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Histoire générale du Poitou

situation du poitou après les victoires du connétable, charles v, ses ordonnances, règne du duc de berri, comte de poitou, sa vie politique. — sa domination dans le midi de la france, révoltes des paysans du poitou, charles vi enlève au duc de berri le gouvernement du languedoc; il y est réintégré. — mort du comte de poitou, grands jours a poitiers.

Vers la fin du quatorzième siècle s'accomplissait pour la province du Poitou un fait immense, qui devait dans l'avenir donner à ses destinées historiques une nouvelle physionomie. Les derniers peuples de l'ancienne Aquitaine , tout en subissant la domination de la conquête anglaise , avaient échappé à l'envahissement territorial de la France , et maintenu par la force des armes , non plus une nationalité depuis longtemps éteinte , mais une indépendance presque complète. Sous l'inspiration de cette pensée y les plus puissants seigneurs du Poitou , unis aux destins aventureux des h. 1

guerriers anglais , repoussèrent avec énergie la suprématie du roi de France. Dans cette alliance , qui nous semble antinationale , à nous hommes de la France moderne , se révélait cet instinct , cette soit' de liberté dont nous avons suivi à travers bien des siècles les explosions souvent glorieuses et les dénoûments toujours dramatiques. En combattant ainsi sous les drapeaux de l'Angleterre, et en se faisant les hommes d'armes de son roi , obéissaient-ils à l'impulsion d'un sentiment d'amitié pour ces nouveaux conquérants , ou bien ne puisaient-ils pas dans leur haine contre la France le courage d'une aussi étrange union ? Puisque la force des événements les condamnait à subir la domination d'un vainqueur , ils préféraient , ces fiers descendants des héros aquitains , conserver intactes leurs vieilles répugnances nationales et s'associer aux guerriers dont les intérêts et les inimitiés semblaient flatter leurs propres passions. Voilà l'explication historique de l'alliance d'un grand nombre de barons poitevins avec l'Angleterre , et de leur intervention dans les luttes si sanglantes des deux puissances rivales.

Quant aux bourgeois et habitants des cités , il serait difficile de préciser dans quel camp ils plaçaient leurs répugnances ou leurs affections. Si chaque combat, chaque siège fut pour eux une perpétuelle occasion de désastres et de malheurs , ils en trouvaient souvent la faible compensation dans les libéralités du vainqueur. Leurs franchises municipales ont acquis un immense développement dans ces dernières guerres : chaque victoire , quel qu'en fût le héros , devenait pour leurs libertés un événement heureux. En étudiant dans leur chronologie et leur pensée les diverses chartes qui en furent les monuments écrits, il serait facile de suivre les chances heureuses ou malheureuses des deux na-

POITOU. 3 lions. Les communes de Poitiers et de Niort furent dotées, de la sorte , de beaux droits et privilèges dont l'ensemble constitua pour elles une complète existence communale.

Cependant , si la nécessité historique nous contraignait à assigner un rôle dans les derniers événements aux habitants des diverses villes de notre province , à les y faire intervenir, nous ne craindrions pas, et cela sans trop de chances d'erreur , de les considérer comme mieux disposés en faveur de la France que de l'Angleterre. La domination de cette dernière rappelait d'une manière trop fidèle les habitudes de toute conquête; et la sécurité de ces bourgeois, auxquels l'émancipation communale donnait une immense valeur au sein de la cité , s'accommodait mal des exigences militaires et du despotisme brutal du nouveau conquérant. Et puis , au fond de leurs cœurs , ils voyaient avec un certain sentiment de joie s'affaiblir de jour en jour la puissance des seigneurs , jetant du haut de leurs châteaux forts l'épouvante et l'effroi. Us avaient ouï dire que la couronne du roi de France ferait pâlir toutes ces petites royautés , et qu'à l'abri de sa souveraineté ils pourraient tout à la fois trouver protection contre les persécutions des hommes d'armes , et même s'insurger contre la tyrannie de leurs exigences. Us savaient aussi , et cela par l'expérience du passé , que la royauté de Paris était prodigue de largesses municipales ; et alors ils espéraient que dans l'avenir le beffroi de leurs hôtels-de-ville pourrait bien faire trembler les tours sans cesse menaçantes de la forteresse féodale. En fallait-il davantage pour leur inspirer des sentiments d'affection à l'égard de la France?

Mais les dernières victoires de Bertrand Duguesclin ont tout changé, la fusion territoriale s'achève, et le Poitou appartient désormais à la France par droit de conquête. Les barons révoltés, soit qu'ils rentrent sous l'obéissance de

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Charles V, soit qu'ils aillent chercher sur la terre britannique de nouvelles chances de combats et de gloire , sont frappés d'impuissance. Dans les ruines du château de Thouars , mutilé par l'armée française , dans les efforts malheureux des braves chevaliers qui s'y étaient réfugiés , se termine glorieusement cette période de notre histoire , pendant laquelle notre province , tour à tour anglaise et française, ignorait la veille son vainqueur du lendemain. Les exploits du connétable font disparaître la domination éphémère que la désastreuse journée de Poitiers avait imposée aux pays d'en deçà la Loire. Si l'honneur des guerriers français y rencontre une glorieuse satisfaction , le travail de l'unité nationale y acquiert aussi un immense développement. En 1372, le Poitou est déjà une partie de la Francç.

Son territoire devient plus tard l'apanage du dilc de Berri , l'un des frères de Charles V, qui avait combattu autrefois avec un grand courage , sous les murs de Poitiers , contre les guerriers du prince de Galles , cherchant en vain à maintenir sur sa tète la chancelante couronne ducale que son père y avait placée. Dans la vie de ce prince se résument les deux faits principaux de notre histoire locale. Investi dés •son jeune âge du comté de Poitou , il vit cette province envahie par l'Angleterre , et ce ne fut que dans les dernières années de sa vie qu'il put recouvrer son ancienne dignité. Captif sur le sol britannique , comme otage du roi Jean son père , il ne se doutait pas sans doute , que lui , l'une des victimes de la défaite , deviendrait un jour l'un des héros de la victoire contre les mêmes guerriers.

Les premiers actes de la domination française dans notre province , après l'expulsion des Anglais , justifient d'une manière éclatante le titre de Sage accordé au roi Charles V.

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Si son illustre connétable est habile à vainere , lui sait à merveille profiter de la victoire. Il oublie les habitudes brutales de la conquête, et ce n'est pas dans les débris des villes incendiées 9 dans le sang de leurs habitants massacrés , qu'il cherche à établir les bases de sa nouvelle puissance. Rien de lugubre ne signale son triomphe. Le combat une fois terminé , l'homme d'armes disparaît , et avec lui cesse tout cri de mort, toute menace de vengeance, toute tentative de représailles. Si la sagesse du roi Charles V se révèle dans les événements qui ont suivi la prise du château de Thouars , ne pouvons-nous pas aussi y reconnaître le rôle important que les dernières guerres avaient assigné à nos provinces ? Pour bien saisir la véritable position des pays vaincus vis^a-vis de la France , qu'il nous suffise de citer dans leur ensemble les lettres royales par lesquelles Charles V proclame sa victoire. Dans ce mohument historique se rencontre toute l'intelligence de l'époque.

u Charles 1 , par la grâce de Dieu roy de France. Savoir » faisons à tous présens et à venir , que comme par le traicté » et accort nagaires fais par nozl trés-chers et trés-amés » frères , le duc de Berry et d'Auvergne , comte de Poitou , » de Xantonge et d'Angolesme , et le duc de Bourgongne , » et noz autres gens, avec les prelas, gens d'église , barons » et autres nobles desdiz pays , pour eulx , leurs alliez et » subgès , et les habitants desdiz pays, lesquelz sont de » nouvel venus et retournés en nostre obéissance, ait esté » accordé, et nous aussi par noz lettres surfaites, par les- » quelles nous avons générauement voulu et consenti , » accordé et confirmé lesdiz traitiés et accort que aus diz » prélas , gens d'église , barons , nobles , habitants et subgès

1 Ordonnances des Rois de Fiance, t. 6, p. 567.

» des pays dessus diz , lesquelz par ledit traité sont venus » et retournés en nostre obéissance et subjeccion, comme » dit est , et à chascun d'eulx , ont esté et sont quittiés , » remis et pardonnés , et nous aussi leur avons quittié , remis » et pardonné toute» rebellions , désobéissances , et tous les » crimes , délits , excès et maléfices par eulz ou aucuns » d'eulx, s'aucuns en ont commis et perpétrés durant la » guerre d'entre nous et nostre adversaire d'Angleterre, ou » autrement, en quelque manière que ce soit , crimes de lèse » majesté, meurtres, ravissements et violements de femmes, » sacrilèges, larrecins, pilleries, roberies, arsins , rançon- » nements , ou autres quelconques , comment que il soient » nommés , ja soit ce que il ne soient autrement déclarés » ne spécifiés, avec toute paine, amende et offense, corpo- » relie , criminelle et civile , que il pevent pour ce avoir » encouru ; et les aïons restitués à leurs bonnes renommées et » à leurs pays , et les aïons restitués à plain à leurs biens géné- » rauement ; nonobstans quelconques dons que nous ou » noz lieustenants , au aucuns d'eulx en aient fais ; et avec » ce , par ledit traitié ait esté accordé que toutes leurs villes , » chastiaus et forteresces et autres possessions, héritages, » terres et biens immeubles , quelz que ilsoïent , estant en » nostre royaume et en nostre pouvoir, et de noz subgès et » alliés , ou d'aucuns d'eulz, qui jadis furent aus diz prélas, » gens d'église, barons, nobles et habitans desdizpays, et » de leurs prédécesseur» ou aucuns d'eulz , et lesquelz pour » occasion et soubz ombre de ladicte guerre , ont esté » donnés ou transportés par nous, noz dis frères, noz lieus- » tenants , nostre connestable , noz mareschaus , ou autres » quelconques /pour quelconque cause et par quelque per- » sonne que ilz soient empeschiés, sont et seront mis au » délivre aus diz prélas , gens d'église , barons , nobles et

POITOU. 7 » habitons dessus diz , et à chascun d'eulx , leur seront » bailliés , rendus et restitués en telle manière que ilz en » puissent joyr et yceulx posséder et exploiter à plain , etc. » Et pour ce de la partie de Herbert Bellent escuyer du païs ;> de Poitou , seigneur des halles de Poitou. Fait et donné au » chastel du Louvre , le 1 5 décembre 1 372. »

C'est ainsi que s'exprime le vainqueur dans cet acte solennel qui monumente d'une manière énergique les droits du vaincu. Ce n'est pas là la bénévole amnistie d'un roi inhabile à la vengeance , mais bien un traité de paix consenti de puissance à puissance , une véritable charte où se trouvent consignées les obligations du conquérant et les garanties accordées aux pays soumis. A coup sûr, elle ne sera pas éphémère cette domination qui, à son début, se révèle par de tels actes , et l'affection des habitants de toutes ces contrées ne peut que suivre dans ses nouveaux triomphes un vainqueur qui parle un tel langage, et qui , s'associant aux nécessités d'une transaction , termine pacifiquement une scission que les combats et les armes eussent à jamais perpétuée. Ils peuvent rentrer dans leurs châteaux et leurs domaines, tous ces barons et chevaliers qui ont combattu sous l'étendard de l'Angleterre à l'cncontre du roi de France : Charles V a mis leur passé sous la protection de son royal oubli. Qu'ils se rassurent aussi , ces pauvres bourgeois des cités , si inquiets à chaque nouvelle domination sur le sort de leurs franchises et libertés ; ils ont par devers eux les paroles de leur nouveau souverain formulées dans une ordonnance royale : « Attendu, y est-il dit, que nostre dit » frère de Berry , nostre frère le duc de Bourgogne , et » nostre connestablc jurèrent et promirent aux gens » d'église , seigneurs et communes de Poitou quand le » viendrent dernièrement à nostre obéissance , de les tenir

» en leurs ancians usaiges , franchises et libériez, sans en » empter ne faire aucune nouveiletés au contraire , et de ce » leur donnèrent leurs lettres lesquelles nous depuis leur » avons confirmées à perpétuité » Donc , pour les hommes d'armes , seigneurs , barons , nobles et chevaliers , pour les prélats et gens d'église , pour les bourgeois et habitants des cités , rien n'est changé : les droits de tous sont respectés ; les libertés communales aussi bien que les propriétés nobiliaires et ecclésiastiques. Rien n'est changé , si ce n'est qu'à l'anarchie territoriale des siècles passés succède un pouvoir régulier , uniforme ; que le royaume de France confond dans ses propres limites celles de notre province; que devant la couronne du roi de Paris doivent désormais s'incliner toutes les couronnes , et de sa puissance relever toutes les puissances. Révolution immense quant à l'ensemble de notre histoire , mais peu féconde en catastrophes actuelles , immédiates ; les lettres royales de 1372 ont facilité la transition ; après tant de luttes , tant de combats , tant d'incidents divers, elle s'opère au sein de la paix. Grâces en soient rendues à la sagesse de Charles V. Le duc de Berri , ainsi que nous l'avons dit, fut le représentant de la puissance française dans notre province à la fin du xiv* çiècle. La formule de son investiture se rencontre dans les lettres royales de Charles V , en date du 3 mars 1 374 , qui confirment l'autorité de fait qu'il exerçait déjà. Avant de rappeler les événements dont le Poitou devint le théâtre durant la domination de ce prince , il est nécessaire de bien préciser les liens qui attachaient le nouveau vassal à son suzerain naturel le roi de France. Dans ces relations des deux pouvoirs se rencontre en effet l'aperçu de notre propre position à cette époque.

1 Ordon. des Kois de France, t. 6, p. 00.

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POITOU. 9

Le travail de l'unité territoriale n'est pas encore complet. Si les provinces ont perdu toute individualité nationale pour se confondre dans l'ensemble du royaume de France, il reste encore à leur surface des lignes purement géographiques il est vrai , qui les limitent, les séparent pourtant entre elles. L'autorité royale, avant de trouver son expression la plus simple, se subdivise, se forme divers centres. Par la création des apanages se reproduit sous des proportions , •

moins vastes le système féodal , qui révèle non plus l'cxis- # tence de petites nations distinctes , mais bien les difficultés historiques d'une fusion immédiate. Dans les lettres du 3 mars 4374, nous rencontrons les divers rapports de l'autorité du roi et de celle de son vassal. Là sont enregistrées les limites des deux juridictions , la nature des compétences; elles doi- * , vent être pour nous l'explication de notre nouvel état politique. ï?*

Elles sont ainsi conçues dans leurs clauses finales :

« Nous adecertes, considérans que notre frère s'est béni- 3> gnement soubmiz à nostre boune volenté et ordenance , * t '

» lui avons de nostre certaine science et auctorité royale , » octroyé, ordonné, voulu et accordé, et par la teneur de i) ces présentes , octroïons , ordonnons , voulons et accor- # » dons, que il, ses hoirs, successeurs et aïans cause , jois- » sent et usent paisiblement et perpétuelment à toujours des » domaines , justices , noblesses, seigneuries , et autres droiz » desdictes duchies de Berry et d'Auvergne , de la conté de » Poitiers , de la terre de Chizay , de Civray et de Melle à • » lui appartenantes ,• réservé toutes voies , et retenu à nous » en especial et par exprés , la foy et hommage , ressort et » souveraineté desdictes duchiez , conté et pais dessus diz , » et autres choses qui s'en suivent ; c'est assavoir que nous

» seul et pour le tout aurons congnoissance , ressort et sou- » veraineté de toutes les églises cathedraux desdictes du- » chiez et pais de Poitou et de toutes autres églises de » fondacion royal , et autres exemptes par priviléjes ou » autrement , auparavant les dons ou transpors fais desdictes » terres et païs à nostre dit frère , que elles ne puissent » estre séparées , de parties , ou estre mises hors de la cou- » ronne de France ; et avecques ce, aurons la congnoissance » de touz les droiz royaulx , sans ce que nostre dit frère ou » ses successeurs , par vertu des lettres du don à lui fait , » puissent à nous ou noz successeurs jamaiz demander » récompensacion aucune, et nos lieuxtenans , seneschaux , » baillis , prevoz et tous autres justiciers et officiers quel- » conque exercerons la juridiction tant réelle comme per- » sonnelle en toutes les causes desdictes églises et chacune » d'icelles , et aussi en tout cas touchans les droiz royaulx.

» .... Si donnons en mandement , et expressément » enjoignons anx susdiz , présens et avenir , que nostre dit » frère le duc de Berry ils facent, lessent et sueffrent joïr et » user paisiblement et perpetuelment de nostre présente » grâce et octroy , en exécutant chacun pour tant comme il » lui touche, nostre dicte ordonnance, et contre la teneur » d'icelle ne sueffrent nostre dit frère , ses gens et officiers » estre molestez , troublez ne empeschez en aucune manière. » Et que ce soit ferme chose et estable à tousjours , nous » avons fait mettre nostre scel à ces présentes lettres : sauf » notre droit en autres choses, et F autrui en toutes »

1 Ordon. des Roi» de France, t. 6, p. 06.

Ces dispositions promulguées par le duc de Berri sont revêtues d'une formule finale qui annonce comme existant déjà la dignité de chancelier de ce prince , qu'un grand nombre d'historiens n'ont pas voulu admettre.

Si plusieurs provinces du midi de la France eurent à gémir plus tard des tyranniques exactions du duc de Berri , le Poitou échappa dans les premiers temps aux rigueurs de cette nouvelle domination. L'œuvre pacifique de Charles V trouve dans son frère un continuateur zélé, et plusieurs ordonnances émanées de lui manifestent hautement la pensée qui les a inspirées. Non-seulement , et cela dès le début de son pouvoir , il octroie à la cité de Poitiers la confirmation de tous ses droits et privilèges, mais encore il s'efforce de réprimer les vexations et les violences des gens de guerre attachés à son serviee , à l'encontre des paisibles bourgeois de cette ville. En 1 373 , faisant droit à une requête des habitants de cette même cité , il assujétit anx charges du guet et de garde plusieurs de ses officiers qui voulaient s'y soustraire. « Que tous habitants de quelque état et con- )> dition qu'ils soient , excepté nobles et mendians , officiers » de nostre hostel ou en nostre service, soient contraints de » païer réparation et autres aydes nécessaires à la garde et » défence de ladite ville et du pays \ » Des pénalités sont portées contre les délinquants , par la prise de corps et la saisie de leurs biens , et c'est aux soins du maire de la ville qu'est confiée l'exécution de ces mesures protectrices des intérêts de tous.

La même année , sur les sollicitations du maire et des bourgeois de la cité de Poitiers , il place sous la sauvegarde de son autorité les propriétés privées indignement spoliées durant

1 Thiiwudeau, Pièces justificatives , t. 2, p. 446.

les dernières guerres, et impose de justes limites aux licences, si fréquentes et si tyranniques à cette époque, des hommes d'armes et des seigneurs voisins s.

La ville de Poitiers semble privilégiée dans les largesses du roi de France et du duc de Berri. L'importance de sa position vis-à-vis des provinces méridionales provoque, sans doute dans leur intérêt personnel , la bienveillance de ces deux princes. Ils veulent à force de bienfaits attacher à leur cause la fidélité des populations , non plus par la nécessité de la force , mais par les liens d'une reconnaissance motivée et d'une sincère affection. C'est surtout dans les classes moyennes de la bourgeoisie que la royauté de France cherche à émouvoir le plus de sympathies : l'inconstance des seigneurs, barons, nobles et chevaliers, dans les derniers temps, ne lui offre nullement la garantie d'une longue fidélité ; elle sait que par la nature de sa position la noblesse doit être longtemps encore sa plus cruelle ennemie , et qu'elle n'attend qu'une occasion favorable pour lever l'étendard de la révolte et de l'indépendance féodale. Cette prédilection pour les communes s'explique ainsi très-facilement , et nous pouvons en mentionner les résultats historiques , sans rechercher pour chaque décision sa pensée et sa cause.

Dès 1372, alors que Charles V établissait les bases de sa nouvelle autorité, il met sous sa protection et sauvegarde les maire , échevins , bourgeois , conseillers et jurés de la commune de Poitiers. Les dispositions de cet acte sont formulées en ces termes a :

« Charles , par la grâce de Dieu roy de France , savoir » faisons à tous présens et à venir , que nous à la supplica- » tion de nos amez et feaulx les maire , eschevins , bour-

' Thibaudcau, Pièces justif., t. 2, p. 448.

3 Recueil des manuscrits de dora Fontcneau, 1. 11 , p. 549.

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POITOU. 13 » gcoys , conseillers , jurés et de toute la commune de nostre » ville de Poictiers , lesquels comme nos bons , vrais et loyaux » subgès , se sont soubmis de nouvel et libéralement à nos- » tre subgection et obéissance , et ont voulenté et intencion » de y estre et perpétuellement demourer , et par ainsi consi- » derans leur boune et vraye affection ; aians inclinacion de » nous condescendre à leur dicte supplication , afin que quant » il se verrons par nostre puissance estre gardés en leurs drois et » maintenus en paix et tranquilité, et préservés de toute oppres- » sion y ils aient plus grant désir de garder leur loiaulé envers » nous et de y tousjours fermement persévérer, prenons et » mettons de nostre auctorité royal, certaine science et grâce » espécial , les susdits avec tous les biens appartenants à la- » dite commune et leurs autres biens particuliers, leur » famille et autres choses et possessions quelconques estant » en nostre royaume , à la conservation de leur droit tant » seulement la protection et espécial sauvegarde de nous et de » nos successeurs , à tousjours mais par ces présentes , nous » mandons et commectons au sénéchal de Poitou , que auxdits » maire , esche vins, bourgeois et conseillers il députe , toute » fois que le cas adviendra et qu'il en sera requis , ung ou plu- » sieurs de nos sergens qui soient leurs gardiens pour les déjà fendre les susdits, leurs familles, possessions et autres choses » quelconques à eulx appartenans , d* toutes injures , vio- » lences , griefs , oppressions , molestations , force d'armes , » puissance, délais et quelconques autres nouvelletés indeues, » et les gardent et maintiennent en leurs justes possessions , » franchises , libertés , usages , constances et saisines , » esquelles ils les trouvent estre et leurs prédécesseurs avoir » été paisiblement d'ancienneté , etc., etc. »

• . . . La même année , Charles V accorda toutes les

prérogatives de la noblesse aux maire , aux douze échcvins , et aux douze conseillers-jurés de la commune de Poitiers , et à leurs descendants

Quelques mois auparavant le même prince avait établi dans la ville de Poitiers un hôtel des monnaies et avait chargé de l'exécution de cette mesure le sire Martin de Foulques , porteur des lettres patentes de cette fondation , lesquelles étaient ainsi conçues ' : « Comme nagueres la » ville de Poitiers soit venue à nostre obéissance , en laquelle » pour le temps qu'elle estoit en obéissance de nostre très- » cher seigneur et père que Dieu absolve l'en eust accous- » tumé d'y faire monnoye, ordonnons par ce6 présentes » que en cette dite ville , y soit faite et faciez faire et forger » au telle et semblable monnoye d'or et d'argent , comme » nous faisons faire en noz autres monnoyes , afin que ladicte » ville et le païs soit et puisse estre rempli de nos dites » monnoyes ; et donnez et faictes donner à tous changeurs » et marchans qui apporteront billon en icelle, en tout » marc d'argent allaié à quatre deniers de loy , argent le » roi , cent cinq sols tournois; et en tout autre argent allaié » à deux deniers le loi , argent le roy , cent sols tournois ; » et pour marc d'or, au tel et semblable prix comme nous » faisons donner en nos monuoyes de Tours et d'Angers. »

Par des lettres du mois de septembre de la même année , il accorda aux ouvriers de cette monnaie les mêmes privilèges que son père le roi Jean avait concédés aux ouvriers des monnaies du serment de France.

La célèbre abbaye de Ste-Croix f cet antique asile de la pieuse et infortunée Radégonde , fut aussi l'objet de la bienveillance du roi de France , qui la plaça sous la sauvegarde

> Nous avons donné le texte de ce document à la Ûn du premier volume. 3 Ordon. des Rois de France, t. 5.

POITOU. 15 royale et ordonna qu'elle n'aurait à subir d'autre juridiction que celle des juges royaux. Cette protection accordée à cette maison religieuse fut provoquée par les prétentions des gens du duc de Berri , tendant à soumettre à son autorité les ^ habitants de cette communauté. Les monastères et les églises trouvaient ainsi dans la puissance royale , aussi bien que les communes et les bourgeois des cités , un appui * constant et une prédilection sincère.

Le duc de Berri lui-même , dont l'avidité et l'avarice doi- . ,

vent plus tard occasionner dans les provinces méridionales tant de désastres et de malheurs , se laisse aller à l'impulsion * généreuse de son frère. En 1374, au mois d'octobre , il *; exempte pour l'espace de cinq années les habitants de la cité de Niort , de tous fouages , impositions, gabelles , charges, subsides et exactions. En 1375 , il met sous sa protection et sauvegarde l'église de St-Hilaire-le-Grand de Poitiers. Ainsi se pratique dans notre province l'œuvre de la nouvelle con- * • -

quête du roi de France ; tour à tour pacifique et organisa- £ trice, soit qu'elle jette un voile d'oubli sur le passé , ses e haines, ses passions et ses combats, soit qu'elle place sous la sauvegarde de sa toute puissante autorité les libertés communales des cités , les droits seigneuriaux et les juridictions ecclésiastiques. Tous les actes dont nous venons de citer < textuellement quelques extraits émanent de la même inspi- r> ration : solennel début de la fusion de deux territoires, s'accomplissant au milieu du calme et dans les uniques préoccupations d'une perpétuelle stabilité.

La paix fut cependant troublée en l'année 1377 par le t siège du château de Mortagne , qu'occupaient des guerriers < anglais \ Le duc d'Anjou, frère du roi, désirant retourner

1 Froissard.

à Toulouse où se trouvait alors sa femme , ordonna la levée de tous les gens d'armes de toutes les villes et châteaux de son obéissance , pour résister aux tentatives de quelques guerriers anglais réfugiés dans la forteresse de Mortagne en Poitou. À la tête des chevaliers et soldats français se trouve Ives de Galles , qui a abandonné la cause de l'Angleterre pour s'associer aux destinées de la France. Par suite de la mort de ce guerrier tué par trahison , les efforts des chevaliers français furent impuissants, et ils levèrent le siège de ce château, le plus bel et le plus fort de toutes les frontières des marches du Poitou, après un blocus d'une année entière. Sauf cette accidentelle expédition , le Poitou ne fut agité par aucune autre guerre durant le règne de Charles V 9 qui put de la sorte accomplir ses projets de réforme et de bien-être national.

Mais ces apparences de prospérité disparaissent bientôt pour faire revivre dans sa sombre et terrible réalité le fléau de la guerre civile. La mort enlève presqu'à la même heure les deux héros de ces temps , héros différents par l'ensemble de leurs physionomies , mais dont l'activité donna aux événements une même impulsion : .Charles V et Bertrand Dugueslin , la tête et le bras de cette France récemment agrandie, meurent à peu d'intervalle l'un de l'autre en l'an 1380. Avec le guerrier breton s'évanouit l'énergie belliqueuse qui repoussa les Anglais loin du territoire envahi ; avec le roi de France cessent ces nobles tentatives de civilisation pacifique , dont nous avons constaté pour notre province les manifestations officielles. Charles V couronna la fin de son existence par deux actes dignes de sa haute sagesse. Il ordonna l'abolition d'un grand nombre d'impôts , cherchant ainsi à soulager la misère de ses peuples ; et fit ouvrir aux dépouilles mortelles de son glorieux connétable les tombeaux de l'abbaye de

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Saint-Denis, cette sépulture des rois de France , comme si l'ombre du héros breton pouvait encore protéger au-delà de la mort cette royauté dont l'avenir est pour Charles V l'objet de terribles anxiétés. Plus tard , l'éloquence de l'évoque cPÀuxerre complétera, en faveur de la mémoire du connétable, l'œuvre de la reconnaissance nationale , en prononçant pour sa gloire la première oraison funèbre dont ait retenti la chaire évangélique.

La tombe de Duguesclin était à peine fermée , que l'abbaye de Saint-Denis se rouvrit pour recevoir celle du roi de France. Avec lui meurt l'espoir de la patrie ; et à-entendre les récits de quelques chroniqueurs , il est facile de deviner, à travers leurs plaintes et leurs larmes , le lugubre avenir qui la menace. À son lit de mort, Charles V lui-même laisse entrevoir les tristes pensées que font naître dans son esprit des prévisions de malheurs et de désastres. « Quand ses deux frères , dit l'éloquent interprète des chroniques contemporaines * , furent , ainsi que le duc de Berry , auprès du roi qui , depuis deux jours , se préparait à la mort par les plus saintes prières et avec la plus ferme raison , il les fit approcher , et leur dit : ce Mes bons frères , je sens bien que » l'ordre de la nature ne me laisse plus longtemps à vivre ; » je vous confie et vous recommande mon fils Charles. » Conduisez-vous avec lui comme doivent faire des oncles » loyaux et fidèles. Couronnez-le roi au plus tôt après ma » mort. Je mets toute ma confiance en vous. L'enfant est >} jeune , d'un, caractère facile ; il a besoin d'être bien con- » duit et élevé dans de bonnes doctrines. Enseignez-lui , et » faites-lui enseigner les préceptes et les devoirs de la » royauté ! Mariez-le à un si haut parti que le royaume

1 De Barantc , Hist. des dues de Bourgogne , 1. 1 , p. 1 10.

» puisse en profiler. J'ai eu longtemps un maître astro- » nome qui affirmait qu'en sa jeunesse il aurait fort à faire » et échapperait à de grands dangers. J'ai beaucoup réfléchi » sans imaginer d'où ils pourraient venir , à moins que ce » ne soit du fait de la Flandre ; car , Dieu merci , les affaires » de notre royaume sont en bon point. Le duc de Bretagne » est inconstant et cauteleux ; il a toujours eu le cœur plus » ^anglais que . français. Il faut donc , pour rompre ses » desseins, que vous gagniez toujours l'amour des nobles » et des bonnes villes de Bretagne. J'aime les Bretons ; ils » m'ont toujours servi loyalement , et aidé à garder mon » royaume contre mes ennemis. Faites le sire de Clisson » connétable ; tout bien considéré , je ne vois personne qui » convienne mieux à cet office. Cherchez à marier mon fils » Charles en Allemagne ; il y trouvera de fortes alliances. » Vous savez que notre adversaire veut aussi y prendre une » femme dans le même espoir. Les pauvres gens de notre » royaume sont bien tourmentés , et grevés par les aides et » les. subsides. Otez-les le plus tôt que vous pourrez ; » nonobstant que je les aie établis , rien ne me chagrine » plus , et ne me pèse davantage sur mon cœur ; ce sont » les grandes affaires que nous avons eues dans toutes » les parties de notre royaume qui m'ont contraint à y » recourir. » Il leur parla encore longtemps , leur donnant les plus sages conseils. Puis il fit apporter la sainte couronne d'épines, et lui adressa une longue prière. Il demanda aussi qu'on tirât du trésor de Saint-Denis sa couronne royale, et la fit poser aux pieds de son lit. « Ah ! précieuse couronne de France , dit-il , et à cette » heure si impuissante et si humble : précieuse par le mys- » tère de justice renfermé en toi ; mais vile , plus vile que » toutes choses , à cause du fardeau , du travail , des

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» angoisses , du tourment , des peines de cœur , de corps et » d'âme , et des périls de conscience que tu donnes à ceux » qui te portent. Ah! s'ils pouvaient d'avance les savoir, ils » te laisseraient plutôt tomber en la boue que de te placer » sur leur tête. »

» Il avait fait entrer dans sa chambre des gens du peuple , et se tournant vers eux et vers la foule de ses domestiques , il leur dit : « Je sais bien que dans le gouvernement du » royaume et en mainte occasion , j'ai dû offenser les » grands , les moyens et les petits , auxquels j'aurais dû » être bienveillant et reconnaissant pour leurs loyaux ser- » vices. Ayez donc merci de moi , je vous prie , je vous en » demande pardon. » Et comme tout le monde pleurait autour lui , il les consolait en disant : « Réjouissez-vous , » mes bons amis , mes loyaux serviteurs , dans une heure » ce sera fini. »

» Sa fin approchait , il ordonna qu'on fit venir le jeune dauphin pour le bénir , ce qu'il fit dans les paroles de la Bible comme Isaac avait béni Jacob. « Plaise à Dieu d'ac- » corder à mon fils Charles la rosée du ciel , la graisse de » la terre , l'abondance du froment , du vin et de l'huile ; » que sa famille lui obéisse ; qu'il soit le seigneur de ses » frères ; que les fils de sa mère s'inclinent devant lui ; qui » le bénira soit béni , qui le maudira soit maudit. » — Il donna encore sa bénédiction à tous ceux qui étaient présents , ajoutant : « Mes amis , maintenant retirez-vous , » priez pour moi , et laissez-moi endurer en paix le dernier » travail de la mort. » Il se tourna de l'autre coté , se fit lire la Passion , et commença d'agoniser. Peu après il rendit le dernier soupir entre les bras de son ami , le sire de la Rivière. »

Ces tristes adieux du monarque expirant étaient à peine

terminés , que l'ambition des oncles du jeune roi souleva autour du trône de cet enfant d'épouvantables catastrophes. « Comme j'étois prest d'entrer dans ce long et pénible règne, dit Mézerai 1 , deux choses ont pensé m'en détourner; l'horreur que j'ay de repasser sur tant de massacres , de ruines et de désolations , et la peine incroyable qu'il y a à demesler tant d'affaires si embrouillées , et d'autant plus difficiles à expliquer qu'elles naissent sans ordre les unes sur les autres , et de la plus horrible confusion qui ait jamais troublé ce royaume. Toutes fois, quand je suis venu à jeter les yeux par-delà ces cruelles discordes , ces guerres sanglantes et ces lamentables calamitez , le régne heureux de Charles VII m'a rendu le courage ; et la passion que j'ay de voir la France triompher des Anglois m'a fait croire doucement que l'ennuy me sera plus léger et le travail moins difficile. » Bien triste époque , en effet , que celle dont le début est ensanglanté par la guerre civile , et qui a pour dénoûment le triomphe de l'Angleterre, l'anéantissement presque complet de la nationalité française. Il est loin de notre pensée de vouloir emprunter à l'histoire générale le récit des événements de ce régne malheureux ; mais , tout en observant les limites que nous impose la nature de notre travail , il nous est impossible de ne pas rappeler les principales phases de cette époque si fertile en désastres de tous genres , et de suivre dans sa vie politique le duc de Berri , comte de Poitou.

