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mourut dans le Nivernais Henri, roi d'Angleterre , laissant à un enfant en bas âge l'avenir difficile d'une gigantesque entreprise , la ruine de la nationalité française. Charles VI lui-même ne survécut que de quelques mois à son gendre , et, au mois d'octobre 1422, il acheva sa triste existence dans l'isolement le plus complet ; et lorsque ses dépouilles mortelles franchirent , au milieu de l'attendrissement général causé par ses malheurs , le seuil de l'abbaye de Saint-Denis, un huissier publia à haute voix cette déclaration émanée du duc de Bedford , tuteur du jeune fds de Henri : Priez pour l'âme de Charles T l, roi de France; vive Henri de Lancastre , roi de France et d'Angleterre!
Le dauphin se trouvait à Meun-sur-Vèvre en Berri , lorsqu'il apprit la mort de son père. Il s'avança immédiatement vers la cité de Poitiers , où était réuni le parlement , afin de s'v faire proclamer roi. La tradition raconte qu'avant d'y arriver, s' étant arrêté dans le voisinage de la Rochelle, il y tenait conseil dans une maison dont le plancher s'écroula , et qu'il échappa comme par miracle aux périls de cet accident. C'est ainsi que , malgré l'invraisemblance de son récit, elle cherche à dominer par de fabuleux pronostics l'avenir du jeune monarque , plaçant au début de son règne les dangers, les obstacles, les malheurs de tous genres, et pour dénoùment un triomphe complet. C'était, en effet , une bien triste royauté que celle de Charles \ II dans les premières années de sou avènement au trône. Quelques provinces de l'ancienne Aquitaine restent seules soumises à sa puissance , dont la cité de Poitiers continue à être le centre. Il est vrai que de son parlement émane encore cette souveraineté de la justice , cette prérogative immense à d'autres époques , mais, dans ces temps, faible et mutilée, ainsi que le pouvoir dont elle est l'emblème. Ce n'est donc pas sous la paci-
Gqué protection des parlements , à l'abri des saintes nécessités de la justice, que Charles VII doit placer l'avenir de sa couronne. Il lui faut se rappeler l'énergie de sa réponse à l'insolent manifeste de l'assemblée de Paris , et conquérir par la force des armes ses droits méconnus.
Les premières tentatives de sa belliqueuse carrière sont loin de répondre à ses espérances. Les défaites de Crèvent et de Verneuil peuvent bien attiédir sa valeur et motiver contre lui ces accusations que presque tous les historiens ont répétées sur sa pusillanimité, son insouciance, accusations basées sur la réponse que lui fit l'illustre La Hire , lorsqu'il l'interrogea sur les préparatifs d'une fête : « Comment trouvezvous cela? lui disait le roi. Je pense, répondit le seigneur , qu'on ne saurait perdre son royaume plus gaîment. » Les sarcasmes de ses ennemis n'ont pas peu contribué à jeter sur son nom quelques soupçons d'une coupable apathie. Le roi de Bourges , c'est ainsi qu'ils l'appelaient , était alors bien loin de pouvoir lutter avec avantage contre les efforts de ses ennemis. Non-seulement peu de provinces obéissaient à ses ordres , mais encore les seigneurs qui les habitaient n'acceptaient pas purement et simplement son droit de suzeraineté. C'est par de dures et pénibles conditions que leur fidélité éphémère lui était acquise. « Il les acheta si cher , » dit Mézerai , qu'il fut contraint de leur engager ses chà- » teaux et la meilleure partie de son royaume. » Tel était le pileux et lamentable état des affaires de Charles \ II , lors de son couronnement à Poitiers.
L'alliance qu'il contracta avec le frère du duc de Bretagne, le comte Arthur de Richemond , fut d'un augure favorable pour le succès de ses armes. Ce brave et puissant seigneur , à peine échappé à la captivité de l'Angleterre , nourrissait contre cette nation des pensées de haine et de vengeance.
Celait bien là L'homme nécessaire à la cause désespérée du dauphin. Sa soumission ne fut pas facile ; la dignité de connétable de France , la possession de quatre places importantes , Lusignan , Loches , Chinon et Meun-sur-Yèvre , purent seulement le déterminer à embrasser le parti du jeune roi. Il reçut donc l'épée de connétable dans les premiers jours de l'année 4425 , et trouva le royaume le plus bas que jamais fut, dit son biographe '. Son premier soin fut d'obtenir le renvoi de deux hommes qui avaient joué un rôle important dans la lutte du dauphin contre le duc de Bourgogne , le président Louvet et Tanneguy du Chàtel. L'année suivante , au retour d'une expédition , il s'indigna de la domination exercée par le sire de Giac sur l'esprit du monarque , et craignant que cette influence ne devint funeste à ses projets d'alliance avec le duc de Bourgogne , il résolut sa perte. « Il s'en veint donc luy et les gens de sa maison et » ses archers là où estoit couché ledict de Giac, et y mon- » tèrent , si rompirent l'huis , et le sire de Giac demandant » (jue c' estoit , on luy dict que c' estoit monseigneur le » connétable ; et lors il dist qu'il estoit mort. Et madame » sa femme se leva toute nue , mais ce fust pour sauver la » vaisselle. Et incontinent , on fist monter ledict de Giac » sur une petite haquenée , et n'avoit que sa robe de nuict » et ses bottes , il fut tiré à la porte. » Les prévisions du malheureux favori se réalisèrent promptement , car , après quelques vaines apparences de formalités judiciaires , il fut condamné à mort et exécuté par les ordres du connétable. Cet exemple de la brutalité presque sanguinaire du comte de Richemond n'effraya nullement un seigneur auvergnat du nom de Le Camus de Beaulieu , qui prit au conseil la
Collect. de Petitot , \ol. S , l" série.
