NAVIGATION DU CLAIN. — JEANNE DE MONTSORJEAU
Dans les précédents chapitres , nous avons essayé de déterminer la véritable position du peuple et de la noblesse de notre province vis-à-vis du roi de France , retraçant dans ses généralités et dans ses détails biographiques l'histoire de ces deux sociétés, diverses par leurs mœurs et par leurs intérêts. Ainsi que nous l'avons dit , le xve siècle fut une époque
POITOU. 205 d organisation ; les pouvoirs se régularisent et se développent ; les communes , la royauté , l'aristocratie , si souvent en lutte dans les temps passés, s'unissent et vivent > sinon en bonne amitié, du moins sans collisions et sans querelles violentes. Le clergé accepta , lui aussi , cette impulsion pacifique. Ses églises, ses abbayes , ses monastères n'ont plus à redouter les désastres de la guerre ; et leurs habitants peuvent au sein de la paix se livrer à toutes leurs préoccupations politiques ou religieuses. Entre tous les établissements monastiques du Poitou , celui de Saint-Hilaire-le-Grand fut à toutes les époques le plus important et le plus illustre. Par un résumé de son histoire au XVe siècle, il nous sera facile de reconnaître la tendance du clergé , ses soucis , et le mobile de tous ses actes. Les temps sont bien changés ; jadis , au sein de ces cités consacrées au service de Dieu , parmi ces hommes que la même pensée y réunissait , la prière , les douces émotions de la solitude , les rêveries des extatiques contemplations , absorbaient uniquement les esprits et les cœurs ; et si , de temps à autre , le désert de ces demeures religieuses devenait le centre d'une multitude empressée, si les labeurs de leurs habitants se manifestaient bruyamment au dehors , toujours ces événements révélaient quelques progrès , quelques tentatives de civilisation : là , en effet, brûlait sans cesse le feu divin de la pensée et de l'intelligence humaine.
Plus tard les intérêts matériels amenèrent d'autres préoccupations : les richesses de ce monde , autrefois objet d'un poétique dédain , devinrent souvent celui de leur coupable convoitise. La piété publique devint pour eux une source féconde en trésors de toute espèce. Chaque monastère se métamorphosa en seigneurie domaniale , ayant ses rentes , ses droits , ses impots , ainsi que toutes les propriétés féo-
dales, et l'histoire des diverses donations dont ils bénéficièrent remplirait d'immenses volumes. Notre pensée n'est pas de suivre les diverses périodes durant lesquelles l'abbaye de Saint-Hilaire-le-Grand , grâce aux générosités des fidèles et à la munificence des riches seigneurs, vit s'accroître dans de prodigieuses proportions la liste de ses biens et de ses dépendances. D'autres mœurs et d'autres habitudes suivirent de près cet accroissement des fortunes ecclésiastiques. Dans la perception des droits , redevances et autres revenus , dans la gestion de ses domaines , le monastère eut à subir quelquefois les épreuves judiciaires , les contestations civiles et purement terrestres. Aussi nos archives sont-elles remplies de toutes ces procédures , de tous ces libelles , de mémoires justificatifs , de toutes ces pièces ; en un mot, qu'enfantent les arguties légales et juridiques. Outre cela, par la nature des bénéfices importants, offrant à l'oisiveté des prélats de riches sinécures, la sainteté de leur solitude fut souvent troublée par des discussions et des luttes intérieures , par des querelles privées , tristes résultats d'ambitions déçues , d'amours-propres humiliés , ou d'espérances trompées. Ce n'est point là le point de vue sous lequel nous voulons parler de notre célèbre monastère.
Dans la société générale du xvc siècle , au moment où chaque pouvoir, royal et roturier, chaque caste , municipale et nobiliaire, se constitue une législation propre et spéciale, invoquant des garanties réciproques , l'Eglise songea , elle aussi , à faire valoir ses droits , à exercer ses franchises et à les formuler d'une manière inattaquable. Placée entre la commune et l'aristocratie féodale, elle redoute les contacts de ces deux puissances , leurs envahissements et leur tyrannie. Autrefois , durant les tumultueuses agitations de la guerre , le clergé a été forcé de ceindre de fortifications militaires ses
POITOU. 207 saintes basiliques , de transformer en châteaux forts ses abbayes , ses chapelles , ses églises , ses pieuses retraites. Ne fallait-il pas arrêter les efforts du vainqueur , triompher des violences des hommes d'armes que rien n'arrêtait , pas même le respect pour les saints asiles? Telle était la nécessité des temps. Mais lorsque le calme est rétabli , que les sanctuaires religieux peuvent sans danger reprendre leurs antiques emblèmes , leurs formes architecturales , de nouveaux périls menacent encore l'Eglise; à la vérité, il ne s'agit plus de destruction pour les enceintes sacrées, ni de massacres pour leurs paisibles habitants. On attaque l'organisation même des établissements religieux , leurs franchises , leurs immunités. Le temps est venu d'invoquer toutes les vieilles chartes dans lesquelles leurs libertés ont été inscrites, de rappeler hautement toutes les garanties que leur a octroyées la munificence royale , les sympathies des papes , de s'entourer, en un mot, de toutes les ressources légales pour protéger leur propre indépendance. Et puis les juristes dominent partout , dans l'Eglise comme dans les parlements : leur règne est inévitable ; ne faut-il pas jeter quelques lumières dans le pêlemêle de la législation de cette époque, pour établir les différences de juridictions, royales , ecclésiastiques , seigneuriales et communales , pour fixer les compétences et les circonscriptions : vaste carrière livrée à tous les caprices du sophisme et de l'interprétation.
De tous les monastères , celui de Saint-Hilaire-le-Grand , par sa puissance , par l'éclat de son passé, par l'étendue de ses privilèges , nous offre, mieux qu'aucun autre , l'histoire de ces luttes permanentes contre la commune et le seigneur, de ces perpétuelles invocations à des droits acquis , à des libertés et à des franchises consacrées par le temps.
La nature des privilèges accordés à ce monastère lui as-
su rai t une indépendance presque complète. C'était une véritable république sacerdotale, exerçant des droits d'élection et de surveillance sur tous ses membres. Pour les causes ecclésiastiques placé sous la juridiction immédiate du Saint-Siège, il se trouve en perpétuelle collision avec les évéques de Poitiers, et souvent l'intervention pontificale peut à peine rétablir la paix et calmer les réciproques irritations. Quant aux causes purement civiles, il ne reconnaît d'autres juges que ceux du parlement de Paris, et peut invoquer au besoin les lettres patentes du roi Charles VII, en date de 1425, qui lui confèrent cette haute prérogative. La vénération publique dont il a été l'objet dans les premiers siècles lui a assuré la protection des rois de France ; souvent ils acceptent le titre honorifique d'abbés, de même que les quatre anciens barons du Poitou , les seigneurs de Lusignan , de Parthenay , de Châtellerault et de Couhé, ont aussi l'honneur de s'y faire recevoir chanoines, d'y assister aux cérémonies religieuses avec la soutane , le surplis et l'aumusse , comme les autres prélats titulaires Et presque dans toutes les discussions que soulèvent à rencontre du monastère les bourgeois et habitants de Poitiers , la royauté fait incliner de son côté la faveur de ses décisions , de même que dans toutes les querelles de préséance eitre les diverses abbayes, il obtient toujours près des papes, des évéques, gain de cause et satisfaction pleine et entière.
Ses démêlés avec la commune sont fréquents. Situé à une des extrémités de Poitiers , les limites de sa juridiction s'étendent jusque dans l'intérieur de la cité , et provoquent à chaque instant des contestations interminables , qui se révèlent même dans les choses les plus minutieuses. C'est
1 Tntoaudcau.
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ainsi qu'en juillet 1449, le roi Charles VII 1 , « considé- » raut que l'église de Saint-Hilaire est de fondation royale » et que le roi en est abbé , que les chanoines ont haute , » moyenne et basse justice , mesures à vin et autres droits » dépendants de ladite justice ; qu'en l'an 4429 les maire et » échevins firent tous leurs efforts pour contraindre , par le » sénéchal de Poitou, lesdits chanoines à faire paver la grande » rue de la Tranchée à leurs dépens ; pour les relever de ces » vexations et oppressions , ordonne à ses commissaires de » faire défense aux maire, et échevins de les contraindre à » payer cedit pavé. » L'année suivante, entre les représentants de la commune et le trésorier de Saint-Hilaire , intervint la transaction suivante : « Pour apaiser certain procès » entre les bourgeois de la ville de Poitiers et le chapitre de » ladite église, au sujet de la rue de la Tranchée, il est » convenu qu'il serait mis sous le bon plaisir et congé du » roi , un impôt dont les deniers seraient consacrés audit » entretien. » Cet impôt devait frapper la vente du vin opérée dans cette partie de la cité.
En 4453 , une contestation éclata entre le même chapitre et Jacques Jouvenel , évêque de Poitiers, dont le dénoûment amena une transaction par laquelle le prélat reconnut l'authenticité des privilèges accordés à St-Hilaire par le Saint- Siège, et promit de n'y jamais porter aucune atteinte. — En 4459, Charles VU donna ordre à ses officiers de tenir la main à ce que les trésorier et chanoines de l'église de St- Hilaire ne fussent point inquiétés par les maire, échevins et bourgeois de la ville de Poitiers, au sujet du subside appelé le chiquet , jusqu'à ce qu'il en eût été autrement décidé par le parlement. Les lettres sont ainsi conçues : « Les maire ,
1 Voir la collection de dom Fonteneau, t. 10, il et 12, contenant les chartes de l'église de Salnt-HUalre-le-Grand de Poitiers.
