‹ Histoire générale du Poitou (volume 2)Chapitre 23 sur 41 · GRANDS JOURS A POITIERS · texte numérisé non relu

GRANDS JOURS A POITIERS

Vers la fin du quatorzième siècle s'accomplissait pour la province du Poitou un fait immense, qui devait dans l'avenir donner à ses destinées historiques une nouvelle physionomie. Les derniers peuples de l'ancienne Aquitaine , tout en subissant la domination de la conquête anglaise , avaient échappé à l'envahissement territorial de la France , et maintenu par la force des armes , non plus une nationalité depuis longtemps éteinte , mais une indépendance presque complète. Sous l'inspiration de cette pensée , les plus puissants seigneurs du Poitou , unis aux destins aventureux des il. 1

guerriers anglais , repoussèrent avec énergie la suprématie du roi de France. Dans cette alliance , qui nous semble antinationale , à nous hommes de la France moderne , se révélait cet instinct, cette soif de liberté dont nous avons suivi à travers bien des siècles les explosions souvent glorieuses et les dénoùments toujours dramatiques. En combattant ainsi sous les drapeaux de l'Angleterre, et en se faisant les hommes d'armes de son roi , obéissaient-ils à l'impulsion d'un sentiment d'amitié pour ces nouveaux conquérants , ou bien ne puisaient-ils pas dans leur haine contre la France le courage d'une aussi étrange union? Puisque la force des événements les condamnait à subir la domination d'un vainqueur , ils préféraient , ces fiers descendants des héros aquitains , conserver intactes leurs vieilles répugnances nationales et s'associer aux guerriers dont les intérêts et les inimitiés semblaient flatter leurs propres passions. Voilà l'explication historique de l'alliance d'un grand nombre de barons poitevins avec l'Angleterre , et de leur intervention dans les luttes si sanglantes des deux puissances rivales.

Quant aux bourgeois et habitants des cités , il serait difficile de préciser dans quel camp ils plaçaient leurs répugnances ou leurs affections. Si ebaque combat , chaque siège fut pour eux une perpétuelle occasion de désastres et de malheurs, ils en trouvaient souvent la faible compensation dans les libéralités du vainqueur. Leurs franchises municipales ont acquis un immense développement dans ces dernières guerres : chaque victoire , quel qu'en fût le héros , devenait pour leurs libertés un événement heureux. En étudiant dans leur chronologie et leur pensée les diverses chartes qui en furent les monuments écrits, il serait facile de iiivre les chances heureuses ou malheureuses des deux na-

tions. Les communes de Poitiers et de Niort furent dotées, de la sorte , de beaux droits et privilèges dont l'ensemble constitua pour elles une complète existence communale.

Cependant, si la nécessité historique nous contraignait à assigner un rôle dans les derniers événements aux habitants des diverses villes de notre province, à les y faire intervenir, nous ne craindrions pas, et cela sans trop de chances d'erreur , de les considérer comme mieux disposés en faveur de la France que de l'Angleterre. La domination de cette dernière rappelait d'une manière trop fidèle les habitudes de toute conquête; et la sécurité de ces bourgeois , auxquels l'émancipation communale donnait une immense valeur au sein de la cité , s'accommodait mal des exigences militaires et du despotisme brutal du nouveau conquérant. Et puis , au fond de leurs cœurs , ils voyaient avec un certain sentiment de joie s'affaiblir de jour en jour la puissance des seigneurs , jetant du haut de leurs châteaux forts l'épouvante et l'effroi. Us avaient ouï dire que la couronne du roi de France ferait pâlir toutes ces petites royautés , et qu'à l'abri de sa souveraineté ils pourraient tout à la fois trouver protection contre les persécutions des hommes d'armes , et même s'insurger contre la tyrannie de leurs exigences. Ils savaient aussi , et cela par l'expérience du passé , que la royauté de Paris était prodigue de largesses municipales ; et alors ils espéraient que dans l'avenir le beffroi de leurs hôtels-de-ville pourrait bien faire trembler les tours sans cesse menaçantes de la forteresse féodale. En fallait-il davantage pour leur inspirer des sentiments d'affection à l'égard de la France?

Mais les dernières victoires de Bertrand Duguesclin ont tout changé , la fusion territoriale s'achève , et le Poitou appartient désormais à la France par droit de conquête. Les barons révoltés, soit qu'ils rentrent sous l'obéissance de

Charles Y, soit qu'ils aillent chercher sur la terre brilannique de nouvelles chances de combats et de gloire , sont frappés d'impuissance. Dans les ruines du château de Thouars, mutilé par l'armée française , dans les efforts malheureux des braves chevaliers qui s'y étaient réfugiés , se termine glorieusement cette période de notre histoire , pendant laquelle notre province , tour à tour anglaise et française, ignorait la veille son vainqueur du lendemain. Les exploits du connétable font disparaître la domination éphémère que la désastreuse journée de Poitiers avait imposée aux pays d'en deçà la Loire. Si l'honneur des guerriers fiançais y rencontre une glorieuse satisfaction , le travail de l'unité nationale y acquiert aussi un immense développement. En 1372, le Poitou est déjà une partie de la France.

Son territoire devient plus tard l'apanage du duc de Berri , l'un des frères de Charles V, qui avait combattu autrefois avec un grand courage , sous les murs de Poitiers , contre les guerriers du prince de Galles , cherchant en vain à maintenir sur sa tête la chancelante couronne ducale que son père y avait placée. Dans la vie de ce prince se résument les deux faits principaux de notre histoire locale. Investi dès son jeune âge du comté de Poitou , il vit cette province envahie par l'Angleterre , et ce ne fut que dans les dernières années de sa vie qu'il put recouvrer son ancienne dignité. Captif sur le sol britannique , comme otage du roi Jean son père, il ne se doutait pas sans doute, que lui, l'une des victimes de la défaite , deviendrait un jour l'un des héros de la victoire contre les mêmes guerriers.

Les premiers actes de la domination française dans notre province , après l'expulsion des Anglais , justifient d'une manière éclatante le titre de Swjc accordé au roi Charles Y.

Si son illustre connétable est habile à vainere , lui sait à merveille profiter de la victoire. Il oublie les habitudes brutales de la conquête, et ce n'est pas dans les débris des villes incendiées , dans le sang de leurs habitants massacrés, qu'il cherche à établir les bases de sa nouvelle puissance. Rien de lugubre ne signale son triomphe. Le combat une fois terminé , l'homme d'armes disparait , et avec lui cesse tout cri de mort, toute menace de vengeance, toute tentative de représailles. Si la sagesse du roi Charles V se révèle dans les événements qui ont suivi la prise du château de Thouars , ne pouvons-nous pas aussi y reconnaître le rôle important que les dernières guerres avaient assigné à nos provinces? Pour bien saisir la véritable position des pays vaincus vis-à-vis de la France , qu'il nous suffise de citer dans leur ensemble les lettres royales par lesquelles Charles V proclame sa victoire. Dans ce monument historique se rencontre toute l'intelligence de l'époque.

« Charles ' , par la grâce de Dieu roy de France. Savoir » faisons à tous présens et à venir , que comme par le traicté » et accort nagaires fais par noz! très-chers et très-amés » frères , le duc de Berry et d'Auvergne , comte de Poitou , » de Xantonge et d'Angolesme , et le duc de Bourgongne , » et noz autres gens , avec les prclas , gens d'église , barons » et autres nobles desdiz pays , pour eulx , leurs alliez et » subgès , et les habitants desdiz pays, lesquelz sont de » nouvel venus et retournés en nostre obéissance, ait esté » accordé , et nous aussi par noz lettres surfaites , par les- » quelles nous avons générauement voulu et consenti , » accordé et confirmé lesdiz traitiés et accort que aus diz » prélas , gens d'église , barons , nobles , habitants et subgès

Ordonnances des llois de France, t. j, i>. jOT.

» des pays dessus diz , lesquelz par ledit traité sont venus

» et retournés en nostre obéissance et subjeccion, comme

» dit est , et à cbascun d'eulx , ont esté et sont quittiés ,

» remis et pardonnes , et nous aussi leur avons quittié , remis

» et pardonné toutes rebellions , désobéissances , et tous les

» crimes , délits , excès et maléfices par eulz ou aucuns

» d'eulx, s'aucuns en ont commis et perpétrés durant la

m guerre d'entre nous et nostre adversaire d'Angleterre, ou

» autrement, en quelque manière que ce soit , crimes de lèse

» majesté, meurtres , ravissements et violements de femmes,

» sacrilèges , lari ecins , pilleries , roberies , arsins , rançon-

)> nements , ou autres quelconques , comment que il soient

» nommés , ja soit ce que il ne soient autrement déclarés

» ne spécifiés , avec toute paine, amende et offense, corpo-

» relie , criminelle et civile , que il pevent pour ce avoir

» encouru ; et les aïons restitués à leurs bonnes renommées et

» à leurs pays , et les aïons restitués à plain à leurs biens géné-

)> rauement ; nonobstans quelconques dons que nous ou

» noz lieustenants , au aucuns d'eulx en aient fais ; et avec

» ce , par ledit trahie ait esté accordé que toutes leurs villes ,

» chastiaus et forteresces et autres possessions, héritages,

» terres et biens immeubles , quelz que ilsoïent , estant en

» nostre royaume et en nostre pouvoir , et de noz subgès et

» alliés , ou d'aucuns d'eulz, qui jadis furent aus diz prélas,

» gens d'église, barons, nobles et habitans desdizpays, et

» de leurs prédécesseurs ou aucuns d'eulz , et lesquelz pour

» occasion et soubz ombre de ladicte guerre , ont esté

» donnés ou transportés par nous, noz dis frères, noz lieus-

)) tenants , nostre connestable , noz mareschaus , ou autres

» quelconques , pour quelconque cause et par quelque péril sonne que ilz soient empeschiés, sont et seront mis au

» délivre aus diz prélas , gens d'église , barons , nobles et

» habitons dessus diz , et à chascun d'eulx , leur seront » bailliés , rendus et restitués en telle manière que ilz en » puissent joyr et yceulx posséder et exploiter à plain , etc. )> Et pour ce de la partie de Herbert Bellent escuyer du pais » de Poitou , seigneur des halles de Poitou. Fait et donné au » chastel du Louvre , le 1 5 décembre 1 372. »

C'est ainsi que s'exprime le vainqueur dans cet acte solennel qui monumente d'une manière énergique les droits du vaincu. Ce n'est pas là la bénévole amnistie d'un roi inhabile à la vengeance , mais bien un traité de paix consenti de puissance à puissance , une véritable charte où se trouvent consignées les obligations du conquérant et les garanties accordées aux pays soumis. A coup sûr, elle ne sera pas éphémère cette domination qui, à son début, se révèle par de tels actes , et l'affection des habitants de toutes ces contrées ne peut que suivre dans ses nouveaux triomphes un vainqueur qui parle un tel langage, et qui , s'associant aux nécessités d'une transaction , termine pacifiquement une scission que les combats et les armes eussent à jamais perpétuée. Ils peuvent rentrer dans leurs châteaux et leurs domaines, tous ces barons et chevaliers qui ont combattu sous l'étendard de l'Angleterre à l'encontre du roi de France : Charles V a mis leur passé sous la protection de son royal oubli. Qu'ils se rassurent aussi , ces pauvres bourgeois des cités , si inquiets à chaque nouvelle domination sur le sort de leurs franchises et libertés ; ils ont par devers eux les paroles de leur nouveau souverain formulées dans une ordonnance royale : « Attendu, y est-il dit, que nostre dit )) frère de Berry , nostre frère le duc de Bourgogne , et » nostre connestable jurèrent et promirent aux gens » d'église , seigneurs et communes de Poitou quand le » viendrent dernièrement à nostre obéissance , de les tenir

» en leurs ancians usaiges , franchises et libériez, sans en » empter ne faire aucune nouvelletés au contraire , et de ce » leur donnèrent leurs lettres lesquelles nous depuis leur » avons confirmées à perpétuité '. » Donc , pour les hommes d'armes , seigneurs , barons , nobles et chevaliers , pour les prélats et gens d'église , pour les bourgeois et habitants des cités , rien n'est changé : les droits de tous sont respectés ; les libertés communales aussi bien que les propriétés nobiliaires et ecclésiastiques. Rien n'est changé , si ce n'est qu'à l'anarchie territoriale des siècles passés succède un pouvoir régulier , uniforme ; que le royaume de France confond dans ses propres limites celles de notre province; que devant la couronne du roi de Paris doivent désormais s'incliner toutes les couronnes , et de sa puissance relever toutes les puissances. Révolution immense quant à l'ensemble de notre histoire , mais peu féconde en catastrophes actuelles , immédiates ; les lettres royales de 1 372 ont facilité la transition ; après tant de luttes , tant de combats , tant d'incidents divers , elle s'opère au sein de la paix. Grâces en soient rendues à la sagesse de Charles V. Le duc de Berri , ainsi que nous l'avons dit , fut le représentant de la puissance française dans notre province à la fin du XIVe siècle. La formule de son investiture se rencontre dans les lettres royales de Charles V, en date du 3 mars 1374 , qui confirment l'autorité de fait qu'il exerçait déjà. Avant de rappeler les événements dont le Poitou devint le théâtre durant la domination de ce prince, il est nécessaire de bien préciser les liens qui attachaient le nouveau vassal à son suzerain naturel le roi de France. Dans ces relations des deux pouvoirs se rencontre en effet l'aperçu de notre propre position à cette époque.