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place de L'infortuné de Giae. Le connétable se débarrassa
encore do ce nouveau favori , et cela d'une façon plus expéditive qu'à l'encontre du sire de Giac : « Mondict seigneur » le connestable estoit allé devers le roy , et là luy furent » remonstrez les termes que tenoit Le Camus de Beaulieu : » car il gastoit tout , et ne vouloit que homme aprochast du » roy , et faisoit pis que Giac. Si en estoit la rovne de Sicile » et tous les seigneurs mal contens; pour ce en fist monsei- » gneur le mareschal de Bonac la raison : car il le fit tuer. m Et celuy mesme qui le gouvernoit l'amena au tellre en » un petit pré près le chasteau de Poictiers sur la rivière ; » et deux compaignons luv donnèrent sur la tête tant qu'ils » la luy fendirent , et lui couppérent une main , tant que » plus ne bougea : et s'en alla celuy qui l'avoit amené , et » mena son mulet au chasteau , là où estoit le roy , qui le » regardoit. Et Dieu sçait s'il y eut beau bruit. »
Le sire de la Trémoille succéda aux deux victimes du comte de Richemond dans la faveur de Charles VII : cependant ce dernier fit quelques difficultés avant de l'accepter dans son conseil , et il céda avec beaucoup de peine aux instances de son connétable. « Beau cousin , lui disait le roi , )> vous me le baillez , mais vous en repentirez , car je le conynois » mieux que vous. » « Et sur tant demeura la Trémoille qui w ne fist point le roy menteur : car il feit le pis qu'il peut à » mondict seigneur de Richemond , » ajoute le biographe auquel nous empruntons ces détails. Quelques mois plus tard , la discorde éclata entre ces deux puissants seigneurs. Le sire de la Trémoille, dans la crainte du sort de ceux qui l'avaient précédé , chercha à perdre le connétable dans l'esprit du roi , en lui rappelant les exécutions dont de Giac et de Beaulieu, ses favoris, avaient été victimes. « Et incontinent feit deffendre de par le roy que homme ne fust si
hardy de mettre le connétable et ses hommes en ville ny chasteau , ny de leur faire ouverture en nulle place que ce fust. » La Trémoilk donna lui-même le signal de la révolte contre Arthur de Richemond, en lui faisant fermer, ainsi qu'aux seigneurs de Bourhon et de la Marche , les portes de la cité de Châtellerault où ils s'étaient donné rendez-vous. Le connétable , comme gage de sa rébellion contre les ordres émanés du favori, jeta sa masse d'armes par-dessus les murs, et alla, quelques jours ensuite, prendre possession de la cité de Parthenay que lui avait donnée Charles VII après la mort de son dernier seigneur. Là , ayant convoqué tous les nobles capitaines et chevaliers dépendants de sa mouvance seigneuriale, il leur fit prêter serment de lui estre bons et lotjaulx serviteurs, et de luy obéir comme à leur seigneur naturel.
Pendant qu'il cherchait ainsi à rallier autour de lui le plus grand nombre de guerriers , afin de pouvoir renverser le sire de la Trémoille , il apprit avec douleur la prise du château de Chinon , où se trouvait alors sa femme, et la trahison du capitaine Guillaume Bélier qui y commandait. Là ne s'arrêtèrent point les grandes brouillcries et les animositës particulières des deux rivaux. Vers la fin de l'an 1 427 , un grand nombre de seigneurs mécontents , associés aux efforts du connétable, s'emparèrent de la cité de Bourges, seconde capitale du roi Charles VII , et ils se disposaient à poursuivre leurs victoires, lorsque la défection des sires de Bourbon et de la Marche , ralliés aux intérêts de la Trémoille, termina cette lutte désastreuse. Le comte de Richemond retourna alors dans sa cité de Parthenay , et dès les premiers jours de l'année suivante il recommença les hostilités contre les villes et châteaux de la dépendance du roi. — « L'an 1428, » mon dict seigneur le connestable assembla des gens , et » feit mettre le siège à Saincte - Neomayc prés Sainct-
» Maixent , pour ce que Jehan de la Pioche , alors sénéchal, et » ses gens , faisoient de grands maux et pilleries au pays de » Poictou , ettenoient le party de la Trémoille. Si y envoya » mon dict connestable un chevalier poictevin , nommé » Jehan Sevcstre, qui cstoit lieutenant pour monseigneur; » et y estoit le bastard Chappelle et plusieurs autres capi- » taines , et avoient faict un camps. Et en effet , Jehan de la » Roche assembla gens, et vint pour rafraischir ceulx de la » place; et les gens de mon dict seigneur se retira en leur » camp , et les gens de Jehan de la Roche entrèrent dedans » la place. Et le lendemain nos gens s'en vinrent en bonne » ordonnance, et se retirèrent es places de monseigneur , » lequel ne bougea toute celle saison d'entour Partenay. » Ainsi s'épuisait dans des haines privées l'énergie des seigneurs dévoués au jeune roi. Loin d'unir leurs efforts pour repousser du territoire envahi les guerriers anglais , ils se disputent déjà les fruits d'une victoire incertaine. Pendant (pie ces querelles de médiocre intérêt s'agitaient autour de Charles VII , l'armée ennemie menaçait d'étendre sa domination jusque dans les provinces soumises au descendant de la dynastie française. Depuis quatre mois ils assiégeaient Orléans , la cité la plus importante des frontières des deux nouveaux royaumes. Déjà la place était sur le point de céder aux efforts des assaillants ; et la bravoure des assiégés échouait devant les rudes et terribles assauts de chaque jour. La désastreuse journée de Rouvray , dans laquelle périrent un grand nombre de chevaliers français accourus sous la bannière du comte de Clermont , pour secourir la ville en détresse , avait détruit toutes les espérances de salut des habitants , qui furent depuis ce moment en grand doute et danger d'estre perdus , et réduits à la fin en la subjection de leurs ennemis. Les choses en étaient à ce point désespéré, lorsque
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(•data pour les sauver un de ces incidents qui semblent plutôt appartenir à la fabuleuse tradition qu'à la réalité de l'histoire.
