GILLES DE RAIS, SEIGNEUR DE TIFFAUGES
Si les bourgeois des cités trouvèrent , au XVe siècle, dans la couronne de France un puissant appui pour le développement de leurs franchises municipales , la noblesse de son coté , loin d'être l'objet d'aucunes faveurs , se vit souvent exposée à de violentes persécutions. Proclamer les droits des villes, c'était saper dans sa base l'organisation féodale : toute concession de privilèges aux communes devient un envahissement sur les limites du pouvoir seigneurial. La royauté n'est pas fâchée d'abaisser ces puissances rivales , de réprimer tout à la fois leur orgueil et leurs tentatives d'usurpation : elle sait que les possesseurs des riches fiefs et des biens nobles ont une tendance perpétuelle à la révolte. Le tumulte des guerres passées avait singulièrement favorisé ces rébellions du vassal contre son suzerain : dés que le calme est rétabli, tous les efforts du roi de France tendirent à imposer silence aux prétentions des seigneurs. Louis XI surtout fut implacable dans ses vengeances contre eux ; et souvent , par le supplice des grands vassaux de sa couronne, il chercha à consolider l'œuvre monarchique , à étouffer tous
les instincts d'insurrection , afin d'élever le trône au dessus de tous les pouvoirs que la féodalité avait consacrés.
Notre pensée n'est pas de raconter dans tous leurs détails les collisions fréquentes des souverainetés aristocratiques à l'encontre du roi de France. Cependant , pour compléter le tableau historique de notre province au xve siècle , il faut de toute nécessité reproduire dans des nuances diverses les contacts d'hostilité et d'affection qui éclatèrent tour à tour entre la royauté française et la noblesse poitevine, et faire pour la société féodale ce que nous avons tenté pour l'histoire des communes.
Mais ici nous sommes effrayés de la multiplicité des noms aristocratiques qui s'offrent à notre examen. La terre du Poitou a été féconde en souches nobiliaires. Chaque contrée , chaque ville , chaque forteresse a eu son seigneur ; chaque seigneur, sa dynastie; chaque dynastie, ses innombrables ramifications. S'il fallait suivre dans leurs rapides végétations tous ces arbres généalogiques , nous craindrions , en vérité , de nous égarer , et dans ce tumultueux labyrinthe de chartes , de titres , de noms , de filiations légitimes ou bâtardes , nous ne saurions où chercher un guide sûr et fidèle ; car la science généalogique n'aurait certes pas la prétention de nous octroyer le fil d'Ariane , elle qui , le plus souvent , jette ses mensongères hypothèses , ses subtilités erronées , au milieu des confusions et des ténèbres que fait naître un tel sujet. C'était bien assez pour nous d'enlever à la dynastie de nos comtes et de nos ducs ses mystérieuses origines , ses fabuleuses filiations et ses descendances contestées. Que serait-ce , bon Dieu , si nous avions à accomplir la même mission sur toutes les familles nobles du Poitou , de les prendre à leur naissance pour les poursuivre jusqu'audelà de la tombe, de troubler toutes les demeures sépulcrale»
POITOU. 141 des abbayes , des châteaux et des églises , où reposent leurs dépouilles mortelles , d'évoquer les souvenirs de toutes ces ombres éparses çà et là dans les vastes séjours de la mort? À quelles minutieuses monographies ferions-nous donc descendre la gravité de l'histoire, si nous nous mettions en peine d'interroger la vie , les actions de tous ces seigneurs du passé , de nous fourvoyer dans les épitaphcs louangeuses que la vanité a souvent inscrites sur leurs tombes , d'ajouter foi pleine et entière aux récits et aux traditions des contemporains , et de dresser sur leurs mensonges et leurs usurpations ridicules nos assertions historiques? Non, il n'en peut être ainsi. On appartient à l'histoire , non en vertu de la naissance , mais en raison des actes. Que nous importe au xixe siècle , en ces temps d'égalité, le souvenir de ces innombrables familles féodales , si leurs noms n'ont pas survécu au naufrage des siècles? Pourquoi les arracher à l'oubli des générations présentes, pour les entourer d'un éclat que rien dans leur existence ne peut justifier ? N'est-il pas plus humain de respecter le silence et l'inviolabilité de la mort , et de ne pas jeter à la curiosité contemporaine tous ces noms sans illustration réelle, qui n'ont d'autres couronnes et d'autre gloire à présenter que leurs couronnes blasonnées et la gloire d'une antique origine? — Mais qu'ils vivent à jamais dans la mémoire des hommes ceux dont les destinées sont entrelacées aux destinées de la nation. L'histoire doit en perpétuer le souvenir : c'est là la richesse nationale , l'honneur , la propriété de nous tous patriciens ou plébéiens. Ils étaient nobles , tant mieux ; car ils avaient plus de chances d'illustration. Dans les exemples , dans la vie de leurs ancêtres , ils puisaient de nobles instincts de gloire; à travers tous les siècles passés , ils ont été les premiers entre tous , priores inter priores , les plus illustres , les plus braves,
soit qu'ils combattissent contre la royauté dans l'intérêt de leur propre indépendance , soit qu'ils en devinssent les soutiens les plus énergiques. Dans les conseils , dans les combats y au sein de la paix , durant les orages de la guerre , ils ont brillé par l'éclat de leur sagesse , de leur valeur et de leur magnificence : ils furent constamment les plus riches joyaux de la couronne royale.
Nous rencontrons dans le Poitou une famille féodale , qui l'emporte sur toutes les autres par l'ancienneté de sa race , la gloire de ses descendants , et son immense influence dans les destinées nationales. En elle peut se résumer toute l'histoire de la noblesse poitevine : qu'il nous soit donc permis de retracer dans son ensemble et ses phases les plus remarquables l'illustration de la maison de Thouars , dans laquelle vinrent s'entremêler aux xiv* et xv* siècles les dynasties d'Âmboise et de la Trémoille , et qui puisa dans cette double alliance féodale une nouvelle force. Nous ne chercherons pas à éclaircir les ténèbres qui entourent son origine , ni à triompher des difficultés que n'a pu vaincre Besly , notre célèbre devancier D'ailleurs, toutes les fois que les noms des seigneurs de Thouars ont apparu dans les événements du passé , nous les avons scrupuleusement mentionnés , cherchant toujours à mettre en relief nos illustrations locales. Ce n'est donc pas dans les choses déjà dites que nous puiserons les souvenirs historiques de la dynastie de Thouars , mais bien dans les événements du xv* siècle , alors que cette maison se trouve en hostilité avec la royauté de France , et qu'elle cherche , au milieu de la décadence du système féodal , à maintenir son indépendance et ses droits consacrés par le temps. Telle a été la position de Louis d'Am-
