‹ Histoire générale du Poitou (volume 2)Chapitre 32 sur 41 · ÉDIT DE NANTES · texte numérisé non relu

ÉDIT DE NANTES

Les concessions faites par la royauté au parti de la réforme, loin de calmer les passions politiques des seigneurs dévoués au catholicisme , devinrent pour eux un prétexte de révolte et d'insurrection : à leurs yeux , Henri III était le complice des ennemis de la sainte religion , et son édit de Chàtenoy devait être le prélude de mesures plus hostiles encore aux doctrines et aux croyances de l'église romaine. De violentes imprécations éclatèrent contre lui ; les épithètes les plus outrageantes sanctionnèrent ces clameurs et ces murmures. Non contents d'insulter ainsi le représentant de la royauté , le fds aîné de la sainte Église , en l'accusant de haute tra^ hison et de connivence avec les calvinistes , les plus fougueux résolurent d'établir entre eux une confédération dont

lo but était de sauver la monarchie et l'Église ; tels furent les commencements de la lir/ue. — L'acte d'union , par lequel tous les membres s'engageaient à rétablir la vraie loi de Dieu et le culte saint , suivant la forme de l'église romaine , fut accueilli avec enthousiasme , dans les villes et dans les châteaux , par les seigneurs et les bourgeois sincèrement attachés à la foi catholique. Il advint pour cette nouvelle confédération les mêmes incidents , les mêmes préoccupations qui avaient signalé l'insurrection des huguenots. De puissants seigneurs , les Guise , tournèrent à leur profit personnel cette éclatante sanction d'amour et d'attachement aux anciennes croyances. Et si nous ajoutons foi aux paroles des auteurs contemporains , le partisan le plus ardent de la ligue dans notre province , le duc de Thouars , Louis de la Trémoille * , embrassa ce parti , non par convictions religieuses , mais dans l'unique espoir de se venger des protestants qui avaient ravagé ses terres.

Pendant que l'insurrection catholique s'organise et se développe , le fils de Jeanne d'Albret , le roi de Navarre , qui n'avait échappé à la mort qu'en abjurant la religion réformée , brisa les liens de sa honteuse captivité , et accourut dans les provinces de l'Ouest pour achever l'œuvre de réforme à laquelle s'étaient dévoués sa mère , le prince de Condé et l'amiral de Colignv. Sa présence dans nos contrées ranima l'enthousiasme des protestants ; l'ancienne confédération se rétablit , prête à lutter contre ses nouveaux ennemis. Dans la cité de Niort , au milieu d'une foule de gentilshommes et de seigneurs huguenots réunis dans le temple , Henri de Navarre abjura le catholicisme, déclarant publiquement qu'il ne l'avait embrassé que par force et violence. Cette

1 Non? avons suivi la dénomination donnée a cette famille par les écrivains du \vr siècle.

solennelle protestation le fit bientôt reconnaître comme chef des réformés et successeur des glorieux champions de la cause calviniste. Sa première pensée fut de s'assurer la fidélité des Rochelais , dont la fierté municipale s'effraya de l'arrivée de ce nouveau maître , et qui ne consentirent à lui ouvrir les portes de leur ville qu'à la condition d'y venir avec une faible escorte composée seulement de seigneurs protestants , et de ne pas prendre le titre de gouverneur. Le prince de Condé chercha lui aussi un refuge dans ces contrées dévouées à l'insurrection , et. vint s'établir dans la cité de Saint-Jcan-d'Angély. Tous ces événements préconisaient une durée éphémère au traité de paix signé «à Chàtehoy. La ligue donna le signal de nouvelles hostilités. Charles de Rouhaut , sieur du Landereau , s'empara du château de Montaigu , et jeta l'épouvante dans tout le pays.

Au milieu de ces préludes d'agitation , se réunirent à Rlois, le G décembre 157G, les états-généraux du royaume, auxquels assistèrent, comme représentants du Poitou , le maire de Poitiers et Pierre Rat, l'un des membres du présidial. Cette assemblée politique dévouée aux intérêts de la ligue , malgré l'opposition de plusieurs illustres personnages du parti calviniste , révoqua le dernier traité de paix , défendit l'exercice du culte réformé , et ordonna le bannissement de tous ses ministres. C'était là une provocation à la guerre ; les députés de la Saintonge , Mirambeau et de Sapéliniére, abandonnèrent brusquement l'assemblée, protestant contre toutes ses décisions. Le retentissement de ces mesures hostiles aux protestants éclata violemment dans les provinces de l'Ouest ; Henri de Navarre et le prince de Condé en appelèrent au sort des armes, pour repousser ces infractions au dernier traité de paix , entraînant dans leur révolte toutes les populations dévouées à la religion réformée. Ce dernier

traita avec mépris les députés de Henri III , qui venaient en son nom réclamer sa soumission , et protesta de nouveau contre tous les actes d'une assemblée infirme de gens séduits et subornés par les perturbateurs du repos public '. Henri III, qui connaissait les secrètes pensées des membres de l'union , s'imagina l'anéantir en s'en faisant proclamer le chef, prêtant ainsi son nom et son autorité aux actes d'une confédération établie en haine de lui et de sa famille, au profit de la maison de Lorraine.

Investi par le roi de la mission de propager la ligue dans sa province , le comte du Lude , de concert avec le lieutenant général de la sénéchaussée de Poitiers , convoqua , le 26 janvier 1577 , au Palais, le maire et les échevins, et là il fut décidé que toutes les compagnies de la ville, tant ecclésiastiques que laïques , seraient réunies pour s'associer solennellement à l'acte d'union. Dans cette assemblée générale , une violente opposition se manifesta contre ce projet d'association et l'adhésion réclamée par du Lude : l'avocat du roi au présidial protesta hautement contre ces exigences antilégales , déclarant qu'il n'existait aucun ordre du roi ; les habitants , de leur côté , disaient qu'ils n'avaient pas besoin de témoigner de la sorte de leur dévoùment à la royauté , et que jamais ils n'avaient donné de preuves d'insoumission aux volontés royales. Des députés furent envoyés vers Henri III pour lui adresser les remontrances de la commune , et ils connurent cette mission à Guillaume Foucher , souschantre de la cathédrale , à Jean Palustre , à René Brochard , et à François de Lauzon.

Henri III , informé de ce qui se passait à Poitiers , y envoya Puygaillard avec des lettres de créance pour faire en-

1 Histoire de Saintonge , du M. Massidu , 3« partie , 1. 1 , p. i'i'J,

tendre sa volonté sur le fait de la ligue ; cet émissaire royal n'eut pas plus de succès dans l'assemblée des bourgeois que le comte du Lude , et de nouveaux députés furent expédiés vers le roi , aGn de connaître ses véritables intentions. A leur retour , la commune s'enrôla sous les bannières de la sainte ligue. — Les deux confédérations ne tardèrent pas à manifester en Poitou leurs réciproques animosités. Saint- Gelais , dans les intérêts des calvinistes, chercha à s'emparer par ruse de la cité de Niort ; mais les gentilshommes qu'il envoya pour exécuter cette entreprise furent presque tous massacrés. «L'abbé des Chàteliers s'y gouverna en homme de guerre ; il fit pendre dix des conjurez , principalement sur ce que la plupart d'eux s'étoient le jour mesme trouvez à la maison de ville à une promesse généralle de garder les portes '. » Le frère du maréchal de Montmorency coopéra à cette attaque. Le duc de Thouars , au nom du parti catholique , et comme chef de la ligue, se rendit maître de Melle, défendu par le capitaine Bonnet ; il mourut durant le siège, avec le regret de n'avoir pu remplir plus longtemps la mission qu'il s'était imposée.

Pendant que les hostilités se poursuivaient ainsi entre les guerriers des diverses factions , le roi de France , accompagné de sa mère et d'une suite nombreuse, s'avança jusqu'à Poitiers , pour entrer en négociation avec les princes de Navarre et de Condé. La réception de Henri 111 dans cette cité fut entourée d'un grand éclat ; les harangues , les inscriptions louangeuses , les arcs de triomphe , les fêtes de tout genre , accueillirent le monarque. Les membres de la commune , les officiers de justice , les gens de guerre , les bourgeois , les dignitaires des églises et des monastères , lui

' D'AuMgné, 1. 2, p. 230.

Formaient un brillant cortège ; des présents lui furent offerts, ainsi qu'à sa femme et à la reine mère. Parmi ces divers dons , on remarquait celui présenté à la jeune reine , consistant en un rocher d'or d'où s'échappaient les eaux d'un fleuve sur lesquelles surnageait un petit bateau équipé et dirigé par un nautonier , lequel tendait un placet où était écrite cette inscription : Que si elle veut, elle peut faire notre rivière du Clain navigable ' . Henri III entendit la messe à Saintllilaire, revêtu de l'aumussc et du surplis; il reçut les serments des officiers de la commune , et le jour de l'Assomption , il se prêta de bonne grâce aux vœux de la multitude qui implorait de lui la vertu miraculeuse de ses attouchements. La présence du roi à Poitiers fut signalée principalement par la promulgation d'un édit de paix générale signé dans cette ville, le 27 septembre 1577, par lequel il restreignit à certaines localités les garanties accordées au culte réformé par le traité de Cbàtenoy. Cependant les hostilités continuelles du parti calviniste forcèrent Catherine de Médicis à éteindre les concessions de l'édit de Poitiers , et à signer à Nérac, en Gascogne, le 28 février 1 579 , un nouveau traité plus avantageux aux huguenots.