» échcvins et bourgeois de la ville de Poitiers veulent faire » contribuer au payement d'un certain subside nommé le » chiquet , non-seulement les chanoines de St-Hilaire , mais m encore le trésorier qui a la moitié de la juridiction et mesures » du bourg de St-Hilaire. A cette occasion se sont mus » plusieurs procès par devant le sénéchal ou son lieutenant. » Le roi commet le bailli de Touraine pour prendre connais- » sance de l'affaire, et défend au sénéchal de Poitou ou a » son lieutenant d'inquiéter lesdits chanoines jusqu'à ce que » le parlement en ait prononcé. »
Non-seulement des tentatives d'envahissement sont exercées contre les privilèges de ce monastère , mais encore contre les propriétés qui lui étaient transférées. C'est ainsi qu'en 1466 , une bulle du pape Paul II lança l'excommunication contre tous les détenteurs des biens de cette église , s'ils ne consentaient point à leur restitution dans un bref délai. — Mais si les chanoines de Saint-Hilaire eurent à se défendre contre des attaques de tous genres, émanant de la commune, de l'évêque et des particuliers , ils reçurent en compensation de nouveaux privilèges , dont les titres augmentèrent leur trésor de chartes déjà si riche en franchises et en immunités. Par sa bulle de 1470, le même pape Paul II permet au chapitre de St-Hilaire de faire réconcilier les églises polluées par tel prêtre qu'il jugera convenable de déléguer ; en 1471 , il accorde des indulgences à tous ceux qui visiteront ce monastère et lui feront des aumônes le jour de la fête et de la translation des reliques de St Hilaire , depuis les premières vêpres jusqu'aux secondes inclusivement , et donne pouvoir aux trésorier , doyen , chanoines , aux chapelains réguliers et séculiers par eux choisis, d'absoudre toutes personnes des deux sexes, après les avoir ouïes en confession , de tous leurs péchés, excepté de ceux qui sont
POITOU. 211 réservés au Saint-Siège, et de leur imposer librement et licitement une pénitence salutaire. « L'année suivante, la haute puissance judiciaire de France , le parlement, cohsidérant que l'évéque de Poitiers ou ses officiers avaient procédé par des monitions et autres censures ecclésiastiques contre le chapitre du même monastère , et avait déclaré ses membres perturbateurs de l'Eglise et excommuniés , faisant afficher à la porte de Poitiers et dans plusieurs autres lieux des placards où ils étaient dénoncés comme tels , et ainsi que gens qu'il fallait éviter , » qu'en cela l'évèque et Tofficial avaient violé les privilèges et franchises accordés auxdits chanoines , déclarait nulles leurs sentences et les proclamait indépendants de leur juridiction. Il est vrai de dire que chaque année ce droit d'exemption coûtait au chapitre un léger impôt dont nous rencontrons dans les archives du Poitou les quittances émanées du receveur du pape.
Lorsque les diverses contestations qui troublaient sans cesse le calme du monastère étaient terminées et laissaient à ses habitants quelques instants de répit , ils s'occupaient à dresser l'inventaire de leurs richesses religieuses, reliques et autres joyaux ornant leur église. C'est ce qui arriva en 1479, sous l'administration de Guillaume Mousnier et de Pierre Texier. — En 1481 , par lettres patentes de Louis XI , il est défendu aux officiers de la ville de Poitiers de faire aucune exécution dans l'enceinte de leur dépendance , ni même de faire passer aucun criminel condamné à mort ou à autres peines et supplices corporels par le bourg de St-Hilaire. — En 1486, Charles VIII confirma le privilège si longtemps contesté par lequel les causes du chapitre de St-Hilaire contre toutes sortes de personnes , tant grandes que petites , seraient portées au parlement ou au palais du roi à Paris ,
suivant le choix et option dndit chapitre. — En 1491 , le même roi accorda aux chanoines la liberté de faire exercer la justice un jour de chaque semaine par le sénéchal de leur bourg , qui ne tenait autrefois ses assises que six fois dans l'année 9 pourvu toutefois que ce ne fut point aux jours que se tenait la cour ordinaire de la* juridiction de la sénéchaussée de Poitou. — En 1498 , Louis XII conféra au chapitre le droit de tenir deux foires dans leur bourg, outre une ancienne qui y était déjà établie ; la première le 26 juin , et la seconde le 1 3 décembre. — À la même époque il obtint le droit de tenir marché le mercredi de chaque semaine ; et dans la dernière année du XVe siècle , l'official de Poitiers proclamait son désistement de toute juridiction sur le chapitre de Saint- Hilaire , et cela , par lettres solennelles en date du 1 8 mars
Dans toutes ces diverses phases se révèle la physionomie religieuse de ces temps. Les monastères sont avides de droits ; en présence de ceux des cités , ils ont besoin de nouvelles garanties de la part de l'autorité royale, pour lutter avec quelque avantage contre les usurpations dont leurs privilèges pourraieut éprouver les atteintes. Nous n'avons fait que résumer les principaux actes , laissant de côté tous ceux dont le texte ne pouvait en aucune façon servir à Fin* telligence du passé ; et surtout, dans ce rapide aperçu , nous avons totalement négligé les contestations survenues entre les divers monastères , et auxquelles la position et la qualité des parties donnaient souvent plus de vivacité. Combien de fois les chanoines de St-Hilaire n'eurent-ils pas à lutter contre les prétentions du chapitre de Montierneuf , contre celles de l'église cathédrale , et même contre les religieuses de Sainte-Croix ? Tous ces divers épisodes constitueraient la
vie privée de ces abbayes , et échappent de la sorte à notre examen.
Telle était la physionomie de presque tous les monastères au xv* siècle. Ils se relèvent de leurs propres ruines; leurs habitants jettent les fondements de nouveaux édifices religieux , se fortifient aussi bien dans l'enceinte de leurs demeures, que dans les garanties formulées par leurs chartes de privilèges; ils en invoquent toutes les ressources juridiques , et , le texte de leurs franchises en main , ils bravent la puissance des évêques, repoussent les exigences des villes, résistent à toutes les demandes municipales , qui ne sont à leurs yeux que persécutions et tyrannies. Que des guerres éclatent , que l'insurrection s'agite au sein de la cité, que des paroles de haine retentissent , que des menaces de destruction se réalisent , les monastères, par leur position isolée , indépendante, sans liens d'intérêts et de sympathies avec les communes , ne peuvent que succomber , cherchant dans d'impuissantes prières , dans l'invocation illusoire de leurs privilèges , à arrêter la fureur de leurs ennemis.
Le clergé, durant le XVe siècle, eut en Poitou d'illustres représentants ; et si au sein des monastères les hommes de cœur et d'intelligence sont rares , tout préoccupés qu'ils sont des intérêts matériels de ce monde , la dignité d'évéque fut cependant dignement occupée dans la cité de Poitiers. Il est vrai que les personnages qui en furent investis , puisèrent plutôt l'éclat de leur nom et de leur célébrité dans les événements politiques que dans les choses purement religieuses. Dès le début du siècle , à la tête du clergé de Poitiers se trouvait un des hommes les plus remarquables de l'époque ; tour à tour prêtre et homme politique, acteur dans les événements contemporains , serviteur dévoué de l'Église et philosophe chrétien , sa vie fut un perpétuel combat pour
les intérêts de l'Église ; en voici les principaux traits 1 : « Simon de Gramaud naquit vers l'an 1360 au château de Gramaud prés de Rochechouart en Poitou , dont son frère aîné était seigneur. Il fut d'abord maître des requêtes et chancelier de Jean duc de Berri, comte de Poitou. Sa nais* sance et un mérite extraordinaire lui firent obtenir les premières dignités de l'Église. Passer d'un siège à un autre , en posséder plusieurs à la fois , était alors une pratique très* commune : elle avait été introduite par le schisme où se voyait l'Eglise , en proie à l'ambition et aux factions de ceux qui s'en disaient concurremment les chefs. Depuis la mort de Grégoire XI, arrivée en 1378, jusqu'à l'élection de Martin V parles Pères du concile de Constance en 1417, l'Église avait été déchirée par des troubles intestins. Simon occupa les sièges d' Agen , de Carcassonne , d'Avignon , de Poitiers et de Reims, et le patriarcat d'Alexandrie. Jean XXIII, qui fut déposé par le concile de Constance , le fit même cardinal après son élévation en 1 410. Il eut beaucoup de part à ce qui se fit pour faire cesser le schisme. La France s'étant soustraite à l'obédience de Boniface IX et de Benoît XIII en 1398 , Simon de Cramaud, qui était alors patriarche d'Alexandrie , se déclara, pour ce parti avec quelques autres cardinaux, contre Nicolas de Glémangis, qui s'était laissé éblouir par les promesses de Benoît. On écrivit de part et d'autre , et le schisme augmenta. Les écrits de Glémangis sur cette matière furent solennellement condamnés, mais dans la suite on se rangea de son côté. Ce fut apparemment dans ces discussions, ou pendant le concile de Pise en 1409, qu'il publia un traité du schisme. Il se distingua au concile de Constance en 1414, et y prononça un discours qui eut
1 Dreux-Duradier , Biblioth. htet, d« Poitou , 1. 1 ,
POITOU. 215 l'approbation des Pères de ce concile, et dont le texte était ces paroles de l'Écriture sainte : Libéra, Deus Israël, ex omnibus tribuIationibu8 suis Ecclesiam. Martin V, qu'on appelait avant son élection Othon Colonne , confirma le cardinal Cramaud dans les dignités dont il était revêtu. A la sortie du concHe , ce prélat retourna à Poitiers. Il avait succédé dans ce siège à Bertrand de Maumont, décédé au mois d'août 1385. Il y mourut en 1429 , suivant le témoignage unanime de tous les auteurs ; ainsi il faut regarder comme une erreur la date de sa mort placée en l'année 1426 , qu'on trouve au bas de son portrait dans le mnr de clôture du chœur de l'église de Poitiers. Il fut inhumé dans le chœur de la basilique de St-Pierre, et on y voyait autrefois un magnifique tombeau de marbre avec sa statue en albâtre. Il ne reste plus de ce monument, détruit par les protestants, que le tableau dont nous avons parlé , et au dessous une inscription en lettres gothiques sur une pierre peinte en noir , qui reproduit en quelques mots la vie de ce saint personnage. »
En 1449, le clergé de Poitiers fut représenté par un évèque dont les talents et l'activité politiques ont acquis une haute célébrité, par Juvénal des Ursins, patriarche d'Antioche, et dont la principale gloire se rattache aux événements que provoqua le schisme de l'antipape Félix V , dont il raconte lui-même les détails dans une lettre adressée aux magistrats de la Cour des comptes de Paris 1 . « Très-chers seigneurs et frères, je me recommande à vous tant comme je puis, et vous plaise sçavoir que après plusieurs longs labeurs et sollicitudes et diligences eues en la persécution de la paix de nostre mère sainte Église , il a plu à Dieu nostre créateur élargir sa grâce à son peuple, longuement agité par le
« Dom Fonteneau , 1. 17 , p. 105.
schisme qui a esté depuis dix ans en la chrétienté , par suite de ce que l'antipape Félix a renoncé solemnellement au droit , titre et possession qu'il prétendoit en la dignité ecclésiastique, laissé et déposé les enseignes et habits, et ceux qui se disoient tenir et célébrer concile général en ceste cité de Lauzanne translaté de Basle par eux en cette cité, sé sont dissolus et tous unanimement ont Fait obéissance à nostre saint père le pape Nicolas V, en le reconnaissant comme vrai vicaire de Nostre-Seigneur J.-C, et tous par bons , justes et saints moyens à l'honneur de tous , sans confusion de personne, au bien et réformation de l'Eglise, à l'aide de Dieu, tous ont saintement travaillé. » Plus tard , le siège de Poitiers fut occupé par un seigneur d'illustre naissance , le cardinal Jean de la Trémoille , qui mourut à Milan en 1506, et dont le cœur fut laissé en l'église des frères mineurs de cette ville , et son corps apporté en l'église de Notre-Dame de Thouars.