1 Lettre de Besly à Duchesne. — Hist. généal. de France , t. 4 , p. 187.
POITOU. 143 boise , vicomte de Thouars , contemporain de Charles VII. Nous rencontrons dans un document émané du roi de France l'énonciation des titres, des biens de ce puissant seigneur. « Le viôomte de Thouars , y est-il dit y est issu d'une noble » et ancienne maison. Tous ses prédécesseurs ont été grands » seigneurs , bien renommés , se sont honorablement con- » duits en tous leurs faits , et de leur temps ont augmenté » leurs seigneuries. Et ont été en la bonne grâce et recom- » mandation de nos prédécesseurs ; et quand a été question » de faire armée et mettre sus les nobles de nostre royaume » pour la tufrion et défense de la France , ils ont toujours » eu la charge et conduite des nobles et gens de guerre du » Poitou , Xaintonge , et autres pays circonvoisins , comme » les plus nobles , les plus puissants , et de la plus grande » discrétion entre tous ceux desdits pays. — Ont aussi esté » toujours bien pourveus ën leurs maisons de notables, » barons , chevaliers, escuyers et gens de conseil , auxquels » ils ont communiqué leurs affaires, et se sont toujours i) conduits par meure délibération , et tellement qu'en tous » leurs faits et entreprises ils ont été fort recommandés et » en sont toujours venus à grand honneur ; et de leur temps » entre les autres maisons des grands seigneurs de nostre » royaume , celle de Thouars a toujours été grandement » renommée et recommandée : ont aussi esté libéraux ainsi » qu'il appartient estre à prince et grands seigneurs en » tenant maisons ouvertes , distribution de leurs biens et de » leurs personnes, où ils veoient estre proufitable et honorable » pour l'entretenement et conduite de leur seigneurie ; et » de leurs personnes ont été vertueux , et en leurs maisons )) n'a eu aucune chose digne de blâme ou reproche , mais » de tous temps ladite maison a fleuri et prospéré , et ont » les prédécesseurs dudit vicomte fait de beaux édifices
» nouveaux , soutenu et entretenu les anciens. — De ladite » vicomté de Thouars sont mouvans de foy et tenues par D hommage vingt baronnies ressortyssans au siège et juri- » diction de Thouars , Bressuire , Ârgenton , M ortagne , n Tiffauges , Pouzauges , la Garnache , Beauvoir-sur-Mer , » l'île de Noirmoutiers , Chasteaumur, les Essarts, Palluau , » Âpremont , Mareuil et Sainte-Hermine , et plusieurs au- » très qui sont grandes et notables seigneuries de grands » profits et revenus ; et possède de vingt à trente chastellenies » tenues à foy et hommage, plusieurs beaux et notables » fiefs ayant haute justice ; et que l'ancienne fondation de » ladite vicomté renferme bien vingt ou vingt-cinq belles et » notables abbayes , comme Saint-Bourg de Thouars , Sainti) Jean de Bonneval , Chambon de Brignon , d'Orbétrier , » de Mauléon, Saint-Jouin, Ferrières, Saint-Michel d'Angle, » et plusieurs autres ; étoient aussi grande quantité de » prieurés conventuels et autres églises et collèges sécu- » liers : ladite vicomté estre tenue de nous et de nos pré- » décesseurs à cause de nostre comté de Poitou , et que » c'est le premier hommage et la plus noble et honorable » vicomté de nostre royaume , et estoit échue à Louis d'Am- » boise par succession , ensemble la seigneurie de Talmont , » Mauléon , le comté de Benon, l'isle de Ré, Amboise, » Montrichart f Blerie et Garnache en Picardie , à cause de » ses père et mère ; Marans et la tierce partie de l'isle de » Ré valoient en domaine 46 à 18 mille livres tournois de » revenu, et en extraordinaire cinq à six mille ; qu'il avoit » succédé à Pierre d' Amboise, son oncle, qui étoit prudent , » sage , discret , riche et puissant , de meubles à l'estima- » tion de plus de cent cinquante mille écus , et ledit vicomte » s'étoit marié en son jeune âge avec la fille de feu seigneur m de Rieux , maréchal de France. Pour la dot , il lui fut
POITOU, 145 m baillé de grosses sommes d'or , et avoit esté nourri long- » temps en l'hostel du sire de Rieux ; qu'il avoit eu de » nostre feu seigneur et père , à plusieurs et diverses fois , « des deniers des tailles et aides levés de vingt à trente mille » livres , et en dons de ses sujets vingt à trente mille écus. »
. . Telle était au XVe siècle la maison de
Louis d'Amboise , vicomte de Thouars. Elle pouvait rivaliser en puissance et en éclat avec toutes les plus illustres seigneuries , et près d'elle la royauté de France elle-même semblait bien pauvre et bien faible. Ce fut là l'apogée de son illustration ; car au moment où Charles VII , en 1431 , triomphait de ses ennemis, s'ouvrant ainsi le chemin de Paris , le seigneur de Thouars eut à souffrir de tous les revers de la fortune. Ses alliances avec le parti anglais furent pour lui une source de désastres , et les catastrophes dont cette noble maison devint victime au xv* siècle nous révèlent le nouveau rôle que l'avenir destine aux puissances seigneuriales. La rivalité de Louis d'Amboise et du sire Georges de la Trémoille compliqua encore les difficultés de sa situa* tion politique , et son seul crime était d'avoir embrassé le parti du connétable de Richemond , dans la lutte que ce dernier soutint contre le favori de Charles VII. Vers 1431 , une entrevue fut proposée entre les deux rivaux ; elle devait se tenir dans un lieu situé entre Poitiers et Parthenay. Le connétable , averti qu'il devait être victime de quelque trahison , ne jugea pas prudent de s'y rendre ; et les seigneurs de Thouars , de Lezay et de Vivône, fidèles à la parole donnée , et confiants en la bonne foi de leur ennemi , y vinrent en son nom. Au lieu de propositions pacifiques d'accommodement 9 ils n'entendirent que des paroles de haine et h. 10
de vengeance , dont le dénoûment fut la plus épouvantable de toutes les trahisons. La chronique contemporaine nous assure que le farouche la Trémoille fit couper la tête aux sires de Lezay et de Vivône , se contentant de réduire à une pénible captivité le sire d'Amboise , dont la fille devait plus tard épouser son propre fils. Ce guet-apens devint le signal de nouvelles guerres civiles dans nos contrées. La dame de Rieux, la noble châtelaine de Thouars , s'arma pour la conquête de ses domaines lâchement envahis ; protégée par les efforts de deux chevaliers, les sires de Beaumanoir et de Rostrenen , elle recouvra les châtellenies de Marans , de Benon et de l'île de Ré. Plus tard , Fontenay , la Rochelle, le fort Châtel-Aillon , furent repris par les gens du connétable associés aux hommes d'armes de la dame de Thouars. Au milieu des incidents qu'amenèrent ces hostilités entre les deux seigneurs , s'accomplirent les préliminaires du mariage de Françoise d'Amboise , fille du prisonnier , avec le fils du duc de Bretagne ; quelques historiens assignent aux prétentions de la Trémoille sur cette riche héritière , pour l'unir à son propre fils, la cause des violences exercées contre le père. Ce dernier , chargé de fers , fut jeté dans un cachot du château de Poitiers , et on livra les actes de sa vie passée à la justice du parlement , alors séant dans cette ville : singulière justice qui frappa dans l'accusé l'ennemi de la Trémoille alors tout-puissant , donnant ainsi satisfaction aux passions haineuses d'un rival. Le dispositif de l'arrêt de condamnation , rendu le 8 mai 1431 , est ainsi conçu :
« Louis d'Amboise , chevalier , seigneur de Thouars , est m convaincu du crime de lèse-majesté pour avoir entrepris » de se saisir de la personne du roi , et d'arrêter le seigneur » de la Trémoille , gouvernant le royaume , et par ce moyen
POITOU. 147 » gouverner l'État et mettre gens à sa dévotion, et pour ce » est dit qu'il a forfait de corps et de biens , mais pour cer- » taines causes le roi le relève de la peine de mort. » On invoqua aussi ses anciennes alliances avec les Anglais , accusation banale par laquelle on chercha à colorer d'une apparence de justice un acte de tyrannie. Si la vie sauve lui fut accordée, en revanche on s'empara de tous ses biens, meubles et immeubles, seuls motifs de l'iniquité de l'arrêt du parlement , et le pauvre seigneur ainsi frappé porta dans les prisons de Poitiers, d'Ambbise et de Loches, le triste spectacle d'une victime des luttes féodales de ces temps.
Sa captivité dura trois années entières, et en septembre 1434, grâces aux prières de la reine Marie d'Anjou, et surtout à l'affaiblissement de la faveur de la Trémoille, la liberté lui fut rendue par lettres patentes , qui ordonnèrent en même temps la délivrance des biens confisqués. Cependant, dans cette amnistie royale accordée au sire d' Amboise , se rencontrent encore les fiscales réticences de toute générosité ; elle n'est pas pleine et entière, il faut qu'il reste à la royauté , comme gages de sa victoire, quelques dépouilles de la victime vaincue; n'est-il pas assez heureux, le seigneur de Thouars , d'échapper à la complète exécution de l'arrêt souverain du parlement ? Les lettres de rémission se terminent ainsi 1 : a Mettant au néant ladicte forfaicture et confiscation, » nous réservons pour nous les chasteaux , terres et chas- » tellenies de Talmont et de Chasteaugontier , ainsi que la » seigneurie d' Amboise, ensemble les foy, hommages, fiefs, » arrière-fiefs , droits , noblesses , prérogatives , profits et » émoluments quelconques desdits biens. » C'est là le prix du pardon royal ; l'ancien roi de Bourges n'est-il pas assez pauvre pour rendre licites de tels bénéfices ? Le sire de
1 Dom Fonteneau , t. 26 , .p. 382.
Thouars ne conserva point rancune des mauvais procédés du roi de France à son égard; il oublia les douleurs de sa captivité, l'injustice de sa condamnation , le prix de sa liberté, pour ne se rappeler que le serment de fidélité qu'à la sortie de sa prison il avait prêté entre les mains de Charles VII, « de le servir comme son souverain , seigneur de sa » personne et de ses sujets, à tousjours envers tous et contre » tous; d'obéir à ses commandements, quelques divisions qui » puissent estre et à venir dans le royaulme, et de ne marier » sa fille ou son héritier sans son congié et permission. » Touché de cette soumission , Charles VII , Tannée suivante, lui rendit tous ses biens, sauf la seigneurie d'Âmboise, et lui permit même, plus tard, de réaliser ses projets de mariage de sa fille aînée avec Pierre de Bretagne, dont l'union fut célébrée en l'année 1442. Voilà le vassal soumis , suppliant, meurtri des blessures judiciaires et royales , aux pieds de son souverain le roi de France , attendant de lui merci et miséricorde, s'associant désormais à ses destinées, combattant à ses côtés sur les champs de bataille, et participant à ses revers comme à ses triomphes.