Durant les luttes d'ambition que la jeunesse de Charles VI provoqua entre ses oncles , son rôle ne fut ni important ni glorieux ; et le jugement que les historiens ont porté sur ce prince peut se résumer en ces quelques mots : « C'estoit un

1 Hist. de France, 1. 1 , p. 922.

POITOU. 21 » prince bon et humain , mais foible et d'un esprit borné. » Il estoit avide d'argent, parce qu'il en avoit toujours » besoin pour soutenir les dépenses excessives qu'il faisoit. » C'estoit le prince le plus magnifique de son temps , mais » il estoit plutôt prodigue que libéral. » Dans tout le cours de ces événements, il n'eut ni le courage ni la volonté d'intervenir puissamment dans les querelles de famille. Ne sachant ni haïr ni aimer , il n'a d'ardeur ni pour le bien ni pour le mal. Avec un autre caractère, il aurait pu se porter médiateur entre ses frères , imposer silence à leurs projets ambitieux , non par d'impuissantes paroles de conciliation, mais en jetant dans la mêlée l'autorité de son nom et l'énergie de son épée , en ralliant autour de sa bannière ducale les populations divisées par des haines , écrasées par les impots. Investi alors d'une haute puissance, il aurait épargné à la France les douloureuses convulsions qui l'agitèrent durant les premières années du XVe siècle. Noble et grande mission qui eût entouré son nom d'une gloire réellement nationale , mais à laquelle il ne sut jamais aspirer. Charles V semblait pressentir le rôle insignifiant que le duc de Berri devait remplir après sa mort ; car , non-seulement il n'est fait aucune mention de ce prince dans les ordonnances par lesquelles il régla la tutelle de son jeune fils , mais encore il se trouva déchu de ses droits à la régence par la volonté de l'ancien roi , qui , à défaut du duc d'Anjou , y appela le duc de Bourgogne. A quelle cause assigner cette exclusion presque flétrissante pour l'honneur du duc de Berri? Ne fut-elle que le résultat d'intrigues et de jalousies au sein de la famille royale , ou bien n'eut-elle pas pour motifs l'incapacité et l'inertie de celui qui en était frappé? Les faits qui suivirent l'avènement au trône du fils de

Charles V peuvent justifier avec quelque raison cette dernière hypothèse.

« Quant à Jean duc de Bcrri, dit l'historien du Languedoc 1 , il brigua quelque établissement qui le distinguât des autres princes plus éloignés de la couronne , et qui satisfît en même temps son ambition et son avarice. Le duc d'Anjou son frère, qui était bien aise de l'éloigner de la cour, s'employa volontiers auprès du roi pour lui procurer le gouvernement du Languedoc et de la Guienne , et il fit tant qu'il l'obtint. La principale raison qu'il allégua pour le lui procurer , fut , suivant le témoignage d'un écrivain du temps , que ce gouvernement était le plus riche du royaume et le plus étendu en grandes seigneuries, comme étant honoré de vingt-deux comtés , et qu'il était plus expédient d'en commettre la garde à la fidélité d'un prince du sang , enfant de la maison , que de s'en fier à tout autre étranger. Il ajouta au mérite de la naissance celui des grands services rendus , et fit encore valoir le droit de bienséance : car , après avoir remontré qu'il avait contribué plus que personne à la conquête de la Guienne, il dit qu'il y possédait en propre le comté de Poitou , et que cela le rendrait d'autant plus puissant et plus capable de secourir la province et de prévenir les entreprises des ennemis , qu'il aurait plus d'intérêt à sa conservation. Le roi Charles VI ou son conseil se rendit à ces raisons , et disposa du gouvernement de Languedoc en faveur de son oncle par des lettres données à Paris le 19 novembre 1380. »

« Le pouvoir dont il fut de la sorte investi était immense ; il 3 lui fut permis entre autres choses de donner

• Dom Vaissette.

7 Introduction aux Oidon. des rois de Frauee*

POITOU. 23 des lettres de rémission, même pour les crimes de lèse-majesté. On lui abandonna l'administration de tous les revenus de ces provinces, avec la liberté de les employer à son usage particulier , sans être obligé d'en rendre compte. En un mot , il pouvait faire dans la Guienne tout ce que le roi y ferait lui-même , s'il était présent avec tout conseil , et le roi promet de confirmer tout ce qu'il aura fait. » — Cette dignité conférée au duc de Berri devint l'une des conditions du traité fait le 28 octobre 1 380 entre les oncles du jeune roi , traité que devait bientôt déchirer la turbulente activité de ces illustres ambitieux. Suivons donc dans sa carrière politique le seigneur suzerain de notre pays.

Sa domination sur les provinces méridionales devint la cause d'une guerre violente entre lui et Gaston Phœbus y comte de Foix 1 , soutenu par les sympathies presque unanimes de leurs habitants. Ce prince , voulant s'assurer l'appui des populations avant de s'engager dans cette lutte , assembla à Toulouse les seigneurs et. notables de la ville et des environs. A la suite de discussions animées, le plus grand nombre des assistants décidèrent qu'il fallait marcher contre le gouverneur que leur imposait l'autorité du roi de France. De violentes récriminations s'élevèrent de toutes parts contre la tyrannie du prince français , qui accablait d'impôts et de subsides les Poitevins ses sujets. Avant de prendre les armes r les plus sages résolurent cependant d'essayer de calmer les esprits par de pacifiques négociations. Ils députèrent les plus illustres d'entre eux pour porter au roi de France et au duc de Berri lui-même des paroles de paix, et les supplier de confirmer l'autorité du comte de Foix dans les provinces du Midi. Leurs instances ne rencontrèrent aucune faveur

1 Résumé de l'histoire du Languedoc.

dans l'esprit du jeune monarque ; il leur répondit i^x1 ayant investi son oncle de la dignité qu'ils sollicitaient pour le comte Gaston, il ne pouvait la lui retirer pour en gratifier un autre.

Tandis que ces négociations échouaient à la cour de France , le duc de Berri invoquait tous» les moyens pour maintenir sa domination sur ces peuples rebelles. Tour à tour souple et violent , il employait les caresses et les menaces. Mais rien ne put ébranler la fidélité de ces populations , et de toutes parts on se disposa à recourir à la force des armes pour terminer la querelle des deux rivaux. Et lorsque Charles VI , ou pour mieux dire le duc d'Anjou r écrivit au comte de Foix pour le supplier de reconnaître l'autorité du duc de Berri, il n'eut d'autre réponse que ces paroles empreintes de cette antique fierté des seigneurs aquitains : « Je ne souffrirai en Languedoc aucun maître, et par conséquent le duc de Berri. » Les démarche» du jeune roi prés des prélats et barons des principales villes n'obtinrent pas plus de succès. Irrité de cette persistance dans leur rébellion , il résolut de marcher contre ces peuples insoumis à la tête de son armée : déjà l'oriflamme de France enlevée du sanctuaire de l'abbaye de Saint-Denis annonçait en flottant dans les airs de belliqueuses pensées , lorsque le duc de Bourgogne engagea son neveu à s'avancer de préférence contre les Flamands, rebelles aussi, et peut-être plus dangereux. Le jeune roi alla satisfaire dans le nord de la France les nobles ardeurs de gloire dont ses paroles étaient l'éloquente expression. « Il est temps, disait-il, que y éprouvé le métier de la guerre : qui n'entreprend rien, n'achève rien. »

Le duc de Berri, réduit à travailler seul à la conquête des provinces révoltées , s'avança vers le Midi , et , après quelques jours de marche à travers le pays , son armée se trouva face à face de celle de son rival. Ce dernier envoya un défi

POITOU. 25 au prince français , et le héros de la journée de Poitiers se révéla dans ces paroles adressées à un de ses officiers qui le détournait de l'accepter: « A Dieu ne plaise, lui dit-il, qu'un fils de roi montre jamais tant de lâcheté que de refuser de combattre un ennemi présent : je jure au contraire que je ne délogerai point d'ici qu'après avoir présenté la bataille. » Un combat sanglant suivit de près ces courageuses paroles du comte de Poitiers ; mais il eut la douleur de voir son armée , inférieure en nombre , mise en complète déroute. Ceci se passait en 1381.

Furieux de sa défaite , le prince se retira dans la cité de Carcassonne qui lui était dévouée , et de là il chercha en vain , par quelques escarmouches contre les seigneurs dévoués à son rival , par le siège de leurs châteaux, à affermir son autorité dans tout le pays. « Il se vengea de l'impuis- » sance de ses efforts , dit l'historien de Saint-Denis , par » des hostilités sans cesse renouvelées ; de telle sorte que la » province, exposée aux ravages des Anglais et aux agres- » sions du duc de Berri , présenta le triste spectacle des » dévastations et des horreurs qu'entraînent toujours avec » elles la guerre civile et l'invasion étrangère. » L'intervention pacifique du cardinal d'Amiens y agissant sous les inspirations du pape Clément VII, put seule mettre fin à de tels désastres : au mois de décembre de l'année 1381 , un traité de paix fut conclu entre le prince français et le comte de Foix. Le moine de Saint-Denis , qui parle de cette transaction , n'entre dans aucuns de ses détails et accidents ; il ajoute seulement « que la générosité du comte de Foix » décida le grand différend qu'il avait eu avec le duc de » Berri , relativement au gouvernement du Languedoc. Il » eut pitié des malheurs du pays , occasionnés par ses que- » relies privées. Et voulant joindre à l'honneur d'avoir

» vaincu son rival celui de donner la paix à sa patrie , il » traita avec lui sous de bonnes assurances , et le mit en » possession de sa dignité. »

La soumission presque chevaleresque de Gaston Phœbus n'entraîna pas celle de toutes les cités méridionales. La ville de Narbonne poussa jusqu'à la dernière extrémité sa résistance à l'encontre du nouveau souverain. Déjà, en 1380, ses habitants avaient massacré le bâtard d'Alaman, écuyer du comte de Savoie , envoyé par le duc de Berri pour recevoir leur serment d'obéissance. Plus tard , pour se venger de la fidélité d'Aymeri , vicomte de leur ville , aux intérêts du duc , ils le chassèrent de la cité , pillèrent son palais et sa maison de plaisance , et poursuivirent sa femme jusque dans la retraite qu'elle avait choisie. — La cité de Carcassonne , autrefois fidèle , se rangea du côté de la révolte , et refusa de prêter le serment d'usage. — Mais peu à peu ces diverses résistances furent apaisées , et l'autorité du duc de Berri s'exerça librement sur toutes les provinces du Languedoc. Tyrannique et violent dans son avidité et ses besoins d'argent , il jeta dans ce pays la misère et les désastres de tous genres ; les populations , fatiguées d'invoquer en vain la pitié du roi , firent succéder aux plaintes le désir de la vengeance , et des rébellions sans nombre ensanglantèrent de nouveau ces malheureuses contrées. Leurs infortunes ont rencontré dans le moine anonyme de Saint-Denis un éloquent narrateur ; son récit , empreint de la plus noble indignation , nous montre les moyens d'administration employés par le duc de Berri depuis la mort de Charles V son frère : « La mort de Charles V n'eust pas si tost mis son fils sur le throsne , que le duc de Berri son oncle demanda le gou«* vernement de Languedoc , qui lui fut facilement accordé , et si son ambition fut satisfaite , il y trouva aussi dc'quoi

POITOU

gorgcr son avarice ; et non-seulement les villes , mais la campagne fut aussitost toute pleine , et presque couverte de toute sorte de receveurs , d'exacteurs et de maltostiers , et d'autant plus insolents et cruels , qu'ils avoient l'authorité entière d'estendre les imposts , de faire les tailles annuelles , des fouages , et jusqu'à prendre encore le vingtième de tous les vins , des troupeaux et des haras. Cette cruauté désola en peu de temps tout le pais : car celui qui obéissoit se dépouilloit de tous ses biens pour demeurer gueux et misérable; et l'autre, qui faisoit résistance, estoit traisné dans une sale prison , où sa liberté n'estoit plus au prix de sa quote part , et où il falloit expier , d'une somme immense , le crime de rébellion , dont on avoit fait beaucoup d'exemples par le supplice de plusieurs innocents. C'est ce qui fit qu'un grand nombre de personnes de Languedoc et de Guienne abandonnèrent leurs biens , et qu'elles désertèrent pour faire leur patrie des lieux où on les recevroit à mandier ; et comme c'estoit le seul remède contre la persécution des tyrans , il est sans doute que ce gouvernement composé de deux grandes provinces se fût peu à peu trouvé aussi vuide d'habitants que de biens, si le roi n'y eût enfin pourveu , et l'on en eut l'obligation à la généreuse résolution de maistre Jean de Grand-Selve. C'estoit un bon religieux de l'ordre de St-Bernard, natif du diocèse de Toulouse, et docteur en théologie, qui ne put résister à une si juste compassion , et qui entreprit généreusement le voyage de la cour pour la délivrance de sa patrie. Les créatures du duc de Berri firent tout ce qu'ils purent pour lui fermer toutes les entrées ; mais il ne fut que plus animé de tant d'obstacles ; et sans se soucier de la présence même de ce duc , il aborda hardiment le roi, et lui parla de tant de maux , sans rien retenir de tout ce qui estoit à dire , avec une assu-

rance qui rendit tout le monde fort surpris d'une entreprise si hardie. Le roi F écouta patiemment, et lui promit qu'il feroit un voyage sur les lieux pour le soulagement des peuples , et parce qu'il y avoit à craindre que le duc de Berri se vengeât , selon son pouvoir , d'un homme qu'on savoit qu'il haïroit à mort, le roi le prit en sa sauvegarde. »

Si les provinces méridionales eurent beaucoup à souffrir durant ces époques de calamité publique , celle du Poitou ne fut pas à l'abri des divers fléaux qui désolaient la France entière. Des combats d'un genre nouveau y éclatèrent de toutes parts. Là , plus de haines nationales à satisfaire , plus d'injures et de défaites à venger , plus d'ambitions privées à protéger : les populations s'entre-choquent, poussées par le vertige du désespoir ; écrasées sous le poids des impôts, elles cherchent dans le pillage et les dévastations à échapper aux exigences tyranniques du fisc. Les habitants des campagnes s'assemblent , s'associent , choisissent leurs chefs , et s'épandent à travers tout le pays. L'instinct de leur misère les pousse vers les cités opulentes, vers les châteaux où un riche butin peut s'offrir comme prix de leurs faciles victoires. Les chroniqueurs contemporains , sans s'associer aux souffrances de ces malheureux , les flétrissent sous la dénomination de tuchins , ou coquins, ajoute dom Vaissette.

La puissance royale s'alarma de ces tentatives d'insurrection : tous les guerriers de Charles VI et du duc de Berri s'empressèrent d'aller combattre ces brigands, devenus criminels par suite des exactions pécuniaires qui semblaient être l'unique préoccupation du prince français. Et puis, à côté de ces bandes armées , de ces paysans révoltés , se rencontraient d'autres bandes bien plus terribles encore : composées de chevaliers et d'hommes d'armes ruinés dans les

POITOU. 29 guerres passées, et ne pouvant trouver dans le présent aucunes chances de fortune , elles inondent nos contrées , et les ravagent de fond en comble. C'étaient des nobles habitués à mener une vie indépendante dans leurs châteaux, et qui dans leurs regrets de temps plus heureux cherchaient à en raviver le souvenir par des brigandages et des excès de tous genres : ils massacraient et rançonnaient , et à ces tristes exploits se bornait leur ambition de gloire. Ces chevaliers errants, à la vie aventureuse, exaltent dans un langage presque poétique leurs prouesses de chaque jour ; et leur impudente et sauvage fierté peut se résumer dans cette exclamation de l'un d'eux : Si Dieu estait liomme d'armes, il seroit pillard.

Vers 1384 éclatèrent dans le Poitou les premières tentatives de tuchineries : a Aucuns Auvergnacs, Lymosins et » Poictevins , gens rustiques , dit Bouchet 1 , s'assemblèrent , et » sous l'enseigne d'un capitaine qu'ils firent , nommé Pierre » Rivière, alloient par le pais és maisons des notables, » gens d'église, bourgeois, marchands et autres, pilloient >} lesdites maisons et tuyoient ceux qu'ils y trouvoient , sans » pitié ne miséricorde. A un chevalier d'Ecosse , qu'ils » trouvèrent par le chemin , mirent une salade toute rouge » de feu sur la teste ; à un prestre couppèrent les doigts » et la couronne, puis le bruslèrent ; et à un chevalier de » Rhodes, n'en firent moins, car ils le pendirent à un » haut arbre par-dessous les bras, et le tuèrent à force de » fléchés. Et de ce adverty Jean duc de Berri , ainsi qu'il » alloit en Avignon saluer le pape , fit assembler les nobles » du pais , et incontinent deffit tout ceste mauvaise compa-

> Annales d'Aquitain*.

» gnie : les aucuns furent occis se deffendant , les autres » bruslés , les autres pendus et estranglés, et tellement qu'il » n'en fut plus de nouvelle. »

Triste dénoùment de ces révoltes sans nombre qui nous révèlent si fidèlement les malheurs de ces temps et les misères des populations accablées tout à la fois par la guerre et les impots. Les guerriers du duc de Berri purent bien étouffer les clameurs et les cris de rébellion , mais ils n'apaisèrent en rien les souffrances des masses , et leurs victoires ne furent que de nouveaux désastres à ajouter à tant d'autres. Ainsi disparaissent déjà bien loin de nous les espérances de prospérité que nous avaient fait entrevoir les diverses ordonnances du roi Charles V.

Pendant que ces tristes événements s'accomplissaient, nos contrées furent menacées de l'invasion anglaise. Jaloux de venger leurs défaites passées , plusieurs guerriers de race britannique se répandirent sur les limites du Poitou, et renouvelèrent leurs tentatives de conquête. Inactifs depuis longtemps , ils espéraient trouver au milieu des populations épuisées des chances certaines de victoire. Il en fut autrement. Le duc de Bourbon , dont la gravité des mœurs s'accordait mal avec la licence de ses autres frères , abandonna la cour de France pour venir combattre les Anglais. Il convoqua dans la cité de Niort toute la noblesse poitevine , et bientôt on vit se presser sous les bannières de France une foule de seigneurs attachés autrefois au parti anglais , mais dont la fidélité et la bravoure sont désormais acquises à la cause nationale. Au milieu de tous ces guerriers , barons et nobles, se font distinguer le comte de la Marche, Henri de Thouars , les sires de Pouzauges et de Parthenay. Soutenu par le courage de tous ces seigneurs , le duc de Bourbon

POITOU. 31

chassa les Anglais des provinces envahies > et termina par le siège de Verteuil cette expédition glorieuse , quoique de courte durée.

Thibaudeau 1 nous rapporte en ces termes un incident assez remarquable qui se passa au siège de cette place : « Le duc de Bourbon , voulant avoir part au péril et à la gloire de la prise de cette ville , descendit un jour dans la mine , suivi de quelques chevaliers de son hôtel , et défia le plus brave des assiégés au combat de la hache et de l'épée. Renaud de M onferand , gouverneur de la place , se présenta aussitôt ; ils en vinrent aux mains avec une extrême valeur , et se portèrent des coups terribles. Un des chevaliers du prince , inquiet sans doute du péril qu'il courait , se mit à crier contre sa défense : Bourbon, Bourbon, Notre- Dame ! À ce cri de guerre du duc , Monferand recula quelques pas , et baissant son épée , il demanda si c'était contre le duc de Bourbon qu'il combattait. Contre lui-même , répondit-on. Je dois bien louer Dieu, repartit le brave gentilhomme , quand il m'a fait aujourd'hui tant de grâce et d'honneur d'avoir fait armes avec un si vaillant prince; et vous, Borgne de Veaulfe ( tel était le nom du chevalier qui avait proféré le cri de guerre ) , dites-lui que je lui requiers qu'en cette honorable place où il est, il me fasse chevalier de sa main ; car je ne le puis jamais être plus honorablement , et pour l'honneur et vaillance de lui, je suis prêt à rendre la place. Le duc de Bourbon acquiesça à cette supplique respectueuse , et il entra le lendemain dans la ville assiégée. »

Si la noblesse poitevine tout entière combattait vaillamment contre les guerriers anglais , resserrant ainsi les liens qui l'attachaient aux destinées de la royauté de la France ,

» Hist. du Poitou, t. 2, p. 319.

un de ses plus illustres rejetons , le sire de la Trémoille , à la cour de Charles VI , donnait un témoignage éclatant de sa haine contre la nation rivale.

« Dans ce même temps 1 , dit M. de Barante , il y eut un défi qui attira grandement l'attention du roi , des princes et des principaux du royaume. Le roi d'Angleterre avait promis une grande récompense à celui de ses chevaliers qui viendrait soutenir contre le meilleur chevalier de France que l'Angleterre l'emportait en vaillance et en chevalerie. Le sire de Courtenay passa la mer , vint à Paris , et défia le sire de la Trémoille , grand - chambellan de Bourgogne ; c'était le favori et le plus intime conseiller du duc. Aussi le roi fit-il tout ce qu'il put pour empêcher ce combat , et s'efforça d'en dissuader le sire de Courtenay. Mais le chevalier anglais insistait; le sire de la Trémoille n'était pas homme à refuser ; et quand on lui disait qu'il n'y avait nulle matière à combattre : « Il est Anglais et je suis Français, disaitil , c'est came suffisante. » On s'apprêta donc à ce mémorable fait d'armes. Les astrologues furent consultés et donnèrent bonne espérance. Ils choisirent les jours et les heures pour que les armes du sire de la Trémoille fussent forgées aux moments favorables. Le champ-clos était derrière l'abbaye de Saint-Martin-desnChamps. Le roi s'y rendit en grand appareil. Les astrologues avaient annoncé un jour clair et serein , et cependant la pluie ne cessait point. Le combat n'en commença pas moins ; mais le duc de Bourgogne , sitôt qu'il vit les chevaliers courir l'un sur l'autre, les lances baissées , supplia le roi de faire cesser la joute. On combla d'honneurs et de présents le sire de Courtenay. Il s'en retourna très-fier , et se vanta assez publiquement de n'avoir

« Z/irt. des ducs de Bourgogne.

POITOU. 33 pu trouver un chevalier français qui voulût le combattre. Gomme à sou retour il tenait de tels discours chez la comtesse de Saint-Pol en Picardie , le sire de Clary , chevalier languedocien, s'en offensa et le défia. La comtesse , qui était sœur du roi d'Angleterre , permit le combat , où l'Anglais , renversé et blessé , fut contraint de s'avouer vaincu. Le duc de Bourgogne fut très-courroucé de ce que le sire de Clary avait ainsi acquis cet honneur comme aux dépens du sire de la Trémoille , et voulut le faire punir de mort pour avoir combattu sans le congé du roi. Le sire de Clary fut obligé de se tenir longtemps caché avant d'obtenir son pardon. »

Dans toutes ces diverses luttes contre l'Angleterre, l'inaction du duc de Berri fut complète. Les troubles sans cesse renaissants des provinces du Midi absorbent toute son activité. C'est à peine s'il peut célébrer pacifiquement dans la cité de Biom son second mariage avec Jeanne de Boulogne , fille unique de Jean II , comte de Boulogne et d'Auvergne , jeune princesse élevée à la cour de Gaston Phœbus, et assurer par cette union les relations d'amitié avec son ancien rival.

Vers cette même époque , en 1 389 , le roi de France, après avoir entendu les plaintes plus énergiques encore que par le passé des députés de la Guienne sur l'avidité insatiable de son oncle, promit de faire droit à leurs demandes et de soulager la misère des habitants de leurs contrées. Il partit luimême pour le Languedoc , après avoir enlevé au duc de Berri le gouvernement dont il l'avait investi. Sa présence dans ce pays si cruellement maltraité provoqua de la part des habitants des plaintes tellement vives, qu'il s'occupa immédiatement à réparer les maux dont ils étaient affligés. Un auteur contemporain, témoin des mesures protectrices, nous en donne la preuve dans les termes suivants : « Et h. 3

» feit le roy crier que toutes gens à qui on avoit forfaict » vinssent devers luy ; car il estoit venu au païs pour faire » raison à un chacun , et en chaque ville expédia moult de » besoignes. » Quelle que soit la vérité historique de cette prétendue proclamation, toujours est-il que les faits expriment hautement la pensée qui avait conduit Charles VI dans le midi de la France. Son entrée dans Toulouse , en raison des circonstances qui l'y amenaient, fut pour tout le pays l'occasion d'une fête solennelle. Le même auteur nous en donne ainsi la narration 1 : « Si partit de Carcassonne le roi , et alla à Toulouse, où tout Languedoc attendoit, et fut reçu et festoyé si grandement , que c'estoit merveilles de veoir cette allégresse. Et y avoit tant de gens és rues à le regarder qu'on ne pouvoit passer , si estoient les rues , par où il passoit , encourtinées et parées d'ornements riches et beaux ; et les consuls de la ville vestus d'habits riches et beaux pointèrent le poésie au roi , et les petits enfants alloyent devant portans en leurs mains bannières de fleurs-de-lys , criant : Noël! Noëll vive le roi! Et les suyvoient les processions, l'université et le clergé, dont il y avoit moult, les barons et seigneurs du païs ; puis le sénéchal et viguier en leur endroict , et les gens des mestiers vestus de livrées et portans bannière de leur office. »

Dès les premiers jours de son arrivée , Charles VI chassa de leurs fonctions tous les complices et agents de la tyrannique administration du duc de Berri ; plusieurs furent traduits, par ses ordres , en justice , et condamnés sans miséricorde. De tous ces coupables , celui dont le nom avait acquis la plus triste célébrité était sans contredit le nommé Jean Betisac ; la clameur publique l'accusait d'exactions sans

» Vie du duc de Bourbon. — Hist. du Languedoc.

POITOU. 35 nombre ; la ruine d'une foule de familles notables, plusieurs millions arrachés au peuple par des moyens iniques, avaient assumé sur sa tète les malédictions de tous. Devant ses juges, Betisac rejeta sur le duc de Berri la responsabilité de ses méfaits ; et ce dernier , oubliant tout sentiment de pudeur , eut bien le triste courage d'envoyer le sire de Nantouillet et Pierre Mespin , chevaliers , pour réclamer la liberté de son serviteur. Cette intervention du duc effraya les magistrats, qui se rappelaient l'immensité des pouvoirs que lui avaient conférés les lettres patentes de 4380. Voulant donc, par prudence , respecter les droits invoqués, et pourtant accorder justice aux accusateurs de Betisac , ils eurent recours à un singulier stratagème : des commissaires furent envoyés vers le coupable pour lui exposer que , vu l'infaillibilité de sa condamnation , sa seule chance de salut était de se déclarer coupable sur la foi et la religion , et qu'alors remis entre les mains de l'évéque , il pourrait en appeler au pape Clément VII, dont l'amitié pour le duc de Berri était une garantie certaine de son absolution. Betisac ayant suivi à la lettre cette consultation d'une subtilité peu légale , se vit condamné non-seulement pour ses crimes de finances par les juges royaux , mais encore par l'official de l'évéque comme convaincu d'hérésie, et il fut pendu et brûlé sans qu'il eut le temps de débrouiller le dernier mot de cette énigme judiciaire '. La justice du jeune roi vengeait ainsi la ruine de ces populations méridionales, et, par sa protection accordée aux provinces récemment soumises, rappelait les beaux jours du règne de son pére.

Durant son séjour à Toulouse, on raconte qu'étant allé chasser dans la forêt de Bomone, et s'y étant égaré au milieu

> Dom Vatesette. — Froissard.

d'une nuit obscure, il jura, s'il échappait au péril, d'offrir le prix de son cheval à la chapelle de Notre-Dame de Bonne- Espérance dans l'église des Carmes, et que le lendemain matin il accomplit religieusement le vœu de la veille, et qu'il créa l'ordre de chevalerie connu sous le nom de Notre-Dame d'Espérance.

Si les périls du jeune roi eurent à cette époque pour dénoûment une poétique et chevaleresque institution , il n'en fut pas de même, quelques années plus tard, des événements qui se passèrent dans la forêt du Mans, lorsqu'il la traversait à la tête de son armée pour aller combattre le duc de Bretagne , protecteur insolent de l'assassin de son cher connétable, le sire Olivier de Clisson « Le premier août, Charles partit du Mans , ayant l'air fort abattu , mais paraissant méditer de grands projets. Vers midi , il entra dans la forêt avec une suite peu nombreuse ; ses gardes s'étaient éloignés de lui , pour ne pas l'incommoder par la poussière. Tout-à-coup , au moment où il se trouvait presque seul , un homme d'une figure terrible , ayant la tête et les pieds nus , vêtu d'une longue robe blanche, parut entre deux arbres, et saisit la bride de son cheval, ce Bot, arrête, lui dit-il d'un ton solennel, où vas-tu ? Tu es trahi, an veut te livrer à tes ennemis. » A l'instant le roi sort de sa rêverie , et semble se réveiller d'un profond sommeil; il croit que la prédiction qu'on vient de lui faire s'accomplit ; la raison l'abandonne entièrement, et il se précipite sur ceux qui l'entourent. Plusieurs sont frappés et expirent à ses pieds; les autres se mettent ventre à terre pour échapper à sa fureur , et l'armée, attristée de cet événement, se dispersa bientôt. »

Cette catastrophe fut pour la France une source féconde

• Collect. des Mém. hist. de Petitot. — Tableau du règne de Charles V, t. G.