Si la cité de la Rochelle fut , durant toutes les guerres de religion , le centre des opérations calvinistes , le foyer permanent des guerriers et des ministres du culte réformé , celle de Poitiers devint dans l'Ouest la ville dévouée aux intérêts de la ligue. Toutes les deux accomplissent sous des formes diverses une mission importante dans les destinées nationales du xvie siècle. Dans l'enceinte rochelaise éclatent sans cesse des élans d'indépendance et de liberté , se manifestant par une coopération active à l'œuvre du protestan-

Thibaudeau, t. .'<, p. 43.

tismc : c'est là la ville municipale par excellence, avec ses instincts de démocratie et de puissance plébéienne; ses bourgeois sont les héros de tous les événements dont elle est le théâtre; dans leurs paroles, dans leurs actions, se reflète sans cesse le génie de l'émancipation moderne. Tout concourt à donner à cette cité le rôle qu'elle a joué dans le passé : c'est une ville de commerçants , de plébéiens ; sans origine aristocratique , sans habitudes de soumission aux hiérarchies nobiliaires ou religieuses. Ils sont les maîtres chez eux ; leur patrie est circonscrite dans les limites de leurs murs ; s'ils acceptent une domination étrangère , c'est après avoir stipulé des conditions et des garanties en faveur de leur indépendance. Et puis , les mœurs de ses habitants ont puissamment contribué au développement de cette tendance démocratique; leur position sur les bords de l'Océan, leurs aventureuses excursions à travers les mers, l'agitation du commerce , l'activité de toute leur existence , l'habitude du danger , leurs luttes permanentes avec les périls , ont dû nécessairement façonner leur nature à toutes sortes de passions , les préparer aux tumultes de la vie politique , et les rendre aptes au rôle immense que leur ont assigné les événements du xvi0 siècle.

La cité de Poitiers offre à l'histoire une physionomie bien différente : là se rencontrent d'autres tendances, d'autres manifestations. Chaque ville existe , pour ainsi dire , sous l'empire d'une historique fatalité. Celles-ci sont dévouées au culte de la démocratie, embrassent avec ardeur toutes les chances de réforme , d'émancipation et de liberté ; c'est là leur destinée , noble et glorieuse. D'autres , au contraire , sont appelées à défendre les croyances du passé , à n'accepter les innovations qu'au moment où elles ont rencontré dans les temps de solennelles sanctions ; habituées aux désastres ii. 21

révolutionnaires , elles voient avec inquiétude éclater de nouvelles tentatives d'insurrection contre les idées, contre les hommes. Tel a été le sort de la capitale du Poitou. C'est une ville dévouée au catholicisme : n'a-t-elle pas pour patrons les deux premiers héros du christianisme dans les Gaules? Son enceinte n'est-elle pas enclavée dans les circonscriptions des divers monastères? Au nord et au midi, à l'orient et à l'occident , elle est dominée par les monuments religieux. Chaque jour elle est le théâtre des solennités de l'Église ; ses corporations pléhéiennes , ses franchises municipales semhlent puiser dans le clergé leur force et leur vitalité. Cette domination sacerdotale dut nécessairement engendrer des mœurs et des habitudes dont l'influencese perpétua à toutes les époques. Que des révoltes éclatent contre la suprématie religieuse , que des malédictions presque unanimes menacent tout l'édifice catholique, elle sera forcément entraînée dans le parti de la résistance ; elle subira toutes les épreuves de la défaite , n'ouvrant qu'à regret ses murs aux idées et aux hommes de la réforme. Faut-il chercher d'autre mobile à la participation des habitants de Poitiers dans tous les événements dont nous avons rappelé le souvenir? Ils se font les champions de la sainte ligue, les prosélytes de l'exaltation fanatique ; dans ces élans de réaction catholique se retrouve bien également l'instinct démocratique, mélangé avec les croyances religieuses du passé: le peuple accueille avec enthousiasme les bannières de la nouvelle confédération , non-seulement par amour pour les doctrines de sa religion , mais encore par l'impulsion de sa propre indépendance. Dans les deux factions , enlevez les chefs , ces illustres ambitieux , regardez les masses en mouvement ; qu'elles agissent sous les inspirations du calvinisme ou du culte de Rome , elles donneront toutes le spectacle

d'une multitude ayant foi dans sa force, énergique dans ses désirs d'émancipation , accablée sous le poids des misères , fatiguée du présent , et invoquant l'avenir dans l'espoir d'une destinée meilleure. Voilà l'unique pensée de toutes ces manifestations politiques, arborant les drapeaux de la réforme ou ceux de la ligue.

La paix accordée par les édits de Poitiers et de Nérac ne pouvait être de longue durée : la lutte n'est plus établie entre le parti calviniste et la royauté de France; cette dernière est, pour ainsi dire , mise hors de combat ; épuisée , sans force , ayant perdu toute puissance par ses lâchetés et ses trahisons, elle a abdiqué forcément sa souveraineté. Inhabile à se maintenir , comment aurait-elle pu protéger le catholicisme chancelant , repousser avec énergie les prétentions de la réforme ? Presque toujours elle a compromis dans les derniers événements sa dignité et son pouvoir , soit par des transactions timides et honteuses, soit par des persécutions injustes et barbares. La défense de l'Église nécessitait un appui plus ferme et plus redoutable; la sainte union prit sous sa protection la religion attaquée , et laissa le représentant de la monarchie se déshonorer au milieu des débauches et des voluptés d'une cour corrompue. Agissant sous les inspirations immédiates de Rome et même de l'Espagne , elle s'organisa pour combattre et anéantir le calvinisme , sans s'inquiéter de la portée de ses attaques ni des conséquences de son énergique opposition. Que pouvaient alors devenir les édits de paix signés par le roi de France? Ils n'entravent en rien les hostilités , et servent presque toujours , par la nature de leurs clauses alternativement favorables et désavantageuses à chaque parti , à exalter l'ardeur des factions ennemies. Tel fut le sort de l'édit de Poitiers.

Pendant que les guerriers protestants et calboliques cher-

chaient par de continuelles attaques à s'emparer des diverses places de nos provinces , des délégués du parlement de Paris vinrent, au mois de septembre 1579, pour y tenir les Grands- Jours '. C'étaient MM. de Harlay, président, Perreuse, Viole , Spifame , Delaveau , Lopin , Broé , Duval , Angenoux , Tudert , Bouin , Jubin , Pastoureau , de Marie , Brulard , Jourdain , conseillers. Le célèbre poitevin Barnabe Brisson devait y remplir les fonctions d'avocat général. Les membres du présidial et les officiers de la commune allèrent au devant d'eux jusqu'à Buxcrolcs en manteau et en bottes , à cause de la pluie. Brisson ouvrit cette solennité judiciaire par un discours fort remarquable sur l'origine des Grands- Jours. Un grand nombre d'arrêts et de décisions furent rendus par ces magistrats, aussi bien pour la réformation de certains abus que pour la punition des gens qui avaient dévasté la province. J'appelle Dieu à témoin , dit Pasquier dans une lettre au président de Harlay , que je ne vis jamais procédures aussi belles que celles-là.

Notre pensée n'est pas de rappeler les détails juridiques de cette cour souveraine ; la présence des dignitaires du parlement de Paris , et celle d'un grand nombre d'avocats «élèbres , tels que Loysel , Chopin , Pasquier et Pithou , provoqua dans la cité de Poitiers quelques incidents dont le souvenir contraste d'une façon bizarre avec les événements généraux de l'époque. Nous avons hâte d'échapper aux récits des sanglantes catastrophes dont notre province a été durant le xvie siècle le perpétuel théâtre , pour rappeler des scènes moins tristes et moins douloureuses. Pendant leur séjour à Pcitiers , messieurs du parlement , dans l'espoir de se reposer de leurs fatigues judiciaires , s'empressèrent de se faire

• Tliibaudeau , t. 5, p! 52.

admettre dans la maison des dames Desroches , qui était alors le rendez-vous de savants et de poëtes. Là leur goût pour la littérature trouva de fréquentes occasions d'exercice. Ces dames , en effet, avaient une haute réputation de science et d'esprit ; la mère et la fdle , au milieu des agitations du siècle , se livraient toutes les deux aux paisibles labeurs des lettres et des sciences. C'était près d'elles que les illustres magistrats venaient discourir longuement sur les créations poétiques de l'esprit, apportant dans ces divers entretiens le tribut de leur érudition , et quelquefois les capricieux élans de leur imagination. Une circonstance puérile en elle-même vint exciter la verve des illustres adorateurs des dames Desroches , et servir de texte à leurs poétiques distractions. « Un jour ' que Pasquier était allé dans leur maison avec Antoine Loysel , il aperçut, en causant avec la fdle, une puce qui , ainsi qu'il le raconte à Pithou dans une de ses lettres, séloit parquée au beau milieu de son sein. Pasquier, tout jurisconsulte qu'il était , se piquait de galanterie. L'occasion était belle pour débiter ces gentillesses amoureuses qui étaient alors à la mode , et qui , partout admises comme chose convenue et ne tirant point à conséquence , avaient le privilège , même dans leurs plus grandes libertés , d'égayer innocemment la jeune fdle sans effrayer la sollicitude maternelle. Pasquier se récria sur la prudence , mais en même temps sur la hardiesse de cette puce, ou, comme il dit, de celte petite bestiole. N'était-elle pas prudente, en effet, d'avoir choisi ce bel hébergement; mais aussi n'était-clle pas hardie de s'être logée en un aussi haut lieu , exprès , à ce qu'il semblait , pour donner envie de l'y venir prendre? — Les dames Desroches répondant à tout, on s'égaya longtemps à ce

' Extrait de la Notice tic M. Nicias Gaillard sur Barnabe Brisson.

badinage ; mais la puce méritait bien que , dans ce temps où la poésie était chose peu sérieuse, on fit des vers pour elle. Pasquier en promit , si les dames Desroches voulaient aussi en promettre. Elles s'y engagèrent ; et chacun travaillant de son côté , deux pièces de vers sortirent de ce défi poétique : Tune intitulée la Puce de Catherine Desroches, l'autre la Puce d'Etienne Pasquier.

» La chose ne devait pas en rester là. Tous les beaux esprits qui se trouvaient alors à Poitiers voulurent prendre part à la lutte. Les vers arrivèrent à foison. On eut la Puce d'Odet Turnepus et celle de René Cbopin ; la Puce de Joseph Scaliger, qui se trouvait alors au château d'Abin ; la Puce d'Antoine Loysel , dédiée au premier président de Harlay , et beaucoup d'autres Puces françaises , latines , italiennes et grecques. Après les Puces vint la Contre-Puce de Piapin , puis les remerciments de Catherine Desroches aux poètes chantepuce ; et le tout forma un assez honnête volume , imprimé à Paris sous ce titre : La Puce des Grands-Jours de Poitiers. » Combien nous semblent étranges ces frivolités poétiques dont se préoccupent des hommes lancés dans le tumulte des événements de leur siècle , exposés aux vengeances et aux réactions des partis , et dont quelques-uns doivent plus tard expier par de terribles persécutions leur fidélité à la cause royale, et d'autres, peut-être, devenir victimes de leur faiblesse et de leurs coupables condescendances !