Quelques années après cette réconciliation , la rivalité des sires de Thouars et de la Trémoille reçut aussi un dénoûment pacifique. Les deux familles, en effet, se confondirent ensemble par l'union de la plus jeune des deux filles de Louis d'Amboise avec le fils aîné de son ancien ennemi, qui fut célébrée , en 1445, dans la cité de Poitiers. Si nous n'avions la crainte de prolonger indéfiniment ces détails de la vie féodale , nous résumerions en quelques mots la vie de ce Georges de la Trémoille, dont le nom a si souvent retenti dans tous les événements du XVe siècle. Sa physionomie , ses allures , ses haines , ses triomphes , ses combats pourraient devenir le texte d'un drame complet. En lui se personnifie l'homme
POITOU. 149 d'armes, le chevalier féodal du xvc siècle. Même indépendance, mêmes passions. Tour àtourfidéleet insoumis au roi son seigneur, travaillant pour sa propre cause, guerroyant dans ses propres intérêts. Aujourd'hui favori bien-aimé du monarque , ministre comblé de ses faveurs ; demain guerrier en pleine révolte , courant le pays, se livrant au pillage et à la dévastation , noble aventurier, épuisant dans toutes sortes de luttes, justes ou iniques, son activité et sa bravoure. Quel contraste offrirait sa vie avec celle de son petit-fils , le chevalier sans reproche, ce héros de fidélité et de vaillance, et dont l'histoire est pour nos annales un des épisodes les plus magnifiques de la gloire nobiliaire et aristocratique dans nos contrées ! Mais la chevalerie française n'a pas encore perdu son antique fierté féodale; elle ne s'est pas encore incorporée à tout jamais dans les liens de la royauté. Georges de la Trémoille , cet ardent provocateur de dissensions civiles , a , lui aussi , servi avec courage le roi Charles VII ; mais ce n'est pas encore là l'enthousiasme et le dévoûment de l'avenir. À chaque victoire qu'il remporte, à chaque haut fait d'armes , et même à chaque désastre , il présente pour ainsi dire son compte au roi de France , afin d'obtenir le prix de ses services ; il lui en donne quittance bonne et valable. S'il tombe au pouvoir de l'Anglais , il obtient en dédommagement le château de Melle et cent mille écus d'or , c'est ce qui arriva en 1426; s'il s'empare des villes de Montereau etdeMontargis , il recevra huit mille écus d'or et le commandement de ces places. Ces conditions sont officiellement exprimées dans les lettres de Charles VII en date du 4 1 novembre 4436 \ C'est un service à payer , pour son travail et sa peine, y est-il dit ; les délais d'exécution sont même fixés , il faut que les places
• Dom Fonteoeau , U 26 , p. 370.
tombent en son pouvoir en trois mois ; et si par hasard il ne pouvait en conquérir qu'une , la moitié de la somme lui sera seulement allouée. Le roi stipule même qu'il lui sera loisible de réaliser le paiement en deux termes, suivant sa volonté : et toutes ces clauses sont scellées du grand sceau. C'est un contrat civil avec toutes les formalités. L'année précédente , il avait obtenu de lever sur ses terres tous les aides , tailles , impôts et subsides, d'en jouir et user sa vie durant pour récompense de ses services. C'est le serviteur à gages , payé bien et dûment. Quelquefois il devient créancier de son roi ; il lui avance des sommes , et obtient comme gages de leur paiement des châteaux et des villes.
Dans ces rapports du suzerain et du vassal , il n'y a encore rien de chevaleresque ni de poétique. Adviennent donc les temps où la royauté de France , unie de cœur et d'âme avec son antique noblesse , trouvera en elle une fidélité à toute épreuve , un dévouaient de chaque jour. Georges de la Trémoille, qui avait traversé toutes les agitations du siècle, depuis celles de la cour de Charles VI jusqu'aux orages qui avaient suivi sa démence , n'ignorait certes pas l'inconstance des choses de ce monde, et, en habile spéculateur , il n'eut pas besoin de sa mésaventure de Montrésor , où il fut assailli par les hommes du connétable, pour assurer sa fortune contre toutes les chances de l'adversité. Aussi se trouva-t-il nanti de riches apanages qui l'aidèrent un peu , il faut en convenir , à supporter avec résignation sa disgrâce et son exil de la cour de France. Et puis , quelques chroniqueurs contemporains lui ont reproché d'utiliser encore à son profit ce temps d'inaction politique par des pillages et des dévastations dans le Poitou. Heureusement pour les populations de notre province , la faveur le ramena bientôt prés de Charles VII, qu'il ne quitta qu'au moment de la révolte de 1440, dont nous
POITOU
avons rapporté les détails. Ses prévisions de succès ne se réalisèrent point; mais s'il ne put mettre sur le trône de France le jeune dauphin , il profita de son influence sur son esprit pour lui faire signer une déclaration solennelle , par laquelle le fils du roi s'engage sur sa parole de chevalier et de noble seigneur d'aimer et de protéger pendant toute sa vie le sire de la Trémoille , et de le faire jouir de la pension de 9,000 livres et des droits que lui avait accordés le roi son père. Prévoyance admirable qui révèle tout à la fois le caractère de son auteur , et le peu de fixité des événements de cette époque. Le sort ne lui permit pas de bénéficier de cette reconnaissance d'amitié et d'affection formulée en termes de contrat obligatoire , car il mourut avant l'avènement au trône de Louis XI, le 6 mai de l'année 1446. Et en vérité il eût été intéressant pour l'histoire de connaître de quelle façon le dauphin devenu roi se serait rappelé les serments et les paroles de dévoûment prononcés en sa jeunesse; et nous serions tout disposés à croire que la haute prudence du sire de la Trémoille n'avait peut-être pas tout prévu.
Si la haine et les quérelles de ce seigneur contre le sire de Thouars avaient mis la vie de ce dernier en péril , il ne jouit pas longtemps en paix du pardon que lui avait accordé Charles VIL Sa vieillesse fut troublée par les accusations de ses propres enfants, qui invoquèrent près du roi de France son interdiction. Dans les requêtes qu'adressèrent à ce monarque Françoise d'Âmboise sa fille , et son gendre Pierre duc de Bretagne , se trouve racontée dans tous ses détails la vie privée du seigneur de Thouars. Rien n'est passé sous silence, ni les scènes scandaleuses, ni les épi thètes de mépris : « C'est un joueur, disent-ils, usé de paroles dissolues, lascif avec de folles femmes , et qui met en grant dangier le gouvernement qui lui est échu, » Le noble château de Thouars était le
théâtre , si l'on croit les inculpations de ses enfants, d'igno bles débauches. Trois sœurs, dont Tune était mariée au sire Thibaut d'Âubigny , y avaient été amenées par les soins de Pierre du Plantis, favori du seigneur d'Àmboise, et la réprobation publique flétrissait déjà le scandale de ces liaison» impudiques, dont plusieurs enfants étaient issus. Les remontrances de Marie de Rieux , sa femme , n'avaient fait qu'exciter sa colère; frappée, outragée, l'épouse légitime était tenue prisonnière dans son propre château , livrée à la merci de ses indignes rivales qui lui prodiguaient sans pudeur toutes sortes d'injures, d'opprobres et de menaces; et ce fut avec beaucoup de difficultés qu'elle échappa aux tourment» de sa captivité, et qu'elle put se réfugier à la cour du duc de Bretagne près de sa fille aînée.
On ajoutait qu'aussitôt après le départ de la dame de Rieux , le seigneur d'Amboise s'était abandonné â tous les désordres de sa passion. Rien ne lui coûtait pour satisfaire le» capricieux désirs de ses courtisanes ; elles le faisaient rire et pleurer quand bon leur semblait , et du tout à leur appétit 9e gm-* vernoit. Pauvres, mal vêtues, endettées à leur arrivée à Thouars, depuis richement costumées, couvertes d'or et de diamants. La soie , l'écarlate, les draps les plus fins, servirent seuls à leur dispendieux accoutrement. Les cadeaux les plu» précieux venaient chaque jour les enrichir. C'étaient des fourrures de toutes espèces, des joyaux émaillés d'or , des chaîne» entremêlées de diamants et de rubis , des bagues riches, de grosses perles, de» chapeaux éclatants de pierreries. Leur» appartements resplendissaient de meuble» somptueux , de belles et de magnifiques tapisseries ; enfin , plus de cinquante mille écus d'or avaient été employés pour toutes ces prodigalités. En outre de ces folles dépenses , de fortes somme» avaient été données au mari de la concubine de prédilection ,
POITOU. 153 lequel, plus positif que sa femme, achetait des maisons , des étangs et des moulins. Dans la requête où toutes ces accusations sont formulées, nous lisons encore ces singuliers détails : , « Chacune des dames maîtresses du seigneur a damoiselles , » femmes, varlets et autres jusqu'au nombre de sept à huit » personnes aux gages du vicomte ; sont logées chacune » d'elles à part soy , tiennent leur estât, comme si estaient » dames ou princesses ; ont conîesseur , médecin et matrones » qui les visitent, tous encore aux gages d'icelui vicomte ; w ont charriot garni de grand nombre de moult beaux che- » vaux , et y en a quatre ou cinq dont le moindre seroit prisé » trois ou quatre cents écus t et y en a tel qui autrefois a » cousté mille écus et l'autre cinq cents , et pour servir au- » dit charriot a ledit vicomte fait mettre un cheval qui lui » avoit esté donné par sa femme val] an t quatre ou cinq cents » écus, et le faisoient appeler du nom de la duchesse en » dérision d'elle. »
Le pouvoir de ces femmes était immense; elles firent chasser du château tous les anciens serviteurs , gens de bien et d'honneur , premiers compagnons de la jeunesse du vicomte , lesquels furent réduits à la plus affreuse misère. Et lorsque le seigneur de Thouars s'apprêta à suivre le roi dans une expédition en Normandie, il laissa tous ses biens à leur garde et surveillance., ordonnant même que s'il venait à mourir , ils devinssent leur propriété. On ajoutait que depuis cette époque les folles femmes avaient eu l'administration de ses domaines et de ses meubles , la clef de ses coffres où sont la chevance et les joyaux. Tel est le tableau de la vie licencieuse de Louis d'Amboise , sire de Thouars. Rien ne pouvait arrêter ses débordements. Cependant , par condescendance pour les représentations de l'évéque de Poitiers , patriarche d'Ântioche, il consentit à transporter son sérail dans le
château de Talmont. L'indignation de ses accusateurs prend une nouvelle énergie , lorsqu'ils exposent dans tous les détails les plus minutieux les brèches faites à sa fortune patrimoniale ; toutes les rentes , cessions et abandons de quelques parties de ses domaines s'y trouvent relatés.