1 Ordcn. des Rois de France, t. 6, p. OC.

Le travail de l'unité territoriale n'est pas encore complet. Si les provinces ont perdu toute individualité nationale pour se confondre dans l'ensemble du royaume de France , il reste encore à leur surface des lignes purement géographiques il est vrai , qui les limitent, les séparent pourtant entre elles. L'autorité royale, avant de trouver son expression la plus simple, se subdivise, se forme divers centres. Par la création des apanages se reproduit sous des proportions moins vastes le système féodal , qui révèle non plus l'existence de petites nations distinctes , mais bien les diflicultés historiques d'une fusion immédiate. Dans les lettres du 3 mars •1374, nous rencontrons les divers rapports de l'autorité du roi et de celle de son vassal. Là sont enregistrées les limites des deux juridictions , la nature des compétences; elles doivent être pour nous l'explication de notre nouvel état politique.

Elles sont ainsi conçues dans leurs clauses finales : « Nous adecertes, considérans que notre frère s'est béni- » gnement soubmiz à nostre boune volenté et ordenance , » lui avons de nostre certaine science et auctorité royale , » octroyé, ordonné, voulu et accordé, et par la teneur de » ces présentes , octroïons , ordonnons , voulons et accor- » dons, que il, ses hoirs, successeurs et aïans cause , jois- » sent et usent paisiblement et perpétuelment à toujours des » domaines , justices , noblesses, seigneuries , et autres droiz w desdictes duchies de Berry et d'Auvergne , de la conté de » Poitiers , de la terre de Chizay , de Civray et de Melle à » lui appartenantes ; réservé toutes voies , et retenu à nous » en especial et par exprès , la foy et hommage , ressort et » souveraineté desdictes duchiez , conté et païs dessus diz , » et autres choses qui s'en suivent ; c'est assavoir (pie nous

» seul et pour le tout aurons congnoissance , ressort et sou- » veraineté de toutes les églises cathedraux desdietes du- » chiez et pais de Poitou et de toutes autres églises de » fondacion royal , et autres exemptes par priviléjes ou » autrement , auparavant les dons ou transpors fais desdictes » terres et pais à nostre dit frère , que elles ne puissent » estre séparées , de parties , ou estre mises hors de la cou- » ronne de France ; et avecques ce , aurons la congnoissance » de touz les droiz royaulx , sans ce que nostre dit frère ou » ses successeurs , par vertu des lettres du don à lui fait , >j puissent à nous ou noz successeurs jamaiz demander » récompensacion aucune , et nos lieuxtenans , seneschaux , » baillis , prevoz et tous autres justiciers et officiers quel- » conque exercerons la juridiction tant réelle comme per- » sonnelle en toutes les causes desdictes églises et chacune » d'icelles , et aussi en tout cas touchans les droiz royaulx.

» . . . .Si donnons en mandement , et expressément » enjoignons anx susdiz , présens et avenir , que nostre dit m frère le duc de Berrv ils facent, lessent et sueffrent joïr et » user paisiblement et perpetuelment de nostre présente )> grâce et octrov , en exécutant chacun pour tant comme il » lui touche, nostre dicte ordonnance, et contre la teneur » d'icelle ne sueffrent nostre dit frère , ses gens et officiers » estre molestez , troublez ne empeschez en aucune manière. » Et que ce soit ferme chose et estable à tousjours , nous )) avons fait mettre nostre scel à ces présentes lettres : sauf « notre droit en autres choses, et l'autrui en toutes *. »

' Ordon. des Rois de Fiance, t. 6, p. 96.

Ces dispositions promulguées par le duc de Berri sont revêtues d'une formule finale qui annonce comme existant déjà la dignité de chancelier de ce prince , qu'un grand nombre d'historiens n'ont pas voulu admettre.

Si plusieurs provinces du midi de la France eurent à gémir plus tard des tyranniques exactions du duc de Berri , le Poitou échappa dans les premiers temps aux rigueurs de cette nouvelle domination. L'œuvre pacifique de Charles V trouve dans son frère un continuateur zélé , et plusieurs ordonnances émanées de lui manifestent hautement la pensée qui les a inspirées. Non-seulement , et cela dès le début de son pouvoir , il octroie à la cité de Poitiers la confirmation de tous ses droits et privilèges, mais encore il s'efforce de réprimer les vexations et les violences des gens de guerre attachés à son serviee , à l'encontre des paisibles bourgeois de cette ville. En 1 373 , faisant droit à une requête des habitants de cette même cité , il assujétit anx charges du guet et de garde plusieurs de ses officiers qui voulaient s'y soustraire. « Que tous habitants de quelque état et con- » dition qu'ils soient , excepté nobles et mendians , officiers » de nostre hoslel ou en nostre service , soient contraints de » païer réparation et autres aydes nécessaires à la garde et » défence de ladite ville et du pays *. » Des pénalités sont portées contre les délinquants , par la prise de corps et la saisie de leurs biens , et c'est aux soins du maire de la ville qu'est confiée l'exécution de ces mesures protectrices des intérêts de tous.

La même année , sur les sollicitations du maire et des bourgeois de la cité de Poitiers , il place sous la sauvegarde de son autorité les propriétés privées indignement spoliées durant

1 Thikiudeau, Pièces justificatives, t. 2, p. 446.

les dernières guerres, et impose de justes limites aux licences, si fréquentes et si tyranniques à cette époque , des hommes d'armes et des seigneurs voisins '.

La ville de Poitiers semble privilégiée dans les largesses du roi de France et du duc de Berri. L'importance de sa position vis-à-vis des provinces méridionales provoque, sans doute dans leur intérêt personnel , la bienveillance de ces deux princes. Ils veulent à force de bienfaits attacher à leur cause la fidélité des populations , non plus par la nécessité de la force , mais par les liens d'une reconnaissance motivée et d'une sincère affection. C'est surtout dans les classes moyennes de la bourgeoisie que la royauté de France cherche à ('mouvoir le plus de sympathies : l'inconstance des seigneurs, barons, nobles et chevaliers, dans les derniers temps, ne lui offre nullement la garantie d'une longue fidélité ; elle sait que par la nature de sa position la noblesse doit être longtemps encore sa plus cruelle ennemie , et qu'elle n'attend qu'une occasion favorable pour lever l'étendard de la révolte et de l'indépendance féodale. Cette prédilection pour les communes s'explique ainsi très-facilement, et nous pouvons en mentionner les résultats historiques , sans rechercher pour chaque décision sa pensée et sa cause.

Dés 1 372 , alors que Charles V établissait les bases de sa nouvelle autorité , il met sous sa protection et sauvegarde les maire , échevins , bourgeois , conseillers et jurés de la commune de Poitiers. Les dispositions de cet acte sont formulées en ces termes ' :

« Charles , par la grâce de Dieu roy de France , savoir » faisons à tous présens et à venir, que nous à la supplica- » tion de nos amez et feaulx les maire , eschevins , bour-

Thibaudeau , Pièces justif. , t. 2, p. 4 18. ■ Recueil des manuscrits de dom Fontcncan, t. 11 , p. 549.

POITOU. 13 » çeoys , conseillers , jurés et de toute la commune de nostre » ville de Poictiers , lesquels comme nos bons , vrais et loyaux » subeès , se sont soubmis de nouvel et libéralement à nos- » tresubgcelion et obéissance, et ont voulenté et intencion » de y estre et perpétuellement demourer , et par ainsi consi- » derans leur boune et vraye affection , aïans inclination de » nous condescendre à leur dicte supplication , afin que quant » il se verrons par nos ire puissance estre gardés en leurs di-ois et » maintenus en paix et tranquililé , et préservés de toute oppres- » sion , ils aient plus grant désir de garder leur loiauté envers » nous et de y lousjours fermement persévérer , prenons et » mettons de nostre auctorité royal , certaine science et çrâce » espécial , les susdits avec tous les biens appartenants à la- » dite commune et leurs autres biens particuliers , leur » famille et autres choses et possessions quelxconques estant » en nostre royaume , à la conservation de leur droit tant » seulement la protection et espécial sauvegarde de nous et de » nos successeurs , à tousjours mais par ces présentes , nous » mandons et commectons au sénéchal de Poitou , que auxdits » maire, eschevins, bourgeois et conseillers il députe , toute » fois que le cas adviendra et qu'il en sera requis , ung ou plu- » sieurs de nos sergens qui soient leurs gardiens pour les dé- » fendre les susdits, leurs familles, possessions et autres choses » quelconques à eulx appartenais , de toutes injures , vio- « lences , griefs , oppressions , moïestations , force d'armes , « puissance, délais et quelconquesautres nouvelletés indeues, » et les gardent et maintiennent en leurs justes possessions , )i franchises , libertés , usages , constances et saisines , » esquelles ils les trouvent estre et leurs prédécesseurs avoir » été paisiblement d'ancienneté , etc., etc. »

. . . . La même année , Charles V accorda toutes les

prérogatives de la noblesse aux maire , aux douze ëchevins , et aux douze conseillers-jurés de la commune de Poitiers, et à leurs descendants '.

Quelques mois auparavant le même prince avait établi dans la ville de Poitiers un hôtel des monnaies et avait chargé de l'exécution de cette mesure le sire Martin de Foulques , porteur des lettres patentes de cette fondation , lesquelles étaient ainsi conçues ' : « Comme nagueres la » ville de Poitiers soit venue à nostre obéissance , en laquelle » pour le temps qu'elle estoit en obéissance de nostre très- » cher seigneur et père que Dieu absolve l'en eust accous- « tumé d'y faire monnoye , ordonnons par ces présentes >> que en cette dite ville , y soit faite et faciez faire et forger » au telle et semblable monnove d'or et d'argent, comme » nous faisons faire en noz autres monnoyes , afin que ladicte » ville et le pais soit et puisse estre rempli de nos dites )) monnoyes ; et donnez et faictes donner à tous changeurs » et marchans qui apporteront billon en icelle , en tout » marc d'argent allaié à quatre deniers de loy , argent le » roi , cent cinq sols tournois; et en tout autre argent allaié » à deux deniers le loi , argent le roy , cent sols tournois ; » et pour marc d'or, au tel et semblable prix comme nous » faisons donner en nos monnoyes de Tours et d'Angers. » Par des lettres du mois de septembre de la même année , il accorda aux ouvriers de cette monnaie les mêmes privilèges que son père le roi Jean avait concédés aux ouvriers des monnaies du serment de France.

