‹ Histoire générale du PoitouChapitre 3 sur 16 · JEAN BOUCHET · texte numérisé non relu

JEAN BOUCHET

Les luttes perpétuelles entre la royauté et les descendances féodales devaient avoir leur dénoûment. Ces dernières, épuisées par d'incessantes tentatives de résistance, menacées dans leurs intérêts les plus chers , acceptèrent enfin la suzeraineté du roi de France. La volonté implacable de Louis XI

POITOU. 179

s'acharna contre les antiques débris de l'aristocratie nobiliaire. Pour les seigneurs, les barons et chevaliers, toutes chances d'indépendance ont cessé ; afin d'échapper à de tyranniques persécutions, ils n'ont d'autre ressource que de s'attacher aux destinées de la couronne royale , de se ranger sous ses bannières, et de la servir en sujets loyaux et dévoués. Si dans la maison seigneuriale de Thouars, au sein de laquelle se sont confondues les dynasties d'Âmboise et de la Trémoille, nous avons rencontré quelques incidents propres à nous révéler l'histoire des dissidences du monde féodal et de l'unité monarchique, c'est encore dans cette race que nous voulons puiser l'exemple de la fidélité inviolable du vassal à l'encontre du roi son seigneur, et compléter de la sorte le tableau de la position de la noblesse au XVe siècle et dans les premières années du xvi6. Dans cette nouvelle carrière , l'aristocratie seigneuriale occupe encore les plus belles pages de nos annales ; associée à tous les événements de la royauté , elle participe à ses exploits et à ses défaites ; il y a entre elles communauté parfaite de gloire et de revers , de joies et de malheurs. L'attachement du seigneur à son suzerain constitue la base de la chevalerie ; et son dévoument de chaque jour devient l'occasion de triomphes sans nombre , et la source de toutes ces poétiques légendes , dont les récits s'attachent au nom de tout chevalier fidèle, le glorifient et perpétuent sa mémoire sous de sublimes dénominations: telle a été la destinée de Louis de la Trémoille, petit-fils de Louis d'Amboise , dont le nom s'entremêle à toutes les gloires nationales depuis Charles VIII jusqu'au milieu du règne de François Ier , et dont la bravoure et la fidélité lui avaient acquis le titre glorieux de Chevalier sans reproche , lorsqu'il expira sur le champ d'honneur combattant pour sa patrie et son roi.

C'est par la vie de ce noble chevalier que nous voulons compléter notre aperçu sur l'histoire de l'aristocratie seigneuriale. Là, plus de luttes, plus de catastrophes, plus de sombres tableaux , plus de vengeances, plus d'insurrections. Tous les incidents qui la traversent , offrent un mélange de poésie et de grandeur, d'héroïsme et de fidélité , dont l'ensemble nous fait admirer cette noblesse alors qu'elle a inscrit sur sa bannière les devises nationales. Et puis, par la reproduction presque textuelle de cette chronique qui nous rappelle les beaux temps de la chevalerie, non-seulement nous simplifions notre tache en résumant dans la vie d'un seul personnage bien d'autres existences non moins glorieuses , •mais encore nous avons à cœur d'ouvrir nos pages aux récits de notre plus ancien historien, de Jean Bouchet, l'annaliste d'Aquitaine ; c'est lui qui a monumenté dans une merveilleuse légende 1 les exploits du Chevalier sans reproche, c'est lut qui parlera par notre voix : de la sorte le héros et l'historien , intimement liés l'un à l'autre , deviendront pour notre orgueil national une seule et même chose ; l'artiste se révélera dans son œuvre , et la vérité du tableau n'en sera que plus complète. La vie privée se confondra dans notre récit avec la vie publique ; au héros des combats succédera le chevalier tendre et passionné ; au tumulte du champ de bataille , les sgitations plus douces de l'amour ; au dévoûment monarchique , les affections de famille.

Chose étrange ! l'appui le plus ferme de la royauté de France, à la fin du XVe siècle, est le petit-fils des deux hommes qui ont joué le rôle le plus important dans les discussions féodales du même siècle. Par sa mère , il a dans ses veines le sang du vicomte de Thouars , Louis d'Àmboise , cette victime

» Panégyrique du Chevalier sans reproche, par Jean BoùcheL — Gollect. de Petitot, tom. 14, 1" série.

POITOU. 181 de la persécution et de l'avidité de Louis XI ; par son père , fils du fameux sire de la Trémoille , il nait sous l'inspiration d'un caractère antipathique à la domination royale ; dans les souvenirs de son aïeul se résument , en effet , toutes les catastrophes que l'indépendance des seigneurs a provoquées. Ces deux natures, diverses et opposées, s'entremêlent en lui , s'y métamorphosent, et créent le type le plus parfait de la chevalerie des temps modernes.

Le 20 septembre de l'année 1460 fut un jour de féte pour la race des la Trémoille. Dés les premières lueurs du soleil, qui est le cœur du ciel et l'œil du monde, des acclamations de joie retentissaient dans le château de l'antique dynastie ; car Marguerite d'Àmboise , femme de Louis de la Trémoille , mettait au monde un fils qui hérita du nom de son père. Tous les seigneurs et les nobles châtelaines d'alentour vinrent â l'envi féliciter la jeune femme, admirer la beauté et la force de son enfant. Ses premières années s'écoulèrent au milieu des paisibles occupations du château de Bommiers, résidence des la Trémoille. Les mœurs de la noblesse de ces temps favorisaient merveilleusement dans la jeunesse les habitudes guerrières ; elles les disposaient aux fatigues et aux périls d'une vie péniblement agitée. La chasse aux bêtes fauves à travers les sombres forêts, les tournois, préludes de combats plus sérieux , remplirent largement l'adolescence de notre jeune héros. Ses nombreux exploits dans ces divers exercices, la précocité de son courage et surtout l'illustration de sa naissance inspirèrent à Louis XI la pensée de l'attirer à la cour de France ; le rusé monarque n'eût pas été lâché de façonner lui-même cette jeune nature si richement dotée, de maîtriser au profit de sa royauté une ardeur et une bravoure qui peuvent lui devenir funestes. Quoique ennemi implacable de son aïeul , auquel il ne pouvait pardonner ses

accointances anti-nationales avec le duc de Bretagne , il n'oublia rien pour flatter l'ambition du jeune descendant des la Trémoille. Le père, fort troublé de cette nouvelle et qui ne se souciait guère d'accepter ces offres, congnoissant la complexion du roy , lui répondit que son fils était trop jeune encore pour supporter les fatigues de la cour , et le remercia de l'honneur insigne qu'il daignait lui faire.