A toutes ces accusations le vicomte de Thouars répondait par l'histoire de sa vie entière. Il raconte sa jeunesse, ses malheurs , ses travaux pour la défense et tuition de la chose publique du royaume; et repoussant, les reproches de prodigalité , il énumére les nombreuses charges qu'il a eu à soutenir non-seulement dans les guerres par lui entreprises , mais encore par suite de la haine du sire de la Trémoille , et de la confiscation de ses biens ; il rapporte les sacrifices qu'il a faits pour le mariage de ses trois filles , pour les doter convenablement de seigneuries , d'habillements et de joyaux et autres choses qui appartiennent à dames et damoiselles de tel état , et pour subvenir aux frais des ambassadeurs des fêtes et des noces. Que la cause des persécutions dont il est victime, c'est qu'il n'a pas voulu céder la vicomté de Thouars à sa fille duchesse de Bretagne, et que de ce refus provient toute la haine de ses ennemis. Puis arrivant aux accusations plus directes , il cherche à placer la vertu des trois sœurs sous la sauvegarde de ses assertions : ce Ce sont toutes femmes de » bien et d'honneur, nobles et de nobles lignées, attachées » au service de la vicomtesse sa femme, sans nul blâme et » diffame, et qui ne voudraient pas faire telles besongnes; » sont simplement vestues comme à leur estât il appartient, » et qui voudrait leur bailler cinq cents écus de toutes leurs » robes elles en seraient bien joyeuses. Qu'il a toujours bu, » mangé et couché avec sa légitime femme , excepté quand » aucunes maladies lui survenoient. Que toutes les alléga- » tions n'étoient que des calomnies inventées par la haine. »
Il termine sa justification en invoquant la juridiction de ses pairs, pet pares curiœ , vu sa qualité et sa naissance.
Notre pensée n'est point de trancher les difficultés de cette procédure bizarre, de nous prononcer en faveur de l'accusation ou de la défense , de partager l'opinion des conseillers Jean Joliain et Jean de la Vignole qui avaient prononcé l'interdiction, ou bien d'imiter la sage réserve du parlement, qui, dans un arrêt du 26 janvier 1457 , sans admettre cette décision , défendit seulement à Louis d'Amboise d'aliéner ses biens sans le conseil de Robert Liboust , président au parlement ; nous n'avions d'autre préoccupation que celle de reproduire les mœurs de ces temps, de révéler les détails de la vie intime dont le château des nobles seigneurs pouvait souvent devenir le théâtre
Ces débats domestiques , soulevés par la duchesse de Bretagne, ne furent que le prélude de nouveaux incidents. Après la mort de son époux, nullement satisfaite de la timide décision du parlement , elle continua ses poursuites avec plus d'acharnement, et les choses étaient encore en litige lorsque Louis XI monta sur le trône de France. Ici commence tout un drame historique 3 , dans lequel apparaît la sombre figure du nouveau monarque. Ce n'est plus une querelle de famille , mais une lutte nationale. La France n'a-t-elle pas à venger la persistance de la nationalité bretonne ; et puis Louis XI songe avec frayeur que la puissante seigneurie de Thouars peut devenir la propriété de ses rivaux. Alors sa décision est promptement prise ; il inter-
1 Hist. généalogique de France , t. 4, p. 160.
1 Pour tout cet épisode , nous avons résumé les pièces inédites recueillies par dom Fonteneau ; elles forment le tome 26 de sa collection. —Voir aussi l'ouvrage de M. de la Fontenelle, intitulé Philippe de Comynes en Poitou, dans lequel ces pièces ont été publiées; ainsi que celui de Thlbaudeau, qui raconte avec beaucoup de détails toute cette période de l'histoire de la maison de Thouars.
vient dans les discussions de la famille d'Àmboise, non comme médiateur, mais en y jouant le rôle du lion de la fable ; il termine , en effet , le procès d'interdiction en s'appropriant tout ce qui faisait l'objet du litige. Cette pensée politique lui sourit; sa réalisation amène un double résultat, non-seulement d'augmenter ses propres domaines et d'enrichir ses serviteurs dévoués , mais encore de porter un rude coup à la puissance féodale, en morcelant et subdivisant les propriétés des seigneurs. Sous l'inspiration de cette pensée , il se mit promptement à l'œuvre, et dans cette intrigue il déploya toute l'activité d'un rusé et subtil diplomate. Son premier soin fut d'attirer à la cour de France le sire Louis d'Amboise ; il sait que c'est un vieillard faible , sans énergie , également accessible à la menace et à la crainte. Par l'accueil le plus amical , il inspira la plus grande confiance au noble seigneur ; rien ne lui manqua , ni les soins , ni les douces paroles , ni tous ces préliminaires de cajolerie dont on entoure la victime au moment de la sacrifier.
Louis XI lui parla d'abord d'un projet de mariage entre la veuve du duc de Bretagne et le duc de Savoie son beaufrère , le suppliant de se montrer favorable à cette union. Le rusé monarque savait déjà, par l'entremise de l'amiral de Montauban , que la jeune princesse , alors retirée dans son château de Rochefort , près de Rhedon , était dans la ferme résolution de ne point se remarier. Malgré cette certitude , Louis XI n'était pas fâché de montrer au sire d'Àmboise le mépris que sa famille portait à ses volontés. Les tentatives de ce dernier prés de sa fille furent impuissantes, et la jeune veuve , redoutant la colère et les violences du roi , abandonna sa solitude pour se retirer prés de sa mère , la dame de Rieux. Là , aux pieds des autels , elle jura de ne jamais accepter un nouvel époux ; ce fut en vain que son père ,
POITOU. 157 effrayé du peu de succès de ses démarches , se précipita à ses genoux , la supplia en pleurant de sacrifier son bonheur aux intérêts de son père. Prières et menaces , rien ne put ébranler sa résolution. Peu de temps après , cédant à ses impressions religieuses , elle se retira dans un monastère ; et avant d'abandonner les intérêts de ce monde, elle céda tous ses droits sur la succession paternelle à Louis de la Trémoille , fils ainé de sa sœur , par un acte en date du 24 mars 1468. Cette conduite de la duchesse de Bretagne redoubla les inquiétudes du sire d'Âmboise ; la haine de Louis XI lui apparaît sous des couleurs effrayantes , il tremble déjà d'en être victime ; aussi est-il prêt à accepter toutes les humiliations , et le noble vassal n'est plus que le plus humble et le plus soumis de tous les sujets. Ils sont passés les beaux jours de la fierté féodale , car voici l'un de ses plus illustres représentants qui se livre à la merci de son roi , se fait sa victime , accepte comme ordres tous ses caprices , et pousse jusqu'à la lâcheté les limites de l'obéissance. C'était un vieillard. Son énergie a pu s'épuiser dans les malheurs de sa vie passée , et il a en face de lui un homme de fer , implacable dans sa haine , tenace dans ses résolutions , et auquel rien ne coûte, pas même le crime , pour réaliser ses projets ; en face de Louis XI , en un mot. Que pouvait faire le sire d'Amboise ? si ce n'est succomber.
Il succomba en effet , et par un acte en date du 25 janvier 1464 il abandonna au roi de France, à titre de donation , tous ses biens , se réservant un simple usufruit , une pension de 4,000 livres , et le retour en cas de naissance d'enfants mâles de son second mariage. C'est ainsi que le père fut amené à dépouiller sa propre famille au profit de Louis XI. La précipitation avec laquelle cet acte fut consenti amena dans sa rédaction une cause de nullité ; les dispositions
de l'arrêt du parlement qui imposaient au seigneur deThouars comme conseil judiciaire Robert Liboust , avaient été complètement oubliées , et déjà les juristes trouvaient dans cette donation un vice fondamental. Cette difficulté légale n'était pas de nature à effrayer Louis XI , et il trouva un prompt expédient pour la résoudre. Par arrêt du grand conseil tenu à Saumur, le 5 septembre 1 462 , il fit annuler la décision du parlement , relativement à la clause du conseil judiciaire , malgré l'opposition de la duchesse de Bretagne et les efforts de son procureur , Jean de la Mothe , qui expia par l'emprisonnement son intervention dans cette affaire. Mais, malgré la fécondité de ses ressources antilégales , une nouvelle nullité pouvait encore être invoquée au profit des héritiers du sire d'Âmboise. Là il ne s'agissait ni d'interdiction, ni de décisions judiciaires à pouvoir effacer par d'autres arrêts ; il fallait lutter contre un texte positif de loi, détruire toute la législation. La coutume du Poitou , qui régissait les immeubles de Louis d'Amboise , défendait toute donation de l'universalité des biens. En face de cette nouvelle difficulté , le génie inventif de Louis XI ou de ses conseillers ne fut point en défaut. L'arrêt du conseil de Saumur reçut son entière exécution ; la liberté fut rendue au sire de Thouars , qui signa , quelques jours après, dans son propre château, le 25 septembre 1462, un acte de vente de tous ses biens consenti au roi, moyennant la somme de cent mille écus d'or, sur laquelle Bérard , trésorier de France , devait seulement lui compter dix mille écus d'or. Mais le seigneur, ainsi dépouillé, poussa jusqu'au bout la résignation, et donna quittance de la somme entière , sans avoir touché une obole.