La célèbre abbaye de Ste-Croix , cet antique asile de la pieuse et infortunée Radégonde , fut aussi l'objet de la bienveillance du roi de France , qui la plaça sous la sauvegarde

" Nous avons donne le texte de ce document à la lin du premier volume. '' Ordon. des Rois de France, t. 5.

royale et ordonna qu'elle n'aurait à subir d'autre juridiction que celle des juges royaux. Cette protection accordée à cette maison religieuse fut provoquée par les prétentions des gens du duc de Berri , tendant à soumettre à son autorité, les habitants de cette communauté. Les monastères et les églises trouvaient ainsi dans la puissance royale , aussi bien (pie les communes et les bourgeois des cités , un appui constant et une prédilection sincère.

Le duc de Berri lui-même , dont l'avidité et l'avarice doivent plus tard occasionner dans les provinces méridionales tant de désastres et de malheurs , se laisse aller à l'impulsion généreuse de son frère. En 1374, au mois d'octobre , il exempte pour l'espace de cinq années les habitants de la cité de Niort, de tous fouages , impositions, gabelles , charges, subsides et exactions. En 1375 , il met sous sa protection et sauvegarde l'église de St-IIilaire-le-Grand de Poitiers. Ainsi se pratique dans notre province l'œuvre de la nouvelle conquête du roi de France; tour à tour pacifique et organisatrice, soit qu'elle jette un voile d'oubli sur le passé , ses haines, ses passions et ses combats, soit qu'elle place sous la sauvegarde de sa toute puissante autorité les libertés communales des cités , les droits seigneuriaux et les juridictions ecclésiastiques. Tous les actes dont nous venons de citer textuellement quelques extraits émanent de la même inspiration : solennel début de la fusion de deux territoires, s'accomplissant au milieu du calme et dans les uniques préoccupations d'une perpétuelle stabilité.

La paix fut cependant troublée en l'année 1377 par le siège du château de Mortagne , qu'occupaient des guerriers anglais '. Le duc d'Anjou, frère du roi, désirant retourner

' Fmissard.

à Toulouse où se trouvait alors sa femme , ordonna la levée de tous les gens d'armes de toutes les villes et châteaux de son obéissance , pour résister aux tentatives de quelques guerriers anglais réfugiés dans la forteresse de Mortagne en Poitou. A la tête des chevaliers et soldats français se trouve Ives de Galles , qui a abandonné la cause de l'Angleterre pour s'associer aux destinées de la France. Par suite de la mort de ce guerrier tué par trahison , les efforts des chevaliers français furent impuissants, et ils levèrent le siège de ce château, te plus bel et le plus fort de toutes les frontières des inarches du Poitou, après un blocus d'une année entière. Sauf cette accidentelle expédition , le Poitou ne fut agité par aucune autre guerre durant le règne de Charles V, qui put de la sorte accomplir ses projets de réforme et de bien-être national.

Mais ces apparences de prospérité disparaissent bientôt pour faire revivre dans sa sombre et terrible réalité le fléau de la guerre civile. La mort enlève presqu'à la même heure les deux héros de ces temps , héros différents par l'ensemble de leurs physionomies , mais dont l'activité donna aux événements une même impulsion : .Charles V et Bertrand Dugueslin , la tète et le bras de cette France récemment agrandie, meurent à peu d'intervalle l'un de l'autre en l'an 1380. Avec le guerrier breton s'évanouit l'énergie belliqueuse qui repoussa les Anglais loin du territoire envahi ; avec le roi de France cessent ces nobles tentatives de civilisation pacifique , dont nous avons constaté pour notre province les manifestations officielles. Charles V couronna la fin de son existence par deux actes dignes de sa haute sagesse. Il ordonna l'abolition d'un grand nombre d'impôts , cherchant ainsi à soulager la misère de ses peuples ; et fit ouvrir aux dépouilles mortelles de son glorieux connétable les tombeaux de l'abbaye de

poitoi. 1:

Saint-Denis, cette sépulture des rois de France, comme si l'ombre du héros breton pouvait encore protéger au-delà de la mort cette royauté dont l'avenir est pour Charles V l'objet de terribles anxiétés. Plus tard , l'éloquence de l'évêque d'Auxerre complétera, en faveur de la mémoire du connétable, l'œuvre de la reconnaissance nationale , en prononçant pour sa gloire la première oraison funèbre dont ait retenti la chaire évangélique.

La tombe de Duguesclin était à peine fermée , que l'abbaye de Saint-Denis se rouvrit pour recevoir celle du roi de France. Avec lui meurt l'espoir de la patrie ; et à entendre les récits de quelques chroniqueurs, il est facile de deviner, à travers leurs plaintes et leurs larmes , le lugubre avenir qui la menace. A son lit de mort, Charles V lui-même laisse entrevoir les tristes pensées que font naitre dans son esprit des prévisions de malheurs et de désastres. « Quand ses deux frères , dit l'éloquent interprète des chroniques contemporaines ' , furent , ainsi que le duc de Berry , auprès du roi qui , depuis deux jours , se préparait à la mort par les plus saintes prières et avec la plus ferme raison , il les fit approcher , et leur dit : « Mes bons frères , je sens bien que » l'ordre de la nature ne me laisse plus longtemps à vivre ; » je vous confie et vous recommande mon fils Charles. » Conduisez-vous avec lui comme doivent faire des oncles » loyaux et fidèles. Couronnez-le roi au plus tôt après ma » mort. Je mets toute ma confiance en vous. L'enfant est » jeune , d'un caractère facile ; il a besoin d'être bien con- )> duit et élevé dans de bonnes doctrines. Enseignez-lui , et m faites-lui enseigner les préceptes et les devoirs de la » royauté ! Mariez-le à un si haut parti que le royaume

1 De Barantc , llist. des ducs de Bourgogne, t. I , p. 1 10.

il. '2

» puisse en profiter. J'ai eu longtemps un maître astre— » nome qui affirmait qu'en sa jeunesse il aurait fort à faire » et échapperait à de grands dangers. J'ai beaucoup réfléchi » sans imaginer d'où ils pourraient venir , à moins (pie ce » ne soit du fait de la Flandre ; car , Dieu merci , les affaires » de notre royaume sont en bon point. Le duc de Bretagne » est inconstant et cauteleux ; il a toujours eu le cœur plus » anglais que français. Il faut donc , pour rompre ses » desseins, que vous gagniez toujours l'amour des nobles » et des bonnes villes de Bretagne. J'aime les Bretons ; ils » m'ont toujours servi loyalement , et aidé à garder mon )) royaume contre mes ennemis. Faites le sire de Clisson » connétable ; tout bien considéré , je ne vois personne qui » convienne mieux à cet office. Cherchez à marier mon fils » Charles en Allemagne ; il y trouvera de fortes alliances. » Vous savez que notre adversaire veut aussi y prendre une » femme dans le même espoir. Les pauvres gens de notre » rovaume sont bien tourmentés , et grevés par les aides et » les subsides. Otez-les le plus tôt que vous pourrez ; » nonobstant que je les aie établis , rien ne me chagrine » plus , et ne me pèse davantage sur mon cœur ; ce sont » les grandes affaires que nous avons eues dans toutes n les parties de notre royaume qui m'ont contraint à y » recourir. » Il leur parla encore longtemps , leur donnant les plus sages conseils. Puis il fit apporter la sainte couronne d'épines , et lui adressa une longue prière. Il demanda aussi qu'on tirât du trésor de Saint-Denis sa couronne rovale , et la fit poser aux pieds de son lit. « Ah ! précieuse couronne de France , dit-il , et à cette » heure si impuissante et si humble : précieuse par le mys- )> tère de justice renfermé en toi ; mais vile , plus vile que » toutes choses , à cause du fardeau , du travail , des

» angoisses, du tourment, des peines de cœur, de corps et » d'âme , et des périls de conscience que tu donnes à ceux » qui te portent. Ah! s'ils pouvaient d'avance les savoir, ils » te laisseraient plutôt tomber en la boue que de te placer » sur leur tète. »

» Il avait (ait entrer dans sa chambre des gens du peuple , et se tournant vers eux et vers la foule de ses domestiques , il leur dit : « Je sais bien que dans le gouvernement du » royaume et en mainte occasion , j'ai dû offenser les » grands , les moyens et les petits , auxquels j'aurais dû » être bienveillant et reconnaissant pour leurs loyaux ser- » vices. Ayez donc merci de moi , je vous prie , je vous en » demande pardon. » Et comme tout le monde pleurait autour lui , il les consolait en disant : « Réjouissez-vous , » mes bons amis , mes loyaux serviteurs , dans une heure » ce sera fini. >i

» Sa fin approchait , il ordonna qu'on fit venir le jeune dauphin pour le bénir, ce qu'il fit dans les paroles de la Bible comme Isaac avait béni Jacob. « Plaise à Dieu d'ac- » corder à mon fils Charles la rosée du ciel , la graisse de » la terre , l'abondance du froment , du vin et de l'huile ; » que sa famille lui obéisse ; qu'il soit le seigneur de ses » frères ; que les fils de sa mère s'inclinent devant lui ; qui » le bénira soit béni, qui le maudira soit maudit. » — Il donna encore sa bénédiction à tous ceux qui étaient présents , ajoutant : « Mes amis , maintenant retirez-vous , » priez pour moi , et laissez-moi endurer en paix le dernier » travail de la mort. » Il se tourna de l'autre côté , se fit lire la Passion , et commença d'agoniser. Peu après il rendit le dernier soupir entre les bras de son ami , le sire de la Rivière. »

Ces tristes adieux du monarque expirant étaient ;i peine

terminés , que l'ambition des oncles du jeune roi souleva autour du trône de cet enfant d'épouvantables catastrophes. « Comme j'étois prest d'entrer dans ce long et pénible règne, dit Mézerai ' , deux choses ont pensé m'en détourner; l'horreur que j'ay de repasser sur tant de massacres , de ruines et de désolations , et la peine incroyable qu'il y a à demesler tant d'affaires si embrouillées , et d'autant plus difficiles à expliquer qu'elles naissent sans ordre les unes sur les autres , et de la plus horrible confusion qui ait jamais troublé ce royaume. Toutes fois, quand je suis venu à jeter les veux par-delà ces cruelles discordes , ces guerres sanglantes et ces lamentables calamitez , le régne heureux de Charles \ II m'a rendu le courage ; et la passion que j'av de voir la France triompher des Anglois m'a fait croire doucement que l'ennuv me sera plus léger et le travail moins difficile. » Bien triste époque, en effet, que celle dont le début est ensanglanté par la guerre civile , et qui a pour dénoùment le triomphe de l'Angleterre , l'anéantissement presque complet de la nationalité française. Il est loin de notre pensée de vouloir emprunter à l'histoire générale le récit des événements de ce régne malheureux ; mais , tout en observant les limites que nous impose la nature de notre travail , il nous est impossible de ne pas rappeler les principales phases de cette époque si fertile en désastres de tous genres , et de suivre dans sa vie politique le duc de Berri , comte de Poitou.