Ce refus au roi de France jeta dans l'esprit du jeune homme de vagues inquiétudes; le calme, la vie solitaire, les pacifiques occupations du château de Sommiers n'offrant aucun attrait à. sa bouillante activité, il regretta que son père n'eût pas accédé aux propositions royales : des pressentiments de gloire et d'ambition agitèrent son imagination , et il résolut d'abandonner la résidence paternelle. « Chazerac, mon ami , disait-il à un jeune seigneur en lui confiant son projet, tu as te secret de mon cœur et la teneur des lettres closes et des mystères de ma pensée ; quittons ensemble ce noble manoir, et allons chercher à la cour de France l'occasion <f exploits et de hauts faits. » Quelques jours après cette confidence , malgré les larmes et les supplications de sa mère , <jrwt ne pouvait pacifier et consoler son coeur tout inondé de pleurs , il partit secrètement en compagnie de son ami Odet de Chazerac, pour aller se présenter au service du roi de France, sans avoir obtenu le consentement de son père , qui voyait avec regret ce départ et ce désir de s'attacher à la fortune de Louis XI. Le seigneur de la Trémoille , irrité , envoya à leur poursuite deux gentilshommes qui les ramenèrent fort tristes au château de Bommiers. L'entrevue du père et de l'enfant révolté fiit pénible et orageuse ; mais de sages conseils remplacèrent bientôt dans la bouche du vieillard les paroles dures et menaçantes : « Pauvre enfant, lui disait-il, tes yeux sont obscurcis par » l'ignorance de ton jeune âge , aie donc foi en ma vieil-

~ POITOU. 183

» lesse expérimentée. Non , il n'est pas temps pour toi , » ni prudent, d'aller à une cour agitée à chaque instant par » les guerres et les discordes qui existent entre le roi et les » princes de sa famille. Tu ne sais pas les périls qui mena- » cent le royaume , tu ignores le caractère soupçonneux du » roi qui n'aime personne ,fors pour le temps qu'il en a affaire. » Tu ne sais pas que c'est lui qui a dépouillé de ses biens » ton aïeul le vicomte de Thouars; qu'il est l'humble esclave » d'un barbier trompeur et d'un évéque déloyal? Ne retient- » il pas dans ses prisons le duc d'Àlençon, le seigneur de » Nemours, la fin desquelz pourra entre plus piteuse à veetr » que leurs faietz et gestes plaisons à remémorer? Tu am- » bidonnes les joies de la cour , ô mon fils , tandis que tu » devrais les redouter. Si on y apprend à se vêtir honnête- » ment, à parler un beau langage , à rire sobrement, à dor- » mir d'un sommeil léger , à écouter les moindres caprices » du sort sans murmurer, tout cela n'est que vaine gloire , » ambition et hypocrisie. Les vertus y sont extérieurement » l'objet perpétuel de moqueries et de dérision; tous sont » envieux > songeurs de malices , inventeurs de trahison , ne » cherchant qu'à se nuire et à se supplanter les uns et les » autres. » À ces remontrances paternelles le jeune homme répondait timidement : « Ne croyez pas, mon père , que j'aie » voulu aller contre votre volonté , je sais trop bien que les » enfants doivent obéir à leurs pères. » Et déjà , après quelques préliminaires de soumission, il s'apprêtait à détruire toutes les objections soulevées par son père à rencontre de son projet, lorsqu'un message de Louis XI fit connaître au seigneur de la Trémoille qu'en cas d'un nouveau refus de lui envoyer son fils , il le considérerait comme sujet rebelle et vassal insoumis. Cette brusque intervention du roi réussit mieux que ne l'auraient fait tous les arguments du jeune

homme , et, dans la crainte de s'exposer de nouveau à la colère de son suzerain, le vieillard consentit au départ de son fils, lequel, richement vêtu et monté, partit avec grande joie pour la cour de France.

La carrière lui est donc ouverte; le descendant des la Trémoille place sous la sauvegarde de la royauté ses destinées tout entières et la gloire de son nom. Si la fortune le favorise, il pourra réaliser les pronostics dont plusieurs savants astronomes, consultés lors de sa naissance, ont entouré son avenir. Ses débuts dans son service près du sombre monarque furent heureux , et à le voir si brave, si décidé, si impétueux au milieu de tous ses compagnons , le roi s'écriait : « Ce jeune la Trémoille deviendra un jour le soutien et » le défenseur de mon royaume; il sera redoutable à op- » poser à nos ennemis de Bourgogne. » Tous ces présages attiraient sur le jeune seigneur l'attention et les regards de la cour. Mais les temps n'étaient pas encore venus d'accomplir ses hautes destinées; d'autres incidents, d'autres préoccupations l'agitent; avant de connaître les émotions de la vie publique , il lui faut traverser des émotions d'une autre nature, non moins vives, non moins périlleuses. Une jeune dame , belle , remarquable entre toutes, s'offre à ses yeux, et l'amour envahit l'imagination du jeune homme; il oublie ses instincts et ses désirs de gloire pour s'abandonner à des espérances plus douces et à de plus voluptueuses pensées. La sincère affection qui l'unit au mari de cette dame rend sa passion plus dramatique encore. Et en vérité , si nous n'avions pas à cœur de peindre dans tous ses détails la vie chevaleresque de cette époque, nous jetterions un voile sur cette partie du récit de notre chroniqueur indiscret, pour traverser rapidement les aventureuses émotions de cet épisode d'amour, dont le dénoûment nous fera cependant pardonner

