plaise à Dieu que nous ne partions pas sans
» combattre ! car, vaincus par de si nobles et si nombreux » guerriers, aucun blâme ne tombera sur nous; tandis » qu'au contraire, si la fortune nous favorise et nous donne » la victoire , nous serons les plus honores gens du monde. » Au moment où Jean Chandos se berçait de chimériques espérances , il fut rencontré par le maréchal de Clermont , et alors éclatèrent entre eux de dures paroles et d'amers reproches. Ces deux chevaliers , en effet , tous deux jeunes et amoureux , portaient dans leurs armes la même devise , c'était une dame revêtue dune robe bleue au milieu des rayons dun soleil '. Le maréchal, irrité de voir sa devise sur les vêtements du guerrier anglais , lui cria : « Chandos , » depuis quand avez-vous pris ma devise? » — « Et vous la » mienne, lui répliqua Chandos, car autant bien est-elle » mienne comme vôtre. » — « Je vous le nie , reprit le ma- » réchal de Clermont, et si nos gens n'étaient sur le point » d'en venir aux mains , je vous montrerais que vous » n'avez nul motif de la porter. » — « Eh bien ! répondit » Chandos , demain vous me trouverez prêt et bien disposé » à défendre et à prouver par fait d'armes qu'elle est aussi » bien mienne que vôtre. »
Le lendemain matin , à la pointe du jour , les armées se préparèrent au combat. Ce fut en vain que le cardinal de Périgord essaya de faire entendre de nouveau des paroles de paix ; le roi de France fut inaccessible à ses prières. Avant de retourner dans la cité de Poitiers , ce prélat informa le prince de Galles de la non-réussite de ses projets : « Beau » lils , faites ce que vous pourrez , lui dit-il , il vous faut » combattre. » A quoi le prince répondit : « C'est bien » l'intention de nous et des nôtres, et Dieu veuille aider le
' M. Chateaubriand.
» droit ! » Alors n'espérant plus obtenir des conditions de paix, le jeune guerrier parcourut les rangs de son armée, cherchant à ranimer leur ardeur. « Beaux seigneurs, leur » cria-t-il , si nous sommes peu nombreux contre la puis- » santé armée du roi de France, il ne faut pas perdre » courage, car la victoire n'est point acquise aux plus nom- » breux, mais bien pour ceux auxquels Dieu la veut en- » voyer. Vainqueurs , nous serons à jamais couverts de » gloire; morts, nous trouverons d'énergiques vengeurs » dans mon père , mes deux frères et vos amis : ainsi » combattez à outrance, car, s il plait à Dieu et à saint » Georges, vous me verrez aujourd'hui bon chevalier. »
Il parlait encore lorsque le signal du combat retentit pour l'armée française. Le défilé est bientôt attaqué par les trois cents cavaliers sous les ordres des maréchaux ; ils s'avancent au milieu des haies derrière lesquelles se trouvent les archers anglais. Leur marche est arrêtée par une pluie de traits que ces derniers lancent contre eux ; leurs chevaux , percés de longues flèches , effrayés et rendus furieux par la douleur ', refusent d'avancer, se ruent de tous côtés, et tombent entraînant dans leur chute leurs cavaliers. Quelques guerriers cependant triomphent de tous les obstacles, et par force de chevaux rompent la haie, et viennent succomber devant la vaillante résistance des guerriers anglais sous les ordres de sire James d'Audeley. Les deux chefs sont frappés de mort ; l'un d'eux, le maréchal de Clermont , tombe sous les coups de son rival en amour, Jean Chandos.
Ce fatal début répand la consternation dans les rangs français. Au moment où les guerriers , sous les ordres du
' Chateaubriand.
dauphin , s apprêtent à porter secours à ceux qui sont engages dans le défile' , les chevaliers anglais caches derrière les archers descendent du sommet de la colline et les attaquent vigoureusement. Soutenus par les archers qui raioient si ouniement et si épaissemenl que les François ne savoient de quel côté entendre qu'ils ne fussent atteints du trait, ils jettent partout le désordre ; l'armée du dauphin est en pleine déroute, sauf quelques guerriers qui résistent jusqu'à la mort aux attaques des hommes d'armes du prince de Galles. Aux cris de détresse des chevaliers de France répondent des acclamations de joie de ceux d'Angleterre. La certitude de la défaite fait place dans leurs esprits à l'espérance de la victoire. Pour plus ébahir leurs ennemis, ils font retentir bruyamment ce cri de ralliement : « Saint Georges ! Guienne ! » Au milieu de la mêlée , Jean Chandos crie au prince de Galles : « Sire, chevauchez avant, caria » journée esta vous; Dieu seraaujourd huien votre main; » marchons droit au roi de France , c est là qu'est le » centre de son armée; je sais bien que par vaillance il » ne fuira point, ainsi il nous demeurera. » A quoi le prince répondit : « Allons, allons, Jean ! vous ne me verrez » point reculer aujourd'hui, mais bien toujours chevau- » cher avant. » Et , comme consécration solennelle de ce serment, il fait entendre bien haut ces paroles : « Chevau- » chez avant , bannière ! au nom de Dieu et de saint » Georges ! » Au moment où le jeune guerrier , tout bouillant d'ardeur, descend la colline pour rejoindre le corps d'armée du roi de France , il aperçoit derrière une haie le cadavre de sire Robert de Duras , chevalier français , et auprès de lui sa bannière renversée. Furieux contre le cardinal de Périgord , dont les gens s'étaient enrôlés parmi les soldats de France , il ordonne de porter à Poitiers sur
une targe le corps du jeune chevalier qui était son neveu ,
afin qu'il apprît de quelle manière il se vengeait de ses
ennemis.