Devant la puissance mystérieuse d'une jeune fille , les guerriers français, découragés, affaiblis, s'inspirent d'une nouvelle ardeur. Rien de plus dramatique dans notre histoire nationale que l'apparition de Jeanne d'Arc. C'est une merveilleuse légende , aussi poétique que toutes les saintes légendes dont les chroniques religieuses nous ont transmis la fidèle peinture. Dans la vie de cette femme, tout semble étrange ; sa naissance, ses inspirations , son extase et son courage : et lorsque la flamme du bûcher se dresse pour anéantir son enveloppe mortelle , alors son existence tout entière nous offre le spectacle de la plus sublime épopée. N'allez pas demander à l'histoire d'expliquer ce singulier phénomène. Etait-elle réellement inspirée , cette jeune fille? ou bien , ses lèvres n'exprimaient-elles qu'un pieux mensonge, lorsque s'adrcssant au sire Robert de Baudricourt , elle lui disait : <c Capitaine messire , sachez que Dieu depuis » longtemps m'a ordonné d'aller vers le gentil dauphin , qui doit » être roi de France ; de me mettre à la tète de son armée, afin » défaire lever le siège d'Orléans et de lui ouvrir pour son sacre » tes portes de la cité de licims. » Etait-ce encore une adroite supercherie dont elle usait à l'encontre du jeune monarque, lorsqu'elle lui adressait ces paroles ? « Gentil Dauphin , pourri quoi ne nie croyez-vous pas ? Je vous dis que Dieu a pitié de » vous , de votre royaume et de votre peuple. » Tous ces événements se sont-ils réellement accomplis , ou bien ont-ils pris naissance dans l'imagination des chroniqueurs contemporains? Et cette tradition si populaire n'cst-elle basée que suide fabuleuses créations? Non, il n'en peut être ainsi. Le nom de Jeanne d'Arc , de la jeune fille de \ aucouleurs , est
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à jamais entouré d'une gloire nationale. Rien ne pourra l'anéantir; et n'y aurait-il que la haine des Anglais envers elle, que le supplice dont ils la firent mourir, cela suffirait pour sanctionner la mémoire de L'héroïne d'Orléans. Qu'importent à l'histoire et le mystère de sa mission , qu'elle dit être divine , et son invocation perpétuelle vers la puissance de Dieu, et tous les accessoires religieux dont certains hommes peuvent perpétuer le souvenir? Ce qu'elle doit dire et affirmer bien haut , c'est que la jeune fdle a exercé sur ses contemporains une influence au-dessus de toute négation ; qu'elle a inspiré aux guerriers de Charles VII une énergie nouvelle ; qu'elle est morte victime de son dévoùment ; qu'elle a été offerte en holocauste aux haines nationales. Voilà le point de vue historique sous lequel nous apparaît l'intervention de la Pucelle. Et maintenant, que sur elle s'épuisent toutes les philosophiques hypothèses , rien de mieux; c'est le droit de tous, acquis , incontestable. Mais qu'un homme de génie ravale le rôle de la jeune fdle morte au milieu d'un bûcher, qu'il la flétrisse de ses sarcasmes et de ses ironies, qu'il lui enlève ses vêtements d'héroïne pour l'affubler de je ne sais quels grotesques habits de comédie; oh! alors, il y a divagation du talent et oubli de tout sentiment national. L'histoire doit protester contre de telles atteintes portées à ses plus nobles prérogatives , à savoir la conservation pure et intacte de tout ce qui est grand et sublime, hommes et choses, événements et acteurs.
Et puis , si l'homme religieux rencontre dans l'apparition de cette jeune fdle une de ces manifestations providentielles qui éclatent de temps en temps au milieu des désastres des nations , pour épouvanter ou sauver les peuples , pourquoi n'irions-nous pas aussi y puiser d'autres enseignements peut-être plus humains et plus réels ? N'y a-t-il pas
dans la venue de Jeanne d'Are une preuve d'avenir? Cette jeune fille, simple paysanne, bien compassée de membres et forte , dit la chronique , n'est-elle pas le symbole le plus éclatant de la puissance des peuples à ces époques de troubles et d'agitations? Les puissances féodales sont ennemies de la royauté , cela est certain ; quand les seigneurs la servent, c'est en se vendant; et le plus souvent , quoique ralliés autour d'elle , ils entretiennent entre eux des haines et des discordes privées. Eh bien ! en dehors de ces rivalités seigneuriales, se rencontrèrent les habitants des communes, ces bourgeois émancipés ; c'est sur eux que doit s'appuyer désormais la puissance royale. Dans l'intervention héroïque de la Pucelle nous croyons entrevoir cette pensée , car elle s'y trouve traduite en actions retentissantes qui la justifient et la corroborent.
Quoi qu'il en soit des divers jugements que la postérité peut porter sur cette jeune fille , le roi Charles VII , n'osant , comme de raison , ajouter foi aux paroles exaltées qu'elle lui faisait entendre , ordonna de la conduire dans la cité de Poitiers, où se trouvaient alors, outre les gens de la cour de parlement , plusieurs notables clercs de théologie et autres hommes de docte et grande science. « Et ' de faict le roy y alla , et faisoit amener et conduire ladite Jeanne , laquelle , quand elle fut comme au milieu du chemin , demanda où on lamenoit. Il lui fust respondu que c'estoit à Poictiers. Alors elle dit : « En nom Dieu, je sçay que jy aurai) bien affaire, » mais messire m'aijdera, or, allons de par Dieu. » Elle fut doneques amenée en la cité de Poictiers , et logée en l'hostel d'un nommé maistre Jehan Rabateau , lequel avoit espousé une bonne femme, a laquelle on la bailla en garde. Elle
i -Mémoires concernant la Pucelle d'Orléans. — Collect. de IVtitot , tom. 8, |>. 155.