Durant les luttes d'ambition que la jeunesse de Charles A I provoqua entre ses oncles , son rôle ne fut ni important ni glorieux ; et le jugement que les historiens ont porté sur ce prince peut se résumer en ces quelques mots : « C'estoit un

1 Mst.de France, t. l,p. 932.

» prince bon et humain , mais foible et d'un esprit borné. » 11 estoit avide d'argent, parce qu'il en avoit toujours » besoin pour soutenir les dépenses excessives qu'il faisoit. » C'estoit le prince le plus magnifique de son temps , mais m il estoit plutôt prodigue que libéral. » Dans tout le cours de ces événements, il n'eut ni le courage ni la volonté d'intervenir puissamment dans les querelles de famille. Ne sachant ni haïr ni aimer, il n'a d'ardeur ni pour le bien ni pour le mal. Avec un autre caractère, il aurait pu se porter médiateur entre ses frères , imposer silence à leurs projets ambitieux , non par d'impuissantes paroles de conciliation, mais en jetant dans la mêlée l'autorité de son nom et l'énergie de son épée , en ralliant autour de sa bannière ducale les populations divisées par des haines, écrasées pai les impôts. Investi alors d'une liante puissance, il aurait épargné à la France les douloureuses convulsions qui l'agitérent durant les premières années du xve siècle. Noble et grande mission qui eût entouré son nom d'une gloire réellement nationale , mais à laquelle il ne sut jamais aspirer. Cbarles V semblait pressentir le rôle insignifiant que le duc de Serai devait remplir après sa mort ; car , non-seulement il n'est fait aucune mention de ce prince dans les ordonnances par lesquelles il régla la tutelle de son jeune fils , mais encoreLil se trouva déchu de ses droits à la régence par la volonté de l'ancien roi , qui , à défaut du duc d'Anjou , y appela le duc de Bourgogne. A quelle cause assigner cette exclusion presque flétrissante pour l'honneur du duc de Berri? Ne fut-elle que le résultat d'intrigues et de jalousies au sein de la famille royale , ou bien n'eut-elle pas pour motifs l'incapacité et l'inertie de celui qui en était frappe? Les faits qui suivirent l'avènement au trône du fils de

Charles V peuvent justifier avec quelque raison cette dernière hypothèse.

« Quant à Jean duc de Berri, dit L'historien du Languedoc ' , il hrigua quelque établissement qui le distinguât des autres princes plus éloignés de la couronne, et qui satisfit en même temps son ambition et son avarice. Le duc d'Anjou son frère, qui était bien aise de l'éloigner de la cour, s'employa volontiers auprès du roi pour lui procurer le gouvernement du Languedoc et de la Guienne , et il fit tant qu'il l'obtint. La principale raison qu'il allégua pour le lui procurer , fut , suivant le témoignage d'un écrivain du temps , que ce gouvernement était le plus riche du royaume et le plus étendu en grandes seigneuries, comme étant honoré de vingt-deux comtés , et qu'il était plus expédient d'en commettre la garde à la fidélité d'un prince du sang , enfant de la maison , que de s'en fier à tout autre étranger. Il ajouta au mérite de la naissance celui des grands services rendus , et fit encore valoir le droit de bienséance : car , après avoir remontré qu'il avait contribué plus que personne à la conquête de la Guienne , il dit qu'il y possédait en propre le comté de Poitou , et que cela le rendrait d'autant plus puissant et plus capable de secourir la province et de prévenir les entreprises des ennemis , qu'il aurait plus d'intérêt à sa conservation. Le roi Charles VI ou son conseil se rendit à ces raisons , et disposa du gouvernement de Languedoc en faveur de son oncle par des lettres données à Paris le 19 novembre 1380. »

« Le pouvoir dont il fut de la sorte investi était immense ; il 2 lui fut permis entre autres choses de donner

' Dom Vaissette.

• Introduction au\ Ordon. des rois de France.

des lettres de rémission, même pour les crimes de lèse-majesté. On lui abandonna l'administration de tous les revenus de ces provinces , avec la liberté de les employer à son usage particulier , sans être obligé d'en rendre compte. En un mot , il pouvait faire dans la Guiennc tout ce que le roi y ferait lui-même, s'il était présent avec tout conseil , et le roi promet de confirmer tout ce qu'il aura fait. » — Cette dignité conférée au duc de Berri devint l'une des conditions du traité fait le 28 octobre 1380 entre les oncles du jeune roi , traité que devait bientôt déebirer la turbulente activité de ces illustres ambitieux. Suivons donc dans sa carrière politique le seigneur suzerain de notre pays.

Sa domination sur les provinces méridionales devint la cause d'une guerre violente entre lui et Gaston Pliœbus , comte de Foix ', soutenu par les sympatbies presque unanimes de leurs habitants. Ce prince, voulant s'assurer l'appui des populations avant de s'engager dans cette lutte, assembla à Toulouse les seigneurs et notables de la ville et des environs. A la suite de discussions animées, le plus grand nombre des assistants décidèrent qu'il fallait mareber contre le gouverneur que leur imposait l'autorité du roi de France. De violentes récriminations s'élevèrent de toutes parts contre la tyrannie du prince français , qui accablait d'impôts et de subsides les Poitevins ses sujets. Avant de prendre les armes , les plus sages résolurent cependant d'essayer de calmer les esprits par de pacifiques négociations. Us députèrent les plus illustres d'entre eux pour porter au roi de France et au duc de Berri lui-même des paroles de paix, et les supplier de confirmer l'autorité du comte de Foix dans les provinces du Midi. Leurs instances ne rencontrèrent aucune faveur

1 Résume- de l'histoire du Lansuedoc

dans l'esprit du jeune monarque ; il leur répondit qu'ayant investi son oncle de la dignité qu'ils sollicitaient pour le comte Gaston, il ne pouvait la lui retirer pour en gratifier un autre.

Tandis que ces négociations échouaient à la cour de France , le duc de Berri invoquait tous les moyens pour maintenir sa domination sur ces peuples rebelles. Tour à tour souple et violent , il employait les caresses et les menaces. Mais rien ne put ébranler la fidélité de ces populations , et de toutes parts on se disposa à recourir à la force des armes pour terminer la querelle des deux rivaux. Et lorsque Charles VI , ou pour mieux dire le duc d'Anjou , écrivit au comte de Foix pour le supplier de reconnaître l'autorité du duc de Berri, il n'eut d'autre réponse que ces paroles empreintes de cette antique fierté des seigneurs aquitains : « Je ne souffrirai en Languedoc aucun maître , et par conséquent le duc de Berri. » Les démarches du jeune roi près des prélats et barons des principales villes n'obtinrent pas plus de succès. Irrité de cette persistance dans leur rébellion , il résolut de marcher contre ces peuples insoumis à la tête de son armée : déjà l'oriflamme de France enlevée du sanctuaire de l'abbaye de Saint-Denis annonçait en flottant dans les airs de belliqueuses pensées , lorsque le duc de Bourgogne engagea son neveu à s'avancer de préférence contre les Flamands , rebelles aussi , et peut-être plus dangereux. Le jeune roi alla satisfaire dans le nord de la France les nobles ardeurs de gloire dont ses paroles étaient l'éloquente expression. « Il est temps, disait-il, que j'éprouve le métier de la guerre : qui n'entreprend rien , n'achève rien. »

Le duc de Berri, réduit à travailler seul à la conquête des provinces révoltées , s'avança vers le Midi , et , après quelques jours de marche à travers le pays , son armée se trouva lace à face de celle de son rival. Ce dernier envoya un défi

au prince français , et le héros de la journée de Poitiers se révéla dans ces paroles adressées à un de ses officiers qui le détournait de l'accepter : u A Dieu ne plaise , lui dit-il , qu'un fils de roi montre jamais tant de lâcheté que de refuser de combattre un ennemi présent : je jure au contraire que je ne délogerai point d'ici qu'après avoir présenté la bataille. » Un combat sanglant suivit de prés ces courageuses paroles du comte de Poitiers ; mais il eut la douleur de voir son armée , inférieure en nombre, mise en complète déroute. Ceci se passait en 1381.

Furieux de sa défaite, le prince se retira dans la cité de Carcassonne qui lui était dévouée , et de là il chercha en vain , par quelques escarmouches contre les seigneurs dévoués à son rival , par le siège de leurs châteaux, à affermir son autorité dans tout le pays. « Il se vengea de l'impuis- » sance de ses efforts , dit l'historien de Saint-Denis , par » des hostilités sans cesse renouvelées ; de telle sorte que la » province, exposée aux ravages des Anglais et aux agres- » sions du duc de Iierri , présenta le triste spectacle des » dévastations et des horreurs qu'entraînent toujours avec » elles la guerre civile et l'invasion étrangère. » L'intervention pacifique du cardinal d'Amiens , agissant sous les inspirations du pape Clément VII , put seule mettre fin à de tels désastres : au mois de décembre de l'année 1381 , un traité de paix fut conclu entre le prince français et le comte de Foix. Le moine de Saint-Denis , qui parle de cette transaction , n'entre dans aucuns de ses détails et accidents ; il ajoute seulement « que la générosité du comte de Foix » décida le grand différend qu'il avait eu avec le duc de » Berri , relativement au gouvernement du Languedoc. Il m eut pitié des malheurs du pays , occasionnés par ses que- » relies privées. Et voulant joindre à l'honneur d'avoir

» vaincu son rival celui de donner la paix à sa patrie , il » traita avec lui sous de bonnes assurances , et le mit en » possession de sa dignité. »

La soumission presque chevaleresque de Gaston Phœbus n'entraîna pas celle de toutes les cités méridionales. La ville de Narbonne poussa jusqu'à la dernière extrémité sa résistance à l'encontre du nouveau souverain. Déjà, en 1380, ses habitants avaient massacré le bâtard d'Alaman, écuyer du comte de Savoie , envové par le duc de Berri pour recevoir leur serment d'obéissance. Plus tard , pour se venger de la fidélité d'Avmeri , vicomte de leur ville , aux intérêts du duc , ils le chassèrent de la cité , pillèrent son palais et sa maison de plaisance, et poursuivirent sa femme jusque dans la retraite qu'elle avait choisie. — La cité de Carcassonne , autrefois fidèle , se rangea du côté de la révolte , et. refusa de prêter le serment d'usage. — Mais peu à peu ces diverses résistances furent apaisées , et l'autorité du duc de Berri s'exerça librement sur toutes les provinces du Languedoc. Tvrannique et violent dans son avidité et ses besoins d'argent , il jeta dans ce pavs la misère et les désastres de tous genres ; les populations , fatiguées d'invoquer en vain la pitié du roi , firent succéder aux plaintes le désir de la vengeance , et des rébellions sans nombre ensanglantèrent de nouveau ces malheureuses contrées. Leurs infortunes ont rencontré dans le moine anonyme de Saint-Denis un éloquent narrateur ; son récit , empreint de la plus noble indignation , nous montre les movens d'administration employés par le duc de Berri depuis la mort de Charles V son frère : « La mort de Charles V n'eust pas si tost mis son fils sur le throsne , que le duc de Berri son oncle demanda le gouvernement de Languedoc, qui lui fut facilement accordé, et si son ambition fut satisfaite , il y trouva aussi de quoi

gorger son avarice ; et non-seulement les villes , mais la campagne fut aussitost toute pleine , et presque couverte de toute sorte de receveurs , d'exacteurs et de maltostiers , et d'autant plus insolents et cruels , qu'ils avoient l'authorité entière d'estendre les imposts , de faire les tailles annuelles , des fouages , et jusqu'à prendre encore le vingtième de tous les vins , des troupeaux et des haras. Cette cruauté désola en peu de temps tout le pais : car celui qui obéissoit se dépouilloit de tous ses biens pour demeurer gueux et misérable ; et l'autre, qui faisoit résistance, estoit traisné dans une sale prison , où sa liberté n'estoit plus au prix de sa quote part , et où il falloit expier , d'une somme immense , le crime de rébellion , dont on avoit fait beaucoup d'exemples par le supplice de plusieurs innocents. C'est ce qui fit qu'un grand nombre de personnes de Languedoc et de Guienne abandonnèrent leurs biens , et qu'elles désertèrent pour faire leur patrie des lieux où on les recevroit à mandier ; et comme c'estoit le seul remède contre la persécution des tyrans , il est sans doute que ce gouvernement composé de deux grandes provinces se fût peu à peu trouvé aussi vuide d'habitants que de biens , si le roi n'y eût enfin pourveu , et l'on en eut l'obligation à la généreuse résolution de maistre Jean de Grand-Selve. C'estoit un bon religieux de l'ordre de St-Bernard, natif du diocèse de Toulouse, et docteur en théologie, qui ne put résister à une si juste compassion , et qui entreprit généreusement le voyage de la cour pour la délivrance de sa patrie. Les créatures du duc de Berri firent tout ce qu'ils purent pour lui fermer toutes les entrées ; mais il ne fut que plus animé de tant d'obstacles ; et sans se soucier de la présence même de ce duc , il aborda hardiment le roi , et lui parla de tant de maux , sans rien retenir de tout ce qui estoit à dire, avec une assu-

rance qui rendit tout le monde fort surpris d'une entreprise si hardie. Le roi l'écouta patiemment , et lui promit qu'il i'eroit un voyage sur les lieux pour le soulagement des peuples , et parce qu'il y avoit à craindre que le duc de Berri se vengeât , selon son pouvoir , d'un homme qu'on savoit qu'il haïroit à mort , le roi le prit en sa sauvegarde. »

Si les provinces méridionales eurent heaucoup à souffrir durant ces époques de calamité publique , celle du Poitou ne hit pas à l'abri des divers fléaux qui désolaient la France entière. Des combats d'un genre nouveau y éclatèrent de toutes parts. Là , plus de haines nationales à satisfaire , plus d'injures et de défaites à venger , plus d'ambitions privées à protéger : les populations s'entre-choquent, poussées par le vertige du désespoir ; écrasées sous le poids des impôts, elles cherchent dans le pillage et les dévastations à échapper aux exigences tyranniques du fisc. Les habitants des campagnes s'assemblent, s'associent , choisissent leurs chefs , et s'épandent à travers tout le pays. L'instinct de leur misère les pousse vers les cités opulentes, vers les châteaux où un riche butin peut s'offrir comme prix de leurs faciles victoires. Les chroniqueurs contemporains, sans s'associer aux souffrances de ces malheureux , les flétrissent sous la dénomination de tuchins, ou coquins, ajoute dom Vaissette.