Dans une circonstance solennelle, le clergé de Poitiers donna des preuves de courage et d'indépendance , en cher* chant à arracher à une condamnation infaillible une victime de l'ingratitude de Charles VIL Sans raconter tous les détails de la procédure soulevée contre Jacques Cœur, cet illustre plébéien du XVe siècle , ce type parfait de l'industrie et de la fortune commerciale , nous devons cependant rappeler en quelques mots l'ensemble de cette cause célèbre. Le citoyen de Bourges , ainsi que l'appellent les chroniques contemporaines , après avoir affronté toutes les chances du négoce, était parvenu à amasser des richesses immenses. Durant les guerres qui éclatèrent au début du régne de Charles VII , il se trouva en position de prêter au pauvre roi l'appui de ses trésors : c'est ainsi que , pendant l'expédition en Normandie en 1448, il lui avança la somme de
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deux cent mille écus d'or , et entretint à ses frais quatre armées entières. La détresse du jeune roi était si grande à ces époques de calamités nationales, que Jacques Cœur, non content de mettre son or à son service , lui envoyait même les choses les plus indispensables à la vie. Aussi, pour récompenser son dévoûment , il lui conféra la dignité d'intendant général des finances du royaume , et de gardien de son trésor royal* sous le titre d'argentier.
Cette haute faveur , et surtout l'immensité de sa fortune , mirent promptement l'humble commerçant au même rang que les plus puissants seigneurs de la cour. Et bientôt la volonté royale transforma son nom plébéien en un titre féodal et aristocratique : sa seigneurie de Saint-Fargeau , de laquelle dépendaient vingt-deux paroisses , assura à sa descendance les prérogatives de la noblesse. La somptuosité et le luxe de sa vie surpassèrent la magnificence des plus riches barons de ces temps; et même , à l'entrée du roi dans la cité de Rouen , il parut revêtu des mêmes armures et des mêmes écussons que le brave Dunois. Quelques rumeurs populaires sourdes et sans retentissement l'accusaient , à la vérité , de mettre en usage , pour acquérir ses richesses , toutes les ressources mystérieuses de l'alchimie : c'était , disait-on , un favori heureux de la pierre philosophale. Mais ces bruits ne devaient pas être la cause de sa perte. La jalousie qu'il suscita parmi les grands de l'époque amena seule la catastrophe dont il fut victime. Le roi de France , faible et ingrat, écouta les perfides calomnies dont Jacques Cœur devint l'objet; et, en 1452, au château de Taillebourg, il donna ordre de l'arrêter. Conduit au château de Lusignan , il y séjourna jusqu'à l'époque de son procès , qui eut lieu à Tours l'année suivante. Terribles et nombreuses étaient les accusations ; et à leurs termes si diffus il est facile de recon-
naître la lâcheté coupable de leurs auteurs. Une femme, Jeanne de Vendôme , chercha même à inspirer à Charles VII des ressentiments personnels contre cet homme qu'elle accusait d'avoir empoisonné sa maîtresse bien-aimée , la gentille Agnès Sorel , dame de la beauté , ainsi que la désignaient les chroniqueurs de l'époque. Puis on lui reprochait d'avoir exporté de l'or et des armes dans des pays ennemis , d'avoir contrefait le sceau du roi, et ordonné d'enchaîner sur les galères des hommes innocents. Devant ses juges, parmi lesquels figurait comme président de Ghabannes, son ennemi personnel , il déclina la juridiction séculière, invoquant le bénéfice de la juridiction ecclésiastique en sa qualité de membre de l'Eglise. Ce fut alors qu'intervint vivement l'évéquc de Poitiers, qui, par l'entremise de son vicaire, demanda la délivrance de Jacques Cœur, et sa comparution devant d'autres juges. Cette tentative courageuse n'eut aucun résultat , et déjà la torture va arracher au prétendu coupable des aveux et des révélations , lorsqu'il accepta comme vraies toutes les imputations de ses ennemis. Alors la sentence ne se fit pas longtemps attendre ; il fut déclaré inhabile à tous offices publics et royaux, et exempt de la peine de mort y en considération de certains services et à la recommandation du pape; de plus, condamné à faire amende honorable, nu-tête, sans chaperon ni ceinture , à l'amende de 400,000 écus d'or, à tenir jusques à pleine satisfaction tous ses biens acquis et confisqués au roi, et lui banny hors le royaume *,
L'œuvre d'iniquité était accomplie; les richesses immenses du plébéien servirent à remplir les trésors vides de la royauté ; et quelques jours après cet arrêt , dans la cité de Poitiers , le malheureux Jacques Cœur, proscrit, indignement frappé,
1 Histoire du Berry de la Thaumasslère.
POITOU. 219 subit l'humiliation à laquelle le condamnait sa sentence. Téte et pieds nus , sans insignes , que ceux du crime condamné , il traversa les rues de Poitiers , et fit amende honorable de .ses prétendus forfaits. En vain l'évèque de Poitiers , au moment même de l'exécution, voulut-il s'y opposer; ses suppliques ne rencontrèrent aucun succès , et il termina ce déplorable exemple de l'ingratitude royale par une protestation énergique, dans laquelle il rappela les droits de l'Eglise indignement violés. L'exilé, après avoir satisfait le fisc, grâce à la générosité de ses amis et de ses anciens serviteurs , alla finir loin de sa patrie une existence désormais abreuvée de dégoût et d'amertume. Si la royauté est quelquefois prodigue de largesses municipales , souvent elle frappe violemment le peuple dans ses représentants les plus illustres ; torturée par ses besoins d'argent , lorsque les impôts viennent à lui faillir , elle ne recule pas devant l'ingratitude et la spoliation.
Le clergé est quelquefois aussi victime des violences politiques. Ses privilèges sont considérés avec dédain , et les temps de sa toute-puissance sont déjà passés. Non-seulement il rencontre des résistances dans la royauté , parmi les seigneurs, parmi les bourgeois des communes ; mais encore la création des universités , le développement de la science du droit, la prééminence des juristes, de ces hommes de robe , tout fiers de leur nouvelle autorité , armés qu'ils sont de textes et d'arguties , mystères ténébreux auxquels seuls ils sont initiés , portent de rudes atteintes à l'inviolabilité de l'Eglise. Et puis , au sein même des monastères , s'accomplissent quelquefois de singuliers événements. Les remparts qui protègent leurs enceintes ne sont pas assez inabordables pour arrêter sur la limite de ces saintes demeures la propagation de ces idées nouvelles, émanations philosophiques
d'une école ennemie. Souvent quelques-uns de leurs habitants se laissent entraîner aux passions et aux sentiments de l'époque : des paroles de doute, de sarcasme, s'y font entendre. Au milieu des cérémonies religieuses, au moment où tous , esclaves du culte, fléchissent sous l'inspiration de la prière , il s'en trouve peut-être qui, levant la téte au dessus des assistants, jettent un regard de dédain et de mépris sur toutes ces démonstrations extérieures. La foi est frappée au cœur. La religion s'alarme , et devant elle se dresse déjà le tableau des hérésies et des coupables tentatives d'émancipation religieuse.
Le couvent des cordeliers, dans la cité de Fontcnay-le- Comte, devint, vers la fin du xve siècle, le théâtre d'une scène étrange , et qui dut singulièrement étonner l'Eglise tout entière. Un jeune moine , né à Chinon , y fut admis en qualité de religieux. L'étude des langues était sa seule préoccupation. Ses journées s'écoulaient au milieu des livres de philosophie et de science; parmi ses confrères, tous gens ignorants , il fut signalé comme dangereux ; quelques-uns 'même prétendaient quvil entretenait avec les esprits de l'enfer un commerce sacrilège. Tous furent bientôt convaincus de cette croyance, par un événement comique dont le nouveau religieux donna le scandale. Le jour de la fête du couvent , au moment où la foule du peuple des environs s'apprêtait à déposer aux pieds du saint ses prières et surtout ses offrandes , le prétendu complice du diable s'avisa d'un singulier stratagème. Revêtu d'un costume bizarre , il se glissa furtivement dans l'église , enleva de son piédestal la statue de saint François , patron du couvent, pour la vénération duquel la multitude était accourue , et , se plaçant dans la niche dé- , serte , il s'offrit aux hommages et aux prières des fidèles. Malheureusement le secret de cette métamorphose sacrilège
POITOU. 221 s'ébruita bientôt , et voici en quelle occasion : le nouveau saint travesti avait oublié le côté le plus difficile de son rôle ; et en prenant le costume et la place du bienheureux François, il n'avait pu s'emparer de l'impassibilité de son visage de pierre. Aussi sa physionomie caustique et joyeuse , face à face de ses rustiques adorateurs , ne put retenir un mouvement de gaîté, et bientôt autour de la statue vivante s'élevèrent mille acclamations d'étonnement et de stupeur ; les plus hardis dans la foule proclamèrent immédiatement l'existence d'un grand miracle. Déjà , aux yeux de tous , la gloire de saint François venait d'acquérir un nouveau triomphe , lorsqu'un vieux moine , moins confiant et plus expérimenté dans les choses miraculeuses , détruisit promptement l'illusion et la croyance populaire , en faisant descendre de sa niche la fausse image du saint
Le scandale de ce sacrilège attira sur son auteur une sévère punition ; et le religieux , dépouillé de ses habits , expia cruellement son espièglerie , car il fut fouetté jusqu'au sang par les frères armés de leurs cordons à nœuds , et puis jeté dans un cachot où il devait rester jusqu'à la mort , n'ayant pour autre subsistance que le pain et l'eau. Heureusement pour le condamné, le savant Tiraqueau, lieutenant général du bailliage de Fontenay, qui avait eu occasion de reconnaître son mérite , intervint en sa faveur et obtint sa délivrance. Quelque temps après, une bulle du pape Clément VII l'autorisa à entrer dans le couvent de Maillezais, d'où il s'échappa bientôt pour ne plus reparaître dans des lieux où ses plaisanteries couraient risque de rencontrer un mauvais accueil. Ce religieux , qui venait de jeter le sarcasme de son mépris sur les cérémonies du culte des
• Biographie universelle.
saints , s'appelait Rabelais, et la scène du monastère du bas Poitou fut la première escarmouche de la lutte terrible qu'il engagea contre les mœurs et les habitudes monastiques.