. Contre la fraude légale de cette vente simulée, la duchesse de Bretagne chercfia bien à faire valoir ses droits , et ceux
POITOU. 159 de l'équité injustement violés ; elle en appela à la justice du parlement des décisions du grand conseil ; mais ainsi que la féodalité venait expirer aux pieds du trône , de même la justice des parlements était impuissante contre la volonté souveraine du monarque. Et dans la solitude de son monastère des Couets, prés de Nantes , il lui fut permis de gémir sur la faiblesse de son père , et de s'indigner des déloyales machinations dont sa famille était victime ; et quelques années après elle abandonna au jeune de la Trémoille le soin de combattre ces usurpations tyranniques , et de se faire restituer les biens dont sa famille avait été indignement dépouillée.
La mort du vicomte de Thouars , arrivée lè 24 février 1469, donna à l'œuvre de spoliation son complet dénoùment. Louis XI ordonna à Jacques de Beaumont , seigneur de Bressuire , qui avoit aydé à conduire t 'œuvre , de s'emparer du château de Thouars , et de toute la succession du seigneur décédé. Alors les dépouilles de l'antique famille féodale servirent à enrichir les seigneurs dévoués. À sa fille Anne de France fut octroyée provisoirement la vicomté de Thouars; au connétable de Saint-Pol , les seigneuries de Marans et de l'île de Ré. Mais le plus favorisé dans cette munificence royale , faite aux dépens des la Trémoille , fut un seigneur flamand , Philippe de Gomines , qui passa au service du roi de France en l'année 4472. Les plus importantes seigneuries de la succession d'Amboise tombèrent en son pouvoir, « à raison des services rendus au roi en le délivrant » des rebelles , et en le servant contre eux au péril de sa » vie , et pour les pertes endurées par lui. » C'étaient la principauté de Talmont avec ses baronnies et ses autres dépendances , les terres de Gurzon , d'Aulonne , de la Chaume, et plusieurs autres domaines considérables. Les
lettres patentes dans lesquelles ces donations étaient légalement formulées rencontrèrent une vive opposition dans le parlement, lorsqu'elles furent présentées pour l'enregistrement. Louis de la Trémoille , représentant de ses enfants mineurs , en attaqua la validité , et revendiqua pour eux les biens dont Louis XI avait disposé en faveur du seigneur d'Argenton , Philippe de Comines. L'opposition des magistrats faillit renverser toutes les entreprises iniques au moyen desquelles la spoliation s'était accomplie ; mais elle céda bientôt devant les instances du roi , qui ôbtint l'enregistrement de ses lettres patentes.
D'ailleurs , pour compléter l'œuvre de dépossession de la famille de la Trémoille , le roi et son conseil s'avisèrent d'un stratagème que l'on ne peut expliquer qu'en invoquant l'anarchie de ces époques de décadence féodale. Rien n'est régulier ni légal dans tous ces événements ; la fraude , la mauvaise foi, la violence, voilà les seuls procédés juridiques mis en usage. Le roi et son ministre favori , craignant le résultat judiciaire des réclamations du sire de la Trémoille , effrayés des velléités de justice du parlement , invoquèrent alors, non plus le texte d'un acte de vente frauduleux, arraché à un vieillard , nul dans sa forme , nul par les circonstances de la transaction, mais bien une décision judiciaire du régne précédent. Nous avons vu sous Charles VII de quelle proscription le sire de Thouars avait été frappé en raison de ses alliances politiques et de l'animosité d'un rival en faveur; par suite de cette condamnation, le même arrêt avait ordonné au profit de l'État la confiscation de tous ses biens. Ce fut sur cette décision judiciaire que Louis XI basa désormais ses prétentions. Si on lui rappelle l'acte d'amnistie qui l'a effacée , il n'est pas encore en peine de sa réponse. 11 soutient alors que la condition de cette amnistie a
POITOU. 161 été violée, puisque le sire d'Àmboise a marié sa fille au duc de Bretagne sans le consentement préalable du roi. Qu'étaient donc devenues les lettres patentes de Charles VU qui réhabilitaient le proscrit politique de sa condamnation comme coupable de lèse-majesté, qui levaient l'interdiction dont étaient frappés ses biens , ainsi que celles qui l'autorisaient à réaliser l'union reprochée par Louis XI ?
Ici se déroule une nouvelle série de faits dont l'ensemble jette sur la mémoire de Louis XI et sur celle de Gomines des accusations méritées de mauvaise foi et de perfidie. Car si l'on ajoute foi aux témoignages oraux d'une enquête postérieure , voici de quelle façon les choses se seraient passées \ Afin d'enlever aux héritiers de la Trémoille la possibilité de détruire le système du roi de France , invoquant les actes de son prédécesseur , par la présentation des lettres d'amnistie et de consentement au mariage , il fallait anéantir ces lettres elles-mêmes , pièces accusatrices , irrécusables , qui laissaient dans la plénitude de leurs droits les descendants du sire d'Amboise. Louis fit venir son serviteur dévoué, le seigneur de Beaumont, et lui dit 3 : « Le sire de la Trémoille plaide » contre moi touchant Thouars, Talmont et autres sei- » gneuries. Il faut que vous voyiez si parmi les titres dé- » posés au château de Thouars, il n'y en aurait pas qui » pussent me servir au procès. » Alors plusieurs officiers et conseillers de Louis XI , parmi lesquels étaient Philippe deComines et Jean Chambon, chancelier, se rendirent au château de Thouars , et procédèrent à une perquisition minutieuse des archives qu'il renfermait. Dès que les lettres de restitution furent trouvées, de Comines s'en empara avec précipitation , et il s'apprêtait à les jeter au feu , lorsque
i Thibaudeau, t. 3, p. 217.
a Déposition du seigneur de Bressulrc.
Chambon l'arrêta et lui dit : « Quel diable est ceci? C'est » mal fait, elles ne seront pas brûlées; il faut les porter au » roi. » Louis XI , lorsqu'il eut en son pouvoir ces titres précieux , fit jurer à tous ceux qui les avaient vus de n'en jamais parler , et, suivant la première inspiration de Comines, il les jeta au feu. On ajoute même qu'au moment où la flamme les dévorait , il disait en riant : ce Ce n'est pas moi qui les brûle, » c'est le feu. » Et lorsque plus tard on venait à lui en parler, il répondait avec la même ironie : « Elles ne sont ni » en /'air , ni en terre, ni au ciel. » Grâce à cette soustraction , les enfants de la Trémoille furent déboutés de leur demande, «t la saisie de la vicomté de Thouars, ainsi que celle de toutes les seigneuries accordées au sire d'Ârgenton , fut déclarée bonne et valable par arrêt du parlement. Cependant la dépossession ne fut pas complète, et par la même décision on restitua aux héritiers du sire d'Amboise quelques parcelles de la riche succession.
Tel est le résumé de toute cette procédure. La violence et la spoliation n'ont plus les allures brutales des siècles précédents; on combat le texte de la loi par d'autres textes , on détruit les décisions judiciaires par d'autres décisions. Cependant nous ne savons que penser de tous ces détails étranges que nous avons empruntés aux enquêtes faites après la mort de Louis XI. Ne pourrait-on pas trouver quelque invraisemblance dans cette narration du seigneur de Bressuire , et faut-il ajouter foi pleine et entière 4 sa déposition ? Toutes ces révélations, concernant la saisie des pièces au château de Thouars, seraient peut-être de nature à inspirer quelque défiance. Ce qui autoriserait ce doute, c'est qu'après le décès de Louis XI , une réaction violente éclata contre son ministre favori ; et le serviteur dévoué , l'exécuteur des volontés de Louis XI à l'encontre de la famille de
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Thouars , le sire de Beaumont , seigneur de Bressuirc, ainsi que les autres témoins , ont bien pu céder à des sentiments de haine ou de vengeance. Dés que la faveur abandonne l'homme d'état , l'adversité provoque autour de lui bien des périls et des catastrophes. A quoi eût servi d'ailleurs cette spoliation de titres? S'ils existaient réellement , est-ce que la mention ne pouvait s'en retrouver même après la destruction des pièces originales ? Et puis , il serait encore facile de dire que la narration de Thibaudeau ne s'appuie que sur des pièces manuscrites, n'existant que par la copie reproduite dans la collection du bénédictin dom Fonteneau : où se rencontre l'authenticité , la preuve irrécusable de leur existence primitive? Quand on pense aux vicissitudes politiques de ces époques, aux réactions que chaque règne a soulevées, il faut pour l'histoire d'autre garantie et d'autre certitude. Il y a un fait certain, au dessus de toute discussion, c'est que Louis XI s'est approprié l'héritage du sire de Thouars, c'est qu'il l'a morcelé pour en gratifier ses serviteurs et pripeipalement Philippe de Comines. C'est là une des conséquences des luttes de la royauté et de l'aristocratie. Dans nos contrées, elles se manifestent par des spoliations, et plus loin par des supplices et des massacres. Ce sont là les calamités de l'époque. Loin de notre pensée de vouloir réhabiliter Louis XI et son ministre, en évoquant le doute sur l'enquête postérieure à la mort du roi ; car , alors même que cette dernière circonstance n'eût été révélée que pour favoriser les prétentions judiciaires soulevées plus tard par la Trémoille, n'en resterait-il pas assez pour révéler le véritable caractère de ces dissensions du XVe siècle , dans lesquelles se manifeste un mélange continuel d'arguties et de sophismes légaux , apparences mensongères de la violence et des spoliations brutales ?