cstoit toujours ou habit d'homme, n'y n'en vouloit autre vestir. Si fit-on assembler plusieurs notables docteurs en théologie, et des bacheliers, lesquels entrèrent en la salle où elle cstoit ; et quand elle les veid , elle s'alla seoir au bout du banc , et leur demanda ce qu'ils vouloient. Lors il lui fut dit par la bouche de l'un d'eux qu'ils venoient devers elle , pour ce qu'on disoit qu'elle avoit dit au roy que Dieu l'envoyoit vers luy; et monstrèrent , par belles et douces raisons , qu'on ne la devoit pas croire. Ils y furent plus de deux heures, où chacun d'eux parla sa fois , et elle leur fit desresponses dont ils furent grandement esbahis; sçavoir comme une si simple bergère , jeune fille , pouvoit ainsi prudemment respondre. Entre les autres , il y eut un carme, docteur en théologie, bien aigre homme, qui luy dit que la Saincte-Escriturc défendoit d'adjouster foy à telles paroles, si on ne monstroit signe; et elle respondit pleinement qu'elle ne vouloit pas tenter Dieu , et que le signe que Dieu luy avoit ordonné , c'estoit lever le siège de devant Orléans , et de mener le roy sacrer à Reims; qu'ils y vinssent et le verroient : qui sembloit lors chose fort dilficile à croire , et comme impossible , veue la puissance des Anglois, et que d'Orléans n'y de Blois jusques à Reims il n'y avoit aucune place françoise. Il y eut un autre docteur en théologie, de l'ordre des frères prescheurs, qui luy va dire : c< Jeanne , vous demandez des (jens d'armes , » et si vous dites que c'est le plaisir de Dieu que les Anglois lais- » sent le royaume de France , et s'en aillent en leur pays ; si cela » est , il ne faut point de yens d'armes ; car le seul plaisir de Dieu » les peut destruire , et faire aller en leur pays. » A quoy elle respondit qu'elle demandoit des gens, non mie en grand nombre , lesquels combatroient , et Dieu donnerait la victoire. Après laquelle response faicte par dicte Jeanne , les mesmes théologiens s'assemblèrent pour voir ce qu'ils con-
seilleroient au roy , et conclurent sans aucune contradiction ( combien que les choses dictes par ladite Jeanne leur sembloient bien estranges) que le rov s'y devoit fier, et essayer a exécuter ce qu'elle disoit. Le lendemain y allèrent de nouveau plusieurs notables personnes, tant de présidents et conseillers de parlement , que autres de divers estats : et avant qu'ils y allassent , ce qu'elle disoit leur sembloit impossible à faire , disant que ce n'estoient que resveries et fantaisies : mais il n'y eut celuv , quand il en retournoit et l'avoitoïeye, qui ne dist après que c'estoit une créature de Dieu ; aucuns mesmes , en restournans , pleuroient à chaudes larmes. Semblablement v furent dames , damoiselles et bourgeoises , qui luv parlèrent , et elle leur respondoit si doucement et si gracieusement qu'elle les faisoit pleurer. Entre autres choses, elles luv demandèrent pourquoy elle ne prenoit pas un habit de femme ; et elle leur respondit : « Je croy bien qu'il vous » semble estrange, et non sans cause ; mais il faut , pour ce que » je me dois armer et servir le gentil dauphin en armes , que je » prenne les habillements propices et nécessaires à cela ; et aussi » quand je serois entre les hommes , estant en habit d'homme , ils » n'auront pas concupiscence charnelle de moij, et me semble )> qu'en cet estât je conserverai/ mieux ma virginité de pensée » et de faict. »
Ce récit de la chronique est confirmé dans son ensemblepar ces paroles de Jean Bouchet , annaliste de l'Aquitaine , qui s'exprime ainsi : « J'ay ouy dire en ma jeunesse et dés » l'an 1495 à feu Christofle du Peirat lors demeurant à » Poic tiers , et près ma maison , qui avoit prés de cent ans , » qu'en ma dicte maison il y avoit eu hostellerie, où pen- » doit l'enseigne de la Roze , où ladite Jeanne estoit logée , » et qu'il la veit monter à cheval , toute armée a blanc, pour » aller audit lieu d'( hléans , et me monstra une petite pierre
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» (|ui est an coing de la rue d'Estienne où elle print avantagé » pour monter sur son cheval. »
Les prédictions de la jeune fille de Vaucouleurs se réalisèrent bientôt ; la délivrance d'Orléans et la prise de Reims, où Charles VII fit son entrée le 26 juillet 1429, sanctionnèrent les extases merveilleuses de la paysanne inspirée. Si Charles VII chercha par la solennité de son sacre à jeter dans l'esprit des peuples une impression favorable à sa cause; il s'empressa aussi de récompenser les villes fidèles de leurs bons et loyaux services. Entre toutes , la cité de Poitiers devait avoir la plus large part. Durant ces temps de troubles, elle avait été la capitale du royaume , donnant asile dans ses murs à la royauté de France menacée par l'invasion anglaise et par les discordes civiles. Charles VII , presque vainqueur, se rappela la fidélité constante de ses habitants durant sa longue adversité. La fondation de l'université de Poitiers par ce monarque fut donc un monument de reconnaissance royale à l'égard de toute la province.
Dès les premiers siècles , la cité capitale du Poitou avait été dans l'Ouest le centre intellectuel le plus actif et le plus fécond. A chaque phase de notre histoire, nous avons signalé le souvenir de quelques hommes remarquables qui ont fail briller dans son sein l'éclat de leur science et le fruit de leurs labeurs. Depuis Hilaire le Grand , ce premier fondateur du christianisme dans nos contrées , chaque siècle vit s'élever au milieu de cette cité des hommes puissants par leur intelligence , illustres par le retentissement de leur parole. La religion , dans ces temps, protégeait les progrès de la science et de la raison : le prêtre se faisait savant, afin d'accomplir sur cette terre une mission toute civilisatrice. C'était dans les monastères , dans les pacifiques préoccupations de la solitude, que s'élaboraient les œuvres du génie, qu'éclan. r>
taient , brillantes et pures, les étincelles de la- raison humaine. Chaque abbaye en était un foyer actif et permanent : rien n'arrêtait dans leur essor aussi bien les créations de l'esprit que les saintes émanations du cœur ; les événements s'accomplissaient au dehors , tumultueux et passionnés, sans troubler l'activité laborieuse de ces véritables missionnaires de l'humanité , interprètes éloquents de la pensée de Dieu et de l'intelligence de l'homme. Quand la conquête bouleversait le territoire , que l'épée du vainqueur frappait de ruine ces saintes retraites, elles renaissaient bientôt de leurs cendres , et l'œuvre commencée s'achevait comme si rien ne l'eût interrompue. Poitiers, entre toutes les cités, offre cet admirable spectacle : les héros de l'intelligence ne lui ont pas manqué ; ses écoles monastiques ont toujours été florissantes , non pas restreintes à des études de pure théologie , mais embrassant aussi celles de la grammaire , de la rhétorique et même de la philosophie. C'est du sein de ces monastères que s'échappent , forts et robustes de tète , presque tous les hommes politiques de ces temps. Pour réaliser la pensée de Charles MI, il était inutile de chercher bien loin les éléments humains de sa future université ; ils étaient prêts ; tout existait , sauf la sanction rovale , l'organisation officielle , lorsque la bulle du pape Eugène IV , en date du 29 mai 1 43 1 , en autorisa la création. Le préambule de cette décision apostolique est ainsi conçu ' :
« Eugène, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, pour » mémoire perpétuelle. Placé par la volonté divine au siège » pontifical , exposé aux périls sans nombre de ce ministère « sacré , nous avons mûrement réfléchi de quelle puissance m peut devenir l'étude des lettres pour dissiper les ténèbres