Les membres du parlement de Paris avaient à peine abandonné Poitiers , que Henri III profita de quelques années de repos que procura à la France le traité signé à Fleix sur la Dordogne , le 29 novembre \ 580 , pour envoyer dans les provinces des commissaires chargés de remédier aux désordres survenus dans les temps passés. Cette sollicitude rovalc paur les populations n'était qu'apparente , et les plus

aveugles y entrevoyaient le désir de lever de nouveaux subsides, et surtout celui d'anéantir les progrès de la ligue. « Chers et Lien aînés, écrivait le roi de France aux maires et » échevins des villes de son royaume , considérons que la » première chose que nous devons rechercher et procurer » après l'honneur de Dieu , est le soulagement de nos peu- » pies et sujets, et qu'après les grandes afllictions , foules » et oppressions qu'ils ont senties et souffertes durant les » guerres et troubles passés , nous ne pouvons mieux les » consoler qu'en les faisant jouir d'un repos assuré ; nous » avons avisé de députer certains bons , dignes , notables et » expérimentés personnages , zélateurs de la gloire de Dieu » et du bien et tranquillité publique , par les provinces de » notre royaume, etc., etc. » Le maire répondit à ces envoyés du roi , et leur exposa les plaintes et les doléances du peuple, languissant , travaillé, surcharge, pressé départ en outre de l'oppression des gens d'armes , de leurs violences, de leurs tyrannies , contraint de vendre jusqu'à la latte et tuile des maisons , et souffrant des indignités si grandes , qu'elles ne se peuvent ni nombrer ni compter. Après ce tableau des souffrances populaires , le représentant de la commune , entraîné par ses sympathies pour la ligue , énumère avec une certaine liberté les griefs des populations contre la royauté , disant toutes choses être bouleversées , que le peuple ne peut rien espérer pour V advenir de bien , d'heur et de félicité , qu'il remet toutes choses en la main et disposition de Dieu. Dans cette harangue , entremêlée de textes bibliques et d'invocations divines , le maire, rappelant tous les désastres dont la province du Poitou avait été affligée durant les dernières guerres, déclare qu'elle ne peut payer aucun subside, et qu'elle n'en restera pas moins dévouée à la cause du roi. Malgré la conclusion énergique de ce discours, le sénéchal de Poitiers contraignit la ville au

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paiement de l'impôt demandé, ce gui contribua fortement aux

progrès de la ligue.

La mort du duc d'Anjou ', frère de Henri III, laissant au roi de Navarre des chances à la couronne de France , donna une nouvelle activité aux projets de l'union catholique. De toutes parts retentirent des imprécations contre les clauses des traités de Poitiers et de Fleix , qui accordaient aux protestants de nombreuses garanties ; l'exaltation religieuse s'empara merveilleusement des souffrances des populations pour en faire le texte de fougueuses déclamations : la révolte contre le roi fut proclamée comme un droit, non par les huguenots , mais par les ardents sectaires de la confédération catholique. Henri III , pour échapper aux périls que soulevaient autour de son trône ces nouveaux ennemis , publia , le 9 juillet 1585, à Nemours, un édit qui détruisit toutes les concessions faites au parti calviniste ; il déclarait ne permettre en France que l'exercice du culte catholique, ordonnant aux ministres de la religion réformé» de sortir du royaume dans le délai d'un mois, sous peine de confiscation de corps et de biens. A aucune époque de ces guerres désastreuses, la rovauté n'avait été plus faible et plus humble dans ses concessions, qu'elle ne fut vis-à-vis de la ligue. A la lecture de cet humiliant traité , le roi de Navarre éprouva une telle émotion , qu'un des cotés de sa moustache en blanchit tout-à-coup ; et lorsqu'on le somma de rendre les places de sûreté qui étaient en sa possession , il protesta , ainsi que le prince de Condé, contre les clauses de l'édit de Nemours , et se prépara à une énergique résistance. Les seigneurs et les gentilshommes de nos eontrées s'arrachèrent de leurs châteaux pour marcher de nouveau sous leurs bannières. De

m min lôSi.

lous côtés on se prépara au combat; dans les villes, les populations se divisèrent , les haines et les passions s'agitèrent plus vivement encore que par le passé, et, suivant les expressions du maire de Poitiers, entre les mains de Dieu furent placées les chances de la victoire; ou bien, en termes plus vrais, chaque parti , se précipitant dans la mêlée, n'a plus de foi que dans la force de son épec et dans l'exaltation de sa haine.

Au nom de la ligue, Emmanuel, duc de Mercœur, gouverneur de Bretagne , pénétra dans le bas Poitou à la tête de deux mille guerriers , et y exerça toutes sortes de ravages sur les domaines des seigneurs calvinistes. Le prince de Condé , accompagné d'un grand nombre de gentilshommes , partit de Saint-Jean-d'Angély et vint à sa rencontre. Le duc de Mercœur, n'osant pas courir les chances d'un combat en rase campagne , se réfugia dans un des faubourgs de la ville de Fontenay , dont le capitaine , quoique catholique , lui avait refusé l'entrée, et y attendit l'arrivée des huguenots. Après plusieurs escarmouches dans lesquelles ses troupes eurent constamment le désavantage, il abandonna son camp durant la nuit , et échappa par une prompte fuite aux attaques du prince de Condé , laissant au pouvoir de ce dernier ses bagages et un grand nombre de prisonniers.

Nous ne voulons pas suivre dans tous leurs détails les expéditions des diverses bandes qui parcouraient en tous sens le territoire du Poitou , arborant des bannières diverses , et laissant toujours , comme traces de leurs victoires , des débris et des dévastations. Plusieurs seigneurs de la ligue ou de la religion réformée cherchent à se créer, au milieu des désordres de ces temps, une position indépendante ; ils marchent à la tête de leurs hommes d'armes , pillent les châteaux , menacent les villes, et réalisent souvent , sous le prétexte du

bien public , des projets de vengeance contre des ennemis privés. Chaque forteresse a ses sièges à subir , et chaque ville est soumise aux alternatives de la victoire et de la défaite des diverses factions. C'est ainsi que Lamotte , conseiller au siège royal de Périgueux , abandonne son accoutrement judiciaire pour venir à la tète de plusieurs compagnies ravager les environs de Melle , et v exercer , dans les intérêts de la sainte union, toutes sortes de brigandages, jusqu'à ce qu'il en soit chassé par Saint-Gelais et d'Aubigné , capitaines calvinistes. Le même sort fut réservé au ligueur Ste-Catherine , qui obtint une capitulation honorable , à la condition de ne jamais porter les armes contre les huguenots. Dans toutes ces rencontres , dans tous ces combats partiels éclatent les mêmes incidents et les mêmes catastrophes.

La conservation de la ville de Poitiers préoccupa vivement Henri III après la promulgation de son édit de Nemours : « 11 est très-nécessaire , écrit-il à de Boisseguin, gouverneur » de cette cité, que vous preniez garde plus que jamais à la » sûreté de ma ville et château de Poitiers , étant certain que » ceux de la religion prétendue réformée qui sont en icelle » tâcheront toujours , à la faveur de plusieurs de leurs » factions , de s'en rendre maîtres , à quoi je vous prie de » veiller si soigneusement , que par votre vigilance et dex- » térité vous puissiez prévenir les desseins de ceux qui » seroient bien aises d'avoir cet avantage sur moi ; car ce » n'est pas assez de s'être heureusement conservé des ar- » tifices de ceux de la ligue pendant ces derniers troubles ; » il est maintenant question de s'opposer aux surprises des » calvinistes qui sont entrés eu défiance dudit édit, et se » sont persuadés que c'est un instrument par lequel on veut » ruiner leur parti. » Vers ce même temps, au mois de septembre 1585 , Jean de Chourse, seigneur de Malicornc ,

fut investi des fonctions de gouverneur du Poitou, par suite de la mort du comte du Lude , dont l'activité avait si puissamment contribue à faire triompher , dans cette province , la cause du roi et celle de la religion catholique, et dont le nom se trouve mêlé à tous les événements militaires et politiques de ces dernières époques.

Pendant les agitations politiques que provoquait la rivalité des ligueurs et des protestants , l'un des chefs de ce dernier parti, le prince de Condé , songeait à affermir son autorité dans les provinces de l'Ouest par une alliance avec la plus puissante famille de ces contrées. Louis de la Trémoille , duc de Thouars et gouverneur pour le roi en ses pays de Poitou , avait laissé en mourant , outre son fds Claude qui hérita de ses immenses domaines, une jeune fdle du nom de Charlotte. Après plusieurs incidents soulevés par la résistance à cette union de Jeanne de Montmorency, veuve du seigneur de Thouars, le mariage fut célébré au château de Taillebourg, le 16 mars 1586, avec beaucoup de solennité, et d'après les cérémonies religieuses du culte réformé. Par cette alliance de la fdle de l'ancien chef de la ligue en Poitou , le vieux duc de Thouars, avec Henri de Bourbon, l'ardent calviniste , les deux familles exercèrent dans nos contrées une influence favorable aux destinées du protestantisme. A côté de l'illustre huguenot , de l'ennemi acharné de l'union catholique , marche désormais l'héritier de l'antique dynastie , le jeune Claude de la Trémoille , dont les efforts s'allient à ceux de son beau-frère, le prince de Condé, pour combattre les guerriers de la ligue.