la courte narration. Bientôt la jeune dame eut jour et nuit devant les yeux la beauté et les bonnes grâces du jeune seigneur, et lui son excellente beauté, son humble maintien, sa gracieuse parole et sa conversation pleine de charmes. C'était là le premier élan de son cœur; il s'y laissa entraîner avec toute l'ardeur et la vivacité de son imagination. Bien pures et bien naïves furent les relations des deux amants; elles se traduisaient par des paroles entrecoupées de larmes , par de langoureux accents ; l'un et l'autre , dévorés d'un feu inconnu, résistaient à l'entraînement d'une passion coupable ; et si quelquefois , s'échappant aux regards de tous , ils se réunissaient dans un lieu solitaire , ce n'était que pour confondre leurs douleurs, échanger leurs plaintes, et épancher dans ces mystérieuses rencontres des pensées tristes et pleines d'amertume. Tous les deux sont arrêtés par le devoir ; l'épouse et l'ami ne veulent en rien trahir leur réciproque affection* Le chroniqueur résume en ces termes leurs angoisses : « Les chansons , dit-il , estoyent tournées en souspirs , les joyeux propos en solitude de pensées , et les rires en amoureuses larmes. » Ces naïves préoccupations devenant de jour en jour plus vives , bouleversèrent l'esprit du jeune seigneur ; en proie à la violence de ses désirs , il aurait peut-être oublié le respect dû à l'amitié , et détruit par de coupables tentatives l'illusion de son amour, lorsqu'un incident inattendu le sauva du péril , et le fit rentrer dans une voie meilleure. L'époux de la jeune femme, chevalier mondain et de grand esprit , s'aperçut à temps des malheurs'qui menaçaient son union; il découvrit la cause des larmes de son ami, le seigneur de la Trémoille, et voulant mettre un terme à une passion déraisonnable, il s'avisa d'un singulier stratagème.

Dans un entretien avec sa femme , feignant d'ignorer qu'elle était l'objet de la passion de la Trémoille, il lui ra-

conta les amours de sa propre jeunesse , les douleurs qu'ils avaient provoquées , et lui avoua qu'il craignait bien que son jeune ami ne devint victime de souffrances semblables , et que du reste la dame de ses pensées , quelle qu'elle fût , devait se trouver fort honorée de l'affection d'un chevalier aussi parfait. « Et si je savais , ajoutait le rusé mari en fixant sa » femme , en quelle dame il a placé l'espérance de son cœur, » je ferais tous mes efforts pour favoriser ses succès. — » Et si c'était moi , lui répliqua la jeune femme toute trou- » blée , que diriez-vous ? — Je dirais , lui répliqua son » impassible interlocuteur , que vous êtes bien digne d'être » aimée par lui ; mais je crois trop à sa loyauté pour re- » douter de sa part une action honteuse, le déshonneur de » son ami , et la mort lui semblerait certainement préférable. » Néanmoins, si l'ardeur de ses désirs vient à me blesser » dans mon honneur, Madame , je compte sur vous pour ne » me rien cacher. » — À cette accusation indirecte, l'épouse presque offensée s'écria avec l'accent de la sincérité : « N'en » croyez rien , mon ami ; son amour est pur et sans repro- » che , et son affection pour vous combat celle qu'il éprouve » pour moi , et la pitié qu'il m'inspire a pu seule émouvoir » en mon cœur des pensées d'attendrissement. » Satisfait des dernières paroles qu'il entendait , le chevalier continua en ces termes : « J'ai le désir bien vif de rétablir le calme de son » esprit , et c'est vous , Madame , que je veux charger de ce » soin. Demain , après dîner , je partirai de ce château avec » mes serviteurs, vous laissant seule avec lui. Dès que je » serai éloigné , vous irez dans sa chambre et lui re- » mettrez de ma part une lettre , vous offrant par mon congié » à sa mercy. Si je vous confie cette mission délicate , c'est » que je connais votre prudence et votre vertu ; vous seule » pouvez le guérir d'un mal dont plusieurs jeunes seigneurs

POITOU. 187

» sont morts. » Et en prononçant ces dernières paroles , le chevalier pressant sa jeune femme dans ses bras , lui témoignait vivement son amour et la confiance bien grande qu'il avait en elle.

Dés le lendemain il mit à exécution son projet de départ , et le soir les deux amants se trouvèrent seuls en présence l'un de l'autre. Aux premières paroles de la dame qui l'interrogeait sur l'emploi de sa journée , le jeune la Trémoille répondit douloureusement qu'il l'avait passée en soupirs et en larmes. Son émotion, ses désirs, la pensée de son devoir , tout l'agitait dans ce moment difficile , lorsque la dame se chargea du dénoûment de leur amour insensé. Elle lui raconta alors la scène qu'elle avait eue avec son mari la nuit précédente , et lui remit entre les mains la lettre de ce dernier. Dans cette épître, le chevalier disait à son ami qu'il était d'un homme déloyal d'ambitionner la femme d'un autre , et que ce coupable amour devenait plus tard la source de remords terribles; du reste, il le laissait libre d'agir comme bon lui semblerait, et que c'était là le motif de son départ précipité. La lecture de cette lettre pleine de sages remontrances provoqua dans le cœur de la Trémoille une complète révolution. Après avoir versé quelques larmes, le courage lui revint, des sentiments d'honneur prévalurent, il chercha même à se justifier de ses folles pensées; et lorsque le chevalier, instruit de tout ce qui se passait, revint dans son château, il eut la joie de contempler l'effet merveilleux de son stratagème, car au lieu de deux coupables il y retrouva une épouse pure et un ami dévoué.

D'autres émotions succédèrent dans l'esprit du jeune seigneur à celles qu'en avait bannies la ruse prudente de son ami. Quelques jours après l'aventure que nous venons de raconter, ayant appris la maladie de son père , il eut à peine

le temps d'aller assister à ses derniers instants , et d'entendre pour la dernière fois sa parole et les conseils de son expérience. La mort du vieillard plaça son (ils dans une position élevée ; il se trouva , par son droit d'ainesse , représentant l'antique dynastie des la Trémoille. La charge était pénible et lourde ; il avait à lutter contre bien des obstacles pour triompher de ses rivaux et de ses ennemis. D'autres pensées alors le préoccupent : plus de soucis d'amour, de ces angoisses innocentes du jeune âge ; l'enfant est devenu homme ; sa couronne seigneuriale lui rappelle ses devoirs et ses hautes destinées ; la vie s'offre à lui avec tous ses incidents, toutes ses chances de gloire et d'adversité.