Mais la mêlée devient plus sanglante; les chevaliers qui entourent le roi Jean s'y précipitent avec ardeur , et bientôt le prince de Galles se trouve face à face de son ennemi. Des deux côtés éclatent des prodiges de valeur. « Déjà ' les plus braves de l'armée française avaient été tués ; le bruit diminuait sur le champ de bataille ; les rangs s'éclaircissaient à vue d'oeil; les chevaliers tombaient les uns après les autres , comme une forêt dont on coupe les grands arbres. Charnv , haussant 1" oriflamme , luttait encore contre une foule d'ennemis qui la lui voulaient arracher. Le roi Jean, la tète nue (son casque était tombé dans le mouvement du combat), blessé deux fois au visage, présentait son front sanglant à l'ennemi. Incapable de crainte pour lui-même , il s attendrit sur son jeune fils, déjà blessé en parant les coups qu'on portait à son père; il voulut éloigner l'enfant royal , et le confia à quelques seigneurs; mais Philippe échappa aux mains de ses gardes , et revint auprès de Jean , malgré ses ordres. N'ayant pas assez de force pour frapper , il veillait aux jours du monarque en lui criant : <( Mon père, prenez garde ! à droite , à gauche , derrière vous » , à mesure qu'il voyait approcher un ennemi. »
« Les cris avaient cessé. Charny , étendu aux pieds du roi , serrait dans ses bras roidis par la mort l'oriflamme qu'il n'avait pas abandonnée ; il n'y avait plus que les fleurs de lis debout sur le champ de bataille : la France tout entière n'était plus que dans son roi. Jean tenant sa hache des deux mains , défendant sa patrie , son fils , sa couronne
' Narrât. Ue M. de Chateaubriand.
et l'oriflamme, immolait quiconque osait L'approcher. Il n'avait autour tic lui que quelques chevaliers abattus et percés de coups, qui se ranimaient dans la poussière à la voix de leur souverain, faisaient un dernier effort , et retombaient pour ne plus se relever. Mille ennemis essayaient de saisir le roi vivant , et lui disaient : « Sire , rendezvous ! » Jean , épuise' de fatigue , et perdant son sang , n'écoutait rien , et voulait mourir. — Un chevalier fend la foule , écarte les soldats , s'approche respectueusement du roi , et lui parlant en français : « Sire , au nom de Dieu , rendez-vous ! » Le roi , frappé du son de cette voix, baisse sa hache, et dit : « A qui me rendrai-je ? à qui ? Où est mon cousin le prince de Galles ? Si je le voyais , je parlerais. » — - « Il n'est pas ici, répondit le chevalier; mais rendez-vous à moi , et je vous mènerai vers lui. » — « Qui ètes-vous ? » repart le roi. — « Sire, je suis Denis de Morbec, chevalier d'Artois ; je sers le roi d'Angleterre parce que j'ai été obligé de quitter mon pays pour avoir tué un homme. » — Jean ôta son gant de la main droite et le jeta au chevalier en lui disant : « Je me rends h vous. »
Pendant que ces choses se passaient sur le champ de bataille , des scènes aussi tristes avaient lieu sous les murs de Poitiers. Vers cette cité s'étaient enfuis tous les chevaliers qui avaient pu échapper aux massacres du combat , croyant y trouver un asile contre les poursuites des vainqueurs. Leurs espérances furent encore trompées, caries habitants de la ville qui , du haut de leurs murailles , étaient témoins des désastres de l'armée française , refusèrent d'ouvrir les portes de peur de tomber, eux aussi, victimes de la fureur des Anglais. Alors le carnage fut à son comble ; il y eut si grand horribleté de gens occis que merveille scroit à penser. Les malheureux chevaliers de France
criaient merci ilu plus loin qu'ils pouvaient apercevoir
un Anglais.
Le prince de Galles , qui s'était précipité dans la mêlée comme un lion furieux , fut grandement surpris lorsqu'on vint lui annoncer son éclatante victoire. Il lit placer sa bannière sur le sommet d'un buisson pour rallier ses guerriers. Alors on vit accourir vers ce lieu une foule de chevaliers anglais suivis de leurs nombreux prisonniers, pour lesquels le jeune prince ordonna d'avoir de grands égards. Le roi de France lui-même fut amené près du vainqueur, accompagné de son tils et d'un grand nombre de chevaliers compagnons de son infortune. Le prince de Galles reçut le royal captif avec le plus grand respect; il le servit à table et l'accompagna jusqu'il son arrivée dans la cité de Bordeaux, d'où il partit pour la capitale d Angleterre.