POITOU. 37 en malheurs : autour du trône d'un roi enfant s'étaient agitées bien des querelles d'ambitions privées ; que sera-ce , bon Dieu, autour du trône d'un roi fou, exposé tour à tour aux ténèbres d'un égarement complet, et aux lueurs faibles et incertaines d'une raison bouleversée , dont les uniques préoccupations se révélèrent dans ces plaintes si tristement prononcées : ce Si quelques-uns causent mes souffrances , s'écriait-il y je les conjure au nom de J.-C. de ne pas me tourmenter davantage; qu'ils ne me laissent pas languir longtemps , et qu'ils me fassent mourir. »

Dans ces nouvelles révolutions , le duc de Ben i , plus avide d'argent que d'autorité , n'eut d'autre ambition que de ressaisir les provinces qu'il avait tant de fois pressurées, et il abandonna à ses frères sa part dans le gouvernement de la France. En 1 401 , il fut rétabli dans son duché de Guienne, et Charles VI, dans ses lettres, n'a pas d'expressions assez louangeuses pour rehausser le mérite de son oncle , qui a déjà gouverné, dit-il , par deux fois cette province avec grande sagesse; paroles arrachées à la faiblesse d'esprit du jeune roi , et que contredisent si éoergiquement les faits dont nous avons parlé. Son pouvoir fut aussi étendu que celui dont il avait déjà joui. 11 embrassait tout à la fois les nominations aux sénéchaussées et à toutes les dignités publiques, le droit de grâce et de rémission , celui de légitimer les bâtards , d'anoblir , d'imposer toute sorte de subsides , et de nommer aux bénéfices royaux. Il avait, en outre, la faculté d'absorber tous les revenus de ces provinces et de les livrer de nouveau aux angoisses de la misère. Au lieu de venir lui-même , comme par le passé , au centre de son gouvernement , le duc séjourna à Paris et confia l'administration à des serviteurs dévoués. Mormot de Torsel, seigneur d'Alégrc , fut chargé des finances ; Girard du Puy , prieur de la Voulte , docteur

en décrets, et maître Pierre Bufîière, conseiller du roi, assisté de Jean Lefèvre , avocat au parlement , administrèrent la justice des domaines et des aides. Ainsi éclata derechef, pour le Midi et le Poitou , un système de despotisme plus terrible encore que par le passé.

Dans la cité de Paris , le duc de Berri , sans s'associer d'une façon immédiate à la gestion des affaires , devint cependant l'un des acteurs de ce drame sanglant , dont la mort du duc de Bourgogne fut le début. La lutte qui éclata entre le fils de ce dernier , Jean Sans-Peur et le duc d'Orléans , jeta la France dans une de ces commotions politiques si funestes aux peuples. De sinistres présages annoncent les malheurs d'une nouvelle guerre civile ; l'inquiétude des esprits est admirablement traduite dans ces paroles mentionnées sur les registres du parlement en 1405 : « Dieu pourvoie à ce qui adviendra l car en lui seul nous devons mettre notre espoir , et non dans les princes et dans les enfants des hommes dont nous ne pouvons plus attendre notre salut. » Tristes prévisions que les événements ne tardèrent point à justifier.

A diverses reprises des négociations intervinrent entre les deux rivaux , et le dimanche 20 novembre \ 407 , par les soins du duc de Berri, leur oncle, également bien vu de l'un et de l'autre , on les vit communier ensemble dans l'église des Augustins ; le même jour, le duc de Bourgogne alla dîner chez le duc d'Orléans, parut calme et paisible, et invita le frère du roi pour le dimanche suivant. Les deux princes se donnèrent, en présence des courtisans, des marques d'amitié. Cette apparence de calme fut de courte durée , car quelques jours s'étaient à peine écoulés, que le duc d'Orléans tomba sous les coups d'assassins envoyés par son rival. Alors commença cette longue guerre civile , si connue dans l'histoire sous les dénominations de parti de Bourgogne et d'Anna-

POITOU. 39 gnac. Dans toutes ces agitations , le rôle du duc de Berri n'acquit aucune importance politique ; s'immiscant à toutes les intrigues de la cour, il n'intervient activement dans aucune des négociations ; et lorsque plus tard, le parti des Armagnacs associé aux intérêts du jeune dauphin s'empara delà capitale, et qu'il en fut nommé gouverneur, il dut plutôt cette dignité à son rang qu'à l'énergie de sa conduite.

Ce qui le préoccupa le plus vivement durant ces années de discordes civiles , fut la crainte de perdre le gouvernement de Guienne et de Languedoc. Connaissant l'instabilité de la volonté royale , il forma le projet de se créer dans le pays un parti puissant , afin de pouvoir , le cas échéant , repousser toutes prétentions hostiles. A cet effet , vers le mois de janvier 1410 , il déclara « que désirant de tout son » cœur le bien , justice, utilité , profit et bon gouvernement » de la chose publique ; que n'y ayant de présent esdits pais » aucuns généraux conseillers de la part du roi et de la » sienne , qui ayent l'œil et le regard pour le fait de la justice m des aydes et gouvernement de ces païs ; et que ne pouvant » y résider à cause des affaires du roi et des siennes, il y » ordonne et commet maîtres Jean André , Pierre de Perols » et Léger Saboun, ses généraux conseillers et gouverneurs, » tant au regard desdits pais comme et sur le fait de la jus- » tice du domaine et dites aydes , etc. , etc. » Il cherchait ainsi , par la sagesse de ces dispositions beaucoup trop tardives , à soulever en sa faveur les sympathies des populations. Quelques jours après , Charles VI donne à son jeune fils la charge, gouvernement et pleine administration du duché de Guienne, voulant qu'il en jouisse comme vrai propriétaire , qu'il en reçoive les fois, hommages, serments de fidélité, droits , devoirs , etc. , etc. Ainsi frappé dans ses intérêts les plus chers , le duc de Berri abandonna le parti de la cour

pour s'associer aux ennemis du duc de Bourgogne, et il forma avec plusieurs autres princes le traité de ligue daté de Gien, le 4 5 avril 1410 , par lequel les divers seigneurs signataires déclarent qu'ils s'unissent pour le bien du royaume , pour tenir le roi en son royal majesté , liberté et franchise , et pour chasser dehors ceulxqiA veuillent ou vouldroyent aler à Rencontre. Après cette déclaration de guerre , le comte de Poitou alla attendre dans, son château de Lusignan l'issue des événements.

L'année suivante , sous l'inspiration des conseils du duc de Bourgogne , le roi déclara le duc déchu de son gouvernement de Languedoc. À cette décision royale , le vassal rebelle répondit « que le roi étant en bonne santé lui avait » donné la lieutenance des pays de Languedoc et de Guienne » pendant sa vie, et que sachant que les gens qui l'entou- » raient lui avaient ôté sa dignité contre la volonté de son » neveu , son projet était de ne pas l'abandonner. » Malheureusement pour le duc, la sagesse des mesures protectrices à l'encontre des provinees méridionales n'avait pas précédé d'assez longtemps sa révocation ; aussi la joie futelle bien grande dans toutes les villes à la nouvelle de sa disgrâce. « Tout le Languedoc , dit un historien contempo- » rain , se soumit aux ordres du roi , et les peuples de cette » province louaient Dieu de ce qu'il les avait délivrés de » l'avarice insatiable du duc , et de ce qu'on lui avait ôté » son gouvernement. » L'instabilité des mouvements politiques de ces temps ramena bientôt les choses dans leur état primitif, et, le 21 octobre 1413, le roi rappela le duc de Berri à son gouvernement, par des lettres patentes dans lesquelles il proclama hautement l'innocence de ce prince relativement aux accusations portées contre lui. Ce fut là le dernier incident de cette vie si agitée , non pas tant par des passions actives et personnelles , mais bien par la force et

la bizarrerie des événements qui s'accomplissent autour de lui. Le duc de Berri mourut dans son hôtel de Nesle à Paris, le 45 juin U46 , à l'âge de 73 ans. La défaite d'Azincourt vint affliger les derniers moments du vieillard expirant. « Inconstant et dissipateur, il contribua à la ruine de la » France par ses prodigalités, comme les autres princes par » leur ambition ; du reste , affable , brave et spirituel , il » aimait les beaux-arts et les sciences ; généreux envers les » églises et les monastères , sa munificence dota la cité de » Poitiers de plusieurs monuments remarquables. » De ses divers mariages il ne laissa que deux filles , et son apanage déjà donné au jeune fils du roi devint Tannée suivante la propriété du dauphin Charles par la mort de son frère.

Durant son règne, et cela en 4405 , Charles VI fit tenir à Poitiers les Grands Jours Dupleix, en sa vie de Louis XIII, explique ainsi cette manifestation judiciaire de l'autorité royale dans nos contrées : « Le parlement de Paris, dit-il , » est d'une si grande étendue , qu'il ne peut pas toujours » faire sentir de prés les effets de sa justice dans les pro- » vinces éloignées , de sorte que plusieurs crimes s'y com- » mettent avec impunité ; pour cette considération , nos » rois , de temps en temps , et même durant le calme de la » paix y ont coutume d'ordonner des commissaires près du » même parlement , pour les provinces où ils jugent être » plus nécessaire que la justice soit d'autant plus sévère- » ment exercée , qu'elle y a été longtemps languissante ; à » raison de quoi ils appellent cela tenir les Grands-Jours , » par quelque allusion au grand jour du jugement terrible » que Dieu exercera à la fin du monde. »

Nous reviendrons plus tard sur ces tentatives de justice

1 Voir Thlbaudeau, t. 2, p. 322.

régulière exercées dans notre province par l'autorité souveraine du roi de France, et, avant d'entrer dans ces détails d'histoire réellement locale , il nous faut parcourir rapide* ment les événements généraux qui suivirent la mort du duc de Berri , et dont le Poitou fut le théâtre le plus important.

LE DAUPHIN , RÉGENT DE FRANCE. — POITIERS , SA CAPITALE. IL Y ÉTABLIT LE PARLEMENT.

TROUBLES DE LA FRANCE. — MORT DU ROI D'ANGLETERRE Et DE CHARLES VI. RÈGNE DE CHARLES VII. — ARTHUR DE RICHEMONT CONNÉTABLE. LE SIRE DE LA TRÉMOILLE.

JEANNE-D'ARC A POITIERS. — VICTOIRES DE CHARLES VII. FONDATION DE L'UNIVERSITÉ DE POITIERS.

réunion du poitou a la couronne.

Les discordes civiles dont la France devint le théâtre sous le régne de Charles VI portèrent un rude coup â l'unité nationale , détruisant peu â peu l'œuvre accomplie par les efforts de plusieurs générations. Au sein de Paris fomentaient de criminelles ambitions , protégées par la lutte acharnée des seigneurs de Bourgogne et d'Armagnac. Les événements subissent la violence des haines de parti; et la cité capitale n'est plus qu'un champ de bataille ouvert â tbutes les commotions de la guerre civile. En l'année 4418, les partisans du duc de Bourgogne , grâce à la trahison d'un bourgeois obscur, le jeune Perinet Le Clerc, l'ayant envahie , s'y livrèrent à toutes sortes d'excès. Après s'être emparés de l'hôtel de Saint-Pol , où demeuraient le roi et le

POITOU. 43 dauphin y ils contraignirent le malheureux monarque à parcourir à cheval toute la Tille pour sanctionner par sa présence les catastrophes de cette nouvelle révolution. Le jeune Charles , dauphin de France , ne dut son salut qu'au dévoûment héroïque du prévôt des marchands , Tanneguy du Châtel ; ce loyal serviteur , réveillé au milieu de la nuit par les acclamations de guerre qui retentissaient de toutes parts , ne songea qu'à sauver le jeune prince , C espoir de la France , ainsi que rappellent les historiens contemporains ; l'emportant dans ses bras, à travers mille dangers, il le déposa sain et sauf dans la forteresse de la Bastille , et le conduisit la nuit suivante dans la cité de Melun.

La situation de Paris , après cette victoire du parti bourguignon , fait naître de pénibles sentiments , car ce fut au milieu des dévastations et des massacres que s'inaugura la domination anarchique des vainqueurs. C'en était fait de la royauté française, ensevelie au milieu des débris et des cadavres , si une main puissante ne fut venue à son aide. Il se rencontra au sein de la famille royale un jeunce prince assez énergique pour lutter contre l'usurpation du duc de Bourgogne ; les difficultés de l'entreprise étaient immenses , elles n'effrayèrent pas le dauphin fils de Charles VI, et il assuma sur sa tète la responsabilité d'une si importante mission. Jusqu'alors abandonné aux plaisirs et aux douceurs d'une cour voluptueuse , il avait peu songé aux intérêts de la France et aux soins de son propre avenir , et il fallut une révolution aussi sanglante que celle qui venait de s'accomplir sous ses yeux pour lui inspirer la volonté et l'énergie d'une glorieuse résistance , pour se poser comme représentant de la puissance royale indignement avilie , et comme le défenseur de l'unité française menacée dés le début de son existence.

Ici nous devons signaler l'étrange bizarrerie des événements : ee n'est plus dans les provinces du nord de la Loire que le jeune prince proscrit rencontre du dévoûment et des sympathies , sur cette terre qui semblait jadis inféodée aux destinées de la dynastie royale de France ; il traverse le fleuve , non plus pour marcher à la conquête de quelques contrées insoumises , mais bien afin de provoquer en faveur de sa cause l'appui des populations. Le Midi , si longtemps rebelle , si difficilement vaincu , et si récemment aggloméré au royaume dont Paris était la capitale, devient le centre de l'activité belliqueuse du jeune dauphin. En remontant à peine quelques années , nous y rencontrons des haines profondes , de perpétuelles répulsions ; maintenant des acclamations presque unanimes saluent la présence du fils de Charles VI ; les peuples s'associent à ses destinées , les seigneurs accourent combattre sous ses bannières. Il semble que , par cette intervention puissante de nos contrées dans les affaires nationales du royaume , elles soient appelées à donner des gages éclatants d'une fidélité désormais inaliénable à la cause française , à resserrer d'une manière plus vive encore les liens de leur récente association. Ainsi nous apparaissent les événements. Peut-être serait-il facile aussi de considérer cette coopération de notre pays en faveur du dauphin comme simple conséquence des anciens dissentiments de la France du Nord et de celle du Midi , et de lui enlever de la sorte toute pensée nationale. Quel qu'en ait été le mobile , il est impossible d'aller le chercher dans l'obéissance pure et simple d'une province à l'encontre de son suzerain , et de considérer les lettres patentes de 1417 , qui conférèrent le comté de Poitou au dauphin de Viennois après la mort de Jean duc de Touraine , successeur du duc de Berri, comme Tunique cause de l'attachement de nos

POITOU. 45 populations aux destinées de ce prince. Pourrait-on concevoir, en effet, cette facilité de soumission du Tassai au seigneur apanager , au milieu des guerres qui déchirent toute la France? N'était-ce pas une occasion naturelle de briser ces liais de fidélité , et de faire un appel à ces sentiments d'indépendance si souvent et si héroïquement exprimés dans le passé? Qu'aurait pu faire alors le dauphin de Viennois armé , il est vrai , de ses lettres royales d'investiture , mais sans guerriers , sans partisans, proscrit , chassé de sa capitale , presque déjà dépouillé de ses espérances de royauté ? Cette détresse du souverain ne pouvait qu'encourager la rébellion des sujets , si d'autres pensées ne les eussent plus vivement préoccupés.

Quoi qu'il en soit, le jeune Charles, réunissant autour de lui tous ceux qu'avait chassés de Paris la tyrannie du duc de Bourgogne, transporta dans le Midi les débris de la royauté , et s'empara du titre de régent de France. La cité de Poitiers devint alors la capitale des provinces dévouées à ses intérêts , et il y convoqua le parlement de Paris , cet auxiliaire indispensable du pouvoir suprême. Dans le préambule de son ordonnance se rencontrent tout à la fois et le tableau de la position du royaume à cette époque de désastres , et le nouveau rôle que notre province doit remplir dans les événements des premières années du xv* siècle. Voici le texte de ces lettres patentes données à Niort , le 21 septembre 441 8 , qui constituent le premier acte de souveraineté émané du régent 1 :

« Charles, fils du roy de France, dauphin de Viennois, D duc de Berry et de Tourraine , tomte de Poictou , à tous » ceux qui ces présentes lettres verront, salut ; comme après

< Ordon. des Rois de France, t. 10, p. 477 et suiv.

» et pour l'occasion de plusieurs divisions et discords es- » tans en le royaume, et nonobstant tout traité et promesse .» de paix, plusieurs des serviteurs et complices du duc de » Bourgogne armez entrèrent de nuict et par trahison en la » ville de Paris , en laquelle ils prindrent le roy et plusieurs » seigneurs de son sang et lignage , lesquels ils menèrent » et enfermèrent au chastel du Louvre ; et aussi s'efforcèrent » de nous prendre, et emprisonnèrent le connestable et » chancelier de France , plusieurs prélats, évesques , abbez, » religieux , prestres et aultres gens d'église , féaulx vas- » saux, anciens et loyaux serviteurs et subjets de mondit » seigneur et de nous , et avec ce les pillèrent et robèrent » du tout , prindrent et emportèrent tous leurs biens meurt bles, et de plusieurs autres bourgeois et habitants de » Paris ; et dès le jour de leur entrée et les jours ensuivans, » tuèrent et meurtrirent très-inhumainement plusieurs per- » sonnes en plusieurs églises , et lieux d'immunité, en leurs » maisons , et parmy les rues de ladite ville ; entreprindrent » l'aùctorité et le gouvernement de mondict seigneur et » des principaux offices de ce royaume ; prindrent et empri- » sonnèrent plusieurs personnes des officiers et subjects du » roy et de nous , lesquels ils traictèrent moult durement , » mirent en prisons privées , et les rançonnèrent et mirent » à finance dure et excessive; les devestirent , meurtrirent » très-cruellement et laissèrent tous nuds par grande in-

» humanité , et les aulcuns d'iceux firent décapiter

» sans cause et contre raison ; tuèrent et meurtrirent aussi » plusieurs femmes d' estât et aultres gens , aulcunes des- » quelles estoient enceintes et grosses d'enfants ; et après ce, » ledit de Bourgogne , accompagné d'un grand nombre de » gens d'armes , vint en ladicte ville de Paris , et en louant , » ratifiant et approuvant les meurtres , cruaultez et inhu-

POITOU. 47 » manitez, pilleries, roberies, crimes, délicts et excès des » susdicts, ne fit ou fict faire , ne souffrir estre faicte justice » ou réparation aulcune d'iceulx, mais recueillit et reçut » comme ses amis , ceux qui a voient faicts et commis lesdits » crimes : et en entreprenant sur l'autorité royale , fit cesser » la justice de la cour de parlement, destitua tous les offi- » ciers du roy , mit et institua tous nouveaux de ses gens ou

» serviteurs , en leurs lieux et places. »

« Four occasion desquelles choses ,

» et mesmement par faulte de justice , pourraient en suir » plusieurs inconvénients innumérables et irréparables au » grand préjudice et dommage de mondit seigneur et de » nous , se sur ce n'estoit par nous pourvu de remède cond venable : sçavoir faisons , que ces choses considérées , et » mesmement que mondit seigneur n'est pas en sa franchise, » mais est détenu et empesché par lesdits de Bourgongne , » ses adhérents et complices , et que par force et voye de » faict , et par la puissance d'icelui de Bourgongne qui n'a » en ce que voir et que cognoistre , et à qui n'appartient en » aucune manière soy entremettre du gouvernement dudit » royaume , les présidents et autres conseillers dudit parle- » ment ont esté desmis et destituez de leurs offices, et ont » esté instituez an leurs lieux gents ignorans , non experts , m ne cognoissant en faict de justice, et indignes à iceux avoir, » tenir et exercer , plusieurs desquels estoient et sont ban- » nis dudit royaume par leurs démérites; parquoy à la » vérité, en ladite ville de Paris , n'a aulcun vrai parlement, » attendu aussi qu'en l'absence et en l'empeschement de » mondit seigneur , à nous qui sommes son seul héritier et » successeur universel , et non à aultre de quelque autorité » qu'il soit, appartient le gouvernement; nous, qui vou- » Ions et désirons de tout notre pouvoir les subjects de

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» mondit seigneur et de nous garder et défendre de toutes » oppressions indeucs, les maintenir et garder en bonne » paix et tranquillité , et que bonne justice leur soit faite et » administrée , de l'autorité royale dont nous usons, et par » vertu ou pouvoir à nous donné par mondit seigneur, » confiants a plain des sens, souffisances , loyaultez , preud'- » hommies, expériences et bonnes diligences de nos amez et » feaulx conseillers , Jehan de Vailly, président f Jean Jouve- » nel , Guillaume Thoreau, Arnauid de Marie, Bureau Boucher, » Jean Tudert , Guillaume de Marie , de Launay , Guérin , ar- » chidiacre de Poictiers, Nicolas Potin, Jean Gentien , Jean » Girard y Adam deCambray , Hugues Gwnberel , Thibauld de » Viiry, Guillaume de Guiesdeville et Nicolas Eschalart, iceulx » avons commis, ordonnez et establiz à tenir et exercer la » cour et jurisdiction souveraine dudit royaume en nostre » ville de Poicders, et leur avons donné plein pouvoir et » mandement espécial de cognoistre , déterminer et juger » de toutes causes d'appel de ressort et de souveraineté et » aultres, soit en cas civil ou criminel, de quelque terre ou » pays que ce soit dudit royaume. »

Le même jour , prévoyant la vie aventureuse qui le menaçait , il donna pouvoir aux officiers de son parlement de tenir la chancellerie dans la ville de Poitiers , en cas d'absence du chancelier titulaire : « Attendu , » dit-il 1 dans ses lettres patentes, que Texpédicion de la » chose publique et des parties qui auront a besongnier en » ladicte cour > pourrait estre grandement retardée et em- » peschée , et leur seroit moult grief , s'il leur falloit apporter » sceller leurs lettres, arrestz ou appointements aux lieux

1 Ordon. des Kois de France, t. 10, p. 480.

POITOU. 49 » esquelx nous ou nosdit chancellier serions pour lors ; nous » qui voulons à nostre pouvoir relever les subjects de mon- » dit seigneur, vous mandons et commettons que nostre dit » chancellier estant hors de Poictiers , vous ou les deux de » vous à tout le moins exercez et faictes le fait de nostre » chancellerie , tout ainsi et par la forme et manière que » icelui nostre chancellier ferait et pourrait faire s'il y estoit » en sa personne , excepté quant aux dons et provisions des » offices de noz pays. »

Par ces manifestations d'autorité , le dauphin s'efforça d'affaiblir la puissance du duc de Bourgogne , et il apprit avec joie la sanction que son père Charles VI, dans un moment de raison , donna à ces diverses mesures. Par ses lettres du 19 juillet de l'année suivante, il confirma, en effet, les arrêts et autres actes émanés de la cour souveraine de Poitiers , reconnaissant comme nécessaire la création du nouveau parlement par suite des discors , divisions et débaz qui longuement ont eu cours en son royaume. Elles se terminent en ces termes ' : « Nous, après ce que nous avons ordonné de bonne paix et » union ferme et estable estre et demourer en nostre royau- » me, entre ceulx de nostre sang et autres noz subgiez, » voulons icelle paix et union tousjours continuer et entre- » tenir, et oster toute occasion de renouvelement de dis- » cension et de guerre, confians à plain que les choses » faictes en ce par nostre dit fils et les diz conseillers en la » cour de Poictiers , aient procédé de bonne intention pour » pourvoir à nosdiz subgiez et ausdictes affaires, et par » grand et meure délibération de conseil , avons voulu et » ordonné, voulons et ordonnons de nostre plaine puissance » et auctorité royale par ces présents , que toutes lesdictes

• Ordon. des Rois de France , t. 1 1 , p. 16.

» sentences , arrcstz , adjudications , appointements et ex- » ploiz faiz et donnez parties oyes ou souffisamment appel- » lées, qui auront peu avoir seur accez audit lieu de Poic- » tiers , soient tenues d'y obéir pareillement que à nostre » dicte cour , sans estre reçues a aucunes contradictions au » contraire; ainsi que toutes les lettres de grâce, justice, » de finance et autres , etc. , etc. »

Si l'action de la justice ne fut nullement ralentie par les agitations d'une guerre presque générale , elle était du moins impuissante à les calmer et arrêter dans leur cours les sinistres événements qui menaçaient l'avenir de la France. Les choses en étaient à ce point , lorsqu'un fléau plus terrible encore que les dissensions civiles vint à éclater, et accroître par ses désastres le malaise de nos populations. Vers la fin de l'an 1419 , le pays de Poitou fut dévasté par la famine , et ses ravages menaçaient de devenir plus affreux encore , lorsque le dauphin , soit par reconnaissance pour les services rendus à sa cause, soit pour s'assurer d'une manière plus sûre la fidélité de ses habitants, rendit une ordonnance pour défendre toute espèce d'exportation de blé hors de notre territoire. Ces lettres, données à Poitiers, le 27 septembre 1419, se résument par ces mots 1 : « Pourquoy nous, ces » choses considérées , désirans de tout nostre cœur la con- » servacion de nostre dit païs de Poictou, et des subgiez » d'icelui , et obvier ausdiz inconvéniens , vous mandons , » commandons , que tantost et hastivement ces lettres veues, » vous faictes faire défense de par nous par cry publique , en » toutes les villes notables dudit païs et extrémitez d'icelui , » et ailleurs ou vous verrez estre à faire , à toutes personnes » de quelque auctorité qu'ilz soient , qu'ilz ne mainent ,

1 Ordon. des Rois de France, t. 11 , p. 22.;

POITOU. 51

*> transportent ne facent ou s'efforcent mener ou transporter » hors de nostre dit pals de Poictou aucuns blez sur paine de » encourir nostre indignacion , de confiscacion des denrées , » des chevaux et harnoiz qui les mèneraient , et sur peine

» d'amende arbitraire , etc. , etc. ».

Telle était la protection que le jeune

Charles accordait aux intérêts des populations qui lui sont dévouées , fortifiant de la sorte les sympathies que sa cause a rencontrées dans leurs esprits.

Si une prévoyante sagesse dictait les mesures dont nous venons de donner les formules officielles , le caractère fougueux et passionné du jeune homme se révéla dans l'entrevue de M ontereau , où le duc de Bourgogne fut frappé de mort par ses hommes d'armes , qui vengeaient ainsi par de sanglantes représailles l'assassinat du duc d'Orléans. Cet événement , loin de ramener autour du dauphin , représentant de la puissance royale les populations ennemies , et surtout les habitants de la capitale, ne servit qu'à envenimer les passions et les haines. L'Angleterre, alors si puissante déjà en France , depuis les discordes civiles , devint l'arbitre de àes 'destinées par le mariage du roi Henri avec la fille de Charles VI , et par l'abandon que lui fit ce dernier, non-seulement de la régence , mais des droits à sa propre succession. Ce triste dénoûment de la catastrophe dé Montereau fut sanctionné par un traité conclu à Troyes, le 21 mai 1420 , entre les deux rois , le duc de Bourgogne et la reine de France. Installé dans le palais du Louvre , le prince anglais s'empara de l'autorité royale , et fit rendre par le conseil et le parlement de Paris un arrêt de condamnation contre le dauphin , qui le déclara indigne de succéder au trône de France , et délia les sujets du serment de fidélité. L'infortuné Charles VI, soit par faiblesse d'esprit, soit par la

domination de sa femme , signa lui-même le jugement qui , en flétrissant son propre fils , livrait ainsi le royaume à son plus implacable ennemi. Le préambule de cette monstrueuse décision était ainsi conçu : Sur le rapport du roi d'Angleterre, héritier et régent de France. À l'impudence antinationale de cette déclaration , le jeune dauphin , trouvant un appui énergique dans les provinces du centre de la France, répondit par un appel à la justice de Dieu et à la force de son épée.

Dès le mois d'août de la même année , transformant en guerriers les hommes de son parlement de Poitiers , il leur ordonna de visiter , faire démolir ou fortifier les places du Poitou , ainsi qu'ils le jugeront convenable , par les lettres dont la teneur suit 1 :

« Charles fils du roy de France , régent le royaume , dauphin de Viennois , duc de Berry et comte de Poictou , à nos amez et féaux conseillers tenans le parlement en noslre ville de Poictiers , salut et dilection. Pour ce que les Anglois anciens ennemis et adversaires de mondict seigneur et de nous sont en plusieurs parties de ce royaume , et mesmement vers les marches de nostre pais de Poictou , et que depuis peu de temps en çà , aucuns d'iceux ennemis se sont efforcez de eux bouttcr en nostredict pais de Poictou , et de y procéder par voye de fait et de guerre, et avec ce prendre et occuper aucunes des villes, chasteaux et forteresses d'iceluy pais, non tenables et bien emparez , dont très-grand inconvénient et dommage irréparable se pourroit ensuivre au préjudice de mondict seigneur, de nous , et aussi des hommes vassaux et subjets de mondict seigneur et de nous , et de la chose

1 Ordon. des Rois de France, t. 12, p. 286.

POITOU. 53 » publique , se par nous n'estoit sur ce hastivement pourveu : » pour ce est-il que nous , qui de nostre pouvoir voulons » obvier aux entreprises des dessusdicts , et pourveoir au » bien et seureté de mondict seigneur et de nous et de la » chose publique , vous mandons , commandons et estroic- » tement enjoignons que tantost et sans délay , vous ou les » aucuns de vous , vous transportez ès lieux , villes , chas- » teaux , forteresses et églises fortifiées de nostredict pays et » comté de Poictou , et des pays et lieux circon voisins et » enclavez en icelui pays et comté , et appeliez avec vous » tous ceux de vous qui en ce vacqueront et entendront , et » telles personnes comme bon vous semblera , voyez et » visitez diligemment ; en faisant incontinent et sans délay » ladicte Visitation, faictes démolir et abbatre tous les lieux, » villes , chasteaux et forteresses que vous verrez et trou- » verez estre non tenables ne défensables , et les tenables et » défensables faites avictailler et réparer bien et souffisam- » ment, et avec ce y faites pourveoir de bonne et seure garde, » et aussy d'armeures et de traicts ; et à ce faire contraignez » ou faites contraindre vigoureusement et sans aucun déport, » par toutes les voyes et manières que vous verrez estre expé- » dicns et convenables , tous ceux qui pour ce seront à » contraindre , et tellement que par défaut des choses » dessusdictes ou d'aucunes d'icelles , aucun dommage ou » inconvénient ne se puisse ou doibve ensuivre au préju- » dice de mondit seigneur , de nous , et desdicts hommes , » vassaux et subjets , et de la chose publique : car ainsy le » voulons nous et nous plait-il estre fait , nonobstant quel- » conques allégations, oppositions ou appellations faictes » ou à faire , et lettres subreptices impétrées ou à impétrer » à ce contraires. »

La guerre était déjà entamée entre les deux rivaux lorsque

mourut dans le Nivernais Henri , roi d'Angleterre , laissant à un enfant en bas âge l'avenir difficile d'une gigantesque entreprise , la ruine de la nationalité française. Charles VI lui-même ne survécut que de quelques mois à son gendre , et , au mois d'octobre 1422, il acheva sa triste existence dans l'isolement le plus complet ; et lorsque ses dépouilles mortelles franchirent, au milieu de l'attendrissement général causé par ses malheurs , le seuil de l'abbaye de Saint-Denis , un huissier publia à haute voix cette déclaration émanée du duc de Bedford , tuteur du jeune fils de Henri : Priez pour l'âme de Charles V /, roi de France ; vive Henri de Lancaslre , roi de France et d'Angleterre*.

Le dauphin se trouvait à Mcun-sur-Yèvre en Berri , lorsqu'il apprit la mort de son père. Il s'avança immédiatement vers la cité de Poitiers, où était réuni le parlement, afin de s'y faire proclamer roi. La tradition raconte qu'avant d'y arriver ,. s' étant arrêté dans le voisinage de la Rochelle, il y tenait conseil dans une maison dont le plancher s'écroula, et qu'il échappa comme par miracle aux périls de cet accident. C'est ainsi que , malgré l'invraisemblance de son récit, elle cherche à dominer par de fabuleux pronostics l'avenir du jeune monarque , plaçant au début de son règne les dangers, les obstacles, les malheurs de tous genres, et pour dénomment m triomphe complet. C'était, en effet , une bien triste royauté que celle de Charles VJI dans les premières années de son avènement au tronc. Quelques provinces de l'ancienne Aquitaine restent seules soumises à sa puissance , dont la cité de Poitiers continue à être le centre. Il est vrai que de son parlement émane encore cette souveraineté de la justice , cette prérogative immense à d'autres époques , mais , dans ces temps , faible et mutilée , ainsi que le pouvoir dont elle est l'emblème. Ce n'est donc pas sous la paci-

POITOU. 55 fique protection des parlements , à l'abri des saintes nécessités de la justice , que Charles VII doit placer l'avenir de sa couronne. Il lui faut se rappeler l'énergie de sa réponse à l'insolent manifeste de l'assemblée de Paris , et conquérir par la force des armes ses droits méconnus.