1 Mémoires sur l'université rie Poitiers, par Jean Bonchet.
» de l'ignorance, cl pour régénérer sur toute la terre les
» choses privées et publiques , spirituelles et temporelles :
» convaincu qu'elle rehausse le culte de Dieu , consolide le
» salut des âmes, qu'elle apporte aux hommes la paix et la
» sécurité, en récompensant l'honnêteté et en flétrissant le
» crime ; qu'elle est pour l'humaine condition un gage de
» prospérité , un encouragement à la vertu , une illustration
» perpétuelle pour l'Eglise , par les espérances qu'elle jette
» dans l'avenir, nous avons accueilli avec joie et grande
» sollicitude les demandes de nouvelles faveurs apostoli-
» ques , qui nous sont parvenues de la part de Charles , roi
» de France , notre très-cher fils en Jésus-Christ : lequel ,
» amhitieux de faire jaillir sur tout son royaume l'éclat
» resplendissant de la science , et voulant remédier aux
» désastres et commotions qui ont troublé le cours des
» études et enseignements, dispersé çà et là les professeurs
» de ses universités, nous supplie de lui permettre de les
» réunir dans la cité de Poitiers , soumise à son autorité, et.
» favorablement disposée , et d'y fonder une université
» comme celle de Toulouse , avec tous ses privilèges, immu-
» nités et libertés , afin que les divines paroles de la sagesse ,
» ahondantes comme la rosée , jettent dans le pays et dans les
» mœurs les étincelles de la vraie lumière. Nous érigeons ,
» établissons et ordonnons par autorité apostolique, par la
» teneur de ces présentes, une université dans la ville de
» Poitiers. »
La bulle du pape fut confirmée et promulguée par les lettres patentes de Charles VU, en date de la même année 1431 ; il s'y exprime en ces termes :
« Charles, par la grâce de Dieu, roi de France, pour
» mémoire perpétuelle. 11 n'y a aucun homme d'intelligence
» qui ne sache , et l'expérience maîtresse des choses nous
» l'enseigne , que la science et l'étude des lettres sont pour » l'Église une source d'illustrations et d'avantages , qu'elles » fortifient la foi catholique et le culte de Dieu , qu'elles » affermissent sur des bases durables la paix publique , la » justice et la sécurité de tous. Dans quels royaumes, pays » ou provinces , la foi a-t-elle brillé , la religion a-t-elle » triomphé par la pureté de ses doctrines , des erreurs , m des schismes et des scandales , si ce n'est dans ceux où » les lumières de la raison ont éclaté , où l'étude des lettres » a exercé sa toute-puissance? C'est pour cela que les » princes qui nous ont précédé ont placé toute leur solli- » citude à répandre les richesses de la science dans divers » lieux , afin que son germe précieux pût féconder l'avenir. n La même pensée nous a vivement préoccupé , surtout de- )> puis que les commotions et les guerres ayant désolé la » surface de notre royaume, par la volonté toute-puissante )) de Dieu , nous avons reconnu que les universités , qui « jadis étaient en pleine vigueur , sont flétries et abandon- » nées , et que tous leurs officiers sont dispersés çà et là. » Nous avons donc ordonné d'établir une université en notre » ville royale de Poitiers , et d'v réunir les docteurs et maî- » très que les événements ont dispersés , ainsi que tous » ceux qui auraient le désir d'accroître et cultiver leurs » connaissances. Ce qu'ayant fait exposer de notre part à » notre saint Père Eugène IV , pape , qui gouverne mainte- » nant l'Eglise catholique , celui-ci louant notre dessein , » et y condescendant , aurait érigé, établi, et ordonné pour » jamais sous la faveur de Dieu , une université de toutes » les sciences et facultés licites en notre ville de Poitiers, à » l'instar de celle de Toulouse, et muni, doté et décoré » ladite université , et tous et chacuns les docteurs et mai- » très , et tous les suppôts à l'avenir , d'immunités , privi-
POITOU. 69 » léges et octrois , et des honneurs des degrés , et de toutes » les marques qui ont été autrefois concédées par le siège » apostolique aux docteurs et maîtres qui enseignent et aux » écoliers de ladite université. »
Dès que les lettres patentes du roi furent lues et enregistrées au parlement séant à Poitiers , une assemblée générale des notables tant de l'ordre civil que de l'ordre ecclésiastique se tint au chapitre du monastère de Saint-IIilaire de la Celle. Parmi les nombreux assistants , on remarquait les abbés de Saint-Maixent , de Saint-Cyprien , de Quinçay, de Bonnevaux et de Saint-Hilaire de la Celle ; les professeurs de théologie Guillaume Mérici et Séguin Cousin, tous personnages d'un éminenl sçavoir. Plusieurs membres du parlement figuraient aussi dans cette réunion. C'étaient le président Lefèvrc, Geoffroy Vassal, Nicolas Gelie , Guillaume Charpaigne et Thibault de Vitré, tous conseillers du roi en sa cour souveraine. Le corps municipal y était représenté par Maurice Claveurier , maire de Poitiers , et institué protecteur de l'université en vertu des lettres royales, Guillaume Bousscau, Jacques Foul- (juicr , les frères Jean et Guillaume Larcher , Jean Guichard , Simon Mouraull , Guillaume Boilesve, tous bourgeois de la cité, ainsi qa'Eslienne Vérace et Olivier Chicot , avocats au parlement. L'abbé de Saint-Maixent , délégué en qualité de commissaire, ayant prononcé un discours pour fixer le but de la réunion , l'assemblée se livra immédiatement à la discussion des règlements et des mesures nécessaires. — L'université fut divisée en quatre nations qui prirent pour devises les noms de France, Aquitaine, Touraine et Berry. — La dignité de recteur fut conférée à Jean Lambert , professeur de théologie. Une députation alla le supplier d'accepter l'honneur de ladite ville de Poictiers et des citoyens d'icelle , et pour le bien de ladite