Dans les derniers instants de son orageuse existence, Louis XI, en proie à tous les remords d'une conscience troublée , écouta silencieusement les remontrances de l'archevêque de Tours , Elie de Bourdeilles , relativement à sa conduite passée vis-à-vis des enfants de laTrémoille, et il lui répondit : « Vous savez comment les princes du sang m'ont » traité , excités contre moi par les ducs de Bretagne et de » Bourgogne. Vous n'ignorez pas qu'une alliance existait *> entre les familles de Thouars et de Bretagne ; j'ai toujours » soupçonné le sire d'Amboise d'appartenir à la faction » ennemie , et, pour lui enlever le moyen d'entrer au sein de » mon royaume, je me suis emparé de ses terres et sei- )> gneuries , non pour les retenir, mais pour les restituer, en » cas de fidélité , au jeune la Trémoille, lequel, à mon juge- » ment , sera l'un des principaux défenseurs de la maison » de France ; et si je ne l'ai pas fait , c'est pour tenir en » crainte cet enfant , lequel , par présomption de richesse , » pourroit prendre hardiesse et irrévérence. » Voilà le véritable motif de tout cet incident; et, à moins de suspecter les paroles du roi expirant , de croire à sa perfidie même au lit de mort, nous pouvons accepter comme vraie la pensée de ces paroles que Jean Bouchet place dans sa bouche.
À peine a-t-il rendu le dernier soupir, que les enfants la Trémoille soumettent à la justice du roi, son fils, la décision de ce long procès. L'homme de la lutte féodale avait disparu ; les seigneurs dépouillés semblaient dévoués à la monarchie, et alors la restitution devenait facile ; l'ancien favori , le seigneur de Gomines seul était sacrifié. C'est alors que commença cette longue procédure dont Thibaudeau nous rapporte tous les détails , et entre autres pièces curieuses que les héritiers dépouillés invoquèrent pour obtenir justice, se trouvait la déposition de plusieurs personnes notables, ser-
POITOU, 165 viteurs de la maison de l'ancien roi , témoins des derniers instants de Louis XI , et qui rapportaient certaines paroles prononcées à son lit de mort. « Disent et déposent par serment que le 28 août, deux jours avant sa mort , vers trois heures après midi, eux estans au château de Plessis-les- Tours en la chambre du roi , il demanda à ses gens si Estienne de Vézé , bailli de Meaux , était présent ; et lorsque ce dernier se présenta à lui : Estienne , dictes à Monsieur le Dauphin que j'ai tenu la vicomté de Thouars en laquelle je n'ai aucun droit , mais appartient aux enfants de la Trémoille , et diteslui que je le prie de la leur rendre au plus tôt qu'il pourra ; car j'en sens ma conscience chargée, et si j'estois en prospérité , je la leur baillerois. »
Cette abondance de moyens juridiques, toutes ces enquêtes , et surtout les bonnes dispositions du roi en faveur des la Trémoille, inspirèrent à ce dernier ses lettres du 29 septembre 1483 , par lesquelles il mit à néant tous les actes intervenus entre son père et le sire d'Amboise, les arrêts et les jugements du grand conseil. Plus tard le parlement prononça un arrêt définitif en faveur des la Trémoille, qui rentrèrent ainsi dans la possession des biens de leur famille. Dans tout cet épisode , nous avons cherché à signaler les divers incidents de la lutte féodale durant le xve siècle; lutte terrible et quelquefois sanglante , dans laquelle le seigneur d'Amboise avait été frappé par l'énergique volonté de Louis XI. A ne considérer ces faits que sous le point de vue d'équité légale , il est hors de doute que tous sont empreints de fraude et de mauvaise foi. Mais si on les envisage avec l'intelligence des temps , et des passions de ces époques où tout est en litige , royauté et aristocratie , alors il est facile de leur donner une interprétation vraiment historique. Si la famille de Thouars nous a fourni le spectacle des hostilités
du roi de France contre la féodalité , c'est elle encore qui nous offre celui de la fidélité chevaleresque du seigneur féodal à son souverain le roi de France. Le jeune la Trémoille se rappellera le serment qu'il a fait à Louis XI mourant de le servir à toujours en sujet loyal et soumis ; et si dans les querelles de sa famille il rencontre quelque souvenir de haine contre la monarchie , il n'oubliera jamais ses propres sentiments d'affection et de dévoûméht.
Avant de franchir les limites du xv* siècle , nous avons à cœur de dévoiler l'existence d'un seigneur dont l'histoire ne se rattache en rien à celle de la France ou de notre province; exception monstrueuse , mélange de mœurs barbares > de croyances superstitieuses , bien digne de devenir le texte d'une légende horrible , popularisée sous le nom de légende de Barbe-Bleue : nous venons parler du fameux Gilles de Raiz, maréchal de France. Les faits qui ont donné à son nom une horrible illustration s'étant accomplis dans un château du Poitou , à Tiffauges , nous croyons devoir reproduire les incidents de cette vie aussi remarquable par ses étranges mystères , par ses crimes merveilleux , que par son tragique dénoûment. De cette façon , la noblesse du moyenâge nous apparaîtra dans toutes ses variétés , ses nuances , ses catastrophes , en un mot , avec tous les éléments divers de son histoire. « Le célèbre procès du maréchal de Raiz est un monument remarquable de l'esprit et des mœurs d'un siècle où s'alliaient étrangement la bravoure et la faiblesse , les honneurs et le crime , la superstition et l'incrédulité , la richesse , la puissance et l'abjection x. »
Non loin de la résidence seigneuriale de Thouars, dans la direction de la cité de Nantes , s'élève le château de
« Voir Hist. de Bretagne de dom Morice , d'Argent ré , de M. Daru, et celle de M. de Roujoux , et l'art, de la Biograp. univers»
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Tiffauges. C'est là que Gilles de Laval , baron de Raiz , maréchal de France f vint terminer sa dramatique et lugubre existence. Marié fort jeune avec Catherine de Thouars , il était devenu par cette alliance souverain féodal de plusieurs biens nobles du Poitou , dont le château de Tiffauges faisait partie. Du côté de son père et de sa mère Marie de Craon , il était possesseur des plus importantes seigneuries de Bretagne et d'Anjou , et ses revenus immenses en faisaient un des plus riches seigneurs de ces temps. Son illustration n'était pas moins grande que sa fortune. Allié avec toutes les familles féodales les plus considérables , il pouvait encore revendiquer la parenté avec la famille royale de France, et la dynastie ducale de Bretagne. Malheureusement pour lui , il perdit son père dans un âge fort tendre , et fut mis sous la tutelle de son oncle maternel Jean de Craon , qui laissa s'écouler dans une ignorance complète les premières années de sa jeunesse. Devenu grand , ainsi que tous les seigneurs de cette époque , il prit les armes , et dut à sa valeur , aux nombreux services qu'il rendit, le titre de maréchal de France , qui lui fut conféré en 1429.
Cette haute dignité, l'illustration de son rang-, l'immensité de sa fortune exaltèrent l'imagination du jeune seigneur, et il s'abandonna aux loisirs d'une existence pleine de folles prodigalités. Les chroniques contemporaines nous transmettent tous les détails de sa vie , de son luxe , de ses dépenses insensées , enfin de tous ces préliminaires d'une ruine prochaine- Autour de sa personne , en temps de paix comme en temps de guerre , dans ses lointains voyages ainsi que dans sa résidence de Tiffauges , il entretient à grands frais- une compagnie de deux cents hommes d'armes à cheval. Outre ce luxe militaire, il consacre aux cérémonies religieuses une splendeur plus éclatante encore. Dans son château , il fait
construire une chapelle de la plus grande magnificence ; le génie de l'architecte , aussi bien que le ciseau du sculpteur , n'ont rien épargné pour en faire un monument remarquable qui puisse rivaliser en beauté et en richesse avec les cathédrales les plus somptueuses. Elle est desservie par un grand nombre de prêtres, qui /suivant la hiérarchie, composent un chapitre , ayant ses chanoines , son doyen , ses chantres et ses archidiacres. L'un d'eux prenait même le titre d'évêque , et paraissait dans les offices divins avec tous les insignes de cette haute dignité. À plusieurs reprises, le seigneur de Tiffauges supplia le pape d'accorder au chef de son chapitre le titre d'archevêque , et de permettre que ses chantres fussent mitrés , ainsi que les prélats de l'Eglise. Le refus du Saint-Père exalta encore les ardeurs de luxe dont Gilles de Raiz était animé. Dans toutes les cérémonies religieuses , les chanoines de son église portaient de longues robes d'écariate ornées de riches fourrures; sur leurs têtes, en guise de mitres, brillaient des toques en velours garnies d'or; la même richesse éclatait dans le costume des autres desservants. Tous les ornements étaient de drap d'or et de soie. Les calices , les croix , les encensoirs , les chandeliers , les plats et les burettes étaient des ouvrages d'un grand prix ; enfin , l'église de Tiffauges resplendissait de toutes les merveilles de l'art. Durant le service divin, les sons d'une musique mélodieuse retentissaient sous les voûtes de la chapelle; aux voix humaines s'harmonisait , puissant et animé dans ses vibrations , l'accent de l'orgue. Dans son goût pour la musique , il avait fait venir d'Italie des artistes célèbres , dont le talent dressait aux études musicales une foule d'enfants de chœur attachés au service de son église.