Les premières tentatives de sa belliqueuse carrière sont loin de répondre à ses espérances. Les défaites de Grèvent et de Verneuil peuvent bien attiédir sa valeur et motiver contre lui ces accusations que presque tous les historiens ont répétées sur sa pusillanimité, son insouciance, accusations basées sur la réponse que lui fit l'illustre La Hire , lorsqu'il l'interrogea sur les préparatifs d'une fête : « Comment trouvezvous cela? lui disait le roi. Je pense, répondit le seigneur , qu'on ne saurait perdre son royaume plus gedment. h Les sarcasmes de ses ennemis n'ont pas peu contribué à jeter sur son nom quelques soupçons d'une coupable apathie. Le roi de Bourges, c'est ainsi qu'ils l'appelaient, était alors bien loin de pouvoir lutter avec avantage contre les efforts de ses ennemis. Non-seulement peu de provinces obéissaient à ses ordres , mais encore les seigneurs qui les habitaient n'acceptaient pas purement et simplement son droit de suzeraineté. C'est par de dures et pénibles conditions que leur fidélité éphémère lui était acquise, « II les acheta si cher , » dit Mézerai , qu'il fut contraint de leur engager ses châ- » teaux et la meilleure partie de son royaume. » Tel était le piteux et lamentable état des affaires de Charles VII , lors de son couronnement à Poitiers.

L'alliance qu'il contracta avec le frère du duc de Bretagne, le comte Arthur de Richemond , fut d'un augure favorable pour le succès de ses armes. Ce brave et puissant seigneur , à peine échappé à la captivité de l'Angleterre , nourrissait contre cette nation des pensées de haine et de vengeance.

C'était bien là l'homme nécessaire à la cause désespérée du dauphin. Sa soumission ne fut pas facile ; la dignité de connétable de France , la possession de quatre places importantes , Lusignan , Loches , Ghinon et Meun-sur-Yévrc , purent seulement le déterminer à embrasser le parti du jeune roi. Il reçut donc l'épée de connétable dans les premiers jours de Tannée 1 425 , et trouva le royaume le plus bas que jamais fut, dit son biographe Son premier soin fat d'obtenir le renvoi de deux hommes qui avaient joué un rôle important dans la lutte du dauphin contre le duc de Bourgogne , le président Louvet et Tanneguy du Châtel. L'année suivante, au retour d'une expédition, il s'indigna de la domination exercée par le sire de Giac sur l'esprit du monarque , et craignant que cette influence ne devînt funeste à ses projets d'alliance avec le duc de Bourgogne , il résolut sa perte, « II s'en veint donc luy. et les gens de sa maison et » ses archers là où estoit couché ledict de Giac , et y mon- » tèrent , si rompirent l'huis , et le sire de Giac demandant yy que c'estoit, on luy dict que c'estoit monseigneur le » connétable ; et lors il dist qu'il estoit mort. Et madame » sa femme se leva toute nue , mais ce fust pour sauver la » vaisselle. Et incontinent , on fist monter ledict de Giac » sur une petite haquenée , et n'avoit que sa robe de nuict » et ses bottes , il fut tiré à la porte. » Les prévisions du malheureux favori se réalisèrent promptement , car , après quelques vaines apparences de formalités judiciaires , il fut condamné à mort et exécuté par les ordres du connétable. Cet exemple de la brutalité presque sanguinaire du comte de Richemond n'effraya nullement un seigneur auvergnat du nom de Le Camus de Beaulieu , qui prit au conseil la

1 Collect. de Peiitot , vol. 8,1» série.

Dig

POITOU

place de l'infortuné de Giac. Le connétable se débarrassa encore de ce nouveau favori , et cela d'une façon plus expéditive qu'à rencontre du sire de Giac : « Mondict seigneur » le connestable estoit allé devers le roy , et là luy furent » remonstrez les termes que tenoit Le Camus de Beaulieu : » car il gastoit tout , et ne vouloit que homme aprochast du » roy , et faisoit pis que Giac. Si en estoit la royne de Sicile » et tous les seigneurs mal contens; pour ce en fist monsei- » gneur le mareschal de Bonac la raison : car il le fit tuer. » Et celuy mesme qui le gouvernoit l'amena au teltre en i) un petit pré prés le chasteau de Poictiers sur la rivière ; » et deux compaignons luy donnèrent sur la tête tant qu'ils » la luy fendirent , et lui coùppérent une main , tant que » plus ne bougea : et s'en alla celuy qui l'avoit amené , et » mena son mulet au chasteau , là où estoit le roy , qui le » regardoit. Et Dieu sçait s'il y eut beau bruit. »

Le sire de la Trémoille succéda aux deux victimes du comte de Richemond dans la faveur de Charles VII : cependant ce dernier fit quelques difficultés avant de l'accepter dans son conseil, et il céda avec beaucoup de peine aux instances de sôn connétable. « Beau cousin , lui disait le roi , » vous me le baillez, mais vous en repentirez, car je le congnois » mieux que vous, » « Et sur tant demeura la Trémoille qui » ne fist point le roy menteur : car il feit le pis qu'il peut à » mondict seigneur de Richemond , » ajoute le biographe auquel nous empruntons ces détails. Quelques mois plus tard , la discorde éclata entre ces deux puissants seigneurs. Le sire de la Trémoille, dans la crainte du sort de ceux qui l'avaient précédé , chercha à perdre le connétable dans l'esprit du roi , en lui rappelant les exécutions dont de Giac et de Beaulieu , ses favoris, avaient été victimes. « Et incontinent feit deffendre de par le roy que homme ne fust si

hardy de mettre le connétable et ses hommes en ville ny chasteau , ny de leur faire ouverture en nulle place que ce fust. » La Trémoille donna lui-même le signal de la révolte contre Arthur de Richemond , en lui faisant fermer , ainsi qu'aux seigneurs de Bourbon et de la Marche , les portes de la cité de Ghâtellerault où ils s'étaient donné rendez-vous. Le connétable , comme gage de sa rébellion contre les ordres émanés du favori, jeta sa masse d'armes par-dessus les murs, et alla , quelques jours ensuite, prendre possession de la cité de Parthenay que lui avait donnée Charles VII après la mort de son dernier seigneur. Là , ayant convoqué tous les nobles capitaines et chevaliers dépendants de sa mouvance seigneuriale , il leur fit prêter serment de lui estre bons et loijaulx serviteurs, et de luy obéir comme à leur seigneur naturel.

Pendant qu'il cherchait ainsi à rallier autour de lui le plus grand nombre de guerriers , afin de pouvoir renverser le sire de la Trémoille , il apprit avec douleur la prise du château de Ghinon , où se trouvait alors sa femme, et la trahison du capitaine Guillaume Bélier qui y commandait. Là ne s'arrêtèrent point les grandes brouilleries et les animosités particulières des deux rivaux. Vers la fin de l'an 1 427 , un grand nombre de seigneurs mécontents, associés aux efforts du connétable, s'emparèrent de la cité de Bourges, seconde capitale du roi Charles VII , et ils se disposaient à poursuivre leurs victoires, lorsque la défection des sires de Bourbon et de la Marche , ralliés aux intérêts de la Trémoille, termina cette lutte désastreuse. Le comte de Richemond retourna alors dans sa cité de Parthenay , et dès les premiers jours de l'année suivante il recommença les hostilités contre les villes et châteaux de la dépendance du roi. — « L'an 1428, » mon dict seigneur le connestable assembla des gens , et » feit mettre le siège à Saincte - Neomayc près Sainct-

POITOU. 59 » Maixent , pour ce que Jehau de la Roche , alors sénéchal, et » ses gens , faisoient de grands maux et pilleries au pays de » Poictou , et tenoient le party de la Trémoille. Si y envoya » mon dict connestable un chevalier poictevin, nommé » Jehan Sevestre, qui estoit lieutenant pour monseigneur; » et y estoit le bastard Chappelle et plusieurs autres capi- » taines , et avoient faict un camps. Et en effet , Jehan de la » Roche assembla gens, et vint pour rafraischir ceulx de la » place; et les gens de mon dict seigneur se retira en leur » camp , et les gens de Jehan de la Roche entrèrent dedans » la place. Et le lendemain nos gens s'en vinrent en bonne » ordonnance , et se retirèrent és places de monseigneur , » lequel ne bougea toute celle saison d'entour Partenay. »

Ainsi s'épuisait dans des haines privées l'énergie des seigneurs dévoués au jeune roi. Loin d'unir leurs efforts pour repousser du territoire envahi les guerriers anglais , ils se disputent déjà les fruits d'une victoire incertaine. Pendant que ces querelles de médiocre intérêt s'agitaient autour de Charles VII , l'armée ennemie menaçait d'étendre sa domination jusque dans les provinces soumises au descendant de la dynastie française. Depuis quatre mois ils assiégeaient Orléans , la cité la plus importante des frontières des deux nouveaux royaumes. Déjà la place était sur le point de céder aux efforts des assaillants; et la bravoure des assiégés échouait devant les rudes et terribles assauts de chaque jour. La désastreuse journée de Rouvray , dans laquelle périrent un grand nombre de chevaliers français accourus sous la bannière du comte de Germon t , pour secourir là ville en détresse , avait détruit toutes les espérances de salut des habitants , qui furent depuis ce moment en grand doute et danger d'estre perdus , et réduits à la fin en la subjeclion de leurs ennemis. Les choses en étaient à ce point désespéré , lorsque

éclata pour les sauver un de ces incidents qui semblent plutôt appartenir à la fabuleuse tradition qu'à la réalité de l'histoire.

Devant la puissance mystérieuse d'une jeune fille , les guerriers français , découragés , affaiblis , s'inspirent d'une nouvelle ardeur. Rien de plus dramatique dans notre histoire nationale que l'apparition de Jeanne d'Arc. C'est une merveilleuse légende , aussi poétique que toutes les saintes légendes dont les chroniques religieuses nous ont transmis la fidèle peinture. Dans la vie de cette femme, tout semble étrange ; sa naissance , ses inspirations , son extase et son courage : et lorsque la flamme du bûcher se dresse pour anéantir son enveloppe mortelle , alors son existence tout entière nous offre le spectacle de la plus sublime épopée. N'allez pas demander à l'histoire d'expliquer ce singulier phénomène. Etait-elle réellement inspirée , cette jeune fille? ou bien , ses lèvres n'exprimaient-elles qu'un pieux mensonge, lorsque s'adrcssant au sire Robert de Baudricourt f elle lui disait : « Capitaine messire , sachez que Dieu depuis » longtemps m* a ordonné d'aller vers le gentil dauphin , qui doit » être roi de France; de me mettre à la tête de son armée, afin » défaire lever le siège d'Orléans et de lui ouvrir pour son sacre » les portes de la cité de Reims. » Était-ce encore une adroite supercherie dont elle usait à rencontre du jeune monarque, lorsqu'elle lui adressait ces paroles ? « Gentil Daupldn , pour- )) quoi ne me croyez-vous pas ? Je vous dis que Dieu a pitié de » vous 9 de votre royaume et de votre peuple. » Tous ces événements se sont-ils réellement accomplis , ou bien ont-ils pris naissance dans l'imagination des chroniqueurs contemporains? Et cette tradition si populaire n'est-elle basée que sur de fabuleuses créations? Non, il n'en peut être ainsi. Le nom de Jeanne d'Arc , de la jeune fille de Vaucouleurs , est

à jamais entouré d'une gloire nationale. Rien ne pourra l'anéantir ; et n'y aurait-il que la haine des Anglais envers elle , que le supplice dont ils la firent mourir , cela suffirait pour sanctionner la mémoire de l'héroïne d'Orléans. Qu'importent à l'histoire et le mystère de sa mission , qu'elle dit être divine , et son invocation perpétuelle vers la puissance de Dieu , et tous les accessoires religieux dont certains hommes peuvent perpétuer le souvenir? Ce qu'elle doit dire et affirmer bien haut , c'est que la jeune fille a exercé sur ses contemporains une influence au-dessus de toute négation ; qu'elle a inspiré aux guerriers de Charles VII une énergie nouvelle ; qu'elle est morte victime de son dévoûment ; qu'elle a été offerte en holocauste aux haines nationales. Voilà le point de vue historique sous lequel nous apparaît l'intervention de la Pucelle. Et maintenant, que sur elle s'épuisent toutes les philosophiques hypothèses , rien de mieux ; c'est le droit de tous, acquis , incontestable. Mais qu'un homme de génie ravale le rôle de la jeune fille morte au milieu d'un bûcher, qu'il la flétrisse de ses sarcasmes et de ses ironies, qu'il lui enlève ses vêtements d'héroïne pour l'affubler de je ne sais quels grotesques habits de comédie ; oh ! alors, il y a divagation du talent et oubli de tout sentiment national. L'histoire doit protester contre de telles atteintes portées à ses plus nobles prérogatives , à savoir la conservation pure et intacte de tout ce qui est grand et sublime, hommes et choses, événements et acteurs.

Et puis , si l'homme religieux rencontre dans l'apparition de cette jeune fille une de ces manifestations providentielles qui éclatent de temps en temps au milieu des désastres des nations , pour épouvanter ou sauver les peuples , pourquoi n'irions-nous pas aussi y puiser d'autres enseignements peut-être plus humains et plus réels ? N'y a-t-il pas

dans la venue de Jeanne d'Arc une preuve d'avenir? Cette jeune fille, simple paysanne, bien compassée de membres et forte , dit la chronique , n'est-elle pas le symbole le plus éclatant de la puissance deS peuples à ces époques de troubles et d'agitations ? Les puissances féodales sont ennemies de la royauté, cela est certain; quand les seigneurs la servent, c'est en se vendant; et le plus souvent, quoique ralliés autour d'elle , ils entretiennent entre eux des haines et des discordes privées. Eh bien ! en dehors de ces rivalités seigneuriales , se rencontrèrent les habitants des communes, ces bourgeois émancipés ; c'est sur eux que doit s'appuyer désormais la puissance royale. Dans l'intervention héroïque de la Pucelle nous croyons entrevoir cette pensée , car elle s'y trouve traduite en actions retentissantes qui la justifient et la corroborent.

Quoi qu'il en soit des divers jugements que la postérité peut porter sur cette jeune fille , le roi Charles VII, n'osant , comme de raison , ajouter foi aux paroles exaltées qu'elle lui faisait entendre , ordonna de la conduire dans la cité de Poitiers, où se trouvaient alors, outre les gens de la cour de parlement , plusieurs notables clercs de théologie et autres hommes de docte et grande science, ce Et 1 de faict le roy y alla , et faisoit amener et conduire ladite Jeanne , laquelle , quand elle fut comme au milieu du chemin , demanda où on la menoit. Il lui fust respondu que c'estoit à Poictiers. Alors elle dit : ce En mm Dieu, je sçay que j'y auray bien affaire, » mais messire m%aydera\ or, allons de par Dieu. » Elle fut doneques amenée en la cité de Poictiers , et logée en l'hostel d'un nommé maistre Jehan Rabateau , lequel avoit espousé une bonne femme, a laquelle on la bailla en garde. Elle

i Mémoires concernant la Pucelle d'Orléans. — Collect. de Petitot, tom. 8, p. 155.

POITOU

estoit toujours en habit d'homme , n'y n'en vouloit autre vestir. Si fit-on assembler plusieurs notables docteurs en théologie, et des bacheliers, lesquels entrèrent en la salle où elle estoit ; et quand elle les veid, elle s'alla seoir au bout du banc , et leur demanda ce qu'ils vouloient. Lors il lui fut dit par la bouche de l'un d'eux qu'ils venoient devers elle , pour ce qu'on disoit qu'elle avoit dit au roy que Dieu l'envoyoit vers luy; et monstrèrent , par belles et douces raisons, qu'on ne la devoit pas croire. Ils y furent plus de deux heures, où chacun d'eux parla sa fois , et elle leur fit des responses dont ils furent grandement esbahis ; sçavoir comme une si simple bergère, jeune fille, pouvoit ainsi prudemment respondre. Entre les autres, il y eut un carme, docteur en théologie , bien aigre homme, qui luy dit que la Saincte-Escriture défendoit d'adjouster foy à telles paroles , si on ne monstroit signe; et elle respondit pleinement qu'elle ne vouloit pas tenter Dieu , et que le signe que Dieu luy avoit ordonné , c'estoit lever le siège de devant Orléans , et de mener le roy sacrer à Reims ; qu'ils y vinssent et le verraient : qui sembloit lors chose fort difficile à croire , et comme impossible , veue la puissance des Anglois , et que d'Orléans n'y de Blois jusques à Reims il n'y avoit aucune place françoise. Il y eut un autre docteur en théologie , de l'ordre des frères prescheurs, qui luy va dire : « Jeanne , vous demandez des gens d'armes , » et si vous dites que c'est le plaisir de Dieu que les Anglois lais- » sent le royaume de France , et s'en aillent en leur pays ; si cela » est , il ne faut point de gens d'armes ; car te seul plaisir de Dieu » les peut destruire , et faire aller en leur pays. » A quoy elle respondit qu'elle demandoit des gens, non mie en grand nombre , lesquels combatroient , et Dieu donnerait la victoire. Après laquelle response faicte par dicte Jeanne , les mesmes théologiens s'assemblèrent pour voir ce qu'ils con-

seilleroient au roy , et conclurent sans aucune contradiction ( combien que les choses dictes par ladite Jeanne leur semblèrent bien estranges) que le roy s'y devoit fier, et essayer a exécuter ce qu'elle disoit. Le lendemain y allèrent de nouveau plusieurs notables personnes, tant de présidents et conseillers de parlement , que autres de divers estats : et avant qu'ils y allassent , ce qu'elle disoit leur sembloit impossible à faire , disant que ce n'estoient que resveries et fantaisies : mais il n'y eut celuy , quand il en retournoit et l'avoitoïeye, qui ne dist après que c'estoit une créature de Dieu ; aucuns mesmes , en restournans , pleuroient à chaudes larmes. Semblablement y furent dames , damoiselles et bourgeoises , qui luy parlèrent , et elle leur respondoit si doucement et si gracieusement qu'elle les faisoit pleurer. Entre autres choses, elles luy demandèrent pourquoy elle ne prenoit pas un habit de femme ; et elle leur respondit : « Je croy bien qu'il vous h semble estrange, et non sans cause; mais il faut , pour ce que » je me dois armer et servir le gentil dauphin en armes , que je » prenne les habillements propices et nécessaires à cela ; et aussi » quand je serois entre tes hommes , estant en habit d'homme , ils » n'auront pas concupiscence charnelle de moy, et me semble » qu'en cet estât je conserveray mieux ma virginité de pensée » et de fakt. »

Ce récit de la chronique est confirmé dans son ensemble par ces paroles de Jean Bouchet , annaliste de l'Aquitaine , qui s'exprime ainsi : « J'ay ouy dire en ma jeunesse et dès » l'an 1495 à feu Christofle du Peirat lors demeurant à »> Poictiers , et près ma maison , qui avoit près de cent ans , » qu'en ma dicte maison il y avoit eu hostellerie, où pqnw doit l'enseigne de la Roze , où ladite Jeanne estoit logée , » et qu'il la veit monter à cheval , toute année a blanc, pour w aller audit lieu d'Orléans , et me monstra une petite pierre

POITOU. 65 » qui est au coing de la rue d'Estienne où elle print avantage m pour monter sur son cheval. »

Les prédictions de la jeune fille de Vaucouleurs se réalisèrent bientôt ; la délivrance d'Orléans et la prise de Reims, où Charles VII fit son entrée le 26 juillet 1429 , sanctionnérent lés extases merveilleuses de la paysanne inspirée. Si Charles VII chercha par la solennité de son sacre à jeter dans l'esprit des péuples une impression favorable à sa cause, il s'empressa aussi de récompenser les villes fidèles de leurs bons et loyaux services. Entre toutes , la cité de Poitiers devait avoir la plus large part. Durant ces temps de troubles, elle avait été la capitale du royaume , donnant asile dans ses murs à la royauté de France menacée par l'invasion anglaise et par les discordes civiles. Charles VII , presque vainqueur, se rappela la fidélité constante de ses habitants durant sa longue adversité. La fondation de l'université de Poitiers par ce monarque fut donc un monument de reconnaissance royale à l'égard de toute la province.

Dés les premiers siècles , la cité capitale du Poitou avait été dans l'Ouest le centre intellectuel le plus actif et le plus fécond. A chaque phase de notre histoire , nous avons signalé le souvenir de quelques hommes remarquables qui ont fait briller dans son sein l'éclat de leur science et le fruit de leurs labeurs. Depuis Hilaire le Grand , ce premier fondateur du christianisme dans nos contrées , chaque siècle vit s'élever au milieu de cette cité des hommes puissants par leur intelligence, illustres par le retentissement de leur parole. La religion , dans ces temps , protégeait les progrès de la science et de la raison : le prêtre se faisait savant, afin d'accomplir sur cette terre une mission toute civilisatrice. C'était dans les monastères , dans les pacifiques préoccupations de la solitude, que s'élaboraient les œuvres du génie, qu'écla-

taient , brillantes et pures , les étincelles de la raison humaine. Chaque abbaye en était un foyer actif et permanent : rien n'arrêtait dans leur essor aussi bien les créations de l'esprit que les saintes émanations du cœur ; les événements s'accomplissaient au dehors , tumultueux et passionnés, sans troubler l'activité laborieuse de ces véritables missionnaires de l'humanité , interprètes éloquents de la pensée de Dieu et de l'intelligence de l'homme. Quand la conquête bouleversait le territoire , que l'épée du vainqueur frappait de ruine ces saintes retraites, elles renaissaient bientôt de leurs cendres , et l'œuvre commencée s'achevait comme si rien ne l'eût interrompue. Poitiers , entre toutes les cités , offre cet admirable spectacle : les héros de l'intelligence ne lui ont pas manqué ; ses écoles monastiques ont toujours été florissantes , non pas restreintes à des études de pure théologie , mais embrassant aussi celles de la grammaire, de la rhétorique et même de la philosophie. C'est du sein de ces monastères que s'échappent , forts et robustes de tète , presque tous, les hommes politiques de ces temps. Pour réaliser la pensée de Charles VII , il était inutile de chercher bien loin les éléments humains de sa future université ; ils étaient prêts ; tout existait , sauf la sanction royale , l'organisation officielle, lorsque la bulle du pape Eugène IV, eu date du 29 mai 1 431 , en autorisa la création. Le préambule de cette décision apostolique est ainsi conçu 1 :

« Eugène , évêque , serviteur des serviteurs de Dieu , pour » mémoire perpétuelle. Placé par la volonté divine au siège » pontifical , exposé aux périls sans nombre de ce ministère » sacré , nous avons mûrement réfléchi de quelle puissance » peut devenir l'étude des lettres pour dissiper les ténèbres

> Mémoires sur l'université de Poitiers , par Jean Bouchet.

POITOU. 67 » de l'ignorance , et pour régénérer sur toute la terre les » choses privées et publiques , spirituelles et temporelles : » convaincu qu'elle rehausse le culte de Dieu , consolide le » salut des âmes, qu'elle apporte aux hommes la paix et la » sécurité , en récompensant l'honnêteté et en flétrissant le » crime; qu'elle est pour l'humaine condition un gage de » prospérité , un encouragement à la vertu , une illustration » perpétuelle pour l'Église , par les espérances qu'elle jette » dans l'avenir , nous avons accueilli avec joie et grande » sollicitude les demandes de nouvelles faveurs apostoli- » ques , qui nous sont parvenues de la part de Charles , roi » de France , notre très-cher fils en Jésus-Christ : lequel , » ambitieux de faire jaillir sur tout son royaume l'éclat » resplendissant de la science, et voulant remédier aux » désastres et commotions qui ont troublé le cours des » études et enseignements, dispersé çà et là les professeurs » de des universités , nous supplie de lui permettre de les » réunir dans la cité de Poitiers , soumise à son autorité, et » favorablement disposée , et d'y fonder une université » comme celle de Toulouse , avec tous ses privilèges, immud nités et libertés , afin que les divines paroles de la sagesse , » abondantes comme la rosée, jettent dans le pays et dans les » mœurs les étincelles de la vraie lumière. Nous érigeons , » établissons et ordonnons par autorité apostolique , par la » teneur de ces présentes , une université dans la ville de » Poitiers. »

La bulle du pape fut confirmée et promulguée par les lettres patentes de Charles Vil, en date de la même année 4431 ; il s'y exprime en ces termes :

« Charles, par la grâce de Dieu, roi de France, pour » mémoire perpétuelle. 11 n'y a aucun homme d'intelligence » qui ne sache , et l'expérience maîtresse des choses nous

» l'enseigne , que la science et l'étude des lettres sont pour » l'Église une source d'illustrations et d'avantages , qu'elles » fortifient la foi catholique et le culte de Dieu , qu'elles » affermissent sur des bases durables la paix publique , la » justice et la sécurité de tous. Dans quels royaumes , pays » ou provinces , la foi a-t-elle brillé, la religion a-t-elle » triomphé par la pureté de ses doctrines , des erreurs , » des schismes et des scandales , si ce n'est dans ceux où » les lumières de la raison ont éclaté , où l'étude des lettres » a exercé sa toute-puissance? C'est pour cela que les » princes qui nous- ont précédé ont placé toute leur solli- » citude à répandre les richesses de la science dans divers » lieux , afin que son germe précieux pût féconder l'avenir. » La même pensée nous a vivement préoccupé , surtout de- » puis que les commotions et les guerres ayant désolé la » surface de notre royaume, par la volonté toute-puissante » de Dieu , nous avons reconnu que les universités , qui » jadis étaient en pleine vigueur , sont flétries et abandon- » nées , et que tous leurs officiers sont dispersés ça et là. » Nous avons donc ordonné d'établir une université en notre » ville royale de Poitiers , et d'y réunir les docteurs et mai- » très que les événements ont dispersés, ainsi que tous » ceux qui auraient le désir d'accroître et cultiver leurs » connaissances. Ce qu'ayant fait exposer de notre part à » notre saint Père Eugène IV , pape , qui gouverne mainte- » nant l'Eglise catholique , celui-ci louant notre dessein , » et y condescendant , aurait érigé, établi, et ordonné pour » jamais sous la faveur de Dieu , une université de toutes » les sciences et facultés licites en notre ville de Poitiers, à >» l'instar de celle de Toulouse, et muni, doté et décoré » ladite université , et tous et chacuns les docteurs et maî- » très , et tous les suppôts à l'avenir, d'immunités, privi-

POITOU. 69 h léges et octrois , et des honneurs des degrés , et de toutes » les marques qui ont été autrefois concédées par le siège » apostolique aux docteurs et maîtres qui enseignent et aux » écoliers de ladite université. »

Dés que les lettres patentes du roi furent lues et enregistrées au parlement séant à Poitiers , une assemblée générale des notables tant de Tordre civil que de l'ordre ecclésiastique se tint au chapitre du monastère de Saint-Hilaire de la Celle. Parmi les nombreux assistants , on remarquait les abbés de Saint-Maixent , de Saint-Cyprien , de Quinçay, de Bonnevaux et de Saint-Hilaire de la Celle ; les professeurs de théologie Guillaume Mérici et Séguin Cousin, tous personnages d'un éminent sçavoir. Plusieurs membres du parlement figuraient aussi dans cette réunion. C'étaient le président Lefèvre, Geoffroy Vassal, Nicolas Gehe, Guillaume Charpaigne et Thibault de Yiiré, tous conseillers du roi en sa cour souveraine. Le corps municipal y était représenté par Maurice Claveurier , maire de Poitiers , et institué protecteur de l'université en vertu des lettres royales, Guillaume Rousseau, Jacques Fouiquier, les frères Jean et Guillaume Larcher, Jean Guîchard , Simon Mourauli, Guillaume Boilesve, tous bourgeois de la cité, ainsi qiïEslienne Vérace et Olivier Chicot , avocats au parlement. L'abbé de Saint-Maixent , délégué en qualité de commissaire, ayant prononcé un discours pour fixer le but de la réunion , l'assemblée se livra immédiatement à la discussion des règlements et des mesures nécessaires. — L'université fut divisée en quatre nations qui prirent pour devises les noms de France, Aquitaine, Touraineet Berry. — La dignité de recteur fut conférée à Jean Lambert , professeur de théologie. Une députation alla le supplier d'accepter l'honneur de ladite ville de Poictiers et des citoyens d'icelle , et pour le bien de ladite

université. Lambert s'excusa envers l'assemblée de ne pouvoir accéder à ses prières, alléguant sa pauvreté et disette, et surtout l'infirmité de son corps ; mais pressé avec plus d'instance , il consentit à remplir les fonctions auxquelles l'avait appelé le suffrage de ses concitoyens. — A chaque nation il fut nommé un procureur : pour celle de France , Jean Basin ; pour celle d'Aquitaine, Guillaume Le Breton ; pour celle de Berry , Antoine Caillé ; et pour celle de Touraine, Giu7tourne Bezançon. — Ces premières nominations terminées, le nouveau recteur prononça en ces termes la formule du serment :

« Que durant sa rectorie, il en exercera fidèlement l'office, à l'honneur et profit de l'université. — Que sur les choses par luy mises en délibération en la congrégation de ladite université , il recueillera fidèlement les vœux et décisions de toutes les facultés et nations , et d'icelles concluera par la majeure partie. — Qu'il fera fidèlement et diligemment exécuter selon son pouvoir les choses délibérées par l'université et concluer en ladite manière. — Qu'il gardera , ne souffrira qu'on enfreigne , et défendra les droicts , privilèges, libertez et statuts de ladite université, et procurera de tout son pouvoir qu'ils soient gardez et défendus en leur entier. — Qu'il procurera aussi selon son pouvoir l'utilité , honneur et exaltation de ladite université durant sa rectorie r lê& autres choses mises après , et toute faveur esloignée. — Que toutes les fois qu'il sera requis par les trois procureurs de trois nations , ou par deux pour le moins , ou par deux doyens de deux facultez f ou par l'un d'eux , de faire une congrégation générale , il assemblera l'université au lieu à ce ordonné. — Qu'il ne signera aucune lettre testimoniale pour qui que ce soit , s'il ne luy conste premièrement de lascholarité d'iceluy par le tesmoignage ou lettre d'un docteur ou maistre ré-

POITOU. 71 gent , duquel il sera auditeur , ou s'il n'est officier de ladite université , et signé du scribe. — Qu'il ne fera grâce à aucun en ce qui touche l'université , si premier elle ne luy a esté octroyée par icelle , ou par ses députez ordonnez spécialement pour cela. — Que pour ces lettres testimoniales scellées de son seing, ou pour recevoir les serments, il n'exigera ou recevra que ce qui aura esté ordonné et taxé par l'université , ou par ses députez. — Qu'il ne rétractera point les choses conclues en la congrégation générale par ses prédécesseurs.

— Qu'il ne scellera à aucun escolier venant de nouveau lettre testimoniale, ny quelque mandement, s'il n'a eu premièrement certificat du receveur général , qu'il a reçeu la somme de dix sols , ordonnée autrefois en congrégation générale pour le premier serment , sinon qu'il eust fait serment en une autre université ; et s'il a fait le serment en une autre université , et qu'il le prouve , il ne payera que cinq sols. »

L'université sanctionna ensuite la nomination des bedeaux , celle du notaire , des libraires et des parcheminiers. Furent bedeaux : Jean d'Àlençon , Besnez dit Cosson , Richard de Mont et Valentin , pour les quatre nations. Pour la faculté

de théologie, Jean Vareêt; pour celle des décrets , Jean Guil- * lault ; pour celle des lois , Jean Pasquaut; pour celle des arts , Guillaume Chauffier ; et pour celle de médecine , Pierre Achard.

— A Jean de la Croix fut accordée la dignité de notaire et scribe ; et furent libraires et parcheminiers Pierre Durand et Olivier Le Galet , Guillaume Gmbert et Jean Cornuer. — Les diverses facultés eurent immédiatement leurs professeurs. Pour celle de théologie , Jean Lambert; pour celle des lois, Jean Letur; pour celle de médecine , Jacques Porchet; et pour celle des arts, Guillaume Le Breton. — Chaque nation fut

placée sous l'invocation d'un saint ; celle de France eut pour patron St Denis; celle d'Aquitaine St Hilaire ; celle de Touraine St Martin , et celte de Berri St Guillaume.