Celte union , dont les débuts promettaient à la cause calviniste des chances de succès, eut un tragique dénoùment. Elle était à peine formée «pie l'un des époux mourut empoisonné , et que la clameur publique accusa le survivant. Dans les

guerres civiles, la mort se manifeste plus encore par les mystérieuses conceptions de la haine, que dans des combats loyaux et sincères. De retour dans la cité de Saint-Jeand'Angély, après la bataille de Coutras , le prince Henri de Condé succomba à une mort violente, le 5 mars 1588. « Ce » pauvre prince , écrivait le roi de Navarre à la comtesse de » Grammont, ayant couru la bague le jeudi , soupa se por- » tant bien. A minuit, lui prit un vomissement très-violent >i qui dura jusqu'au matin. Tout le vendredi, il demeura » au lit. Le soir il soupa , et , ayant bien dormi , il se leva le » samedi matin, dîna debout, et puis joua aux échecs. Il se » leva de sa chaise, se mit à se promener par la chambre, » devisant avec l'un et l'autre. Tout-à-coup il dit : Baillez- » moi ma chaise, je sens une grande faiblesse. Il ne fut » assis qu'il perdit parole, et soudain après il rendit l'âme. » Les marques du poison sortirent soudain. »

« Une mort si prompte , dit l'historien de Thou , fit soupçonner qu'il avait été empoisonné. On en fut convaincu par l'écume qui sortit de sa bouche aussitôt après sa mort , et l'ouverture que les médecins firent de son corps , le lendemain , ne laissa aucun lieu d'en douter. Non-seulement toute sa peau devint d'une couleur livide et plombée , mais les parties même intérieures et les intestins se trouvèrent gâtés et enflés d'une humeur acre et noirâtre. Outre cela , le ventricule était pareillement tout livide , et , dans sa partie supérieure , un peu au dessous de l'œsophage , à droite, il avait une ouverture de la largeur d'un doigt. En sorte qu'il y avait beaucoup d'apparence que c'était par là que s'étaient infiltrées ces humeurs corrompues qui tenaienl bandée toute la capacité des parties intérieures. Enfin, après une dissection et un examen exact du ventricule , on trouva sa partie droite toute déchirée et gangrenée, et le foie , aussi

Lien que les poumons, gâté do ce côté-là. Tous signes, dirent les médecins et chirurgiens qui assistèrent à cette opération, d'un poison très-violent et très-corrosif, ce qu'ils attestèrent par l'acte qu'on dressa de leur déposition, et qu'ils signèrent '. »

La justice, par les ordres du roi de Navarre, procéda à une minutieuse enquête, sous la direction de messire René de Cumont, prévôt de la sénéchaussée de Saintonge au siège de Saint-Jean-d'Angély , pour découvrir les auteurs de cet attentat qui avait jeté la consternation parmi tous les seigneurs calvinistes. On serait tenté de croire que le résultat de cette information judiciaire fut empreint des passions de l'époque, et qu'en désignant comme coupable du crime la jeune Charlotte de la Trémoille, veuve de la victime, les magistrats subirent peut-être la contrainte des haines politiques. C'était , en effet , un vaste texte de récriminations et de clameurs de la part des calvinistes , que la culpabilité delà noble dame catholique, poussée au crime parles suggestions criminelles des papistes et des ligueurs. Quelque monstrueuses qu'apparaissent ces accusations contre la veuve du prince de Condé, elles rencontrèrent parmi les contemporains des convictions énergiques , et devinrent la base de toute l'enquête juridique. Les auteurs contemporains sont remplis de diatribes contre la prétendue coupable : pour les uns , c'est une femme fanatique livrée aux volontés de la ligue , poussant jusqu'au crime l'exaltation de son aveugle dévoûment; pour les autres, la religion et la politique ne sont plus le mobile de son crime , elle a cédé à un amour violent , et , dans son enthousiasme pour le jeune page Permillacde Belcastel, elle a eu recours à un forfait pour pro-

1 Ilist. de. Saintonge, de M. Massioa , i' période, I. 1 1 , p. loi.

téger l'infamie de ses passions. Quelques-uns ajoutent même que l'enfant qu'elle portait dans son sein était le fruit d'un adultère. Dans la vivacité de ces accusations, dans leur variété, dans leurs contradictions, ne pouvons-nous pas rencontrer quelques paroles de justification pour cette malheureuse femme? IV était-ce pas par d'injustes calomnies que les passions politiques de ces époques agitées purent transformer en coupable la jeune Charlotte de la Trémoille ? Voici, au reste , d'après M. Massiou , le résumé des mémoires du temps et de l'instruction judiciaire :

« Quinze jours avant la mort du prince, Jean Ancelin Brillaud , intendant de la maison , conduisit deux chevaux chez un aubergiste du faubourg de Taillebourg, à Saint-Jeand'Angélv , et lui recommanda, en lui promettant une forte récompense, de les bien soigner et de les tenir prêts à partir d'un moment à l'autre. Ce fut sur ces chevaux que Brillaud et le page Belcastel prirent la fuite immédiatement après la consommation du crime. Le premier fut arrêté , ramené à Saint-Jean-d'Angély et mis à la question. Dans son interrogatoire , il déclara que la princesse lui avait ordonné de compter mille écus à Belcastel , et d'acheter deux chevaux pour assurer la fuite de ce page en Italie. On arrêta aussi à Poitiers le valet de chambre de Charlotte de la Trémoille. Dans sa translation à Saint-Jean-d'Angély , cet homme se répandit en imprécations contre sa maîtresse , et fit des révélations aux archers qui l'escortaient. « Ali ! Madame est bien méchante, s'écria-t-il , qu'on suisisse son tailleur; il peut dévoiler la trame qui avait été ourdie contre les jours de Monsieur le prince. Pour moi , je confesserai sans crainte de tout ce que je sais. » Il parait qu'en considération des aveux que ce valet de chambre fit au prévôt , le roi de Navarre lui fit grâce , car rien ne constate son supplice ou son évasion. Mais

par sentence de la sénéchaussée , l'intendant Brillaud fut condamné à être écartelé , et le page Belcastel à être pendu en effigie, attendu sa fuite. Cette sentence fut confirmée par une nouvelle commission judiciaire, et son exécution eut lieu sur le plan de Saint-Jean-d'Angély , le 11 juillet 1588. Dans les derniers instants qui précédèrent son supplice , Brillaud donna des marques évidentes de folie , « ce qui fit croire , ajoute de Thon , qu'il n'avait pas la tète fort saine , et que, par conséquent , il n'y avait pas grand fond à faire sur ses dépositions. »

Est-il possible, en présence de tels documents, de croire à la vérité des accusations portées contre Charlotte? N'est-il pas assez douloureux d'avoir à mentionner des crimes irrécusables, sans accepter comme évidents ceux qui n'ont existé que dans l'imagination exaltée des partis ? Pourquoi vouloir associer aux destinées criminelles de l'Italienne Catherine de Médicis la jeune fille de la maison seigneuriale de Thouars ? Malgré l'invraisemblance des preuves , le caractère mensonger des dépositions, Charlotte de la Trémoillc fut livrée à la justice, et dans la prévision d'une condamnation à mort , on lui accorda comme insigne faveur de n'être exécutée que quarante jours après son accouchement.

Loin d'accepter la juridiction de la sénéchaussée de Saintonge, la veuve du prince de Condé invoqua celle du parlement de Paris en sa qualité de fille du sang royal , protestant contre toutes décisions qui pourraient intervenir. Sa requête fut favorablement accueillie par la cour souveraine de Paris, et elle rendit un arrêt par lequel elle évoqua l'instruction de toute cette affaire. Malgré cette solennelle décision, le grand prévôt de la sénéchaussée de Saintonge poursuivit la procédure commencée ; alors , par un second arrêt , le parlement de Paris annula tous les actes de cette instruction

judiciaire, fil défense aux commissaires du roi de Navarre delà continuer, les décréta de prise de corps, et confisqua leurs biens jusqu'à la justification de leur résistance aux sommations de la justice. Dans cette lutte juridique le parlement fut vaincu , et Charlotte de la Trémoille fut condamnée à mort comme complice de l'empoisonnement de son époux. Cet arrêt ne reçut point son exécution. La prétendue coupable fut gardée prisonnière dans le château de Saint-Jeand'Angély sous la garde de Jean de la Rochebeaucourt , sieur de Sainle-Mesme , gouverneur de la ville pour le roi de Navarre.

Dans toute cette procédure , n'est-il pas facile de reconnaître l'influence hostile des passions , et de se convaincre que la culpabilité de la veuve du prince de Condé n'était rien moins que prouvée? Pour venger les mânes de la victime frappée, pour apaiser les clameurs accusatrices de la multitude calviniste, il fallait une autre victime; la justice capricieuse des partis sacrifia la fille des descendants de la Trémoille et des Montmorenci. Que lui importait l'honneur d'une pauvre femme? n'est-elle pas trop heureuse de conserver sa vie sauve , et de pouvoir , dans la suite , procéder à une complète réhabilitation ? La captivité de Charlotte dura sept années; le roi de Navarre, devenu roi de France , proclama le 24 juillet 1596 son innocence, et donna ainsi un solennel démenti aux assertions juridiques des commissaires de la sénéchaussée de Saintongc. Les pièces du procès furent brûlées, afin qu'il ne restât aucune trace des calomnies et des accusations qui auraient pu souiller injustement la mémoire de la princesse. Tel fut le dénoùment des catastrophes judiciaires que la veuve du prince de Condé eut à subir après la mort violente de son époux. Le mvstère de ce dramatique événement ne fut jamais pénétré, et l'histoire ne peut en

aucune façon flétrir un coupable. Les poursuites dirigées contre Charlotte ne firent que jeter plus de ténèbres encore sur tous ces faits; dans cette pénible alternative, il était de notre devoir, en racontant ces divers incidents, de repousser loin des deux victimes toutes les accusations qui ont associé à la mort du mari le crime de la femme.