Voilà le signal de cette révolution immense dont les événements du siècle suivant doivent être les dramatiques explosions. Avant la parole philosophique de Luther, les affirmations de ses doctrines, Rabelais s'est efforcé de détruire par la force et par la puissance de son ironie , les croyances , les symboles et les emblèmes du catholicisme. Ses allusions satiriques frappent non-seulement les moines , mais les saintes pratiques du monastère ; il livre à la dérision aussi bien les arguties de la théologie que les saintes Écritures ; il attaque l'Église entière , dans ses représentants , dans ses dogmes , dans ses abus , dans ses vérités. Partout où les mots religion, catholicisme, se trouvent inscrits, il y lance les traits de sa verve caustique et de son amer sarcasme. Il rit , mais d'un rire de mépris ; il est gai , mais d'une gaîté sceptique , froidement railleuse , insolente et révolutionnaire. Telle fut la destinée de ce religieux du couvent de Fontenay ; l'Eglise tout entière expiera cruellement pour elle le traitement dont il a été victime , et il rendra au centuple les coups qui lui ont déchiré la chair; il sera impitoyable à son tour , et son animosité frappera jusqu'au sang sa redoutable ennemie.
Dans l'histoire du clergé poitevin au xv* siècle , apparaît aussi le nom d'un homme qui a joué un rôle important durant le règne de Louis XI, rôle tout politique, nullement religieux, si ce n'est par les titres, les dignités et les bénéfices attachés au personnage ; nous voulons parler de Jean la Balue. La dramatique existence de cet homme , la faveur dont il a joui , les disgrâces dont il a été victime , les unanimes imprécations dont les contemporains ont poursuivi le
POITOU. 223 souvenir de sa vie entière , et stigmatisé surtout ses premiers pas dans la carrière religieuse , ont inspiré quelques courageuses tentatives de réhabilitation Nous accepterions avec joie le triomphe de la mémoire de la Balue dans ces diverses épreuves historiques, proclamant hautement l'injustice de nos devanciers et revendiquant pour notre compatriote , pour un prince de l'Eglise , les honneurs d'une illustration que rien n'a souillée. Mais il n'en est pas ainsi. Tous les faits de sa vie justifient la sanction de l'histoire, et dans le puissant favori de Louis XI , dans l'auguste prélat , nous ne pouvons voir qu'un ambitieux subalterne , parvenu aux premières dignités de l'État et de l'Église par des voies peu honorables ; non par l'éclat de son talent, mais par des intrigues ; non par l'énergie de sa volonté, mais par sa soumission aux caprices de son ombrageux et bizarre souverain. Louis XI prenait plaisir à ravaler l'aristocratie féodale , et il choisissait dans les classes plébéiennes quelques hommes que le hasard seul ou de mesquines ambitions poussaient vers lui, et il les élevait au dessus de tous , donnant ainsi un témoignage éclatant , non pas de ses affections pour le peuple, mais de sa haine contre les seigneurs. Telle a été la destinée de la Balue, de ce déloyal évéque, ainsi que l'appelle le seigneur de la Trémoille. Une seule chose dans sa vie nous porterait à l'indulgence , si notre jugement devait avoir quelque retentissement. Ce ne serait ni sa dignité de cardinal , ni son titre d'enfant du Poitou , mais bien le souvenir de sa douloureuse captivité. La souffrance de l'homme déchu doit l'ennoblir aux yeux de l'histoire ; car dans le mystère de son supplice se rencontre presque toujours quelque velléité de bonne action , quelque résistance courageuse ; et alors même
1 Notice de M. Bourgnon de Layre insérée dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest.
que rien de tout cela n'existerait, il faudrait encore non plus le louer, mais le plaindre et gémir sur son sort. Voilà tout ce que nous pouvons faire pour la mémoire de la Balue.
« Né en 1421 au bourg d'Angle en Poitou, d'un tailleur ou d'un meunier , la Balue s'éleva à un rang qu'il méritait peu par ses talents et dont il était très-indigne par ses vices. Il surprit d'abord la confiance de Jacques Juvénal des Ursins , évéque de Poitiers, qui le nomma son exécuteur testamentaire ; et il trouva le moyen de détourner à son profit les meilleurs effets de la succession. Devenu ensuite grand vicaire de Jean de Beauveau , évéque d'Angers, il fit dans cette place un commerce scandaleux de bénéfices , à l'insu de son maître. Au retour d,'un voyage de Rome, Balue s'attacha à la cour, où s'étant insinué dans les bonnes grâces de Louis XI , par la conformité de son caractère avec celui du prince, il fut successivement conseiller au parlement, administrateur du collège de Navarre, des hôpitaux et des aumôneries, chargé de la disposition des bénéfices, trésorier de l'épargne, secrétaire d'état, titulaire des plus riches abbayes , enfin évéque d'Évreux. La sotte vanité de ce prélat lui donnait la manie de se mêler de tout , excepté des devoirs de son état, ce qui l'exposait souvent aux railleries des courtisans. Dammartin le voyant un jour en camail et en roche t, faisant défiler des troupes devant lui , dit à Louis XI : « Sire, » je vous supplie de m' envoyer à Évreux ordonner des » prêtres , puisque l'évêque vient passer les soldats en » revue. » Les plus grands crimes ne lui coûtaient rien pour satisfaire son ambition ; ses intrigues furent en partie cause de la mort de Charles de Melun , qui l'avait introduit dans la faveur de Louis XI. Il fit déposer l'évêque d'Angers , son bienfaiteur , pour s'emparer de son siège. Il acheta par l'a-
POITOU. 225 bolition de la pragmatique sanction , et par un décime qu'il procura au pape Pie II sur le clergé de France , le chapeau de cardinal , que ses mœurs dépravées lui avaient fait refuser à une première demande ; enfin , cet homme sans pudeur , élevé par toute sorte de forfaits aux fonctions de premier ministre , dont le titre n'était pas encore en usage , se jouait de l'aveuglement et de la crédulité du monarque , pour empêcher par ses intrigues secrètes qu'il ne se raccommodât avec le duc de Berri , de peur que la réunion du roi avec son frère ne diminuât son crédit : mais les lettres qui contenaient ses complots ayant été interceptées , il fut arrêté; et l'on vit par son interrogatoire, que sa misérable ambition n'avait rien respecté ; que par lui le duc de Bourgogne avait été instruit de tous les secrets du gouvernement ; qu'il avait mis en usage tous les ressorts imaginables pour perpétuer les divisions entre les deux frères , pour attiser la haine du monarque et du duc de Bourgogne, et pour faire en sorte que ce dernier fut toujours redoutable , afin de cimenter son installation dans le ministère par le besoin qu'on aurait d'employer ses services. Louis , craignant de se brouiller avec la cour de Rome , fit demander des commissaires apostoliques pour faire le procès au cardinal ; le pontife répondit qu'il ne pouvait être jugé que par le consistoire. Cette absurde dispute sauva la vie au coupable, qui fut enfermé dans une cage de fer de huit pieds en carré, qu'on voit encore aujourd'hui au château de Loches. On prétend que cette espèce de cachot était de son invention. Assurément personne ne méritait mieux que lui d'en faire le premier essai. Lorsqu'il eut été en prison pendant onze ans, le cardinal légat, neveu de Sixte IV , intéressa la conscience de Louis XI , vers les dernières années de son règne, pour obtenir son élargissement. Cependant cette grâce ne lui fut accordée que sous la conîi. 15
dition expresse que le pape se chargerait de faire juger et punir ce perfide ministre. Mais à peine Balue fut-il arrivé à Rome, qu'on l'y combla de bienfaits et d'honneurs ; il réussit par ses intrigues à se faire nommer légat en France en 1484 , et eut l'impudence de s'y montrer revêtu de cette nouvelle qualité. Le parlement lui fit signifier un arrêt qui lui défendait l'entrée de la capitale. Il trouva plus de facilité au Conseil , en se soumettant à toutes les restrictions qu'on jugerait à propos de mettre à ses pouvoirs. De retour à Rome , il devint évéque d'Albano , et mourut en 1491 légat dans la Marche d'Ancône. Balue avait plus de finesse dans l'esprit que d'élévation dans l'âme; souple, adroit, plus faux que politique , il était moins propre à la négociation qu'à l'intrigue. Il ne connaissait ni patrie, ni souverain , ni religion ; au dessus des scrupules , de la honte et du remords , pour réunir tous les vices il ne lui manquait que l'hypocrisie, dont le scandale de ses mœurs l'avait préservé. On prétend qu'il aima les lettres , et l'on en donne pour preuve le soin qu'il prit de rassembler des manuscrits rares, dont il enrichit la bibliothèque qu'il fit construire dans son évêché d^lvreux '. »
Que de réflexions doit faire naître le contraste des deux hommes dont nous venons de rappeler le souvenir ! Rabelais et la Balue , le moine défroqué et le cardinal , l'un l'ennemi acharné de l'Église, l'autre son prélat favori. N'y a-t-il pas dans leurs positions diverses le germe de l'avenir? Que pourra faire le catholicisme contre les attaques des futurs hérétiques, contre les railleries de ses adversaires , s'il n'a d'autres défenseurs , d'autres représentants que des prélats du caractère de la Balue? Gomment l'Église pourra-t-elle commander le
• Btograp. univers. , t. 3 , p. 295.
POITOU. 247 respect pour son inviolabilité , sa sainteté , si elle n'a à offrir comme témoignages de l'austérité de ses mœurs, de la pureté de ses pensées, que des prêtres à la' façon de ce cardinal ?