Ces préliminaires d'organisation étant terminés , ainsi que la prestation du serment des divers fonctionnaires élus entre les mains du recteur et sur les saints Évangiles , l'assemblée se dirigea tout entière, Jean Lambert en tête , vers l'église de Notre-Dame, où un Te Deum solennel fut chanté en l'honneur de la fondation de l'université. Le dimanche suivant , par les ordres de Maurice Glaveurier , une procession générale eut lieu dans les rues de la cité , à laquelle assistèrent presque tous les membres du parlement et de l'hôtel-de-villc , ainsi que tous les religieux des divers monastères , suivis d'une foule immense de peuple. Lorsque le cortège fut arrivé dans l'église cathédrale , Pierre Carrelure , prieur d'un des monastères de Poitiers , prononça une éloquente prédication dans laquelle il fit ressortir avec éclat les avantages immenses que la fondation d'une université devait occasionner pour la province tout entière. — Le lendemain de cette cérémonie, Jean Lambert, revêtu de sa cappe rectorale , fit sa première leçon au couvent des frères prêcheurs , en présence d'une multitude considérable de gens illustre» et notables , tant séculiers qu'ecclésiastiques. Les jours suivants y les autres professeurs , à l'exception de Guillaume Letur, commencèrent leurs enseignements au milieu du même empressement. Celui d'entre tous ces savants qui obtint le plus remarquable succès, fut sans contredit Guillaume Letur. La nature de son sujet , sa jeunesse , son éloquence , le nombre et la qualité de son auditoire , tout y contribua : sa harangue fut notable et solennelle , dit le procèsverbal , et de bruyants applaudissements Interrompirent à plu-

POITOU. 73 sieurs reprises. Sous de tels auspices, l'université de Poitiers ne pouvait que justifier les espérances de son fondateur , et acquérir au loin une grande célébrité.

Quelque longs que paraissent au prime abord ces détails de l'organisation primitive de l'université , il nous est impossible de ne pas rappeler les sages décisions qui intervinrent pour multiplier et augmenter ladite université. Dans ces règlements votés et discutés librement, nous rencontrons les premiers éléments d'une institution vraiment nationale , qui s'est perpétuée de nos jours sous d'autres formes et d'autres dénominations. — Les premiers actes de l'assemblée furent de placer leur université sous la sauvegarde d'un conservateur , protecteur de ses privilèges et immunités. L'abbé de Saint-Maixent et Maurice Claveurier furent investis de cette baute dignité. — Elle ordonna ensuite de répandre dans toutes les provinces voisines les lettres patentes de Charles VII, la bulle apostolique et les procès-verbaux des diverses séances ; d'ordonner que les écoliers tant religieux qu'autres chemineront honnestement avec habits décens 9 tant en ville qu'aux congrégations générales de l'université; de remercier publiquement le roi , son conseil et le parlement de la protection qu'ils lui ont accordée; d'envoyer des députés vers les évéques des cités voisines pour réclamer leur appui prés des populations. — Plus tard , prévoyant les atteintes dont leurs privilèges pourraient être frappés, les membres de l'université choisirent deux avocats et deux procureurs , à savoir comme avocats Estienne Vérace et Jacques Juvénal , et Jean Viault et Guillaume Bezançon comme procureurs; lesquels non-seulement furent chargés dè défendre devant les diverses juridictions les intérêts de l'université , mais encore d'intervenir dans les causes personnelles aux écoliers afin de leur éviter toute lézion et oppression de la part des débiteurs

puissants. Ainsi se déployait l'activité des divers membres de l'université, et chaque assemblée faisait surgir de nouvelles dispositions de nature à servir efficacement à son développement. Les professeurs, les écoliers, les fonctionnaires élevés et subalternes , sont tour à tour l'objet des délibérations et de décisions formulées en lois réglementaires.

Les plus grandes mesures y trouvaient leur solution , ainsi que les détails les plus minutieux. Le procès-verbal des séances de cette assemblée , conservé par Jean Bouchet , se termine par une délibération relative à la cloche de l'université : cr Le lundy premier jour du mois de février, l'an » du Seigneur 1432 , ledit sieur recteur proposa en la con- » grégation générale, qu'on avoit envoyé certains députez » pour sçavoir des paroissiens de l'église Saint-Porchaire , » s'ils voudraient qu'on mist ladite cloche au clocher de » leur église; auxquels il avoit esté répondu qu'ils le vou- » 1 oient bien, avec certaines conditions qui seroient oné- » reuses à l'université : car lesdits paroissiens vouloient que » si la cloche y estoit une fois mise, qu'elle n'en pust jamais » estre ostée, quand même il arriverait (ce qu'à Dieu ne » ^ plaise) que l'université ne fust plus en la ville dePoictiers. » En second lieu, ils vouloient que s'il arrivoit que ceux » qui sonnent à présent ladite cloche venoient à mourir, » que par leur décez le secrétain de ladite église eust l'of- » fice de la sonner, et qu'il jouist des privilèges de Tuniver- » sité, comme fait celuy qui a maintenant ledit office. En » troisième lieu , ils vouloient que toutes les fois que les » paroissiens feraient des réparations en ladite église, et » principalement au clocher , que l'université fust tenue d'y » contribuer. Et finalement , que le secrétain de ladite » église peust sonner ladite cloche comme les autres aux » festes solennelles de ladite église. »

POITOU. 75 Nous aurions pu prolonger indéfiniment l'historique de ces premiers temps de l'université , mais il nous suffît d'avoir indiqué les principaux points de son organisation. Nous avons paspé à dessein sous silence les contestations diverses qui entravèrent ses premiers pas , les querelles de ridicule préséance qui éclatèrent dans son sein , aussi bien que les démarches intéressées qu'elle fit foire auprès des évèques et du pape lui-même , non plus dans l'intérêt de la science , mais sous l'inspiration d'une pensée plus terrestre , car elle se traduisait par des demandes de bénéfices. Ne serait-il pas hors de propos , en effet , de raconter les prétentions du doyen et des chanoines de l'église cathédrale , à rencontre de celles du trésorier de Saint-Hilaire, au sujet de la dignité de chancelier de l'université? Et nous ne parlerions pas du débat animé que souleva la rivalité des deux nations de Berri et de Touraine , relativement aux droits de priorité , si nous n'avions trouvé dans le souvenir de ce fait l'occasion de signaler l'indépendance et la sagesse d'une des nations, de celle d'Aquitaine , laquelle , faisant abnégation de toute fierté pédantesque , offrit de céder la seconde place à sa sœur de Touraine , bien et dûment évincée de ses prétentions par une décision arbitrale. Que nous importerait également de savoir que Robert de Fauxdun, chanoine de Saint-Hilaire, fut chargé de rédiger le rôle des aspirants aux bénéfices ecclésiastiques dont les largesses pontificales devaient gratifier l'université ? Tous ces incidents de vie privée conviendraient à la monographie proprement dite de cette corporation , mais ils deviennent superflus dans le cadre que nous avons tracé à notre travail. Laissons donc se développer silencieusement et activement l'institution universitaire de Poitiers , pour rentrer dans le récit des événements généraux de notre histoire , sauf de temps à autre à signaler les faits

saillants , à appeler l'attention sur les hommes remarquables qui lui prêteront l'appui de leur talent.

Durant que s'accomplissaient au sein de la cité de Poitiers ces pacifiques événements, une guerre acharnée se poursuivait entre les deux nations rivales , l'Angleterre et la France. C'est en vain que des tentatives de paix sont négociées dans une assemblée générale tenue à Arras : Charles VII y repoussa les singulières propositions qui lui furent faites. On consentait , en effet , à lui abandonner les provinces du Midi, et à reconstituer pour lui l'ancien royaume d'Aquitaine. S'il eût accédé à ces arrangements , c'en était fait de l'unité nationale, et l'histoire aurait rétrogradé de plusieurs siècles dans le passé. Heureusement pour sa cause et pour la France entière , l'appel qu'il avait fait à Dieu et à son épée ne lui faillit point : grâce à l'énergie de la jeune paysanne , martyre de son dévouaient , et au courage de ses guerriers , il recouvra la cité capitale de son royaume , et il y fit son entrée solennelle au milieu d'unanimes acclamations le 14 avril 1436. — Le premier acte du rot de Bourges , devenu roi de Paris , fut de rappeler de Poitiers le parlement qu'il y avait transféré en 1418 : mais, voulant donner à cette cité et à toute la province un gage éclatant de sa reconnaissance, il décida, par des lettres patentes du mois d'août 1436 , que jamais le Poitou ne pourrait être séparé de la couronne de France. Voici le texte de ce document important pour l'histoire de notre province \

« Charles , par la grâce de Dieu , roy de France , sçavoir » faisons à tous présens et à venir, que comme après nostre » parlement de nostre ville de Paris , nous fussions trans- » portez en nostre ville et cité de Poictiers, en laquelle

1 Ordon. des Rois de Frauce, t. 13, p. 226.

POITOU. 77 » fusmes grandement , honorablement et à grande joye » reçeus par les gens d'église, maire, bourgeois et habitans » d'icelle , comme à nous trés-obéissans et loyaux subjects ; » et depuis ayant lesdits gens d'église et autres de nostre dite » ville et cité , continué envers nous en leurs bonnes vo~ » lontez , et usans d'obéissance , sans faire envers nous » aucune faute : et nous ont secouru et aydé de tout leur » pouvoir et puissance, sans y espargner corps ny chevaux » à tous nos affaires et nécessitez , pour le recouvrement de » nostre royaume et seigneurie, et dés lors pour la bonne » et vraye obéissance qu'y trouvasmes , nous instituasmes et » ordonnasmes nostre justice souveraine et cour de parle- » ment estre et seoir en icelle nostre ville et cité de Poio » tiers ; depuis lequel temps qui fut de dix-huit ans ou » environ , nostre dicte cour de parlement a esté tenue au- » dit lieu de Poictiers , moult honnorée et bien obeye par » ceux de nostre dicte ville et autres de nostre obéyssance , » et par le moyen de laquelle nostre seigneurie et obéy&- » sance a esté entretenue à l'honneur de nous et au bien de » la justice. Et pour ce que de présent moyennant la grâce » de nostre Seigneur, avons recouvré grande partie de nostre » seigneurie , et que bonne paix et bonne union est en » nostre royaume, et nostre ville de Paris est réduicte en » nostre obéyssance; pour occasion desquelles choses, et i) pour la conservation et entretenement de nostre sei- » gneurie, avons ordonné et est nostre intention remettre » et faire seoir doresnavant nostre dite cour de parlement » en la cité de Paris, en laquelle de toute ancienneté elle » avoit et a accoustumé estre et seoir. Nous voulons re- » cognoistre les choses dessusdictes, rémunérer et récoin* » penser iceux gens d'églises , maire et bourgeois de nostre » dicte ville et cité de Poictiers, de leur bonne et vraye

» obéyssance, et des choses susdites; et aussi afin qu'il soit

» mémoire perpétuelle à nous et à nos successeurs, que

» ladite cour de parlement y a esté et demeuré par le temps

» dessus déclaré , par le moyen desquelles choses icelle dicte

» ville et cité a esté et est augmentée et creue en authorité ,

» biens et honneurs ; et que pour le département de nostre

D dite cour , icelle ville pourrait venir en grande diminution

» et dépopulation ; nous , pour considération des choses

» susdites, et aussi qu'icelle nostre ville et cité est une belle'

» et notable ancienne cité , grande et spacieuse , ornée et

» décorée de plusieurs belles et notables églises , tant ca-

» thédrales , collégiales , abbayes que autres , située et assise

» en bon pays et fertil ; et aussy qu'y avons estably et or- » donné université en toutes faculte2, laquelle, la mercy

» nostre Sèigneur , prospère grandement et hautement; par

» l'arrêt et délibéracion de plusieurs des seigneurs de nostre

» sang et lignage et autres de nostre grand conseil, de

» nostre certaine science , plaine puissance et authorité

» royale , icelle nostre dite ville , cité et chastellenie de

» Poictiers, avons incorporée, adjoincte et unie, incoiv-

» porons , adjoignons et unissons par ces présentes à nous

» et à nostre couronne et domaine d'icelle nuement , sans

» jamais en départir, de nostre dicte couronne pour quel-

» que cause et cas qui advienne ou puisse advenir ; sans que

» nous ne nos successeurs la puissions bailler , transporter

» ne aliéner à quelque persoçne que ce soit. ».

Le roi Charles VII termine ses lettres par la fondation à Poitiers d'un siège royal. « Et outre plus , y est-il dit, pour

» icelle ville et cité , entretenir en aucthorité et accroistre

» en biens et honneur , ayans considération à ce qu'elle est

» le chef et capital de nostre dict pays de Poictou, aous

» voulons et ordonnons dès à présent y avoir siège royal à

POITOU- 79 » toujours-mais , auquel nous voulons et ordonnons estre » cognu et décidé dë toutes les causes des régales et exemp- » tions dudit pays , et aussi des régales et exemptions de la » Basse-Marche , et des cas de nouvelleté qui par nos lettres » ou de nos successeurs roys de France, seront commis » à nos juges , à quelque siège que ce soit de nostre dit m pays. »

C'est ainsi que se termina pour notre province le dernier incident de crise nationale. Dans les lettres patentes que nous venons de citer, le passé et l'avenir rencontrent l'un et l'autre leur satisfaction. Donc , plus de distinction entre le Poitou et la France, c'est la même terre , la même patrie. L'œuvre tant de fois commencée , si souvent interrompue , trouve en 4436 son complet dénoûment. La royauté de France n'étend même plus sur nos contrées sa domination par les voies indirectes de l'apanage, elle s'y installe franchement, sans détour; toutes les phases de la transition ont été traversées ; la fusion territoriale s'est accomplie irrévocablement, et notre province est pour toujours enclavée dans les limites du royaume.

CONSÉQUENCES DE L'UNION DÉFINITIVE DU POITOU À LÀ COURONNE DE FRANCE. AUTORITÉ DU SÉNÉCHAL. — COMMUNES. DE NIORT ET DE SAINT-MAIXENT. HISTOIRE DES DÉVELOPPEMENTS DE L'IMPOT EN POITOU. IMPOT DU SEL.

L'incorporation définitive de la province du Poitou dans les limites territoriales du royaume de France, en changeant la nature des événements , ouvre à son histoire une

nouvelle carrière. Pour bien saisir les conséquences politiques de cette métamorphose , il suffît de jeter un coup d'oeil rapide sur le passé , de rappeler ses mystérieuses catastrophes , et de pénétrer surtout dans l'intime révélation de ses secrets et de ses dénoûments. Quelle a donc été notre préoccupation la plus vive , notre unique pensée , en parcourant jusqu'au XVe siècle les diverses périodes de nos annales? Quel maintien l'historien devait-il conserver en présence de tous ces faits épars çà et là dans les vieilles chroniques , si diffusément racontées par les écrivains contemporains ? Devait-il s'abandonner sans réflexion aucune à la merci des choses et des hommes , suivre sans guide et sans boussole le cours varié et impétueux des événements humains, et borner sa tache à leur simple énonciation , aux formules banales d'un enregistrement isolé ? Ou bien , s'inspirant d'une idée fondamentale , homme des temps modernes, n'avait-il pas à remplir une tout autre mission ? Dominé par la réalité d'un fait positif, à savoir l'union ferme et stable de notre province avec l'ensemble de la France, il était de son devoir de raconter les divergences du passé , et d'expliquer tous les incidents qui ont précédé la solution de l'étrange problème de l'alliance.

Au début des destinées nationales , rencontrant de profondes antipathies morales entre les divers peuples , des divisions géographiques fortement tracées , n'a-t-il pas du alors se demander comment s'étaient dissipées les répugnances des deux pays , de quelle façon avaient disparu les limites primitives des populations ? Telles étaient les questions dont la solution importait à notre histoire. Aussi , après avoir assisté tour à tour à la ruine des nationalités aquitaniques , aux victoires d'Angleterre , à ses défaites si multipliées, après avoir traversé des luttes et des désastres sans nombre ,

POITOU

nous sommes arrivés aux dernières péripéties de ce drame immense, dont les lettres de Charles VII, en date de 1436 , se trouvent être le point d'arrêt et la formule historique du dénoûment.

La domination du roi de France sur nos contrées n'a-telle pas subi toutes les épreuves et les chances de la conquête? Les victoires ainsi que les revers ne lui ont-ils pas donné la plus solennelle de toutes les sanctions? N'a-t-elle pas triomphé de tous les obstacles , accompli les plus rudes travaux , traversé de terribles orages avant d'arriver à une solution complète? Que le conquérant jouisse donc paisiblement du fruit de ses labeurs , car désormais rien ne viendra soustraire à sa toute-puissante suzeraineté des populations depuis si longtemps en litige. Mais si l'avenir ne doit nullement troubler l'harmonie de cette fusion nationale , s'il doit y avoir entre les deux parties de territoire autrefois distinctes une parfaite communauté d'intérêts , de gloire et de sympathies , l'histoire générale , en absorbant l'ensemble de tous ces faits , réduit le cadre de notre travail à de minimes proportions. Les provinces réunies à la France , ainsi que les fleuves qui se précipitent et se perdent au sein de l'Océan , confondent dans les siennes leurs propres destinées. Tant que la fusion n'a pas été achevée, il nous était facile de suivre le cours de notre histoire locale dans toutes ses sinuosités et ses accidents ; maintenant à quel signe le reconnaîtrions-nous , pour l'isoler de l'ensemble et perpétuer dans l'avenir des distinctions qui n'existent plus ? Notre tache est donc terminée , relativement à la jonction du Poitou à la France ; et si les événements généraux envahissent désormais notre récit , ce ne sera plus que comme de simples reflets , des échos affaiblis , des nuances partielles dans l'immensité du tableau. Il nous est loisible , maintenant que les perpé-

tuelles commotions des combats ont cessé , de pénétrer dans l'existence intime des populations au xve siècle , d'en suivre le développement , d'en signaler les incidents. La cité , le château , l'église et l'université doivent désormais être le théâtre de nos investigations. C'est là que se rencontre la vie, c'est là que, par conséquent, l'histoire doit chercher ses inspirations. Que la commune nous initie donc aux secrets de ses libertés municipales , que l'aristocratie nobiliaire nous fasse participer à ses chevaleresques exploits, l'Eglise aux saintes préoccupations de son clergé , et la science aux laborieuses fatigues de ses adeptes. Dans toutes ces diversités de labeurs , de pensées, de positions et d'événements, se révélera la physionomie véritable de notre pays.

Mais avant de donner à ces épisodes de vie privée les détails qu'ils nécessitent, il nous faut parler en quelques mots du nouveau représentant de l'autorité royale dans nos contrées. La volonté de Charles VII , exprimée dans ^s lettres de 4436 , ayant enlevé à la province du Poitou toute possibilité d'être séparée de la couronne, même à titre d'apanage , le pouvoir fut placé entre les mains d'un sénéchal qui devint le souverain du pays. Si nous n'avons parlé que fort accidentellement de cette dignité depuis longtemps en vigueur, c'est qu'elle était toujours dominée par la puissance des princes qui ont tour à tour gouverné le Poitou. Depuis sa réunion à la France , leur autorité acquit une immense extension. En eux se concentre toute puissance ; de leur volonté émane le gouvernement , embrassant tout , justice , finances et armes. Le sire de la Roche était sénéchal du Poitou en l'année 4440.

Plus tard les rois de France , craignant quelque envahissement de leur part , restreignirent à de justes limites les droits de leurs fonctions, et en 4491 ils n'avaient même

POITOU. 83 plus la liberté de choisir eux-mêmes leurs lieutenants pour rendre la justice , et il ne leur restait de leur souveraineté judiciaire que le droit de séance aux audiences avec l'épée au côté , et l'honneur de voir figurer leurs noms et leurs sceaux sur les sentences et les contrats passés dans la circonscription de leurs sénéchaussées. Ces craintes qu'inspiraient ces hauts dignitaires étaient légitimées par plusieurs tentatives d'insurrection. Rendus révocables par Louis XI , ils cherchèrent à placer leur pouvoir sous le bénéfice d!une hérédité perpétuelle. De la sorte , ils auraient reconstitué l'ancienne France, avec ses morcellements de territoire, ses luttes et ses guerres , renouvelant dans nos contrées le souvenir de nos ducs et comtes , de ces guerriers de la féodalité, toujours en pleine révolte contre leur légitime suzerain. Grâces aux mesures énergiques de la royauté de France , ces velléités d'usurpation furent frappées d'impuissance , et l'autorité du sénéchal se trouva comprimée dans ses véritables limites. Tout immense qu'elle nous apparaît , elle est loin d'offrir à l'histoire la même importance que celle des comtes dont nous avons retracé l'existence politique : aussi nous ne les suivrons pas dans leur carrière , préférant envisager sous de nouveaux aspects la période qui sépare des guerres du xvie siècle les temps qui ont suivi la fusion du Poitou et de la France. Nous l'avons dit , c'est dans les entrailles mêmes des populations qui couvraient alors notre territoire que nous voulons chercher les éléments de leur existence politique , et raviver ainsi par le drame de l'histoire ces illustrations du passé qui ont nom , peuple et noblesse , clergé et université , c'est-nà-dire tout ce qui s'agite, se meut et pense; tel doit être le cadre de cette nouvelle partie de notre récit.

Au peuple, l'honneur de la priorité : et dans cette prédi-

lection nous ne cédons ni à de vaines ambitions , ni à des instincts personnels , ni aux tendances du siècle , mais nous avons à cœur de le venger de l'oubli dans lequel tous nos devanciers ont abandonné ses destinées. Dans la réalité de l'histoire , le tiers-état , suivant une locution habituelle , se rencontre partout dans le passé : soldat à l'armée, prêtre dans l'église et le mpnastére , artiste et ouvrier au milieu de la cité ; ses œuvres sont immenses comme son intervention. Et pourtant ses travaux de tous genres n'ont pas trouvé de mention dans les annales du passé. Ses souffrances de chaque heure , sa position de victime perpétuelle , ne lui ont pas acquis plus de droits. Il a été donné au xix6 siècle de réparer cette injustice flagrante , et d'appeler sur lui l'attention de tous. Déjà nous avons signalé les divers progrès de l'émancipation communale , transcrit les chartes qui en furent les monuments solennels ; ce n'est pas tout encore : il nous faut pénétrer aussi bien dans l'histoire de ses misères que dans le récit de ses triomphes , et nous allons essayer de reproduire le passé du peuple dans nos contrées sous ses trois aspects divers , dans l'ensemble des institutions communales , dans ses rapports avec le fisc, alors que l'impôt le pressure , et dans son organisation particulière , se manifestant par des corporations et les règlements qui les constituaient. Chartes des rois de France , lettres de création des impôts , ordonnances des hôtels-de-ville , voilà la triple source de l'histoire du peuple.

Si les troubles du règne de Charles V devinrent pour la cité de Poitiers, ainsi que nous l'avons vu , l'occasion d'un immense développement de ses libertés municipales , celle de Niort fut également favorisée dans les années qui suivirent l'avènement de Charles VII au trône de France. La position des communes du Poitou au XVe siècle se révèle dans l'histoire

POITOU. 85 de ces deux villes importantes. Tour à tour elles ont à subir les libéralités et les exigences du vainqueur. Les demandes de subsides succèdent, en effet, aux octrois de privilèges; ces deux manifestations de la puissance royale marchent pour ainsi dire de front : qu'une charte d'immunités émane de la générosité du souverain, ne craignez point d'être avares de gratitude , car quelques nouvelles réquisitions du fisc les suivent de prés ; c'est là le revers de la suprême magnificence. Mais si les cités payèrent largement les libéralités dont elles étaient l'objet , l'avenir ne doit nullement s'inquiéter des catastrophes qu'elles provoquaient ; tout cela disparait avec le temps; les souffrances se dissipent, les blessures fiscales se cicatrisent , et au dessus de ces éphémères désastres restent inaltérables et toujours puissants les monuments écrits qui constituent l'indépendance municipale , ouvrent la vie politique à ces bourgeois et manants si rudement maltraités aux siècles passés, et deviennent les premières pages de l'épopée sublime dont le peuple doit plus tard devenir le héros. Voilà à quel titre nous considérons tout d'abord l'action de la royauté dans notre pays, sous ses apparences les plus favorables , alors qu'elle inscrit en caractères ineffaçables sur les registres des hôtels-de-ville et des parlements, des concessions de privilèges et de libertés- La cité , au XVe siècle, domine le château ; la puissance des seigneurs vient se briser contre ses chartes d'émancipation. Autour de ses murs s'étend , puissante et énergique , la protection royale qui s'y trouve formulée : la commune succède à l'aristocratie féodale dans les faveurs du souverain. Les possesseurs de fiefe nobiliaires peuvent bien encore, il est vrai, exercer leur suprême autorité dans les limites de certaines juridictions, faire flotter leurs bannières seigneuriales

aux tours élevées de leurs forteresses; mais au-delà, toute tentative de souveraineté devient usurpation , qui se transforme en crime lorsqu'elle a pour objet la tyrannie à rencontre de quelques cités, ou la violation de leurs privilèges» lisse façonnent difficilement à ce nouvel état de choses; leur turbulente activité , leurs habitudes guerroyantes se trouvent singulièrement contrariées par ces entraves inaccoutumées ; et si la justice du roi ne frappait leurs fréquentes infractions , ils eussent bientôt réduit à de pures nullités toutes ces garanties légales accordées aux classes moyennes. Outre ces répugnances des seigpeurs, d'autres fléaux menaçaient encore la sûreté des populations. « Le roi Charles VII , dit un historien , chargea son fils , le jeune dauphin , en 1438 , de délivrer le Poitou , l'Angoumois et laSaintonge des bandes qui dévastaient les campagnes. Les excès de ces bandes, connues sous le nom d'écorcheurs et de retondeurs f surpassaient ceux des tard venus si fameux par leurs cruautés et leurs rapines durant la captivité du roi Jean. Elles avaient pour chefs des capitaines expérimentés qui s'étaient rendus indépendants à la faveur des troublés ; et les plus grands seigneurs ne rougissaient point de s'enrichir par de pareils brigandages. Parmi ces chefs, les anciennes chroniques citent la Trémoille, d'Amboise, le bâtard de Bourbon, Jean et Gui de la Rochefoucault, dePons et plusieurs autres. Parmi les conseillers du jeune prince qui dissipa ces tentatives , se trouvait l'évéque de Poitiers. »

En 1439, la répression d'abus d'un autre genre se trouve formulée dans les lettres patentes de Charles VII , par lesquelles il enjoint encore à son fils, le jeune Louis, de se rendre en Poitou afin de donner satisfaction aux plaintes de la cité de Niort contre les exactions dont elle était victime :

POITOU. 87

« Informés, y est-il dit % des grands maux, dommaiges ,

» pilleries et roberies qui ont esté faiz ce temps passé, et se » font encor chacun jour en noz pais de Poictou , par plu- » sieurs gens de guerre qui y ont esté et sont encore a pré-

» sent «n noz diz pais , vivans sur les champs , et par aultres

» estans en plusieurs chastcaux, forteresses, églises fortes

» d'iceulx pais, qui pillent, robent et destroussent,* apa-

» tissent et rançonnent noz diz subigiés ; destroussent et

» dérobent les marchans et autres gens passans par les che-

» mins , et font autres maux innumérables et ainsi que

» plusieurs de nos suhgiés d'iceulx pais , gens d'église ,

» nobles, barons et autres venans contre nos ordonnances

» et commandements en contemps et mépris de nous et de

» nostre seigneurie et auctorité royal , et en grand lésion de

» justice n'ont voulu obéir à plusieurs lettres et mandements,

» les ont rompus et déchirés , battu et menacé les exécu-

» teurs d'iceulx et autres nos officiers. Et avec ce que les

)> aucuns ont empoisché à lever nos deniers tant des tailles

» comme des aides de par nous mis sus lesdiz pais , levé et

» exigé finances par rançons et autres extorsions et exactions

» indues , sans nostre auctorité , congié et mandement , et

» autrement grièvement délinqué à la très-grand foie charge

» et destruction de nos diz pais et subgiez , et à nostre très-

» grant deplaisance , désirans de tout nostre cœur y pour-

» veoir et nos diz subgiez soubs nous vivre en bonne justice ,

» paix et tranquillité, avons envoyé nostre très-cher et très-

» amé fils le dauphin, et lui avons donné par ces présentes

» pouvoir et auctorité, mandement espécial de pourveoir aux

» choses dessusdites et chacunes d'icelles ainsi qu'il verra

» estre à faire pour le bien de nous et desdits pais , de faire

1 Manuac. de dont Fonteneau, t. 20, p. 234.

» vider et départir de toutes manières de gens de guerre , » qu'il y trouvera vivans, sur les champs et les aultres » estans èsdits chasteaulx, forteresses, églises et aultres » places fortes, pillanset robans en nos diz pais , par toutes » les meilleures voyes et manières que faire se pourra , et de » les contraindre à ce par puissance et main armée, et faire » désemparer et abattre lesdites places se mestier est et bon » luy semble , et de faire assembler des gens d'armes , et des » reffusans, rebelles et désobéissans, faire appréhender, » belle et si bonne justice que ce soit exemple à tous autres, » de punir et faire punir et corriger selon l'exigence des cas » tous ceulx qui seront trouvez coupables d'avoir mespris » et offence envers nous et en désobéissant à nos lettres et . » mandements , les avoir déchirés et battu les exécuteurs , » mandons par ces dites présentes estre obéi à nostre dit fils » par tous les seigneurs, barons, sénéchaux et tous nos » justiciers et officiers. » Par ces mêmes lettres, en date du 12 décembre 1439 , Charles VII donne à son fil» pour conseillers Jean de Montmorin , Pierre de Tuillières et Jean Colas y conseillers au parlement , afin de procéder aux enquêtes et jugements de criminels. S'étant rendus dans le pays , ils mandèrent par devers eux les commissaires et collecteurs des aides, tailles et subsides institués par le roi. Ceux-ci déclarèrent qu'il avait été levé plusieurs sommes , outre celles dont le peuple avait été imposé : les unes pour réparations de villes, châteaux et forteresses ; les autres pour gratifier les seigneurs et capitaines de ces diverses places , solder leurs gens d'armes et autres serviteurs ; « que du reste ils » avoient levé et exigé ces sommes sans mandement , auc- » torité , congié ou licence du roi de France. »

Ces mesures de protection contre la tyrannie des gens du fisc et celle des seigneurs voisins , n'eurent pas le résultat

POITOU. 89

qu'elles semblaient promettre ; car , dans l'assemblée qui se tint à Niort , le procureur du roi accusa de ces exactions non plus des étrangers ou d'autres gens , mais bien le maire et les bourgeois de la ville , ainsi que les commissaires et les collecteurs des impôts, disant qu'ils avaient détourné à leur profit plusieurs sommes depuis vingt ans ; il les somma d'apporter les mandements et commissions des divers impôts et taxations qu'ils avaient perçus, et de prêter serment de la vérité de ces assertions. À cette étrange accusation , les gens de la commune répondirent qu'il était vrai que depuis vingt ans ils avaient levé pour le roi plusieurs tailles en la ville et châtellenie de Niort , mais qu'ils avaient accompli loyalement les charges et commissions à eux confiées ; qu'il était également vrai qu'ils avaient employé le surplus des sommes perçues aux réparations de la ville et du château, mais jamais pour solder le seigneur ou sa dame, ni ses gens de guerre, ni autres serviteurs. Le procureur du roi , loin d'être satisfait de ces énergiques dénégations , persista à réclamer contre eux toute la sévérité de la justice. Le dénoâment de cette curieuse procédure se retrouve dans les conclusions des lettres déjà citées : « Après lesquelles choses » et plusieurs autres dites et proposées de part et d'autre ; #> vu et considéré que les maire , commissaires, collecteurs , » bourgeois et manans habhans la ville de Niort , ont fait foy » et serment que les deniers provenant des impôts de ladite » cité ont été mis et convertis en réparations et autres » usages, et non ailleurs, ainsi que mandé leur estoit par » les lettres de mondit seigneur, et aussi que les collecteurs » ne se sont en rien mespris sur leurs commissions , les dé- » clarons quittes et absous et imposons silence perpétuel m audit procureur. » Cette reconnaissance judiciaire de bonne administration accordée aux habitants de Niort, ne

fut pas complète. Nous le disions tout à l'heure , le pouvoir royal sait merveilleusement escompter toutes ses faveurs à l'égard des cités : c'est là une source toujours féconde pour son trésor appauvri. « Mais, est-il ajouté, pour éviter à l'avenir » les choses qui pourraient suivre , et le long temps qui seroit » pour visiter et faire visiter leurs comptes, lettres, man- » déments , taxations; considérant les grands frais et mises » que nous avons à supporter, condamnons les habitants de » Niort à cent cinquante livres tournois. »

Vers la même époque , en 1440 , la cité de Niort devint le théâtre d'événements plus importants. Plusieurs seigneurs mécontents , ayant abandonné la cour du roi de France, se révoltèrent contre son autorité. A leur tête se trouve le sire de la Trémoille , cet antagoniste si acharné du connétable de Richemond ; autour de lui se pressent les ducs d'Alençon et de Bourbon, le comte de Vendôme , les seigneurs de Ghabannes, de Ghaumont, de Boucicault, le brave Dunois, bâtard du duc d'Orléans, et le sénéchal de Poitou Jean de la Roche. Ils n'eurent pas beaucoup de peine à associer à leurs coupables tentatives le jeune Louis, dauphin de France, qui ne trouvait pas à satisfaire son ardeur ambitieuse par la possession de quelque riche apanage. Ils publièrent en son nom un manifeste contre le roi Charles VII, son père , provoquant à la révolte les seigneurs et les habitants des cités. La ville de Niort fut choisie par eux comme centre de l'insurrection , par suite du pouvoir qu'y exerçait le duc d'Alençon en sa qualité de seigneur. Déjà ils s'étaient emparés de l'abbaye et du château de Saint-Maixent par la trahison d'un nommé Jacquet, serviteur de la dame de la Roche qui y habitait alors, et malgré la résistance courageuse d'un homme d'armes du nom de Jean Sacher , assisté de plusieurs habitants , ils étaient sur le point de pénétrer dans toute la

POITOU. 91 ville , lorsque Charles VII , accompagné du connétable , accourut à la tête d'une nombreuse armée. Tous deux ils avaient à venger une injure personnelle, le roi contre son propre fils , le sire de Richemond contre la Trémoille; aussi attaquérent-ils avec vigueur les guerriers rebelles et les dissipèrent promptement. Ils les poursuivirent jusque dans le Bourbonnais , où presque tous forent contraints d'implorer la clémence du vainqueur.