Son premier soin fut de réclamer la délivrance des propriétés de son aïeul maternel , et d'arriver au résultat dont nous avons parlé dans le chapitre précédent. Ces choses terminées à son avantage , il se trouva être un des seigneurs les plus puissants du royaume de France. Dès les premières années du règne de Charles VIII , une alliance avantageuse s'offrit pour lui, et il résolut de s'unir à Gabrielle de Bourbon , fille du comte de Montpensier. La réalisation de ce projet devait être encore traversée par certains incidents qui révèlent dans tous les événements de cette époque le merveilleux mélange de la poésie et de la réalité. La jeune fille , retirée dans un château situé au milieu des montagnes de l'Auvergne , était tout-à-fait inconnue à son noble fiancé. Le T portrait qu'on lui en avait fait était peut-être trop parfait

» de beauté et de grâce pour ne pas provoquer dans son esprit

quelques craintes d'exagération ; aussi ambitionnait-il vivement la possibilité de s'assurer par ses propres yeux de la vérité des éloges qui retentissaient de toutes parts , et dont la sœur du roi elle-même , Anne de Beaujeu , se faisait r éloquente interprète.

POITOU

Mais cette défiance assez naturelle pouvait lui nuire dans l'esprit de la jeune fille , aussi n'osait-il abandonner ostensiblement la cour de France pour aller en Auvergne. Cependant les négociations du mariage devenaient plus actives , et la Trémoille risquait fort de ne pouvoir satisfaire la vive curiosité qui le tourmentait , lorsqu'une occasion favorable se présenta à lui. Far ordre d'Anne de Beaujeu , un gentilhomme de la maison du roi , et fort grand ami de notre héros , fut chargé d'aller à la résidence de Gabrielle de Bourbon solliciter d'elle un assentiment à l'union projetée. Le lendemain du départ de ce seigneur, la Trémoille partit mystérieusement et suivit la même route que lui. L'ayant joint à quelque distance du château de sa fiancée, il l'instruisit de ses projets , de son vif désir de la connaître , et le supplia de lui permettre de remplir lui-même la mission dont l'avait chargé Anne de Beaujeu. Le lendemain , en effet, le futur époux, métamorphosé en plénipotentiaire de son propre mariage , se présenta sous le nom de son ami à Gabrielle de Bourbon, et lui remit les lettres de la régente. Nous ne raconterons pas les détails de cette étrange entrevue, les éloges réciproques que s'échangèrent les deux amants , leurs mystérieux pressentiments, leurs paroles d'amour, et tous ces préliminaires romanesques dont la Trémoille s'était plu à entourer son union. Le mariage eut lieu quelque temps après au lieu d'Escolles en Auvergne , non sans joye et grosse magnificence. Cette illustre alliance fut encore rehaussée par le succès de ses démarches et de ses labeurs pour obtenir la restitution complète de son patrimoine; et bientôt à son nom seigneurial il pourra ajouter les titres de comte de Benon , vicomte de Thouars , prince de Talmont , baron de Craon , seigneur de Mareuil , de Sainte-Hermine f de Sully , l'Ile-

Bouchard , de l'île de Ré, de Marans , Mauléon , et de plusieurs autres terres situées en Poitou.

Les temps étaient favorables pour l'ambition d'un homme politique. Les dissensions qui suivirent la mort de Louis XI donnèrent aux événements de cette époque une physionomie animée; des guerres civiles éclatèrent au sein de la famille royale , et la question de la régence devint une source de discordes et de luttes. La Trémoille comprit de suite le rôle qui lui était assigné ; attaché par son alliance et par ses instincts aux intérêts de la dynastie de France, il embrassa le parti d'Anne de Beaujeu, de cette femme dont l'influence l'avait si bien servi dans ses projets d'union. Il devint l'adversaire le plus redoutable de la faction d'Orléans , dont les chefs s'étaient ralliés aux guerriers du duc de Bretagne , ce rival implacable de la royauté de France , et à l'âge de vingtsept ans , après la mort du connétable Jean de Bourbon, il fut promu à la dignité de lieutenant général des armées du royaume. Sa vie politique commence ; nous avons maintenant à rechercher comment elle s'est accomplie.

Si le roi de France rencontra dans le seigneur de la Trémoille un défenseur énergique et puissant , dans nos contrées, non loin delà cité capitale de notre province, le parti d'Orléans avait soulevé de nombreux partisans. Du haut de la citadelle de Farthenay , où flottait l'étendard du comte de Dunois , un grand nombre de guerriers se proclament les adversaires de la régente, Anne de Beaujeu , dans ses prétentions au duché de Bretagne. Le jeune roi Charles VIII traversa le pays et alla mettre le siège devant la ville révoltée. La résistance ne fut pas de longue durée , et après quelques assauts les habitants rendirent la ville et le château à la disrétion du vainqueur , à la condition de conserver leurs vies

POITOU

sauves et leurs biens intacts. Lie roi fit raser lus murs 4e la citadelle , et se disposa à de nouvelles victoires. — Vers l'année 1488 , la lutte devint plus vive dans le pays de Bretagne ; l'armée du roi de France , sous les ordres du seigneur de la Trémoille, s'avança jusqu'à la ville de Fougères qui fut prise, et se trouva en présence des troupes ennemies commandées par le duc d'Orléans et un grand nombre d'autres seigneurs attachés à son parti , non loin de la place de Saint- Aubin qui tenait pour les Français. Dés la pointe du jour , le seigneur de la Trémoille envoya plusieurs guerriers pour examiner la position de l'ennemi , et faisant ranger son armée en bataille , il leur adressa ces paroles : « Vous n'ignorez pas » que nous combattons pour la liberté du royaume de » France, pour la défense de la couronne et du trône, » contre des hommes qui ont résolu sa perte , qui veulen » injustement piller , abaisser la noblesse. C'est pour cela » qu'ils se sont unis à nos ennemis les plus cruels, envieux » et perturbateurs de notre repos , et qu'ils ont violé leurs » serments de fidélité au roi de France. Leur cause est une » offense à la justice , une rébellion et une résistance court pable contre l'autorité royale. Espérons donc en Dieu , en » sa toute-puissance et équité , il ne peut donner qu'à nos » armes les chances de succès et de victoire. » La mêlée ne tarda pas à s'engager, et, après quelques heures d'un combat acharné , les Français restèrent maîtres du champ de bataille, réalisant ainsi les pronostics de triomphe de leur général. Parmi les prisonniers de cette désastreuse journée était le duc d'Orléans lui-même , qui fût conduit et enfermé au château de Lusignan , où il resta captif durant quelque temps.