Heureusement pour les sociétés modernes du xv* siècle, l'Église n'est plus le centre unique de l'activité humaine ; la cause de la civilisation n'est plus, ainsi que dans les premiers temps , liée intimement à ses destinées. La science a pris son essor; elle a franchi les limites des monastères, elle a pénétré partout, et elle a rencontré dans les universités un centre permanent et actif. Désormais impérissable , elle peut survivre à tous les désastres du monde religieux; et même , la lutte une fois engagée, ses représentants deviendront peutêtre les ennemis les plus cruels du clergé et du catholicisme. Ainsi que toutes les autres universités de France, celle de Poitiers acquit un prompt développement ; de toutes les provinces voisines , de nombreux écoliers accouraient pour écouter les leçons des professeurs. L'étude du droit romain surtout attirait dans son sein une quantité prodigieuse d'élèves , dont quelques-uns étaient même étrangers à la France. « De telle sorte , ajoute Thibaudeau , que le corps de ville fut obligé de faire augmenter les salles et construire de nouvelles galeries.»
La protection immédiate des rois de France favorise les progrès des universités , leurs très-chères et aymées filles , ainsi qu'ils les appellent dans leurs ordonnances , maintenant contre toutes attaques leurs privilèges, franchises, exemptions et libertés. Souvent la commune de Poitiers soulève, à l'encontre des droits de l'université, des discussions qui près* que toujours eurent des dénoûments judiciaires , sauf les cas d'intervention royale. C'est surtout dans la répartition des tailles ou subsides que les querelles s'engagent , lorsque
le roi de France , non content des impôts ordinaires , frappe d'un emprunt jamais remboursé certaines cités et tous leurs habitants quels qu'ils soient. En 1475, Louis XI proclama dans des lettres patentes le droit d'exemption à toute espèce d'impôts y des docteurs , régents , messagers, officiers et autres suppôts de l'université de Poitiers , détruisant ainsi toutes les prétentions du maire et des échevins. Il a cependant soin d'ajouter qu'en cas de fraude et d'admission fictive, ces privilèges ne pourraient être invoqués. L'année suivante , le parlement de Paris rendit un arrêt qui donna mainlevée à l'université des saisie et exécution faites sur ses biens par les gens de la commune , pour le paiement de l'imposition faite sur elle contre la teneur de ses libertés et franchises. / Il nous serait facile, grâce aux documents historiques recueillis par dom Fonteneau , de rappeler tous les détails des discussions juridiques que soutint l'université contre les gens de la commune : rivalité de droits, usurpation de privilèges, appels au parlement, requêtes aux rois, voilà en quels termes peuvent se résumer toutes ces diverses contestations. Il en est de même des querelles privées qui s'engagent dans son propre sein , querelles de préséance et de dignités entre ses divers fonctionnaires. L'alliance des membres ecclésiastiques et laïques ne fut jamais parfaite ; toujours éclatèrent entre eux quelques collisions. C'est ainsi que le conservateur des privilèges apostoliques disputera le premier rang à celui des privilèges royaux ; que l'abbé de Montierneuf revendiquera la dignité dont fut investi dans les premiers temps l'abbé de St-Maixent. Dans toutes ces luttes, l'histoire n'a presque rien à rappeler; ces passions, ces amours-propres , ces questions de préséance, vives en raison de l'animosité des parties , disparaissent et se dissipent , ne laissant rien de sérieux ni de vraiment digne de mention.
POITOU. 229 Dans toutes ces procédures privées ou publiques , une seule chose nous frappe , c'est la sanction royale accordée sous tous les régnes aux prérogatives et aux immunités de l'établissement scientifique de Charles VII.
Mais si , laissant de côté tous ces détails sans intérêt pour l'histoire, nous envisageons l'université dans ses travaux , dans sa vie privée , dans ses disciples et dans ses professeurs, alors nous lui restituerons toute son importance et sa vitalité à ces époques de civilisation. Partout elle soulève de profondes sympathies, même parmi les gens de la commune , qui la tracassent , il est vrai, quelquefois , pour lui arracher certaines impositions, mais dont tous les efforts tendent aussi à son développement. Le maire et les échevins s'associèrent à ses membres , en 1 460 , pour obtenir du pape Fie II l'approbation d'un nouveau règlement pour déterminer la forme des disputes théologiques. « Étienne, abbé de Montierneuf , dit Thibaudeau, doyen de la faculté de théologie, considérant que l'église paroissiale de Sainte-Opportune , dont il était patron , était située dans un endroit convenable pour les disputes théologiques de l'arrêt, arrêta, de concert avec les maire et échevins de Poitiers , qu'il ne serait dans la suite nommé pour curé de cette paroisse qu'un licencié ou bachelier formé en théologie, qui fut en état de présider aux disputes qui se faisaient entre les bacheliers et les étudiants en théologie ; lequel règlement fut approuvé par le Saint- Siège. »
Quelquefois les études calmes et paisibles de l'université étaient troublées par des incidents que la jeunesse et la pétulance des écoliers rendaient souvent vifs et périlleux. C'est • ainsi que le professeur Longueil , dans les premières années du xvie siècle , eut à soutenir dans sa chaire une lutte assez.
violente contre les attaques de certains étudiants. Au moment où il commençait l'explication du vingt-huitième livre des Pandectes, une foule de jeunes Gascons, l'épée en main, envahirent la salle et le sommèrent de descendre afin de faire place à un autre professeur. Longueil , aussi brave que savant, résista à leurs menaces ; et alors un des assaillants, plus audacieux que les autres, franchit les degrés de la chaire, et saisissant le professeur par les pans de sa robe, essayait de l'entraîner par force. Cet exemple fut bientôt suivi par plusieurs autres. Ce fut le signal d'une scène anticipée du Lutrin , et le héros raconte sa propre aventure en ces termes : ce Le hasard me fournit des armes pour me défendre. J'avais devant moi trois énormes volumes du Digeste, que nous nommons Infortia ; je pris le premier qui m'appartenait, et le lançai sur mon adversaire avec tant de force , que je le renversai tout meurtri du coup. Un autre qui lui succéda ne fut pas mieux accueilli; je lui jette mon second volume et le mets hors de combat. Comme le tumulte allait toujours croissant, un des assaillants en profita pour sauter sur le bord de ma chaire, afin de s'élancer dedans et m'en chasser plus aisément ; mais de mon dernier volume lui ayant écrasé les doigts, je lui fis lâcher prise et perdre l'envie d'y revenir. Ainsi , contre l'attente des assaillants , on vit cette fois les armes céder à la robe, et moi-même je fus étonné de me voir victorieux et vivant. Enfin mes auditeurs , animés par mes succès, ne s'en tenant plus aux cris, aux injures et aux menaces , s'arment de tout ce qui leur tombe sous la main, bancs, pavés, et les jettent à la tète des séditieux , en les contraignant de prendre la fuite , couverts d'ignominie et de blessures. Tel fut le fruit de cette brutale expédition. » Longueil couronna sa victoire
POITOU. 231 par la générosité d'un pardon , et il arrêta les poursuites de la justice. On accusa dans les temps les autres professeurs d'avoir excité ce scandale par jalousie pour. son mérite.
Quelque temps après, en 1517, l'université de Poitiers fut menacée dans son avenir par la création d'un semblable établissement dans la cité d'Àngoulême. Mais, sur les représentations énergiques de la commune , François Ier retira ses lettres patentes de fondation, et donna ainsi gain de cause aux Poitevins dans leur rivalité avec leurs voisins de l'Angoumois.
Les temps étaient favorables au développement des Universités : de toutes parts éclataient de nobles et puissantes tentatives d'émancipation intellectuelle. L'invention de l'imprimerie et la création des universités, voilà les deux événements les plus saillants du xv° siècle; la science s'échappe du sanctuaire des cloîtres, pénètre dans toutes les classes de la société, et prépare les esprits à toutes les catastrophes de l'avenir. Alors, au sein des cités, dans les parlements, dans les assemblées de l'échevinage , se presse une multitude d'hommes remarquables par leur érudition et leur goût pour les lettres. L'étude du droit devient dans l'université de Poitiers la science de prédilection ; parmi tous ces jeunes écoliers qui , durant les premières années du xvie siècle, assistent aux doctes leçons des professeurs poitevins, plusieurs sont appelés à jouer un rôle immense dans l'avenir, et à faire rejaillir quelques étincelles de leur propre gloire sur la cité dans laquelle se sont écoulées leurs années de labeurs et d'études. Barnabé Brisson, Tiraqueau et presque tous les juristes et magistrats illustres du xvie siècle viennent s'y préparer aux luttes de leurs orageuses existences. Nous voudrions pouvoir anticiper en ce moment sur les événements de l'avenir, et rappeler la mémoire de tous ces hommes
l;anciein
dont les noms s'associent aux destinées de la science , aux gloires de la patrie, afin de rehausser l'éclat de l'institution que Charles VII a placée au sein de la capitale de notre province. L'illustration des universités n'existe que par celle de leurs disciples ; et même souvent , par une injuste prévention , éblouis que nous sommes par leurs triomphes , nous laissons dans l'oubli les noms des professeurs qui ont formé leurs intelligences, cultivé leurs esprits, et développé en eux le germe de la science. Ils nous sont presque tous inconnus ces savants docteurs dont les leçons ont illustré l'enseignement de notre université : semblables, pour ainsi dire, aux augures invisibles* de l'antiquité, ils ne se révèlent à nous que par leurs disciples, manifestations glorieuses des mystères de leur érudition.
Cependant le souvenir de quelques-uns d'entre eux s'est perpétué jusqu'à nous à travers les siècles, et nous avons hâte de raviver la mémoire de ces hommes qui se sont dévoués dès les premiers temps au culte de la science et des lettres. Parmi eux brille au premier rang Pierre Garnier , né à Luçon , « le plus savant homme de son temps 1 , et qui se fit beaucoup de réputation dans la profession du droit civil. Il réunissait tous les talents d'un professeur. Son esprit était vif, son geste agréable, sa voix sonore. Personne ne se tirait avec plus d'adresse de l'embarras où jette quelquefois la contradiction réelle ou apparente des textes du droit. Il illustra le Poitou sa patrie et toute la France. L'auteur des Additions aux écrivains ecclésiastiques de Trithême va jusqu'à lui donner les noms de Solon et de Lycurgue. » Plus tard , dans les commencements du xvi* siècle, Elie Reynier occupa dignement la chaire que la mort de ce dernier avait
Dreux^Duradier, Biblioth. hist. du Poitou, 1. 1 , p. 430.