Par le décès du prince de Condé , Henri de Bourbon , roi de Navarre , devint l'arbitre des destinées calvinistes dans les provinces de l'Ouest. Tour à tour guerrier intrépide et profond politique , son activité se déploya aussi bien sur les champs de bataille que dans les assemblées où les religionnaires discutaient et préparaient toutes les chances de l'insurrection. D'habiles capitaines , Saint-Gclais, d'Aubigné , La Trémouille, Chàtillon, La Rochefoucauld et Duplessis-Mornay , s'emparent des diverses places fortes du Poitou , telles que Chizé , Saint-Maixent et Fontenay. La guerre civile éclate plus vive que jamais. Les commotions dont Paris était le théâtre , vers le milieu de l'année 1588 , ont un immense retentissement dans toutes les contrées occupées par les troupes du parti huguenot. C'est en vain que le gouverneur du Poitou, soutenu par Lavardin, veut s'opposer aux envahissements et aux conquêtes des révoltés. La cité de Marans, qui était tombée au pouvoir de ce dernier , fut bientôt reprise par le roi de Navarre. Celle de Montaigu , assiégée par Philippe de Lorraine , duc de Mercœur , fut délivrée par ce même prince. Quelques jours après , Niort , malgré la vigoureuse résistanceet les efforts de Malicorne, aidé de plusieurs gentilshommes poitevins, parmi lesquels se trouvaient La Rochejaquelein et Pont de Courlay ', tomba au pouvoir des calvinistes commandés par Saint-Gelais , lequel en fut institué gou-

Histoire de Niort, par Biïi|iict.

vernëûr pairie roi de Navarre. Ces nombreux triomphés des armes calvinistes , l'insuccès de l'expédition du duc de Nevers en Poitou , et surtout les troubles suscités par la faction des Guise , inspirèrent à Henri III , alors proscrit au sein de son royaume , la pensée d'associer à sa cause le chef des insurgés de l'Ouest ; mais , entraîné par la coupable tyrannie de la sainte union , il promulgua , le 19 juillet de la même année , dans la cité de Rouen, le funeste édit qui vint rallumer dans toute leur force les haines et les discordes civiles. « Nous jurons , y était-il dit, d'employer de bonne » foi toutes nos forces et moyens , sans épargner notre pro- » pre vie , pour extirper de notre royaume , pays et terres » de notre obéissance , tous schismes et hérésies condamnés » par les saints conciles , et mêmement par celui de Trente , ■>•> sans faire jamais aucune paix ou trêve avec les hérétiques, » ni aucun édit en leur faveur.

» Déclarons rebelles et désobéissants à nos commande- » ments, et criminels de lèse-majesté, ceux qui refuseront » de signer la présente union , ou qui , après avoir icelle » signée, s'en départiront et contreviendront au serment » que pour ce ont fait à Dieu et à nous. »

Pendant que cette ordonnance royale était proclamée dans la cité de Poitiers , et accueillie avec enthousiasme par ses habitants , les religionnaires tinrent une assemblée générale dans celledelaPiochelle. Là , leurs droits furent monumentés dans une humble requête adressée au roi en l'assemblée des états, au nom des Français exilés pour la religion'. Pour toute réponse à cette manifestation publique, les états, dominés par l'influence catholique des ligueurs , déclarèrent « Henri

' Histoire deSaintongc, par MassioU.

» de Bourbon indigne de succéder à la couronne comme » hérétique relaps , suppliant très-humblement le roi de le » dépouiller du gouvernement de Guienne dont il portait » toujours le titre , et d'ordonner la confiscation de toutes » ses seigneuries mouvantes de la couronne de France '. » Tout en souscrivant à ces conditions presque humiliantes , Henri III songea à se venger de celui qui l'avait si souvent outragé, et, dans un accès de sombre colère , il fit massacrer dans le château de Blois le duc et le cardinal de Guise , ces deux chefs de la sainte ligue.

Cette catastrophe, loin d'apaiser les troubles, ne servit qu'à irriter les esprits. De toutes parts retentirent des cris de vengeance aussi bien que des transports de joie. Si les calvinistes s'apprêtent à maintenir leur indépendance par la force des armes , les catholiques enrôlés sous les bannières de la sainte union proclament comme une nécessité la révolte et le mépris contre la royauté. La cité de Poitiers , jusqu'alors fidèle aux destinées royales , fut agitée par des troubles dont la mort des Guise devint l'occasion. Boisseguin qui en était gouverneur , le vicomte de la Guierchc son gendre , l'évêque de Poitiers Saint-Belin , et le maire , se mirent à la tête des insurgés. Des barricades furent élevées dans les rues, des luttes assez vives s'y engagèrent , et sans l'énergique répression de Malicorne et de Sainte-Souline , la populace ameutée se serait livrée aux plus coupables excès. Ces tentatives d'agitation au sein de Poitiers contraignirent Henri III à venir lui-même pour rétablir le bon ordre. Mais l'autorité du roi de France devait pâlir devant la fureur des factions , aussi bien à Poitiers que dans la capitale du royaume. A son approche, les portes de la ville furent soi-

> Histoire du Saintonge , par Sïassiou.

340 L'AWCIEW

gneusemenl fermées ; la garnison du château chassée, et du

haut des remparts plusieurs coups de canon dirigés sur l'armée royale , apprirent au roi combien grande était l'antipathie qu'avaient soulevée contre lui les derniers événements. L'évèque Saint-Belin, assisté du religieux Protaise, encouragea vivement ces élans de révolte ; de fougueux prédicateurs parcoururent les rues , appelant aux armes toute la population pour venger , disaient-ils , Ut cause de Dieu. Ce fut en vain que quelques hommes modérés et inlluents voulurent s'interposer entre le roi méconnu et la cité révoltée ; Henri III , humilié , abandonna ses projets de soumission , et, pour toute vengeance, il déclara la ville de Poitiers coupable du crime d'insurrection , et transféra à Niort son présidial. Après cette éclatante manifestation de leur attachement aux principes de la ligue , les catholiques exaltés de Poitiers prêtèrent le serment solennel à l'acte d'union. Un conseil fut organisé sous l'impulsion des chefs que nous avons signalés; des troupes assez nombreuses durent proléger la ville contre toute attaque , et s'opposer aux expéditions continuelles des guerriers calvinistes, et aux tentatives de répression émanées des officiers du roi. Le vicomte de la Guierche alla surprendre le château de Chauvigny , et en conûa la garde aux soldats de la ligue.

Les progrès de l'insurrection catholique inspirèrent à Henri III la pensée de réaliser la conciliation depuis si longtemps projetée entre le roi de Navarre et lui. Placé entre deux factions ennemies , avant tour à tour satisfait à leurs exigences , il se trouvait presque délaissé au sein de son royaume ; le fanatisme et la trahison faisaient éclater à chaque instant autour de lui de nouveaux périls. Ne pouvant se rallier aux ligueurs , et franchir l'abîme qu'avait creusé entre cette faction et lui la catastrophe de Blois , il

cul une entrevue au château de Plessis-lez-Tours , le 30 avril 1 589 , avec le roi de Navarre ; là , ces deux princes jetant sur leurs querelles passées un voile d'oubli , se jurèrent une réciproque amitié ; déjà leurs troupes s'étaient réunies près de Beaugenci pour marcher ensemble contre Paris , lorsque Henri 111 fut frappé mortellement par le poignard d'un moine fanatique , le 1er août de la même année. Avec lui , et comme occasion de nouvelles discordes , s'éteignait la race des Valois. Sur sa tombe entr'ouverte , les fidèles chevaliers de la royauté ne purent pas faire entendre le cri national : Leroi est mort! vive le roi! Les factions politiques arborèrent avec plus d'énergie que par le passé leurs diverses bannières ; la couronne de France fut jetée dans la mêlée , comme récompense à décerner au vainqueur. Et pendant que l'armée des protestants et des catholiques proclame comme roi Henri de Navarre, les ligueurs lui opposent , sous le titre de Charles X , un vieillard faible et sans énergie , le cardinal de Bourbon. La lutte s'anime sous l'impression de ces événements; et si, entre les deux factions, le fanatisme a jeté deux cadavres immolés par l'assassinat, combien de sang ne doit pas encore être versé avant d'arriver au dénoùment de cette crise nationale ! Le roi de la ligue ne put pas , en personne, soutenir les prétentions de son parti; prisonnier à Chinon , il fut conduit dans le château de Maillezais , et placé sous la garde du brave d'Aubigné. Ce fut en vain que les séductions et des menaces de tous genres cherchèrent à ébranler sa fidélité ; aux offres de cent mille écus d'or que lui lait la duchesse de Retz , il répond par des paroles de mépris ; aux projets de lâche trahison , il oppose un courage et une magnanimité admirable , forçant l'assassin lui - même à implorer son pardon.

Noire pensée n'est pas de suivre le prince béarnais dans tous les incidents de son aventureuse vie , alors qu'il cherche à conquérir par la force des armes la couronne de France. Nous avons seulement à résumer les événements auxquels donnèrent lieu , dans nos contrées , les luttes des ligueurs et des partisans de la royauté de Henri de Bourbon. A peine la nouvelle de la mort de Henri III fut-elle parvenue à Poitiers, que les guerriers de la sainte union commencèrent leurs excursions à travers tout le pays. Les cités de Montmorillon et de Saint-Savin tombèrent en leur pouvoir ; le vicomte de la Guierche soutint avec ardeur les intérêts de leur faction ; de nombreuses escarmouches signalèrent cette prise d'armes, et le fougueux vicomte trouva la mort sur le champ de bataille dans une rencontre avec Jean de Chàtaigner , sieur d'Aubin , auquel Henri IV avait confié , de concert avec Malicorne , la défense de la partie du Poitou située au-delà de la \ ienne.

La ville de Poitiers, depuis la mort de Henri III, était devenue pour les provinces de l'Ouest le centre le plus actif de la faction des ligueurs. Ses habitants , dévoués aux intérêts des Guise, bravaient la nouvelle puissance royale, et s'inquiétaient peu des menaces du prince de Conti, dont l'armée cernait leurs remparts. Le jeune duc de Guise , échappé de la prison où il avait été placé après la mort de son père , et ayant foi dans leur fidélité , manifesta le dessein de se rendre dans leur cité pour repousser , au milieu d'eux , les attaques de l'ennemi commun: « Messieurs, leur écrivait-il le 17 » août 1591 ,je veux bien vous avertir comme Dieu m'a tiré » des mains de mes ennemis , et vous assurer aussy que je » ne désire rien tant que de vous faire paroître l'affection » que je vous porte ; je m'en vais à Bourges pour assembler

Poitou. as

» mes amis , et espèce bientôt , avec l'avis de M. de la Châtre, » (jue nous vous irons voir; en attendant, aimez-moy , et » je vous serai à jamais votre plus affectionné ami '. »