Cette journée mémorable , début glorieux des triomphes militaires du jeune seigneur , fut d'un heureux présage pour ses destinées futures , et de nouvelles dignités donnèrent à son

nom plus d'autorité et d'illustration. Quelques semaines après la victoire de St-Àubin , la mort du. duc de Bretagne termina cette guerre désastreuse ; et par les soins du comte de Dunois , rallié à la cause du roi de France , ce dernier épousa l'héritière du vassal si longtemps insoumis , et confondit dans les limites de son royaume cette province importante. Notre pensée n'est pas de suivre le seigneur de la Trémoille dans toutes les expéditions guerrières qui eurent lieu dans les dernières années du XVe siècle, et surtout dans toutes les phases heureuses et funestes de nos armées sur le sol italique. Tout cela appartient à l'histoire générale de la France, et dépasse les limites d'un simple épisode. Dans la conquête du royaume de Naples et de Sicile , la Trémoille fut tour à tour vaillant général et diplomate habile. Chargé par Charles VIII de dissuader le pape Alexandre d'accorder sa puissante protection à l'usurpateur Alphonse , il s'entremêla dans toutes les intrigues politiques de cette époque. Mais dans les combats son génie se révèle plus ardent et plus impétueux ; et abandonnant à l'ancien ennemi de sa famille, le sire d' Argenton , les préoccupations moins périlleuses de la diplomatie , il cherche au milieu des batailles d'autres chances de gloire et de triomphe. A la tête de l'arrièregarde, il concourut vaillamment au succès de l'entrepise de Charles VIII, et ce dernier, touché des bons services de son vassal , lui disait : « Mon cousin , je promets à Dieu que si » je puis revoir la France, les récompenses que je vous des- » tine seront si grandes , qu'elles exciteront pour mon service » l'ardeur de tous. » A quoi le seigneur de la Trémoille répondait : « J'ai une grande douleur de ne pouvoir mieux » faire encore de mon corps et de mon esprit , et je n'ambi- » tionne d'autre faveur que votre bienveillance et votre » affection. »

POITOU. 193 Au retour de sa brillante et victorieuse expédition , le roi de France n'oublia pas les promesses qu'il lui avait faites , et la dignité d'amiral de Guienne étant devenue vacante par la mort de celui qui en était investi , elle fut accordée au seigneur de la Trémoille. Four répondre dignement à cette marque de la confiance royale et donner un éclatant témoignage de son luxe et de sa magnificence , il fit construire un superbe vaisseau équipé avec richesse et armé pour le service du roi et de la France , voguant à travers les mers sous le nom de Gabrielle , poétique invocation aux souvenirs de sa femme bien-aimée.

La mort de Charles VIII, en 1498, semblait devoir être pour les destinées du seigneur poitevin d'un fâcheux pronostic. À son ancien prisonnier de la journée de St-Àubin fut conférée la couronne de France. Ses inquiétudes à cette occasion furent promptement dissipées. Louis XII , type pariait d'un loyal chevalier , jeta sur le passé un voile d'oubli ; et cette amnistie royale se formula dans ces paroles vraiment sublimes : Le roi de France ne venge pas les injures faites au duc d'Orléans. Connaissant par sa propre expérience la bravoure du seigneur de la Trémoille, sa haute position dans le royaume , il chercha par tous ses efforts à le maintenir dans son affection pour la royauté ; il le fit venir près de lui , et de son propre mouvement il le confirma en toutes ses dignités, pensions, offices et bienfaits, le priant seulement de lui être aussi loyal qu'à son prédécesseur. Dans ce réciproque échange de procédés chevaleresques, le roi et le seigneur se montrent dignes l'un de l'autre , et de leur union doivent nécessairement jaillir de grandes et mémorables actions. A la suite de la conquête du duché de Milan, l'usurpateur Ludovic Sforce, soutenu par des guerriers allemands et suisses , s'étant emparé de plusieurs places occupées par il. 13

les Français , Louis XII envoya eu Italie le seigneur de la Trémoille, qui , après avoir traversé les Alpes , vint assiéger la ville de Novare après s'être emparé de celle de Milan.

La défection dans les troupes suisses au service de Ludovic facilita promptement sa victoire , et ce dernier tomba prisonnier entre ses mains, n'ayant pu parvenir à se soustraire par la fuite et à l'aide d'un costume de cordelier au sort qui l'attendait. De nouveaux exploits auraient signalé sa présence en Italie en 1 503 , lorsqu'il fut chargé par le roi de France de marcher à la conquête du royaume de Naples , à la tête d'une nombreuse et brillante armée , s'il ne fut pas tombé dangereusement malade. Quelques années après , dans les plaines d'Agnadcl , il se montra digne de sa grande renommée, et concourut puissamment au succès de cette journée mémorable. C'est durant ce combat que pour ranimer l'ardeur des guerriers , il s'écria : Enfant*, le roi vous voit. À coté de lui combattit vaillamment son fils, le jeune prince de Talmont.

À ces triomphes glorieux succédèrent bientôt pour Louis XII de désastreuses défaites. La chance des combats s'acharne contre lui. L'Europe liguée , voyant avec peine ses succès en Italie , lui oppose d'innombrables armées. La guerre contre la Suisse , cette nation voisine , la révolte du Milanais , des invasions continuelles en Bourgogne, mirent bientôt en péril la royauté de France. C'est le moment décisif pour la Trémoille de réaliser glorieusement les pronostics du roi Louis XI , et de sauver d'une ruine presque inévitable les destinées de la monarchie. — Le danger exalte son ardeur et son dévoûment; dans la province de Bourgogne, renfermé au sein de la cité de Dijon, soutenu seulement par les débris de l'armée d'Italie, il repoussa, avec succès dans les premiers temps du siège, les attaques des troupes suisses.