POITOU. 433 laissée vacante : « C'était un jurisconsulte célèbre et un homme aussi profond dans l'intelligence de l'Écriture sainte que dans les sciences profanes. Il avait l'esprit vif, et parlait avec éloquence et facilité. Il professa longtemps et avec distinction le droit dans l'université de Poitiers. On a de lui quelques ouvrages excellents. » Tels étaient les hommes dont les laborieuses études répandaient parmi les habitants de notre province l'amour pour la science et. pour les lettres , propageant de la sorte les germes de la civilisation moderne.
C'est ainsi que l'ensemble du xv* siècle nous a apparu sous toutes ses faces, dans tous ses incidents. Le peuple, la noblesse, l'église , l'université, nous ont initiés aux mystères de leurs propres destinées. Ne pouvant rallier dans une synthèse chronologique des événements isolés, indépendants les uns des autres, nous avons été contraints à les diviser., à les morceler, et à métamorphoser en épisodes les éléments de l'histoire générale. Tous ces fragments de l'immense société féodale avaient une existence spéciale , des habitudes diverses : la commune avec ses libellés, ses franchises , ses corporations, ne ressemble en rien aux dynasties aristocratiques ; l'Église elle-même semble prévoir des catastrophes nouvelles , dans les monastères éclatent les préludes de l'insurrection : elle cède son influence civilisatrice aux universités, et ne se préoccupe plus que de ses intérêts matériels et terrestres. Toutes ces institutions diverses par leur nature, par leurs mœurs, cherchent en vain à s'harmoniser; la lutte est partout, entre la royauté et l'aristocratie, aussi bien qu'entre la commune et le clergé. Le xvie siècle s'ouvre au milieu de ces agitations, sourdes et calmes, il est vrai , mais qui n'en révèlent pas moins le germe de terribles révolutions.
Malgré les antipathiques tendances de chaque caste , des solennités d'un genre nouveau réunissent dans les mêmes enceintes tous les membres de la cité , prêtres, nobles et bourgeois. Si chacune d'elles a ses fêtes spéciales : les chevaliers et les seigneurs , des combats et des tournois ; les gens d'église , les pieuses cérémonies du culte divin; les docteurs de l'université, les disputes de théologie et de droit; les plébéiens , les discussions de l'échevinage ; quelquefois il advient que tous participent aux mêmes réjouissances. Les représentations dramatiques succèdent à toutes ces diverses manifestations de l'activité humaine ; sur les places publiques, dans des amphithéâtres improvisés, aux pieds des tréteaux élevés à la hâte , la multitude se rassemble pour assister à des spectacles inhabitués , mélange monstrueux de pensées religieuses et de mythologiques fictions. Les poètes , relégués autrefois dans l'enceinte des châteaux sous le titre de jongleurs , de troubadours et de ménestrels , aspirent eux aussi à la vie publique, aux applaudissements de la foule, et de leurs imaginations jaillissent tous ces poèmes dramatiques connus sous le nom de mystères. En face de leurs théâtres, où ils se transforment en acteurs de leurs propres pièces, se confondent toutes les castes; les mêmes joies, les mêmes émotions agitent tous les esprits ; et avant que l'égalité ne s'ouvre des voies sanglantes à travers les populations , elle existe déjà sur les places publiques, au milieu de la multitude rassemblée dans les mêmes espérances de plaisirs et de fêtes.
« En 1486 , dit Bouchet , au commencement de l'été , je » vis jouer et monstrer par mystères et personnages à Poi- » tiers la Nativité, Passion et Résurrection de Notre-Sei- » gneur Jésus-Christ en grand triomphe et somptuosité , » où se trouvèrent plusieurs gentilshommes et damoiselles
POITOU
» du pays de Poitou et lieux circon voisins , et y assista » messire Jacques du Fou , sénéchal du pays de Poitou , qui » étoit capitaine très-renommé et homme de grand'religion , » et plein de vertus. »
« Cinq ans après , dit Dreux-Duradier 1 , on joua des pièces du même goût à Doué en Poitou , sur les frontières de l'Anjou , près de la petite ville du Puy-Notre-Dame , avec un succès prodigieux. Le spectacle fut continué pendant un mois; tout le Poitou s'y rendit. La multitude des spectateurs fut si grande , qu'elle enrichit tous les habitants des environs. Les représentations étaient faites dans un ancien amphithéâtre romain , qui offrait plusieurs commodités pour les acteurs et pour les sièges des spectateurs. Les habitants de Doué obtinrent même du roi une défense de prendre aucuns matériaux pour les bâtiments dans cet amphithéâtre qui est taillé dans un rocher, espérant que la commodité y attirerait d'autres acteurs. »
Parmi tous les poètes qui se livrèrent à la composition de ces étranges poèmes , Pierre Blanchet , avocat à Poitiers , occupa le premier rang vers le milieu du xv* siècle. Non content d'exercer sur les textes des saintes Écritures sa verve dramatique , il entremêlait dans ses œuvres des satires contre les vices de l'époque. « Plus connu dans les carrefours qu'au palais, Blanchet se rendait tributaires tous les ridicules grossiers et tous les défauts de ses compatriotes, sans égard au rang. Primores populi arripuit populumque tributim. La populace, moins sensible à la satire par le rang qu'elle occupe dans la 'société, trouvait à se dédommager de la part qu'elle pouvait avoir aux pièces comiques de Blanchet par les portraits des gens en place qu'elle y trouvait. Après avoir
passé plus de quarante ans dans ces sortes d'amusements , dont il se faisait une affaire fort sérieuse, il prit un parti bien opposé à ce genre de vie ; peut-être alors regardait-on les choses d'un autre œil ; ce fut celui d'embrasser l'état ecclésiastique. Il se fit prêtre. Il s'acquitta de tous les devoirs de son nouvel état , et tourna son penchant pour la poésie vers des sujets saints. Il mourut fort âgé , après vingt ans d'une vie régulière. Dans un testament en vers dont parle Bouchet , il fit plusieurs legs ; mais de tous ces legs aucun ne devait enrichir le légataire : c'étaient des fruits de la pure imagination du testateur qui voulait égayer un sujet sombre par lui-même , et se divertir lui et ses amis. Il en nomma trois pour exécuteurs de ce testament, et les chargea, par une disposition spéciale , de faire dire trois cents messes pour le repos de son âme, à la charge de les acquitter de leur bourse , sans pouvoir le faire de l'argent qu'il pourrait laisser \ » Sauf l'illustration, la vie du Poitevin Blauchet offre quelque analogie avec celle de Rabelais, l'ancien moine de Fontenay ; comme lui il exerce sa verve railleuse sur les vices de la société, et les livre à la risée publique ; comme lui il termine au sein de l'Église une existence orageuse , et son testament ressemble même à celui de l'auteur de Pantagruel , qui était formulé en ce peu de paroles : Je n'ai rien ; je dois beaucoup ; je donne le reste aux pauvres.
Vers la même époque arriva en Poitou un homme dont la célébrité est à jamais acquise aux annales de la littérature nationale. Doué de la même nature que Rabelais, il transporta dans la langue poétique toutes les richesses de son imagination ; sceptique et sans croyances, il eut à subir les rigueurs de la justice humaine, avant d'être le héros des ap-
1 Dreux Duradicr, Biblioth. htet. et crit. du Poitou , 1. 11 , p. 14.
plaudissements delà foule. Son voyage dans nos contrées ne fut qu'un exil par lequel il expia divers crimes qui avaient motivé contre lui une sentence de mort , et même il n'échappa au gibet de Montfaucon que par suite d'une décision du parlement , qui annula l'arrêt prononcé par les juges du Ghàtelet. Rabelais , dans son Pantagruel , nous raconte divers incidents du séjour de Villon dans la ville de Saint- Maixent où il s'était réfugié. L'historien et le héros semblent avoir choisi l'un et l'autre notre province pour la rendre le théâtre de leurs exploits contre le clergé. Si le moine de Fontenay , par un plaisant sacrilège, provoqua contre lui la colère des moines de son couvent , n'échappant à leur courroux que par l'intervention du savant juriste Tiraqueau , Villon insulta aussi les habitants d'un des monastères de Saint-Maixent , dans une circonstance dont le curé de Meudon nous transmet les détails : « Le poète , voulant donner » passe-temps au peuple , entreprint faire jouer la Passion » en gestes et languaige poictevin. Les rolles distribuez , les » joueurs recolez, le théâtre préparé , dist au maire et » eschevins , que le mystère pourrait estre prest à l'issue des » foires de Niort ; restoit seullement à trouver habillemens » aptes aux personnages. » Le maire et les échevins se chargèrent des frais que nécessitait l'habillement des confrères qui devaient figurer dans le mystère ; mais ils ne purent se procurer un costume assez riche pour celui qui devait remplir le rôle de Dieu le père. Villon , ayant appris que les cordeliers possédaient une chape magnifique , les pria de la lui prêter pour le jour de la représentation : le refus du frère secrétain l'exaspéra au point qu'il se promit d'en tirer une vengeance éclatante. Un jour que ce moine , monté sur la mule du couvent , était parti pour la quête , les confrères de la Passion , Villon en tête , « tous capparassonnez de peaulx de loups, de
» veaux et de béliers, passementées de testes de moutons, » de cornes de bœufs ; ceincts de grosses courraies esquelles » pendoient grosses cymbales de vaches, et sonnettes de » mulets à bruit horrible ; » armés , les uns de bâtons noirs pleins de fusées , les autres de longs tysons allumez, ils apparaissent tout-à-coup , et entourent le frère quêteur , agitant à ses oreilles leurs instruments bizarres. La mule effrayée renverse le moine , le traîne sur le pavé , et ne reporte au couvent que son pied droict et soulier entortillé. Après un tel récit , nous ne pouvons que répéter ces paroles d'un auteur moderne : « Est-ce une anecdote ou un conte de Rabelais ? » Ou bien Rabelais a-t-il voulu faire d'une mauvaise plai- » sauterie de Villon une histoire tragique? L'absence de » toute autre autorité permet de conjecturer ce qu'on vou- » dra \ » Cependant nous serions disposés à croire que le dénoûment de cette aventure ne fat pas aussi triste que le rapporte Rabelais , car Villon même , après sa rentrée en faveur , se retira à Saint-Maixent dans ses vieux jours soubz la faveur d'ung homme de bien, abbé dudit lieu, et l'on croit que c'est dans cette ville qu'il termina sa carrière.