La puissance royale s'alarma de ces tentatives d'insun v< tion : tous les guerriers de Charles VI et du duc de Berri s'empressèrent d'aller combattre ces brh/ands, devenus criminels par suite des exactions pécuniaires qui semblaient être l'unique préoccupation du prince français. Et puis, à côte de ces bandes armées , de ces paysans révoltés , se rencontraient d'autres bandes bien plus terribles encore : composées de chevaliers et d'hommes d'armes ruinés dans les

guerres passées , et ne pouvant trouver dans le présent aucunes chances de fortune , elles inondent nos contrées , et les ravagent de fond en comble. C'étaient des nobles habitués à mener une vie indépendante dans leurs châteaux , et qui dans leurs regrets de temps plus heureux cherchaient à en raviver le souvenir par des brigandages et des excès de tous genres : ils massacraient et rançonnaient , et à ces tristes exploits se bornait leur ambition de gloire. Ces chevaliers errants, à la vie aventureuse, exaltent dans un langage presque poétique leurs prouesses de chaque jour ; et leur impudente et sauvage fierté peut se résumer dans cette exclamation de l'un d'eux : Si Dieu estoit homme d'armes, il serait pillard.

Vers 1384 éclatèrent dans le Poitou les premières tentatives de tuchineries : » Aucuns Auvergnacs, Lvmosins et » Poictevins , gens rustiques , dit Bouchet ' , s'assemblèrent , et » sous l'enseigne d'un capitaine qu'ils firent , nommé Pierre » Bivière , alloient par le pais es maisons des notables , » gens d'église, bourgeois, marchands et autres, pilloient » lesdites maisons et tuyoient ceux qu'ils y trouvoient , sans )> pitié ne miséricorde. A un chevalier d'Ecosse , qu'ils » trouvèrent par le chemin , mirent une salade toute rouge » de feu sur la teste ; à un prestre couppèrent les doigts » et la couronne, puis le bruslèrent ; et à un chevalier de » Bhodes , n'en firent moins , car ils le pendirent à un » haut arbre par-dessous les bras, et le tuèrent à force de j> flèches. Et de ce adverty Jean duc de Berri , ainsi qu'il » alloit en Avignon saluer le pape , fit assembler les nobles » du pais, et incontinent deffit tout ceste mauvaise compa-

1 Annales d'Aquitaine.

» gnie : les aucuns furent occis se deffendant , les autres >< bruslés , les autres pendus et estranglés, et tellement qu'il » n'en fut plus de nouvelle. »

Triste dénoùment de ces révoltes sans nombre qui nous révèlent si fidèlement les malheurs de ces temps et les misères des populations accablées tout à la fois par la guerre et les impôts. Les guerriers du duc de Berri purent bien étouffer les clameurs et les cris de rébellion , mais ils n'apaisèrent en rien les souffrances des masses , et leurs victoires ne furent que de nouveaux désastres à ajouter à tant d'autres. Ainsi disparaissent déjà bien loin de nous les espérances de prospérité que nous avaient fait entrevoir les diverses ordonnances du roi Charles Y.

Pendant que ces tristes événements s'accomplissaient, nos contrées furent menacées de l'invasion anglaise. Jaloux de venger leurs défaites passées , plusieurs guerriers de race britannique se répandirent sur les limites du Poitou , et renouvelèrent leurs tentatives de conquête. Inactifs depuis longtemps , ils espéraient trouver au milieu des populations épuisées des chances certaines de victoire. Il en fut autrement. Le duc de Bourbon , dont la gravité des mœurs s'accordait mal avec la licence de ses autres frères , abandonna la cour de France pour venir combattre les Anglais. Il convoqua dans la cité de Niort toute la noblesse poitevine , et bientôt on vit se presser sous les bannières de France une foule de seigneurs attachés autrefois au parti anglais , mais dont la fidélité et la bravoure sont désormais acquises à la cause nationale. Au milieu de tous ces guerriers , barons et nobles , se font distinguer le comte de la Marche , Henri de Thouars, les sires de Pouzauges et de Parthenay. Soutenu par le courage de tous ces seigneurs , le duc de Bourbon

chassa les Anglais des provinces envahies , et termina par le siège de Verteuil cette expédition glorieuse, quoique de courte durée.

Thibaudeau ' nous rapporte en ces termes un incident assez remarquable qui se passa au siège de cette place : « Le duc de Bourbon , voulant avoir part au péril et à la gloire de la prise de cette ville , descendit un jour dans la mine , suivi de quelques chevaliers de son hôtel , et défia le plus brave des assiégés au combat de la hache et de l'épée. Renaud de Monferand , gouverneur de la place , se présenta aussitôt ; ils en vinrent aux mains avec une extrême valeur , et se portèrent des coups terribles. Un des chevaliers du prince , inquiet sans doute du péril qu'il courait , se mit à crier contre sa défense : Bourbon , Bourbon , Notre- Dame ! A ce cri de guerre du duc , Monferand recula quelques pas , et baissant son épée , il demanda si c'était contre le duc de Bourbon qu'il combattait. Contre lui-même, répondit-on. Je dois bien louer Dieu, repartit le brave gentilhomme , quand il m'a fait aujourd'hui tant de (/race et d'honneur d'avoir fait armes avec un si vaillant prince; et vous , Borgne de Veaulfc ( tel était le nom du chevalier qui avait proféré le cri de guerre ) , dites-lui que je lui requiers qu'en celte honorable place où il est , il me fasse chevalier de sa main ; car je ne le puis jamais être plus honorablement , cl pour l'honneur et vaillance de lui , je suis prêt à rendre la place. Le duc de Bourbon acquiesça à cette supplique respectueuse , et il entra le lendemain dans la ville assiégée. »

Si la noblesse poitevine tout entière comhattait vaillamment contre les guerriers anglais , resserrant ainsi les liens qui l'attachaient aux destinées de la royauté de la France,

i Hist. du Poitou, t. 2, p. -Ï19.

un de ses plus illustres rejetons, le sire de la Trémoille, à la cour de Charles VI, donnait un témoignage éclatant de sa haine contre la nation rivale.

« Dans ce même temps ' , dit M. de Barantc , il y eut un défi qui attira grandement l'attention du roi , des princes et des principaux du royaume. Le roi d'Angleterre avait promis une grande récompense à celui de ses chevaliers qui viendrait soutenir contre le meilleur chevalier de France que l'Angleterre l'emportait en vaillance et en chevalerie. Le sire de Courtenay passa la mer , vint à Paris , et défia le sire de la Trémoille , grand - chambellan de Bourgogne; c'était le favori et le plus intime conseiller du duc. Aussi le roi fit-il tout ce qu'il put pour empêcher ce combat , et s'efforça d'en dissuader le sire de Courtenay. Mais le chevalier anglais insistait; le sire de la Trémoille n'était pas homme à refuser ; et quand on lui disait qu'il n'y avait nulle matière à combattre : « // est Anglais et je suis Français, disaitil , c'est cause suffisante. » On s'apprêta donc à ce mémorable fait d'armes. Les astrologues furent consultés et donnèrent bonne espérance. Ils choisirent les jours et les heures pour que les armes du sire de la Trémoille fussent forgées aux moments favorables. Le champ-clos était derrière l'abbaye de Saint-Martin-des-Champs. Le roi s'y rendit en grand appareil. Les astrologues avaient annoncé un jour clair et serein, et cependant la pluie ne cessait point. Le combat n'en commença pas moins ; mais le duc de Bourgogne , sitôt qu'il vit les chevaliers courir l'un sur l'autre, les lances baissées, supplia le roi de faire cesser la joute. On combla d'honneurs et de présents le sire de Courtenay. Il s'en retourna très-fier, et se vanta assez publiquement de n'avoir

1 Hisu des ducs de Bourgogne.

pu trouver un chevalier français qui voulût le combattre. Comme à son retour il tenait de tels discours chez la comtesse de Saint-Pol en Picardie, le sire de Clary , chevalier languedocien, s'en offensa et le défia. La comtesse, qui était sœur du roi d'Angleterre , permit le combat , où l'Anglais , renversé et blessé , fut contraint de s'avouer vaincu. Le duc de Bourgogne fut très-courroucé de ce que le sire de Clary avait ainsi acquis cet honneur comme aux dépens du sire de la Trémoille, et voulut le faire punir de mort pour avoir combattu sans le congé du roi. Le sire de Clary fut obligé de se tenir longtemps caclié avant d'obtenir son pardon. »

Dans toutes ces diverses luttes contre l'Angleterre, l'inaction du duc de Berri fut complète. Les troubles sans cesse renaissants des provinces du Midi absorbent toute son activité. C'est à peine s'il peut célébrer pacifiquement dans la cité dcBiom son second mariage avec Jeanne de Boulogne, fille unique de Jean II , comte de Boulogne et d'Auvergne , jeune princesse élevée à la cour de Gaston Pliœbus , et assurer par cette union les relations d'amitié avec son ancien rival.

Vers cette même époque , en 1 389 , le roi de France, après avoir entendu les plaintes plus énergiques encore que par le passé des députés de la Guienne sur l'avidité insatiable de son oncle , promit de faire droit à leurs demandes et de soulager la misère des babitants de leurs contrées. Il partit luimême pour le Languedoc , après avoir enlevé au duc de Berri le gouvernement dont il l'avait investi. Sa présence dans ce pays si cruellement maltraité provoqua de la part des babitants des plaintes tellement vives, qu'il s'occupa immédiatement à réparer les maux dont ils étaient affligés. Un auteur contemporain, témoin des mesures protectrices, nous en donne la preuve dans les termes suivants : « Et ii. I!