Les ligueurs de Poitiers lurent hautement encouragés dans leurs projets de rébellion contre Henri de Navarre, nonseulement par le jeune due de Guise , mais encore par le prévôt des marchands de Paris , par les ambassadeurs d'Espagne , et par le duc de Mayenne , l'un des chefs les plus ardents du parti catholique. « Vous pouvez croire , leur » écrivait ce dernier , que , connaissant combien il importe » pour tout le bien général de notre cause , que vous soyez » délivrés de la tyrannie et oppression des ennemis , j'y » apporteray tout le soing , diligence et bonne affection » possible , m'assurant que , pour si peu de temps que ce » secours peut tarder , vous vous évertuerez à résister à la » nécessité qui sera du temps , et aux pratiques secrètes et » entreprises des ennemis ; de quoy je supplie votre Sei- » gneur vous faire la grâce et vous conserver en toute » prospérité. » Malgré ces protestations de dévoùment et ces promesses de secours , lorsque l'année suivante la cité de Poitiers l'ut assiégée par les armées royalistes sous les ordres de Malicorne , assisté de Claude de la Trémouille, due de Thouars, de Louis de Chàteiguer, de la lloehcchouart et de Parabcrc, aucun renfort ne lui fut expédié , et elle échappa à un long blocus par le courage de ceux qui la défendaient. L'abjuration de Henri de Navarre, solennellement prononcée dans l'église de Saint-Denis, le 25 juillet 1593, mit un terme aux divisions religieuses qui avaient provoqué tant de catastrophes durant ce dernier siècle. Les passions s'apaisèrent ; les gentilshommes portèrent à la nouvelle

! Thibaudeau , i. ■>.

royauté toute l'ardeur de leur affection et de leur vaillance; les communautés bourgeoises et municipales, si rudement agitées par les guerres récentes , acceptèrent avec joie le nouveau monarque ; et , malgré les fougueuses prédications de quelques fanatiques ligueurs , plusieurs villes , dévouées jadis aux intérêts de la sainte union , désertèrent la bannière de la famille des Guise , pour s'associer aux destinées de la nouvelle dynastie : Poitiers fut de ce nombre. Une transaction honorable entre cette cité et Henri IV intervint pour garantir l'avenir de toutes les récriminations du passé; et , grâce à l'active coopération de Scévole de Sainte-Marthe , « homme très-vertueux, très-savant, excellent poète, et » extrêmement habile dans le maniement des affaires , » la ville révoltée rentra sous l'obéissance du roi de France , sans avoir à éprouver les humiliations de la défaite ni les vengeances du vainqueur. Des députés furent envoyés vers Henri IV pour prêter entre ses mains serment de fidélité : c'étaient MM. de Sainte-Marthe , lieutenant général , Fumé , conseiller au présidial , Bretonneau et Le franc, chanoines, Philippe Layné, docteur, Jacques Baraut, avocat, Louis Pevraud , procureur. « Le nouveau roi , dit l'historien de Thou , ravi qu'une ville de cette importance et si éloignée se fût soumise , les reçut très-bien , et donna en leur faveur un édit par lequel fut cimentée l'union de la cité soumise au monarque victorieux '. » Telle fut l'issue du mouvement insurrectionnel que la faction dite des ligueurs provoqua dans notre province , et dont le dénoùment se trouve formulé dans les termes de la déclaration par laquelle Henri IV accueillit la soumission de la ville de Poitiers.

« Henry, par la grâce de Dieu, roy de France et de Na-

' Thibaudeau.

» varie, à tous présents et à venir, salut. Dieu, qui par » ses secrets jugements souffre le mal pour un temps , a » permis , sous le nom de la ligue et prétexte de la religion » catholique , depuis quelques années, une puissante faction » en ce royaume , en laquelle , outre la plupart des peuples » d'icelui , et même les habitants des meilleures villes de cedit » royaume , sont entrés plusieurs princes étrangers, anciens » ennemis de la grandeur de la France , qui l'ont telle— » ment ébranlée , qu'elle a été fort proche de sa chute et » entière ruine : mais la Providence divine qui gouverne » toutes choses avec une justice et sapience incompréhen- » sible , après avoir souffert par l'espace de six ans les » désordres, meurtres, ruines, saccagements , pilleries et » autres espèces de maux dont a été comblé ce royaume , » et rendu du plus beau et plus florissant de l'Europe qu'il » étoit , l'un des plus difformes, confus et misérables de » toute la terre , a converti à la confusion et ruine des » étrangers, ce qu'ils tenoient pour plus assuré fondement » de leur imaginaire prétention ; c'est la faveur et assistance » des peuples et bonnes villes de ce royaume f lesquels » ayant finablement , au moyen de notre conversion à la » religion catholique, les yeux dessillés , pour voir que tels » desseins ne tendoient qu'à l'usurpation et démembrement » de cet état , et y établir les dominations nouvelles , étran- » gères et tyranniques à l'oppression et ruine desdites » villes , et grand scandale au préjudice de la vraye piété » et religion catholique, elles ont pris pour la pluspart une » bonne et salutaire résolution de se départir de leur asso- » ciation , de reconnoitre leur devoir , à quoy Dieu et » nature les obligent envers nous à se réduire à notre obéis- » sance , du nombre desquelles a été noire bonne ville de » Poitiers , l'une des premières de notre royaume, non-seu-

» lement par la grandeur et antiquité d'icclle , niais aussi » par la célèbre université qui la décore , et fidélité qu'elle » a toujours gardée aux rois nos prédécesseurs , dont la » mémoire reluit aux beaux privilèges qui l'obligent de tant » plus à son devoir envers cette couronne ; ce que les babi- » tants d'icelle tant ecclésiastiques que nos officiers, maire, » écbevius et bougeois , avant bien reconnu , ont envoyé » leurs députés vers nous pour nous apporter le témoi- « gnage de la reconnaissance et fidélité qu'ils nous doivent; » à quoy les ayant reçus de très-bon cœur avec tout amour » et affection , désirant leur en faire ressentir les effets , » nous , par l'avis de notre conseil , où étoient les princes » de notre sang , bon nombre de prélats et autres grands , » notables personnages , avons déclaré ce qui s'en suit. »

A la suite de ce préambule, plusieurs articles réglementaires , concernant l'exercice de la religion catholique, furent formulés , et servirent de garantie à la soumission de ceux <|ui avaient embrassé le parti de la ligue. L'article G proclamait L'amnistie du passé : <c Voulons aussy, y était-il dit, que » la mémoire de toutes choses passées en notre dite ville de » Poitiers, depuis le commencement des présents troubles, » soit et demeure éteinte et assoupie , tant en la prise des » armes, forcément et démolition , et tout ce qui a été fait » par ceux de la ville et autres qui ont été employés par » eux, lesquels doivent jouir de notre présente grâce, tant )) audit Poitiers qu'eu les autres villes et châteaux , forte- » resses et maisons et démulitiou d'icelles , prise de deniers » de nos recettes générales et particulières , décimes et

» toutes impositions et levée» de deniers , etc

» et tout ce qui a été gelé , négocié , écrit , parlé on prêché , » et généralement tuu» les acte» d'hostilités faits en quelque » forme et mauièn <|ii* ce ->>it , in public ou en particu-

» lier , en dedans ou dehors du royaume, depuis ou durant » les présents troubles , sans qu'il en puisse à l'avenir estre » fait aucunes poursuites et recherches; et en ce avons im- » posé et imposons silence à nos procureurs généraux et '> tous autres ; et afin que nos sujets puissent vivre en » bonne union , paix et concorde , nous leur deffendons de » se provoquer les uns les autres par injures , outrages , » reproches de ce qui s'est passé : enjoignons de vivre pai- » siblement comme frères , amis et concitoyens , sur peine » d'être punis comme perturbateurs du repos public. »

Ces paroles d'amnistie calmèrent l'irritation des dernières luîtes : les masses, si vivement agitées , acceptèrent avec joie la nouvelle royauté; et si quelques murmures vinrent donner un démenti aux désirs de repos qui éclataient de toutes parts , ils émanèrent de quelque moine fanatique ou de quelque seigneur ambitieux. Ce fut une véritable transaction entre la réforme et l'église catholique représentée par l'union , dont Henri IV devint le royal intermédiaire. L'ancien édit de Poitiers fut de nouveau promulgué , l'exercice du culte protestant reconnu d'une manière irrévocable , et , dans cette situation difficile des partis , chacun reçut quelque garantie; en un mot, quelques instants de calme succédèrent aux orages passés, et si cette pacification éphémère ne dura que le court espace d'une trêve , du moins devonsnous en constater la généreuse pensée , et en glorifier celui qui en a été le héros.

Malgré les efforts de pacification , il était difficile à Henri IV de comprimer toutes les agitations passées : non-seulement de puissants seigneurs, dont l'activité guerrière avait rencontré dans les guerres de religion d'éclatantes occasions d'indépendance, cherchèrent à raviver les haines à demi éteintes, et à renouveler les sanglantes billes du dernier

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siècle ; mais encore on vit à travers plusieurs provinces des populations entières ruinées par les malheurs passés , chercher dans d'imprudentes et aventureuses expéditions les moyens de se venger, et peut-être plus encore, des prétextes de pillage. En 1 593 , les paysans d'une partie de la Guienne parcoururent tout le pays, laissant après eux les traces d'une épouvantante destruction; et les populations effrayées, comme preuve de la terreur qu'ils inspiraient , leur donnèrent la dénomination de Croquants. Contre ceux du Poitou s'avancèrent les sieurs de Malicorne et de Chàtaigner , qui donnèrent à leur répression les sanglants appareils d'un combat sérieux. Au-delà de la Loire , sur la terre de Bretagne , un autre ennemi menaçait encore d'agiter le royaume de France. En 1505, le duc de Mercœur, l'un des principaux chefs de l'ancienne ligue, cherchait à se créer dans l Ouest une puissance indépendante de la couronne royale : assemblant autour de lui tous les mécontents, quelles que fussent leurs bannières religieuses, il s'avança jusque dans le Poitou , et s'empara de Mirebeau. Impuissant à repousser son ennemi par la force des armes, Henri IV acheta une trêve de trois mois : à l'expiration de ce délai , le gouverneur de la Bretagne renouvela ses incursions et ses pillages sur tout notre territoire. Repoussé par Malicorne , qui convoqua à cet effet une assemblée de la noblesse du bas Poitou , il n'en continua pas moins ses tentatives de rébellion contre l'autorité du roi de France. Enfin , ce dernier résolut de terminer cette guerre désastreuse , et bien propre à entretenir les germes des anciennes discordes civiles; il s'avança vers la Bretagne , et sa seule présence suffit pour faire rentrer dans l'obéissance le duc de Mercœur.