Les résultats de cette tentative de révolte , connue dans l'histoire sous le nom de Praguerie , devinrent l'occasion de quelques mesures répressives de la part, du roi de France contre la cité de Niort. La suppression de sa commune coïncide , en effet , chronologiquement avec la date de cette expédition avortée. Charles VII eut-il à cœur de venger les sympathies de ses habitants à rencontre des seigneurs révoltés et leur fidélité au duc d'Alençon, ou bien voulut-il faire sentir aux villes la force de son autorité , et lies mettre dans la nécessité de ne pas ouvrir facilement leurs portes aux rebelles et aux mécontents? Ce qui nous autorise à émettre cette induction, c'est qu'à la même époque, la petite ville de Saint-Maixent , qui avait héroïquement défendu l'entrée de ses murs aux guerriers du sire de la Trémoille , devint l'objet de la prédilection du monarque , qui enleva pour elle à la ville de Niort certains privilèges. Tels forent les commencements des institutions municipales dans cette cité.

Déjà en 4434 , au mois de mai, cédant aux humbles sollicitations de ses habitants, Charles VII avait permis aux plus notables d'entre eux de tenir des assemblées , pour traieter, adviser et ordonner des affaires et choses touchons eux et ladite ville, limitant à un intervalle de deux années l'exercice de cette faculté. A l'expiration de ce délai , il prorogea pour le même temps ce droit d'assemblée, par ses lettres du 15 avril

4 440 , prenant en considération , dit-il, ta très-grande loyauUé et obéyssance de ses habitants. Cette première faveur ne fut que le prélude de plus importantes. Dans le mois d'avril de la même année, Charles VII lui accorda le droit de commune et tous les privilèges qui y étaient attachés. Le préambule des lettres de concession nous révèle le motif de la libéralité royale , et confirme ce que nous n'avancions qu'à titre d'hypothèse. « Durant 1 des guerres et entreprises faites par des » seigneurs du royaume , lesquels par séductions ont attiré » dans leurs rangs nostre fils encore jeune , et ont pris la » ville de Saint-Maixent, malgré la résistance courageuse » de ses habitants , dont plusieurs furent blessés et navrés , » et qu'ensuite ces derniers défendirent avec succès contre » toutes les agressions une porte de la ville, vers laquelle » s'étoient réfugiés l'abbé et les religieux du monastère ainsi » qu'une foule de gens, acquittant ainsi envers nous leur » loyauté sans en estre détachés par lâ perdition de leurs » biens , pillés et dévastés par les ennemis ; en considération » et mémoire perpétuelle de cette fidélité et vaillance , leur » avons octroyé corps , collège et communauté de ville , » pouvoir d'élire deux d'entre eux pour son gouvernement ; d ordonnons que ces deux élus , outre la garde des clefe de » la ville, jouiront de tous les droits et privilèges y appar- » tenants. » Par ces mêmes lettres , le roi Charles VII leur accorde également de riches armoiries dans lesquelles trois fleurs de lis entourées d'une couronne d'or rappellent les armes de France.— Tel est le premier titre de l'histoire communale de Saint-Maixent. — La faible importance de cette ville ne permit pas de donner à ses droits municipaux la même extension que dans les autres communes. Les dé-

1 Manusc. de dom Fontcneau, 1. 16, p. 459. ,

POITOU

nominations de maire et échevins se trouvent remplacées dans eet acte primitif par celles d'élus, dont le nombre est restreint à deux. Dans la suite, et grâce à l'oubli des premières lettres de fondation , cette cité posséda en toute jouissance la plénitude des droits et des dénominations des autres communes. Non content d'investir de la sorte la cité fidèle par rétablissement de son hôtel-de- ville , le roi de Franco enleva, à la même époque, à celle de Niort le siège des élus , espèce de commissaires chargés de la perception des aides et impôts. Les motifs qui avaient dicté les lettres que nous venons de citer se trouvent encore mentionnés dans celles qui opérèrent cette mutation.

L'année suivante , une nouvelle occasion s'offrit à Charles VII pour manifester son bon vouloir à rencontre de la même ville. Voici en quelles circonstances : Le sénéchal de Poitou voulant déroger à un usage, depuis longtemps consacré , de tenir ses assises quatre fois par an au siège de Saint-Maixent pour les terres de Parthenay, Vouvent et Mervent, alors de la dépendance du connétable de Richetnond, et cela par condescendance pour les habitants de Poitiers , ordonna que les justiciables du ressort de Saint- Maixent viendraient invoquer sa justice dans la capitale de la province. Cette décision jeta en grand émoi la ville de Saint-Maixent , encore toute fiére des récentes faveurs royales : elle envoya de suite un député vers le sénéchal , afin de le supplier de revenir sur sa détermination, et de ne pas les léser en leurs droits , franchises et libertés, eux qui toujours avaient été bons et loyaux serviteurs de la couronne de France. Malgré l'éloquence et les prières de Jean Giraudeau chargé de cette mission , le sénéchal et son lieutenant n'accédèrent en rien à ses sollicitations , et même irrités de son insistance , et peut-être de la vivacité de ses paroles , ils don*

lièrent Tordre de le conduire en prison. Alors, furieux du mauvais résultat de leurs démarches , et de la réception rien moins qu'amicale faite à leur envoyé , les habitants de cette ville en appelèrent à la justice du roi.

Leur supplique fut favorablement accueillie, et des lettres patentes , en date du 27 janvier 4441 , enjoignirent au sénéchal et à son lieutenant d'accéder à leur demande, « Informé bien et dûment , y. est-il dit * , que le sénéchal de Poitou est dans l'usage de tenir ses assises au siège de Saint-Maixent , nous ne voulons en aucune manière les dépouiller de leurs droits et libertés , et qu'en raison de leur fidélité et obéissance en tous temps , pour les récompenses des pertes et dommages qu'ils ont soufferts pour nous , nous révoquons la décision de notre sénéchal en ce qu'elle a de contraire aux demandes des requérants. » Quelques mois plus tard , il fallut de nouvelles lettres du roi de France pour contraindre Maurice Claveurier , alors lieutenant du sénéchal, à exécuter cette décision \ La même difficulté se renouvela vers l'an 4482 , et Louis XI lui donna une solution identique , et ce ne fut qu'après beaucoup de luttes que les choses reprirent leur ancien cours.

La commune de Niort ne resta pas longtemps , prés du roi de France, dans l'état de défaveur où l'avait placée la malencontreuse expédition de la Trémoille et du jeune dauphin. Dés 1442, cédant aux sollicitations réitérées des bourgeois et habitants de cette cité , et dans l'espoir de services pour les temps à venir, Charles VII lui restitua ses droits , prérogatives et juridictions , ainsi que ses habitants en jouissaient dans le passé 3. Tous les incidents que suscitent dans l'his-

1 Dom Fonteneau , 1. 16, p. 321 .

Id. Id .p. 70.

s Id. t. 20, p. 241.

POITOU. 95 toirc les rapports du pouvoir royal et des communes, nous révèlent les détails de la vie municipale au xv° siècle , la position de ces cités tour à tour en faveur ou en disgrâce, soit qu'elles s'enrichissent de nouveaux privilèges , soit qu'elles se trouvent dépouillées de ceux dont elles étaient déjà en possession. Pour qu'elles prospèrent , il leur faut de toute nécessité suivre la bannière royale , s'associer aux destinées de ses armes , repousser bien loin toute tentative de rébellion. C'est ainsi que dans la courte expédition de 4440 la ville de Saint-Maixent a conquis ses franchises et ses droits, et que sur le frontispice de son hôtel-de-ville se trouvent gravées les armes à écusson royal , symbole perpétuel de son alliance avec le roi de France.

Dans le cours de ces révolutions communales , il advient souvent que les délégués de l'autorité suprême provoquent par d'injustes prétentions de nombreuses et vives collisions. En A 443 , la cité de Niort eut recours , elle aussi , à la justice de Charles VII pour obtenir protection en faveur de ses libertés contre l'envahissement des officiers royaux. Par suite des privilèges que lui avaient accordés autrefois les rois de France et d'Angleterre , ses habitants jouissaient du droit d'acquérir des immeubles situés dans l'enceinte dé la cité , tenus à cens ou rentes par le roi, sans être soumis à certains droits exorbitants du fisc, et en 'payant seulement le double de la somme due pour cause du cens. Nonobstant ce droit et plusieurs autres fort importants , le lieutenant du sénéchal s'efforçait d'en entraver l'exercice , et déjà, à plusieurs reprises , il avait menacé de répressions pénales ceux qui contreviendraient à ses défenses , lorsque parurent les lettres de Charles , en date du 4 juin , qui donnèrent gain de cause aux réclamations des habitants de Niort « Il ordonna de

1 Dom Fontencau , t. 20 , p. 244.

» les laisser jouir et user paisiblement de leurs droits, » usages et franchises , tels qu'ils en jouissoient dans les » temps passés, sans les molester , travailler ne empes- » cher. » L'année suivante , Maurice Claveurier donna à cette contestation le même dénoûment que le roi de France , après avoir entendu l'exposé des divers griefs de l'officier royal contre les bourgeois de la cité de Niort , représentés dans l'instance par Guillaume Leydet et Jean Martin , relativement aux infractions à des ordonnances et coutumes du royaume, et pour avoir fait construire sans autorisation préalable un hôtel-de-ville , ainsi que les réponses par lesquelles les représentants de la cité accusée repoussèrent ces diverses attaques. Cette décision favorable , tout en rejetant les prétentions des officiers royaux comme mal fondées , ne porta aucune atteinte aux droits du fisc ; car, non content de faire placer sous l'hommage du roi de France la maison de l'échevinage nouvellement construite , il condamna la ville à payer une amende de vingt écus d'or. Ces deux sentences, légèrement contradictoires , furent rendues en la cour ordinaire de la sénéchaussée de Poitou , tenue à Poitiers , le 42 avril 1448, par Maurice de Claveurier, de Consay et Gazeau

Malgré les réticences pécuniaires de ces libéralités , la cité de Niort commença à prendre un immense développement , et lorsqu'en 1455 Charles VII affranchit de l'imposition de douze deniers par livre tous les marchands étrangers qui apportaient leurs denrées dans les villes de son royaume , elle était déjà en voie de complète prospérité. L'avénement de Louis XI au trône devint pour elle l'occasion de nouvelles faveurs. Le roi de France se rappela , ainsi que son père

( Dom Fonteneau , t. 20 , p. 247.

POITOU. 97

l'avait fait autrefois à l'égard de Poitiers , l'accueil qu'il avait reçu comme dauphin dans cette cité , et sa disgrâce passée fut largement compensée par l'octroi de nouveaux privilèges* En effet, après avoir confirmé toutes les anciennes concessions, il y institua un siège royal par des lettres datées d'Amboise, le 14 novembre 1461 1 , dont le préambule est ainsi conçu : « L'humble supplication, de nos bien-amés les » maire , bourgeois et habitans de notre ville de Niort » avons reçue , contenant comme quoi ladite ville est une » des bonnes et principales cités de notre pays et comté de » Poitou , et un des sièges de cette sénéchaussée. Qu'à l'oc- » casion des guerres et divisions qui ont eu cours en notre » royaume , la juridiction ordinaire du sénéchal a été dis- » continuée dans la cité de Niort , et tellement que l'on a » contraint et que l'on veut contraindre ses habitans et » ceux de son ressort , qui veulent plaider pour l'abréviation » de leurs procez , de venir .au lieu de Poitiers en la cour ordi- » naire , sans en vouloir faire aucun renvoi audit juge de » Niort, ce qui est transporter > les sujets d'un ressort en » l'autre , chose qui ne doit se faire sans grande cause. Pour » ces motifs f voulant garder nos sujets de toutes vexations » et peines, nous ordonnons qu'audit lieu de Niort, ait » doresnavant cour ordinaire pour connoistre , décider et » déterminer de toutes causes au regard des sujets , manans » et habitans de ladite ville et chastellenie , soit en matière » de complainte , de requête , de lettres formées ou autres , » et tout ainsi que le sénéchal de Poitou ou son lieutenant » connoist en sa cour de Poitiers. »

La même année , et presque à la même date , Louis XI compléta l'institution communale de cette cité par l'ano-

» Ordon. des Rois de France, t. 15, p. 188.— Dom Fonteneau, t. 20, p. 257. ii. 7

98 L'ANCIEN blisscmcnt de ses maire, échevins el conseillers jurés « Ayant considéré , dit-il dans ses lettres , la très-grande » loyauté et vraie obéissance , vouloir et affection que Hu- » gues Fouchier , maire, Jean Bastier, Guillaume Laidet, » Pierre Laide t , Jean Iver , Jean Jau , Jean Laidet le jeune, » Pierre Taveau , Jean Martin et Jean Galemit, qui ont été » maires de ladite ville , et sont à présent du nombre des » douze échevins , ont eu continuellement à nous et à la » couronne de France , et pour les bons et grands services » qu'ils ont faits à nos prédécesseurs et à nous au temps passé, » et dans l'espoir qu'ils fassent plus au temps à venir , et » pour considération du bon et grand gouvernement qui » existe d'ancienneté dans cette ville qui a coutume d'élire » les plus notables et bonnes personnes dignes de grande » vertu et mérite, afin que ce soit exemple aux autres » habitants quand ils verront les dessus dits être exaucés , » élevés et préférés en honneur, prééminence , dignité, » nous voulons et il nous plaist qu'ils soient tenus et réputés » dès maintenant et à toujours pour nobles, en jugement » en fait d'armes, et en quelque lieu que ce soit, qu'eux » et leurs enfants mâles et de lignée légitime puissent » être armés de l'ordre et estât de chevalerie ; qu'eux ■ et » toute leur lignée née et à naistre , et chacun d'eux puis- » sent acquérir par tout notre royaume , et ceux qu'ils ont » déjà acquis, tenir, avoir et posséder à tout jamais, soit » fiefs et arrière-fiefs , terres , possessions et héritages , » justice , seigneurie et autres choses nobles et de noble con- » dition , sans qu'ils soient jamais tenus de payer aucune » Gnance ni à nous, ni à nos successeurs ; et avec ce leur » octroyons et voulons qu'ils jouissent de tous privilèges ,

4 Ordon. des Rois de France, t. 16, p. 219.— Dom Fonteneau, t. 20, p. 261 .

POITOU. 99

» droits, immunités, franchises, coutumes, libertés, usages » et toutes autres choses , comme font et ont coutume et » doivent faire chevaliers , escuyers et autres nobles dudit » pays et de notre royaume , et tout ainsi et par la forme et » manière qu'il a esté autrefois octroyé par feu nostre très- » cher seigneur et aïeul que Dieu absolve , auxdits maire , » échevins et conseillers des villes de Poitiers et de la » Rochelle. »

L'année suivante , de nouvelles lettres de Louis XI déchargèrent le maire , les échevins et conseillers de la même ville, des sommes qu'ils pourraient devoir au trésor pour avoir joui des fiefs et héritages nobles avant les titres d'anoblissement. Ces décisions soulevèrent de grandes difficultés au sein de la Cour des comptes, qui se refusait à leur entérinement. Ce ne fut qu'après de longs délais qu'elles reçurent cette sanction si tardive. Les résistances de cette cour amenèrent des résultats assez pénibles pour les nouveaux dignitaires ; et les largesses royales que nous venons de mentionner eurent, elles aussi, leurs restrictions fiscales. Par ses lettres du 14 mars 1466 1 , Louis n'étendit le privilège d'exemption des tailles et des aides « qu'à ceux qui vivront noblement et » serviront sous les armes quand les nobles du pays seront » convoqués par lui ou ses successeurs. Quant aux autres , » maire , échevins et conseillers qui la plupart sont gens de i) pratique et marchands, ils ne pourront en aucune façon » se soustraire desdites tailles. » Il y allègue la pénurie de son trésor et les réclamations énergiques d'un grand nombre d'habitants grandement molestés et oppressés. La Cour des comptes , qui avait été si rigoureuse pour l'entérinement des lettres d'anoblissement et des remises de finance , ouvrit avec

i Dom Fonteneau , t. 20 , p. 27 1 .

grande joie ses registres pour y inscrire cette dernière décision; car le 23 mars suivant, c'est-à-dire neuf jours après leur promulgation, les formalités d'enregistrement étaient accomplies. Dans ces détails de procédure se rencontre souvent l'explication de bien des événements. Niort n'était pas une ville féodale , remplie de nobles et de seigneurs ; c'était tout simplement une cité commerciale, habitée par des bourgeois et des hommes de pratique , ainsi que les appelle Louis XL Est-il besoin de chercher ailleurs que dans la nature de sa population les secrets des résistances de la Cour des comptes? Non-seulement elle avait à cœur les intérêts du fisc , elle , protectrice née du trésor royal , mais encore elle se ressentait de tendances aristocratiques. Ses membres, presque tous de haute lignée , ne pouvaient-ils pas voir avec déplaisir le roi de France octroyant à de simples bourgeois les droits de la noblesse, et travaillant ainsi à l'œuvre de l'égalité dont le début se manifeste dans toutes ces chartes municipales?

Ainsi s'accomplissaient les destinées de la commune de Niort , tour à tour pales et radieuses. Elle subit l'influence politique de l'époque ; soumise à toutes les réactions, elle en ressent les contre-coups ; disgraciée sous Charles VII , elle reconquiert la faveur royale sous Louis XI ; et dans toutes ces alternatives de bonne et de mauvaise fortune , ses privilèges se développent, grandissent et atteignent le point culminant de l'organisation municipale , à savoir la participation de ses membres aux honneurs et immunités de l'aristocratie nobiliaire. Voilà la vie , le drame de ces communes du moyen-âge , dont les incidents offrent à l'histoire de précieux renseignements, aussi bien sur les bourgeois devenus l'objet des libéralités royales, que sur les monarques dont la magnificence s'épuise en octrois de privilèges et de libertés. La cité de Niort, investie de tous ces droits, peut main-

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tenant poursuivre ses allures commerciales, et accepter la position que lui ont faite et les répugnances de la Cour des comptes, et les dernières lettres du roi Louis XL Si les chartes de nos vieilles communes sont pour notre histoire des monuments d'une haute importance, soit qu'ils révèlent la tendance générale des événements humains , soit qu'ils témoignent de la force des classés moyennes, ou bien des bonnes dispositions du monarque à l'encontre de ses sujets , nous avons à leur opposer des documents d'un tout autre genre. En face des libéralités municipales des rois de France, il faut placer, comme contre-partie , leurs demandes incessantes de subsides. Si l'union de notre province à la couronne a été chose noble et glorieuse pour l'avenir de l'unité nationale , les populations de ces époques durent la trouver quelquefois coûteuse et accablante. Dans les rapports du souverain et des sujets , il y a deux choses bien distinctes : le lien moral et le lien matériel , le serment de fidélité et l'impôt ; le premier tout d'enthousiasme et de dévoûment, le second n'offrant que répugnance et misère. La royauté de France ne vivait pas de peu, et elle fait payer cher les frais de sa domination. Dès son début, les impôts se multiplient sous toutes les formes , sous toutes les dénominations : c'est le véritable Protée du paganisme. Il change à chaque instant, et dans ses perpétuelles mutations il conserve toujours sa propre individualité, sa nature, son essence, c'est-à-dire son avidité et sa tyrannie. Il s'attache aux provinces nouvellement unies , y jette ses satellites , y apparaît tour à tour comme subside , taille , aide , gabelle, et toujours pressurant il s'acharne à sa victime ; et lorsqu'elle est épuisée , haletante , sans vie, il l'abandonne pour la ressaisir bientôt et recommencer à son encontre les douleurs d'un éternel supplice. Que des révoltes éclatent désormais , que des cris

d'imprécation retentissent contre la métropole, interrogez les populations, et toutes vous diront que leur désespoir n'est que le résultat de ses tyranniques exigences. — Voilà l'impôt, aux prises avec sa victime, le peuple*

C'est ici le lieu d'examiner la position du gouvernement de France par rapport aux subsides qu'il exige de notre province. « Trois objets forment les revenus du roi sous Charles VII: 1° le domaine; 2° les tailles; 3° les aides et gabelles 1 • Quant aux monnaies, on s'en était fait une ressource également injuste et pernicieuse , dont le profit n'était fondé que sur une fausse évaluation des monnaies affaiblies, que les sujets trompés ou forcés prenaient sur uu pied au-dessus de leur vraie valeur , vu l'altération de leur titre. Une pareille ressource , dont l'avantage n'était que momentané , devait avoir nécessairement des suites ruineuses pour le peuple et pour le royaume ; mais la facilité de subvenir aux besoins présents fit souvent fermer les yeux sur le danger dè l'avenir. Le revenu le plus ancien de nos souverains ou plutôt de leur couronne , était ce que l'on nommait le domaine , qui consistait non-seulement en terres et seigneuries, en rentes , censives et droits féodaux, mais encore en droits domaniaux inhérents à la souveraineté, tels que les droits d'aubaine , de bâtardise, de francs fiefs, les émoluments de justice. Ce revenu ancien suffisait dans les premiers temps aux dépenses de l'État : mais les guerres étrangères, et les trotibles intérieurs ayant favorisé les déprédations, et les besoins multipliés par les malheurs ayant donné lieu à des aliénations fréquentes , le domaine était devenu absolument insuffisant. Dés son avènement au trône , Charles VII chercha à établir dans la perception des impôts un ordre régulier,

1 Extrait de Fintrod. du 13e vol. des Ordon. des Rois de France*

POITOU. 103 il établit les formes ot les régies de la comptabilité, et ; le 12 août 1445, il publia des lettres dont l'objet principal était de préciser les fonctions des trésoriers et d'étendre beaucoup leurs pouvoirs* Elles leur donnaient le droit de voir et visiter toutes lettres et tous mandements patents du roi , touchant le domaine, tant en matières d'offices, commissions, dons, assignations, comme autres charges. Les impôts, jusqu'alors soumis à des règles capricieuses, prirent dans leur marche quelque chose de légal et de régulier. — La taille était dans son origine un droit purement féodal ; on nommait ainsi toute levée de deniers que les seigneurs faisaient dans leurs fiefs, et que nos rois, à titre de seigneurs, ordonnaient dans leurs domaines. C'était un impôt passager, dont quelque besoin extraordinaire , et le plus souvent la guerre , devenait ou le motif ou le prétexte. On renouvelait l'imposition chaque année , tant que le besoin continuait ; le roi en faisait la demande aux états assemblés, qu'il instruisait de la nécessité du secours , et dont il écoutait les représentations soit sur la somme à imposer, soit sur les contributions respectives de chaque localité. Sous Charles VII , le nom de taille s'appliqua uniquement au subside imposé pour la solde et l'entretien des troupes que ce prince mit sur pied , lorsque voulant remédier aux maux que causait l'indiscipline des gens de guerre , il établit un corps de troupes régulières. Ses lettres de 1439 abolissent cette tyrannie des seigneurs qui levaient des impôts suivant leurs caprices et leurs besoins; il leur est défendu de lever sur leurs hommes aucune taille sans le congé du roi. Leurs vexations deviennent impuissantes , et le droit de tailler leurs vassaux disparaît du despotisme féodal. »

Jusqu'alors, et sous les règnes des anciens rois de France, le mode de perception des impôts avait varié comme l'impôt

lui-même. Sous St Louis, les répartiteurs des subsides, connus sous le nom de prud'hommes , étaient choisis par les assemblées des communautés. Plus tard ils furent désignés sous la dénomination d'élus. Charles VII leur enleva la nature et l'origine de leurs fonctions électives, sans en changer le nom et le pouvoir. Par son ordonnance de 1445 , il traça l'étendue et la portée de leurs attributions. Si l'anarchie existait parmi ceux qui étaient investis du droit de lever l'impôt , elle était encore bien plus forte parmi ceux qui devaient le supporter. Là tout est capricieux , les privilèges s'accumulent , les exemptions se multiplient , et ce fut dans le but de remédiera cette véritable calamité que Charles VII , par ses mêmes lettres de l'année 1 445 , chercha à mettre un terme à tous ces abus , en énonçant presque nominativement les personnes que l'impôt devait atteindre : « Ce sont , y est-il » dit, tous les sujets de quelque état qu'ils soient, tant mar- » chands , mécaniques , laboureurs, procureurs , praticiens, » officiers, tabellions, notaires, comme tous autres, ex- »~cepté tant seulement vrais escoliers, estudiants, et con- » tinucllement fréquentans , demeurans et résidans és » universités de Paris , Orléans, Angers, Poitiers et autres » par nous approuvées pour acquérir degrés és sciences ; » nobles vivans noblement et suivans les armées , ou qui » par vieillesse ne les peuvent plus suivre , nos officiers or- » dinaires et commensaux, pauvres et misérables personnes, » lesquels sont exempts desdites tailles. »

Quant aux aides, quoique par leur nature elles exprimassent une éventualité, un secours accidentel, elles n'en prirent pas moins une action régulière permanente. Il fallait bien pour les obtenir une autorisation des états , mais presque toujours les circonstances , la nécessité , cette impérieuse despote, les faisait voter. Charles VII dauphin les avait

POITOU. 105 abolies, afin de se ménager l'affection de ses nouveaux sujets ; devenu roi , il hésita longtemps à revenir sur cette mesure , mais enfin il en ordonna le rétablissement par ses lettres de 1435. Les personnes et les choses furent ainsi frappées par l'impôt des aides. Il était régi par des fermiers à bail d'un an , sous la surveillance des élus , avec le recours aux généraux conseillers sur le fait des aides. Ce fut là l'impôt le plus flexible , et par conséquent le plus tyrannique ; il se développa comme les besoins ; sa multiplicité , les diverses formes de sa perception le rendirent bientôt le plus odieux de tous. Alors on vit établir légalement dans nos contrées l'impôt connu sous le nom de quart du sel; des règlements émanés de l'autorité royale établirent les diverses formes de sa perception; et en l'année 1451 , Charles VII rendit une ordonnance relative à cet impôt. Nous croyons devoir reproduire dans son entier le texte de ces lettres 1 qui contiennent un véritable système, dont les règlements postérieurs ne furent souvent que la reproduction.

Instructions et ordonnances faictes par le roy Charles VII sur le quart du sel ordonné avoir cours ès pays de Poictou et de Xainctonge, lequel quart ledict seigneur veult et ordonne estre levé par la manière qui s'ensuit :

1° Ledict sire veult et ordonne estre levé de tout le sel qui sera vendu esdicts pays par tant de foys qui sera vendu, revendu ou eschangé , cinq solz pour livre , et de plus plus et de moins moins.

2° Et afin que aucune fraude ne se commecte par les vendeurs , icellui seigneur veult et ordonne que chascun marchant et autres, aians sel plus qu'il ne luy en est besoing pour sa despense , vienne devers les Esleuz oudicts païs, ou à leurs commis, notifier et declairer le nombre de sondict sel, dedans dix jours après la publicacion de ces présentes , sur peine de confisquer ledict sel , et d'amende arbitraire.

1 Ordon. des Rois de France, t. 16, p. 199.

3° Après ce que inventaire sera fait d'ieellui sel en chascune maison, que nulz ne soient si hardiz de descendre aucun sel esdicts lieux où icellui inventaire aura esté fait, ne ailleurs, sans le venir premièrement * dire et declairer à nosdicts Esleus ou h leurs susdicts lieutenans sur ce ordonnez, sur peine de perdre ledict sel, chevaux et chariotz , et d'amende arbitraire.

4° Que chacun qui vendra sel, paie au receveur dudict quart ou au fermier d'ieellui, ou autre commis de par ledict seigneur à icellui lever, cinq solz pour livre de tout ledict sel par luy vendu , revendu ou eschangé , sur peine de confiscacion de tout ledict sel et d'amende arbitraire.

5° Que aucun ne soit si osé ne hardy 'de transporter ledict sel hors dudict pays, es lieux où ledict quart n'a point de cours, sans d'ieellui paier ledict quart ès limites et fins dudict pays , avant que yssir d'ieellui , au receveur ou commis à recevoir ledict quart , sur peine de perdre ledict sel , ses chevaux et chariotz , et d'amende arbitraire.

6° Que tous ceux qui pourront trouver aucunes gens faisans le contraire , et menans sel contre l'ordonnance dessusdicte et declairée , auront povoir de prandre icelluy sel , avec les gens et bestes qui en seront trouvez saisiz ; et ceulx qui aussi les prendront et amèneront devers lesdicts Esleuz ou autres leurs commis à ce , auront la moitié dudict sel et bestes qui par eulx sera prins et trouvé , avecques la moitié des amendes et confiscacion qui y escherront : et ainsi le fait-on assavoir de par le roy notredict seigneur.

7° Avons voulu et ordonné inhibicion et deiïense estre faicte de par nous à tous marchans et autres vendans, revendans, eschangeans et conduisais sel en et partout lesdicts pays de Poictou et de Xaintonge, ville et gouvernement de la Rochelle, et autres lieux où ledict sel doit et a accoustumé estre quartaigé , et à chascun d'eulx tant en général que en particulier, et par cry public, se mestier est, ès lieux que verrez estre à faire, qu'ils ne soient si osez ne hardiz de transporter aucun sel hors desdicts pays et eslection, de quelque part ne en quelque lieu où ilz l'aient prins ou acheté, sans paier ledict quart audict fermier. ou à ses gens, serviteurs ou commis, sur peine de confiscacion dudict sel et des basteaulx, charrectes, et autres voictures sur lesquelles il seroit transporté , et d'amende arbitraire ;

8° Et pareillement aux manans et habitans des islcs d'Olcron et Ma-

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rennes , et austres iates et lieux que Terrez estre à faire, qu'ilz ne mènent ne transportent aucun sel creu, fait et labouré, en nosdicts pays de Poictou et de Xainctonge, ville et gouvernement de la Rochelle, contremont la rivière de Gironne, ès pays où ledict quart n'a point de cours , ou qu'il ne seroit gabelle en aucuns de noz greniers, sans paier le quart d'icellui sel audict fermier ou sesdicts commis en ladicte ville de Blaye , sur les peines dessus declairées -,

9° Et s'il advient que aucuns maiians ou conduisans ledict sel non quartaigé, passent par les limites dessus dedairées et yssent desdiots pays de Poictou et Xainctonge sans paier lediet quart , soit par lesdictes rivières ou par terre , nous voulons et vous mandons comme dessus , que se vous ou aucuns de vous estes sur ce requis par notredict procureur, ou ledict fermier ou susdicts commis , vous les poursuyvez ou faictes poursuivre, quelque part qu'ilz aillent descendre ledict sel es villes et lieux estants dessus lesdictes rivières, et les contraignez et îaictes contraindre k paier ledict quart, pour le sel qu'ils auront ainsi transporté sans paier ledict quart, par toutes voies et manières en telz cas requises , nonobstant oppoaicions ou appellations; en condempnant les transgresseurs en amendes telles que verrez au cas appartenir, lesquelles amendes voulons estre et appartenir moictîé k nous et l'autre moictié audict fermier.