» feit le roy crier que toutes gens à qui on avoit forfaicî » vinssent devers luy ; car il estoit venu au pais pour faire » raison à un chacun , et en chaque ville expédia moult de )> besoignes. » Quelle que soit la vérité historique de cette prétendue proclamation, toujours est-il que les faits expriment hautement la pensée qui avait conduit Charles A I dans le midi de la France. Son entrée dans Toulouse , en raison des circonstances qui l'y amenaient, fut pour tout le pays l'occasion d'une fête solennelle. Le même auteur nous en donne ainsi la narration ' : « Si partit de Carcassonne le roi , et alla à Toulouse , où tout Languedoc attendoit , et fut reçu et festové si grandement , que c'estoit merveilles de veoir cette allégresse. Et y avoit tant de gens es rues à le regarder qu'on ne pouvoit passer , si estoient les rues , par où il passoit , encourlinées et parées d'ornements riches et heaux ; et les consuls de la ville vestus d'habits riches et beaux portèrent le poésie au roi , et les petits enfants alloyent devant portans en leurs mains bannières de fleurs-de-lys, criant: Noël ! Noël ! vive te roi ! Et les suyvoient les processions , l'université et le clergé , dont il y avoit moult , les barons et seigneurs du pais ; puis le sénéchal et viguier en leur endroict , et les gens des mestiers vestus de livrées et portans bannière de leur office. »

Dès les premiers jours de son arrivée , Charles \ I chassa de leurs fonctions tous les complices et agents de la tyrannique administration du duc de Berri ; plusieurs furent traduits, par ses ordres, en justice, et condamnés sans miséricorde. De tous ces coupables , celui dont le nom avait acquis la plus triste célébrité était sans contredit le nommé Jean Betisac ; la clameur publique l'accusait d'exactions sans

1 Vie du duc de Bourbon. — Hi>i. du Lanauedoc.

nombre ; la ruine d'une foule de familles notables, plusieurs millions arrachés au peuple par des moyens iniques, avaient assumé sur sa tête les malédictions de tous. Devant ses juges, Betisac rejeta sur le duc de Berri la responsabilité de ses méfaits ; et ce dernier , oubliant tout sentiment de pudeur , eut bien le triste courage d'envoyer le sire de Nantouillet et Pierre Mcspin , cbevaliers , pour réclamer la liberté de son serviteur. Cette intervention du duc effraya les magistrats, qui se rappelaient l'immensité des pouvoirs que lui avaient, conférés les lettres patentes de 1380. Voulant donc, par prudence, respecter les droits invoqués, et pourtant accorder justice aux accusateurs de Betisac , ils eurent recours à un singulier stratagème : des commissaires furent envoyés vers le coupable pour lui exposer que , vu l'infaillibilité de sa condamnation , sa seule ebance de salut était de se déclarer coupable sur la foi et la religion , et qu'alors remis entre les mains de l'évèquc , il pourrait en appeler au pape Clément VIT, dont l'amitié pour le duc de Berri était une garantie certaine de son absolution. Betisac ayant suivi à la lettre cette consultation d'une subtilité peu légale, se vit condamné non-seulement pour ses crimes de finances par les juges royaux , mais encore par l'olïicial de l'évèquc comme convaincu d'hérésie, et il fut pendu et brûlé sans qu'il eût le temps de débrouiller le dernier mot de cette énigme judiciaire '. La justice du jeune roi vengeait ainsi la ruine de ces populations méridionales, et, par sa protection accordée aux provinces récemment soumises , rappelait les beaux jours du règne de son père.

Durant son séjour à Toulouse, on raconte qu'étant allé ebasser dans la forêt de Bomone, et s'y étant égaré au milieu

i Dom Vaissette. — Froissard.

d'une nuit obscure, il jura, s'il échappait au péril, d'offrir le prix de son cheval à la chapelle de Notre-Dame de Bonne- Espérance dans l'église des Carmes, et que le lendemain matin il accomplit religieusement le vœu de la veille, et qu'il créa l'ordre de chevalerie connu sous le nom de Notre-Dame d'Espérance.

Si les périls du jeune roi eurent à cette époque pour dénoùment une poétique et chevaleresque institution , il n'en fut pas de même, quelques années plus tard, des événements qui se passèrent dans la forêt du Alans, lorsqu'il la traversait à la tète de son armée pour aller combattre le duc de Bretagne , protecteur insolent de l'assassin de son cher connétable, le sire Olivier de Clisson '. « Le premier août, Charles partit du Alans , ayant l'air fort abattu , mais paraissant méditer de grands projets. Vers midi , il entra dans la forêt avec une suite peu nombreuse ; ses gardes s'étaient éloignés de lui , pour ne pas l'incommoder par la poussière. Tout-à-coup , au moment où il se trouvait presque seul , un homme d'une figure terrible , ayant la tète et les pieds nus , vêtu d'une longue robe blanche, parut entre deux arbres, et saisit la bride de son cheval. « Roi, arrête, lui dit-il d'un ton solennel , où vas-tu ? Tu es trahi , on veut te livrer à tes ennemis. » A l'instant le roi sort de sa rêverie , et semble se réveiller d'un profond sommeil; il croit que la prédiction qu'on vient de lui faire s'accomplit ; la raison l'abandonne entièrement, et il se précipite sur ceux qui l'entourent. Plusieurs sont frappés et expirent à ses pieds ; les autres se mettent ventre à terre pour échapper à sa fureur , et l'armée, attristée de cet événement, se dispersa bientôt. »

Cette catastrophe fut pour la France une source féconde

i Collccl. des Méra. liist. île Potitot. — Tableau «lu règne de Charles V, t. (i.

eu malheurs : autour du trône d'un roi entant s'étaient agitées bien des querelles d'ambitions privées; que sera-ce, bon Dieu , autour du trône d'un roi fou , exposé tour à tour aux ténèbres d'un égarement complet, et aux lueurs faibles et incertaines d'une raison bouleversée , dont les uniques préoccupations se révélèrent dans ces plaintes si tristement prononcées : « Si quelques-uns causent mes souffrances , s'écriait-il , je les conjure au nom de J.-C. de ne pas me tourmenter davantage; qu'ils ne me laissent pas languir longtemps , et qu'ils me fassent mourir . »

Dans ces nouvelles révolutions , le duc de Berri , plus avide d'argent que d'autorité , n'eut d'autre ambition que de ressaisir les provinces qu'il avait tant de fois pressurées , et il abandonna à ses frères sa part dans le gouvernement de la France. En 1 401 , il fut rétabli dans son duché de Guienne, et Charles VI, dans ses lettres, n'a pas d'expressions assez louangeuses pour rehausser le mérite de son oncle , qui a déjà gouverné, dit-il , par deux fois cette province avec grande sagesse; paroles arrachées à la faiblesse d'esprit du jeune roi , et que contredisent si énergiquement les faits dont nous avons parlé. Son pouvoir fut aussi étendu que celui dont il avait déjà joui. Il embrassait tout à la fois les nominations aux sénéchaussées et à toutes les dignités publiques, le droit de grâce et de rémission , celui de légitimer les bâtards , d'anoblir , d'imposer toute sorte de subsides , et de nommer aux bénéfices royaux. Il avait, en outre, la faculté d'absorber tous les revenus de ces provinces et de les livrer de nouveau aux angoisses de la misère. Au lieu de venir lui-même , comme par le passé , au centre de son gouvernement , le duc séjourna à Paris et confia l'administration à des serviteurs dévoués. Mormot de Torsel, seigneur d'Alégre , fut chargé des finances; Girard du Puy, prieur de la Voulte, docteur

38 L'ANCÏEM

en décrets, et maître Pierre Bulliére, conseiller du roi, assisté de Jean Lefèvre , avocat au parlement , administrèrent la justice des domaines et des aides. Ainsi éclata derechef, pour le Midi et le Poitou , un système de despotisme plus terrible encore que par le passé.

Dans la cité de Paris , le duc de Berri , sans s'associer d'une façon immédiate à la gestion des affaires , devint cependant l'un des acteurs de ce drame sanglant , dont la mort du duc de Bourgogne fut le début. La lutte qui éclata entre le fds de ce dernier , Jean Sans-Peur et le duc d'Orléans , jeta la France dans une de ces commotions politiques si funestes aux peuples. De sinistres présages annoncent les malheurs d'une nouvelle guerre civile ; l'inquiétude des esprits est admirablement traduite dans ces paroles mentionnées sur les registres du parlement en 1405: « Dieu pourvoie à ce qui adviendra ! car en lui seul nous devons mettre notre espoir , et non dans les princes et dans les enfants des hommes dont nous ne pouvons plus attendre notre salut. » Tristes prévisions que les événements ne tardèrent point à justifier.

A diverses reprises des négociations intervinrent entre les deux rivaux , et le dimanche 20 novembre 1 407 , par les soins du duc de Berri, leur oncle, également bien vu de l'un et de l'autre , on les vit communier ensemble dans l'église des Augustins ; le même jour, le duc de Bourgogne alla dîner chez le duc d'Orléans, parut calme et paisible, et invita le frère du roi pour le dimanche suivant. Les deux princes se donnèrent, en présence des courtisans, des marques d'amitié. Cette apparence de calme fut de courte durée , car quelques jours s'étaient à peine écoulés , que le duc d'Orléans tomba sous les coups d'assassins envoyés par son rival. Alors commença cette longue guerre civile , si connue dans l'histoire sous les dénominations de parti de Bourgogne et d'Anna-

gnac. Dans toutes ces agitations , le rôle du duc de Berri n'acquit aucune importance politique ; s'immisçant à toutes les intrigues de la cour, il n'intervient activement dans aucune des négociations; et lorsque plus tard, le parti des Armagnacs associé aux intérêts du jeune dauphin s'empara delà capitale, et qu'il en fut nommé gouverneur, il dut. plutôt cette dignité à son rang qu'à l'énergie de sa conduite. Ce qui le préoccupa le plus vivement durant ces années de discordes civiles , fut la crainte de perdre le gouvernement de Guienne et de Languedoc. Connaissant, l'instabilité de la volonté royale, il forma le projet de se créer dans le pays un parti puissant, afin de pouvoir, le cas échéant, repousser toutes prétentions hostiles. A cet effet , vers le mois de janvier 1440, il déclara « que désirant de tout son » cœur le bien , justice, utilité , profit et bon gouvernement » de la chose publique ; que n'y ayant de présent esdits pais » aucuns généraux conseillers de la part du roi et de la » sienne , qui ayent l'œil et le regard pour le fait de la justice » des aydes et gouvernement de ces païs ,• et que ne pouvant » y résider à cause des affaires du roi et des siennes, il y » ordonne et commet maîtres Jean André , Pierre de Perols » et Léger Saboun, ses généraux conseillers et gouverneurs, » lant au regard desdits pais comme et sur le fait de la jus- » tice du domaine et dites aydes , etc. , etc. » Il cherchait ainsi , par la sagesse de ces dispositions beaucoup trop tardives , à soulever en sa faveur les sympathies des populations. Quelques jours après , Charles VI donne à son jeune fils la charge, gouvernement et pleine administration du duché de Guienne, voulant qu'il en jouisse comme vrai propriétaire , qu'il en reçoive les fois, hommages, serments de fidélité, droits , devoirs , etc. , etc. Ainsi frappé dans ses intérêts les plus chers , le duc de Berri abandonna le parti de la cour

pour s'associer aux ennemis du duc de Bourgogne, et il forma avec plusieurs autres princes le traité de ligue daté de Gien, le 15 avril 1410 , par lequel les divers seigneurs signataires déclarent qu'ils s'unissent pour le bien du royaume , pour tenir le roi en son royal majesté , liberté et franchise , et pour chasser dehors ceulx qui veuillent ou vouldroyent aler à l' encontre. Après cette déclaration de guerre , le comte de Poitou alla attendre dans son château de Lusignan l'issue des événements.