Pendant qu'il pacifiait ainsi les provinces des bords de la Foire , d'autres >vmp(ômcs de discussions éclataient en

Poitou. Les protestants, mécontents de l'inaction et aussi de l'apostasie de leur ancien cher, ne cessaient de réclamer l'exécution des promesses naguère faites : la promulgation récente de ledit de Poitiers leur semblait un bien faible avantage , et une compensation presque ironique aux luttes qu'ils avaient soutenues et aux persécutions dont ils avaient été victimes. Déjà éclataient des paroles d'énergique réprobation ; d'insultantes épithétes étaient jetées à la face du Béarnais fclon ; des menaces de révolte se propageaient, lorsqu'eut lieu dans la cité de Chàtellerault l'assemblée des églises réformées. Là s'accomplirent les préliminaires du fameux édit de Nantes. Le comte de Schomberg et le président de Thon , délégués du roi , furent chargés d'amener entre les deux cultes une transaction définitive, et le 13 avril 1598 fut proclamé à Nantes l'édit royal , destiné à mettre fin à la guerre civile. « Il fut arrêté, d'après l'assemblée de Chàtellerault, que les réformés conserveraient l'exercice public de leur religion dans les lieux où il ('tait alors établi , et en outre dans les manoirs de tous seigneurs protestants , hauts justiciers et tenant fief de haubert ; qu'ils jouiraient des droits de citoyens et seraient admis à tenir tous états , dignités et offices publics ; que leurs pauvres seraient reçus dans les hôpitaux, et les écoliers dans les universités, comme ceux des catholiques; qu'il y aurait dans chaque cour de parlement une chambre mi-partie formée d'un égal nombre de catholiques et de protestants, pour juger les procès dans lesquels les réformés seraient parties intéressées; que les ministres de l'Evangile jouiraient de certaines prérogatives, et recevraient un traitement sur le trésor royal; que tous les biens confisqués sur les huguenots depuis Henri II seraient restitués aux héritiers légitimes, et que, par compensation , les réformés rendraient tous les biens ecclésiastiques qu'ils

détenaient, souflriraient le rétablissement du culte romain partout où il avait été supprimé, se conformeraient à la discipline extérieure de l'église romaine, observeraient les jours et fêtes et paieraient la dime au clergé ; enûn , qu'ils pourraient , sous le bon plaisir du roi , et en présence de commissaires par lui délégués , tenir des svnodes et assemblées générales en temps et lieux convenables , pour l'administration des affaires de leurs églises '. »

Ainsi que toutes les transactions politiques , celle-ci rencontra dans les deux partis de violentes récriminations. Le parlement essaya une faible opposition en faveur de l'Eglise; l'esprit fanatique de quelques moines travailla déjà , dans les mystères des cloilres, à venger cet attentat aux droits du clergé. Les protestants eux-mêmes, pour lesquels avait été rendu l'édit de TSantes, s'irritèrent de certaines restrictions. Et si , dans cette ordonnance royale , se rencontraient ces admirables paroles , « 11 ne faut plus faire de distinction » entre les catboliques et les huguenots , il faut que tous » soient bons Français, » les haines religieuses soulevèrent encore de violentes antipathies. Cependant en Poitou , grâce à l'habileté de Parabére , gouverneur de cette province , ledit reçut partout sa complète exécution; les églises catholiques, les temples se rouvrirent de toutes parts, offrant à la ferveur des fidèles le libre exercice des deux cultes.

Prévoyant bien que les contrées de l'Ouest , si longtemps agitées par les dernières guerres, rentreraient difficilement dans les voies conciliatrices dont il prenait la noble initiative, Henri IV confia à Maximilien deBéthune, baron de Rosny, duc de Sully , la mission d'accomplir son œuvre de pacification ; il le nomma gouverneur du Poitou. Serviteur dé-

< Extrait de l'Histoire de Saintonge , de M. Massiou , t. 2 . 3' partie . p. loi.

POITOI 351

voué, guerrier intrépide, homme d'étal habile, le mandataire royal avait non-seulement à représenter dans notre province l'autorité du roi, mais il lui fallait encore anéantir tous les germes de révolte dont, l'avenir semblait devoir être fécond. Le 22 juin 1604, il fit. son entrée solennelle dans la cité de Poitiers , et , au milieu des hommages officiels qui l'accueillirent de toutes parts, le clergé se fit remarquer par l'exaltation de son zèle et l'ardeur de sa respectueuse soumission. Le nouveau gouverneur étendit au-delà des limites du Poitou sa mission pacifique; dans un voyage qu'il fit à la Pvochelle , il chercha à calmer l'effervescence des huguenots, et reçut, au milieu de fêtes vraiment royales , l'assurance de leur soumission et de leur fidélité au roi de France. A Thouars, il s'efforça de ramener le duc de la Trémouille, dont l'influence menaçait de s'étendre et de rétablir l'ancienne confédération calviniste. Près de ce noble seigneur, il rencontra les anciens chefs des guerriers protestants en Poitou, Parabére, d'Aubigné, et plusieurs autres capitaines dont l'intimité présageait quelques projets hostiles. Partout il proclama les heureux effets de l'amnistie ; les populations trouvèrent en lui un conciliateur juste et impartial ; huguenots et catholiques n'invoquèrent jamais en vain l'efficacité de son intervention. La mort du duc de Thouars , le moteur de toutes les intrigues et chef des mécontents , facilita beaucoup , il faut en convenir, les progrès de la pacification à laquelle travaillait si ardemment le duc de Sully.

Vers ce même temps , en 1606, les protestants résolurent de tenir dans la cité de la Rochelle une assemblée nationale , à laquelle assisteraient les députés de toutes les églises réformées. Effrayé des conséquences de cette décision, et craignant que les souvenirs de l'ancienne indépendance calviniste

dont cotte ville avait été le glorieux théâtre ne fissent renaître de coupables désirs et d'audacieuses tentatives , Henri IV , sans oser mettre obstacle à cette réunion , obtint, par l'intermédiaire de Sully, qu'elle aurait lieu dans la cité de Chàtellerault. Là s'assemblèrent tous les hommes les plus remarquables du parti protestant , le duc de Bouillon, Duplessis-Mornay , d'Aubigné , Lesdiguière. Leur pensée secrète, formulée, disait-on, dans un mémoire, était de constituer au sein de la France une république calviniste, ayant ses lois , ses chefs , libre enfin de toute indépendance avec la royauté nationale. Au contraire, le but avoué du duc de Sully, chargé de représenter le roi de France , était de rappeler les droits nouvellement proclamés , les bienfaits qui en devaient résulter pour le bien des protestants. Malgré cela , dès le début , l'assemblée fut agitée par d'orageuses discussions; les chefs protestants firent circuler contre les intentions du roi des accusations malveillantes , et le négociateur royal dut avoir recours à toute son habileté pour détruire l'impression fâcheuse de ces diverses calomnies.

En 1609, un synode national fut réuni dans la cité de Sainl-Maixent. Les membres de cette assemblée , loin de soulever d'anciennes animosités et de faire un appel à des passions presque éteintes , s'occupèrent activement des intérêts de leur communauté religieuse. Plusieurs règlements empreints d'une incontestable utilité y reçurent une sanction officielle. Ils s'occupèrent principalement des enfants des pasteurs, et réglèrent en ces termes l'avenir de leur éducation : « Les » enfants des pasteurs peu moyennes sont exceptés de la » rigueur de l'article portant que les escoliers ne seront » entretenus des deniers de la libéralité du roy , qu'ils » n'ayent achevé leurs estudes en humanité, et fait leurs » cours en philosophie, et a été remis à la discrétion des

» synodes et colloques de les admettre en tel âge et de telle » capacité qu'ils jugeront être bon. » Par une autre disposition relative aux pauvres de chaque église , ils décidèrent « qu'il était remis à la prudence des consistoires de juger » les pauvres qui doivent estre retenus en chasque église » pour les y assister , et de ceux qui doivent estre renvoyez » es lieux de leur naissance , ou première résidence. En » quoy ils sont exhortez de se comporter en charité, tant » à l'égard des pauvres que des églises auxquelles on le9 » renvoyé '. »

Si , abandonnant tous les incidents des luttes politiques de ces temps , nous voulions constater les bienfaits de l'administration du duc de Sully dans notre province , il nous faudrait raconter les détails d'une législation nouvelle, soit lorsqu'elle établit les rapports du fisc et de ceux qui sont frappés par l'impôt, soit lorsqu'elle fortifie les droits des communes , ou bien qu'elle repousse loin de nos frontières les incursions de ces bandes dévastatrices connues sous diverses dénominations , mais dont les habitudes de pillage se perpétuent à toutes les époques. Il nous faudrait aussi dire la protection que Henri IV accorda à plusieurs industriels qui commencèrent le dessèchement des marais de la Sèvre. Tous ces détails sur les améliorations matérielles qui se rattachent au règne de Henri IV , produisent un singulier contraste avec les événements politiques dont cette époque fut féconde. Au milieu des préoccupations de chaque jour , Sully songeait à organiser dans la cité de Poitiers, et pour donner à la province une importance digne de son passé , non-seulement un parlement , mais encore une chambre des comptes et une cour des aides. Toutes ces tentatives, tous

' Histoire de Niort , pal Briquet.

ces projets s'évanouirent à la nouvelle de la mort du roi de France, frappé par le poignard d'un moine fanatique, le 14 mai 1610.

Ainsi, alors que la France, si longtemps bouleversée par la guerre civile , commençait à jouir des douceurs de la paix, un cadavre royal fut jeté comme un appel à de nouvelles discordes; l'abîme se rouvrit, les passions s'agitèrent de nouveau , évoquant de nouvelles calamités, et, ce qui est plus triste, de nouvelles et de plus nombreuses victimes. Combien fut grande aussi la douleur des populations , lorsqu'elles apprirent cet attentat ! Les larmes et les gémissements de ses sujets furent pour la gloire du monarque assassiné le plus illustre de tous les panégyriques. Peut-être y avait-il aussi dans ces lugubres manifestations le pressentiment vague et terrible tout à la fois des catastrophes et des désastres de l'avenir ? Dès que cette nouvelle parvint à Poitiers , une assemblée générale de tous les corps et habitants de la ville eut lieu au couvent des Cordeliers ; elle se composait de près de douze mille habitants. « Le maire les exhorta à vivre et » mourir en l'obéissance du nouveau roi et de la reine régente » sa mère , et à demeurer à jamais très-fidèles serviteurs et » sujets de leurs majestés; ce que, sur-le-champ, a été » promis par le révérend évèque et autres ecclésiastiques , » ofliciers, échevins , bourgeois et habitants de ladite ville, » lesquels , tous levant la main , ont crié : Vive le roi » Louis XIII el la reine régente sa mère ' ! » Quelques jours après cette solennité municipale , une cérémonie religieuse eut lieu dans la cathédrale de Poitiers en l'honneur du défunt roi. François de la Béraudière, conseiller au parlement de Paris et abbé de Nouaillé , y prononça l'oraison funèbre. Au

i Résumé de l'hist. de Thibandeau.

même instant qu'éclataient toutes ces diverses manifestations de la douleur publique , quelques troubles agitèrent la cité de Poitiers. Des protestants furent insultés , et, sans l'intervention du maire et des olliciers du roi , ces préliminaires de discussions auraient amené de tristes résultats.