10° En oultre, pour ce que en ladicte Marche d'Anjou et de Poictou ne se paie ou livre aucun quart ne gabelle, et que à ceste cause le fait dudict quart de sel est grandement diminué, nous voulons et vous mandons de rechef et à ung chascun de vous comme dessus, que vous vous transportez sur ledict pais de Marche , et illec vous informez sur les chose» dessus dictes et les deppendances ; et y faictes , ordonnez et establissez limites et mectes , dedans lesquelles ledict quart de sel devra estre cueilly et levé , le mieulx et le plus convenablement que vous verrez estre à faire ; et icelles limites et mectes par nous faictes et ordonnées , contraignez ou faictes contraindre tous ceulx qu'il appartiendra et que verrez estre à faire , à paier dessors en avant ledict quart de sel par eulx vendu , revendu ou eschangé audict pays de Marche, depuis le premier jour de janvier jusques à présent et dores en avant, selon les limites qui sur ce auront esté par vous faictes et establies , par toutes voies et manières accoustumées par nos propres debtes ; et s'il y a aucun refusant ou deiaiant , ou qui y feissent résistance , voulons que vous procédez à

rencontre d'eulx et de chascun d'eulx , touchant l'exécution des choses dessusdictes et de chascune d'icelles, par main forte et année se mestier est, et tellement que l'auctorité et force nous en demeure.

11° Et pour ce que plusieurs faulxnsaulniers pourroient passer et transporter ledict sel tant par eaue que par terre, et par nuyt, sans paier ledict quart et sans ce que la chose vienne à la congnoissance dudict fermier ou de sesdicts commis, nous voulons et octroyons que iceulx qui les dénonceront à la justice , ou audict fermier , ou à ses commis, aient le quart de toute l'amende qui en ystra, tant ce qu'il nous en appartiendra, que comme audict fermier.

12° Avons ordonné inhibicion et deflense estre faicte par nous à tous marchans et autres vendans , revendans ou eschangeans et conduisans sel en et par tout lesdits pays de Poictou et de Xainctonge, ville et gouvernement de la Rochelle, et autres lieux où ledict sel doit et a accoustumé d 'estre quartaigé, et à chascun d'eulx tant en gênerai que en particulier, et par cry public se mestier est, es lieux que verrez estre à faire, qu'ilz ne soient si osez ne si hardiz de transporter mesmement ès lieux de Gholet, Maulevrier, Mauleon, Mortaigne, et autres lieux prouchains et '.contigus desdictes Marches , de quelque part ne en quelque lieu où ils l'aient prins et acheté , sans paier ledict quart audict commis , ou à ses gens et serviteurs , sur peine de confiscation desdicts sel, chevaux, voictures et harneys et d'amende arbitraire.

13° Pour obvier aulx fautes , recellement et abbuz qui faisoient par les marchans et autres conduisans sel esdicts pays de Poictou , d'Anjou et Marche , d'iceulx pays , furent faictes divisions et limites audict pays ; c'est assavoir, que les charriotz et bestes chargées de sel , et qui viendront du lieu deBeauvoiivsur-Mer, la Roche, la Goustureet CHsson, et autres pays circonvoisins où les marchans , et autres achetans ledit sel et conduisans , seroient pour le temps advenir , pour la longue distance dudit pays de la Marche , et pour plus seurement paier le droit dudit quart, passent en conduisant ledit sel, ès lieux de la Becqrolle, et la Seguygnière de la rivière de May ne, esquelz lieux ilz seront tenuz de paier le dut au fermier ou commis dudict seigneur à icelui quart recevoir , sur paine d'amende arbitraire , et de confiscacion desdicts bœufs, charriotz, bestes et dudict sel, à appliquer audict seigneur, et sans ce que lesdicts conduisans ainsi ledict sel , 'passent par d'autres pays et lieux desdictes Marches , que par les lieux dessus déclarez ; et sur peine

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desdictes amendes et confiscation, quand ilz feroient le contraire, et à estre contraincts par prinse et détention de leurs biens et personnes , se de ce ilz sont contredisais.

14° Que tous marchans et autres personnes quelzconques , eulz entre* mectans de fait marchandises de sel , seront tenus dores-en-avant , quand ils achecteront ledictsel en nos dictspays eteslection, et dedans les fins et mectes d'iceulx, de dire et déclarer leurs noms et surnoms , et le lieu où ils font leur demeure -, et de bailler caution se mestier est , de paier icelui quart à cellui ou ceulx qui de par nous ont ou auront la charge ou temps advenir, avant que partir ne transporter ledict sel hors du lieu où ilz l'auront acheté; et de paier ledict quart auxdicts commis , ainçoys que partir hors des fins et mectes desdictes eslections ; et s'il advenoit que aucuns menassent sel ès pays où ledict quart a cours , ilz seront tenus de bailler caution , de paier ledict quart de sel , ou d'apporter certification dedans trois moys après ensuyyans, du lieu ou ledict sel aura esté mené et deschargé; et ce sur peine de confiscation dudict sel , et d'amende arbitraire , à icelle appliquez moictié à nous et moictié aux inventeurs , et à ceulx qui de par nous ont ou auront la charge de recevoir ledict quart.

15° Et que dores-en-avant aucuns charriotz ne bestes chargées de sel , qui viendront du lieu de Beauvoir-sur-Mer , le Coustumier, et autres lieux et pays où ilz prennent sel et transportent par mer ès paroisses de Saint-Macayre, le May, la Seguynière, Becqrolle, Saint-Saulveur de Roussay , la Remaige , Saint-Àndry de la Marche, Saint-Pierre, Champs broigne, et autres qui se dient estre de ladicte Marche, comme de Poictou et d'Anjou , et hors d'icelles paroisses passeront , seront tenuz passer au lieu de la Becqrolle ou la Seguynière deçà la rivière Domay où ilz seront tenuz de paier ledict quart de sel aux fermiers ou commis à icelluy recevoir de par nous : sur peine d'amende arbitraire et de confiscation de bœufs, chariotz , bestes et sel, et à appliquer selon les ordonnances royaulx sur ce faictes.

16° Que tous cpulx qui seront trouvez passants , charriotz et bestes , vendans , revendans ou eschangeans sel esdictes paroisses et autres lieux qui seront estre Marche, soient contraints , résument et de fait, à payer à nous ou ausdicts fermiers ou commis et desputez de par nous , le quart dudict se) par prinse, arrest et exploitations de leurs bestes, charrois, sel, et se mestier est, de leurs personnes, en cas de désobéissance ou

contredict de la paier, scion les ordonnances et instructions sur ce faictes , et comme pour nos propres debtes.

Les habitants des pays ainsi imposés ne tardèrent pas à appliquer les ingénieuses subtilités de la fraude pour éluder les dispositions de cette ordonnance royale ; ce qui en nécessita de nouvelles de la part de Charles VII , afin de remédier aux infractions continuelles dont se rendaient coupables ceux qui faisaient le commerce du sel. A la fin de 1451 , Jehan Bastier , qui avait affermé l'impôt du quart du sel , se plaignait vivement des nombreuses pertes que lui faisaient éprouver les ruses des marchands. Suivant lui , ces derniers transportaient le sel pendant la nuit, et furtivement, audelà des limites assignées pour la perception du droit de vente, et échappaient ainsi à toute redevance fiscale. Les iles d'Oléron, la plage de Marennes, et plusieurs contrées du Poitou , étaient choisies de préférence pour servir d'entrepôts à ces marchands , et de là ils transportaient le sel par mer dans toutes les villes importantes. Jehan Bastier alléguait encore bien d'autres plaintes sur les gratis énormes excès et abuz qui se font et commectent de jour en jour en grant diminution de la revenue cTicelui quart de sel et à son très grant préjudice et dommaige , et suppliait le roi d'intervenir pour protéger l'exécution de ses ordonnances. Charles VII vint à l'aide de son délégué , et , pour remédier aux divers abus dont il se plaignait , il enjoignit à tous ceux qui faisaient commerce du sel , en l'achetant dans le pays de Poitou , de déclarer, au moment de l'achat, leurs noms, prénoms et domicile ; d'indiquer le lieu où ils avaient intention de le transporter pour le revendre, et de payer le droit du quart si cet impôt n'existe pas au lieu désigné ; que , dans le cas contraire , ils sont contraints de fournir caution jusqu'à

POITOU. 111 ce qu'ils aient justifié du paiement du droit, et cela dans le délai de trois mois : toute infraction à ces diverses mesures fut frappée d'une amende et de la confiscation des marchandises.

Malgré ces garanties accordées aux fermiers de l'impôt , la fraude était tenace dans ses tentatives , féconde en nouveaux procédés , railleuse des décisions royales, et en perpétuelle hostilité avec les représentants de la gabelle métamorphosée. Le 4 décembre 1462 , Louis XI rendit de nouvelles lettres pour la répression de certains autres abus , sur les plaintes d'Olivier Paummier , successeur de Jehan Bastier. Les marchands avaient avisé de transporter le sel , non plus sur les côtes , dans des ports , mais bien dans l'intérieur des terres , dans cette partie appelée Marche du Poitou , sur les limites de l'Anjou , laquelle n'était point assujétie au paiement de l'impôt , et ils pouvaient facilement échapper ainsi aux exigences fiscales d'Olivier Paummier et de ses agents. Louis XI frappa de nouvelles pénalités ces diverses infractions ; il écrivit au sénéchal de Poitou de mettre dans leur répression la plus grande sévérité, afin qu'ils ne soient doresnavant si osez et si hardis de transporter le sel hors du pais de Poictou sans payer ledit quart au fermier. La plus grande publicité fut donnée à ce mandement royal, et le 6 janvier 1462 les élus du Poitou le promulguèrent , et dans leur exécutoire nous rencontrons même quelques nouvelles dispositions qui nous révèlent l'activité toujours croissante des infracteurs aux ordonnances du roi relatives au quart du sel. « Et en outre, disent les élus, pour ce que nous ne » pouvons bonnement vacquer en nos personnes et faire et » garder lesdictes limites selon le contenu des lettres royales , » à punir et corriger les transgresseurs selon les ordres et » intentions du roy , et lesdictes instructions et ordonnances

» obstaiH les occupations de nos affaires , nous avons commis » et député pour ce , au lieu de nous et en nostre absence , » Guyon Guerry , Colin Juhet , Jean Le Breton , Pierre » Guidon, Colas Michelot, Jean Florin, Jean Cadoret, » Jean Baudin et Guillaume Dubois , auxquels et à chascun » d'eux nous mandons et commandons par cesdites pré- » sentes que les transgresseurs et infracteurs desdictes limites » et autres choses déclarées , ils prennent , arrcstent avec » leurs bestes, charrois et sel , par main forte et armée , et » tellement que la force, auctorité et puissance demeure » audit seigneur. » Toutes ces décisions furent proclamées en pleine foire de Saint-Hilaire , à Maulevrier , le 1 3 janvier de la même année , par Guillet Corbeau , sergent à cheval du roi , et Jean Gasseau , crieur audit lieu \

En 4 469 , Louis XI publia une nouvelle ordonnance relativement à la perception de ce même droit , et ayant encore pour but de réprimer les contraventions journalières des marchands de sel. Il y déclare qu'étant instruit que des gens de divers états s'efforçaient depuis longtemps de commettre des fraudes touchant le quart du sel qui lui appartient , et ne voulant pas que ce droit soit sans valeur, il promulgue ces lettres en date du 26 mars, dont la teneur peut se résumer en ces termes 1 :

Par les six premiers articles , il renouvelle l'obligation de prendre 5 sols par livre sur les ventes, reventes et échanges , prescrit les déclarations à faire par les redevables , les registres à tenir et toutes les formalités à suivre par les élus et les receveurs. — Par le septième , il ordonne que tous ceux qui amèneront du sel en Poitou de Bretagne ou d'autre pays qui ne paient pas le quart au profit du roi , soient tenus en

1 Ordon. des Rois de France, t. 15, p. 595. * Ordon. des Rots de France, t. 16, p. 283.

POITOU. 113 arrivant de faire la déclaration de ce qu'ils ont, et d'en payer le quart ou de donner caution de le payer après la vente , sous peine de confiscation du sel et des chevaux , et d'une amende arbitraire. — L'art. 8 est consacré aux déclarations à faire et aux cautions à fournir, si l'on met en grenier le sel apporté , et aux peines en cas de refus. — Far Y art. 9 , il est enjoint à tous ceux qui transporteront du sel sur les marais pour le transporter hors du pays, de payer le quart au lieu du chargement suivant le prix qu'il pourra valoir au lieu de la vente, ou bien de donner caution. — Art. 1 0. Défense de faire transporter du sel par mer sans en déclarer la valeur et en payer le droit du quart. — Art. 1 1 • Défense d'en transporter aux lieux où le quart n'a pas cours, sans avoir payé le droit , sous peine d'amende et de confiscation du sel , des chevaux et harnais. — L'art. 12 indique les seules villes où il pourra y avoir un grenier à sel : Poitiers, Niort > Saint- Maixent, Fontenay, Parthenay , Bressuire, Thouars, Mauléon , Châtellerault , Lussac-les-Châteaux , Availle , Chauvigny et Yivône. — Y! art. 1 3 fait obligation à ceux qui ont du sel en grenier de l'amener un mois après dans une de ces villes, sous les peines de confiscation et d'amende. — Les articles suivants, jusqu'au dix-neuvième, tracent la route à suivre et les obligations imposées à ceux qui porteront du sel dans ces différents lieux. — - L'art. 19, prévoyant qu'on pourrait transporter le sel par l'Angoumois, où le droit de quart n'était pas exigible , sans entrer en Poitou , établit pour le recevoir des agents avec mission de soumettre la fraude aux peines indiquées. — L'art. 20 permet néanmoins au duc d'Ângouléme de percevoir le droit qu'il a coutume d'exiger de la part de ceux qui importent le sel dans les contrées de sa domination. — L'art. 21 permet au receveur du quart de faire inventaire du sel qui sera en Limousin , et s'il en trouve n. 8

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qui n'aurait pas payé le quart , de le confisquer , et cela sans préjudice de l'amende. — L'art. 22 défend , sous les mêmes peines , le transport du sel durant la nuit. — L'art. 23 donne à tous sergents royaux , à tous receveurs et fermiers ou à leurs commis , de prendre au corps les trangresseurs de ces présentes décisions, avec leur sel, chevaux, bateaux , charrois , bœufs et tous autres moyens de transport, et leur accorde pour leur peine la moitié de l'amende et des objets confisqués. — L'art. 24 enjoint aux fermiers, après l'expiration de leur bail , de remettre entre les mains de leurs successeurs les registres et inventaires pour le sel , afin que ceux-ci connaissent mieux les abus qui se pourraient commettre dans la perception de ce droit.

Tel est, dans un succinct résumé , l'état de la législation des rois de France par rapport à cet impôt du sel. — Nature du droit, objets imposés , modes de perception, pouvoir des agents , répressions contre les abus , tout cela s'y trouve mentionné , formulé jusqu'aux moindres détails. Voulant donner une idée de la position du fisc dans nos contrées , nous avons cru devoir choisir l'impôt du sel , parce que c'est celui qui a soulevé le plus de répugnance parmi les populations, celui dont la perception offrit le plus de difficultés , et enfin parce que , dans les guerres du siècle suivant , il est appelé à jouer un rôle immense. Haine à la gabelle, révolte contre les agents, telle est la pensée dont nous avons entrevu le germe dans les ruses innocentes et continuelles de la fraude , mais qui doit plus tard influer énërgiquement sur l'esprit des masses, et jeter parmi elles des semences de discorde et d'insurrection. C'est sous ce point de vue que l'histoire de l'impôt devient importante et dramatique; c'est là lasource perpétuelle de misère et de plaintes, et il advient souvent qu'à ces protestations de la parole suc-

POITOU. 115 cèdent des luttes plus terribles et quelquefois même sanglantes. — II nous eût été facile de compléter l'aperçu historique que nous avons donné sur cette partie de nos annales, de poursuivre à l'infini la citation de nouvelles ordonnances, qui se multiplient , se développent, se corrigent à mesure que les abus en font une nécessité. C'est ainsi que par ses lettres du mois de juillet 1470, Louis XI défend expressément de vendre au rabais le sel nouvellement apporté dans les greniers , jusqu'à ce que l'ancien soit vendu. Quelquefois une simple ordonnance détruit toute cette législation, et , en vertu de la nécessité , élève le tarif des droits à percevoir. Au mois de janvier de la même année 1470, le roi de France , pour soutenir la guerre contre le duc de Bourgogne , augmente de 40 sols par muid le droit du quart institué par son père. — Tout est capricieux dans la loi du fisc ; la nécessité en est l'arbitre, suprema lex. Qu'importent les souffrances du peuple , les réclamations énergiques de ceux que l'impôt frappe ? Les réformes ne viennent malheureusement qu'après les désastres, lorsqu'aux cris de détresse les populations ajoutent des menaces de révolte. — Nous avions donc quelque motif de dire que la puissance du roi de France , au XVe siècle, n'offrait pas toujours aux habitants de nos contrées un aspect favorable ; si d'elle émanaient ces privilèges qui ont constitué la vie communale , c'était encore elle qui dictait ces perpétuelles demandes d'argent , inscrivait sur les registres de ses royales ordonnances ces pénalités sévères contre les infracteurs , contre les rebelles , et contre tous ceux qui chercheraient à se soustraire aux exigences du fisc. Voilà la vérité historique sans arrière-pensée, évoquant sur la scène du passé le bien et le mal , restituant à chacun ce qui lui appartient légitimement , ne flattant ni le peuple ni la

royauté, mais les plaçant dans leur réciproque situation et leur véritable physionomie.

HISTOIRE DES CORPORATIONS OUVRIÈRES DE LA CITÉ DE POITIERS AD XV* SIÈCLE* ENSEMBLE DE LEUR ORGANISATION.

STATUTS ET ORDONNANCES DES MAIRES ET DE L'ÉCHEVINAGE CONCERNANT DIVERSES PROFESSIONS.

Jusqu'ici nous avons considéré l'histoire du peuple , du tiers-état, dans son ensemble et dans ses rapports avec la royauté de France, dont le pouvoir se manifeste, soit par des concessions de privilèges , soit par des demandes d'impôts : c'est là le point de vue général de la position des classes plébéiennes au XVe siècle ; et pour compléter ce tableau , il est nécessaire d'explorer plus profondément encore l'organisation de la commune. — Sous l'inspiration des libertés municipales , dont nous avons rappelé les principales dispositions , d'autres libertés ont pris naissance ; moins grandes, moins élevées , elles eurent cependant d'immenses résultats sur les destinées des masses. Les chartes des hôtels-de-ville octroyées par les rois sont le frontispice de tout l'édifice communal. Elles le dominent, le complètent; et de plus, elles font éclore , au sein de la cité , d'autres existence plus humbles et plus modestes , il est vrai , mais dont l'ensemble constitue la vie populaire , plébéienne. À côté de la grande communauté municipale surgissent , en effet, d'autres communautés , ayant des constitutions spéciales , des mœurs ,

POITOU. 117 des coutumes , des franchises à elles appartenantes : nous voulons parler des corporations ouvrières et industrielles.

Elles ne furent que des conséquences naturelles des droits de la commune ; tous leurs statuts ont été créés à l'image de ces derniers ; ils existent par eux, en sont les reflets. Toutes les parties de la cité n'étaient-elles pas liées intimement l'une à l'autre? De l'hôtel-de-ville s'élançaient à travers toutes les régions des classes moyennes ces principes de liberté formulés dans des actes et dans des règlements qui les façonnent , les guident, et concourent à l'institution complète de la commune. C'est en étudiant les statuts des divers corps de métiers, en pénétrant dans les mystères de leur organisation spéciale , que nous pourrons faire revivre dans leur existence passée toutes ces castes ouvrières , dont les labeurs ont échappé jusqu'à ce jour à l'intelligence de l'histoire. Que la cité se relève donc de ses ruines avec son antique physionomie ; qu'elle nous redise les incidents de son passé ; que toutes les diverses corporations, qui formaient dans son sein autant de petites cités, retrouvent ici une mention digne d'elles. S'il était possible , faisant abstraction des siècles accomplis , d'assister par la pensée à une des cérémonies religieuses dont la cité de Poitiers fut si souvent le théâtre , à une de ces immenses processions parcourant ses rues, et déployant aux yeux de tous le spectacle d'une ville en fête, nous pourrions alors embrasser d'un seul coup d'œil toutes ces corporations qui venaient apporter aux solennités de l'Eglise le concours de leur piété, et surtout celui de leur présence. Elles nous apparaîtraient, bannières déployées , brillantes et dans tout leur éclat. Il serait facile de redire alors le nom de chacune , sa hiérarchie , ses illustrations, ses travaux et ses libertés. Ce serait une histoire vivante, animée, et plus vraie que toutes les inductions du

génie moderne. Mais non, il n'en peut être ainsi : la religion n'a plus à nous offrir de tels tableaux ; dans le sanctuaire de ses temples , elle est condamnée à de silencieuses solennités, et de son alliance avec les castes ouvrières il ne nous reste plus que le nom du saint sous l'invocation duquel chacune d'elles avait placé son avenir. Si du moins , ne pouvant voir le peuple en habits de fête , il nous était loisible de pénétrer dans les habitations , témoins de ses travaux de chaque jour , là où s'accomplit sa vie ; de visiter tous ces ateliers , ces magasins , ces étalages où chaque industrie s'exerçait ; de voir ces bras énergiques aux prises avec le travail ; d'entendre le mouvement animé de la vie industrielle et commerciale , pleine de fatigues et de douleurs ; d'écouter les plaintes , et d'assister quelquefois aussi aux joies bien rares de ces hommes condamnés aux labeurs des arts mécaniques. Mais tout cela a disparu , aussi bien que les cérémonies de l'Eglise. D'autres mœurs et d'autres coutumes ont effacé ces usages des anciens corps de métiers; et c'est à peine si , dans quelques rues obscures de la vieille cité de Poitiers , il est possible de rencontrer çà et là divers débris de ces anciennes demeures consacrées au commerce, de lire quelques-unes des inscriptions qui étaient la devise de certaines familles marchandes, devises aussi précieuses pour elles que toutes les légendes gravées sur d'aristocratiques blasons.

Notre tache serait bien pénible si nous n'avions à suivre dans ce récit que la seule inspiration des souvenirs vagues puisés dans nos anciens historiens : heureusement pour nous , il reste de la vie des corporations ouvrières des monuments précieux échappés à la ruine des temps, aux catastrophes des époques révolutionnaires. Ce sont les statuts de presque tous les corps de métiers, leurs règlements, leurs chartes

POITOU. 119 privées , leurs principes d'organisation : dans le résumé de ces divers titres nous ne retrouverons pas , il est vrai , l'animation et la complète physionomie de ces existences plébéiennes, mais ils n'en doivent pas moins être à nos yeux d'éclatants témoignages de l'importance historique qu'elles ont eue au sein de la cité. Ce fut dans l'intervalle du xine au XVe siècle que se développèrent toutes ces institutions connues depuis sous le nom de maîtrises et de jurandes; aussi serons-nous forcés de rompre de temps à autre l'ordre chronologique , afin de retrouver dans les siècles passés certains détails relatifs à leur histoire, que nous restreindrons à celle des corporations existant dans la ville de Poitiers

Avant d'analyser les constitutions de ces diverses communautés, de pénétrer dans les détails de leur organisation, il est nécessaire de bien constater de quel principe émanaient leurs droits , à quelle autorité se rattachait leur pouvoir, en un mot, de préciser les rapports de ces corporations avec l'ensemble de la cité. Nous l'avons dit, le pouvoir municipal , par sa nature , par sa hiérarchie , les domine , leur impose des régies , exige d'elles des garanties , et formule leurs statuts : le maire , représentant de cette autorité , se trouve donc par sa position tout à la fois leur protecteur et leur législateur. Il est à leur tète j sa volonté et celle du conseil de l'échevinage fait leur loi , dicte les conditions ; défenseur des intérêts de tous , il soumet les diverses professions à de solennelles formalités , s'interpose sans cesse entre ceux qui les exercent et les autres habitants de la cité ; et si des

1 Les originaux de la plupart des règlements des corps de métiers pour la cité de Poitiers se trouvent à la bibliothèque de cette ville.— Dom Fonteneau , dans sa colleciion', en à donné les copies, et c'est à ce recueil que nous empruntons tous les textes à citer. —Quelques-uns sont aussi reproduits dans les Ordonn. des Rois de France. — . M. de la Fontenelle a publié le résumé de ces divers titres, et son travail a été pour le nôtre d'une grande utilité.

infractions et des délits se commettent , c'est encore lui qui, par l'intermédiaire du prévôt , et souvent par voie directe , applique les pénalités et invoque l'exécution de la loi violée. C'est entre ses mains que tous les membres des corporations viennent prêter le serment de remplir et d'exercer leur profession avec loyauté et honneur. Il est , en un mot , le souverain presque omnipotent de la cité ; tout émane de sa suprême autorité. Nous rencontrons dans les archives de l'hôtel-de-ville de Poitiers divers actes qui nous révèlent tout à la fois l'étendue de ce pouvoir et la manière dont il est accompli ; qu'il nous suffise de citer les faits suivants :

Le 26 avril 1 408 , le maire Jean M acé , assisté de plusieurs bourgeois , se rendit à l'hôtel de messire Jean de Ghramant , chevalier, seigneur de Touffou, situé dans la paroisse de Saint-Michel , et y saisit six pipes de vin que ce seigneur avait introduites dans Poitiers sans sa permission. Ce dernier allégua son ignorance des privilèges de la ville , parla de son attachement à toute épreuve à la cité de Poitiers , disant qu'il ne savoit lieu en tout le royaume où il fist plustost sa demourance, et fit si bien qu'il obtint du maire et de l'échevinage la remise du vin confisqué , placé en la garde de Guischart-Depines , sergent de la commune. Mais pour que ce précédent de générosité ne devint pas l'occasion de nouvelles fraudes, on exigea du chevalier amnistié une lettre dans laquelle il proclamait son entière soumission aux privilèges de la ville. Le frère Jehan de Bonneil , religieux de l'abbaye du Pin , ne fut pas tout-à-fait aussi heureux dans ses tentatives de contrebande. Par ordre du maire , on lui saisit une pièce de vin, dont l'argent profita par moitié à la commune et au prévôt. Cependant on lui abandonna en guise d'aumône la part de la ville. La même année , un marchand de Yivône ayant introduit dans Poitiers des cuirs

POITOU. 121 préparés, mais dont la qualité était suspecte, ils furent brûlés en place du Pilori , et cela par ordre du maire.

Non-seulement l'autorité de ce dernier s'exerce sur les choses , mais elle atteint encore quelquefois les personnes : le fait suivant l'indique assez. « Aujourd'huy 1èr mai 4449 , » Jehan Chantecler , bateleur , a été trouvé en la ville de » Poitiers sonnant d'une trompette pour appeler le peuple » à aller veoir les jeux de basteaux qu'il vouloit faire en » icelle , et pour ce que , sans congié du maire sire Boislève, » il a sonné ladicte trompette , et se vouloit immiscer de » jouer , disant que le prévost de la ville luy avoit permis , a » été condamné en l'amende de soixante sols. » Grâce à la misère de sa femme et de ses enfants , remise entière lui en fut accordée.

Mais en dehors de l'action municipale , les corporations exercent dans leur propre sein une discipline intérieure ; c'est là l'essence de leurs droits , de la nature de leurs communautés. Une hiérarchie s'y organise , puissante et régulière ; des conditions d'admission , des pénalités en certains cas , des formalités à subir , en un mot , une série d'obligations se trouvent formulées dans leurs divers statuts. Pour tous ces détails d'organisation particulière , elles créent ellesmêmes leurs propres règlements , les discutent , les votent, et leur donnent force de lois. Outre l'exercice de ce pouvoir législateur , elles ont encore , pour garantie de leur indépendance et de leur prospérité , le droit d'élection ; elles choisissent leurs chefs, leurs prud'hommes, ceux qui sont chargés de foire respecter parmi les divers membres les institutions établies, et de porter près de l'autorité supérieure les plaintes légitimes et les demandes d'amélioration. Ainsi nous pouvons résumer en termes assez simples la véritable position des corporations : dans leurs rapports avec les habitants, les

consommateurs , le pouvoir municipal est investi du droit de surveillance et d'administration ; dans leurs relations privées , à elles seules appartient toute initiative , toute répression. Ce double caractère se révèle dans toutes les dispositions réglementaires des divers corps de métiers.

Entre toutes les corporations , plusieurs par leur nature appelaient plus vivement l'attention de l'autorité municipale; elles se rattachaient tellement aux intérêts de tous , que les garanties les plus sévères y étaient exigées. C'est ainsi que les professions de boulanger et de boucher se trouvaient entourées dans leur exercice de restrictions sans nombre et de conditions propres à rassurer la sécurité des consommateurs : en elles se résume la vie matérielle de tous, elles sont d'infaillibles nécessités, nul ne peut s'y soustraire; elles dominent les populations, et si des règlements protecteurs ne les plaçaient pas sous une perpétuelle sauvegarde, des calamités et des désastres menaceraient à chaque instant le repos , la fortune et l'existence même de toutes les classes de la société. Nous n'avons pas retrouvé dans les archives recueillies par le savant et laborieux bénédictin les statuts des boulangers ou fourniers; aussi ne pouvons-nous citer qu'une seule pièce dans laquelle se résument cependant tous les règlements de la boulangerie vers le xve siècle. Là nous rencontrons les conditions de poids et de prix pour le pain vendu dans la cité de Poitiers , conditions variables suivant la cherté ou la baisse des matières premières. « Le » pain blanc de miche cuytc faict en ladicte ville , sallé , » doit poizer une once et demye et du prix de deux deniers. » — Ladicte miche non sallée doit poizer huit onces et du » prix de quatre deniers. — Le pain de safleur doit poizer » dix onces et du prix de quatre deniers. — Le grant pain » cuyt de froment faict pour ménage de trois sols quatre

poitou. m

» deniers doit poizcr douze livres et demie , et celluy de » vingt deniers doit poizer six livres quatre onces , et de dix » deniers trois livres deux onces. » — Ces prix et poids étaient exigés lorsque le setier de froment coûtait trente sols tournois, et ils variaient suivant les diverses valeurs du blé. Quelques articles de ces règlements sont relatifs au pain mélangé de froment et de seigle : « Le pain de mesteil cuytà » l'esquivaient du pain de froment, de deux sols huit de- » niers la pièce , doit poizer douze livres , de seize deniers six » livres , de huit deniers trois livres , et est entendu que » ledit pain de mesteil doit poizer plus que l'équivalent du » pain blanc , parce que la matière est plus poizante. » Plusieurs autres décisions prescrivaient les règles à observer pour la confection de la fouasse et pour celle du pain cuit à Vouillé. Souvent de graves discussions éclataient entre les boulangers du dehors et ceux de la ville , et l'autorité municipale , par son intervention , devenait l'arbitre de ces diverses contestations ; c'est ce qui arriva en 4418. Voici le texte de l'acte 1 dans lequel nous trouvons la mention de ces luttes , et le dénoûmentqueles gens de la commune leur donnèrent : ce En l'an de nostre Seigneur 1418, le 8 avril, sire Jehan » Larcher estant maire de Poictiers en plain moys et cent » tenu ledit jour , de la partie de forniers de ladicte ville » nous fut signifié disans que par les franchises et libertés u de cette ville , les forniers forains du dehors ne pouvoient » ny dévoient bailler à vendre leur pain au treizain aux re- » vendeurs , ne mener vendre le pain par la ville, et qu'en » ce faisant ils venoient contre lesdites franchises et libertés,. » en grant grief et préjudice desdits forniers de Poictiers , » lesquels nous réquirent sur ce leur pourveoir de remède.

i Extrait de dom Fonteneau. — Pour éviter la multiplicité de ces notes, nous prévenons que tout ce chapitre est extrait des notes du savant bénédictin.