Tel fut, le 19 septembre 13.56, le triste dénoùment de cette grande lutte entre les deux puissances rivales. Malgré tous les pronostics d'une victoire infaillible , les guerriers de France éprouvèrent une défaite bien plus désastreuse que toutes les précédentes. Il nous resterait maintenant à parcourir ce champ de bataille , encore tout jonché des cadavres de cette fleur de chevalerie , pour rappeler les noms des guerriers poitevins qui ont pris vaillamment part à la lutte. Que sont devenus les sires de Pons, de Parthenay , de Tonnay-Boutonne , de Surgères , de Saintré , de Guichard d'Angle, d Argenton, de Linières, de la Bochechouart et d'Aulnay, et tant d'autres seigneurs, dont le courage a laissé dans les souvenirs de cette funeste journée des traces de gloire et d'honneur ? Presque tous , ou ils gisent sur le champ de bataille, ou ils vont chercher sur une terre d'exil le prix de leur noble dévoùment à la cause du roi de France. Dans cette évocation historique de nos gloires
chevaleresques, cherchons à imiter les pieux sentiments des habitants de la cite de Poitiers, en faisant pour la mémoire des vaincus ce que ces derniers lirent alors pointeurs dépouilles mortelles; car si la frayeur des Anglais, on l'absence de toute sympathie pour la cause du roi Jean , leur a fait refuser aux malheureux fuyards l'asile de leur cité , ils songèrent à honorer dignement le souvenir de ceux qui étaient morts. Sous la conduite de leur maire , Emeri d'Ayron , ils ensevelirent tous les cadavres gisants sur le champ de bataille : aux simples guerriers ils accordèrent la sépulture au lieu même du combat; quant aux plus nobles , ils l'amenèrent leurs dépouilles dans la cité de Poitiers , où elles furent ensevelies dans l'église des Cordeliers et dans celle des Jacobins , au milieu de cérémonies religieuses. Sur les murs de l'enceinte sacrée , on reproduisit les emblèmes des chevaliers morts, comme d éternels symboles de leur bravoure ; les fêtes publiques , les réjouissances cessèrent, un deuil général suivit ces tristes occupations.
Mais combien de noms illustres durent échapper à leur pieuse investigation ! et comment la tradition , qui nous transmet la liste de ces héros, n'aurait-elle pas été infidèle, puisqu elle a perdu le souvenir du lieu même où fut engagé le combat ? Chose étrange ! une victoire éclatante est remportée , entraînant la mort de plusieurs milliers de guerriers ; et , après quelques siècles écoulés , les traces du champ de bataille disparaissent , les souvenirs s'effacent et s'envolent comme la poussière des victimes, et nous sommes encore a nous demander qu'est devenue cette plaine de Maupertuis, si fatale pour la France. Oh ! si la tradition avait entraîné du moins dans son oubli les souvenirs de la défaite, il nous coûterait peut-être de chercher à les ra-
viver. Mais non. La défaite est aussi certaine que la victoire : l'histoire les a conservées dans leurs moindres détails; il ne manque à l'ensemble de son récit que l'indication exacte du lieu du combat, c'est-à-dire la seule chose dont nos annales locales aient le droit de s'enquérir.
Il est vrai que le nom de Maupertuis a disparu , que rien dans la tradition ne peut le raviver , que nul ne se souvient de l'avoir entendu dans la bouche de son aïeul. Mais cette incertitude disparait grâce aux découvertes historiques faites dans nos monuments écrits. Il est constant qu'il a existé , entre la commanderie de Beauvoir et l'abbaye de Nouaillé , un lieu appelé Maupertuis. Dans des documents authentiques se répète souvent cette dénomination ; elle est même quelquefois accompagnée de plusieurs autres plus caractéristiques encore , telles que celles du Champ de la bataille , de Y Orme de la bataille. Dans les archives de Poitiers se rencontre un titre du 31 janvier 1494, par lequel le commandeur de Beauvoir concède à Richard Delge dit Cardin le fermage de plusieurs terres qui furent connues dans la suite sous la double désignation de la Cardinerie ou Maupertuis ; désignation qui se retrouve dans un grand nombre de titres de rentes et déclarations féodales '. Dans le siècle précédent , des fouilles furent pratiquées dans cette localité, et tous les objets trouvés confirmèrent la croyance qui plaçait en cet endroit le lieu de la bataille dont nous venons de donner le récit, d'après la chronique de J. Froissart. Tous ces faits justifient pleinement les indications données par ce dernier , et ne peuvent plus laisser de doute sur la position du champ de bataille de Maupertuis '.
' Nous devons ces détails à l'obligeance de M. Rédet, archiviste de la Vienne. ' Hisl. manusc. du Poitou , par Bourgeois.