Mais voyant que sa résistance, désormais impossible, pourrait entraîner la perte de toute la province , et ouvrir à l'armée ennemie une place importante , il entra en pourparlers avec les assiégeants , et moyennant une certaine somme il obtint d'eux la cessation de toute hostilité. Cette façon diplomatique de terminer une guerre désastreuse souleva , il est vrai , à la cour de France diverses accusations contre la Trémoille , et le roi leur imposa silence par ces paroles : « Far la foi de mon corps , je pense et connais par expérience que mon cousin est le plus fidèle de tous les serviteurs que j'ai en mon royaume. »

Si les premières années du xvie siècle furent signalées par les désastres de la France , si la mauvaise fortune s'attacha à ses destinées , faisant ainsi disparaître les beaux jours de sa gloire et de ses triomphes , la famille de la Trémoille eut , elle aussi , à subir de cruels revers et de douloureuses catastrophes dans la funeste journée de Marignan , où l'armée de François Ier , successeur de Louis XII, lutta avec tant de bravoure et d'acharnement contre les Suisses. Entre toutes les victimes que la mort frappa dans les rangs de la chevalerie française, la perte du prince de Talmont inspira la plus grande douleur. Ce jeune héros, dont l'ardeur et la bravoure promettaient à la dynastie des la Trémoille de nouvelles gloires, tomba sur le champ de bataille, mutilé par soixantedeux blessures, dont cinq étaient mortelles. Bien grande fut la désolation parmi tous les guerriers français lorsque le cadavre fut transporté dans le camp par les soins de messire Régnaudde Moussy , compagnon d'armes du malheureux Talmont. Un souffle de vie l'animait encore , et de sa bouche expirante il adressait à ses camarades ces résignées paroles : a Or » çà , mes amis , il faut que je vous laisse , et que j'abandonne » les misères de ce monde. Je meurs en la fleur de mon » âge , mais aucun regret ne s'élève en moi contre la volonté

» de Dieu , que je remercie bien sincèrement de m'avoir » fait la grâce de mourir au service du roi et de la chose pu- » blique. » Ayant demandé un prêtre , il s'entretint longuement avec lui , et après une agonie de trente-six heures il rendit l'àme à Dieu. Le roi se chargea lui-même d'aller annoncer au seigneur de la Trémoille la nouvelle de son malheur : « Je vous ai toujours connu magnanime et courageux » contre les infortunes et les adversités , lui dit-il ; usez donc » de votre force et de votre courage pour supporter la perte » que vous venez de faire de votre fils , mon bien-aimé cou- » sin. Je sais qu'il est impossible d'apaiser votre peine, » et je vous assure que, hors votre paternelle affection, vos » regrets ne seront pas plus vifs que les miens. Je vous » supplie, cher cousin, pour l'honneur de Dieu et l'a- » mour que vous avez pour moi , prenez cette irréparable » perte en patience et vous consolez en pensant au jeune » fils qu'il vous a laissé, et qui donne déjà l'espoir de la bra- » voure du père. » Le vieux guerrier réprimant de tous ses efforts la vivacité de sa douleur, répondit tristement au roi : « Sire , je vous rends humbles grâces de la consolation qu'il » vous a plu de me donner pour mon infortune ; je savais » bien que mon fils pouvait mourir jeune dans les combats , » et je n'ai mis sa vie en mon espérance pour toujours du- » rer , et je loue Dieu de lui avoir donné la grâce de mourir » en juste guerre pour le soutènement du bien public, et » le prie d'avoir son âme en sa digne garde. » Le corps du prince de Talmont , confié au chevalier Régnaud de Moussy , fut embaumé pour être transporté dans le château deThouars, sépulture de l'antique famille. De nombreux gentilshommes , et tous les serviteurs du prince, vêtus d'habits de deuil, suivirent les dépouilles mortelles du prince. Le voyage fut long , car dans toutes les villes, bourgs et paroisses que le lugubre

POITOU. 197 cortège traversait, des cérémonies religieuses étaient ordonnées pour l'âme du défunt , témoignages éclatants d'admiration et de reconnaissance donnés à la mémoire du héros par les populations de cette France pour laquelle il avait si vaillamment combattu.

Avant d'assister aux nouvelles douleurs que la mort du prince de Talmont doit provoquer dans le cœur d'une mère , d'une épouse, et de rappeler leurs tristes lamentations lorsque les tombes sépulcrales du château de Thouars s'ouvrirent pour recevoir ses restes inanimés, il nous faut pénétrer dans le sanctuaire de cette famille. Jusqu'ici nous n'avons connu la Trémoille que dans sa vie extérieure , publique , officielle, historique, se confondant avec les événements de l'époque , sans nous initier aux mystères de son existence privée , aux joies de son intimité domestique , et à tous ces détails pour l'accomplissement desquels le héros devient homme. Son union avec Gabrielle de Bourbon, formée sous les inspirations politiques d'Anne de Beaujeu , fut longue et heureuse ; rien n'en troubla le calme et la prospérité ; la mort de leur fils pouvait seule en arrêter le cours et changer leur joie en douleur. C'était une noble et digne femme que la fille du comte de Montpensier ; vertueuse , pleine de religion, grave sans fierté , magnanime sans orgueil ; et si elle montrait en public qu'elle était d'origine royale par la dignité de sa tenue, dans l'intimité , au milieu des gentilshommes , demoiselles et serviteurs , elle devenait gracieuse et familière, toujours abondante en bonnes paroles. Prés d'elle, le seigneur de la Trémoille venait de temps à autre oublier les fatigues des camps, se distraire de ses préoccupations politiques , et jouir des douceurs d'une union paisible. Dans ces époques de guerres et de luttes continuelles , le château seigneurial se trouve sous la dépendance de la dame châ-