université. Lambert s'excusa envers l'assemblée de ne pouvoir accéder à ses prières , alléguant sa ■pauvreté et disette , et surtout l'infirmité de son coi-ps ; mais pressé avec plus d'instance, il consentit à remplir les fonctions auxquelles l'avait appelé le suffrage de ses concitoyens. — A chaque nation il fut nommé un procureur : pour celle de France , Jean Basin ; pour celle d'Aquitaine, Guillaume Le Breton ; pour celle de Berry , Antoine Caillé ; et pour celle de Touraine , Guillaume Bezançon. — Ces premières nominations terminées, le nouveau recteur prononça en ces termes la formule du serment :
« Que durant sa rectorie, il en exercera fidèlement l'office, à l'honneur et profit de l'université. — Que sur les choses par luy mises en délibération en la congrégation de ladite université , il recueillera fidèlement les vœux et décisions de toutes les facultés et nations , et d'icelles concluera par la majeure partie. — Qu'il fera fidèlement et diligemment exécuter selon son pouvoir les choses délibérées par l'université et concluer en ladite manière. — Qu'il gardera , ne souffrira qu'on enfreigne, et défendra lesdroicts , privilèges, libertez et statuts de ladite université, et procurera de tout son pouvoir qu'ils soient gardez et défendus en leur entier. — Qu'il procurera aussi selon son pouvoir l'utilité , honneur et exaltation de ladite université durant sa rectorie, les autres choses mises après, et toute faveur esloignée. — Que toutes les fois qu'il sera requis par les trois procureurs de trois nations, ou par deux pour le moins , ou par deux doyens de deux facultez , ou par l'un d'eux , de faire une congrégation générale , il assemblera l'université au lieu à ce ordonné. — Qu'il ne signera aucune lettre testimoniale pour qui que ce soit, s'il neluv conste premièrement de lascholarité d'iceluy par le tesmoignage ou lettre d'un docteur ou maistre ré-
gcnt , duquel il sera auditeur , ou s'il n'est officier de ladite université, et signé du scribe. — Qu'il ne fera gràee à aucun en ce qui touche l'université , si premier elle ne luy a esté octroyée par icelle , ou par ses députez ordonnez spécialement pour cela. — Que pour ces lettres testimoniales scellées de son seing, ou pour recevoir les serments, il n'exigera ou recevra que ce qui aura esté ordonné et taxé par l'université , ou par ses députez. — Qu'il ne rétractera point les choses conclues en la congrégation générale par ses prédécesseurs. - — Qu'il ne scellera à aucun escolier venant de nouveau lettre testimoniale, ny quelque mandement, s'il n'a eu premièrement certificat du receveur général , qu'il a reçeu la somme de dix sols , ordonnée autrefois en congrégation générale pour le premier serment , sinon qu'il eust fait serment en une autre université ; et s'il a fait le serment en une autre université, et qu'il le prouve, il ne payera que cinq sols. »
L'université sanctionna ensuite la nomination des bedeaux , celle du notaire , des libraires et des parcheminiers. Furent bedeaux : Jean d'Alençon , Besncz dit Cosson , Richard de Mont et Valentin , pour les quatre nations. Pour la faculté de théologie , Jean Varcsl ; pour celle des décrets , Jean Guillault ; pour celle des lois , Jean Pasquaul; pour celle des arts, Guillaume Cliauffier ; et pour celle de médecine, Pierre Acliard. — A Jean de la Croix fut accordée la dignité de notaire et scribe ; et furent libraires et parcheminiers Pierre Durand et Olivier Le Galet , Guillaume Guiberl et Jean Cornuer. — Les diverses facultés curent immédiatement leurs professeurs. Pour celle de théologie, Jean Lambert; pour celle des lois, Jean Lelur ; pour celle de médecine , Jacques Porcliet; et pour celle des arts, Guillaume Le Breton. — Chaque nation fut
placée sous l'invocation d'un saint; celle de France eut pour patron St Denis; celle d'Aquitaine St Hilaire ; celle de Touraine St Martin , et celle de Berri St Guillaume.
Ces préliminaires d'organisation étant terminés , ainsi que la prestation du serment des divers fonctionnaires élus entre les mains du recteur et sur les saints Evangiles , l'assemblée se dirigea tout entière, Jean Lambert en tête, vers l'église de iSotre-Dame , où un Te Deiun solennel fut cbanté en l'honneur de la fondation de l'université. Le dimanche suivant , par les ordres de Maurice Claveurier , une procession générale eut lieu dans les rues de la cité , à laquelle assistèrent presque tous les membres du parlement et de l'hotel-de-villc , ainsi que tous les religieux des divers mo- . nastères , suivis d'une foule immense de peuple. Lorsque le cortège fut arrivé dans l'église cathédrale , Pierre Carrelure , prieur d'un des monastères de Poitiers , prononça une éloquente prédication dans laquelle il fit ressortir avec éclat les avantages immenses que la fondation d'une université devait occasionner pour la province tout entière. — Le lendemain de cette cérémonie , Jean Lambert , revêtu de sa cappe rectorale , fit sa première leçon au couvent des frères prêcheurs , en présence d'une multitude considérable de gens illustres et notables, tant séculiers qu'ecclésiastiques. Les jours suivants , les autres professeurs , à l'exception de Guillaume Letur, commencèrent leurs enseignements au milieu du même empressement. Celui d'entre tous ces savants qui obtint le plus remarquable succès, fut sans contredit Guillaume Letur. La nature de son sujet , sa jeunesse , son éloquence , le nombre et la qualité de son auditoire , tout y contribua : sa harangue fut notable et solennelle , dit le procèsverbal , et de bruyants applaudissements l'interrompirent à plu-
sieurs reprises. Sous de tels auspiees, l'université de Poitiers ne pouvait que justifier les espérances de son fondateur , et acquérir au loin une grande célébrité.