Si la représentation des mystères rassembla dans les mêmes lieux les habitants des cités , les conviant à des joies communes, d'autres solennités opéraient encore le même mélange. Ces diverses fêtes étaient provoquées le plus souvent par le passage dans nos cités. des rois et des princes du sang; alors éclataient non plus l'enthousiasme des joies populaires , mais des réjouissances officielles auxquelles tous participaient, sans distinction de caste ni de rang. Nous ne voulons pas reproduire tous les détails des solennités de ce genre dont la ville de Poitiers a été le théâtre à différentes
» Art. de la Biographie univers. , t. 49 , p. 106.
POITOU. 239 époques; elles offrent toujours les mêmes incidents et les mêmes tableaux. Four donner une juste idée de ces manifestations de solennités publiques, qu'il nous suffise de rappeler la relation des honneurs que la cité de Poiters , par les ordres de François Ier, rendit à l'empereur Charles-Quint, le 9 décembre de Tannée 1539. Le corps de ville fut informé de l'arrivée de l'empereur par le sénéchal du Poitou , le seigneur de Montpezat et du Fou , qui remit au maire Pierre Rat une lettre du roi de France, ainsi conçue : « Très-chers » et bien-aimés , parce que notre très-cher et trés-aimé » frère l'empereur nous a fait entendre qu'il se délibère » passer en diligence par celui notre royaume , pour aller » en ses Pays-Bas, et que nous "voulons et désirons sur » toutes choses qu'il y soit accueilli, traité et honoré le » mieux que faire se pourra , et avec autant d'honneur et » obéissance qu'on le peut faire à notre propre personne , à » cette cause nous vous prions , et néanmoins mandons tant » expressément que faire pouvons, que pour la réception de » sa personne, et ceux de sa compagnie, en notre bonne » ville et cité de Poitiers , faire tous les préparatifs , provi-
» sions , et autres choses requises , etc. , etc »
Le 8 décembre, Charles-Quint, après avoir passé la nuit au château de Lusignan , arriva à Poitiers, accompagné du dauphin , du duc d'Orléans , du duc de la Trémoille , gouverneur du Poitou, du prince de Talmont, et d'une foule considérable de seigneurs et de gentilshommes qui étaient allés au devant de lui. Avant d'entrer dans la cité , il ren-t contra un cortège de deux mille hommes d'armes divisés en six corps, ayant chacun des devises et des eouleurs différentes. Puis venaient ensuite les trompettes , les archers et les sergents de la commune , tous à cheval , et précédant le maire, les échevins et les bourgeois de la ville , vêtus de lon-
gues robes de satin noir, doublées de velours et de damas. Après les gens de la commune s'avançait la foule bruyante des écoliers de l'université et des clercs du palais , avec une casaque de satin jaune sur un pourpoint de satin bleu, découpée et bouffante. Sur leurs bannières était inscrite cette devise : Bellum pace fnutatwn plurimkm gaudii offert. La tumultueuse agitation de ces écoliers présentait un singulier contraste avec la gravité de messieurs de la justice qui marchaient à leur suite, revêtus de langues robes (Técarlate doublées de velours, et ayant pour cortège les avocats et les praticiens du palais , tous hormestement tes tus. Le clergé , solennellement assemblé , était resté à la porte de la Tranchée , et pendant que l'artillerie faisait un merveilleux bruit, des enfants de chœur chantaient harmonieusement plusieurs dictées à l'honneur Audit empereur.
Charles-Quint , après avoir écouté , au faubourg Saint- Jacques , les harangues du maire et du lieutenant général , traversa les rues de la ville au milieu d'arcs de triomphe , chargés de symboliques inscriptions , pour lesquelles l'érudition catholique et païenne des gens de l'université avait épuisé tous ses trésors. Des théâtres étaient dressés sur les places , et des statues allégoriques représentant la France et l'Espagne , l'empereur et François Ier, exprimaient dans leurs poétiques devises le bonheur de l'union des deux monarques. Il s'avança ainsi jusqu'à la cathédrale , où il fut reçu par le chapitre en chapes de drap d'or. Ses armes et celles du roi s'entrelaçaient au dessus de la principale porte , et dans un écusson étaient gravées ces paroles bibliques : Exaltent eum in ecctesiâ plèbes , et in calhedrd seniorum laudent eum.
L'empereur logea à l'évèché , dans des appartements tendus de fines tapisseries à personnages que le seigneur de la Trémoille avait fait apporter de son château de Thouare. Le
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lendemain , le maire , Pierre Rat , assisté des échevins , lui offrit , au nom de la ville , un riche présent ; c'étoit un parc semé de diveres fleurs , au milieu duquel y avoit un haut rocher, sur lequel étoit un aigle s'éjoiàssant des ailes tout auprès d'un beau et haut lys, avec cette inscription : Ex omnibus floribus orbis elegisd tibi lilium unum , et le tout d'argent doré. Malgré l'innocente flatterie adressée à l'empereur aux dépens de notre emblème royal abrité par les ailes du puissant et terrible oiseau symbolique, Charles-Quint répondit au discours éloquent du maire par ces laconiques paroles : Je remercie la ville, j'accepte son présent , et m'en souviendra bien. Au moment de franchir là porte de Rochereuil , les écoliers obtinrent la délivrance de plusieurs de leurs camarades alors en prison , ainsi que celle d'un grand nombre de détenus, parmi lesquels se trouvait une jeune femme condamnée à mort , et dont l'exécution était différée par suite de sa grossesse. — * Telles furent les circonstances qui signalèrent le passage de l'empereur Charles-Quint dans notre cité, et qui se reproduisirent constamment dans toutes les solennités de ce genre.
Dans le résumé que nous avons essayé de tracer des événements du xv* siècle et des premières années du xvi% plusieurs faits importants pour l'histoire de notre province ont échappé par leur nature aux grandes divisions que nous avions faites , et avant de franchir les limites de cette période de nos annales , il est nécessaire de les mentionner , afin qu'ils puissent compléter le tableau historique qu'offrait le Poitou dans les temps qui ont suivi sa jonction à la couronne de France. Si au nom de Charles VII se rattachent les souvenirs de cette fusion nationale , ainsi que la création de l'université , d'autres tentatives non moins importantes eurent leur initiative pendant son règne. « Une autre entre-
prise également utile , dit Thibaudeau 1 , adoptée par Charles VII pour l'avantage des habitants de Poitiers , a été la navigation du Gain : le commerce rend les villes florissantes ; il pourrait devenir intéressant à Poitiers par l'augmentation des manufactures et la vente des productions du pays. Les environs de la ville, les campagnes qui bordent le Clain , sont fertiles en blé et en vins ; le propriétaire et le cultivateur sont souvent obligés de donner les denrées à bas prix , à cause des difficultés et des frais de transport : ces frais seraient diminués considérablement , si le Clain était navigable depuis Poitiers jusqu'à Châtellcrault , où la rivière porte bateau et va ensuite se jeter dans la Loire. En rendant également navigable le Clain au dessus de Poitiers , on faciliterait l'exportation des denrées du pays ; par ce moyen, Poitiers deviendrait l'entrepôt de plusieurs provinces. Cette ville est d'une étendue considérable , les vivres y sont abondants : elle a d'ailleurs toutes les commodités nécessaires pour la facilité du commerce. Charles VII fut convaincu par lui-même de l'utilité de cette entreprise, pendant le séjour qu'il fit à Poitiers ; il ordonna qu'on fît tous les travaux nécessaires pour rendre la rivière navigable jusqu'à Châtellerault : on leva pour cet effet des sommes considérables; mais les travaux ne furent continués que jusqu'au Moulin- Parent , parce que les fonds qui avaient été levés pour ces ouvrages furent détournés et perdus pour la ville. Ce projet fut repris sous François Ier, en 1 533 ; ce prince ordonna qu'il serait fait information ou enquête sur l'utilité et inutilité de ce projet , et que le lieutenant général , les avocate et les procureurs du roi de la sénéchaussée donneraient leur avis sur le même sujet : on fit entendre plusieurs marchands et
< Htet. du Poitou , t. 3 , p. 66.
POITOU. 243 bateliers de différentes villes , comme Rouen', Orléans, Tours , Chinon , la Rochelle , Saumur ; ils s'accordèrent tous à dire que la navigation de la rivière du Clain était facile en faisant quelques écluses ; qu'elle serait très-utile au royaume par la circulation des denrées , et à la ville de Poitiers et ses environs par la diminution des frais de transport des fruits qu'ils vendraient et achèteraient , principalement pour les bois. Cette considération devient plus puissante que jamais , dans ce temps où les environs de la ville sont dégarnis de bois , et où il est d'une cherté excessive par sa rareté et les frais de transport.
» Les mêmes experts disent dans leurs dépositions que la navigation du Glain augmentera les revenus du roi et les droits de péage , en facilitant la circulation des denrées ; que les seigneurs des moulins qui sont sur la rivière auront aussi plus de facilité pour le transport des grains et des farines. François Doyneau , lieutenant général de la sénéchaussée , Jean de Lauzon, avocat du roi, Joachim Arembert, Pierre Porcheron, procureurs du roi, dirent, par leur avis motivé , qu'ils regardaient la navigation du Clain comme très-utile à la province et à tout le royaume.
» En 1540 , le maire éprouva bien des difficultés pour le recouvrement de la somme que le roi avait permis de lever sur les habitants ; la noblesse se soumit sans peine à cette imposition ; mais quelques membres de l'université et les officiers de la monnaie prétendirent qu'ils devaient être exempts de cette contribution. Il fallut des ordres exprés du roi , adressés au sénéchal de Poitou ou à son lieutenant , pour les obliger de payer leur portion. — En 1 541 , le clergé fit aussi des difficultés ; la ville obtint du roi la permission de faire une imposition de 1 ,700 liv. sur tous les propriétaires des maisons en la ville de Poitiers , soit gens d'église ,
exempts ou non exempts , privilégiés et non privilégiés , et sur les propriétaires riverains du roi. — Ces enquêtes et procès-verbaux ayant été rapportés au Conseil , le roi ayant considération à l'augmentation et enlretenement de sa ville de Poitiers , qui est la principale de la province du Poitou , et aux profits grands qui pourroient venir par tels moyens tant en commun qu'en particulier , ordonne que la rivière du Clain sera rendue navigable tant de Poitiers descendant à Châtellerault que de Poitiers retournant vers Vivône; que la Vienne sera aussi rendue navigable depuis Châtellerault jusqu'à Limoges. On commença les travaux nécessaires des deux côtés en même temps , au dessus de Poitiers et au dessous , et on fit faire des portes aux écluses des moulins. François Ier , qui avait fort à cœur l'exécution de ce projet , fit don à la ville d'une somme de 3,200 livres pour être employée à ces travaux, en faveur de la bonne fidélité que les habitants de Poitiers ont toujours précédemment eue à lui et à ses prédécesseurs. Cette somme de 3/200 liv. faisait partie de celle de 7,200 livres qui avait été assignée sur la ville de Poitiers pour la subvention de la guerre : il fut ordonné que la somme de 3,200 livres restant à payer , et que le roi remettait à la ville , serait imposée , attendu qu'il est question de bien public , sur tous et chacun des habitants de cette ville et fauxbourgs, de quelque qualité qu'ils soient , privité- {fiés et non privilégiés, et sans préjudice à leur privilège en autre chose.