L'année suivante , sous l'inspiration des conseils du duc de Bourgogne , le roi déclara le duc déchu de son gouvernement de Languedoc. A cette décision royale , le vassal rebelle répondit « que le roi étant en bonne santé lui avait » donné la lieutenance des pays de Languedoc et de Guienne » pendant sa vie , et que sachant que les gens qui l'entou- » raient lui avaient oté sa dignité contre la volonté de son » neveu, son projet était de ne pas l'abandonner. » Malheureusement pour le duc , la sagesse des mesures protectrices à l'encontre des provinces méridionales n'avait pas précédé d'assez longtemps sa révocation ; aussi la joie futelle bien grande dans toutes les villes à la nouvelle de sa disgrâce. « Tout le Languedoc , dit un historien contempo- » rain , se soumit aux ordres du roi , et les peuples de cette » province louaient Dieu de ce qu'il les avait délivrés de » l'avarice insatiable du duc , et de ce qu'on lui avait ôté » son gouvernement. » L'instabilité des mouvements politiques de ces temps ramena bientôt les choses dans leur état primitif, et, le 21 octobre 1413, le roi rappela le duc de Berri à son gouvernement, par des lettres patentes dans lesquelles il proclama hautement l'innocence de ce prince relativement aux accusations portées contre lui. Ce fut là le dernier incident de cette vie si agitée , non pas tant par des passions actives et personnelles , mais bien par la force et

la bizarrerie des événements qui s'accomplissent autour de lui. Le duc de Berri mourut dans son hôtel de Nesle à Paris, le 15 juin 141 G , à l'âge de 73 ans. La défaite d'Azincourt vint affliger les derniers moments du vieillard expirant. » Inconstant et dissipateur , il contribua à la ruine de la » France par ses prodigalités, comme les autres princes par » leur ambition ; du reste , affable , brave et spirituel , il » aimait les beaux-arts et les sciences ; généreux envers les » églises et les monastères , sa munificence dota la cité de » Poitiers de plusieurs monuments remarquables. »'De ses divers mariages il ne laissa que deux fdles , et son apanage déjà donné au jeune fds du roi devint l'année suivante la propriété du dauphin Charles par la mort de son frère.

Durant son règne, et cela en 1405 , Charles VI fit tenir à Poitiers les Grands Jours '. Dupleix, en sa vie de Louis XIII, explique ainsi cette manifestation judiciaire de l'autorité royale dans nos contrées : « Le parlement de Paris, dit-il , » est d'une si grande étendue , qu'il ne peut pas toujours » faire sentir de prés les effets de sa justice dans les pro- » vinces éloignées , de sorte que plusieurs crimes s'y com- » mettent avec impunité ; pour cette considération , nos » rois , de temps en temps , et même durant le calme de la » paix , ont coutume d'ordonner des commissaires près du » même parlement , pour les provinces où ils jugent être » plus nécessaire que la justice soit d'autant plus sévère- » ment exercée , qu'elle y a été longtemps languissante ; à » raison de quoi ils appellent cela tenir les Grands-Jours , » par quelque allusion au grand jour du jugement terrible m que Dieu exercera à la fin du monde. »

Nous reviendrons plus tard sur ces tentatives de justice

1 Voir Thiljauileau , t. 2, p. 322.

régulière exercées dans notre province par l'autorité souveraine du roi de France, et, avant d'entrer dans ces détails d'histoire réellement locale , il nous faut parcourir rapidement les événements généraux qui suivirent la mort du duc de Berri , et dont le Poitou fut le théâtre le plus important.

le dauphin, regent de france. — poitiers, sa capitale.

il ï établit le parlement.

rroubles de la france. — mort du roi d'angleterre et de charles vi.

règne de charles vii. — arthur de richemont connétable.

le sire de la trémoili.e.

jeanne-d'arc a poitiers. — victoires de charles vii.

fondation de l'université de poitiers.

réunion du poitou a la couronne.

Les discordes civiles dont la France devint le théâtre sous le règne de Charles VI portèrent un rude coup à l'unité nationale , détruisant peu à peu l'œuvre accomplie par les efforts de plusieurs générations. Au sein de Paris fomentaient de criminelles ambitions , protégées par la lutte acharnée des seigneurs de Bourgogne et d'Armagnac. Les événements subissent la violence des haines de parti; et la cité capitale n'est plus qu'un champ de bataille ouvert à toutes les commotions de la guerre civile. En l'année 1418 , les partisans du duc de Bourgogne , grâce à la trahison d'un bourgeois obscur, le jeune Perinet Le Clerc, l'ayant envahie , s'y livrèrent à toutes sortes d'excès. Après s'être emparés de l'hôtel de Sainl-Pol , où demeuraient le roi et le

dauphin , ils contraignirent le malheureux monarque à parcourir à cheval toute la ville pour sanctionner par sa présence les catastrophes de cette nouvelle révolution. Le jeune Charles , dauphin de France , ne dut son salut qu'au dévoùment héroïque du prévôt des marchands , Tanneguy du Chàtel; ce loyal serviteur, réveillé au milieu de la nuit par les acclamations de guerre qui retentissaient de toutes parts, ne songea qu'à sauver le jeune prince, C espoir de la France, ainsi que l'appellent les historiens contemporains ; l'emportant dans ses bras , à travers mille dangers , il le déposa sain et sauf dans la forteresse de la Bastille , et le conduisit la nuit suivante dans la cité de Melun.

La situation de Paris , après cette victoire du parti bourguignon , fait naître de pénibles sentiments, car ce fut au milieu des dévastations et des massacres que s'inaugura la domination anarchique des vainqueurs. C'en était fait de la royauté française , ensevelie au milieu des débris et des cadavres , si une main puissante ne fût venue à son aide. Il se rencontra au sein de la famille royale un jeunce prince assez énergique pour lutter contre l'usurpation du duc de Bourgogne : les difficultés de l'entreprise étaient immenses , elles n'effrayèrent pas le dauphin fils de Charles VI , et il assuma sur sa tête la responsabilité d'une si importante mission. Jusqu'alors abandonné aux plaisirs et aux douceurs d'une cour voluptueuse , il avait peu songé aux intérêts de la France et aux soins de son propre avenir , et il fallut une révolution aussi sanglante que celle qui venait de s'accomplir sous ses yeux pour lui inspirer la volonté et l'énergie d'une glorieuse résistance , pour se poser comme représentant de la puissance royale indignement avilie , et comme le défenseur de l'unité française menacée dès le début de son existence.

Ici nous devons signaler l'étrange bizarrerie des événements : ce n'est plus dans les provinces du nord de la Loire que le jeune prince proscrit rencontre du dévoùment et des sympathies , sur cette terre qui semblait jadis inféodée aux destinées de la dynastie royale de France ; il traverse le fleuve , non plus pour marcher à la conquête de quelques contrées insoumises , mais bien afin de provoquer en faveur de sa cause l'appui des populations. Le Midi , si longtemps rebelle , si difficilement vaincu , et si récemment aggloméré au royaume dont Paris était la capitale, devient le centre de l'activité belliqueuse du jeune dauphin. En remontant à peine quelques années , nous y rencontrons des haines profondes , de perpétuelles répulsions ; maintenant des acclamations presque unanimes saluent la présence du fils de Charles VI ; les peuples s'associent à ses destinées , les seigneurs accourent combattre sous ses bannières. Il semble que , par cette intervention puissante de nos contrées dans les affaires nationales du royaume , elles soient appelées à donner des gages éclatants d'une fidélité désormais inaliénable à la cause française , à resserrer d'une manière plus vive encore les liens de leur récente association. Ainsi nous apparaissent les événements. Peut-être serait-il facile aussi de considérer cette coopération de notre pays en faveur du dauphin comme simple conséquence des anciens dissentiments de la France du Nord et de celle du Midi , et de lui enlevef de la sorte toute pensée nationale. Quel qu'en ait été le mobile , il est impossible d'aller le chercher dans l'obéissance pure et simple d'une province à l'encontre de son suzerain , et de considérer les lettres patentes de 1 41 7 , qui conférèrent le comté de Poitou au dauphin de Viennois après la mort de Jean duc de Touraine , successeur du duc de Berri , comme l'unique cause de l'attachement de nos

populations aux destinées de ce prince. Pourrait-on concevoir, en effet , cette facilité de soumission du vassal au seigneur apanager, au milieu des guerres qui déchirent toute la France? JYétait-ce pas une occasion naturelle de briser ces liens de ûdélité , et de faire un appel à ces sentiments d'indépendance si souvent et si héroïquement exprimés dans le passé? Qu'aurait pu faire alors le dauphin de Viennois armé , il est vrai , de ses lettres royales d'investiture , mais sans guerriers, sans partisans, proscrit, chassé de sa capitale , presque déjà dépouillé de ses espérances de royauté? Cette détresse du souverain ne pouvait qu'encourager la rébellion des sujets , si d'autres pensées ne les eussent plus vivement préoccupés.

Quoi qu'il en soit , le jeune Charles , réunissant autour de lui tous ceux qu'avait chassés de Paris la tyrannie du duc de Bourgogne , transporta dans le Midi les débris de la royauté , et s'empara du titre de régent de France. La cité de Poitiers devint alors la capitale des provinces dévouées à ses intérêts , et il y convoqua le parlement de Paris , cet auxiliaire indispensable du pouvoir suprême. Dans le préambule de son ordonnance se rencontrent tout à la fois et le tableau de la position du royaume à cette époque de désastres, et le nouveau rôle que notre province doit remplir dans les événements des premières années du xve siècle. Voici le texte de ces lettres patentes données à Niort , le 21 septembre 1418 , qui constituent le premier acte de souveraineté émané du régent ' :

« Charles, fils du roy de France, dauphin de Viennois, » duc de Berry et de Tourraine , comte de Poictou , à tous » ceux qui ces présentes lettres verront , salut ; comme après

1 Ordon. îles Rois de France, t. 10, p. 471 et suiv.

» et pour l'occasion de plusieurs divisions et discords es- » tans en le royaume, et nonobstant tout traité et promesse )> de paix, plusieurs des serviteurs et complices du duc de » Bourgogne armez entrèrent de nuict et par trahison en la » ville de Paris , en laquelle ils prindrent le roy et plusieurs )) seigneurs de son sang et lignage , lesquels ils menèrent » et enfermèrent au chastel du Louvre ; et aussi s'efforcèrent » de nous prendre , et emprisonnèrent le connestable et » chancelier de France , plusieurs prélats , évesques , abbez, )> religieux , prestres et aultres gens d'église , féaulx vas- » saux, anciens et lovaux serviteurs et subjets de mondit » seigneur et de nous , et avec ce les pillèrent et robèrent » du tout , prindrent et emportèrent tous leurs biens meu- » blés , et de plusieurs autres bourgeois et habitants de » Paris; et dès le jour de leur entrée et les jours ensuivans, » tuèrent et meurtrirent très-inhumainement plusieurs per- » sonnes en plusieurs églises , et lieux d'immunité , en leurs » maisons , et parmy les rues de ladite ville ; entreprindrent » l'auctorité et le gouvernement de mondict seigneur et m des principaux offices de ce royaume ; prindrent et empri- » sonnèrent plusieurs personnes des officiers et subjects du )> roy et de nous , lesquels ils traictèrent moult durement , » mirent en prisons privées , et les rançonnèrent et mirent » à finance dure et excessive; les devestirent , meurtrirent » très-cruellement et laissèrent tous nuds par grande in-

» humanité , et les aulcuns d'iceux firent décapiter

» sans cause et contre raison ; tuèrent et meurtrirent aussi m plusieurs femmes d' estât et aultres gens , aulcunes des- » quelles estoient enceintes et grosses d'enfants ; et après ce, » ledit de Bourgogne , accompagné d'un grand nombre de » gens d'armes , vint en ladicte ville de Paris , et en louant , » ratifiant et approuvant les meurtres, cruaultez et inhu-

)) mandez, pdlerics , roberics, crimes, débets et excès des » susdicts, ne Gt ou fiel faire , ne souffrir estre faicte justice » ou réparation aulcune d'iceulx, mais recueillit et reçut j) comme ses amis , ceux qui avoient l'aicts et commis lesdits » crimes : et en entreprenant sur l'autorité royale, fit cesser » la justice de la cour de parlement, destitua tous les ofii- » ciersdu roy , mit et institua tous nouveaux de ses gens ou

» serviteurs , en leurs lieux et places. »