Avant de continuer le récit des événements qui suivirent la mort de Henri IV , et de pénétrer dans les orageuses catastrophes du xvne siècle , qu'il nous soit permis de rappeler le souvenir de deux hommes dont notre province peut à juste titre s'enorgueillir, et dont la vie s'est écoulée au milieu du siècle dont nous venons de résumer les principaux incidents ; tous deux jurisconsultes célèbres, ayant illustré la science du droit par de nombreux travaux , et la magistrature par leur immense mérite : nous voulons parler d'André Tiraqueau et de Barnabe Brisson. Nés dans la même ville , assis sur les bancs de la même université , celle de Poitiers , ils ont conquis tous les deux la gloire de leur nom ; mais cette communauté de patrie , d'école et d'illustration , disparait à l'heure du dénoûment de leur glorieuse existence. L'un, calme et froid , semble impassible au milieu des événements agités de son siècle ; l'autre, plus ambitieux peut-être , s'y précipite avec ardeur , en devient victime , et non-seulement y trouve la mort, mais encore y laisse les lambeaux de son honneur justement attaqué. Il est vrai de dire que le premier de ces deux hommes eut sur le second l'avantage de paraître dès le début du xvie siècle, alors que les troubles religieux n'étaient encore qu'à leur naissance. Voici en quelques mots le résumé de leur biographie :

« André Tiraqueau naquit à Fontenay-le-Comte vers l'an 1480, et y occupa longtemps la charge de sénéchal. La réputation que lui fit son Traité de Legibus connubialibus , publié en 1515 , le premier et le meilleur de ses ouvrages

un jugement du ehancelier de l'Hospital , lui valut l'honneur d'être choisi pour occuper une charge de conseiller au parlement de Bordeaux , par le vœu unanime de cette compagnie , sans aucune démarche de sa part. Il lui en témoigna sa reconnaissance , en faisant paraître sous ses auspices son Commentaire sur la loi ttnquam ; mais on croit qu'il n'accepta point la place qui lui avait été offerte; car il était encore sénéchal de Fonlenay lorsque François Ier le fit, en 1541 , conseiller au parlement de Paris, où, par une distinction sans exemple , il fut admis à la grand'chambre sans passer aux enquêtes. Il prouva combien il était sensible à cet honneur , en dédiant à ses nouveaux confrères son Traité de retractu utroque municipali et conveniionali. Tiraqueau travailla à réformer la méthode vicieuse qui régnait au palais ; il administra la justice avec intégrité. François Ier et Henri II l'honorèrent de leur estime , et l'employèrent utilement dans plusieurs affaires importantes. Il était lié avec tous les gens de lettres qui , dans ce temps-là, faisaient l'ornement de la cour. Son vaste savoir le fit appeler le Yarron de son siècle. Bon mari, bon père, il fut heureux au sein de sa vertueuse famille, qui répondit parfaitement aux soins qu'il s'était donnés pour la former. Il eut vingt enfants selon les uns , et trente selon d'autres; ce qui faisait dire à son ami Dorât

qu'il donnait tous les ans à l'État un enfant et un livre

Lorsqu'il était lieutenant général du bailliage de Fontenay , il tira le fameux Babelais de la prison où le détenaient les cordeliers de cette ville. Babelais lui en témoigne sa reconnaissance dans le nouveau prologue du Pantagruel , où il l'appelle le bon , le sage, le tant humain, tant débonnaire André Tiraqueau. Ce docte magistrat mourut en 1 558. Ses nombreux ouvrages ont été publiés par les soins de son fils. Les morceaux les plus intéressants de ce vaste recueil sont : \° De

legibus connubialibus et de opère marilali , où l'on admire une connaissance très-étendue des lois, une érudition prodigieuse et une latinité assez pure. Un y trouve tout ce qu'il est possible de dire pour ou contre les femmes. Ménage y a puisé, sans en avertir, son Traité des femmes philosophes. 2° Commentaire sur la loi unquctm , moins chargé de littérature que le précédent, mais fort utile aux jurisconsultes. 3° De rétracta utroque, etc., où il épuise la matière; mais il y règne trop d'indécision. 4" De pœnte legum, petit traité orné d'une érudition variée , et dans lequel on aime à voir les moyens qu'il fait valoir pour adoucir les peines légales , surtout par rapport aux crimes produits par la violence de l'amour , qu'il regarde comme une espèce de délire. 5° De judicio in rebus exiguis , qui offre des principes sages , dont l'application servirait à terminer , sans frais , les contestations légères. G° De nobilitate et jure primogenitorum. C'est le plus considérable des ouvrages de Tiraqueau , et le dépôt d'un savoir immense et d'une littérature sans bornes, dans laquelle la jurisprudence se trouve trop noyée. L'auteur ne se borne pas à y traiter de la noblesse ; il a su y rassembler tout ce qui peut se dire de plus important et déplus curieux pour ou contre chaque profession; magistrats, médecins, chirurgiens , etc. , chacun y a son lot. 7° Des Commentaires sur Alexander ab Alexandre- , intitulés Semestriel,, parce qu'ils étaient le fruit de ses loisirs. Il y indique avec beaucoup d'érudition et d'exactitude les sources où l'auteur original avait puisé. On voit dans toutes les productions de Tiraqueau un jurisconsulte profond , toujours guidé par l'expérience et l'esprit d'équité, mais donnant plus à l'autorité qu'au raisonnement , suivant la méthode de son siècle '. »

K\li ml rie l.i Rio?:i'. univers. — Ynii Drein il m Radier

« Barnabe Brisson , fils de François Brisson , lieutenant au siège royal de Fontenay-le-Comte , s'adonna à la jurisprudence , et fut avocat au parlement de Paris ; il se distingua tellement dans sa profession , que Henri III avait coutume de dire « qu'il n'y avait aucun prince dans le monde qui pût » se vanter d'avoir un homme aussi savant que son Brisson. » Il fut fait avocat général au parlement de Paris en 1575 , et président à mortier en \ 583. Henri III , qui , quelque temps auparavant , l'avait nommé conseiller d'état , lui confia plusieurs négociations importantes , et l'envoya en ambassade en Angleterre. Ce fut à son retour que , par ordre du roi , Brisson composa le recueil connu sous le titre de Code de Henri TH. Il ne fut pas plus de trois mois pour ramasser tant de matériaux , et leur donner la belle disposition qu'ils ont. Brisson fut président de la commission établie sous le nom de Chambre royale , pour faire le procès aux partisans qui avaient contribué à ruiner la France. Henri III ayant quitté Paris après la journée des barricades , qui eut lieu le 1 2 mai 1 588 , les Seize , forts de la faiblesse du monarque , traînèrent à la Bastille, le 1 G janvier 1589 , le président de Harlay et plusieurs autres membres du parlement. Le roi , par un édit de février de la même année , transféra le parlement à Tours; plusieurs membres s'y rendirent, mais la plus grande partie resta à Paris. Barnabe Brisson fut du nombre de ces derniers, \oili la base sur laquelle on a essayé de noircir sa mémoire. Les ligueurs lui donnèrent la charge de premier président , vacante par la captivité d'Achille de Harlay. On prétend qu'en l'acceptant, Brisson protesta que c'était par force et pour sauver sa vie et celle de sa femme, et qu'il désavouait d'avance tout ce qu'il pourrait faire de préjudiciable au service du roi. On l'accusa, d'un autre côté , d'avoir contribué à la captivité d'Achille

de Harlay. Quoi qu'il en soit, il devint suspect aux Seize, qui prirent des mesures pour l'assassiner. Leur projet ayant éclaté, ils résolurent d'agir ouvertement contre lui. Le 15 novembre 1591 , en allant au palais, il fut arrêté à neuf heures du matin, confessé à dix, et pendu à onze à une poutre de la chambre du conseil. Brisson demanda qu'on lui permit d'achever un livre fort avancé sur l'instruction de la jeunesse ; on ne l'écouta pas. Voyant qu'il fallait mourir, il s'écria : « 0 Dieu , que tes juijemenls sont grands! » Il lui prit une telle sueur entre les mains du bourreau , qu'on vit sa chemise toute dégouttante , comme si on l'eût plongée dans l'eau. Le lendemain, son corps et ceux de Tardif et Larcher furent pendus à la Grève avec des écriteaux. Le duc de Mayenne vengea sa mort, et fit pendre quatre des Seize qui l'avaient ordonnée. Cette circonstance , qui priva la ligue de ses chefs les plus furieux , donna lieu de publier que Brisson était vendu au lieutenant général de l'état cl couronne de France, dont il avait reçu les serments. Le président de Thon dit que quelques personnes furent touchées de la fin malheureuse de Brisson , mais que quelques autres crurent que la république des lettres y avait plus perdu que l'Etat. Loisel, Pasquier , ne parlent pas plus favorablement de Brisson , qui avait accepté la dédicace de deux harangues anti-rovales et toutes ligueuses de Pierre Umeau. Hcrrera croit cependant que Brisson périt pour avoir entretenu des intelligences secrètes avec Henri III ; Mézerai , après avoir parlé de sa mort , se contente de dire « que cette catastrophe était indigne d'un » homme si docte et si excellent , mais qu'elle est ordinaire » à ceux qui pensent nager entre deux partis '. »

'■ Biogi. univers.— Voir Nul. de M. Nicias Gaillard

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