» La somme de 3,200 livres fut en conséquence répartie sur tous les habitants de la ville : mais plusieurs refusaient de payer, alléguant leurs privilèges, et principalement quelques officiers et suppôts de l'université et de la monnaie. La ville obtint un second arrêt du Conseil , qui ordonna que les privilégiés et tous autres paieraient les sommes auxquelles ils étaient imposés. Il y eut aussi une sentence pro-
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POITOU. 245 visoire rendue en la sénéchaussée de Poitiers contre les propriétaires des moulins situés sur la rivière du Clain , qui les condamna d'ôter et d'enlever tout ce qu'ils avaient sur la rivière empêchant les travaux de la navigation. — On commença les travaux à deux lieues au dessus de Poitiers , au bourg de Ligugé ; on y fit une porte sur la rivière , qui coûta 800 livres à la ville : l'évêque de Maillezais et le doyen de Saint-Hilaire promirent d'y contribuer. Pour rendre la rivière navigable depuis Ligugé jusqu'à Poitiers , il n'y avait plus à faire que les portes de Saint-Benoît. — Le maire fit convoquer tous les corps ecclésiastiques de la ville , pour les engager à payer leur portion de l'imposition ; il y en eut plusieurs qui ne comparurent point. Le maire représenta aux ecclésiastiques qui se rendirent à l'assemblée qu'aux termes des lettres patentes ils devaient supporter une portion de la taxe , laquelle devait être- faite sur les habitants de quelque condition qu'ils fussent , gens d'église , privilégiés et non privilégiés , attendu quil est question de bien public. Celui qui représentait l'évêque de Poitiers fit observer que , ce prélat étant absent, il n'avait aucun pouvoir de consentir à la contribution' demandée.
» Les autres députés déclarèrent qu'ils ne voulaient rien donner : le corps de l'hàtel-de-ville était , disait-on , bien hardi de vouloir faire des impositions sur le clergé , qui est exempt de toute imposition par disposition de droit divin , humain , civil et canon ; il payait des décimes , des dons gratuits ; d'ailleurs on ne connaît pas les vrais intérêts de la ville ; la navigation du Clain , bien loin de lui être de quelque utilité, était ee qu'il y avait de plus dangereux : ce serait faciliter le moyen de prendre la ville par eau en temps de guerre. — Les supérieures des communautés de filles de la cité dirent , de leur côté , qu'elles avaient beaucoup de reli-
gieuses à nourrir , et que c'était tout ce qu'elles pouvaient faire. — Pourquoi tout considéré , le clergé n'est délibéré contribuer aux frais dudit navigage par vertu desdites lettres royales, lesquelles il n'approuve, se réservant de les débattre en temps et lieu. Sur l'insistance du maire , des députés furent envoyés vers le roi pour connaître ses intentions à ce sujet. Les guerres qui occupèrent ce prince durant les dernières années de son règne l'empêchèrent de donner son attention à cette affaire , et de fournir partie des fonds dont on pouvait avoir besoin. »
Ce projet si important pour les destinées commerciales du pays environnant la cité de Poitiers , entravé par le mauvais vouloir des gens privilégiés , fut repris dans le dix-septième siècle ; mais sa réalisation ne put encore triompher de tous les obstacles. Et au moment où nous transcrivons ces détails donnés par Thibaudeau sur la navigation du Clain et de la Vienne , après plusieurs siècles écoulés , de nouvelles tentatives se manifestent , des travaux préparatoires s'opèrent , et tout concourt à réaliser les plans de nos devanciers , donnant ainsi satisfaction aux intérêts commerciaux de nos contrées. En présence de ces préoccupations qui échappent à la nature de notre sujet , nous n'avons qu'une seule chose à désirer , à savoir que ceux qui viendront après nous dans le récit de nos annales privées ne soient pas réduits , ainsi que nous , à constater des projets , mais bien des résultats positifs et irrévocables.
En dehors de tous ces faits d'intérêt purement matériel , d'autres incidents s'entremêlent aussi aux événements généraux de ces temps. C'est ainsi que sous Charles VII il fut encore question d'établir à Poitiers une chambre de parlement. Les habitants du Poitou , province toujours demeurée fidèle au roi de France , sollicitaient cette faveur pour la cité
POITOU. 247 de Poitiers , disant « qu'il y avoit une si grande quantité de » procès indécis au parlement de Paris, que souvent , quel- » ques poursuites longues et somptuaires qu'aient faites les » sujets de Sa Majesté, ils sont contraints de laisser leurs d procès comme perdus , et qu'on a vu plusieurs qui sont » morts à la poursuite , et d'autres qui ont perdu tout leur » bien et sont venus à la mendicité , et autres qui ont perdu » le sens. La longue distance des lieux de la demeure des » plaideurs fait que les délais des procédures sont longs , et » que les procès ne peuvent être jugés de longtemps ; que » cette chambre devoit être remplie de sages hommes qui » tiendroient une cour souveraine à Poitiers ; que ce ne » seroit point faire deux parlements , mais pour le bien de » la justice et le soulagement des sujets; — que dans le » temps que Charles VII avoit transféré le parlement de » Paris à Poitiers, il avoit bien établi une autre chambre à » Béziers. » — Malgré les instances des habitants de Poitiers , ce projet n'eut jamais une complète réalisation. Et si , en 1469 , cette cité posséda durant quelque temps le parlement de Bordeaux, elle ne dut cette faveur qu'aux événements politiques de l'époque. Louis XI, en effet, ayant donné laGuienne à son frère, et craignant quelque révolte du genre de celle qu'il avait soulevée lui-même contre leur père, transféra la cour judiciaire de Bordeaux à Poitiers.
Un tragique événement dont la cité de St-Jean-d'Angély fut le théâtre devint une occasion pour Louis XI de rétablir les choses dans leur état primitif. Un moine ayant empoisonné le duc de Guienne et la dame de Montsoreau sa maîtresse, la province qu'il possédait en apanage fut reprise par le roi de France, qui replaça , en 1472 , à Bordeaux le parlement transféré à Poitiers , à la condition que les habitants de cette dernière ville recevraient , à titre d'indemnité,
248 L'ANCIEN une somme de cinq mille livres. Nous n'avons point à re chercher ici quel a été l'auteur de la mort violente dont le duc de Guienne fut frappé. A l'histoire générale seule appartient le droit d'accuser ou de justifier de cet assassinat le roi de France , Louis XI. Mais si , en présence de cette illustre victime , nous ne pouvons que déplorer la triste catastrophe qui mit fin à ses jours , nous avons à mentionner le souvenir de la femme qui partagea son sort , qui expira avec lui, par le même poison , dans les mêmes souffrances. Bien malheureuse avait été déjà la destinée de la dame Nicole de Montsoreau , veuve de Louis d'Amboise , vicomte de Thouars , avant que le moine fanatique ne la comprit dans ses vengeances contre le frère du roi. a C'étoit , dit Bouchet , une femme remarquable, plus pour ses grâces et vertus que pour sa beauté ; car elle savoit éloquemment parler , et plus élégamment écrire en prose, et rithme , voire jouer de tous instruments musicaux. » Placée par la mort de son époux dans un isolement presque complet , n'ayant plus en son pouvoir les immenses richesses de la famille de Thouars*, chassée par le» agents de Louis XI de son château seigneurial r elle embrassa avec ardeur la cause des petits-enfants de Marie de Rieux , et s'associa aux destinées du duc de Guienne. L'amour le plus vif resserra bientôt des liens que l'intérêt seul avait fait naître ; au milieu des agitations du siècle , la veuve d'Amboise ranima dans le cœur du prince des sentiments d'indépendance féodale , et expia par une mort douloureuse ses affections et son amour. Le dénoûment de leurs communes destinées fait facilement oublier l'étrangeté de leur union.
Pendant que la maîtresse du duc de Guienne expirait ainsi , victime de son attachement , une jeune femme issue du sang royal expiait T elle aussi , par une terrible catastrophe, les tristes conséquences de sa légèreté. «En la même
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année 1472 , au mois de juillet , arriva un notable accident au village de Bonciers-les-Dourdan , appartenant au comte de Maulevrier , grand sénéchal de Normandie, fils de Pierre de Brézé , seigneur de la Varenne , qui fut tué à la bataille de Montlhéry. Ce seigneur avait épousé Charlotte de France, fille naturelle de Charles VII et d'Agnès Sorel, dite la belle Agnès. Tenant de la complexion amoureuse de sa mère, elle s'abandonna à Pierre de la Vergne , gentilhomme poitevin , veneur de son mari. Le comte, revenant de la chasse, se rafraîchissait en une autre chambre ; un serviteur fidèle l'ayant averti de ce qui se passait à l'ignominie de sa maison, il se leva promptement, et , transporté de fureur , alla tuer de sa main sa femme et son galant ; et après fit enterrer sa femme en l'abbaye de Coulloin , et celui du galant dans un jardin. » Sanglante justice qui révèle les moeurs de ces temps.
Nous sommes arrivés aux dernières limites de notre exploration historique : après avoir traversé les événements généraux, les catastrophes nationales, nous avons recueilli les souvenirs d'incidents moins éclatants , mystérieux comme tout ce qui se rattache à la vie privée , cherchant ainsi à raviver sous toutes les faces la physionomie du passé. Maintenant il nous serait facile de rappeler d'autres détails , d'autres faits , de multiplier à l'infini toutes nos citations , de mentionner les moindres particularités dont nos annales sont remplies dans ces époques de troubles et d'agitations féodales. Le château, la cité et l'église pourraient nous fournir encore d'amples moissons ; toutes les familles seigneuriales et plébéiennes , toutes les illustrations sacerdotales auraient droit à de longues monographies. Les relations de la royauté entre les provinces et les cités seraient inépuisables en documents précieux pour l'histoire. Les