« Pour occasion desquelles choses ,

» et mesmement par faulte de justice , pourraient en suir » plusieurs inconvénients innumérables et irréparables au )> grand préjudice et dommage de mondit seigneur et de » nous , se sur ce n'estoit par nous pourvu de remède con- » venable : sçavoir faisons , que ces choses considérées , et )> mesmement que mondit seigneur n'est pas en sa franchise, » mais est détenu et empesché par lesdits de Bourgongne , w ses adhérents et complices , et que par force et voye de » faict, et par la puissance d'icelui de Bourgongne qui n'a » en ce que voir et que cognoistre , et à qui n'appartient en » aucune manière soy entremettre du gouvernement dudit » royaume , les présidents et autres conseillers dudit parle- » ment ont esté desmis et destituez de leurs offices, et ont » esté instituez an leurs lieux gents ignorans , non experts , » ne cognoissant en faict de justice, et indignes à iceux avoir, » tenir et exercer, plusieurs desquels estoient et sont ban- » nis dudit royaume par leurs démérites ; parquoy à la » vérité, en ladite ville de Paris , n'a aulcun vrai parlement, » attendu aussi qu'en l'absence et en l'empeschement de » mondit seigneur , à nous qui sommes son seul héritier et » successeur universel , et non à aultre de quelque autorité » qu'il soit, appartient le gouvernement; nous, qui vou- » Ions et désirons de tout notre pouvoir les subjects de

» mondit soigneur et de nous garder et défendre de toutes

)> oppressions indeues , les maintenir et garder en banne

» paix et tranquillité , et que bonne justice leur soit faite et

» administrée , de l'autorité royale dont nous usons, et par

» vertu ou pouvoir à nous donné par mondit seigneur ,

» confiants a plain des sens, souffisances , loyaultez , preud-

» hommies, expériences et bonnes diligences de nos amez et

» feaulx conseillers, Jehan de Vailly, président, Jean Jouve-

» nel , Guillaume Tlioreau , jfrnauld de Marie, Bureau Boucher,

» Jean Tudcrt , Guillaume de Marie , de Launaij , Guérin , ar-

» cbidiacre de Poictiers , Micolas Potin, Jean Genlicn , Jean

» Girard , Adam de Cambray , Hugues Comberel , Thibauld de

» J itnj , Guillaume de Guiesdeville et ÎSicolas Eschalart , iceulx

» avons commis, ordonnez et establiz à tenir et exercer la

)> cour et jurisdiction souveraine dudit royaume en nostre

» ville de Poictiers, et leur avons donné plein pouvoir et

» mandement espécial de cognoistre , déterminer et juger

» de toutes causes d'appel de ressort et de souveraineté et

» aultres, soit en cas civil ou criminel, de quelque terre ou

» pavs que ce soit dudit royaume. »

Le même jour , prévoyant la vie aventureuse qui le menaçait , il donna pouvoir aux officiers de son parlement de tenir la chancellerie dans la ville de Poitiers , en cas d'absence du chancelier titulaire : « Attendu , » dit-il ' dans ses lettres patentes, que l'expédicion de la » chose publique et des parties qui auront a besongnier en » ladictecour, pourroit estre grandement retardée et em- » peschée, etleurseroit moult grief , s'il leur falloit apporter » sceller leurs lettres, arrestz ou appointements aux lieux

» Ordon. de? Kois de France, i. 10, p. 4sn.

POITOU. ,'i

» csqnelx nous ou nosdit chanccllier serions pour lors; nous » qui voulons à nostre pouvoir relever les subjects de mou- » dit seigneur, vous mandons et commettons que nostre dit » cliancellier estant hors de Poictiers , vous ou les deux de » vous a tout le moins exercez et faictes le fait de nostre » chancellerie , tout ainsi et par la forme et manière que » icelui nostre cliancellier feroit et pourroit faire s'il y estoit » en sa personne , excepté quant aux dons et provisions des » offices de noz pays. »

Par ces manifestations d'autorité , le dauphin s'efforça d'affaiblir la puissance du duc de Bourgogne , et il apprit avec joie la sanction que son père Charles VI, dans un moment de raison , donna à ces diverses mesures. Par ses lettres du 19 juillet de l'année suivante, il confirma, en effet, les arrêts et autres actes émanés de la cour souveraine de Poitiers, reconnaissant, comme nécessaire la création du nouveau parlement par suite des discors , divisions et débaz qui longuement ont eu cours en son royaume. Elles se terminent en ces termes ' : « Nous, après ce que nous avons ordonné de bonne paix et » union ferme et estable estre et demourer en nostre royau- » me , entre ceulx de nostre sang et autres noz subgiez , » voulons icelle paix et union tousjours continuer et entre- » tenir, et oster toute occasion de renouvelement de dis— » cension et de guerre , confians à plain que les choses » faictes en ce par nostre dit fils et les diz conseillers en la » cour de Poictiers , aient procédé de bonne intention pour » pourvoir à nosdiz subgiez et ausdictes alfaires , et par » grand et meure délibéracion de conseil , avons voulu et » ordonné, voulons et ordonnons de nostre plaine puissance m et auctorité royale par ces présents, que toutes lesdietes

i Union. tl<s Rois de France , t. Il , p. là.

50 L'ANfflEN

» sentences, arrestz, adjudications, appointements et ex- » ploiz faiz et donnez parties oves ou soullisaniment appel- » lées, qui auront peu avoir seur accez audit lieu de Poic- » tiers, soient tenues d'y obéir pareillement que à nostre » dicte cour , sans estre reçues a aucunes contradictions au » contraire; ainsi cjue toutes les lettres de grâce, justice, » de finance et autres , etc. , etc. »

Si l'action de la justice ne fut nullement ralentie par les agitations d'une guerre presque générale , elle était du moins impuissante à les calmer et arrêter dans leur cours les sinistres événements qui menaçaient l'avenir de la France. Les choses en étaient à ce point , lorsqu'un fléau plus terrible encore que les dissensions civiles vint à éclater, et accroître par ses désastres le malaise de nos populations. Vers la lin de l'an 1419 , le pavs de Poitou fut dévasté par la famine , et ses ravages menaçaient de devenir plus affreux encore , lorsque le dauphin , soit par reconnaissance pour les services rendus à sa cause, soit pour s'assurer d'une manière plus sûre la fidélité de ses habitants, rendit une ordonnance pour défendre toute espèce d'exportation de blé hors de notre territoire. Ces lettres, données à Poitiers, le 27 septembre 1419, se résument par ces mots ' : ce Pourquoy nous, ces » choses considérées, désirans de tout nostre cœur la con- » servaeion de nostre dit païs de Poictou, et des subgiez » d'icelui', et obvier ausdiz inconvéniens , vous mandons, » commandons , que tantost et haslivement ces lettres veues, » vous faictes faire défense de par nous par cry publique , en » toutes les villes notables dudit païs et extrémitez d'icelui , » et ailleurs ou vous verrez estre à faire , à toutes personnes » de quelque auctonté qu'ilz soient , qu'ilz ne mainent ,

1 Oidon. des Rois de France, t. Il , p. 22/

» transportent ne faccnt ou s'efforcent mener ou transporter » hors de nostre dit pais de Poictou aucuns blez sur paine de » encourir nostre indignacion , de confiscacion des denrées , n des chevaux et harnoiz qui les méneroient , et sur peine » d'amende arbitraire , etc. , etc. » ......

Telle était la protection que le jeune

Charles accordait aux intérêts des populations qui lui sont dévouées , fortifiant de la sorte les sympathies que sa cause a rencontrées dans leurs esprits.

Si une prévoyante sagesse dictait les mesures dont nous venons de donner les formules officielles , le caractère fougueux et passionné du jeune homme se révéla dans l'entrevue de Montereau , où le duc de Bourgogne fut frappé' de mort par ses hommes d'armes , qui vengeaient ainsi par de sanglantes représailles l'assassinat du duc d'Orléans. Cet événement , loin de ramener autour du dauphin , représentant de la puissance royale, les populations ennemies, et surtout les habitants de la capitale, ne servit qu'à envenimer les passions et les haines. L'Angleterre, alors si puissante déjeà en France, depuis les discordes civiles, devint l'arbitre de ses destinées par le mariage du roi Henri avec la fille de Charles VI , et par l'abandon que lui fit ce dernier, non-seulement de la régence , mais des droits à sa propre succession. Ce triste dénoùment de la catastrophe de Montereau fut sanctionné par un traité conclu àTroyes, le 21 mai 1420 , entre les deux rois , le duc de Bourgogne et la reine de France. Installé dans le palais du Louvre, le prince anglais s'empara de l'autorité royale , et fit rendre par le conseil et le parlement de Paris un arrêt de condamnation contre le dauphin , qui le déclara indigne de succéder au trône de France , et délia les sujets du serment de fidélité. L'infortuné Charles VI, soil par faiblesse d'esprit, soit par la

domination de sa femme, signa lui-même le jugement qui , en flétrissant son propre fds , livrait ainsi le royaume à son plus implacable ennemi. Le préambule de cette monstrueuse décision était ainsi conçu : Sur le rapport du roi d' Angleterre, héritier et régent de France. A l'impudence antinationale de cette déclaration , le jeune daupbin , trouvant un appui énergique dans les provinces du centre de la France , répondit par un appel à la justice de Dieu et à la force de son épée.

Dés le mois d'août de la même année , transformant en guerriers les hommes de son parlement de Poitiers , il leur ordonna de visiter , faire démolir ou fortifier les places du Poitou, ainsi qu'ils le jugeront convenable, par les lettres dont la teneur suit ' :

<( Charles fds du roy de France , régent le royaume, dau- » phin de \ iennois , duc de Berrv et comte de Poictou , à » nos amez et féaux conseillers tenans le parlement en » nostre ville de Poictiers , salut et dilection. Pour ce que » les Anglois anciens ennemis et adversaires de mondict » seigneur et de nous sont en plusieurs parties de ce » rovaume , et mesmement vers les marches de nostre pais » de Poictou , et que depuis peu de temps en çà , aucuns » d'iceux ennemis se sont efforcez de eux boutter en nostre- » dict pais de Poictou , et de y procéder par voye de fait et » de guerre , et avec ce prendre et occuper aucunes des » villes , chasteaux et forteresses d'iceluy pais , non tenables » et bien emparez , dont très-grand inconvénient et dom- » mage irréparable se pourroit ensuivre au préjudice de » mondict seigneur , de nous , et aussi des hommes vassaux » et subjets de mondict seigneur et de nous , et de la cliose

1 Ordon. des Rois de France, t. 13, p. 2S0.

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» publique, se par nous n'estoit sur ce hastivement pourveu : » pour ce est-il que nous, qui de nostre pouvoir voulons » obvier aux entreprises des dessusdicts , et pourveoir au » bien et seurcté de mondict seigneur et de nous et de la » ebose publique , vous mandons , commandons et estroic- » tement enjoignons que lantost et sans délay , vous ou les )> aucuns de vous , vous transportez es lieux , villes , chas- » teaux , forteresses et églises fortifiées de nostredict pays et » comté de Poictou , et des pays et lieux circonvoisins et » enclavez en icelui pays et comté , et appeliez avec vous » tous ceux de vous qui en ce vacqueront et entendront , et » telles personnes comme bon vous semblera , voyez et » visitez diligemment ; en faisant incontinent et sans délay » ladicte Visitation, faictes démolir et abbatre tous les lieux, » villes , ebasteaux et forteresses que vous verrez et trou- » verez estre non tenables ne défensables , et les lenables et » défensables faites avictailler et réparer bien et soulïisam- » ment, et avec ce y faites pourveoir de bonne et seure garde, » et aussy d'armeures et de traicls ; et à ce faire contraignez » ou faites contraindre vigoureusement et sans aucun déport, » par toutes les voyes et manières que vous verrez estre expé- » diens et convenables , tous ceux qui pour ce seront à » contraindre , et tellement que par défaut des eboses » dessusdictes ou d'aucunes d'icelles , aucun dommage ou » inconvénient ne se puisse ou doibve ensuivre au préju- » dice de mondit seigneur , de nous , et desdicts bommes , » vassaux et subjets , et de la chose publique : car ainsy le » voulons nous et nous plait-il estre fait , nonobstant quel- » conques allégations , oppositions ou appellations faictes » ou à faire , et lettres subreptices impétrées ou à impélrer » à ce contraires. »

La guerre était déjà entamée entre les deux rivaux lorsque

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