telaine, elle y domine en souveraine, et tandis que le noble époux sur les champs de bataille et au milieu des cours s'épuise en labeurs glorieux , elle représente la puissance féodale. Telle était la position de la femme du seigneur de Thouars. Bien pures étaient ses pensées , et quoique privée des plaisirs et doulceurs du mariage , elle voyait avec fierté son mari acquérir honneur et louange au service du roi et de la chose publique. Bien simple était sa vie, employant une partie de la journée en broderies et autres menus ouvrages de femme; quelquefois aussi elle se livrait à de pieuses lectures ; amante passionnée des poétiques créations de l'esprit humain , elle dédaignait les subtilités et les controverses prosaïques. Son goût pour la littérature la porta même à composer quelques ouvrages dont les sujets sont presque tous empruntés aux saintes Écritures , soit qu'elle glorifie la Vierge , Dieu et le Saint-Esprit, ou bien qu'elle dirige l'instruction des jeunes filles attachées à son service. Dans ces pieuses préoccupations s'écoulait paisiblement sa vie. De quels soins n'avait-elle pas entouré l'enfance de son fils bien-aîmé , lui inspirant toutes les vertus dont elle donnait chaque jour un éclatant exemple ! Elle l'avait marié , quoique bien jeune encore , à la fille du comte de Taillebourg, qui fut une grande^ et grasse alliance; et ces deux femmes, dans leurs paisibles loisirs, se consolaient ensemble de l'absence de leurs époux, dans l'espérance de les revoir illustres et glorieux entre tous. Telle était la famille la Trémoille lorsque la mort frappa le prince de Talmont.

Au moment de cette catastrophe , les deux nobles dames séjournaient au château de Dissay, résidence des évèques de Poitiers , refuge qu'elles avaient choisi pour échapper aux dangers de la peste , dont les ravages désolaient le pays de Thouars. C'est là que parvint la déplorable nouvelle. Le

POITOU. 199 seigneur de la Tr émoi lie en informa par une triste lettre l'évéque de Poitiers, son neveu, afin qu'il la transmît à Gabrielle de Bourbon et à l'épouse du défunt. Malgré les sages paroles dont il entoura la révélation de ce funeste secret , la dame de la Trémoille s'abandonna à tous les transports d'une violente douleur : en écoutant son neveu , elle devint froide comme marbre , et des torrents de larmes annoncèrent la vivacité de son affliction. Rien ne put la calmer, ni les consolations de l'évéque de Poitiers , ni l'arrivée de son époux au château de Thouars ; et , après quelques mois d'une pénible agonie, elle succomba à sa douleur.

Pendant que ces tristes choses s'accomplissaient au sein de la famille de la Trémoille, il se trouva parmi les spectateurs de ce drame un homme qui s'associa aux afflictions de Gabrielle , c'était Jean Bouchet. « Que pensez-vous , lui » disait-elle dans les derniers instants de sa vie , de mon » malheur? Croyez-vous que je puisse supporter la vie m après une perte aussi irréparable? Promettez-moi d'écrire » l'histoire de mon noble époux et celle de notre fils , afin » que la mémoire de leurs mérites survive au-delà des » temps? » Cette prière de la dame mourante, ce vœu exprimé , devinrent pour Bouchet une obligation sacrée ; et ce fut sur deux tombes à demi fermées qu'il jura d'élever à la gloire de la famille de la Trémoille un monument impérissable , pour reproduire à travers les siècles sa gloire et son illustration. L'historien a tenu parole, et, grâce à lui, nous avons pu perpétuer dans les temps modernes le récit d'actions et d'événements qui seraient restés ensevelis dans les ténèbres du passé , échappant ainsi à la juste mention de l'histoire.

Le service du roi ramena bientôt le seigneur de la Tré-

moillc à la cour de France, et il fut nommé à l'ambassade du roi des Romains et du roi d'Espagne. Sa carrière politique ne se ressentit en aucune façon de ses chagrins domestiques , et il se trouva encore mêlé à tous les événements de cette époque ; soit qu'il se présente en plein parlement pour obtenir l'enregistrement de la pragmatique sanction , soit qu'il lutte contre les Anglais, contre les Suisses, contre les Impériaux. Avec quelques guerriers il défendit la province de Picardie envahie par les troupes réunies de l'Empereur et du roi d'Angleterre. Malgré le courage de ses défenseurs , la royauté de France semble vouée à de continuels désastres ; la trahison du duc de Bourbon et la journée de Pavie furent les incidents les plus remarquables de cette époque fertile en revers et en malheurs. Dans ce dernier combat , le seigneur de la Trémoille, après avoir reçu une blessure au dessous de l'œil , fut frappé d'un coup d'arquebuse , et tomba expirant aux pieds du roi. Le guerrier féodal couronna par cette mort glorieuse son dévoûment aux destinées de la monarchie française ; ainsi que son fils le prince de Talmont , il expira sur le champ de bataille , combattant pour son roi et la patrie.

Telle fut la dramatique existence de cet illustre descendant des la Trémoille durant les quatre derniers régnes ; nous l'avons suivie dans ses diverses phases, voulant par ce rapide aperçu signaler le contraste historique qui existe entre la dynastie féodale du xvie siècle et celle du siècle précédent. L'union de la royauté et de l'aristocratie est complète ; rien n'en trouble l'harmonie ; et , si ce n'est la trahison du duc de Bourbon , tous les seigneurs se pressent à l'envi sous les bannières de France , faisant dans mille combats le sacrifice de leur existence pour les intérêts de la royauté. Elle fut quelquefois ingrate et oublieuse des services rendus, car,

POITOU

quelques années après la mort de notre héros, François Ier frappa d'interdiction la vieomté de Thouars et les autres seigneuries de cette maison , et François de la Trémoille , fils du prince de Talmont , fut obligé d'invoquer la justice du parlement pour échapper à cette royale ingratitude.

Voilà l'histoire de la noblesse , résumée dans la vie de quelques personnages , révélée sous divers aspects , soit qu'elle lutte contre la monarchie , soit qu'elle s'associe à ses destinées. La maison de Thouars , si puissante et si illustre, nom a fourni ses héros, ses souvenirs , ses catastrophes , et nous avons pu , du haut de son château féodal , assister à tous les événements dans lesquels l'aristocratie nobiliaire joua un rôle si grand et si glorieux.