Quelque longs que paraissent au prime abord ces détails de l'organisation primitive de l'université , il nous est impossible de ne pas rappeler les sages décisions qui intervinrent pour multiplier et augmenter ladite université. Dans ces règlements votés et discutés librement, nous rencontrons les premiers éléments d'une institution vraiment nationale , qui s'est perpétuée de nos jours sous d'autres formes et d'autres dénominations. — Les premiers actes de l'assemblée furent de placer leur université sous la sauvegarde d'un conservateur , protecteur de ses privilèges et immunités. L'abbé de Saint-Maixent et Maurice Claveurier furent investis de cette haute dignité. — Elle ordonna ensuite de répandre dans toutes les provinces voisines les lettres patentes de Charles VII, la bulle apostolique et les procès-verbaux des diverses séances ; d'ordonner que les écoliers tant religieux qu'autres chemineront lionnestcment avec habits décens, tant en ville qu'aux congrégations générales de l'université; de remercier publiquement le roi , son conseil et le parlement de la protection qu'ils lui ont accordée; d'envoyer des députés vers les évêques des cités voisines pour réclamer leur appui près des populations. — Plus tard, prévoyant les atteintes dont leurs privilèges pourraient être frappés, les membres de l'université choisirent deux avocats et deux procureurs , à savoir comme avocats Eslienne Yéracc et Jacques Juvénal , et Jean Mault et Guillaume Bezançon comme procureurs; lesquels non-seulement furent chargés de défendre devant les diverses juridictions les intérêts de l'université , mais encore d'intervenir dans les causes personnelles aux écoliers afin de leur éviter toute lézion cl oppression de la part des débiteurs
puissants. Ainsi se déployait l'activité des divers membres de l'université, et ehaque assemblée faisait surgir de nouvelles dispositions de nature à servir efficacement à son développement. Les professeurs , les écoliers , les fonctionnaires élevés et subalternes , sont tour à tour l'objet des délibérations et de décisions formulées en lois réglementaires. Les plus grandes mesures y trouvaient leur solution , ainsi que les détails les plus minutieux. Le procès-verbal des séances de cette assemblée , conservé par Jean Boucbet , se termine par une délibération relative à la cloebe de l'université : « Le lundv premier jour du mois de février, l'an » du Seigneur 1432 , ledit sieur recteur proposa en la con- » grégation générale , qu'on avoit envoyé certains députez » pour sçavoir des paroissiens de l'église Saint-Porcbaire , » s'ils voudroient qu'on mist ladite cloebe au cloeber de » leur église; auxquels il avoit esté répondu qu'ils le vou- » loient bien , avec certaines conditions qui seroient oné- » reuses à l'université : car lesdits paroissiens vouloient que » si la cloebe y estoit une fois mise, qu'elle n'en pust jamais » estre ostée , quand même il arriverait ( ce qu'à Dieu ne » plaise) que l'université ne fustplusen la ville dePoictiers. » En second lieu , ils vouloient que s'il arrivoit que ceux » qui sonnent à présent ladite cloebe venoient à mourir , » que par leur décez le secrétain de ladite église eust l'of- » fiée de la sonner , et qu'il jouist des privilèges de l'univer- » site, comme fait celuy qui a maintenant ledit office. En » troisième lieu , ils vouloient que toutes les fois que les » paroissiens feraient des réparations en ladite église , et » principalement au cloeber, que l'université fust tenue d'y » contribuer. Et finalement , que le secrétain de ladite )> église peust sonner ladite cloebe comme les autres aux » lestes solennelles de ladite église. »
Nous aurions pu prolonger indéfiniment l'historique de ces premiers temps de l'université , mais il nous suflit d'avoir indiqué les principaux points de son organisation. Nous avons passé à dessein sous silence les contestations diverses qui entravèrent ses premiers pas , les querelles de ridicule préséance qui éclatèrent dans son sein , aussi bien que les démarches intéressées qu'elle fit faire auprès des évèques et du pape lui-môme , non plus dans l'intérêt de la science , mais sous l'inspiration d'une pensée plus terrestre , car elle se traduisait par des demandes de bénéfices. Ne serait-il pas bors de propos , en effet , de raconter les prétentions du doyen et des chanoines de l'église cathédrale , à l'encontre de celles du trésorier de Saint-IIilaire, au sujet de la dignité de chancelier de l'université? Et nous ne parlerions pas du débat animé que souleva la rivalité des deux nations de Berri et de Tourainc , relativement aux droits de priorité , si nous n'avions trouvé dans le souvenir de ce fait l'occasion de signaler l'indépendance et la sagesse d'une des nations, de celle d'Aquitaine , laquelle , faisant abnégation de toute fierté pédantesque , offrit de céder la seconde place à sa sœur de Touraine , bien et dûment évincée de ses prétentions par une décision arbitrale. Que nous importerait également de savoir que Robert de Fauxdun , chanoine de Saint-Hilaire, fut chargé de rédiger le rôle des aspirants aux bénéfices ecclésiastiques dont les largesses pontificales devaient gratifier l'université ? Tous ces incidents de vie privée conviendraient à la monographie proprement dite de cette corporation , mais ils deviennent superflus dans le cadre que nous avons tracé à notre travail. Laissons donc se développer silencieusement et activement l'institution universitaire de Poitiers , pour rentrer dans le récit des événements généraux de notre histoire, sauf de temps à autre à signaler les faits
saillants , à appeler l'attention sur les hommes remarquables
qui lui prêteront l'appui de leur talent.