Il entretenait aussi des troupes de comédiens pour représenter les saints mystères, et des pièces d'amour; des troupes
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de jongleurs pour exécuter des tours d'adresse et de force , et égayer ses ennuis par de plaisantes paroles. Sa table était accessible à tout le monde , et couverte de tout ce qu'il y avait de plus délicat en viande et de plus exquis en vins. — Toutes ces prodigalités de magnificence et de largesses dissipèrent prompt ement une grande partie de sa fortune , plusieurs de ses domaines furent vendus, et l'or disparut de ses mains , comme on voit s'évanouir un songe* Enfin , pressé par la nécessité , il songea d'abord à invoquer la puissance de Dieu pour le rétablir dans ses richesses ; mais ses prières furent impuissantes , et les somptueuses cérémonies dont il entoura ses invocations ne servirent qu'à hâter sa ruine et ses désastres financiers.
ce Voyant 1 que Dieu n'écoutait pas ses vœux impies , le seigneur de Tiffauges résolut d'obtenir par d'autres voies la puissance et les trésors qu'il ambitionnait. Il avait entendu dire qu'il existait sur la terre des hommes qui, par un grand sacrifice et le ressort d'une ferme volonté , s'étaient élancés hors des bornes du monde connu , avaient déchiré le voile qui sépare les êtres finis des formes incorporelles, et que les génies réprouvés, assujétis au pouvoir de leur parole, accouraient soumis et rampants à l'expression même indécise de leur désir. À l'instant , des émissaires parcoururent et l'Allemagne et l'Italie, pénétrèrent dans les solitudes, s'engagèrent dans les forêts profondes, et sondèrent les cavernes où la renommée plaçait les serviteurs abhorrés du prince des ténèbres. Des malfaiteurs , des fourbes , des impies ne tardèrent pas à former la cour de Gilles de Raiz. Il eut des apparitions ; des voix horribles se firent entendre ; des conseils atroces s'échappèrent du sein de la terre pour
• Nous citons textuellement le récit de H. de Roujoux, qui a résumé toutes les diYeroes chroniques dont Gilles de Rais a été le héros.
l'entraîner à commettre des crimes impossibles à redire , et les souterrains du château deTiffauges retentirent du cri des victimes de sa lubricité , ou de celles qui l'appelaient , mourantes , au pied du trône de l'éternel Justicier.
» Si le génie du mal ne se présentait pas sous des formes palpables , au moins sa maligne influence se répandait-elle comme un souffle pestiféré sur les misérables vassaux qui peuplaient les terres immenses où le maréchal exerçait sa féodale autorité. On ignorait encore la source de tant d'événements sinistres qui se succédaient , mais l'inquiétude gonflait tous les cœurs. Que de mères embrassant leurs premiers nés , les vouaient au service des autels dès leur naissance , pour les soustraire à l'infernal démon qui les enlevait , sans laisser de traces , dés qu'ils atteignaient leur deuxième année! Que de jeunes filles prenaient le voile , à peine nubiles , afin que le fils de la nuit ne les entraînât pas dans son palais dé chauve-souris , porté sur des nuages de fumée! Mais tous ces vœux étaient inutiles , toutes ces précautions sans force. La mère venait , après deux ans , suspendre des guirlandes de fleurs jaunes et blanches, et déposer une nourriture délicate sur le cercueil vide où n'était pas le corps de son enfant. Le fermier religieux , l'étudiant au cœur tendre , cherchaient, sans la trouver, au pied de l'autel, la fille ou l'amante qu'ils n'avaient voulu sacrifier qu'à Dieu seul pour la sauver. L'étonnement et l'effroi se peignaient sur tous les visages ; les offrandes se multipliaient; et le maréchal, insensible aux gémissements de ses vassaux , vile engeance dévouée par le sort à ses plus honteuses fantaisies , troupeau d'esclaves que la vie et la mort devaient trouver indifférents , attendait vainement de tant de crimes un prix qu'il ne pouvait jamais recevoir.
» Les ressources les plus odieuses de l'imagination dé-
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pravée des alchimistes furent mises en œuvre pour obtenir la transmutation des métaux , Fart de faire de l'or , ou cette pierre philosophale qui procure à la fois la richesse et l'immortalité. Les fourneaux mystérieux étaient allumés jour et nuit ; et les véritables trésors qui s'en échappaient , produit de la vente des terres du maréchal , ne rassasiaient pas encore la cupidité des imposteurs dont il était entouré. Enfin , ils lui présentèrent un savant Indien , qui , suivant eux, venait de parcourir toute la terre , et pour lequel la nature n'avait pu conserver de secrets. Ce sage lui fat amené par un prêtre du diocèse de Saint-Malo , l'un de ses émissaires. Il avait rencontré l'inconnu près des sources de l'Euphrate , au moment où , par une, savante mais terrible conjuration , il forçait le séraphin chargé de la garde du paradis terrestre de se montrer à ses yeux , et de lui livrer l'entrée de ce lieu de délices. Une figure imposante et sévère, des yeux ardents , une voix mâle et pénétrante , une barbe singulièrement remarquable par sa blancheur, distinguaient l'homme d'Orient. Ses manières simples, mais élégantes, annonçaient qu'il avait toujours vécu parmi les grands de la terre , et leurs noms se rencontraient souvent dans ses discours. Rien au monde ne lui semblait étranger. Il gardait souvent le silence ; mais quand il était forcé de prendre la parole , il racontait des événements extraordinaires , ou merveilleux , ou terribles , toujours arrivés en sa présence. Il s'empara de toutes les facultés de Gilles de Raiz , qui mit à sa disposition et son pouvoir et ses richesses.
» Ce fut alors que les cachots de Tiffauges retentirent de hurlements et furent arrosés de larmes. Il était question d'évoquer le souverain des anges tombés , le contempteur de Dieu , le diable , Satan lui-même ; et la cuirasse, qui seule pouvait garantir l'impudent évocateur des premiers effets de
sa colère, devait être cimentée de sang humain. Il fallait que le maréchal lui-même enfonçât le poignard dans le sein de ses victimes , et comptât les mouvements convulsifs que les approches de la mort excitaient dans les muscles de ces innocentes créatures. Par le plus sacrilège mélange de cruauté , de crédulité , de doute et de superstition , tandis qu'au fond de ces souterrains , il se plongeait à la fois dans les infâmes raffinements de lubricité sans nom , dans les atroces combinaisons d'un crime qui peut-être n'avait pas d'exemple , et qui sans doute ne fut pas imité , tandis qu'il appelait à lui les puissances de l'enfer, ses prêtres, mollement assis sur les coussins de pourpre qui couvraient les stalles de sa brillante chapelle , adressaient des hymnes au Roi du ciel , et priaient , d'après ses ordres , pour des âmes qui s'envolaient pures vers le séjour de la lumière. Les meurtres consommés , l'inconnu voulut rester seul , et pria le maréchal de se retirer dans un lieu voisin. Le baron de Raiz , qui ne savait plus qu'obéir , alla se placer à l'extrémité d'une sombre galerie que l'Indien lui désigna , et d'où il entendit les éclats de la foudre et des voix singulières. Le silence se rétablit , et l'évocdteur reparut devant le maréchal ; mais une lumière blanche et livide semblait s'échapper de son front et de ses cheveux ; et depuis ce jour , on apercevait constamment ce feu surnaturel , quand on était dans l'obscurité. Cependant Lucifer ne s'était pas encore montré , et n'avait mis l'Indien sur les traces d'aucun trésor. Il exigeait auparavant une cédule signée du sang du maréchal. Gilles de Raiz l'écrivit sans hésiter ; et , dans l'intention de tromper le diable , il trouva moyen > par des phrases ambiguës , de promettre à l'ennemi de Dieu tout ce qu'il demanderait, excepté sa vie et son âme. Le représentant du démon ne s'aperçut pas de la supercherie, et fit des préparatifs
POITOU. 173 pour obtenir une entrevue fructueuse avec le chef des réprouvés.