» Pour ce est-il que nous en l'advià et conseil sur ce avec » honorables hommes et sages maîtres Maurice Claveurier , » lieutenant général du sénéchal de Poictou ; Herbert Tau- » nay, advocat fiscal de Monsieur le Dauphin de Vien- » nois; Geoffroy Bonnin, procureur dudit dauphin, et » plusieurs autres bourgeois de ladicte ville à ce présents , » avons délibéré et ordonné que lesdicts forniers forains ne » bailleront plus de pain à vendre au treizain aux reven- » deurs, ni ne mèneront point le pain par la ville, mais le » vendront au lieu accoutumé; et si lesdicts forniers font le » contraire après que cette présente ordonnance et deslibé- » ration leur sera faict assavoir par ung des sergents de » la commune, nous voulons et ordonnons que ledict pain » soit pris par lesdicts sergents et jurés, et donné pour Dieu, » et iceux forniers pour ces frais à faire amende telle que de » raison. »

Les documents relatifs à la profession de boucher sont plus nombreux , et nous pouvons citer le plus grand nombre de ses statuts. Dés 1 245 , le 27 octobre, sous l'administration de Philippe Larchier, alors maire, l'exercice de l'état de boucher, carnifex, fut réglé par certaines dispositions qui détruisirent les capricieuses façons de ceux qui en étaient investis. Ils persistaient à vendre sans contrôle, sans lieu désigné , sans heure fixe , libenter, bénigne et non super bancos emere volentes, ne reconnaissant d'autres lois que certains statuts qu'ils avaient eux-mêmes créés. Aussi le maire , de concert avec l'assemblée de l'échevinage , remédia aux abus sans nombre d'une législation arbitraire , et posa les premières bases de celle qui fut adoptée par la suite. En 1 247 , Guillaume Grossin étant maire, de nouvelles mesures furent votées afin de régulariser l'exercice de cette profession. En 1 324, Jehan Guischard, alors maire, fit ordonner aux bouchers

POITOU. 125 d'avoir des crochets pour exposer leurs marchandises, et dès cette époque la répression contre les infractions aux règlements devint plus sévère. Plusieurs fois le conseil de l'échevinage jugea certaines contraventions, et de nombreux délits furent punis.

Toutes ces tentatives de mesures réglementaires trouvèrent une complète solution dans l'ordonnance municipale dont nous donnons le texte littéral :

« Les maire, bourgeois et échevins de la ville de Poio- » tiers, à tous ceulx qui ces présentes verront, salut. » Gomme au moien de plusieurs plaintes et clameurs qui » nous sont faictes de jour en jour pour les faultes et abus » qui se commectent au faict et mestier de bouscherie par » ceulx qui l'exercent, et par leurs varlets, sçavoir faisons » que voulant pourveoir ainsi que nous appartient aux choses » susdictes afin qu'au temps à venir n'y ait plus matière » aux plaintes et inconvénients à la chose publique , et après » avoir eu l'advis de Guillaume Favre , Micheau Champai- » gne, Jehan Pelin, Estienne Beauvillain, Symon Roy , » Hilleret Pollin, Mathurin Boussiot, Loys Àyrault, Hii- » leret Papeau, Jehan Roy, André Ayrault , Yvonnet » Gaunac, Jehan Perrot, Jehan de la Roche , Aymar Bous- » siot, François Godon , Guillaume Fraton , Pierre Santerre, » Guillaume Ledoulx , Alexandre Thevin , Jacques Lan- » cereau et Jehan Ayrault , maistres dudict mestier en la » ville de Poictiers, par nous pour ce appellés et après ser- » ment par nous interrogés , de nous advertir des abus qui » se font et pourroient se faire, et comment au temps à » venir ledit mestier pourroit estre exercé et gouverné pour » le bien de la chose publique , avons faict les statuts et » ordonnances qui s'ensuivent. A esté ordonné , que perpé- » tuellement y aura en la grant et principale boucherie

m L'ANCIEN

» quatre maistres bouchiers prud'hommes qui feront chacun » an le serment à nous maire et à nos successeurs de bien » et loyaument visiter audict mestier les deffaulx qui y » pourront estre , et de rapporter les abus qu'ils y trou- » veront sous peine d'amende. » — Voilà le principe général de surveillance établi ; ces prud'hommes sont renouvelés tous les ans par la nomination de deux nouveaux qui exercent les fonctions avec les anciens. Chaque semaine ils sont tenus de visiter toutes les boucheries de la ville, de signaler à la commune les délinquants afin que justice en soit faite. Gomme encouragement à leur activité , il leur est alloué à titre de gratification le tiers des amendes prononcées. Les autres articles sont relatifs aux conditions exigées pour être apte à la profession de boucher. La grande boucherie jouit du solennel privilège de l'hérédité ; là le fils succède au père , nul ne peut y exercer sans cette qualité de famille. Dans les autres tous sont admis , mais après des épreuves, dans lesquelles le candidat doit justifier devant ses pairs de son aptitude et de son expérience : le chef-d'œuvre terminé , s'il est personne houneste, saincl et nette, le maire l'investit du droit d'exercice. Nous pourrions , ainsi que l'expriment les vieilles ordonnances , suivre dans toutes ses phases de son chef-d'œuvre le varlet apprenti ou le candidat à la maîtrise, le voir tour à tour aux prises avec ses victimes, soit qu'il abatte un bœuf gras, qu'il écorche un mouton ou un veau , soit qu'il apprête leurs chairs encore toutes palpitantes. C'était là le spectacle presque quotidien dont la place de Notre-Dame-la-Grande a été dans les temps passés le perpétuel théâtre. Ces choses de police intérieure établies , l'ordonnance règle les rapports du vendeur et de ceux qui achètent, établit les conditions de la marchandise , les époques et les garanties de la vente , fixe les pénalités eh cas d'infraction. — « Tous les bouchiers de

POITOU. 127 » ladite ville ne pourront vendre qu'à la place Notre-Dame » la Grant et non ailleurs comme il est de coustume, et ce à » la peine de cent sols et à la confiscation des viandes. — Ils » ne pourront accepter ni vendre boucs ni chièvres en ma- » nière que ce soit , ni estaller en vente aucunes chairs in- » fcctées ou puantes , et ce sur peine de privation du mestier » et d'amende arbitraire. — Et afin qu'on cognoisse lesdicts » maistres bouchiers et leurs enfants des varlets , lesdicts » varlets ne porteront devanteau ou il y ait bource devant, à » peine d'amende qui sera appliquée à la boiste. — Les bou- » chiers ne souffleront, ne feront souffler par instrument ou » aucunement lesdictes chairs sous peine d'amende et de » confiscation. — Ils seront tenus de fournir, les jours con- » venables, dés le matin cinq heures jusqu'à même heure le » soir 9 des chairs de bœuf, mouton et porceau , mesmement » en temps d'iver , et en esté deux seulement bœuf et mou- » ton. — Les jours de dimanche et festes solennelles , il leur » est défendu d'exposer sur leurs bans ni fenestres de leurs » maisons aucunes chairs, mais pourront en avoir en leurs » maisons pour en fournir les survenans ou autres. — Et » parce qu'il y a aucuns bouchiers qui ne veulent rien paier » et trompent plusieurs pauvres gens , prenans bœufs , » moutons et porceaulx à créance, et usent de respits et » guinguen elles , il est ordonné que s'ils ne paient point » dedans trois moys, ils seront suspendus du mestier jus- » qu'à parfait paiement. » — Tel est dans son ensemble et ses détails le résumé des statuts relatifs à la profession de boucher.

Il en est également une autre qui dut nécessairement appeler, elle aussi, l'active sollicitude des bourgeois investis de l'autorité municipale ; nous voulons parler de la. profession de poissonnier. Là rien n'est laissé à l'arbitraire ; la

vente se fait publiquement , la surveillance la plus sévère protège les intérêts des acheteurs. Dès 1258, le sénéchal de Poitou , Thibault de Neuvi , d'accord avec le maire de Poitiers , Jean de Berri , et les échevins de la cité , pour le communal prouffit, et après avoir entendu le conseil des sages hommes , avait établi quelques régies pour la vente du poisson. Ces diverses mesures se trouvent consignées dans un acte de confirmation , en date du 12 février 1297, émanant de Jehan de Saint-Denis , sénéchal du Poitou. Il y est ordonné aux marchands d'apporter sur les bancs le poisson à vendre, et de déclarer à tout acheteur sa nature et sa qualité : s'ils ne peuvent le vendre dans le même jour , ils le rapporteront aux mêmes lieux , afin de le débiter aux mêmes conditions. Us jureront de déclarer au maire tout le mauvais poisson exposé sur les bancs , afin de le faire jetter ou ardoir, de ne point élever leurs prix dans l'espérance d'un trop grand bénéfice, et de n'enlever la marchandise qu'après vêpres sonnées ; toutes ces injonctions sont mises sous la protection de pénalités et d'amendes. Mais quelque avantageuses que fussent ces diverses mesures , elles n'avaient pu prévoir tous les cas de fraude , et leurs diverses lacunes furent remplies par l'ordonnance du 12 février 1493, sous l'administration de Pierre Prévost , maire de Poitiers. — « Que tout le poisson , soit de mer ou d'eau doulce , sera » mis et deschargé sur les bancs et non ailleurs. — Qu'il ne » sera mis en vente qu'après avoir été veu et visité par » les visiteurs ordonnés par la ville , qui déclareront si ledit » poisson est bon , vendable et marchant. — Que lesdits » poissonniers ne feront entre eulx aucun marché ne mono- » polie , et ne mecteront prix , soit en secret ou général » entre eulx, mais vendra chacun son poisson, ainsi qu'il » verra estre à faire. — Que l'on ne mectra aucun poisson

poitou. m

» en l'eau ne ostera de dessus les baucs que onze heures ne » soit passée , et sans congié du maire. — Que ledit poisson » qui sera mort sur les bancs , s'il est gardé au lendemain , » sera taillé de la queue , afin que on le coognoisse. » — Ces ordonnances furent lues à l'hôtel-de-ville en présence des poissonniers et des poissonnières, qui jurèrent, sous peine d'amende et de confiscation , de les tenir et de les observer fidèlement.

La police concernant les tcwerniers était plus sévère encore en raison de leur qualité de mandataires. Le vin débité n'était qu'un dépôt confié à leur probité. En 1 372 , Pierre Garnier , maire de la ville , assisté des échevins et des conseillers de la commune , en présence de Gilles de la Sale , représentant le sénéchal, et du prévôt Hugues Regnart , formula dans une ordonnance les garanties exigées dans les intérêts de l'acheteur et ceux du propriétaire de la chose vendue. Sans le consentement de ce dernier , aucune livraison ne pouvait s'effectuer sans argent ou sans gage. — « Et » jureront les taverniers , dit l'ordonnance municipale , » qu'ils garderont le vin à eux confié bien et loyaulment , » qu'ils ne le boyront ne souffriront à boyre sans licence » de celui à qui sera le vin. — Si aucuns font contre ces » ordonnances en aucune manière , qu'il soit mis en pilori , » et qu'il soit privé de sa profession. — Que sa condamna- » tion sera criée par toute la ville , qu'aucun ne le prenne » en son service , et dans le cas contraire que celui qui a » contrevenu soit frappé d'une amende de soixante sols , » dont la moitié pour le roi , et l'autre pour le maire et la » commune. »

Dans tous ces règlements , le point le plus saillant , c'est la publicité imposée à toutes les transactions , c'est le serment de fidélité qui deyient la sauvegarde de leur exécution, ii. 9

La vigilance de la commune pénètre partout , tient en échec la fraude et l'improbité , protège et sévit tour à tour ; dans ces siècles agités par tant de luttes et de révolutions , la vie pacifique de la cité s'écoule à travers les préoccupations de l'industrie et du commerce.

Il nous serait facile de reproduire dans tous leurs détails les formules légales dont l'exercice de chaque profession est entouré , fortifié et garanti. Les textes existent ; mieux qu'aucunes paroles , ils peuvent révéler la véritable position de ces communautés ouvrières. Dans le résumé que nous avons fait des statuts des quatre plus importantes professions , celles qui se rattachent à l'existence de chaque jour, se retrouvent les nuances , les dispositions , les garanties , les prohibitions et les clauses de toutes les autres. Qu'il nous suffise de citer les ordonnances concernant des états de genre différent, pour l'exercice desquels l'art et le travail mécanique s'entremêlent et se confondent; nous voulons parler de ceux de Y orfèvrerie et de la menuiserie.

Voici le texte de l'ordonnance relative à cette dernière profession , en date du 12 novembre 1450 :

Les maire , bourgeoys et eschevins de la ville de Poktiers à tous ceulx qui ces présentes verront et orront, salut. Comme plusieurs plainctes et clameurs nous aient esté faictes et encore nous viennent de jour en jour des faultes et abbus qui se font et commectent en faict et mestier de menuzerie par les ouvriers dudict mestier en plusieurs et diverses manières , et aussi se soient élevés plusieurs altercations et débats entre les maistres dudict mestier, tant parce qu'ils prennent des serviteurs, varlets et apprentifs les ungs des autres que autrement , sçavoir faisons que nous voulons pourveoir , ainsi que à nous apartient, aux choses susdictes, aftra que on temps advenir aucunes clameurs ou plainctes puissent dorénavant ensuivre en la chose de ladicte ville par l'advis et délibération de Jvonnet Guillot, Collas Chappellain, Denys Helyot de la Couste, Jehan Philleber et Pierre Taillefer , Guillemyn Penmerot, Denys Boullard, Guil-

POITOU

lemynBelin, Guillaume Helyot, André Mercier, Collas Barbon, Guillemyn Mercier , Symon Or , menuziers $ Guillot Gaulchier, Jehan Girard, Pierre Maynard , André Borengier, Jehan Busseau , Jehan Mercier et Mathurin Cassetieuble, maistres desdicts mestiersen icelle ville par nous appellés, après que par serment et autrement que ayons sur ce dénuement interrogés sur le faict et gouvernement dudict mestier , et quant on temps advenir icelluy mestier pourra proufiltablement gouverner au bien de ladicte ville et chose publique j et que les dessus dicts ont donné sur ce leur consentement, avons faict les statuts et ordonnances dudict mestier qui s'ensuit :

1° Quiconque vouldra lever ouvrouer on dict mestier de menuzerie à Poictiers, faire le pourra , pourvu qu'il soit ouvrier suffisant, et qu'il ayt esté examiné par les jurés dudict mestier par le commandement du maire, et faict un chief-d'œuvre de sa main suffisant à l'ordonnance des jurés en llioustel d'ung d'eulx , et que le chief-d'œuvre soit du prix de quatre francs, et oultre payera dix sols d'entrée dont lesdicts jurés dudict mestier en auront quatre sols pour leur peine, et.le surplus sera mis et converti à la confrairie Madame Sainte-Anne establie on dict mestier , sauf que les enfants des maistres ne payeront d'argent pour leur entrée.

2° Que nul ne face huys en chassille, ne châssis, ne fenestres ou il y oit poinct d'aubour, tant en menbrure que en panneaux, et en lieu qu'il peut et porte préjudice ; et celuy qui sera trouvé faisant le contraire, lesdicts jurés le dennunceront et feront assavoir audict maire et procureur de ladicte ville, lequel procureur fera convenir le délinquant par devant Monsieur le Maire , lequel en fera la pugnicion telle que de raison, et de l'amende qui en 7 sera, si elle excède vingt sols lesdicts jurés auront quatre sols pour leurs peines et quatre sols pour la confrairie.

3° Que nul ne face haultement ou il y ait point d'aubour tant en membreures que en poumeraulx , ne en lieu qui porte préjudice , comme dit est, ne qu'il y ait poinct de bois pourry ne aussy que il soient faicts à leurs droit , bien et suffisant sur les peines susdictes.

4° Que nul ne face bancs sens membreures bonnes et convenables , et par semblablement dorissomes de taille et d'autres façons , où il y ait poinct d'aubour et membreures ne de pommeaux, ne en lieu où il peut porter préjudice, sur peine de payer ladicte amende , et il feroit reiïaire l'ouvrage à ses dépens.

5° Quiconque qui fera banc de dix pieds de long f ust de boys de bout , il sera tenu d'y mettre deux barres pour mieulx tenir le fons , d'y mettre membrures raisonnables selon la longueur des bancs , et qu'il n'y mette pas d'ambour qui y porte préjudice sur les peines susdictes.

6° Que nul ne face coffre à couche d'armes ou il y ayt point de merrain pourry , ne aucuns noux qui aillent oultre , et que le fons aussi soit si long et si large , qu'il ample les roigneures de bout à autre et d'ung lieu à un autre , sur les peines susdictes.

7° Que nul ne face aucunes trappes où il y aye point d'aubour tant en membreures que de ayes , ne en lieu où il puisse porter préjudice, comme dict est, et icelles trappes soient goujonnées bien et suffisamment en la manière qu'il appartient ; c'est assavoir en deux barres ung goujon sur les peines susdictes.

8° Que nuls ne facent husches de quelque bois que ce soit , qu'elle ne soit bonne et suffisante \

9° Que nuls ne facent caiges , trilleures à fenestres ne autrement , ne lambroyô de chaigne, de fougnier, qu'il ne soit bon, ne suffisant, ou qu'il n'y ait poinct d'anbour on lieu ou il puisse préjudicier.

10° Que nul ne face lambroys de fougnier qui soit houWry et eschauffé, si n'est en réparation.

1 1° Que nuls ne facent chambres de boys d'Illande ne d'autre boys ou il y ait point d'aubour ne de morren eschauffé en lieu où il peult porter préjudice , comme dit est , que aussi chacun panneau aye goujon selon la longueur du boys avec la celle.

12° Que ne face armoyres è pirotiers de noyer ou il y ait aubour ne merren eschauffé , ne aucuns noux , qui allent oultre, et semblablement de fenestres menbreures ne les guichets d'icelles.

13° Que nul ne face armoires qu'eulx auparavant elles soient à pousteaux en chassiblis ou il y ay point d'aubour.

14° Que nul ne face comtoirs fermant quels qu'ils soient ou y ayt point d'aubour verri ne pourritures, ne aucuns maux.

15° Que nul ne face armoire suspendant panneaux où il y ait poinct d'aubour en lieu où il puisse porter préjudice , et aussi qu'elles soient suffisantes, et qui fera le contraire, il sera tenu de l'amende 1 ses dépens.

1 Suit toujours la clause pénale.

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16° Que nuls ne facent bancs pour taverniers ou il y ait point d'aubour et lieu ou il puisse porter préjudice , ne merren pourry ne eschauffé.

17° Que nul ne face buys fors à clefs qu'il n'y ait point un goujon entre deux chiefs, et qu'il n'y ait poinct d'aubour ne de pourriture , et qu'il soit bon et suffisant.

18° Si aucun va ouvrer en llioustel d'aucun bourgeois ou autre personne, et de lui face sa besoigne bien et loyaulment selon les ordonnances dudict mestier comme ledict bourgeois voudra pour son user , mais que ledict bourgeois qiiere le merren.

19° Ledict mestier aura deulx jurés qui garderont et visiteront icelluy mestier, lesqueulx seront eslus et establis chacun an par les maîtres dudict mestier, et yront faire le serment au maire , ou son lieutenant en la * court des céans , de bien et loyaulment visiter et garder les ordonnances dudict mestier, et lequel faict, auront Visitation sur leurs ouvrages de leur dict mestier , et sur tous ceulx qui le feront y pourront prandre et arroiger tous mauvais ouvrages où ils verront et cuideront en leurs consciences avoir faulceté contre aucunes

20° Que nul varlet ne ouvrier aloubé à aucuns du mestier ne peult ouvrer ès houslits des chalans de son maistre sans le congié de celui-ci sur peine de l'amende.

21° Que nul dudict mestier ne puisse tenir un apprentif et n'en pourra nul prendre à moins de cinq ans, et que durant ce temps le maistre ne puisse vendre son dit apprentif à un autre, et aussi que ce dernier ne se puisse rachepter , et quant ce viendra à la dernière année, le maistre se pourra pourveoir d'ung apprentif pareillement comme dessus, et qui le fera le contraire, etc. , etc.

22° Que nul dudict mestier ne peut mectre en œuvre varlets qui sont alouhés à autres maistres dudict mestier, pourtant qu'il le sache sur la peine susdite, et semblablement si le varlet, qui est alouhé à un autre, ains qu'il ayt faict son service payera ladite amende.

23° Que tous les ouvriers dudict mestier pourront besoigner de nuyt à la chandelle quêtant bel et bon leur semblera.

24° Que chacun maistre dudict mestier payera par chacun an deux sols six deniers, et les compaignons dudict mestier, s'ils besoignentplus de six semaines, quinze deniers pour la confrairie pour tout l'an.

Si donnons en mandement aux maistres jurés par nous et nos succès-

VANCIEN

seurs commis et ordolnnés çà chacun d'eulx si comme à luy appartiendra, que lesdictes ordonnances ainsi que dessus devisées et aussi bien à plain déclaré, ils tiennent et facent tenir et accomplir dorénavant de poinct en poinct selon leur forme et teneur sans autrement les enfreindre, ne aller à rencontre d'icelles, sur les peines dessus dictes, et ces présentes ordonnances que les dessus dicts maistres dudict mestier ont promis tenir, garder, avons faict publier et enregistrer en nostre cour, affin que nul n'y prétende ignorance, et à icelles faict mectre notre acel.

Quelques années après , l'ordonnance relative aux orfèvres fut promulguée en ces termes :

Par l'advis et délibération de Jehan de Bellac Paisné, Estienne Jngrand, Jehan de Bellac le jeune, Jehan Aubremont, Jehan des Gaulx, Jehan Botu, Guillaume Novar et Jacques Ludory, maistres dudict mestier en Iadicte ville de Poictiers par nous pour ce appellés , et après ce que par serment et autrement duement les avons sur ce interrogés sur le faict et gouvernement dudict mestier , et comment on temps advenir icelluy mestier pourra estre profitablement exercé et gouverné pour le bien de la chose publique de Iadicte ville ; et après qu'ils ont sur ce donné leur consentement, avons faict et ordonné, faisons et ordonnons les statuts et ordonnances on dict mestier, tels que s'ensuyvent :

1° Que quiconque vouldroit sçavoir faire ledict mestier d'orfebvre pour ce estre orfièvre à Poictiers , s'il y a aprins ou ailleurs aux us et coustumes dudict mestier , pourveu qu'il sera premièrement esprouvé par les maistres et jurés dudict mestier, et que par eulx il sera trouvé estre suffisant d'estre orfièvre, et d'estre passé maistre , et de tenir forge, et d'avoir poinçon et contre-seing, comme cy après sera plus à plain decerné , et semblablement sy icelluy esprouvé est tel que doyt estre orfièvre et avoir poinçon, et s'il a esté ouvrier de méteaux autres que d'or ou d'argent , et si veult estre orfièvre, il le sera en la manière dessus dicte; mais il ne ouvrera , ne fera ouvrer jamais d'autre mestal que de bon or ou de bon argent, si ce n'est en joyaux d'église comme tombes , chasses, croix, encensoirs ou autres joyaux accoustumés faire pour servir sainte Eglise, et jurera ledict orfièvre tenir et ouvrer aux us et coustumes du mestier d'orfièvre dont cy après sera faictc déclaration.

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2° Que quelconques orfièvres ne pourront tenir ni lever forges, ne ouvrer en chambre secrète ne autrement , s'ils ne sont approuvés devant les maistres et jurés dudiet mestier , et qu'ils soient tesmoignés estre suffisants de tenir forge et d'avoir poinçon et à contre-seing et qu'ils soyent passés maistres , et aultrement non ; et s'ils ne sont très-bien réceant, ils n'auront pas poinçon s'ils ne baillent poyer de six marcs d'argent auxdicts maistres jurés dudiet mestier.

3° Que quelconques ne pourront ouvrer secrètement ne en expert en leurs hostels, s'ils ne sont orfièvres et passés maistres comme dessus est dict, et s'ils y ouvroyent ou faisoyent ouvrer , il seroit à la volenté du maire , qui les en pourra mettre en l'amende qu'il verra de raison , qui sera moictié à la ville et moictié aux maistres. Quant est des apprentifs dudiet artifice d'orfièvrie, chacun orfièvre pourra avoir ung apprentif estrangé avecques ung de son lignaige ou du lignaige de sa femme seulement, s'il luy plaist, et l'orfièvre qui n'en auroit aulcun de son lignaige ne de sa femme, pourra avoir deux apprentifs, soyt privés ou estrangers. Lesdicts orfièvres ne pourront avoyr apprentifs à moings de six ans, si les apprentifs ne sont tels que chacun puisse ou sache gaigner cens sols l'an ou ses despans de boyre ou de manger, et suppousé que aulcun apprentif se rejestast de son maistre il ne pourra tenir ne lever forge, si il comme apprentif ou varlet servant, gaignant argent, n'avoyt servy son maistre ou aultre le demourant d'icculx six ans ; et l'orfièvre qui aura un apprentif estranger ne pourra prendre ung autre estrangier , si icelluy apprentif qu'il avoyt n'a faict la moictié de son service ou plus.

4° Quant un fils de maistre aura servi par lesdictes six années, il pourra lever son ouvrouer en ladicte ville de Poictiers, en faisant son chef-d'œuvre pour toutes choses et disner aux maistres de ladicte

5° Si ung apprentif a servi son maistre en ladicte ville par ledict temps sans faire faulte, luy passé et approuvé maistre, il pourra lever son mestier ou ouvrouer en faisant son chief-d'œuvre recepvable , et payera ledict apprentif deui onces d'argent , l'une à ladicte ville et l'autre è la confrairie de Saint-Eloy, en payant aussi le disner auxdicts maistres, avecques ce si aulcun forain vient à Poictiers il ne pourra tenir ne lever forge, s'il n'a servy an et jour à Poictiers , pour sçavoir de ses mœurs et de son œuvre, et qu'il soyt expérimenté et passé maistre, et fait son

ville.

chief-d'œuvre , et ce fait pourra lever forge en payant deux marcs d'argent , moictié à la ville et moictié à la confrairie Saint-Eloy et aux confraires, et le dtener aux maistres.

6° Que tous les orfièvres qui ouvreront d'or à Poictiers, ils ouvreront d'or qui soyt à touche de Paris ou meilleur, laquelle touche passe tous les ors dont l'on euvre en tous pays , et est chacun marc d'or à dix-neuf carats et ung quart de carat.

7° Que chacun mectera soubs asmatistes et soubs grenat, feuille d'argent seullement ; et ne y pourront mectre feuille vermeille ne d'autre coulleur, et ne mectront amatistes avec balays, ne émeraudes, rubys

d'Orient, ne d'Alexandrie , si ce n'est en manière d.» servant comme

un cristal sans feuille 5 aussi ne pourront taindre amatistes ne quelconques pierres faulces pourquoy elles se doyvent monstrer autres qu'elles ne sont de leur nature, et en leur euvre d'orne d'argent ne mectront pas les denesses avecques celles d'Orient, si ce n'est en grands joyaulx d'église ou multiplication de pierres estraugères , se doyvent mectre, et en joyaulx d'argent de menuzerie ne mectront verrines aveuques grenats, ne avec pierres fines et croys, ne mecteront soubs esmaulx d'or ne d'argent, c'est assavoir en grousse vaisselle ou aultre qui se vent en mace, avecques ce ne pourront faire ne faire tailler diament de verre , ne mectre en or ne en argent; semblablement en or ne pourront faire mectre doubles de verrines pour vendre ne pour en user , si ce n'est pour le roy ou pour la royne.

8° Tous orfièvres qui ouvreront d'argent en vaisselle comme pots , plats, escuelles, bassins et autre vaisselle ouvreront d'argent qui sera un unze deniers d'unze grains à quatre grains de remède , et sera ladicte vaisselle marquée du poinçon de ladicte ville de Poictiers et du contrepoinçon du maistre qui la fera , et la menuzerie sera à unze deniers et maille et six grains remède , et sera ladite menuzerie marquée seulement du contre-poinçon du maistre qui la fera.

9° Que les personnes du mestier esliront pour chacun an deux ou troys prud'hommes pour garder ledict mestier ; lesdits prud'hommes jureront qu'ils garderont ledict mestier bien et loyaulement aux us et coustume d'avant dict, et aussi visiteront les ouvriers dudict mestier.

10° Seront tenus si aulcuns sont trouvés pvoyr mis, prins et avoir ouvré de moins bon or que dessus est devisé et en la manière que dessus est dicte, pour la première et seconde foys seullement l'euvre sera despecée ,

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et pour la tierce et autre fois l'œuvre sera despecée et payeront pour ce l'amende arbitraire selon l'exigence du cas et la déclaration de ceulx qui auront rapporté le délict.

Avecques ce voulons et consentons en tant que à nous est que lesdicts orfiebvres joyent des franchises et libertés et exemptions de péages et coustumes de toutes choses qu'ils acheptent et vendent appartenant audict mestier et des forfaitures et espans qui seront trouvés par les maistres des orfiebvres , tout ainsi que les anciens statuts et ordonnances royaulx faictes par le roy en la ville de Paris le veullent et qu'ils ont accoustumé jouyr et user, et lesqueulx statuts et ordonnances nous avons voulu, estably et ordonné, voulons, establissons, et ordonnons estre tenus et gardés par tous les maistres et varlets dudict mestier de ladicte ville en tous et chacuns leurs poincts et articles ; sur peines d'encourir en telle amende vers nous que verrons estre affaire par les délinquans et offendans et venans contre iceux statuts et ordonnances. Si donnons commandement aux maistres Jurés dudict mestier qui par nous seront sur ce ordonnés et pour le temps advenir seront et chacun d'eulx , si comme à luy appartiendra , que lesdictes ordonnances ainsi par dessus devisés et à eulx bien à plain déclairés, ils tiennent, facent tenir et accomplir de poinct en poinct selon leur forme et teneur sans aucunement les enfreindre, aller ne venir à rencontre d'icelles , sur les peines dessus dictes , et ces présentes ordonnances avons faict publier afin que nul n'en prétende cause d'ignorance et à icelles faict mectre notre scel.

Nous restreindrons dans ces limites l'histoire des corporations dont l'importance avait été jusqu'ici méconnue. L'espace nous manque pour la suivre dans tous ses développements et ses détails. Nous n'avons fait que reproduire les textes de cette législation de la commune , dont l'hôtel-deville devenait le sanctuaire et le parlement, sans pouvoir pénétrer plus avant dans les mœurs et les usages qu'elle a enfantés. Il nous eût fallu assister aux réunions tour à tour joyeuses et lugubres des membres de ces diverses congrégations y soit qu'ils assistassent gaîment au festin du récipien-

daire , ou aux solennités que la fête patronale provoquait , soit qu'ils suivissent les larmes aux yeux le modeste cercueil qui renfermait les dépouilles mortelles de l'un d'eux. Dans ces alternatives de joies et de douleurs s'accomplissait ici-bas leur existence. Rien ne les préoccupait , si ce n'est leurs travaux du lendemain. Dans les cloîtres , au sein des monastères , se manifestent les labeurs de la pensée , de l'intelligence et du cœur , s'élancent les inspirations du génie et de la prière. D'autres labeurs , d'autres œuvres matérielles et grossières, il est vrai, se déroulent à travers toutes ces habitations des classes ouvrières : mêmes soucis , même patience durant la vie, même calme à l'heure de la mort. Autour de ces solitudes peuplées parles travailleurs s'agitent les événements politiques de chaque siècle , variés et tumultueux , éphémères et rapides , ne changeant en rien leurs destinées ; ce qu'ils font aujourd'hui , ils le feront encore le lendemain ; le fils succède au père , et l'œuvre commencée se poursuit sans discontinuer à travers les générations de l'avenir.

C'est là la vie du peuple : la commune nous a apparu tout entière avec ses privilèges et ses charges , dans son ensemble et dans ses détails , en face du roi de France , son seigneur et maître, et dans ses rapports avec les habitants qui la composent. Tout se tient et s'enchaine dans l'histoire ; aussi ne pouvions-nous isoler tous les faits , tous les incidents relatifs aux cités de notre province , sans les coordonner et en former un tableau complet. Au XVe siècle , les événements sont calmes , rares et disséminés ; et avant d'entrer dans les agitations du siècle suivant , il était nécessaire d'établir avec précision la position du peuple dont le rôle doit s'agrandir au milieu des catastrophes de l'avenir, et , en nous initiant aux

POITOU. 139 mystères de son existence , de nous montrer jaloux de connaître et de glorifier ses destinées.

HISTOIRE DE LÀ NOBLESSE BU POITOU AU XV" SIECLE. LOUIS D'àMBOISE , VICOMTE DE THOUARS.

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