Durant que s'accomplissaient au sein de la cité de Poitiers ces pacifiques événements , une guerre acharnée se poursuivait entre les deux nations rivales , l'Angleterre et la France. C'est en vain que des tentatives de paix sont négociées dans une assemblée générale tenue à Arras : Charles \ II y repoussa les singulières propositions qui lui furent faites. On consentait , en effet , à lui abandonner les provinces du Midi , et à reconstituer pour lui l'ancien royaume d'Aquitaine. S'il eût accédé à ces arrangements , c'en était fait de l'unité nationale, et l'histoire aurait rétrogradé de plusieurs siècles dans le passé. Heureusement pour sa cause et pour la France entière , l'appel qu'il avait fait à Dieu et à son épée ne lui faillit point : grâce à l'énergie de la jeune pavsanne , marlvre de son dévoùment , et au courage de ses guerriers , il recouvra la cité capitale de son royaume, et il y fit son entrée solennelle au milieu d'unanimes acclamations le 14 avril 1436. — Le premier acte du roi de Bourges , devenu roi de Paris , fut de rappeler de Poitiers le parlement qu'il v avait transféré en 1418 : mais, voulant donner à cette cité et à toute la province un gage éclatant de sa reconnaissance , il décida , par des lettres patentes du mois d'août 1 436 , que jamais le Poitou ne pourrait être séparé de la couronne de France. Voici le texte de ce document important pour l'histoire de notre province '.
<( Charles , par la grâce de Dieu , roy de France , sçavoir » faisons à tous présens et à venir, que comme après nostre » parlement de nostre ville de Paris , nous fussions trans- » portez en nostre ville et cité de Poictiers , en laquelle
' Oulon. des Rois do Fiance, t. 13, p. 22G.
» fusmcs grandement , honorablement et à grande joye » reçeus par les gens d'église, maire, bourgeois et habilans » d'icelle , comme à nous très-obéissans et loyaux subjects ; » et depuis ayant lesdits gens d'église et autres de nostre dite » ville et cité , continué envers nous en leurs bonnes vo- » lontez , et usans d'obéissance , sans faire envers nous » aucune faute : et nous ont secouru et aydé de tout leur « pouvoir et puissance , sans y espargner corps ny chevaux » à tous nos affaires et nécessitez , pour le recouvrement de ;> nostre royaume et seigneurie, et dès lors pour la bonne » et vraye obéissance qu'y trouvasmes , nous instituasmes et » ordonnasmes nostre justice souveraine et cour de parle- » ment estre et seoir en icelle nostre ville et cité de Poic- » tiers ; depuis lequel temps qui fut de dix-huit ans ou » environ, nostre dicte cour de parlementa esté tenue au- » dit lieu de Poictiers , moult honnorée et bien obeye par » ceux de nostre dicte ville et autres de nostre obéyssance , » et par le moyen de laquelle nostre seigneurie et obéys- » sance a esté entretenue à l'honneur de nous et au bien de » la justice. Et pour ce que de présent moyennant la grâce » de nostre Seigneur, avons recouvré grande partie de nostre » seigneurie , et que bonne paix et bonne union est en » nostre royaume, et nostre ville de Paris est réduicte en » nostre obéyssance; pour occasion desquelles choses, et » pour la conservation et entretenement de nostre sei- » gneurie, avons ordonné et est nostre intention remettre » et faire seoir doresnavant nostre dite cour de parlement » en la cité de Paris , en laquelle de toute ancienneté elle » avoit et a accoustumé estre et seoir. Nous voulons re- » eognoistre les choses dessusdictes, rémunérer et récom- » penser iceux gens d'églises , maire et bourgeois de nostre » dicte ville et cité de Poictiers, de leur bonne et vraye
» obévssance, et des choses susdites; et aussi aGn qu'il soit
» mémoire perpétuelle à nous et à nos successeurs , que
» ladite cour de parlement y a esté et demeuré par le temps
» dessus déclaré , par le moyen desquelles choses icelle dicte
» ville et cité a esté et est augmentée et creue en authorité ,
» biens et honneurs ; et que pour le département de nostre
» dite cour , icelle ville pourroit venir en grande diminution
» et dépopulation ; nous , pour considération des choses
» susdites, et aussi qu'icelle nostre ville et cité est une belle
» et notable ancienne cité , grande et spacieuse , ornée et
» décorée de plusieurs belles et notables églises , tant ca-
» thédrales , collégiales , abbayes que autres , située et assise
» en bon pays et fertil ; et aussy qu'y avons estably et or-
» donné université en toutes facultez , laquelle , la mercy
« nostre Seigneur, prospère grandement et hautement; par
» l'arrêt et délibéracion de plusieurs des seigneurs de nostre
» sang et lignage et autres de nostre grand conseil , de
» nostre certaine science , plaine puissance et authorité
» royale , icelle nostre dite ville , cité et chastellenie de
» Poictiers, avons incorporée, adjoincte et unie, incor-
)> porons , adjoignons et unissons par ces présentes à nous
» et à nostre couronne et domaine d'icelle nuement , sans
» jamais en départir, de nostre dicte couronne pour quel-
» que cause et cas qui advienne ou puisse advenir ; sans que
m nous ne nos successeurs la puissions bailler , transporter
» ne aliéner à quelque personne que ce soit. »
Le roi Charles VII termine ses lettres par la fondation à Poitiers d'un siège royal. « Et outre plus , y est-il dit, pour
» icelle ville et cité , entretenir en aucthorité et accroistre
» en biens et honneur , avans considération à ce qu'elle est
» le chef et capital de nostre dict pays de Poictou , nous
»» voulons et ordonnons dès à présent y avoir siège royal à
» toujours-mais , auquel nous voulons et ordonnons estre » cognu et décidé de toutes les causes des régales et exemp- » lions dudit pays , et aussi des régales et exemptions de la » Basse-Marche , et des cas de nouvelleté cpii par nos lettres » ou de nos successeurs roys de France, seront commis » à nos juges , à quelque siège que ce soit de nostre dit » pays. »
C'est ainsi que se termina pour notre province le dernier incident de crise nationale. Dans les lettres patentes que nous venons de citer , le passé et l'avenir rencontrent l'un et l'autre leur satisfaction. Donc, plus de distinction entre le Poitou et la France, c'est la même terre, la même patrie. L'œuvre tant de fois commencée , si souvent interrompue , trouve en 1436 son complet dénoùment. La royauté de France n'étend même plus sur nos contrées sa domination parles voies indirectes de l'apanage, elle s'y installe franchement, sans détour; toutes les phases de la transition ont été traversées ; la fusion territoriale s'est accomplie irrévocahlement , et notre province est pour toujours enclavée dans les limites du royaume.