» À peu de distance du château de Tiffauges , s'élevait une forêt aussi ancienne que le monde. Au centre même de la forêt, une petite source s'écoulant d'un rocher formait un bassin et se perdait dans la terre* Ce lieu sauvage n'était fréquenté ni des bûcherons , ni des bergers : on en faisait des récits effrayants; des fantômes s'y montraient en poussant des cris lugubres; les habitants du voisinage, en qui la misère, étouffant la crainte, laissait assez d'audace pour y conduire les troupeaux à la pâture , disparaissaient l'un après l'autre , et l'on savait que leurs corps étaient inhumés autour de la fontaine, sous des tertres surmontés d'une croix de bois. Ce fut là que l'Indien se proposa de dompter les esprits rebelles et d'assujétir le plus puissant de tous aux volontés du maréchal. Il s'y rendit vers le milieu de la nuit, armé de toutes pièces, protégé par la cuirasse qu'il avait fabriquée dans le souterrain , et muni de la cédule de Gilles de Raiz, qui seul le suivit. Il creusa d'abord une fosse , autour de laquelle il traça différents cercles. Il les entremêla de figures étranges , et dans ces figures il déposa des objets bizarres et de hideux débris. Il dressa une sorte d'autel avec la terre tirée de la fosse et quelques pierres plates qu'il avait mises soigneusement à part , et plaça sur cet autel des ossements dérobés sous l'une des croix dont chacune attestait un meurtre. Un nouveau crime alors Ait commis ; le sang d'un enfant coula dans la fosse; le maréchal y trempa les mains, et aux cris de l'innocente victime répondirent ceux d'une orfraie que l'inconnu , depuis plusieurs jours, avait mise en liberté dans la forêt. Jusqu'à ce moment , le théâtre de cet impie sacrifice n'avait reçu de lumière que celle de quelques rayons de lune égarés à travers le feuillage, et du
feu sombre qui brillait au front de l'Indien ; mais comme il achevait de prononcer des paroles barbares et sacrilèges, une épaisse fumée se manifesta sur l'autel, et fut suivie d'un éclat bleuâtre que l'œil avait peine à soutenir. Le magicien frappa fortement sur un bouclier retentissant. Un bruit épouvantable remplit la forêt, et un être dont la forme horrible demeura longtemps empreinte dans l'imagination du maréchal, et qui lui rappela celle d'un énorme léopard, s'avança lentement en poussant des rugissements inarticulés, que l'Indien expliqua d'une voix basse et troublée au malheureux baron. « C'est Satan lui-même , lui dit-il , il accepte votre » hommage. .. Ah! par l'enfer! j'ai manqué une chose im- » portante dans mes conjurations!.... Il ne saurait vous
» parler... Que ne me suis-je avisé de cette cérémonie !
» — Laquelle? interrompit le maréchal , ne peut-on recom- » mencer? — Paix, au nom du diable! dit l'Indien, et
» il se mit encore à écouter. A Florence oui !
» dans ce caveau si profond... Vous faut-il aussi la mort
» de — Juste ciel ! s'écria le maréchal , que Dieu vous
» confonde! n'ai-je donc pas tout? » Mais comme il prononçait le nom sacré du Père des miséricordes, la vision s'évanouit , les échos retentirent de cris douloureux , et l'obscurité remplaça la brillante lumière qui éclairait la scène, ce Je vous avais recommandé le silence , reprit l'évocateur d'une voix grave , après un instant accordé à la faiblesse humaine. Le nom qui vous a échappé vous prive à jamais des droits que vous allies acquérir sur l'esprit. Mais il vient de m'en dire assez pour vous rendre possesseur de tous les trésors enfouis au sein de la terre. Le talisman qui doit vous en ouvrir les portes est au fond d'une urne dans un tombeau près de Florence ; et voici , ajoute-t-il en se baissant et en ramassant une plaque d'or que le baron n'avait pas aperçue ,
POITOU. 175 voici le signe qui m'introduira dans les lieux les plus cachés. J'y découvrirai de grands mystères, et leur connaissance vous appartient comme à moi. Hâtons-nous, le temps presse ! » Le maréchal revint à son château, remit à l'Indien des sommes considérables, le vit partir, et le cœur plein de rage d'avoir perdu par sa faute les avantages qui lui étaient promis , attendit avec anxiété l'expiration de l'année que le fourbe avait marquée à son retour, en continuant à se plonger dans les débauches les plus inouïes. »
La justice des hommes frappa bientôt ce seigneur insensé. Les plaintes, les malédictions, lesanathèmes des populations le signalaient depuis longtemps comme l'auteur de tous les désastres et de tous les crimes dont les environs de Tiffauges étaient le théâtre. La juridiction ecclésiastique se chargea de venger Dieu et les hommes de tous les forfaits et de tous les sacrilèges dont sa vie était souillée. Le duc de Bretagne autorisa lui-même les poursuites contre Gilles de Raiz j il fut saisi par ruse dans son château de Tiffauges , où l'on découvrit les débris de ses sacrifices monstrueux, des ossements, des cadavres , et quelques jeunes filles encore vivantes qui furent rendues â la liberté. Le 19 septembre 1440 , il comparut devant ses juges , comme coupable d'hérésie , de sorcellerie, d'enclianlement , d'impureté anti-naturelle et d'homicide.
Le tribunal siégeant à Nantes était composé de l'évéque de cette cité , Jean de Malestroit , du frère Jean Blouyn , inquisiteur de la foi en France , et Pierre de l'Hôpital , sénéchal de Rennes, président de Bretagne, agissant pour le séculier. Dès les premiers instants du procès, le seigneur de Tiffauges s'emporta contre ses juges , les traitant de simoniaques et d'impudiques , et déclinant leur compétence. Aux paroles et aux remontrances que lui adressait l'évéque de Nantes, il répondit avec mépris : « Je sais ce que tu faisais
» quand tu présidais la Chambre des comptes ; tu y gagnas » assez d'or pour en acheter l'évèché de Saint-Brieuc , dans » un temps où tu ne songeais nullement à recevoir les ordres » sacrés , et tu ne t'es pas amendé dans ton évéché de » Nantes. »
Cependant l'arrestation de son Indien prétendu, qui n'était autre qu'un Florentin du nom de Prelati ; les révélations de ce complice, et surtout les craintes de la torture dont les appareils étaient, sous ses yeux, appliqués dans tous leurs supplices à l'infâme Prelati , changèrent complètement sa tenue et son langage. Au milieu d'un torrent de larmes, il fit à ses juges la confession entière de sa vie criminelle, en raconta toutes les horreurs. Lorsque le président l'interrogea sur les motifs qui l'avaient poussé à de tels crimes , à faire mourir tant d'innocents et à brûler leurs corps , il répondit : « Je » n'avais pas d'autre intention que de voir le diable et d'en » obtenir les richesses. Qu'importe qu'on ait brûlé les ca- » davres ? Je vous ai raconté de plus grands forfaits, et assez » pour faire mourir dix mille hommes ! » Un incident assez remarquable signala ce triste procès. Après la confrontation du maréchal et de Prelati , au moment où ce dernier allait être reconduit dans son cachot , Gilles de Raiz , loin d'éprouver la moindre colère contre la fourberie de cet homme , se jeta dans ses bras et lui dit avec larmes et sanglots : ce Adieu, » François mon ami , jamais plus ne nous entrevoirons en ce » monde. Je prie Dieu qu'il vous donne bonne patience ; et » soyez certain qu'en ayant en lui bonne espérance , nous » nous reverrons en la grande joie du paradis. »
Les aveux du maréchal et de son complice simplifièrent les formalités judiciaires , et dès le lendemain de sa confrontation avec Prelati , Gilles de Raiz confessa publiquement tous les crimes dont on l'avait accusé , ajoutant avec une
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grande effusion de larmes qu'il en avait commis une infinité d'autres plus énormes ; il déclara ce que la mauvaise » éducation avait été le principe de tous ses désordres ; que » l'oisiveté l'avait perdu , et qu'il engageait les assistants , » s'ils avaient des enfants , à les tenir continuellement oc- » cupés , à leur refuser des mets trop délicats et à les nourrir » de bons principes. » Ces dernières paroles , prononcées avec émotion , excitèrent là pitié dans tout l'auditoire , et on n'entendait plus que les sanglots des femmes présentes à cette scène douloureuse. Dès que le silence fut rétabli , l'évéque de Nantes prononça le jugement par lequel Gilles de Raiz , w atteint et convaincu de violation des immunités ec- » clésiastiques , de crimes impurs commis sur des enfants » des deux sexes , de sortilèges , d'invocations de diâbles et » de démons , d'incantation et d'hérésie , fut déclaré excomj> munié et livré au bras séculier entre les mains du sire » de l'Hôpital , avec prière de le traiter doucement et hu- » mainement. » Le sire de l'Hôpital le condamna aussitôt à être conduit enchaîné dans la prairie de Bréce , attaché à une potence sur un bûcher, et brûlé vif.
ce Suivant l'usage du temps , poursuit l'historien auquel nous empruntons ces détails , les pères et mères de famille qui avaient entendu les dernières paroles de Gilles de Raiz , jeûnèrent trois jours pour lui mériter la miséricorde divine , et infligèrent à leurs enfants la peine du fouet , afin qu'ils gardassent dans leur mémoire le souvenir du châtiment ' terrible qui devait frapper le criminel. » Le maréchal fut conduit au supplice , précédé des processions générales des ordres monastiques, des congrégations séculières et du clergé de Mantes. Une foule immense était accourue des diverses parties de la Bretagne , du Poitou et de l'Anjou. Toutes les cloches sonnaient le glas de mort , et le plus habile confes-
seur préparait le baron au dernier passage , tandis que dans les églises on récitait des prières afin de lui obtenir la patience et l'esprit de contrition. « Ses parents obtinrent qu'on l'étranglât avant que son corps ne fut livré aux flammes. Quelques femmes pieuses, en commisération de ses remords, et peut-être aussi de son illustre naissance , firent retirer son corps du bûcher avant qu'il eût été consumé par le feu, et obtinrent du duc de Bretagne qu'il fût enseveli dans l'église des Carmes , où ses obsèques eurent lieu avec beaucoup de magnificence. »
Ainsi se termina l'existence dramatique de Gilles deRaiz ; et en vérité, nous avons bâte d'arriver à des épisodes moins sombres et plus glorieux, à ceux que la noblesse poitevine peut revendiquer comme les témoignages éclatants de son illustration et de sa puissance dans les siècles passés.