A côté du représentant du monde féodal , dans cette même famille des seigneurs de la Trémoille, un homme du peuple a acquis une grande illustration, non par l'éclat de son origine , mais par la gloire de ses travaux littéraires. Les triomphes de l'intelligence , les labeurs de la pensée , deviennent la propriété de ces plébéiens illustres, qui rencontrent au milieu des universités de nouvelles carrières ouvertes à leur ambition. Le nom de Jean Bouchet s'associe aux destinées de la maison de Thouars ; si la noble famille lui accorde la faveur de son aristocratique protection , sa reconnaissance s'est immortalisée dans l'œuvre historique dont nous venons de résumer les principaux détails. Il y a dans les destinées de Louis de la Trémoille et de Bouchet une alliance tellement intime , qu'il nous est impossible de raviver le souvenir de l'un sans mentionner la mémoire de l'autre. L'homme du peuple et le noble seigneur , l'historien et le héros , le guerrier et le poète , existent dans le passé d'une vie commune , échangent entre eux les bénéfices d'une réciproque protection ; l'un pour le présent, l'autre pour

l'avenir. Sans la Trémoille, Bouchet peut-être serait resté inconnu dans les tristes préoccupations de son métier de procureur ; sans Bouchet , le Chevalier sans reproche n'aurait pas sans doute rencontré dans les siècles futurs des ovations aussi éclatantes. Nous croyons donc subir une nécessité historique en ralliant les noms de ces deux hommes à origine distincte, qui nous donnent à la fin du XVe siècle le spectacle du mélange anticipé des castes plébéiennes avec la société no-, biliaire.

Jean Bouchet naquit à Poitiers en 1 476. Jeune encore , il eut la douleur de perdre son père , procureur en la sénéchaussée , lequel expira d'une mort assez singulière. Invité à souper chez un de ses confrères , il fut victime des mésintelligences conjugales de ce dernier , car il mourut d'un poison destiné à son ami par une épouse coupable. Quoique orphelin , le jeune Bouchet reçut une éducation brillante de la part de Julien Tortereau , professeur distingué de l'université de Poitiers , prédicateur célèbre , d'un désintéressement tout-àrfait chrétien et d'une réputation de doctrine presque universelle. Malgré son amour pour les lettres , il prit dans sa ville natale la même profession qu'avait exercée son père, après s'être livré pendant quelques années aux études théologiques. « 11 parait qu'il s'attacha très-jeune à Louis de la Trémoille , dont la famille résidait à Thouars , l'une de ses principales propriétés* Chargé des affaires de cette famille , il contribuait aussi à ses plaisirs. Son talent pour la poésie , fort admiré dans le temps , son esprit aimable et enjoué , le firent goûter par Gabrielle de Bourbon , épouse de la Trémoille , femme aussi sage que belle, et qui cultivait elle-même la littérature. Admis dans la société intime de ce château, il y rappelait souvent le souvenir des anciens troubadours, en chantant des ballades et en récitant des poèmes allégoriques,

dont les allusions étaient toujours flatteuses pour les dames. Ses qualités solides l'avaient fait considérer non-seulement comme un convive agréable, mais comme un ami de la maison ; titre que les grands n'accordaient alors que rarement à leurs inférieurs. La confiance qu'il inspira au seigneur de la Trémoille et à son épouse, lui fit confier l'éducation du prince de Talmont , leur fils unique. Ce jeune homme partagea les sentiments de ses parents pour Bouchet ; et lorsqu'il eut passé l'âge des études, il devint son protecteur , et l'admirateur ardent de ses ouvrages. Il l'aurait comblé de bienfaits si 9 à peine âgé de trente ans, il n'eût pas trouvé la mort dans les combats x. »

La poésie fut, dans les premiers temps, la plus vive de ses préoccupations ; sa verve s'empare de tous les sujets , et les assouplit aux nuances du langage poétique. Il excelle surtout dans l'expression de la douleur , lorsqu'il inscrit sur la tombe de ses amis un dernier adieu , une touchante épitaphe. Dans ses travaux historiques, l'imagination du poète, cette Folle du logis , triomphe souvent de la prosaïque réalité pour s'inspirer de faits merveilleux , rehaussant ainsi par l'éclat de l'expression les événements dont il est le narrateur. Nous devons ses deux principaux ouvrages aux impressions vives que certaines catastrophes lui firent éprouver. Dans une maladie grave dont il fut attaqué , menacé d'une mort prochaine , il fit vœu à Dieu et à saint Hilaire d'écrire les faits et gestes de ce saint évéque : échappé au péril , il réalisa sa promesse par la publication des Annales d'Aquitaine. Plus tard , appelé à prodiguer ses consolations à Gabrielle de Bourbon parla mort de son fils le prince de Talmont, il chercha à calmer les douleurs maternelles , en évoquant sur la tombe

1 Notice sur Jean Bouchet. — Collect. de Petitot, 1" série, vol. 4, p. 325.— Dreux- Duredler, Biblloth. hlst. du Poitou, 1. 11 , p. 117.

du malheureux prince tué sur le champ de bataille , des souvenirs de gloire et d'illustration. Sa reconnu sance pour cette famille de Thouars se traduisit alors par l'histoire de Louis de la Trémoille, chef de cette noble maison. — Après une carrière d'études et d'agitations littéraires, il mourut à Poitiers dans un âge fort avancé. — Dans ce rapide résumé de la vie de Jean Bouchet , nous avons eu à cœur , nous aussi , d'exprimer nos sentiments de gratitude pour la mémoire de cet illustre Poitevin , notre devancier dans les annales dont nous cherchons à rallier les divers fragments , restituant à sa gloire littéraire l'éclat historique dont il a entouré l'existence du Chevalier sans reproche.

LE CLERGÉ AU XVe SIÈCLE. — ABBAYE DE 8AINT-HILAIRB-LEH5RAND. SIMON DE CRAMAIfD , ÉVÊQUE DE POITIERS.

PROCÈS DE JACQUES COEUR. —RABELAIS, MOINE A FONTENAY-LE-COMTE. JEAN LA BALUE. — PROGRÈS DE L'UNIVERSITÉ. LES MYSTÈRES EN POITOU. — PIERRE BLANCUET. — VILLON. ENTRÉE DE CHARLES-QUINT A POITIERS.

Page 1